2004
Revue Internationale de Droit Economique
Les instruments volontaires : un nouveau mode de régulation de l’environnement ?
Gilles Grolleau
[*]
Naoufel Mzoughi
[*]
Luc Thiébaut
[*]
Les instruments volontaires des politiques de l’environnement sont souvent présentés comme un nouveau mode de régulation de l’environnement. En dépit
d’un usage prolixe de la notion d’approches volontaires ou de ses variantes, celle-ci ne fait pas encore l’objet d’une définition stabilisée, d’où l’intérêt d’identifier les
critères caractéristiques d’une telle approche. Nous en relativisons le caractère
novateur en montrant que ce dernier relève essentiellement de l’intervention de
nouveaux régulateurs, de l’extension des champs couverts et de l’importance prise
par ces approches. Les caractéristiques vertueuses prêtées à ce type d’approches –
à savoir le caractère volontaire, l’engagement à réaliser des performances
environnementales supérieures aux exigences des instruments contraignants et une
meilleure efficience économique – sont analysées de manière critique afin de
souligner l’écart entre les arguments théoriques et les réalités de terrain et les
implications en termes de politique économique.Mots-clés :
instruments volontaires, efficacité environnementale, efficience économique, gestion de l’environnement.
VOLUNTARY APPROACHES. TOAWRDS A NEW MODE
OF ENVIRONMENTAL REGULATION
Despite the large use of the notion of voluntary approaches, economic literature is
generally unassuming their definitions. Discussions about definitions are not
unimportant quibbles over words and can change the way we think. Do voluntary
approaches constitute a new form of regulation ? The answer to this question is
twofold. Firstly, we show that voluntary approaches are new to some extent, i.e.
under specific aspects. Their originality is mainly related to (1) the intervention of
new regulators, notably from the civil society, (2) extension of the covered fields, such
as ethical and human rights tied with environmental considerations, and (3) large
development of these approaches. Secondly, we challenge the traditional
characteristics of voluntary approaches : their voluntary character ; commitment to
go beyond regulation ; and promise of better economic efficiency (i.e. the
minimization of the whole costs to achieve a result). We show that the voluntary
character could be defined on a continuum going from the free agreed initiative
determined by only the will of the agent to the pseudo or quasi-compulsory
commitment due to external constraints. The analysis of the target and its
achievement allows a critical appreciation of the capacity of voluntary approaches
to generate better environmental effectiveness. Many arguments supporting the
better economic efficiency generally attributed to voluntary approaches could be (1)
associated to the traditional instruments to environmental regulation – command
and control and market-based instruments –, (2) questioned when revisited in depth,
and (3) nuanced by empirical studies. This analysis allows us to stress the gap
between theoretical arguments and reality, and highlights several implications in
term of economic policy. The issues developed in this paper constitute a challenging
topic for further research.Keywords :
voluntary instruments, environmental effectiveness, economic efficiency, environmental management, regulation.
« Definitions are indispensable to communication, to the
vital process of persuasion which underlines any academic
discipline. Economists must begin their own peculiar
campaigns of persuasion by getting their readers to abide by
certain terminological choices. As a consequence, a sign of
maturity in any academic endeavour is the development of a
widely accepted distinct language composed of precise
definitions.»
Freedman, 2002, p. 161.
En réponse à la demande sociale et aux nécessités économiques, la gestion de
l’environnement a d’abord constitué un domaine de médiation et d’intervention
privilégié des autorités publiques. Néanmoins, au cours des deux dernières décennies, on a pu constater un développement considérable des approches volontaires
[1],
qualifiées par plusieurs auteurs de nouveaux modes de régulation environnementale
(Börkey et Glachant, 1998, p. 219 ; Long, 1997, pp. 14-15) et par ailleurs de
régulation d’autres enjeux plus classiquement économiques. Ces approches volontaires apparaissent dans le discours de nombreux acteurs et semblent recouvrir des
réalités diverses, parfois paradoxales. Outre une discussion de cette notion dans la
littérature économique, son caractère novateur est analysé et nuancé, en montrant à
la fois l’emprunt d’éléments à des approches préexistantes, et l’ajout de caractéristiques originales. Les caractéristiques principales et les vertus prêtées aux instruments volontaires à savoir le caractère volontaire, l’engagement à réaliser des
performances environnementales supérieures à celles exigées par les instruments
contraignants et l’amélioration de l’efficience économique, sont mises en question
en confrontant l’argumentation théorique aux études empiriques disponibles et aux
réalités de terrain. Cette analyse apporte un éclairage nouveau sur les interactions
entre les différents modes de régulation de l’environnement et sur l’intérêt et les
risques de l’utilisation croissante des approches volontaires.
Notre article est organisé comme suit : la section suivante situe les approches
volontaires dans l’ensemble plus large des instruments visant à réguler les
externalités environnementales, en insistant sur le caractère relatif de leur nouveauté.
Dans la section 3, une revue des définitions mentionnées dans la littérature économique permet d’appréhender les caractéristiques stables des approches volontaires. Les
sections 4, 5 et 6 sont consacrées à l’étude de ces caractéristiques, des arguments
théoriques et des vertus prêtées aux approches volontaires. Plusieurs conséquences
en termes de politique économique sont mises en évidence, tout au long de l’exposé,
les points saillants et les perspectives d’approfondissement étant mentionnés dans la
section conclusive.
2 LES INSTRUMENTS VOLONTAIRES : UN MODE
ORIGINAL DE RÉGULATION ENVIRONNEMENTALE ?
La défaillance de la
main invisible des marchés dans la régulation des externalités –
ici environnementales et à la fois positives et négatives – a traditionnellement justifié
l’intervention de la
main visible des autorités publiques. Cette régulation publique
s’est essentiellement matérialisée par deux générations d’instruments de politiques
d’environnement. La première génération, correspondant à une approche dite
command and control, s’appuie sur le pouvoir coercitif des États : les autorités
publiques modifient la structure des droits de propriété (dans leur acception économique) et imposent des réglementations (parfois avec un certain laxisme) visant à
empêcher l’apparition des externalités négatives ou à contraindre la production des
externalités positives. Des exemples classiques de cette première génération sont la
loi sur l’eau du 3 janvier 1992
[2] et la loi de 19 juillet 1976 sur les installations classées
[3].
La deuxième génération d’instruments repose sur des mécanismes homogènes au
marché, qui incitent les agents régulés à internaliser les externalités
environnementales en intégrant des signaux prix. Ces instruments économiques –
taxes, redevances, subventions, marchés de droits – permettent d’attribuer un prix
aux biens d’environnement, que les agents intègrent dans leurs calculs économiques.
En France, la taxe sur le traitement et le stockage de déchets, instituée par la loi du
13 juillet 1992
[4], la taxe générale sur les activités polluantes et la redevance sur l’eau
constituent des exemples de cette seconde génération. La première génération a
d’abord constitué une réalité de terrain et possède des ancêtres lointains (Thiébaut,
2001, pp. 115-118), alors que la deuxième génération, plus récente, est essentiellement issue des analyses théoriques d’économistes comme Pigou, Coase et Dales. Les
ressorts d’action de ces deux générations d’instruments sont respectivement la peur
des sanctions et la volonté de maximisation des gains (Karp et Gaulding, 1995, pp.
