2002
Revue Internationale de Droit Economique
Mondialisation et droit économique
Introduction
[*]
Claude Champaud
[**]
Lorsque, sur proposition de notre excellent collègue Hanns
ULLRICH, le Conseil d’administration de l’A.I.D.E. choisit de retenir le thème
« Mondialisation et droit économique » comme sujet des deux symposiums
scientifiques qui marqueront le vingtième anniversaire de la fondation de notre
association, les problèmes posés par la globalisation intercontinentale des
marchés nationaux ou supranationaux ne mobilisaient pas l’attention du grand
public. Pas même, à l’époque, celle de la grande majorité des juristes et des
économistes, fussent-ils universitaires. C’était il y a moins de trois ans, au
siècle dernier, il est vrai.
Depuis, les phénomènes sociétaux liés à la mondialisation des
échanges, donc des goûts collectifs et des modes de vie, se sont multipliés. Un
front du refus s’est levé. Il fait entendre sa voix relayée et amplifiée par
les médias, ceux-là mêmes sans lesquels la mondialisation sociétale n’aurait pu
se mettre en route.
Certes, l’uniformisation culturelle, la globalisation des
marchés locaux dits « domestiques », le démantèlement des frontières étatiques
et même supra étatiques, l’universalisation des déplacements humains,
l’uniformisation des modes de vie, d’habillement et de nourriture,
l’instantanéité des télécommunications, sont des phénomènes de natures bien
différentes. Ce n’en est pas moins leur addition qui aboutit à ce qu’on appelle
la « mondialisation ». Le terme est vague. Il recouvre un concept
ectoplasmique. Bref, il possède les caractères de tous ces thèmes qui ont servi
de cause aux grands conflits internes de l’Humanité. Par nature, tout autant
parce qu’il est droit que parce qu’il est économique, le
Droit économique ne saurait prétendre
cerner et encore moins régenter l’ensemble d’un phénomène polymorphique et
fluctuant. Néanmoins, lorsqu’on tente d’examiner en profondeur aussi bien ce
qui porte la mondialisation que ce qui anime ses contestataires, on ne manque
pas de percevoir que, quel que soit le bout par lequel on prend le problème,
l’analyse nous ramène à l’un des dilemmes fondamentaux de l’histoire de
l’Humanité, celui des rapports de force entre l’OÏKOS et l’ETHOS des Grecs ; la
maison de l’Homme et son comportement.
C’est-à-dire en simplifiant sans doute trop radicalement le débat, le rapport
entre l’Économie et le Droit. D’autres diront entre la « matérielle » et le « spirituel » ou, encore, entre les affaires et les mœurs. Nous ne sortons pas de
la question cruciale que tente de résoudre le Droit économique, celle des
rapports entre l’économie politique et la morale sociale.
Nous n’avons l’intention ni de nier ni de minimiser l’ampleur
des faits culturels, spirituels et plus précisément religieux que la
mondialisation peut engendrer. Certains effets de la mondialisation conduisent
une partie non négligeable des populations à s’y opposer de façon confuse ou
diffuse le plus souvent, farouchement, voire fanatiquement, parfois. Les
spécialistes du droit économique ne sauraient prétendre que leur science
favorite peut cerner tous les aspects et encore moins qu’elle peut résoudre
tous les problèmes ou apaiser tous les conflits que la mondialisation fait
surgir. Cependant, nous ne pouvons pas ne pas voir que les voies et moyens
qu’elles empruntent au regard de la production et des échanges des biens
soulèvent des problèmes juridiques majeurs et pour beaucoup inédits et que ces
problèmes relèvent par essence du Droit économique. C’est l’objet même de notre
association internationale qui se trouve mis en cause par la mondialisation. Il
nous appartiendra de convaincre les autres juristes, certes, mais aussi les
économistes et les politiques notamment, les docteurs et les décideurs, que
l’apport du droit économique est essentiel à cet égard.
L’A.I.D.E. a donc décidé d’inaugurer le cycle des colloques et
ateliers qu’elle tiendra au cours du XXIe siècle par deux
réunions scientifiques consacrées à l’étude des rapports existant entre la
mondialisation et le droit économique. L’une, présentement à Rennes et l’autre
probablement à Tunis, en 2002. Celle de Tunis commémorera aussi le vingtième
anniversaire de la fondation de notre association sous l’impulsion de Gérard
FARJAT qui fut son président fondateur. Celle qui débute à Rennes, aujourd’hui,
constitue le troisième colloque de l’A.I.D.E. accueilli par l’Université de
Rennes. Aucune ville, pas même Paris, ne peut en revendiquer autant. Bien qu’au
fil des mois, ce qui devait n’être à Rennes qu’un atelier préparatoire du
Colloque de Nice se soit mué en symposium, le programme que nous avons arrêté
sur les propositions et sous la férule de Hanns ULLRICH est plus de dégrossir
l’approche de certains problèmes que de suggérer des solutions dont la nature
et la portée seront plus particulièrement l’objet de nos travaux ultérieurs.
