2004
Revue Internationale de Droit Economique
In memoriam Philippe Fouchard
Gérard Farjat
Nous sommes pris entre deux exigences. L’attente légitime des lecteurs. La
plupart d’entre eux n’ont pas connu – en tant qu’être humain – un seul des onze
Fouchard disparus dans la catastrophe de Charm el-Cheikh. Ils ont seulement
rencontré ou connu par ses écrits le juriste. Ils attendent sans doute que soit
privilégiée la place qu’il a occupée dans le monde du droit. L’autre exigence
est une exigence du cœur. Nous connaissions Philippe et celle qui devait
devenir son épouse depuis 50 ans et nous avons vu naître leurs enfants et petits-enfants. Mais ce n’est pas seulement pour cette raison personnelle que nous
privilégierons l’exigence du cœur. Nous la privilégierons parce que, quelle que
soit l’importance du rôle juridique de Philippe, c’est l’homme de cœur, ce sont
les qualités d’homme que nous pleurons, qualités qui ne sont d’ailleurs pas
étrangères à son rôle dans le monde du droit. Aussi bien, tous les hommages au
disparu privilégient cet aspect-là. Et il y a, évidemment, la catastrophe elle-même et l’ampleur de l’atteinte à la famille.
Nous citerons l’observation de deux auteurs, à laquelle nous nous sommes
bien souvent référé : « Nos sociétés sont économiques… et pourtant l’essentiel
de la vie est ailleurs… Tous le savent, tous l’oublient. Pourquoi ? »
[1]. Il faut des
événements de cette nature pour que nous prenions vraiment conscience de la
véritable hiérarchie des sens de la vie. Alors que, juristes, elle devrait constamment être présente chez nous. Sans forcer les choses, on peut dire que Philippe
était un modèle à cet égard, il était à la fois conscient de la hiérarchie des valeurs
et des lourdes contraintes de la vie. Nous savions bien, Philippe Fouchard,
Philippe Kahn et moi-même, que les sociétés contemporaines étaient sous la
pression de l’économique et que l’un des grands « maîtres » du droit français
était l’un de nos professeurs à la faculté de Dijon, Berthold Goldman. Nous le
prîmes comme directeur de thèses portant sur des sujets « économiques ».
Dès cette époque de formation, Philippe est motivé par le droit international mais aussi par la vie juridique contentieuse. Et quel contentieux ! Avocat
stagiaire, il doit assurer la défense d’un combattant algérien – un « terroriste »
du terrorisme de ceux qui sont privés de patrie – qui sera condamné à mort et
exécuté. Philippe sera long à s’en remettre alors que la justice de l’époque était
la main complaisante de l’État et qu’il n’y avait pas de résultat à attendre dans
ces procès-là. Nous nous souvenons aussi de l’indignation de notre trio, retenu
à Paris par une de nos équipées du concours d’agreg., alors que la Seine charriait
quelques dizaines de cadavres d’Algériens, sur lesquels la justice française
devait garder le silence des années durant. Si nous rappelons ces faits, c’est
qu’ils expliquent que Philippe Fouchard, à quelques organismes qu’il ait
appartenu, n’a jamais mis sous le boisseau son analyse critique. Et si sa
disparition a provoqué une émotion intense dans le milieu juridique de
quelques pays du tiers-monde, c’est qu’il leur avait apporté beaucoup.
Nous l’avions constaté en Tunisie. Alors qu’ils y professaient depuis deux
années, Annie et Philippe nous avaient conviés à les rejoindre. Nous avons
trouvé, mon épouse et moi, dans les deux milieux professionnels où nous
exercions, un accueil chaleureux immédiat que nous n’avons trouvé nulle part
ailleurs. Et nous avons passé là-bas deux années exceptionnelles. Magie du
couple Fouchard, dans un milieu favorable il est vrai. Leur disparition a
provoqué là-bas bien des deuils.
Et pas seulement en Tunisie.
