2002
Revue Internationale de Droit Economique
Mondialisation et accès aux marchés
L’accès au marché dans les industries de réseau : enjeux concurrentiels et réglementaires
[*]
Thierry Pénard
[**]
The report starts from the assumption that in network industries economies of scale
existing on the supply side and network externalities prevailing on the side of demand
tend to limit opportunities of competition and favor industrial concentration. Under these
circumstances, one may ask how much interest there is in liberalising these industries,
since it must be expected that after some years they may re-develop into quasi-monopolies. How may we prevent such a development ? The objective of the report is to
answer these questions by pointing out the advantages and the limits of a liberalisation
of network industries. A key element is market access which, therefore, must be at the
center of any regulatory approach. The report provides an analytical framework for
regulatory action aimed at safeguarding market access, in particular in cases where
market access is controlled by a few enterprises holding market dominating positions.
The report concludes by putting market access and monopolization problems of network
industries in the perspective of economic globalisation.
Le Conseil de la concurrence rappelait dans son rapport d’activités 2000 que « les
avis et les décisions rendus dans le cadre de procédures d’urgence ont souvent porté
sur des secteurs anciennement monopolistiques et ayant fait l’objet d’une ouverture
relativement récente à la concurrence »
[1]. Et le Conseil de constater que cette
ouverture se heurtait à de nombreux obstacles liés à l’accès au marché et aux
consommateurs. Ces obstacles tiennent aux caractéristiques de la demande et de
l’offre dans ces secteurs anciennement en monopole et qui sont pour l’essentiel des
industries de réseau (télécommunications, énergie, transports
[2] …). L’analyse de ces
caractéristiques a d’ailleurs donné naissance à un champ de théorie économique,
appelé
Économie des réseaux
[3].
Du point de vue de la demande, les services proposés présentent des effets
externes importants, au sens où la satisfaction que chaque individu retire de ces
services dépend largement du nombre d’utilisateurs de ces services. Ces effets
externes peuvent être positifs ou négatifs. Lorsque les services sont dans leur phase
de démarrage ou sont encore peu utilisés, les effets externes sont surtout positifs.
Dans les réseaux de communication, le raccordement de nouveaux utilisateurs
augmente ainsi la valeur des services existants. Par exemple, l’utilité du téléphone,
du fax ou du courrier électronique croît avec le nombre de personnes utilisatrices de
ces services (c’est-à-dire avec le nombre de personnes que je pourrais appeler ou à
qui je pourrais envoyer des fax ou des e-mails). Ces effets externes caractéristiques
des services en réseaux, à ce titre appelés
externalités de réseau, peuvent aussi jouer
indirectement sur la diversité et la qualité des services proposés
[4]. Ainsi, lorsque le
nombre d’utilisateurs ou la taille d’un réseau augmente, les opérateurs sont incités à
améliorer leur offre de services. Par exemple, dans un réseau de transport, le nombre
de destinations proposées et la fréquence des liaisons augmentent au fur et à mesure
que le nombre de personnes utilisant ce réseau croît. Cette offre plus riche rend le
réseau plus attractif et augmente la satisfaction des usagers de ce réseau
[5].
Du côté de l’offre, les activités dans les industries de réseau présentent en général
des rendements croissants et des économies d’échelle. Ces économies d’échelle
peuvent aussi s’accompagner d’économies de gamme, un opérateur ayant des coûts
moindres à offrir plusieurs services que des opérateurs séparés. Toutefois, le
périmètre des activités en monopole naturel n’est jamais figé et peut évoluer au cours
du temps
[6]. Ainsi, dans les télécommunications, la concurrence s’était initialement
développée aux États-Unis sur les réseaux locaux (à la fin du XIX
e siècle), alors que
sur les réseaux longue distance une situation de monopole prévalait
[7]. Puis aux
États-Unis comme en Europe, à partir des années 1920, l’idée prédomina chez les
économistes, comme chez les pouvoirs publics que l’ensemble des activités de
téléphonie relevait d’un monopole naturel. Cette idée fut remise en question à partir
des années 1980, notamment sur les activités de téléphonie longue distance. Avec les
progrès technologiques, cette activité ne présentait plus des rendements croissants
comme auparavant et pouvait faire l’objet d’une mise en concurrence. Il faut donc se
méfier des jugements définitifs sur la nature des rendements dans les activités de
réseau.
Si les infrastructures de réseau ne présentent plus le caractère absolu d’un
monopole naturel, en revanche, on peut noter l’existence d’économies d’échelle
substantielles sur certains services et applications fournis sur ces mêmes réseaux.
C’est en particulier le cas dans les réseaux d’information et de télécommunication.
Ces services de nature informationnelle ou numérique présentent des coûts de
développement ou de conception très élevés, mais des coûts de reproduction
quasiment nuls. Songeons à la conception d’une application informatique (logiciel).
Sa conception peut nécessiter le travail d’une équipe d’informaticiens pendant
plusieurs semaines pour l’écriture des programmes, les tests et les corrections de
bogues. Mais une fois que le logiciel est conçu, il peut être copié ou reproduit à un
coût quasi nul. De la même manière, un texte, une image ou un morceau de musique
peuvent être reproduits et diffusés dans un réseau à très grande échelle. En d’autres
termes, les coûts moyens de fourniture d’un service informationnel sont décroissants.
Cet article part du constat suivant. L’existence d’économies d’échelle du côté de
l’offre (sur certaines infrastructures et certains services), ainsi que l’existence
d’externalités de réseau du côté de la demande, limitent les possibilités de concurrence dans les industries de réseau et favorisent la concentration des opérateurs.
Comme le soulignent Shapiro et Varian
[8], l’offre et la demande interagissent dans les
industries de réseau selon un principe de rétroaction positive, conduisant à une
polarisation du marché sur un nombre limité d’opérateurs de réseau et de fournisseurs
de services. Selon ce principe de rétroaction positive, les entreprises déjà fortes
deviennent encore plus fortes et les entreprises trop faibles deviennent encore plus
faibles pour finalement disparaître. Détaillons un peu ce mécanisme.
Lorsqu’un nouvel utilisateur doit choisir entre différents réseaux ou services
concurrents, il considère non seulement le prix d’accès, mais aussi la taille du réseau
ou la base installée d’utilisateurs. À prix identique, son choix s’orientera vers le
réseau leader afin de bénéficier du maximum d’externalités. Or, en présence
d’économies d’échelle, l’offreur disposant de la taille la plus importante est aussi
celui qui aura au final les coûts les plus faibles et pourra donc se permettre de pratiquer
des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. Son offre sera donc doublement
attractive pour l’utilisateur, du point de vue des prix et des externalités de réseau. Qui
plus est, en attirant de nouveaux utilisateurs, l’entreprise dominante renforcera la
supériorité de son offre sur celles de ses rivales. On a là une dynamique de
monopolisation, laissant peu de place à une concurrence entre un grand nombre
d’entreprises
[9]. Dès lors qu’un offreur commence à prendre un avantage sur ses
concurrents, cet avantage ne fait que s’accentuer, selon le principe de rétroaction
positive.
