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Revue internationale de philosophie

2002/2 (n° 220)



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La méthode philosophique de Bourdieu s'oriente vers la « révolution copernicienne » de Kant, mais se réfère uniquement à la société et à l'action dans celle-ci. Bourdieu pose la question des conditions de la possibilité non du monde, mais de la société. Et il pose la question non de la nature a priori de la pensée, mais de la nature de la société en relation avec la pensée et l'action des sujets ainsi que de la nature des sujets en relation avec leur position et leurs possibilités d'action dans la société. Dans la pensée de Bourdieu il n'y a pas de choses en soi : la société et les sujets sont aussi matériels qu'intellectuels. Avant Bourdieu il y eut déjà une tentative de ramener la pensée kantienne du ciel de la philosophie transcendantale à la terre de la société, au début du vingtième siècle, celle de Georg Simmel( [1]  Georg SIMMEL : Sociologie. Untersuchungen ùber die... [1] )- Sa question : « Comment une société est-elle possible ?» pourrait aussi se trouver comme leitmotiv des réflexions de Pierre Bourdieu sur la nature de la société et des sujets. Avec les considérations qui suivent nous examinerons la conception de la société de Bourdieu à la lunière de la question de Simmel.

SENSIBILITÉ SOCIALE

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La société est considérée par Bourdieu sous le point de vue de son aspect sensible. La participation des sujets à des processus sociaux ne se réduit pas au fait qu'ils font des expériences, qu'ils apprennent à suivre des règles, à acquérir une identité, à assumer des rôles et à s'affirmer dans des interactions face à d'autres — elle consiste aussi essentiellement dans le fait qu'ils génèrent des mondes sociaux avec leurs sens, en entendant, tâtant, touchant, sentant, goûtant. Bourdieu ne comprend pas la sensibilité seulement sous son aspect réceptif, mais aussi sous son aspect productif. Avant Bourdieu, Norbert Elias s'était déjà, avec sa conception du processus de civilisation sur la base d'une sensibilité conçue comme sociale, rattaché à des concepts de l'idéalisme allemand, en particulier à l'esthétique de Kant et de Schiller. La « civilisation » est une norme sociale du comportement et de l'appréciation du comportement qui est définie par la hauteur de ses exigences. Elle est atteinte par la possession d'une capacité esthétique particulière qui forme le comportement social et le jugement. La norme du moment de la civilisation et les facultés qui lui sont nécessaires sont développées dans un processus social.

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Le sens directeur du processus de civilisation est la vision sociale, un sens acquis culturellement qui explore le corps des autres et le sien propre à la recherche des signes désirés. Il produit un rapport de perception et d'affects qui va bien au-delà du cognitif et qui exerce une influence sur le comportement social. Résultant de la vie avec les parents et l'environnement social proche, la vision sociale saisit les individus par des mouvements exploratoires qui constatent si les normes exigées sont remplies ou non. Du côté de l'individu ce sens provoque, lorsqu'il est dirigé par ce dernier sur lui-même, des affects de peur de ne pas correspondre à la norme. La vision sociale est donc liée à un autre sens corporel, au toucher, qui explore et se tient aux normes, comme si celles-ci étaient une rambarde qui éviterait de perdre l'équilibre. Pour parler de façon métaphorique les affects sont une sorte de peur de saisir à côté, de lâcher prise et de tomber dans le vide; c'est une peur physique de la chute comme on la connaît des rêves. Dans les contextes sociaux de l'action ils apparaissent comme de la honte et de la gêne. Avec l'aide du sens du toucher social les sujets sociaux suivent des normes de comportement, gagnent de l'assurance et renouvellent celles-ci en les saisissant et en s'y tenant.

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Dans le processus de civilisation il s'agit pour l'individu de produire des comportements assurés. Leur acquisition ne se fait pas de façon cognitive, mais par rapport à des modèles, sous l'influence de directives et sous l'effet de la peur. Des sentiments sociaux complexes comme la honte et la gêne sont générés sous l'influence de la parole, par des directives qui formulent ce qu'on exige d'un comportement social. C'est pourquoi parler, exprimer les normes et les sanctions lorsqu'on ne les atteint pas, est d'une importance décisive pour rendre civilisé. Ni le conditionnement, ni l'appel au discernement ne sont capables de générer ces sentiments. Dans des jeux de langage complexes est élaboré un sentiment esthétique, un sens pour les normes de la civilisation. Conjointement aux sentiments sociaux qu'il fait naître, il raffine individuellement les êtres humains et avec eux à long terme la société tout entière.