449-451). Ces deux générations ont été l’objet de plusieurs analyses visant à mettre
en évidence leurs intérêts et leurs limites respectives (Hahn, 1989, pp. 95-114).
À la différence des générations précédentes, la troisième génération correspond
à un ensemble beaucoup plus divers, dont la caractéristique principale est le
volontariat
[5]. Ce caractère volontaire est essentiellement lié à l’absence de recours
direct au pouvoir contraignant des États, soumettant l’adoption de ces approches au
bon vouloir des agents. Cela n’implique pas la négation ou l’absence de l’État, mais
des modalités d’intervention différentes. Pour Karp et Gaulding (1995, p. 454), ces
instruments font appel à la responsabilité morale des entrepreneurs et aux éventuelles
sanctions sociales auxquelles ces derniers s’exposent en cas de non-respect. Ce
caractère volontaire ne constitue pas une nouveauté en soi. En effet, de nombreux
exemples témoignent de l’autorégulation de certaines professions et de la fourniture
non publique d’externalités positives depuis des temps reculés (Greif et al., 1994, pp.
745-776 ; Coase, 1974, pp. 357-376). Néanmoins, le caractère novateur transparaît
de manière plus convaincante à, au moins, six niveaux.
(1)
L’apparition de nouveaux « régulateurs » issus de la société civile – comme les
ONG, les associations environnementales, celles de consommateurs, et les syndicats
– qui connaissent un développement considérable
Ces entités, n’appartenant ni aux gouvernements ni aux agents régulés, prennent de
plus en plus l’initiative aussi bien dans la conception que dans la promotion et la
gestion des programmes volontaires. Ces derniers, sans pour autant constituer des
réglementations
stricto sensu, présentent des similitudes parfois très fortes.
Meidenger (2001, pp. 10162-10179) développe de nombreux arguments en faveur
d’un tel rapprochement suite à une comparaison entre les démarches de certification
environnementale de type ISO 14001
[6] (1996) ou
Forest Stewardship Council (FSC)
[7]
(1993) et la réglementation environnementale américaine.
(2) Les modalités d’intervention et de pression de ces nouveaux « régulateurs »
En effet, les modalités d’actions de ces derniers sont extrêmement variables et
incluent, entre autres, le boycott des produits ou de l’entreprise considérée comme
répréhensible, la menace d’agir en faveur d’une réglementation plus stricte ou
d’entacher la réputation de l’entreprise par des campagnes médiatiques. Par exemple,
la fin du régime de l’apartheid en Afrique du Sud est en partie attribuée aux
nombreuses actions de la société civile, et notamment au boycott des produits
fabriqués en Afrique du Sud (Grolleau et al., 2004). Ces modalités d’action visent
généralement à contraindre les entreprises en menaçant directement leurs profits.
Notons que toutes les entreprises n’ont pas la même sensibilité à ce type de
pressions, certaines étant plus vulnérables que d’autres.
(3) La généralisation et l’extension de ces approches dites volontaires à de nouveaux champs comme l’environnement, le bien-être animal ou l’éthique (Börkey et
Glachant, 1998, p. 220)
En effet, les sociétés post-industrielles connaissent des demandes croissantes d’attributs relatifs aux modalités de fabrication des biens et ne se concentrent plus
uniquement sur la seule qualité du produit final.
(4)
L’utilisation de ces approches à des fins non soupçonnées comme l’argumentation commerciale, la capture réglementaire ou l’accroissement des coûts des rivaux
Par exemple, suite aux recherches scientifiques relatives aux effets nuisibles des
chlorofluorocarbones (CFC) sur la couche d’ozone, les entreprises ont été contraintes, par le protocole de Montréal relatif aux substances qui appauvrissent la couche
d’ozone (1987), de réduire de moitié leur production de CFC pour l’année 1999. En
1988, l’entreprise DuPont de Nemours, inventeur et principal producteur des CFC,
s’est volontairement engagée à supprimer complètement la production des CFC pour
1999, développant en parallèle des solutions alternatives. Les pouvoirs publics ont
interprété cette prise de position de DuPont de Nemours comme une preuve que
l’ensemble du secteur pouvait supprimer les CFC. L’avance technologique de
DuPont de Nemours dans la recherche de solutions alternatives lui a conféré un
avantage concurrentiel sur ses rivaux. Ceux-ci se sont vus contraints (du fait de
l’amendement au protocole de Montréal adopté par la deuxième réunion des parties,
Londres, 27-29 juin 1990
[8]) de supprimer complètement les CFC, ce qui correspondait à une augmentation de leurs coûts supérieure à celle supportée par DuPont de
Nemours (Lyon, 2003, p. 38).
(5) Le recours à des formes de régulation « douces », dépassant l’approche purement conflictuelle au profit d’approches de compréhension mutuelle, de collaboration, voire d’alliances entre « anciens ennemis »
Par exemple, les producteurs de pommes de terre du Wisconsin (États-Unis) se sont
associés avec l’association WWF et des chercheurs et des experts de l’Université du
Wisconsin (États-Unis) pour mettre au point une agriculture durable, permettant
l’éco-étiquetage des produits agricoles (http:// ipcm. wisc. edu/ bioipm/ ).
(6) La nature du rôle dévolu à l’État et ses modalités d’intervention dans le cadre
de ces approches extrêmement variées, allant de sa quasi-absence à son omniprésence
Ainsi, dans le cadre d’une mise en place de la norme environnementale ISO 14001,
par exemple, le rôle de l’État se limite généralement à l’accréditation des organismes
certificateurs, alors que dans d’autres cas, comme celui de la loi Nouvelles Régulations Économiques (NRE), l’État exige des entreprises cotées en bourse la publication d’informations environnementales. Ces informations étant disponibles, toute
liberté est laissée aux agents sur les modalités de son utilisation, par exemple lors du
choix d’un fournisseur. Dans d’autres cas, l’État est encore plus présent en concevant
des programmes volontaires proposés aux entreprises, en les adoptant ou en les
intégrant dans ses politiques, par exemple en achetant des produits éco-labellisés
(Grolleau et al., 2004, pp. 146-148).
Ainsi le qualificatif de nouveau mode de régulation ne semble pas usurpé. Mais
il peut correspondre à des réalités diverses susceptibles d’occulter un éventail allant
d’approches réellement novatrices au maquillage d’approches dont le contenu,
inexistant, n’a rien de novateur.
3 UNE REVUE DES DÉFINITIONS
DES APPROCHES VOLONTAIRES
DANS LA LITTÉRATURE ÉCONOMIQUE
À la différence des instruments économiques conçus par les économistes, les
approches volontaires se sont d’abord développées sur le terrain, sous des formes
nombreuses et variées, avant de retenir l’attention des économistes. Cette diversité
se retrouve dans les termes et acceptions utilisées
[9], comme en témoigne le tableau 1.