Cette dynamique de monopolisation propre aux industries de réseau soulève de
nombreuses questions sur le processus de libéralisation dans lequel se sont engagés
la plupart des pays développés. Quel peut être l’intérêt de libéraliser ces industries
si des quasi-monopoles se reconstituent au bout de quelques années ? La concurrence
est-elle viable et sous quelle forme ? Comment empêcher la création ou le retour de
nouveaux monopoles sur ces marchés ? Cet article s’inscrit dans ce débat économique sur les bienfaits et limites de la libéralisation. Il s’attache à montrer que l’accès
au marché est un élément clé dans ce débat et qu’il doit constituer à ce titre le cœur
de l’action réglementaire dans les industries de réseau.
Dans ce type d’industries, l’accès au marché se fait à travers des infrastructures
qualifiées de facilités essentielles. Par définition, une facilité essentielle constitue un
point de passage obligé pour l’ensemble des fournisseurs de services finals et ne peut
pas être dupliquée ou contournée à des coûts raisonnables. Par exemple, les gares et
les voies ferrées constituent des facilités essentielles pour les compagnies de chemin
de fer (fret et voyageurs), tout comme les aéroports pour les compagnies aériennes.
Dans les télécommunications, le réseau local est une facilité essentielle pour les
opérateurs de téléphonie longue distance et les fournisseurs d’accès Internet. Enfin,
dans l’électricité, le réseau de transport et de distribution constitue là encore une
facilité essentielle.
L’article est organisé de la manière suivante. Dans un premier temps, nous
traiterons de l’accès à des facilités essentielles détenues par un opérateur en position
dominante sur le marché final, un problème classique dans les industries en phase de
libéralisation. Dans un second temps, nous considérerons l’accès à des facilités
essentielles « neutres » (non contrôlées par une des entreprises en concurrence sur le
marché final), mais présentant des contraintes de capacités. Dans un troisième, nous
analyserons les possibilités de collusion et de création de facilités essentielles en
régime concurrentiel. Enfin, nous conclurons sur les liens entre réglementation de
l’accès et mondialisation des marchés.
2 Libéralisation et accès au marché
Dans les industries de réseau anciennement en monopole, l’opérateur historique reste
généralement détenteur des infrastructures essentielles qu’il a déployées dans le
passé. Or ces infrastructures constituent un goulot d’étranglement pour les nouveaux
entrants et confèrent un avantage stratégique à l’ex-monopole. Ce dernier peut, en
refusant l’accès à ses facilités essentielles ou en fixant des tarifs d’accès très élevés
(stratégies de forclusion), maintenir son monopole sur les services ouverts à la
concurrence. Pour empêcher un éventuel abus de position dominante, une réglementation des conditions d’accès aux facilités essentielles est nécessaire. Les pouvoirs
publics sont, en effet, conscients que le succès de la libéralisation passe dans un
premier temps par une réglementation de l’accès aux infrastructures de l’opérateur
historique. Cette réglementation peut consister à obliger l’opérateur historique à
s’interconnecter avec l’ensemble des opérateurs entrant sur le marché. Elle peut aussi
porter sur le montant réclamé par l’opérateur historique pour l’usage de ses infrastructures.
2.1 Réglementation des prix d’accès :
des règles théoriques aux règles pratiques
Sur la réglementation des prix d’accès, de nombreux pays ont retenu le principe
d’orientation vers les coûts. Il s’agit de donner au propriétaire de l’infrastructure une
juste rémunération pour l’usage de ses infrastructures, lui permettant de couvrir ses
coûts d’exploitation et de renouvellement. Si les charges d’accès sont fixées à un
niveau trop bas, l’opérateur historique n’est plus incité à entretenir ses infrastructures
et à investir régulièrement pour moderniser son réseau. On risque alors d’assister à
une détérioration de la qualité des infrastructures qui se répercutera sur la qualité du
service final. De plus, des prix d’accès trop bas peuvent encourager l’entrée de
concurrents inefficaces, sans que le client final en retire un bénéfice important.
À l’inverse, des charges d’accès trop élevées empêchent le développement de la
concurrence ou peuvent conduire les nouveaux opérateurs à investir dans des
technologies de contournement de la facilité essentielle, qui ne sont pas toujours très
efficaces.
Certains économistes ont proposé des principes de tarification plus efficaces,
basés non seulement sur les coûts, mais aussi sur la demande
[10]. L’une de ces règles
préconise de tarifer l’accès sur la base des coûts d’opportunité : le prix d’accès à une
facilité essentielle serait égal au coût d’usage plus le manque à gagner pour
l’opérateur historique, lié à la concurrence sur ses services (perte de clients et baisse
des profits). Cette règle, appelée ECPR (Efficient Component Pricing Rule), permet
d’empêcher l’entrée de concurrents moins efficaces que l’opérateur historique : seuls
les entrants ayant des coûts inférieurs à l’opérateur historique peuvent espérer des
bénéfices, compte tenu du coût d’accès aux facilités essentielles
[11]. De plus, comme
le manque à gagner de l’opérateur historique, en cas d’ouverture de ses facilités
essentielles à des concurrents, est intégralement couvert, ce dernier n’a plus de raison
de s’opposer au processus de libéralisation : la réglementation de l’accès s’en trouve
allégée (moins de conflits et de résistance de la part de l’opérateur historique).
Lorsque le coût des facilités essentielles est essentiellement fixe, Laffont et
Tirole
[12] proposent d’appliquer une règle de tarification de type Ramsey-Boiteux :
cette règle préconise de faire payer plus cher l’usage des facilités essentielles,
lorsqu’il s’agit de services dont la demande est faiblement élastique. Ainsi, le prix
d’accès pour un fournisseur de services devrait être d’autant plus faible que la
demande à laquelle il fait face est très élastique. Ce principe de tarification permet de
couvrir les coûts fixes de la facilité essentielle, tout en minimisant les distorsions ou
inefficacités induites par une tarification au-dessus du coût marginal
[13].