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Le concept du goût que Bourdieu reprend de l'esthétique kantienne et réinterprète sociologiquement, est la capacité qui change un capital culturel en action pratique sociale et en jugement. Il se trouve en relation étroite, mais pas directe, avec le capital économique. Les deux sortes de capital sont analysées par Bourdieu sous le point de vue de la construction de différenciations sociales, de diverses positions dans l'espace social. Aussi bien leur production que leur évaluation sont une affaire de goût. Tous les sens du corps participent à la fabrication et à la classification des différences sociales — on goûte et sent ce qu'on aime ou non, tâte et touche ce qui est massif, épais ou léger et fin, on voit et évalue des formes, des images, des films, on lit des livres, déchiffre des signes de reconnaissance sociale, on écoute — et cela s'accompagne de sensations - des voix, des bruits, de la musique. Avec tous les sens nous faisons la société et devenons une part de celle-ci. Notre place dans celle-ci et notre attitude par rapport à elle sont en grande partie des produits des sens.

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Le goût agit comme un important discriminateur social. A l'aide de celui-ci nous subdivisons les productions sociales en ce que nous trouvons bon, ce que nous voyons, entendons, sentons avec plaisir et ce qui nous remplit de dégoût. Il est le grand producteur de distinctions, de ces différences qui font la cohésion de la société. Pour Bourdieu il ne s'agit pas seulement de ce que les personnes trouvent bon, de ce qui est à leur goût et de ce qui les fait se sentir bien, il ne s'agit pas en premier lieu d'accord, mais de son contraire, du côté négatif du goût. Les distinctions sont provoquées par le rejet; ce qui n'a pas bon goût cause du malaise et du dégoût. Les différenciations qui constituent dans la sociologie de Bourdieu la structure de base du classement de la société proviennent de l'opposition goût-dégoût.

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C'est la classe sociale la plus élevée avec son « goût légitime » qui donne l'orientation décisive pour la production de distinctions. Son principe de base est le rejet, le refus, en ce qui concerne le goût, d'objets qui s'offrent au plaisir immédiat des sens : « le dégoût du goût grossier et vulgaire ». ( [2]  Pierre BOURDIEU : La distinction. Critique sociale... [2] ) Bourdieu se réfère ici explicitement à Kant. La « critique de la faculté déjuger » définit le beau dans les différentes étapes de l'argumentation de ,,1'analytique du Beau" de façon uniquement négative; en dernier ressort il est « sans intérêt ».

LA VALIDITÉ SOCIALE D'ÉVALUATIONS SUBJECTIVES

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Le goût est certes une affaire subjective, mais on peut constater un certain degré d'accord de la société aussi bien sur les productions esthétiques que sur les évaluations. La relative homogénéité du goût peut être prise comme un indice qu'il y a une sorte de sens intersubjectif qui opère socialement, un sens intérieur issu de l'usage du sens social qui forme directement les productions esthétiques et les jugements. A l'aide de celui-ci on peut comprendre que nous donnons à notre action sociale une forme esthétique, sans réflexion sur les fondements du jugement, sans concept. Selon Kant dont Bourdieu reprend souvent les formules, le goût relève lui-même d'une capacité de la raison, de la faculté de juger. Les jugements du goût sont subjectifs mais ils peuvent prétendre à l'universalité. Ce qui fonde la valeur sociale des évaluations subjectives des objets esthétiques, c'est dans la construction kantienne un sens particulier : les jugements de goût « doivent ... avoir un principe subjectif qui, par le seul sentiment et non par des concepts, mais avec une valeur universelle, définit ce qui plaît ou déplaît. Mais un tel principe ne pourrait être considéré que comme un sens commun qui est ... essentiellement différent de la raison commune. » ( [3]  KANT : Critique de la faculté déjuger ( 1790), Premier... [3] )