Néanmoins, il nous faut dès maintenant rendre hommage au promoteur du programme
du Colloque de Rennes, c’est-à-dire à Hanns ULLRICH. Je veux le remercier ici,
solennellement, au nom de l’A.I.D.E., du formidable labeur préparatoire qu’il a
fourni à cet égard. Les sept séances de travail qui ont été retenues ne
constituent pas une simple série de coups de projecteurs balayant un magma de
questions diverses. Leur ordonnancement procède d’une approche rationnelle et
parfaitement scientifique que vous avez certainement perçue. Elle permettra à
nos travaux de donner une base solide à ceux dont elle inaugure la
réflexion.
Cette première journée qui s’ouvre sera essentiellement
consacrée aux problèmes juridiques nés de la globalisation universelle des
marchés. Une interrogation fondamentale en surgit : celle de la « régulation ».
Pour ma part, je pense qu’il faut prendre le terme
régulation dans ses deux sens courants
sans cesser cependant de les distinguer l’un de l’autre. Il s’agit, en premier
lieu, du sens romano-germanique, français à tout le moins, dans lequel la
régulation est la mise en mouvement de mécanismes complexes, physiques,
physiologiques ou intellectuels qui tendent à rétablir le bon fonctionnement
et/ou l’équilibre d’un ensemble interactif, cohérent et équilibré (régulation
d’un flux ferroviaire ou régulation de la température corporelle, par exemple).
II s’agit, en second lieu, du sens anglo-américain d’origine sémantique
franco-romaine au demeurant, dans lequel « régulation » correspond à ce que
nous appelons, nous, la « réglementation », avec sa connotation péjorative,
pour les Anglo-saxons, de contrainte juridique et politique d’origine étatique
ou, pour le moins, publique.
Sans vouloir anticiper sur des débats qui me démentiront
peut-être, je pense, en effet, que la question posée par la mondialisation de
l’économie est celle de savoir si des rapports de productions et d’échanges et
le jeu concurrentiel dont ils procèdent en économie de marché peuvent se passer
d’une autorité politique qui fixe la règle du jeu et d’une autorité
juridictionnelle qui la fait respecter pour rétablir concrètement les
équilibres fondamentaux. En d’autres termes, pourquoi l’élargissement du
terrain de football impliquerait-il qu’on supprimât le règlement d’arbitrage et
les arbitres ?
Je m’abstiendrai d’entrer plus avant dans le débat car sous
l’apparente simplicité de ces questions se cachent la complexité, la
multiplicité et la technicité des problèmes concrets que pose la mondialisation
tant aux économistes qu’aux juristes et aux politiques. On pourrait dire du
droit économique ce que Napoléon disait de l’art de la guerre : il est tout
simple dans la conception et rempli de difficultés dans son exécution.
Je ne doute pas que nos travaux vont mettre en relief plus de
difficultés que de certitudes au regard des solutions à apporter aux problèmes
que soulève chacune de nos sept séances. N’est-ce pas la loi même de la
recherche scientifique qui, chaque fois qu’elle fait avancer d’un pouce le
rayon de la connaissance, élargit de 3,14 pouces le cercle de notre ignorance ?
Mais ce pouce gagné c’est celui qui permet à l’action de l’Homme de se mieux
exercer. Je ne doute pas que ce Colloque de Rennes, pour lequel je vous
souhaite la bienvenue, et celui de Tunis auquel je vous convie sans attendre,
fassent avancer d’un bon pied la réflexion qui optimisera les actions des
économistes et des politiques qui permettront à plus de citoyens du monde
d’accéder au bien-être sans pour autant détruire les racines des peuples et
l’aptitude au bonheur des individus.
N’est-ce pas le but suprême du Droit économique, comme du Droit
en général, d’aménager le mieux possible l’OÏKOS de l’Humanité pour que chaque
homme puisse y vivre les effets d’un ETHOS équilibré assurant son
épanouissement personnel, de paisibles relations avec les autres ? Il dépend de
cette démarche que la mondialisation soit source de prospérité économique mieux
partagée, de progrès social généralisé, d’intelligence culturelle échangée dans
une paix religieuse et politique maîtrisée. Ainsi se construira une Société
internationale d’échanges et de marchés globalisés, certes, mais qui sera
celle, aussi, d’une humanité plus fraternelle, capable de renouer des dialogues
qu’interrompirent les aventureux et malheureux paris de la Tour de
Babel.
[*]
Allocution d’ouverture du Colloque A.I.D.E. tenu à Rennes les
27, 28 et 29 septembre 2001.
[**]
Président de l’A.I.D.E., Président honoraire de l’Université de
Rennes.