Revue internationale de droit économique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4449-6
128 pages

p. 5 à 7
doi: 10.3917/ride.181.0005

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t. XVIII, 1 2004/1

2004 Revue Internationale de Droit Economique

In memoriam Philippe Fouchard

Gérard Farjat
Nous sommes pris entre deux exigences. L’attente légitime des lecteurs. La plupart d’entre eux n’ont pas connu – en tant qu’être humain – un seul des onze Fouchard disparus dans la catastrophe de Charm el-Cheikh. Ils ont seulement rencontré ou connu par ses écrits le juriste. Ils attendent sans doute que soit privilégiée la place qu’il a occupée dans le monde du droit. L’autre exigence est une exigence du cœur. Nous connaissions Philippe et celle qui devait devenir son épouse depuis 50 ans et nous avons vu naître leurs enfants et petits-enfants. Mais ce n’est pas seulement pour cette raison personnelle que nous privilégierons l’exigence du cœur. Nous la privilégierons parce que, quelle que soit l’importance du rôle juridique de Philippe, c’est l’homme de cœur, ce sont les qualités d’homme que nous pleurons, qualités qui ne sont d’ailleurs pas étrangères à son rôle dans le monde du droit. Aussi bien, tous les hommages au disparu privilégient cet aspect-là. Et il y a, évidemment, la catastrophe elle-même et l’ampleur de l’atteinte à la famille.
Nous citerons l’observation de deux auteurs, à laquelle nous nous sommes bien souvent référé : « Nos sociétés sont économiques… et pourtant l’essentiel de la vie est ailleurs… Tous le savent, tous l’oublient. Pourquoi ? » [1]. Il faut des événements de cette nature pour que nous prenions vraiment conscience de la véritable hiérarchie des sens de la vie. Alors que, juristes, elle devrait constamment être présente chez nous. Sans forcer les choses, on peut dire que Philippe était un modèle à cet égard, il était à la fois conscient de la hiérarchie des valeurs et des lourdes contraintes de la vie. Nous savions bien, Philippe Fouchard, Philippe Kahn et moi-même, que les sociétés contemporaines étaient sous la pression de l’économique et que l’un des grands « maîtres » du droit français était l’un de nos professeurs à la faculté de Dijon, Berthold Goldman. Nous le prîmes comme directeur de thèses portant sur des sujets « économiques ».
Dès cette époque de formation, Philippe est motivé par le droit international mais aussi par la vie juridique contentieuse. Et quel contentieux ! Avocat stagiaire, il doit assurer la défense d’un combattant algérien – un « terroriste » du terrorisme de ceux qui sont privés de patrie – qui sera condamné à mort et exécuté. Philippe sera long à s’en remettre alors que la justice de l’époque était la main complaisante de l’État et qu’il n’y avait pas de résultat à attendre dans ces procès-là. Nous nous souvenons aussi de l’indignation de notre trio, retenu à Paris par une de nos équipées du concours d’agreg., alors que la Seine charriait quelques dizaines de cadavres d’Algériens, sur lesquels la justice française devait garder le silence des années durant. Si nous rappelons ces faits, c’est qu’ils expliquent que Philippe Fouchard, à quelques organismes qu’il ait appartenu, n’a jamais mis sous le boisseau son analyse critique. Et si sa disparition a provoqué une émotion intense dans le milieu juridique de quelques pays du tiers-monde, c’est qu’il leur avait apporté beaucoup.
Nous l’avions constaté en Tunisie. Alors qu’ils y professaient depuis deux années, Annie et Philippe nous avaient conviés à les rejoindre. Nous avons trouvé, mon épouse et moi, dans les deux milieux professionnels où nous exercions, un accueil chaleureux immédiat que nous n’avons trouvé nulle part ailleurs. Et nous avons passé là-bas deux années exceptionnelles. Magie du couple Fouchard, dans un milieu favorable il est vrai. Leur disparition a provoqué là-bas bien des deuils.
Et pas seulement en Tunisie.