Le manque de
consensus sur les termes et leurs acceptions respectives engendre
une certaine confusion, renforcée par les divergences disciplinaires
[10].
Cette confusion est parfois renforcée involontairement par la multiplication des
typologies, toujours plus sophistiquées, visant à distinguer différentes catégories
d’approches volontaires. Ces sous-ensembles s’insèrent dans un ensemble plus
vaste, qui demeure lui-même mal délimité. Pour certains économistes s’intéressant
aux approches volontaires (Imura, 1999, pp. 3-4 ; Cabugueira, 2001, pp. 121-122 ;
Lyon et Maxwell, 2003, pp. 1453-1454), la question de la définition ne se pose pas
ou peu, comme si ces notions allaient de soi et constituaient une sorte de connaissance
commune.
Bien qu’il soit difficile de proposer une définition universelle des approches
volontaires et au risque d’ajouter à la confusion préexistante, nous proposons une
définition issue d’une synthèse de la revue précédente. L’ensemble des définitions
semblent converger sur trois critères : (1) l’engagement volontaire des entités
régulées par opposition au caractère contraignant ou imposé des instruments réglementaires et économiques. (2) La définition d’objectifs en rapport avec l’environnement allant au-delà de la simple conformité réglementaire. En effet, étant donné que
chaque firme est sensée respecter la réglementation, l’objectif annoncé par une
approche volontaire se doit d’aller au-delà des exigences réglementaires. (3) Un autre
critère moins évident, mais qui transparaît, est celui de la meilleure prise en compte
de l’intérêt de l’agent régulé, c’est-à-dire de la réalisation d’un objectif social au
moindre coût ou avec des bénéfices privés attractifs (voir notamment OECD, 1997,
pp. 17-18). L’implication forte des agents régulés est sensée se traduire par l’émergence des solutions institutionnelles les moins coûteuses
[11]. En d’autres termes,
volontariat rime avec amélioration de l’efficience économique pour atteindre un
objectif environnemental donné. En conséquence, nous pouvons définir les approches volontaires comme
des engagements volontaires d’entités régulées à réaliser
des objectifs en rapport avec l’environnement allant au-delà de la simple conformité
réglementaire. Ces trois critères – qui sont également des arguments en faveur des
approches volontaires – étant posés, nous nous proposons de discuter leur validité
dans les sections suivantes.
BörkeyetLévêque(1998,p.4)
CarraroetLévêque(1999,
p.1),Higleyetal.(2001,p.5)
Krarup(2001,p.136),Börkey
etGlachant(1999,p.8)
OECD(1997,p.11)
Andrews(1998,p.177)
Harrison(1999,p.54)
Aggeri(1999,p.700)
London(2001,p.114)
LabattetMaclaren(1998,
pp.191-192)
Saheb-Ettaba(1998,p.556)
BörkeyetGlachant(1998,
p.213)
OECD(1999,p.9)
Khanna(2001,p.293)
KingetLenox(2000,p.698)
Tableau1:Termesetdéfinitionsdesapprochesvolontairesrelevésdanslalittératureéconomique
«Engagementsvolontairesdel’industrieàpoursuivredesactionspermettantl’améliorationdel’environne- ment.» «Engagementsdesfirmespollueusesoudessecteursàaméliorerleurperformanceenvironnementale.» «Engagementsdesfirmesàaméliorerleurperformanceenvironnementaleau-delàdecequedemandelaloi.» «Accordsentrelegouvernementetl’industriepourfaciliteruneactionvolontaireavecunrevenusocial souhaité,quiestencouragéeparlegouvernementetpriseparleparticipantsurlabasedesonpropreintérêt.» «Approchesdanslesquelleslegouvernementpeutfixerlecadregénéraltoutenlaissantlesindustriesdécider elles-mêmesdel’organisationdeleursopérationspouratteindrelesbesoinsdececadre.» «Collaborationentrelegouvernementetlesfirmes,etéventuellementd’autresparties,danslamiseenplace despolitiques.» «Coopérationhorizontaledanslaquellelesfirmessontdespartenairesmêmesiellessontconsidéréescomme pollueuses.» «Engagementsvolontairesdesentreprisespouraméliorerleursperformancesenvironnementales.» «Initiativesnonstatutairesvisantàaméliorerlaperformanceenvironnementale.» «Incitationsàlaperformanceenvironnementaleetàlaconformitéauxnormesdesécurité.» «Arrangementsinstitutionnelsdanslesquelslesentreprisesjouentunrôlecentral.» «Instrumentsaveclesquelslesfirmess’engagentàaméliorerleurperformanceenvironnementaleau-delàde cequedemandelaréglementation.» «Unensembled’effortsregroupantdesinitiativesvolontairesetdesinformationsetpressionsvisant l’autorégulationenvironnementaledesfirmes.» «Associationvolontairedesfirmespourcontrôlerleuractioncollective.»
TermesDéfinitionsAuteurs
Approches volontaires Approches coopératives Accords environnementaux Initiatives volontaires Engagements volontaires Instruments volontaires Approchesnon obligatoires Autorégulation
4 UN CARACTÈRE VOLONTAIRE RELATIF
La notion de volontariat est omniprésente dans les travaux relatifs aux approches
volontaires. Elle est employée en opposition aux approches contraignantes,
«
command et control», qui ne relèvent pas d’un acte librement consenti par les
agents régulés, mais d’une contrainte qui s’impose à eux. Dans la réalité, le
volontariat
[12] peut se définir sur un
continuum allant de l’initiative librement consentie
et déterminée par la seule volonté de l’agent jusqu’au pseudo-volontariat ou volontariat quasi obligatoire, en raison des contraintes extérieures. En effet, le degré de
volontariat peut être associé à un coût d’opportunité relatif à ce à quoi on renonce,
en ne souscrivant pas à l’approche volontaire considérée. Par exemple, une approche
pourrait être qualifiée de volontaire par ses promoteurs, tout en étant perçue comme
une quasi-obligation par l’adoptant, du fait des pertes encourues en cas de non-adoption.
En effet, malgré l’attrait de la référence aux ressorts complémentaires de l’action
humaine – peur des sanctions, maximisation des profits, responsabilité morale –
(Karp et Gaulding, 1995, pp. 449-458), plusieurs arguments relativisent la notion de
volontariat. Bien qu’il soit souvent difficile de déterminer le rôle de chaque facteur
dans la décision d’adoption des agents régulés, les déterminants évoqués pour les
instruments réglementaires et économiques peuvent contribuer de manière significative au « volontariat » des agents régulés. Par exemple, plusieurs travaux arguent que
la menace de réglementation – présente et future – et la possibilité d’augmenter ses
profits par divers moyens (comme les gains d’efficience, la différenciation des
produits, ou l’image publique) constituent des raisons significatives de l’adoption
des approches volontaires (Segerson et Miceli, 1998, pp. 111-127 ; Arora et
Gangopadhya, 1995, pp. 289-290). Par exemple, Videras et Alberini (2000, pp. 453-460), ainsi que Khanna et Damon (1999, pp. 16-17) ont montré que la menace de la
réglementation constituait une motivation importante pour que les firmes adoptent
le programme volontaire américain relatif à la réduction des émissions de toxiques
33/50
[13].