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Dans la sociologie de Bourdieu il n'est pas question cependant que ce sens commun soit « l'effet du libre jeu de nos facultés de connaissance ». L'égalité des jugements et des productions esthétiques est garantie par un sens conçu autrement que chez Kant : par le sens pratique. La sensibilité sociale est ancrée dans une « connaissance pratique de ce monde » ( [4]  BOURDIEU : /. c, p. 544. [4] ) fondamental. Elle a une genèse sociale : dans le sens pratique entrent les expériences sociales faites sous des conditions de vie spécifiques. Il n'est pas, encore une différence avec Kant, « désintéressé », mais lié à des intérêts et partiel. Résultant des nécessités de la vie sociale il n'est pas transformé en principe raisonnable, mais en « schèmes moteurs et en automatismes corporels ». ( [5]  BOURDIEU : ib , p. 552. [5] ) Au cours de la vie qui certes se déroule individuellement, mais s'ordonne aussi selon des lignes de force sociales, est acquis tout un « système de schèmes incorporés qui, constitué au cours de l'histoire collective, sont acquis au cours de l'histoire individuelle et fonctionnent à l'état pratique et pour la pratique » ( [6]  BOURDIEU : ib , p. 545. [6] ), correspondant à la situation de classe.

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C'est dans l'attitude du corps que le sens pratique s'exprime avec le plus d'évidence. Elle est une façon pratique pour un sujet social de ressentir et de représenter sa propre valeur sociale. C'est par elle que l'on peut reconnaître que les prétendues « valeurs dernières » ne sont rien d'autre que les dispositions premières et initiales du corps, c'est à dire les préférences et les aversions. C'est en elle « où sont déposés les intérêts les plus vitaux d'un groupe, ce pour quoi on est prêt à mettre en jeu son coprs et celui des autres »: ( [7]   BOURDIEU : ib., p. 553. [7] ) Dans l'attitude du corps s'expriment dans l'espace et le temps la relation que l'on entretient avec le monde social et la place que l'on occupe dans celui-ci. D'une part celles-ci deviennent visibles à la « place que l'on occupe avec son corps dans l'espace physique, par un maintien et des gestes assurés ou réservés, amples ou étriqués (on dit très bien de quelqu'un qui fait l'important qu'il fait du volume)».( [8]  BOURDIEU : ib , p. 552. [8] ) D'autre part elles sont reconnaissables à la part temporelle dont on s'empare dans une interaction et finalement aussi à la façon dont on s'en empare( [9]  BOURDIEU, ib. [9] ). Les gestes, les attitudes et la façon de parler sont des manières physiques d'êtredanslasociété. Elles ne sont pas neutres ou universellement humaines, mais elles sont le résultat de la vie du sujet; elles sont à la fois objet et expression de Yaisthesis sociale d'une personne. Elles sont le résultat d'une « mimesis corporelle » ( [10]  BOURDIEU : (à, p. 553. [10] ), comme Bourdieu le dit textuellement. Il suffit de se les répéter rien que pour soi-même et d'y « entrer comme dans un personnage de théâtre, pour voir resurgir, par la vertu évocatrice de la mimesis corporelle, un monde de sentiments et d'expériences tout préparés ... les actes élémentaires de la gymnastique corporelle ... fonctionnent comme les plus fondamentales des métaphores, capables d'évoquer tout un rapport au monde ... et par là tout un monde ». ( [11]  BOURDIEU : ib., p. 552 sq. [11] ) La mimesis est le principe de la genèse, de l'effet permanent et du rappel présent des expériences, des sensations et des évaluations sociales; elle n'est pas disponible librement, mais ordonnée en motifs spécifiques selon les classes et les groupes.

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Il en ressort clairement que cette mimesis sociale caractérise bien plus qu'une façon générale d'être au monde de l'être humain. En premier lieu il faut signaler la capacité du corps d'agir intelligemment; en second lieu l'interaction entre le sujet et le monde qui en résulte; en troisième lieu la constitution régulière du sujet et du monde qui ne se limite pas à une structuration antérieure, mais qui fait concorder les structures objectives du monde donné et les parts subjectives du sujet agissant. La sensibilité sociale est le principe de l'appartenance du sujet à la société. Celle-ci a deux faces : mimétiquement le sujet dépend du monde, dans le sens d'une « adhésion » et d'une « appréhension » ( [12]  Pierre BOURDIEU : Méditationspascaliennes, Paris 1997,... [12] ). De cette façon le monde social lui apparaît naturel, comme allant de soi. Cette impression est causée par son sens esthétique qui apparemment fonctionne comme une capacité naturelle, alors qu'il est en réalité le résultat d'un „accord" de structures objectives et de structures du corps.( [13]  BOURDIEU : /. c, p. 212 sq. [13] ) Comme dans le monde du « Tractatus » de Wittgenstein construit à partir de signes, le sujet de la sociologie de Bourdieu peut affirmer : le « monde est 'mon monde'». C [14]  Ludwig WITTGENSTEIN : Tractatus logico-philosophicus,... [14] ) Par leur action pratique les sujets se font peu à peu « leur monde » et approfondissent précisément dans ce même processus leur appartenance à la société.

