L’évolution de la réglementation internationale : vers une remise en cause des semences paysannes ou du privilège de l’agriculteur
Laurence Boy
Les accords de Marrakech de 1994 fondant l’Organisation mondiale du
commerce incluent notamment l’accord ADPIC (accord sur les droits de propriété
intellectuelle applicables au commerce). Ce dernier, imposé sous la pression des
États-Unis puis de l’Union européenne, pose au niveau véritablement international
les bases de la protection des inventions touchant les végétaux. Il prévoit une protection par brevet ou par un droit sui generis. Pour comprendre la logique de ce texte,
il faut partir de l’article 27 qui pose le principe de la brevetabilité des inventions
végétales. C’est le modèle choisi. Pourtant, dès les années 1950, ce modèle avait
suscité des réserves en ce qui concerne les plantes, qui aboutirent à la création
d’une protection sui generis en 1961, à la convention de l’UPOV (Union internationale pour la protection des obtentions végétales). La convention ménageait le
privilège de l’agriculteur et la réserve de l’obtenteur. Cela signifiait pour l’agriculteur le droit de réensemencer et d’utiliser librement sa récolte sans restriction.
Par ailleurs, l’obtenteur n’avait aucun droit sur le contenu génétique de la variété,
et d’autres sélectionneurs pouvaient utiliser une variété protégée pour développer
leurs propres recherches, à la différence du brevet qui crée des dépendances entre
les inventions. L’accord ADPIC ne mentionne pas explicitement l’UPOV, mais faute
de formation juridique en la matière et de moyens financiers, la plupart des pays en
développement ont opté pour le brevet ou le système UPOV. Celui-ci a été modifié
en 1991 dans un sens défavorable aux agriculteurs. Pourtant, devant la résistance
des PED et des PMA qui s’organisent dans le cadre multilatéral de l’OMC, les
États-Unis puis l’Europe se sont engagés dans la voie du bilatéralisme, compte
tenu d’un rapport de force qui leur est plus favorable. Ils tentent donc d’imposer
dans de nombreux accords bilatéraux le modèle ADPIC+ (le modèle le plus strict
du brevet américain) ou UPOV 1991. Depuis la conférence de Doha et les succès
relatifs remportés en matière de médicaments, les pays en développement tentent de
réagir en rappelant le cadre multilatéral de négociation de l’OMC où ils peuvent
peser davantage pour tenter de remettre en cause les systèmes de protection qui
ne prennent pas en compte la convention sur la protection de la biodiversité. C’est
toute la question de la protection des semences traditionnelles qui est en cause
aujourd’hui. Cet article s’attache à l’analyse des rapports conflictuels qui se jouent
autour de cette dernière.Mots-clés :
Organisation mondiale du commerce, UPOV, protection des variétés végétales, brevet, semences traditionnelles, pays en développement, bilatéralisme, multilatéralisme.
Most of the WTO agreements are the result of the 1986-94 Uruguay Round negotiations, signed at the Marrakesh ministerial meeting in April 1994. They include
the Agreement on Trade Related Aspects of Intellectual Property Rights (TRIPS)
which has been imposed by USA and also by the E.U. (European Union). This
agreement is the first which seriously deals with plant variety rights. It provides
that plant varieties must be protectable either by patents or by a sui generis system
(such as the breeder’s rights provided in a UPOV Convention). Article 27 makes
patent protection available to plant varieties. Nevertheless, since 1950, this model
had been criticised for plants. So a new specific protection had been adopted by an
UPOV agreement in 1961 (Union pour la protection des obtentions végétales or
International Union for the Protection of Plant Varieties). Notwithstanding Article
13 (plant variety right), and for the purpose of safeguarding agricultural production, farmers were authorised to use the seeds for propagating purposes in their
own fields or for propagating material to others farmers. Moreover, authorization
by the breeder was not required either for the utilization of a new variety as an
initial source of variation for the purpose of creating other news varieties, which
is a marked difference by comparison to protection by patents. Although the TRIPS
Agreement does not expressly mention the patent model, most LDCs (least-developed
countries) and developing countries chose the patent or UPOV system by lack of
own judicial tradition and finance. In 1991 the UPOV model has been changed to
the disadvantage of farmers. More recently, LDCs and developing countries started
to organize themselves with the aim of modifying variety plant protection inside the
multilateral WTO system. It is easier for them to defend their case in this forum.
Indeed, lately developing countries have been considerably more active in WTO
negotiations, submitting an unprecedented number of proposals, especially in the
area of agriculture. They have more confidence in WTO, where they have a better
bargaining position. However, the USA and the E.U. are multiplying bilateral plant
protection treaties because these enhance their leverage power so as to enable them
to impose TRIPS+ agreements or UPOV 1991. Since the ministerial declarations and
decisions issued in Doha in particular on drugs, developing countries try to react
and to impose the Agreement on Biodiversity in WTO negotiations. The on-going
erosion of genetic biodiversity has decreased the intra-specific genetic diversity of
many crops. This is due to the fact that the ancient traditional varieties are being
replaced by a few modern varieties with higher yield potential and wider commercialisation in urban markets. These are the developing country’s arguments. The
loss of biodiversity, especially of traditional farmers varieties, will impact on the
food security of the world’s poorest people. Saving seeds is a customary practice
of indigenous and local communities which guarantees access to vital foodstuffs at
all times. If the control of these seeds shifts into the hands of multinationals, community food security would be undermined. Food security can only be achieved if
it is conceived within a framework that fosters food autonomy and keeps control
of food production systems within local and indigenous communities. This article
examines the conflict between developed countries and developing countries about
traditional seeds.Keywords :
WTO, UPOV, plant variety rights, patent, traditional seeds, developing countries, bilateralism, multilateralism.
• 1 LA RECHERCHE D’UNE SOLUTION IMPLICITE
DANS LE CADRE DE L’ADPIC ET DE L’UPOV 1978
— 1.1 Les exceptions tirées de l’article 27 de l’accord ADPIC
— 1.2 La protection sui generis, un renvoi implicite
à l’UPOV 1961 ?
• 2 LA VOIE DU BILATÉRALISME
ET DU RENVOI EXPLICITE À L’UPOV 1991
— 2.1 Le contexte
— 2.2 La voie du bilatéralisme
• 3 LA MISE EN PERSPECTIVE DE L’ADPIC AVEC LA CDB
ET LA CIPV
— 3.1 L’objectif
— 3.2 Les moyens juridiques