Les deux règles précédentes, quoique efficaces, sont difficiles à mettre en œuvre
car elles exigent de disposer non seulement d’informations sur les coûts, mais aussi
d’informations sur la demande, qui sont rarement disponibles. De plus, ces règles ne
sont pas compatibles avec des principes d’équité et de non-discrimination. Dans le
cas de la règle ECPR, l’opérateur historique conserve sa rente de monopole. Dans le
cas de la règle de type Ramsey-Boiteux, les opérateurs concurrents ne sont plus traités
sur un pied d’égalité : selon les services qu’ils fournissent, ils paient un prix différent,
même si les coûts d’usage sont identiques. Pour ces différentes raisons, le principe
d’orientation des prix vers les coûts a été préféré dans la plupart des réglementations
nationales. Ce principe est plus satisfaisant du point de vue de l’efficacité, de l’équité
et de la transparence. Néanmoins, ce principe n’est pas aisé à mettre en œuvre, les
autorités ne disposant pas d’une information parfaite et complète sur les coûts de
l’opérateur historique, propriétaire des facilités essentielles. Comment peut-on
calculer ces coûts qui serviront de base à la fixation des prix d’accès ?
2.2 Pratiques réglementaires sur la détermination des coûts
Dans la détermination des coûts d’usage, la première étape consiste à déterminer la
liste des coûts pertinents imputable à cet usage. Comme de nombreux coûts sont
communs à plusieurs usages ou services, il faut désagréger ces coûts communs et les
allouer entre les différents types d’usages.
La seconde étape consiste à mesurer ces coûts précisément. Deux principales
méthodes sont utilisées et servent de références dans les négociations entre l’opérateur historique et les autorités sectorielles. La première méthode est la méthode Topdown et part des coûts comptables ou historiques de l’opérateur. Ces coûts sont
désagrégés pour arriver à une estimation des coûts d’usage de chaque service.
L’intérêt de cette méthode est de s’appuyer sur une information existante et
facilement observable : les comptes de l’opérateur. Par contre, les coûts calculés
intègrent les éventuelles inefficacités « historiques » de l’opérateur. Si les prix
d’accès sont alignés sur cette estimation des coûts, on fait alors payer aux nouveaux
opérateurs les inefficacités et erreurs d’investissements de l’opérateur historique.
La seconde méthode, dite Bottom-up, passe par la construction d’une maquette
de réseau optimisé et permet de calculer les coûts théoriques d’un opérateur efficace.
Cette méthode donne donc des coûts d’usage pour les facilités essentielles, inférieurs
aux coûts historiques obtenus par la première méthode Top-down. Ces deux
références « extrêmes » laissent la place à une négociation entre l’opérateur historique et les autorités sectorielles. Dans cette négociation, le recours au benchmarking
(comparaison avec les coûts calculés dans les autres pays) peut apporter un complément d’informations.
Dans les télécommunications, la France a choisi pour les années à venir de
calculer les coûts d’usage sur la base du CMILT (coût moyen incrémental de long
terme) qui correspond au coût supplémentaire induit par la production d’un service
par rapport aux coûts déjà induits par les autres services. Le CMILT s’inscrit dans une
perspective de long terme, en incluant les coûts d’investissement liés à l’usure de
l’infrastructure, imputable à la fourniture de ce service. Les coûts comptables n’ont
ainsi été utilisés en France que de manière transitoire, dans le but d’acquérir
suffisamment d’informations nécessaires à la mise en œuvre de l’approche CMILT.
2.3 Séparation de la facilité essentielle
Pour améliorer la qualité des informations sur les infrastructures essentielles et
limiter les éventuels abus de position dominante, un des meilleurs moyens est de
procéder à une séparation entre les activités concurrentielles de l’opérateur historique et ses activités d’exploitation des facilités essentielles. Cette séparation peut
prendre une forme simplement comptable, l’opérateur étant obligé de filialiser ses
activités et de présenter des comptes séparés, dans lesquels les services rendus entre
filiales sont facturés sur la base des coûts d’usage. Cette séparation permet de
s’assurer que les entrants ne seront pas défavorisés dans l’accès aux facilités
essentielles par rapport aux filiales de l’opérateur historique.
Le régulateur peut aller encore plus loin en imposant une séparation physique,
à travers la création d’une société propriétaire et gestionnaire d’une partie des
facilités essentielles. Cette indépendance entre le détenteur de la facilité essentielle
et l’opérateur historique en charge des services mis en concurrence est un moyen
efficace pour éliminer les risques de discrimination. De plus, elle peut faciliter l’accès
des pouvoirs publics à une information plus fiable sur les coûts de l’infrastructure. Cette
solution de la séparation physique a été retenue en France, pour le transport ferroviaire
(avec la création du RFF, en charge des voies ferrées) et pour l’électricité (avec la
création du RTE en charge du réseau de transport d’électricité). Dans les télécommunications, France Télécom s’est vu seulement imposer une séparation comptable de
ses activités, échappant à un démantèlement à l’instar d’ATT aux États-Unis.
2.4 Réglementation de l’accès et droits de propriété
La réglementation de l’accès aux facilités essentielles de l’opérateur historique
constitue au final une pratique très intéressante du point de vue juridique. Elle
consiste à remettre en cause les droits de propriété de l’opérateur sur une partie de ses
actifs. Cette remise en question se traduit de fait par une limitation de ses droits
d’usage à travers l’obligation de fournir à ses concurrents un accès sur certaines
infrastructures selon des conditions imposées (prix, modalités techniques, …). Un
exemple récent est le dégroupage de la boucle locale dans les télécommunications,
où l’opérateur historique se trouve contraint de louer à des opérateurs concurrents une
partie de ses infrastructures, si le client final en fait la demande
[14]. L’opérateur historique
doit dans ce cas céder l’exploitation technique d’une partie de son réseau local (les
derniers mètres reliant l’abonné au commutateur local de l’opérateur, les opérateurs
concurrents venant s’installer au niveau de ce commutateur afin de prendre en charge
le trafic de l’abonné). Cette solution technique qui permet de proposer de l’accès à
Internet à haut débit (ADSL) constitue bien un affaiblissement des droits de propriété
de l’opérateur historique, puisque ce dernier ne peut plus utiliser cette partie de son
réseau pour offrir lui-même d’autres services « concurrentiels ».
De manière générale, un opérateur anciennement en monopole n’est pas libre de
l’utilisation de l’ensemble de ses actifs et peut se voir à tout moment « dépossédé »
réglementairement d’une partie de ses droits
[15]. Il est aussi contraint dans sa politique
tarifaire. Il peut être soumis à une homologation administrative de ses tarifs, comme
pour France Télécom. Autre possibilité, l’évolution des tarifs de l’ex-monopole peut
être soumise à un
price cap, c’est-à-dire un plafond réglementaire s’appliquant à un
panier de services prédéfinis. Par exemple, les pouvoirs publics britanniques ont
décidé lors de la libéralisation du marché des télécommunications que British
Telecom ne pourrait pas augmenter certains de ses tarifs (en particulier, l’abonnement et les communications locales) d’un taux supérieur à l’indice des prix à la
consommation moins X % (Retail Price Index – X), le X étant fixé par les pouvoirs
publics
[16]. Ces restrictions sur la liberté d’action des ex-monopoles sont considérées
par les régulateurs comme des mesures nécessaires dans la phase initiale de
libéralisation du secteur, mais elles sont appelées à disparaître dès que la concurrence
sera établie sur l’ensemble des services.
