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Insistance

2007/1 (n°3)

  • Pages : 326
  • ISBN : 9782749208282
  • DOI : 10.3917/insi.003.0269
  • Éditeur : ERES


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A. D.-W. – Il ressort du commentaire que tu proposes, à partir des différentes références que Lacan fait du texte biblique, qu’il y existe au moins trois strates différenciables de l’action du signifiant.

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En haut nous pouvons situer ce à quoi renvoie le verbum latin (in principio erat verbum), ensuite – et seulement ensuite – l’acte de création par la parole, enfin l’acte de nomination par lequel Dieu donne à Adam le pouvoir de nommer les animaux.

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Le point fondamental, c’est que Lacan avance que verbum ne renvoie pas à la parole mais à ce qu’il évoque comme « langage ». Ce contre quoi – dans le Séminaire du 15 juin 1955 – quelqu’un comme Leclaire s’oppose vivement : « Il y a une chose qui me trouble dans cela, vous avez traduit “au commencement était le langage”, c’est la première fois que j’entends ça. À quoi vous rapportez-vous ? »

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Cette contestation de Leclaire est appuyée par un autre auditeur du séminaire (théologien chrétien nommé Monsieur X) qui dit ceci : « Verbum est la traduction du mot hébreu dabar qui veut dire parole et non langage. »

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Il est frappant de constater que jusqu’à la fin de son enseignement, Lacan maintiendra que l’acte de création ex nihilo le plus originaire – dont la pratique psychanalytique lui donne écho – ne renvoie pas à une « parole » mais à un état du signifiant qu’il nomme « langage » dans ce séminaire et qu’ultérieurement il nommera parfois logos, parfois « Signifiant dans le réel », parfois « savoir absolu », parfois « symboliquement réel » (en opposition au réellement symbolique) : dans tous les cas, il s’agit d’un « savoir dans le réel… qui incarne une vérité qui n’a pas de voix pour être dite…  [1][1] Séminaire du 15 février 1977. ».

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À cette absence de voix pour dire, nous pouvons associer ce que Lacan exprime, à plusieurs reprises, au sujet du « je suis celui que je suis » : « Cette phrase que nous rencontrons dans le texte sacré ne peut être littéralement prononcée par personne[2][2] Séminaire sur la relation d’objet, p. 210. ».

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Voici ma première question : si Lacan se réfère au logos grec pour évoquer cette question du signifiant dans le réel qui ne parle pas encore, cela veut-il dire que l’hébreu biblique ne dispose pas d’un mot pour évoquer ce savoir silencieux du réel ?

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G. H. – Je pense qu’il y a dans Proverbes[3][3] 8. 28. 29. 30. 31. une évocation de la Thora qui parle d’une façon évoquant étrangement la prosopée de Lacan « moi la vérité je parle ». Cette Thora des « Proverbes » parle en effet « je » : elle évoque ainsi qu’elle était là, de toute éternité, à côté de Dieu, avant qu’il ait créé le monde.

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A. D.-W. – Cette dimension d’une Thora silencieuse pourrait-elle être mise en rapport avec la façon dont les sages juifs ont présentifié l’arbre de vie comme incarnation de la Thora ?

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G. H. – Lacan fait remarquer  [4][4] Séminaire les non-dupes errent, 23 avril 1974. que l’interdit fondamental, l’interdit de l’inceste, porte plus sur l’arbre de vie que sur la pomme. Cette vie originaire n’incarne-t-elle pas la mère originaire ?

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A. D.-W. – D’où vient la première connaissance de l’interdit dans la Bible ? Comment se fait-il qu’Abraham semblait connaître la loi des siècles avant qu’elle n’ait été donnée sur le Sinaï ?

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G. H. – Il connaissait les sept commandements qui avaient été donnés à Noé pour l’humanité. En particulier l’interdit de l’inceste – qu’il avait d’ailleurs transgressé en épousant sa sœur. Cela dit, cet interdit de l’inceste établissait sans doute une rupture avec les religions prémonothéistes qui pratiquaient le culte d’une déesse mère ouverte à une sexualité non prohibée.

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A. D.-W. – L’arbre de vie pourrait-il renvoyer à la déesse mère, par exemple à la déesse qui régnait sur le monde végétal ?

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G. H. – Revenons à Moïse. Il avait donné une loi sans pour autant avoir donné des rites pour l’application de cette loi. Il semblerait, d’après Maïmonide, que Moïse aurait peut-être voulu transmettre une loi morale fondant une religion sans rite et que l’épisode du veau d’or aurait manifesté la protestation du peuple contre l’absence de rituel.

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L’absence de rituel est-elle possible pour que se maintienne une transcendance ? Depuis Freud, nous reconnaissons que la névrose obsessionnelle – contrairement à la névrose hystérique qui existe depuis le fond des âges – est une production contemporaine, repérable dès le xviie siècle, qu’on peut interpréter comme la réaction d’une subjectivité se créant une religion privée au moment où les rituels, en perdant leur efficacité symbolique, engendrent une asthénie sociale nouvelle. À cet égard, Descartes, d’après Lacan, était un psychasthène. Quant à Hamlet, ses doutes qui le vouaient à l’inaction n’ont-ils pas un caractère obsessionnel ?

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Aujourd’hui la recherche de rituels ne s’observe-t-elle pas dans la campagne présidentielle où il s’agit de remettre le drapeau et l’hymne national à l’honneur ? Elle s’observe aussi dans le succès retentissant des musées : leur fréquentation accrue ne témoigne-t-elle pas de la recherche d’un Temple ?

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A. D.-W. – Le psychanalyste serait-il comparable au Moïse de Maïmonide ? Quelqu’un qui voudrait transmettre une loi symbolique sans l’installation d’un rituel ?

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G. H.. – Il est certain que Lacan conteste tout ce qui est de l’ordre de l’installation. Il s’est toujours agi, pour lui, de lutter contre l’acquis afin que de nouveaux territoires puissent être conquis. Je crois qu’il considérait la fonction analyste comme un symptôme équivalent au symptôme qu’est, pour un homme, une femme : à savoir – selon la traduction de Chouraqui – une aide, non pas pour lui, mais contre lui.

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Je me souviens d’un patient que Lacan interrogeait dans le cadre d’une présentation de malades à Saint-Anne : alors qu’il se plaignait de sa femme qui ne cessait de le contester, de l’asticoter, il finit par demander : « Mais qu’est-ce qu’elle me veut ? » et Lacan de répondre « que vous soyiez quelqu’un qu’elle puisse admirer ! »

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En somme, elle voulait qu’il bande mais pas de n’importe quelle façon : elle attendait une bandaison qui a du sens, une bandaison qui implique la reconnaissance de la castration symbolique. On peut dire, dans cette perspective, que l’analyste est celui qui ne cesse de contester l’analysant. Le désir x de l’analyste serait ainsi qu’il soit possible qu’advienne le moment où il pourrait cesser de contester le désir de l’analysant afin de pouvoir le constater et l’attester. C’est en cela qu’il est une « aide contre ».

Notes

[1]

Séminaire du 15 février 1977.

[2]

Séminaire sur la relation d’objet, p. 210.

[3]

8. 28. 29. 30. 31.

[4]

Séminaire les non-dupes errent, 23 avril 1974.

Pour citer cet article

Didier-Weill Alain, Haddad Gérard, « À propos du livre de Gérard Haddad », Insistance 1/ 2007 (n°3), p. 269-271
URL : www.cairn.info/revue-insistance-2007-1-page-269.htm.
DOI : 10.3917/insi.003.0269


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