Mais l’essentiel est en dehors de toute approche juridique. Ce qui caractérisait d’abord le couple Fouchard, était un colossal élan vital. C’est le premier argument que nous avons trouvé pour encourager David, le seul enfant survivant adulte du couple, à surmonter l’épreuve. Ils étaient à même de « gérer » le pire. Ils étaient, comme nous-mêmes, membres de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. Et je pense qu’un des fondements plus ou moins conscients de cette adhésion est l’idée utopique de maîtriser même sa mort. En tout cas, l’idée que la vie devrait s’arrêter quand on n’est plus à même de faire face. Le second argument c’est la famille, l’existence de Denis, le fils de David. La grande famille des Fouchard. Ils étaient une cinquantaine à se réunir tous les quatre ou cinq ans, quelques dizaines (une centaine ?) en la cathédrale Saint-Bénigne à Dijon, il laisse neuf frères. Et la famille disparue qu’il conviait chaque année à une expédition touristique. À laquelle, cette année, David n’avait pu se rendre, par un coup du sort qui laisse à Annie et Philippe, une descendance. Sa considérable activité n’empêchait pas le juriste de s’occuper intensément de ses petits-enfants. Ceux du couple franco-américain et ceux du couple franco-japonais, tous les cinq aujourd’hui disparus.
Je n’ai rien dit des temps forts de la carrière de Philippe. La thèse sur « L’arbitrage commercial international », l’agrégation de droit privé en 1965, à 28 ans, le professorat à Abidjan, Tunis, Dijon, Paris (Paris II). Il a dirigé de longues années la Revue de l’arbitrage, il était membre du Comité français de l’arbitrage. Il a travaillé en liaison avec les ministères français des affaires étrangères et de la justice, la CNUDCI, la Chambre de commerce internationale. Il était membre du Conseil d’administration de notre Association, et il avait participé à quelques-uns de ses travaux. À côté des articles toujours de grande qualité qu’il a publiés, il a élaboré avec B. Goldman et E.Gaillard un traité de l’arbitrage, qui a été traduit en anglais. Mais une bonne part de son œuvre s’est éparpillée dans des travaux qui ne laissent pas de trace personnelle.
Les soins attentifs qu’il prodiguait aux étudiants, les apports aux réflexions collectives et les arbitrages. Il pouvait orienter un travail en peu de mots, un peu comme B. Goldman. Nous en avons nous-mêmes profité. Un seul reproche, s’il est fondé : il aurait décliné l’offre de présider un concours d’agrégation de droit privé. C’est une fonction dans laquelle il aurait été exemplaire.
Si nous n’avions la crainte de faire « dans le ronflant » – genre qu’abhorrait Philippe – et alors que nous sentons peser sur nous son regard critique et goguenard, nous dirions qu’il a été un « juste ». Son succès comme arbitre, et qui lui a sans doute dévoré beaucoup de temps, beaucoup trop, il le devait à sa qualité de « tiers impartial et désintéressé ». Sans doute, l’arbitrage ce n’est pas la justice du pauvre. Mais la présence d’un juriste de sa qualité dans les litiges qui concernent le pouvoir économique, la déferlante des affaires, qui font la mondialisation, n’est pas sans intérêt pour l’avenir du monde. D’autant plus qu’il n’oubliait pas – loin de là – les exigences de l’ordre public [2].
Ce n’est pas, en ce qui nous concerne, et quelques autres assez nombreux, une fiction de dire qu’il est toujours parmi nous. Toutefois, à la différence de notre ami commun Jean Bernard Blaise, et avec beaucoup de regrets de notre part, c’est en raison de leur forte présence terrestre durant leur passage et non en raison d’un regard jeté du ciel, que nous ressentons leur présence. Pour nous, comme le penseraient Philippe et Annie – car la mort, de quelque manière qu’elle survienne à un certain âge, n’est pas une surprise –, le scandale c’est la mort des cinq petits-enfants, de cinq innocents. Nous rejoignons la pensée de B. Beigner dans son texte sur la disparition « d’un être d’exception », dans la revue « Droit de la famille » : « Il faut compulser les annales des temps de guerre ou faire mémoire des horreurs de la déportation pour contempler une catastrophe qui anéantit, quasi complètement une famille sur trois générations ».
 
NOTES
 
[1] Propos tenus en 1979, repris dans Le sacrifice et l’envie, le libéralisme aux prises avec la justice sociale, J.-P. Dupuy, Calman-Levy, avant-propos, 1990. Revue Internationale de Droit Économique — 2004 — pp. 5-7
[2] Il a dirigé conjointement avec L.Boy la thèse de notre collègue J.-B. Racine sur « l’ordre public dans l’arbitrage international ».
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