Dans la section suivante, nous allons considérer l’accès à des facilités essentielles « neutres » en présence de contraintes de capacités. La question porte alors sur la
sélection des entreprises et l’allocation entre ces dernières des capacités d’accès au
marché.
3 Contraintes de capacité et accès au marché
Même lorsque les facilités essentielles n’appartiennent à aucun des opérateurs en
concurrence sur le marché, l’accès à ces facilités est souvent source de rivalité. En
effet, les facilités essentielles sont par définition difficilement extensibles (ou
seulement à des coûts très élevés). On ne peut pas dupliquer raisonnablement
l’ensemble du réseau ferroviaire ou multiplier les aéroports à proximité de la région
parisienne. Les facilités essentielles constituent donc des ressources rares, sujettes à
des contraintes de capacités. Or les candidats à l’accès sont souvent plus nombreux
que les capacités offertes. Dans ces conditions, une sélection des entreprises pouvant
accéder au marché doit être effectuée.
Prenons l’exemple de la téléphonie mobile. Le spectre hertzien, utilisé pour la
transmission des communications, est limité. Il ne permet pas d’accueillir un nombre
élevé d’opérateurs mobiles et justifie une sélection des candidats à une licence
d’exploitation. La même logique préside à l’attribution de sillons ferroviaires pour
les compagnies ferroviaires ou de créneaux de vols pour les compagnies aériennes.
L’attribution de ces accès au marché fait généralement l’objet de réglementations, les pouvoirs publics souhaitant encadrer ces procédures. Quelles leçons peut-on tirer de la pratique réglementaire actuelle ? En particulier, l’allocation des accès
au marché est-elle guidée par un principe d’efficacité économique ?
L’attribution des licences de téléphonie mobile constitue une des expériences les
plus avancées en la matière, riche d’enseignements. Il existe deux procédures
majeures : la première correspond à une sélection administrative des candidats,
appelée concours de beauté, et la seconde à une mise aux enchères des licences.
La première de ces procédures a été appliquée en Europe pour l’attribution des
licences de première génération dans les années 1980, puis de seconde génération
(GSM) dans les années 1990. Le second système a été expérimenté dès les années
1980 aux États-Unis, pour l’attribution des premières licences de téléphonie mobile.
Lorsque la Commission européenne s’est intéressée à la troisième génération de
téléphonie mobile (UMTS), invitant les États membres, dans une directive en 1998,
à attribuer les licences avant la fin de l’année 2000, elle a laissé aux États le soin de
choisir les modalités d’attribution
[17]. Certains des États ont opté pour un système
d’enchères, notamment l’Allemagne et le Royaume-Uni, alors que d’autres ont
préféré une sélection comparative, appelée concours de beauté. La France a choisi la
deuxième solution pour conserver la pleine maîtrise de la sélection des candidats. Le
principal argument de l’Autorité de régulation des télécommunications (ART) et du
gouvernement français était de préserver les intérêts de l’industrie et des opérateurs
français. Un système d’enchères les aurait mis en concurrence avec des opérateurs
étrangers, notamment américains, qui auraient pu surenchérir et éliminer certains des
opérateurs français en place
[18].
Pourtant, de nombreux économistes avaient souligné l’intérêt d’un système
d’enchères par rapport à un concours de beauté
[19]. Tout d’abord, un système d’enchères
est plus transparent et permet de sélectionner les candidats les plus efficaces. En effet,
les opérateurs disposent toujours d’une information de meilleure qualité que les
pouvoirs publics sur la valeur du bien mis aux enchères. De plus, cette valeur n’est
pas commune, puisque certains opérateurs sont plus efficaces que d’autres pour
déployer un réseau de troisième génération et l’exploiter commercialement. Lors de
la procédure d’enchères, les candidats n’annoncent jamais un prix supérieur à la
valeur estimée de la licence. Au final, seuls les candidats ayant les valorisations les
plus élevées seront retenus. À l’inverse, le concours de beauté est une procédure
discrétionnaire qui ne garantit pas la sélection des candidats les plus efficaces. Cette
procédure est sujette au risque de capture des pouvoirs publics par certains candidats.
De plus, le prix choisi par les pouvoirs publics pose problème ; soit il est trop élevé
et dans ce cas, aucun candidat ne se présentera, soit il est trop faible et dans ce cas,
il ne permet pas d’obtenir autant de recettes fiscales qu’avec un système d’enchères.
En outre, un prix faible permet à des candidats inefficaces de déposer un dossier et
d’être éventuellement retenus. Enfin, lorsque le prix est choisi de manière administrative, il manque de crédibilité et peut être contesté ultérieurement par les opérateurs.
Ainsi en France, les opérateur France Télécom Orange et SFR ont pu exercer des
pressions auprès du gouvernement, après obtention d’une licence UMTS, pour
réduire le prix de leur licence. Au final, Orange a réussi à ramener le prix de la licence
en France à 650 millions d’euros (prix divisé par 8), alors qu’il avait accepté de payer
5 milliards d’euros quelques mois plus tôt au Royaume-Uni. Dans le second cas, il
est vrai qu’il lui était difficile de contester un prix qu’il avait lui-même fixé au cours
des enchères
[20]. Selon Morand et alii
[21], le recours à un système d’enchères simultanées
ascendantes en Allemagne et au Royaume-Uni a permis finalement d’obtenir une
sélection efficace des opérateurs, au bénéfice des contribuables de ces pays : le
gouvernement allemand a ainsi encaissé 50 milliards d’euros, alors que le gouvernement anglais obtenait 37.5 milliards d’euros. L’échec de la procédure administrative
en France n’en est que plus retentissant, avec seulement deux candidats déclarés pour
quatre licences offertes et des recettes fiscales réduites
[22].
Morand et alii
[23] apportent aussi des éléments d’explication sur le prix élevé des
licences en Angleterre et en Allemagne alors que les enchères organisées ultérieurement dans d’autres pays européens (Suisse, Italie, …) n’ont pas atteint ces mêmes
montants. Selon eux, ces prix ne relèvent nullement d’une malédiction du vainqueur
ou d’une irrationalité des opérateurs. Au contraire, ces prix peuvent se comprendre
comme une volonté des opérateurs gagnants de montrer leur force et de dissuader de
petits opérateurs de revenir dans les procédures d’enchères suivantes. En investissant
dans une réputation d’opérateur puissant ou agressif, on peut réduire le nombre de
candidats dans les enchères ultérieures et obtenir les licences à un prix plus faible. De
plus, comme les procédures d’enchères se sont répétées pendant près d’un an dans
plusieurs pays, les premières enchères au Royaume-Uni et en Allemagne ont permis
aux opérateurs de se connaître et de mettre en place d’éventuelles ententes sur les
enchères suivantes
[24]. Enfin, il est certain que les premières enchères au Royaume-Uni
et en Allemagne se sont déroulées dans un contexte informationnel favorable à
l’UMTS, alors que sur les enchères suivantes, les opérateurs ont reçu des nouvelles
inquiétantes, notamment sur l’état d’avancement de la technologie UMTS.