LA PRODUCTION DU SUJET ET DE LA SOCIÉTÉ

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Qui pose la question : comment un individu devient-il un être social ? suppose implicitement que celui-ci, du moins par une partie de son être, n'appartient pas encore à la société et qu'il faut l'y conduire, socialiser ses côtés extra-sociaux. Mais on ne devient pas membre d'une société et d'une culture, on l'est de naissance. Le problème n'est pas la façon dont le sujet peut être rendu social, mais dans quelles conditions il peut devenir une partie définie d'une société avec une position spécifique dans l'espace social. On pose avec cela un autre problème : ce n'est pas la question du processus d'accès-à-la-société, mais — dans une formulation et une façon de penser inspirées de Kant — celle des conditions de possibilité de la société, une société formée de sujets.

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La société prend forme dans les sujets — dans la question de la possibilité de la société est donc contenue aussi celle des conditions de la possibilité des sujets. Les individus se l'approprient, l'assimilent et lui donnent forme. Il y a une société dans les sujets : comme habitus et comme représentations subjectives. D'un autre côté la société génère les sujets et se les approprie en mettant à leur disposition certaines positions dans un espace social structuré. La société dans les sujets et les sujets dans la société proviennent tous deux des mêmes processus mimétiques.( [15]  Je me réfère à un concept de la mimesis comme terme... [15] ) On peut faire comprendre ce processus à l'aide du concept de jeu de langage de Wittgenstein.

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Dans les réflexions de Wittgenstein se trouve l'idée qu'à travers des jeux (pris dans un sens très large) des individus deviennent une part d'une activité sociale réglée avec des positions et des façons d'agir définies. Les jeux auxquels ils prennent part sont déjà là. Les sujets eux-mêmes ont déjà été engagés aussi auparavant dans d'autres jeux. Le jeu est une société en miniature : chaque joueur a une place définie et ce n'est que par celle-ci qu'il ou elle devient un participant.( [16]  Le problème qui se pose avec une telle conception de... [16] ) La structure du jeu produit des formes d'action, des qualités, des rôles, des relations possibles et en élimine d'autres. Dans le cours du jeu les joueurs développent un comportement spécifique et représentent ce dernier dans leurs propres actions. Malgré toutes les structures et les règles celui qui agit a une certaine marge pour interpréter de façon individuelle sa position dans le jeu. Qu'il puisse faire valoir sa vision subjective face aux exigences du jeu a une raison simple : la structure et le dispositif donnés pour objectifs offrent aux joueurs un espace du possible — de quelle manière celui-ci est réalisé ne peut être contrôlé par le jeu et ses règles, mais tout au plus délimité. Les sujets sociaux aussi sont entrés dans le jeu avec leurs capacités possibles de jeu auxquelles une chance de réalisation est offerte ici. Des deux côtés, celui du jeu et celui du joueur, il n'y a avant d'entrer dans le jeu rien d'autre que des potentialités qui ne sont réalisées que dans le jeu même, dans son accomplissement.

LE DOUBLE ASPECT DU CORPS

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Le centre d'une telle perspective globale est le corps humain. De sa structure, de sa constitution matérielle et de son mouvement sont issus un comportement réglé, des perceptions sensibles et une pensée pratique, des distinctions, le goût social qui s'exprime par des déclarations de ce qu'on aime ou n'aime pas. Le comportement du corps est doublement mimétique : orienté vers ce qui lui est extérieur — vers le monde des objets qu'il touche, voit, entend, goûte ou sent sur sa peau ; et il est tourné vers d'autres êtres humains dont il suit les mouvements ou aux discours desquels il réagit.