La notion de volontariat peut également être remise en question lorsqu’on
considère les pressions auxquelles sont soumis certains acteurs pour les adopter. En
effet, bien que ces pressions ne proviennent pas nécessairement des autorités
publiques
[14], certaines entités régulées sont dans la quasi-obligation d’adopter des
approches volontaires pour accéder à certains marchés, pour se soustraire à certaines
pressions provenant des « régulateurs sociaux » ou pour travailler avec certains
donneurs d’ordre. En effet, en 1999, plusieurs entreprises multinationales comme
Ford et General Motors ont annoncé que tous leurs sous-traitants à travers le monde
devaient dorénavant être certifiés ISO 14001 en 2003 (Bansal et Bogner, 2002,
p. 275). Dans certaines situations, l’impact des actions (comme l’encouragement au
boycott ou la dénonciation médiatique) initiées par les régulateurs sociaux peut
affecter les profits des entités régulées au point de rendre l’adoption des approches
volontaires quasi indispensable pour rester dans les affaires. Ce type de pressions
explique en partie l’adoption « volontaire » par les distributeurs de thon en boîte, de
codes garantissant des thons pêchés uniquement avec des méthodes de production
contribuant à la préservation des dauphins (Reinhardt, 2000, pp. 31-34).
Les arguments précédents ne remettent pas entièrement en cause l’aspect
volontaire des approches, mais montrent que le volontariat est rarement dénué de
pressions étatiques ou d’origine privée. Ce volontariat correspond essentiellement à
la non-utilisation par l’État de son pouvoir de contrainte. En résumé, outre les
éventuelles motivations relevant de la volonté propre de l’entreprise et de ses
motivations citoyennes, plusieurs forces externes poussent les firmes à l’adoption
d’approches volontaires
[15].
5 ALLER AU-DELÀ DE LA RÉGLEMENTATION !
L’engagement des entités régulées à aller au-delà de la réglementation est en soi une
nécessité inhérente à l’approche volontaire, du fait de la nécessité au moins verbale
de respecter impérativement les textes. Cette prétention d’aller au-delà de la
réglementation ne résout en rien les débats relatifs à l’effectivité de la réglementation.
Cette nécessité peut être relativisée en analysant la définition de l’objectif et sa
réalisation.
(1) L’objectif fixé
a priori, nécessairement au-delà de la réglementation, peut
être plus ou moins ambitieux. Cet élément constitue un enjeu crucial dans la mesure
où certaines entreprises peuvent avoir intérêt à capitaliser leurs efforts et à annoncer
un objectif déjà atteint (
effet d’aubaine) ou relativement facile à atteindre, vu
l’évolution naturelle du secteur. À ce propos, Börkey et Glachant (1999, pp. 32-53)
ont analysé l’efficacité de l’accord français avec l’industrie des détergents
[16]. Leur
étude révèle que les objectifs de cet accord étaient peu ambitieux dans le contexte
international et que la réduction des phosphates qui en a résulté était probablement
due à l’évolution naturelle du secteur
[17]. L’objectif annoncé devient alors un point fort
du label permettant de valoriser un résultat qui serait de toute façon réalisé. Le risque
d’un tel effet pervers et les difficultés pour le détecter incitent à considérer avec
prudence l’aptitude des approches volontaires à améliorer significativement les
performances environnementales des agents. Par ailleurs, l’objectif
explicite,
officiel,
des firmes peut cacher un objectif
implicite. En effet, si l’objectif explicite se doit de
dépasser les exigences réglementaires, l’objectif implicite peut se rapporter à
l’amélioration des résultats réellement obtenus, résultats qui, dans les faits, peuvent
être inférieurs à l’objectif de la réglementation. L’objectif implicite sous-entend que
les exigences réglementaires ne sont pas satisfaites et vise donc une amélioration de
l’effectivité de la réglementation. Cette perspective est particulièrement crédible
dans certains secteurs, comme l’agriculture, où le non-respect de la réglementation
constitue la règle plutôt que l’exception. À titre d’exemple, le rapport d’évaluation
du Programme de Maîtrise des Pollutions d’Origine agricole (Cahart et al., 1999, pp.
26-27) précise que, dans certaines régions françaises, la probabilité pour les exploitations agricoles soumises au régime des installations classées, de subir une inspection approfondie est d’une fois tous les 658 ans.
(2) L’objectif plus ou moins ambitieux étant fixé, dans quelle mesure est-il
atteint ? Cette évaluation
ex post permet d’estimer l’écart entre l’objectif et le résultat
mesuré. Plusieurs évaluations sont utilisées dans la littérature et se rapportent à des
objectifs différents et complémentaires, c’est-à-dire à différents points de référence,
comme l’objectif fixé par l’approche volontaire, l’objectif fixé par la réglementation,
le résultat actuel effectivement obtenu grâce à la réglementation et le niveau attendu
de l’évolution naturelle du secteur ou du
business as usual scenario. L’une des limites
des études empiriques disponibles est l’absence de prise en compte simultanée de ces
différents éléments de référence, ce qui peut aboutir à des conclusions hâtives et
partielles sur l’efficacité environnementale de l’approche étudiée. En effet, cette
littérature, à l’optimisme généralement mitigé quant à l’efficacité de ces instruments,
souffre de la limite précédente dont la prise en compte est susceptible de remettre en
question leurs préconisations (tableau 2
[18]). Une analyse fine de l’utilisation simultanée de ces différents points de référence dans l’évaluation de l’efficacité
environnementale et des implications en termes de politique économique est fournie
dans Mzoughi et Grolleau (2003, pp. 6-8). Notons enfin que l’efficacité environnementale est souvent considérée dans un contexte isolé où les effets indirects sur les
performances environnementales des non-adoptants ne sont pas pris en compte. Or
une étude de l’OECD (1999, pp. 99-128) souligne l’existence de
spillovers
environnementaux (ou d’effets de débordement) positifs. En d’autres termes, au-delà
des effets sur les performances des seuls adoptants, les approches volontaires
peuvent aussi générer l’augmentation des performances environnementales des non-adoptants sans se traduire par un niveau d’amélioration correspondant à des adoptions effectives. Ceci relativise encore les études existantes et montre l’importance
de l’examen au cas par cas, considérant à la fois la dimension individuelle et la
dimension collective des adoptants et non-adoptants.
KhannaetDamon
(1999,p.23)
KingetLenox(2000,p.