L’UMTS aura eu le mérite de mettre en concurrence différents systèmes
d’allocation des ressources rares et de permettre une comparaison de leur efficacité.
Si le principe de faire payer l’accès à des ressources rares comme le spectre hertzien
est bien accepté, les réticences sont encore nombreuses quant à l’utilisation de
mécanismes d’enchères. Cependant, dans un rapport récent du Conseil d’analyse
économique, Cohen et Mougeot
[25] plaident au nom de l’efficacité économique pour
un recours plus fréquent aux enchères de la part des pouvoirs publics. De même,
Caillaud
[26] montre l’intérêt des enchères dans le domaine du transport ferroviaire pour
l’accès aux sillons ferroviaires. Les enchères permettraient d’allouer les sillons entre
les différentes compagnies et les différents usages (fret, transport grande ligne et
banlieue), même si Caillaud souligne les difficultés que pose le recours à des
systèmes d’enchères dans le secteur ferroviaire, liées à l’incompatibilité entre les
usages (par exemple, si on alloue un sillon à un train de marchandises, on ne peut pas
attribuer le sillon suivant à un train à grande vitesse de passagers) et à des
complémentarités entre les sillons (par exemple l’intérêt du transport ferroviaire de
banlieue réside dans la fréquence élevée de trajets et passe par une allocation d’un
nombre élevé de sillons). Néanmoins, le recours à des enchères sur certaines liaisons
marchandises serait de nature à stimuler la concurrence, selon Caillaud.
Nous allons dans la section suivante présenter les obstacles à la concurrence qui
peuvent apparaître dans les industries de réseaux déjà libéralisées. En particulier, il existe
toujours un risque que l’accès au marché soit de nouveau monopolisé ou cartellisé.
4 Monopolisation, collusion et accès au marché
Dans les industries de réseau en situation concurrentielle, la conjonction des
économies d’échelle et des externalités de réseau favorise la concentration de l’offre
et la réapparition de monopoles. Les externalités de réseau contribuent, en effet, au
verrouillage des clients, alors que les rendements croissants donnent à l’entreprise
dominante un avantage en termes de coûts. Cet avantage peut aussi consister dans le
contrôle d’une infrastructure, d’une interface ou d’une technologie d’accès au
marché. Pour peu que les concurrents ne puissent pas dupliquer ou contourner cette
infrastructure d’accès, l’entreprise en question dispose alors d’une facilité essentielle
dont elle peut abuser. Les pouvoirs publics ont toutefois la possibilité d’intervenir de
manière préventive pour s’opposer à ce processus de monopolisation. Ces interventions préventives relèvent le plus souvent des autorités de la concurrence, alors que
dans la phase de libéralisation, nous avons vu que la réglementation de l’accès
relevait surtout d’agences de régulation sectorielles. La politique de la concurrence
comporte deux volets : le contrôle des structures (fusion) et le contrôle des comportements (collusion, abus de position dominante, …). Nous allons considérer successivement ces deux volets.
4.1 Le contrôle des structures
Dans les industries de réseau, les autorités de la concurrence peuvent interdire
certaines fusions si elles estiment que la nouvelle entité détiendrait un pouvoir de
marché trop important. Elles peuvent aussi autoriser ces fusions sous certaines
conditions, notamment la cession de certaines activités ou filiales des entreprises
impliquées dans la fusion. Dans la téléphonie mobile, par exemple, la Commission
européenne a conditionné la fusion entre Vodafone et Mannesmann, à la cession
d’Orange
[27]. En effet, Orange, contrôlé par Mannesmann, était le troisième opérateur
mobile au Royaume-Uni, alors que Vodafone était lui-même leader sur ce marché.
Avec la fusion Vodafone-Mannesmann, la nouvelle entité aurait bénéficié d’une
position dominante en Angleterre, préjudiciable pour les consommateurs et lui
permettant de contrôler l’accès aux services mobiles à valeur ajoutée. Orange a donc
été cédé à France Télécom.
Les réseaux Internet constituent un autre exemple d’intervention des autorités de
la concurrence. À l’origine, Internet s’est constitué à partir de réseaux de recherche
locaux et régionaux, situés aux États-Unis et interconnectés via le réseau NSFNet,
une épine dorsale (
backbone) traversant les États-Unis d’est en ouest. Le réseau
NSFNet, disposant de capacités élevées de transmission de données, permettait aux
utilisateurs finals de communiquer entre eux et d’échanger des données. À partir de
1991, les réseaux commerciaux purent se connecter au NSFNet et accéder ainsi à
l’ensemble des réseaux Internet. Le gouvernement décida alors d’arrêter de subventionner le NSFNet, qui constituait initialement la facilité essentielle des réseaux
Internet, et de laisser aux opérateurs privés le soin d’assurer la connectivité au niveau
national et international. Des opérateurs de télécommunication comme MCI et
Sprint, ainsi que de nouveaux opérateurs apparus avec l’Internet (ANS, UUNet) se
lancèrent alors dans le déploiement de liaisons à haut débit reliant les principales
villes américaines, mais aussi les capitales européennes et asiatiques. À la suite de
plusieurs acquisitions dont UUNet, Worldcom parvint à devenir l’un des leaders sur
le marché de la connectivité Internet. En 1997, Worldcom réussit à mettre la main sur
le second opérateur de télécommunication américain, MCI, largement présent lui
aussi sur les réseaux Internet à haut débit. La fusion fut autorisée par le DOJ
(
Department of Justice) américain, à condition que MCI cède ses
backbones. Si
Worldcom-MCI procéda bien à la cession de ses réseaux à haut débit, il conserva une
partie des anciens clients de MCI, si bien que Worldcom renforça sa position sur le
marché de la connectivité. Un an après, lorsque Worldcom annonça son intention de
fusionner avec le troisième opérateur de télécommunication longue distance Sprint,
lui aussi opérateur de réseaux Internet, les autorités de la concurrence américaines et
européennes s’opposèrent
[28]. L’un des arguments avancés était que l’ensemble
Worldcom-MCI-Sprint détiendrait une position dominante sur les liaisons Internet
entre l’Europe et les États-Unis. S’il est vrai que la concurrence aurait continué à
jouer entre les réseaux locaux ou nationaux qui fournissent un accès au client final
(entreprises ou particuliers, via les fournisseurs d’accès Internet) et de la connectivité
à une échelle nationale, en revanche ces mêmes réseaux seraient devenus beaucoup
trop dépendants de la poignée d’opérateurs mondiaux dont Worldcom
[29]. L’intervention des autorités de la concurrence se justifiait par la crainte que ne se crée autour
de cette nouvelle entité une facilité essentielle sur la connectivité mondiale. Même
s’il était peu vraisemblable que Worldcom parvienne à contrôler seule cette facilité
essentielle, des phénomènes de cartellisation ou de collusion auraient pu voir le jour
(entente sur les prix d’accès), relevant d’un abus de position dominante collective.