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Dans l'action physique le sujet donne forme à un aspect intérieur qui lui-même a besoin de la mise en jeu corporelle. Le double aspect du corps qui consiste à unir entre eux l'action sociale et le savoir du corps et de les exprimer d'autre part par une action sociale est décisif pour la constitution de la société. Parce que nous avons un corps, nous avons un symbole. Pour Bourdieu comme déjà pour Wittgenstein, le corps est une instance de dédoublement. Dans le processus mimétique de l'intériorisation la production d'un monde intérieur est doublement déterminée et contrôlée par la société : dans la mesure où le monde intérieur mimétique est la réalisation d'un monde potentiel construit qui appartient à une position sociale déterminée ; et dans la mesure où dans des représentations sociales la possibilité d'un contrôle social des constructions individuelles est donnée.

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La fabrication du monde par les sujets n'est pas une libre création spontanée, mais est soumise à certaines régulations sociales qui ne sont pas seulement fixées à l'avance par la situation de l'action et l'environnement social, mais qui sont aussi déjà établies dans le sujet lui-même. Il y a une idée analogue dans la conception des jeux de langage : comment on arrange un jeu de langage, c'est une affaire individuelle ; mais quels jeux de langage on peut jouer, quels sont leurs thèmes, dans quelles situations et selon quelles règles on les joue est une affaire de « grammaire de comportement » de la société et de l'attitude du sujet. Selon la conception de Bourdieu ceux qui agissent n'épuisent pas les possibilités qui leur sont objectivement offertes, mais n'utilisent celles-ci qu'autant que leur goût, leur organe interne pour ce « qui se fait et ce qui ne se fait pas », le leur permet. C'est pourquoi il est impossible d'indiquer quelque chose comme une matrice de production pour des jeux de langage et des mondes mimétiques. Mais une fois que ceux-ci sont produits, on peut a posteriori expliquer pourquoi ils appartiennent précisément à telle ou telle position sociale, pourquoi ils « vont » avec celui qui agit et sa position dans l'espace social. Sa façon physique d'être dans le monde fait de l'agent un être social. «... il fait ce qui est en son pouvoir pour rendre possible l'actualisation des potentialités inscrites dans son corps ... : guidé par les sympathies et les antipathies, les affections et les aversions, les goûts et les dégoûts, on se fait un environnement dans lequel on se sent 'chez soi' et où l'on peut réaliser ce plein accomplissement de son désir d'être que l'on identifie au bonheur ».( [17]  BOURDIEU 1997, p. 178. [17] ) Les modes d'expression symboliques du corps développé en rapport avec les autres, en particulier les gestes, les mimiques, de même que les exclamations et la parole renforcent ses qualités sociales. Les actions physiques sont d'une part répétition d'un autre monde, d'autre part création d'un monde que l'on se fait soi-même. Ces deux faces caractérisent les mondes mimétiques : ils sont objectifs, puisqu'ils se réfèrent à un un monde extérieur, et ils sont subjectifs, puisqu'ils sont la production contingente d'un sujet, avec tous leurs hasards, leurs particularités et leurs apports personnels. On peut voir le corps comme une sorte de « boîte de commutation » de l'extérieur vers un intérieur et de retour à nouveau vers l'extérieur. En raison de son existence physique l'individu est intégré aussi bien dans la culture que dans la société. «... on observe (sous la forme d'une relation statistique significative) un accord, frappant, entre les caractéristiques des dispositions (et des positions sociales) des agents et celles des objets dont ils s'entourent — maisons, mobilier, équipement domestique, etc. — ou des personnes auxquelles ils s'associent plus ou moins durablement - conjoints, amis, relations. » ( [18]  BOURDIEU, loc. cit., p. 178 sq. [18] ) Avec sa conception du sens pratique Bourdieu met l'accent unilatéralement sur l'action sociale du sujet; il conçoit celui-ci presque exclusivement comme une capacité pratique de la production d'action sociale. La réception, l'appropriation et la transformation individuelle de l'environnement par le sujet social demeurent chez lui en grande partie hors champ.( [19]   Il ressort cependant que Bourdieu perçoit tout à fait... [19] ) Il est important de faire observer que le sens pratique fonctionne dans un exercice collectif et en rapport avec les autres. Etre un individu signifie : être membre d'un monde social et produire des mondes subjectifs propres en rapport avec les mondes collectifs.