709)
OECD(1997,p.20)
OCDE(2003,p.34)
OCDE(2003,p.37)
OCDE(2003,p.40)
OCDE(2003,p.43)
BörkeyetGlachant
(1999,p.46)
BusinessAsUsual
quele2
Laparticipationconduitàundéclinstatistiquementsignificatifdesémissionschimiques,mais
seulement28%peuventêtreattribuésauprogramme
Lesmembresparticipantsaméliorentleurperformanceenvironnementalepluslentementquelesnon-
participants
L’accordcontribuemoinsàlaréductiondesémissionsdeCO
LesobjectifsduSVEn’apparaissentpasambitieux
Ilesttrèsdifficiledediresi,etdansquellemesure,l’approchevolontaireacontribuéauxaméliorations
environnementalesau-delàdecellesquiseraientintervenuesentoutétatdecause
L’objectifaétéatteintdansunegrandemesure
Lesréalisationssontlerésultatduprogrammedansunegrandemesurepeut-être,vulamenacecrédible
deperted’exemptionsfiscalesencasdenon-respect.Toutefois,desaméliorationsplusimportantes
auraientpuêtreobtenuesàpluslongtermes’iln’yavaitpaseuderéductionsdelataxepourl’industrie
L’objectifaétéatteintdansunegrandemesureetlesréalisationssontprobablementlerésultatdu
programmedansunegrandemesure
Lesobjectifsontétéatteintsdansunegrandemesuremaisilestimpossiblededireaveccertitudesi
lesréalisationssontlerésultatduprogramme
Cetteimpossibilitéestdueenpartieàl’absencedescénarioderéférencequi–aumomentdes
négociations–pûtindiquercequeseraientprobablementlesémissionsdanslesannéesquisuivaient
Lesréductionsdephosphateneproviennentpasdel’accordmaisdel’évolutionnaturelledusecteur.
Deplus,lesobjectifssontfaiblesdanslecontexteinternational
,
Tableau2:Principauxrésultatsempiriquesrelatifsàl’efficacitéenvironnementaledesinstrumentsvolontaires
ResponsibleCare
TermesDéfinitionsAuteurs
Programme33/50pourlaréduc- tiondesémissionsdesubstances toxiques(États-Unis) Programme contenantlesprincipesetrègles pouraméliorerlaperformance environnementale(Canada) L’accordallemandSVEsurles mesuresdeprotectionduclimat ProgrammeARETdestinéàin- citerl’industrieàréduiredes émissionstoxiques(Canada) Lesystèmed’accordsrelatifsau rendementénergétiquedesin- dustries(Danemark) Accordsdelutteantipollutionà YokohamaetàKitakyushi(Ja- pon) LesaccordsconclusavecIntel CorporationetMerckPharma- ceuticalsdanslecadreduprojet XL(États-Unis) L’accordfrançaisavecl’indus- triedesdétergentspourlaréduc- tiondelateneurenphosphate deslessives
6 LES APPROCHES VOLONTAIRES SONT-ELLES
RÉELLEMENT PLUS EFFICIENTES ?
Dans une perspective coasienne, l’efficience se réfère à la capacité de l’instrument
à (1) générer des bénéfices supérieurs aux coûts de sa mise en place et à (2) minimiser
les coûts économiques – de production et de transaction – engagés pour atteindre un
certain résultat. Le choix d’un instrument repose sur une logique comparative par
rapport aux autres instruments – réglementaires, économiques et laissez-faire –, et
non dans une perspective de Nirvana
[19] dénoncée par Demsetz (1969, p.1). En théorie,
les instruments économiques s’avèrent les plus efficients puisqu’ils permettent de
minimiser les coûts à travers l’égalisation des coûts marginaux de dépollution
[20].
Selon Hahn (1989, p. 95), « sous des conditions très restrictives, on peut montrer que
les approches économiques cherchent à obtenir tout gain en termes de qualité
environnementale au coût le plus faible ». La pleine réalisation des promesses des
instruments économiques nécessite une mise en œuvre conforme aux modèles
théoriques des économistes ; or le monde réel ne présente jamais « la pureté
qu’exigent les instruments élaborés par la théorie économique » (Hahn, 1989, p. 97).
Les approches volontaires apparaissent dès lors comme une alternative envisageable.
L’argument essentiel en faveur de ces approches réside dans le principe selon lequel
les agents économiques privés sont les mieux à même d’atteindre un objectif
environnemental au moindre coût, du fait de leur comportement de maximisation du
profit.
Dans le cas des approches volontaires collectives
[21], Börkey et Glachant (1997,
pp. 36-38 ; 1999, pp. 15-19) distinguent la dimension allocative, c’est-à-dire la
répartition de l’effort entre les entreprises, et la dimension productive, dépendant de
la qualité des choix technologiques et organisationnels. Concrètement, la réalisation
de l’efficience allocative suppose que les objectifs de dépollution (ou de diminution
de la pollution) soient spécifiques aux caractéristiques de chaque entité régulée.
Ainsi, les entreprises présentant de faibles coûts marginaux de dépollution devraient
assumer des objectifs de dépollution plus importants. Il semble raisonnable de penser
dans le cas d’entreprises multi-sites que la gestion d’un objectif global – et non d’une
pollution de caractère local – conduira à une répartition optimale des efforts à
l’intérieur du sous-ensemble constitué par l’ensemble des sites. La qualité des choix
technologiques et organisationnels dépend de l’information disponible pour les
différents acteurs et de la flexibilité permise par les approches considérées. La
composante informationnelle est généralement déterminante pour orienter les choix
des entreprises vers les modalités technologiques et organisationnelles les plus
efficientes, c’est-à-dire permettant d’atteindre un certain résultat au moindre coût.
Au-delà de l’objectif de minimisation globale des coûts – et donc la maximisation du bien-être collectif largement abordé dans la littérature –, la question de la
répartition des coûts semble cruciale. En effet, certains agents peuvent envisager une
efficience partielle, c’est-à-dire choisir la solution correspondant à la minimisation
de
leurs propres coûts. Cet argument est souvent évoqué en ce qui concerne l’État,
agent pour lequel est plus souvent évoqué le manque de ressources. Les approches
volontaires peuvent permettre la réalisation d’objectifs environnementaux en transférant une partie significative des coûts administratifs vers les agents régulés. Il s’agit
des coûts supportés par les administrations publiques pour élaborer et mettre en
œuvre la politique considérée. Ils comprennent notamment les ressources consacrées
à la conception technocratique et législative de la politique, à la collecte de
l’information, à la négociation de l’approche, à la vérification de son application
effective, aux éventuelles sanctions, etc. Dans certains cas, ces coûts sont transférés
sur les agents régulés qui sont par exemple chargés de veiller à l’application de la
politique et de sanctionner les irrégularités individuelles
[22]. Par exemple, les démarches de certification environnementale (de type ISO 14001 ou FSC) font souvent
appel au contrôle effectué par des organismes indépendants : les frais de contrôle sont
supportés par les agents adoptants. Les frais liés au contrôle de la réglementation sont
généralement supportés par l’État. Malgré les développements théoriques (Barde,
1995, pp. 166-171 ; Higley et al., 2001, pp. 10-13 ; OECD, 1997, pp. 27-28) en faveur
des approches volontaires – soulignant entre autres, l’efficience améliorée, la
flexibilité inter-temporelle, l’encouragement à l’innovation, la répartition des coûts –,
ces arguments sont souvent trop schématiques et éloignés des résultats de terrain.