On retrouve les mêmes préoccupations avec Microsoft dans l’industrie informatique. Microsoft détient avec son système d’exploitation Windows, qui équipe 90 %
des ordinateurs personnels, une
facilité essentielle. Les éditeurs de logiciels et
d’applications complémentaires ne peuvent pas accéder au marché final, si leurs
produits ne sont pas compatibles avec Windows. Le procès engagé par le DOJ
(
Department of Justice) depuis plusieurs années contre Microsoft porte sur la
question de l’accès des éditeurs de logiciels à certains programmes et spécifications
de Windows ayant trait à l’interopérabilité (les API)
[30]. Microsoft a toujours eu une
politique discriminatoire entre les éditeurs, dans le but de favoriser ses propres
applications
[31]. Cette pratique, que l’on pourrait qualifier d’abus de position dominante, est en touts points semblable à celle d’un opérateur historique de télécommunication qui, grâce à son monopole sur le réseau local, peut préempter de nouveaux
marchés comme l’ADSL (Internet à haut débit par le réseau local), en retardant le
déploiement des offres concurrentes
[32].
Il faut pour autant éviter une utilisation trop abusive du concept de facilité
essentielle, qui pourrait se retourner contre les entreprises ayant pris le risque
d’investir dans des infrastructures. En effet, certaines entreprises pourraient être
tentées de ne pas investir dans des infrastructures, puis se retourner contre les
autorités de la concurrence pour demander l’accès aux infrastructures de leur
concurrent au motif qu’elles seraient essentielles. À titre d’exemple, le Conseil de la
concurrence en France s’est prononcé en 2000 sur un différend opposant la société
WAPPUP, qui avait développé un portail de services et une offre d’accès à ce portail
par la technologie WAP, à deux opérateurs mobiles, France Télécom et SFR
[33].
Chaque opérateur avait développé son propre portail WAP et avait verrouillé les
portables qu’il vendait afin que l’abonné accède automatiquement à son portail. Le
Conseil de la concurrence a demandé aux opérateurs de faciliter le déverrouillage des
téléphones portables pour laisser le choix aux abonnés entre les différents portails
WAP, en estimant que le réseau d’un opérateur mobile constituait une
facilité
essentielle par laquelle devaient passer les fournisseurs de services WAP. Pour
autant, il existe en France une concurrence réelle sur l’accès mobile, les utilisateurs
ayant le choix entre trois réseaux de téléphonie mobile. Empêcher ces réseaux de
développer des services complémentaires exclusifs, comme les portails WAP, leur
permettant de couvrir leurs investissements en infrastructures, peut sembler excessif,
si la concurrence interréseau est suffisamment développée.
4.2 Le contrôle des comportements
Les fusions ne sont pas le seul moyen de réduire l’intensité concurrentielle sur un
marché : les ententes ou collusions peuvent être une pratique tentante pour des
entreprises en concurrence. Or les industries de réseau, en régime concurrentiel,
présentent des caractéristiques structurelles plutôt favorables aux ententes. En
particulier, le faible nombre de firmes en présence et l’existence de barrières à
l’entrée facilitent la stabilité des ententes. Le cadre de la théorie des jeux répétés
permet de bien comprendre en quoi les industries de réseau sont relativement
exposées aux risques de collusion
[34].
Des firmes présentes sur un même marché peuvent avoir mutuellement intérêt
à limiter la concurrence en prix afin d’obtenir des profits plus importants. La solution
passe par un partage du marché, à travers des quotas de production ou par la fixation
commune d’un prix élevé. Toutefois, comme ce type d’accord est illégal, il ne peut
faire l’objet d’un contrat juridiquement exécutoire. Les engagements des entreprises
participant à une entente sont donc sans valeur juridique et peuvent être dénoncés à
tout moment. Or pour une entreprise, dévier de l’accord, en fixant des prix plus bas
que ses concurrents ou en produisant plus que son quota de production, est une
stratégie qui peut être profitable. Ce comportement opportuniste fragilise ou déstabilise les ententes.
La théorie des jeux répétés montre cependant que les firmes peuvent parvenir à
rendre leurs ententes autoexécutoires ou stables, en menaçant les firmes opportunistes de représailles futures. En d’autres termes, les entreprises peuvent tirer parti de
la dimension répétée de leurs relations concurrentielles pour dissuader toute déviation d’un accord collusif. En ne respectant pas ses engagements, une firme peut certes
accroître ses profits à court terme, mais s’expose par la suite à des punitions
coûteuses. Si les pertes induites par ces punitions sont supérieures aux gains retirés
de la déviation, alors aucune firme ne sera tentée de dévier. Par rapport à ce principe
général issu de la théorie des jeux répétés, une large littérature économique s’est
attachée à identifier les facteurs et structures de marché favorables à la collusion
[35].
Un marché concentré (petit nombre d’entreprises) est ainsi favorable à la collusion,
en augmentant la part qui revient à chacun des membres de l’entente. De même, un
marché transparent (information parfaite sur les prix) facilite la détection des
comportements opportunistes et leur punition. Ces deux facteurs sont relativement
présents dans les industries de réseau
[36]. La transparence provient de la nature
concentrée de l’offre (il est plus facile d’observer les comportements d’un petit
nombre de concurrents) et de la nature dispersée de la demande (face à un grand
nombre de consommateurs, les offreurs sont contraints d’afficher publiquement
leurs prix, ce qui les rend facilement observables par les concurrents).
L’existence de contacts sur plusieurs marchés peut aussi aider les entreprises à
soutenir une collusion
[37]. En effet, les contacts multimarchés renforcent la sévérité des
punitions, en donnant aux firmes la possibilité de punir sur plusieurs marchés. Ces
contacts multimarchés sont particulièrement présents dans les industries de réseau.
Ainsi, des études empiriques ont mis en évidence les effets procollusifs des contacts
multimarchés, dans le transport aérien
[38] et dans la téléphonie mobile
[39]. Les auteurs
de ces études montrent que les prix sont beaucoup plus élevés si les firmes en présence
sur un marché géographique ont de nombreux contacts sur d’autres marchés
géographiques.