Mais l’essentiel est en dehors de toute approche juridique. Ce qui caractérisait d’abord le couple Fouchard, était un colossal élan vital. C’est le premier
argument que nous avons trouvé pour encourager David, le seul enfant
survivant adulte du couple, à surmonter l’épreuve. Ils étaient à même de
« gérer » le pire. Ils étaient, comme nous-mêmes, membres de l’Association
pour le droit de mourir dans la dignité. Et je pense qu’un des fondements plus
ou moins conscients de cette adhésion est l’idée utopique de maîtriser même sa
mort. En tout cas, l’idée que la vie devrait s’arrêter quand on n’est plus à même
de faire face. Le second argument c’est la famille, l’existence de Denis, le fils
de David. La grande famille des Fouchard. Ils étaient une cinquantaine à se
réunir tous les quatre ou cinq ans, quelques dizaines (une centaine ?) en la
cathédrale Saint-Bénigne à Dijon, il laisse neuf frères. Et la famille disparue
qu’il conviait chaque année à une expédition touristique. À laquelle, cette
année, David n’avait pu se rendre, par un coup du sort qui laisse à Annie et
Philippe, une descendance. Sa considérable activité n’empêchait pas le juriste
de s’occuper intensément de ses petits-enfants. Ceux du couple franco-américain
et ceux du couple franco-japonais, tous les cinq aujourd’hui disparus.
Je n’ai rien dit des temps forts de la carrière de Philippe. La thèse sur
« L’arbitrage commercial international », l’agrégation de droit privé en 1965,
à 28 ans, le professorat à Abidjan, Tunis, Dijon, Paris (Paris II). Il a dirigé de
longues années la Revue de l’arbitrage, il était membre du Comité français de
l’arbitrage. Il a travaillé en liaison avec les ministères français des affaires
étrangères et de la justice, la CNUDCI, la Chambre de commerce internationale. Il était membre du Conseil d’administration de notre Association, et il
avait participé à quelques-uns de ses travaux. À côté des articles toujours de
grande qualité qu’il a publiés, il a élaboré avec B. Goldman et E.Gaillard un
traité de l’arbitrage, qui a été traduit en anglais. Mais une bonne part de son
œuvre s’est éparpillée dans des travaux qui ne laissent pas de trace personnelle.
Les soins attentifs qu’il prodiguait aux étudiants, les apports aux réflexions
collectives et les arbitrages. Il pouvait orienter un travail en peu de mots, un peu
comme B. Goldman. Nous en avons nous-mêmes profité. Un seul reproche, s’il
est fondé : il aurait décliné l’offre de présider un concours d’agrégation de droit
privé. C’est une fonction dans laquelle il aurait été exemplaire.
Si nous n’avions la crainte de faire « dans le ronflant » – genre qu’abhorrait
Philippe – et alors que nous sentons peser sur nous son regard critique et
goguenard, nous dirions qu’il a été un « juste ». Son succès comme arbitre, et
qui lui a sans doute dévoré beaucoup de temps, beaucoup trop, il le devait à sa
qualité de « tiers impartial et désintéressé ». Sans doute, l’arbitrage ce n’est pas
la justice du pauvre. Mais la présence d’un juriste de sa qualité dans les litiges
qui concernent le pouvoir économique, la déferlante des affaires, qui font la
mondialisation, n’est pas sans intérêt pour l’avenir du monde. D’autant plus
qu’il n’oubliait pas – loin de là – les exigences de l’ordre public
[2].
Ce n’est pas, en ce qui nous concerne, et quelques autres assez nombreux,
une fiction de dire qu’il est toujours parmi nous. Toutefois, à la différence de
notre ami commun Jean Bernard Blaise, et avec beaucoup de regrets de notre
part, c’est en raison de leur forte présence terrestre durant leur passage et non
en raison d’un regard jeté du ciel, que nous ressentons leur présence. Pour nous,
comme le penseraient Philippe et Annie – car la mort, de quelque manière
qu’elle survienne à un certain âge, n’est pas une surprise –, le scandale c’est la
mort des cinq petits-enfants, de cinq innocents. Nous rejoignons la pensée de
B. Beigner dans son texte sur la disparition « d’un être d’exception », dans la
revue « Droit de la famille » : « Il faut compulser les annales des temps de
guerre ou faire mémoire des horreurs de la déportation pour contempler une
catastrophe qui anéantit, quasi complètement une famille sur trois générations ».
[1]
Propos tenus en 1979, repris dans
Le sacrifice et l’envie, le libéralisme aux prises avec la
justice sociale, J.-P. Dupuy, Calman-Levy, avant-propos, 1990.
Revue Internationale de Droit Économique — 2004 — pp. 5-7
[2]
Il a dirigé conjointement avec L.Boy la thèse de notre collègue J.-B. Racine sur « l’ordre
public dans l’arbitrage international ».