Selon Convery et Lévêque (2001, p. 70), il n’est pas évident de répondre à la question
de l’efficience économique. Selon une étude menée par l’OCDE (2003, pp. 35 et 41)
concernant l’accord Dofasco (Canada)
[23] et l’accord de lutte antipollution à Yokohama (Japon)
[24], « les coûts totaux de la réduction n’ont pas été minima ». Selon la
même étude, et pour le projet américain XL, les coûts de dépollution étaient pour Intel
et Merck (les deux entreprises les plus concernées par le projet) plus élevés que ceux
en présence d’une réglementation conventionnelle en raison du problème de passager clandestin.
Tout en étant séduisants, certains arguments (1) ne sont pas propres aux
approches volontaires, (2) s’avèrent fragiles lorsqu’ils sont soumis à un examen
attentif et approfondi et (3) sont nuancés lors d’études empiriques ou au vu des réalités
de terrain. Par exemple, les vertus prêtées à la flexibilité inter -temporelle permise par
les approches volontaires, comme via le choix d’un sentier temporel d’investissement optimal, ne sont pas spécifiques de ces dernières car les politiques traditionnelles définissent des échéanciers permettant le même type de bénéfices (Börkey et
Glachant, 1997, p. 38). Selon plusieurs études (Friends of the Earth, 2002, p. 8 ; Lyon,
2003, pp. 37-38), la flexibilité dans la mise en place des approches volontaires est
présentée comme un moyen stratégique de retarder ou d’échapper aux réglementations. La lenteur des procédures de négociation et les coûts élevés de transaction
peuvent également réduire la flexibilité. Par ailleurs, les approches volontaires sont
souvent étudiées dans un contexte épuré, ce qui rend les conclusions particulièrement
fragiles si on considère les jeux stratégiques des différents agents. L’introduction,
dans les modèles de l’utilisation stratégique, des approches volontaires a pour but de
désavantager les concurrents (quitte à augmenter les coûts propres), de capturer la
réglementation ou de générer des rentes indues. Elle vient nuancer les prédictions
théoriques relatives à l’efficience des approches volontaires (Lyon, 2003, pp. 37-39).
De même, alors que la démarche consensuelle apparaît souvent comme une source
d’efficience, Coglianese (2001, p. 96) montre que ces dernières, « parce qu’elle(s)
nécessite(nt) un large consensus pour avoir une chance de bien marcher, tend(ent) à
consommer plus de temps et de ressources pour toutes les parties prenantes ».
Nous avons souligné la portée et les limites de l’argumentation selon laquelle les
approches volontaires constituent un nouveau mode de régulation de l’environnement. Un examen de la littérature relative à la définition des approches volontaires
nous a permis d’en dégager les caractéristiques principales et de les relativiser. Notre
analyse souligne la difficulté d’isoler les effets dus aux seules approches volontaires,
dans la mesure où elles coexistent avec d’autres modes de régulation
environnementale à plusieurs niveaux. Le volontariat apparaît dès lors comme une
notion relative, définie par rapport à certains acteurs et repérable sur un continuum
allant du pur volontariat à la quasi-obligation. Notre analyse montre également la
difficulté à saisir l’ensemble des effets générés par les approches volontaires, ce qui
est susceptible de conduire à des conclusions partielles. Malgré leur succès grandissant, l’efficacité environnementale de ces approches volontaires est sérieusement
questionnée. Une réponse définitive semble difficile en raison notamment du fait de
la diversité des instruments utilisés et des contextes dans lesquels ils s’inscrivent.
Malgré quelques travaux récents, ce champ quasiment vierge nécessiterait la mise en
place de recherches approfondissant l’évaluation des approches volontaires. Un
postulat susceptible de guider de tels travaux est de considérer que l’efficacité
environnementale n’est pas simplement un résultat constaté, mais une construction
où le rôle des pouvoirs publics peut être déterminant, notamment dans la définition
des « règles du jeu ». Cette construction peut être présentée comme une succession
de trois phases : l’élaboration de l’approche volontaire, sa mise en œuvre et
l’ensemble des dispositions et modalités visant à la rendre exécutoire. Bien que la
littérature académique ait surtout insisté sur la troisième phase (le contrôle et la
sanction en cas de non-respect des engagements), nous pensons que des gains
d’efficience et d’efficacité environnementale sont envisageables en cas d’intervention précoce lors de l’élaboration de l’approche et de sa mise en œuvre, en veillant
notamment à l’ouverture, à l’équité et à la transparence de ces phases pour l’ensemble
des différentes parties intéressées, tels que les petits producteurs, les producteurs
étrangers et la société civile.
En outre, la possible manipulation stratégique des approches volontaires, pour
lesquelles la protection de l’environnement est un enjeu secondaire mais est présentée comme l’argument principal, constitue une perspective d’approfondissement
prometteuse. En effet, de telles manipulations peuvent générer des effets pervers sur
la compétitivité et des distorsions de concurrence, d’où le rôle potentiel des pouvoirs
publics visant à anticiper les éventuelles conséquences indésirables et à les atténuer.
L’Organisation mondiale du Commerce est ainsi régulièrement sollicitée par rapport
à des approches qualifiées de « volontaires » mais pouvant être en fait quasi
obligatoires, et donc susceptibles d’affecter les relations commerciales entre pays.
Dès lors, le débat sur les modalités d’application du principe selon lequel un pays
exportateur ne peut imposer d’exigences portant sur les méthodes de production
n’affectant pas la qualité finale des produits est particulièrement épineux. Tel fut le
cas dans le traitement de l’affaire « thons-dauphins »
[25] dont les principaux protagonistes étaient les États-Unis et le Mexique.
Enfin, la multiplicité des approches volontaires suscite des interrogations
substantielles relatives aux conséquences de la coexistence d’approches volontaires
variées, et ce dans des contextes institutionnels différents. Les différents instruments
étant en interaction, une voie d’exploration fructueuse, particulièrement pertinente
pour les décideurs politiques, réside dans les combinaisons optimales d’instruments
«command and control», économiques et volontaires, en fonction des objectifs
poursuivis.
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Gilles Grolleau (auteur chargé de la correspondance), Maître de conférences, UMR INRA-ENESAD
CESAER, BP 87999 21079 DIJON CEDEX France. Tél. : + 33 3 80 77 25 70 – Fax : + 33 3 80 77
25 71. g
grolleau@ enesad. inra. fr.