Les pouvoirs publics doivent donc être particulièrement vigilants dans les
industries de réseau et surveiller les comportements ou pratiques qui seraient
susceptibles de favoriser une collusion sur les prix. Cette collusion peut porter sur les
services finals, mais aussi sur l’accès au marché, à travers la mise en place de barrières
à l’entrée ou de facilités essentielles détenues collectivement par les entreprises
participant à l’entente.
Dans cet article, nous avons vu que l’accès aux facilités essentielles nécessite une
intervention réglementaire, pleinement justifiée dans les industries anciennement en
monopole, plus prudente ou mesurée dans les industries déjà concurrentielles. Ces
interventions peuvent prendre la forme d’une réglementation des prix d’accès, selon
le principe d’orientation vers les coûts, et d’une séparation physique ou comptable
entre la gestion de la facilité essentielle et les activités concurrentielles, afin d’éviter
les abus de position dominante et les discriminations. Cette séparation conduit
souvent à une remise en question des droits de l’opérateur historique sur une partie
de ses actifs. Lorsque les marchés sont dans un régime plus concurrentiel, le contrôle
des comportements et des concentrations peut limiter les risques de réapparition de
facilités essentielles.
L’application de cette réglementation est la plupart du temps confiée à une
agence de régulation sectorielle. La libéralisation progressive des différentes industries de réseau conduit toutefois à une accumulation d’agences sectorielles dont les
frontières de compétences peuvent se chevaucher comme dans le cas de la télévision
sur Internet (compétence du CSA ou de l’ART ?). Il nous semble que le regroupement de ces agences en une agence commune couvrant l’ensemble des industries de
réseau pourrait aller dans le sens d’une plus grande efficacité réglementaire. En effet,
cette structure unique conviendrait bien à la nature commune de nombreux problèmes rencontrés dans ces secteurs (accès à une facilité essentielle, calcul des coûts en
information asymétrique) et répondrait à la convergence technologique que l’on
observe autour des réseaux Internet. Ce régulateur multisectoriel serait moins sujet
aux risques de capture et pourrait faire jouer les économies d’échelle dans le
traitement des dossiers (utilisation de méthodes proches). Ne se poserait plus la
question de la dissolution ou de la réduction des effectifs de certaines agences
sectorielles, les moyens humains et matériels pouvant être redéployés vers d’autres
secteurs.
On peut aussi s’interroger sur la pertinence d’une réglementation purement
nationale, alors que les questions réglementaires se situent à un niveau de plus en plus
transnational. Sur le continent européen, le besoin se fait déjà sentir pour le transport
ferroviaire transfrontalier. Dans l’électricité ou les télécommunications, une harmonisation des réglementations nationales est nécessaire, tant les marchés sont ouverts.
Mais c’est sans aucun doute l’émergence des réseaux Internet qui a mis le plus en
lumière l’importance d’une réglementation à l’échelle mondiale, Internet ne connaissant pas de frontières dans les échanges de données et de contenus
[40].
Cette question renvoie plus largement aux liens entre libéralisation et mondialisation. La libéralisation des industries de réseau doit-elle s’accompagner d’une
ouverture du marché aux firmes étrangères ? Dans la phase de libéralisation, les
pouvoirs publics peuvent, en effet, être tentés de réserver l’accès du marché aux
seules entreprises nationales.
On peut penser que l’ouverture extérieure est un moyen crédible et efficace
d’introduire de la concurrence dans les industries de réseau, au bénéfice des
consommateurs. En effet, en l’absence d’opérateurs étrangers, on ne peut compter
que sur des entreprises nationales, sans expérience dans le secteur et donc moins
efficaces que l’opérateur historique. Ces entrants, très intéressés par le partage de la
rente de monopole, risquent de contribuer très peu à l’amélioration de l’offre de
services et à la baisse des prix.
Au contraire, en laissant entrer des opérateurs étrangers expérimentés, on peut
en attendre des retombées en termes de progrès technique et de qualité de services.
Cette ouverture extérieure est d’autant plus nécessaire que l’opérateur historique est
lui-même efficace et puissant, son monopole ne pouvant être contesté par des entrants
inexpérimentés. Toutefois, des réticences ou résistances peuvent apparaître si
l’opérateur historique se révèle relativement inefficace par rapport à ses homologues
étrangers. Une mise en concurrence brutale serait de nature à provoquer des tensions
sociales importantes (menaces sur l’emploi). Mais, si une mise en concurrence
progressive peut atténuer le choc des restructurations et des réformes indispensables,
il ne faut pas perdre de vue que le coût de l’adaptation peut être au final plus élevé
dans ce cas.
Au final, l’entrée de concurrents étrangers est plutôt bénéfique dans les industries de réseau, autant pour les consommateurs que pour les opérateurs historiques.
Notons que ces entrées, souvent envisagées avec crainte par ces derniers, ont
rarement réussi à remettre en cause leur position dominante dans les principaux pays
européens. Leur présence a contraint les opérateurs historiques à réagir et à s’adapter
plus rapidement qu’ils ne l’auraient fait, mais ces entrants n’ont pas pu prendre une
place significative. On voit là toutes les limites de la concurrence dans les industries
de réseau. Pour peu que l’opérateur historique engage les efforts nécessaires pour
s’adapter, il bénéficie d’un avantage concurrentiel tellement élevé qu’il est très
difficile de l’affaiblir. C’est bien le cas dans les télécommunications, où France
Télécom a réussi à stabiliser ses parts de marché sur la longue distance, après deux
ans d’effritement, à un niveau bien supérieur à 50 %, alors que dans le même temps
il s’est imposé sur de nouveaux services comme l’accès à Internet.
H. U.
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[*]
Pour un commentaire voir aussi L. Cartelier, infra p. 329.
[**]
Professeur, CREREG Université de Rennes 1.
[1]
Conseil de la concurrence, 14
e rapport d’activité – année 2000, h
http:// www. finances. gouv. fr/
conseilconcurrence/activites/2000/rapport2000.htm.
[2]
Voir les dernières directives européennes sur la libéralisation du transport ferroviaire, directives
2001/12, 2001/13, 2001/14 JOCE 2001 L 75, pp. 1, 26, 29.
[3]
Voir N. Economides, The Economics of Networks, 14 Int’l. J. Ind. Org. 673 et suiv. (1996) ; C.
Shapiro, H. Varian, Information Rules : A Strategic Guide to the Network Economy, Cambridge
(Mass.) 1998, N. Curien, Économie des réseaux, Paris 2000.
[4]
M. Katz, C. Shapiro, Network Externalities, Competition, and Compatibility, 75 Am. Ec. Rev. 424
et suiv. (1985).