Naoufel Mzoughi, Doctorant, UMR INRA-ENESAD CESAER, BP 87999 21079 DIJON CEDEX
France. Tél. : + 33 3 80 77 25 70 – Fax : + 33 3 80 77 25 71. m
mzoughi@ enesad. inra. fr.
Luc Thiébaut, Professeur, UMR INRA-ENESAD CESAER, BP 87999 21079 DIJON CEDEX
France. Tél. : + 33 3 80 77 25 64 – Fax : + 33 3 80 77 25 71. t
thiebaut@ enesad. inra. fr.
Les auteurs tiennent à remercier les rapporteurs anonymes pour leurs remarques constructives.
Revue Internationale de Droit Économique — 2004 — pp. 461-481
[1]
Nous considérons ici les approches volontaires dans un sens relativement large englobant notamment, mais non exclusivement, les programmes volontaires publics (comme le Système de Management et Eco Audit [SMEA] et l’éco-label européen), les accords négociés (comme les accords
français sur la réduction des gaz à effet de serre), les engagements unilatéraux (comme l’Engagement
de Progrès de l’industrie chimique) et les initiatives multilatérales (comme la norme ISO 14001).
[2]
Cette loi « institue l’eau comme élément du patrimoine national et introduit la notion d’équilibre
entre développement économique et protection du milieu naturel aquatique » (Sibieude et Sibieude,
1993, p. 112).
[3]
« C’est dès l’époque de Louis XIV et de Colbert, puis au début du XIX
e siècle avec le développement
industriel, que l’État a établi des règles générales d’implantation, de fonctionnement, de contrôle
d’établissements qui créent une gêne potentielle ou un danger pour les habitants (…) La loi du 21
avril 1810 organisait déjà les fondements d’une politique qu’on retrouve encore aujourd’hui, avec
une autorisation préalable de fonctionner et une nomenclature où étaient inscrits les établissements
concernés, répartis en trois classes (…) La loi de 1917, relative aux établissements “dangereux,
incommodes ou insalubres”, reprend la réglementation de 1810 en créant les régimes d’autorisation
pour les établissements de 1
re et 2
e classe et de déclaration pour ceux de 3
e classe. La loi de 1976,
relative aux “installations classées pour la protection de l’environnement” actualise l’ancienne loi
et étend son champ d’application (…). Sous cette dénomination, la loi désigne les installations
susceptibles de présenter des dangers ou des inconvénients pour la commodité du voisinage, la santé,
la salubrité, la sécurité, l’agriculture, la nature et l’environnement, les sites et les monuments. Les
installations classées (IC) sont réparties en deux catégories selon l’importance des inconvénients et
des risques engendrés : les installations soumises à autorisation (…), les installations soumises à
déclaration.» (Sibieude et Sibieude, 1993, pp. 246-247).
[4]
Cette loi « complète et adapte la loi du 15 juillet 1975. Cette dernière est la première loi qui fixe, en
France, le cadre général de la collecte, du traitement et de l’élimination des déchets de tous types.
Par ailleurs, elle définit la responsabilité des collectivités territoriales pour l’élimination des déchets
ménagers » (Sibieude et Sibieude, 1993, p. 81).
[5]
Dans la plupart des cas réels, un instrument emprunte simultanément aux trois générations
d’instruments. Néanmoins, il est possible de catégoriser un instrument réel en se référant à ses
caractéristiques dominantes. Par exemple, le TRI (
US Toxic Release Inventory) est généralement
considéré comme une approche volontaire, bien que la fourniture d’informations soit obligatoire
pour les entreprises concernées. La fourniture est donc obligatoire, mais l’utilisation par les acteurs,
comme les investisseurs, les militants ou les assureurs, est volontaire.
[6]
Promulguée en 1996 par l’Organisation internationale de Normalisation (ISO), la norme ISO 14001
propose un modèle générique de gestion attestant de la mise en place d’un système de management
environnemental documenté. Elle s’applique « à tout organisme qui souhaite (a) mettre en œuvre,
maintenir et améliorer un système de management environnemental ; (b) s’assurer de sa conformité
avec la politique environnementale établie ; (c) démontrer à autrui sa conformité ; (d) rechercher la
certification/ l’enregistrement de son système de management auprès d’un organisme extérieur ; (e)
réaliser une auto-évaluation et une auto-déclaration de conformité à la présente Norme internationale » (Norme ISO 14001, 1996). Le système de management environnemental désigne « la
composante du système de management global qui inclut la structure organisationnelle, les activités
de planification, les responsabilités, les pratiques, les procédures, les procédés et les ressources pour
élaborer, mettre en œuvre, réaliser, passer en revue et maintenir la politique environnementale »
(Norme ISO 14001, 1996).
[7]
Basé à Bonn (Allemagne), le
Forest Stewardship Council (FSC) est une organisation à but non
lucratif, fondée notamment par l’association environnementale
World Wildlife Fund (WWF), dont
le but est d’encourager une gestion responsable des forêts au niveau international. Le référentiel FSC
permet la certification de forêts gérées conformément aux principes du développement durable
(http:// www. fscus. org/ ).
[8]
Le texte de cet amendement est disponible sur le site du Programme des Nations Unies pour
l’Environnement (PNUE)
(www. unep. org).
[9]
Ces définitions sont principalement issues d’un examen de la littérature économique et du droit
économique (
law and economics).
[10]
Bien que le débat terminologique puisse sembler secondaire, la multiplicité des substantifs qualifiés
de « volontaires » ne facilite pas le repérage des nuances. Par exemple, le terme « instrument » a
généralement un sens unilatéral et univoque, qui sied bien aux instruments régaliens. La notion
d’instrument permet également d’appréhender le fait d’instrumentaliser un objet afin d’atteindre un
certain objectif, alors que « l’approche » ou la « démarche » se réfère plus à la manière d’aborder ou
d’appréhender l’objet. Quant à « l’engagement », il peut avoir un sens quasi symétrique, comme
lorsqu’une firme s’engage à faire ce que l’État souhaite, à l’inverse de l’instrument qui constitue le
levier d’action de l’État sur l’entreprise.
[11]
La minimisation des coûts, ou plutôt leur diminution relative par rapport à d’autres instruments ne
doit pas occulter que la diminution globale pour atteindre un objectif environnemental donné peut
poser des problèmes en termes de répartition des efforts, mais cette question dépasse le cadre de notre
article.
[12]
Le volontariat est ici considéré dans son acception la plus courante en se référant à l’adoption de
l’approche volontaire. Dans certains cas, le volontariat peut se référer à d’autres phases du processus
d’élaboration et de mise en place des approches, ce qui ajoute au « flou » du concept.
[13]
Le nom de ce programme 33/50 vient de son objectif, celui de réduire les rejets et transferts de 17
substances chimiques de 33 % en 1992 et de 50 % en 1995. Les substances chimiques en question
sont celles reportées comme étant les plus élevées par le rapport américain sur les dégagements
toxiques en 1988.