[5]
Toutefois, les réseaux peuvent se heurter en cas de succès à des contraintes de capacités et de
phénomènes d’encombrement ou de congestion. Ces effets externes négatifs peuvent cependant être
contenus si les opérateurs dimensionnent bien leurs réseaux et investissent régulièrement pour
adapter l’offre à la demande.
[6]
G. DangNGuyen, D. Phan, Économie des télécommunications et de l’Internet, Paris 2000.
[7]
À l’époque l’opérateur longue distance s’appelait la
Bell Telephone Company, devenue plus tard
ATT.
[8]
C. Shapiro, H. Varian, loc. cit. n. 3.
[9]
T. Pénard, Stratégies et dynamique concurrentielle dans la Net-Économie, in M. Basle et T. Pénard
(eds), e-Europe, questions économiques, politiques et juridiques pour la société européenne de
l’information en 2010, Paris 2002, 13-50.
[10]
Voir J.-J. Laffont, J. Tirole, Competition in Telecommunications, Cambridge (Mass.) 2000 pour une
présentation complète des différentes règles et une comparaison de leur efficacité économique.
[11]
W. Baumol, G. Sidack, The Pricing of Inputs Sold to Competitors, 11 Yale J. Reg. 171 et suiv. (1994).
[12]
J.-J. Laffont, J. Tirole, Access Pricing and Competition, 38 Eur. Ec. Rev. 1673 et suiv. (1994).
[13]
Voir aussi M. Amstrong, C. Doyle, J. Vickers, The Access Pricing Problem : a Synthesis, 44 J. Ind.
EC. 131 et suiv. (1996).
[14]
Voir pour une présentation du cadre réglementaire du dégroupage en Europe O. Léon, L’accès
concurrentiel aux réseaux de télécommunication : les enjeux économique du dégroupage en Europe,
dans M. Basle, T. Pénard, (éds), loc. cit., pp. 51-86.
[15]
G. DangNGuyen, T. Pénard, Les accords d’interconnexion dans les réseaux de télécommunications :
des comportements stratégiques aux droits de propriété, 92 Rev. Éc. Ind. 297 et suiv. (2000).
[16]
M. Armstrong, S. Cowan, J. Vickers, Regulatory Reform – Economic Analysis and British
Experience, Cambridge (MIT Press) 1994.
[17]
La Commission aurait bien aimé organiser les modalités d’attribution, mais les États membres
n’avaient pas souhaité renoncer à leurs prérogatives en la matière.
[18]
T. Pénard, Concurrence et stratégie sur le marché de la téléphonie mobile : un retour sur le modèle
économique du GSM en France, Communication & Stratégies, à paraître.
[19]
J. Crémer, J.-J. Laffont, Pour ou contre les enchères du spectre hertzien pour la téléphonie mobile
en France, Document de travail IDEI ; P.-H. Morand, M. Mougeot, F. Naegelen, UMTS : fallait-il
choisir un concours de beauté ?, 111 (5) Rev. Éc. Pol. 669 et suiv. (2000).
[20]
En contrepartie de cette baisse du prix des licences UMTS, les opérateurs français devront payer une
redevance de 1 % sur leur chiffre d’affaire UMTS.
[21]
Loc. cit. n. 19.
[22]
Une nouvelle procédure devrait avoir lieu courant 2002 pour attribuer les deux dernières licences.
[23]
Loc. cit. n. 19.
[24]
P. Klemperer, How (not) to Run Auctions : the European 3G Telecom Auctions, Eur. Ec. Rev., à
paraître.
[25]
E. Cohen, M. Mougeot, Enchères et gestion publique, Rapport du Conseil d’analyse économique
N°34, Paris (la Documentation française) 2002.
[26]
B. Caillaud, Allocation des sillons ferroviaires : problématique économique, Document de travail
CERAS-ENPC.
[27]
Décision VODAFONE AIRTOUCH/MANNESMANN, JOCE C19, 22/01/2000.
[28]
Pour l’Europe, décision MCI WORLDCOM/SPRINT, M.1741 du 28/06/2000.
[29]
G. DangNGuyen, T. Pénard, Les accords d’interconnexion, 32 Communication & Stratégies, 107 et
suiv. (1998) ; J. Crémer, P. Rey, J. Tirole, Connectivity in the Commercial Internet, 48 J. Ind. EC.
433 et suiv. (2001).
[30]
United States of America v.
Microsoft Corporation, Civil Action N°98-1232 TPJ (D.C.).
[31]
F. Fisher, The IBM and Microsoft Cases : What’s the Difference ? 90 Am. Ec. Rev. 180 et suiv.
(2000) ; voir aussi la thèse défendue par R. Schmalensee, Antitrust Issues in Schumpeterian
Industries, 90 Am. Ec. Rev. 192 et suiv. (2000) selon laquelle Microsoft n’a pas eu de comportements
anticoncurrentiels, mais seulement une stratégie d’adaptation rationnelle à son environnement
concurrentiel.
[32]
Par exemple, l’opérateur historique peut refuser de divulguer certaines spécifications techniques,
retarder la transmission de ces informations ou gêner la mise en place des tests techniques. Il peut
aussi pratiquer des prix prédateurs sur les services en concurrence, afin d’éliminer ses rivaux.
[33]
Décision n°00-MC-17 du 7 novembre 2000 relative à une demande de mesures conservatoires
présentée par la société Wappup. com.
[34]
T. Pénard, Dynamique concurrentielle et collusion tacite : les jeux répétés comme fondements de la
politique de la concurrence, thèse de Doctorat de Sciences économiques, Université de Paris I.
[35]
F.M. Scherer, D. Ross, Industrial Market Structure and Economic Performance, 3
e éd. Boston 1990,
235 et suiv.
[36]
H. Varian, Market Structure in the Network Age, dans E. Brynjolfsson, B. Kahin, Understanding the
Digital Economy, Cambridge (Mass.) 2000.
[37]
B. D. Bernheim, M.D. Whinston, Multimarket Contact and Collusive Behavior, 21 Rand J. Ec. 1 et
suiv. (1990).
[38]
W. Evans, I. Kessides, Living by the « Golden Rule » : Multimarket Contact in the US Airline
Industry, 109 Qu. J. Ec. 341 et suiv. (1994).
[39]
P. Parker, L.H. Röller, Collusive Conduct in Duopolies : Multimarket Contact and Cross-Ownership
in the Mobile Telephone Industry, 28 Rand J. Ec. 304 et suiv. (1997).
[40]
Au niveau européen, les pays membres de l’UE ont accepté d’aller plus loin dans l’harmonisation
de leur réglementation en matière de télécommunication et de donner plus de pouvoir à la
Commission dans la définition des directives. Ceci devrait réduire fortement les différences de
réglementation d’un pays à l’autre en Europe.