[14]
Dans certains cas, ce sont les autorités publiques qui contraignent les firmes à adopter des approches
a priori volontaires, soit en les intégrant dans leur arsenal législatif, soit en en faisant une « condition
d’accès » à certains marchés. Par exemple, l’attribution de marchés publics peut être conditionnée
par la réalisation de certaines caractéristiques environnementales. L’approche volontaire peut alors
constituer l’alternative la plus efficace pour satisfaire à ces exigences environnementales.
[15]
Börkey et Glachant (1998, p. 219) proposent une vision alternative de la notion de volontariat : « Le
contexte technique, économique et institutionnel peut donc susciter des motivations suffisantes pour
l’engagement des firmes dans la protection de l’environnement. Mais à y regarder de plus près, le
caractère volontaire de l’engagement des firmes n’est pas spécifique à ces arrangements institutionnels. Face à une écotaxe qui modifie le prix relatif des intrants, un industriel modifie son
comportement dans un sens favorable à l’environnement de manière tout aussi volontaire. Même
dans le cas de politiques plus strictement réglementaires et coercitives, on peut considérer que
l’ajustement de la firme à la réglementation se réalise sur une base volontaire dans la mesure où il
résulte d’un arbitrage entre le coût d’une sanction administrative et le coût de dépollution.»
[16]
Accord négocié en 1989 avec l’Association des Industries des Savons et des Détergents (AISD) pour
la réduction de la teneur en phosphate des lessives. Cet accord comporte trois phases. « Une première
convention est signée en 1986 entre le Secrétariat d’État chargé de l’Environnement et [l’AISD]
(…). L’objectif de cette première convention est alors de réduire les quantités de lessives utilisées
par l’information du consommateur. Dans cette convention les lessiviers s’engagent à faire figurer
une information sur l’emballage des produits sur les dosages à utiliser en fonction de la dureté de l’eau
(…). En décembre 1989, cette convention est renégociée avec les mêmes parties signataires. Cette
nouvelle version inclut de nouvelles règles d’étiquetage, plus précises que celles de la convention
de 1986 (introduction de 3 classes de dureté de l’eau, élargissement de la liste des composants devant
être mentionnés, parmi lesquels les phosphates) (…). Finalement, un avenant à cette convention est
signé le 28.5.90 (…). Au stade final de son évolution la convention sur les détergents comporte quatre
volets : (1) la mise en place d’un dispositif de recherche sur la toxicité des composantes des lessives,
(2) des règles d’étiquetage des produits, (3) des normes concernant la composition des nouveaux
produits et (4) des objectifs de performance sur le contenu en phosphates, EDTA et NTA [deux
substituts des phosphates], quantifiés et collectifs, complétés par une procédure de suivi des
performances. » (Börkey et Glachant, 1999, pp. 32-34).
[17]
Plus concrètement, le passage d’une lessive en poudre à une lessive liquide, contenant moins de
phosphates, a été décidé bien avant l’accord pour des raisons économiques, la lessive liquide étant
plus facile à stocker et moins chère à produire.
[18]
Les résultats de ces études doivent également être considérés avec précaution car ils diffèrent par
rapport à plusieurs paramètres comme la période couverte par l’étude, la nature des secteurs étudiés,
la localisation des entreprises, le contexte institutionnel, l’origine et la qualité des données, la
méthodologie utilisée et la représentativité.
[19]
L’approche du Nirvana consiste à comparer les institutions économiques à une situation idéale qui
n’existe pas dans la réalité, comme le marché parfait de la théorie néo-classique, au lieu de comparer
entre elles des alternatives réelles.
[20]
Cette égalisation permet une répartition optimale de l’effort de dépollution pour toute la collectivité.
[21]
Par approches volontaires collectives nous entendons l’engagement groupé de plusieurs entreprises.
Dans le cas du secteur agricole, les coûts élevés justifient que plusieurs agriculteurs se regroupent
pour améliorer leurs performances environnementales, comme en Charente-Maritime où plusieurs
agriculteurs ont adopté collectivement la norme ISO 14001 au sein de l’association Isonis.
[22]
Du point de vue de l’économie du bien-être, ces transferts sont neutres, la question étant de savoir
qui des firmes ou des administrations publiques sont les mieux à même de réaliser ces tâches en
minimisant les coûts.
[23]
Cet accord a été négocié en 1997 entre l’entreprise Dofasco Inc., Environnement Canada et le
ministère de l’Environnement de l’Ontario. « Le but général de l’accord était de protéger et
d’améliorer l’environnement naturel et de promouvoir la prévention et la réduction des émissions
provenant de l’unité sidérurgique de Dofasco à Hamilton, dans l’Ontario. L’accord fixe des valeurs
cibles de performance environnementale qui vont au-delà des prescriptions réglementaires de
l’entreprise et comprennent des objectifs précis de réduction de la pollution pour un vaste éventail
de problèmes environnementaux dans les domaines de l’air, de l’eau et de la gestion des déchets.»
(OCDE, 2003, p. 33).
[24]
Il s’agit d’un contrat antipollution entre la ville de Yokohama et l’entreprise Electric Power
Development Co. (EDPC), « par lequel EDPC s’engageait à prendre des mesures pour atteindre des
objectifs convenus plus élevés que les niveaux imposés par la loi » (OCDE, 2003, p. 39).
[25]
« L’affaire “thons-dauphins”, qui a été tranchée dans le cadre de la procédure de règlement des
différends de l’ancien GATT, avait trait à un litige consécutif à l’interdiction, imposée par les États-Unis, d’importer des thons capturés à la senne coulissante dans l’océan Pacifique Est. Dans cette
région, les thons et les dauphins nagent souvent ensemble, et les filets à senne coulissante peuvent
attraper des dauphins en même temps que les thons. La loi américaine sur la protection des
mammifères marins fixe des normes pour la protection des dauphins auxquelles doit se conformer
la flottille de pêche américaine, et les pays qui exportent du thon aux États-Unis ont été sommés de
se conformer à ces normes, sous peine d’une limitation ou d’une interdiction de leurs importations.
Les États-Unis soutenaient que l’interdiction était nécessaire et justifiée en vertu des alinéas (b) et
(g) de l’Article XX du GATT qui autorise les mesures commerciales se rapportant à la protection de
la santé des animaux et à la conservation de ressources naturelles épuisables. En 1991, le Mexique
et d’autres pays ont contesté la réglementation américaine. Le groupe spécial chargé du règlement
des différends a décidé que les États-Unis ne pouvaient pas interdire les importations de thon ou de
produits à base de thon en provenance du Mexique uniquement parce que les réglementations
mexicaines sur les méthodes de production du thon n’étaient pas conformes à celles des États-Unis.
Le groupe spécial a également décidé que les États-Unis pouvaient exiger qu’une étiquette portant
la mention “protection des dauphins” soit apposée sur les produits à base de thon car cette disposition
s’appliquerait aussi bien au thon importé qu’à celui produit dans le pays.» (
(http:// www. fao. org/
DOCREP/003/X7352F /x7352f06.htm).