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« Le goût est ce qui apparie et apparente des choses et des personnes qui vont bien ensemble, qui se conviennent mutuellement. » ( [20]  BOURDIEU 1979, p. 268. [20] ) La parenté du goût résulte d'une égalité de principe de la production du monde. Bourdieu suppose comme raison à celle-ci qu'il y a essentiellement deux façons de se référer aux autres : se différencier des classes et des fractions sociales auxquelles on n'appartient pas et s'orienter en raison de situations analogues sur l'action des membres de la même classe ou fraction de classe sociale. Dans la sociologie de Bourdieu il n'y a que ces deux directions de la production du monde : l'affrontement et la coexistence. On peut certainement s'imaginer d'autres façons de faire des mondes qui pourraient résulter de relations différentes des personnes entre elles et par rapport à la société.

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Dans des situations sociales clés les représentants d'institutions s'efforcent d'atteindre une unanimité maximale et produisent ainsi un monde solidaire. Bourdieu décrit une telle recherche de conformité dans l'exemple où une nouvelle personne doit être accueillie dans une firme, une université, une équipe de sport ou un groupe de situation : « ce que le nouvel entrant doit importer dans le jeu, ce n'est pas l'habitus qui y est tacitement ou explicitement exigé, mais l'habitus pratiquement compatible, ou suffisamment proche, et surtout malléable et susceptible d'être converti en habitais conforme, bref congruent et docile, c'est-à-dire ouvert à la possibilité d'une restructuration. C'est la raison pour laquelle les opérations de cooptation sont attentives, autant qu'aux signes de la compétence, aux indices à peine perceptibles, le plus souvent corporels, tenue, maintien, manières, des dispositions à être et surtout à devenir, qu'il s'agisse de choisir un rugbyman, un professeur, un haut fonctionnaire ou un policier. » ( [21]  BOURDIEU 1997, p. 120 (entre parenthèses dans l'original).... [21] ) L'exploration à la recherche de signes ou d'indices est un processus réciproque. Aussi bien ceux qui sont dans le jeu que les candidats cherchent chez leur vis-à-vis des indices qui pourraient annoncer une concordance. Le nouvel adhérent explore celui qui l'évalue à la recherche de signes d'acceptation et il aligne son comportement là-dessus en le modelant selon les attentes qu'il ressent. Certes le jugement de ceux qui procèdent à l'embauche est décisif, mais comme ce qu'ils recherchent n'est pas établi précisément à l'avance, ils peuvent aussi être influencés par les tentatives d'adaptation du candidat.( [22]  Cela ne veut nullement dire que l'ensemble de la procédure... [22] ) Il est absolument possible qu'ils ne distinguent clairement ce qu'ils cherchent qu'en découvrant la personnalité de celui qui vient d'entrer dans le jeu.

L'ACCORD DE L'INDIVIDU ET DE LA SOCIÉTÉ

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Dans son article « Comment une société est-elle possible ?» Simmel attire l'attention sur la réciprocité du processus qui rend la société présente à travers des actions individuelles : «... quelles conditions doivent-elles être en vigueur pour que les événements concrets particuliers dans la conscience individuelle soient vraiment des processus de socialisation, quels éléments y sont contenus qui permettent que leur résultat, pour parler abstraitement, soit la production d'une unité sociale à partir de l'individu ?» ( [23]  SIMMEL 1992, p. 46. [23] ) Simmel ébauche une relation complémentaire : dans les actions d'un individu la société est actualisée; les individus eux-mêmes sont produits par la société. Simmel développe, comme fera Bourdieu plus tard, une sorte de double construction, dans laquelle les activités de l'individu et de la société se croisent. Dans son ouvrage « Soziologie » il décrit, en s'inspirant de Kant, la coopération de l'individu et de la société par laquelle tous deux sont possibles et deviennent réels, comme « synthèses »: «... sans l'action intermédiaire d'innombrables synthèses, de peu d'ampleur dans le détail, ...elle [la vie de la société — G. G.] se briserait en une multitude de systèmes discontinus ... Il s'agit ici en quelque sorte d'événements moléculaires microscopiques dans le matériel humain, mais qui sont cependant ce qui arrive vraiment et qui s'agglutine ou s'accumule pour devenir ces unités ou systèmes macroscopiques stables. Que les gens se regardent réciproquement, et qu'ils soient jaloux les uns des autres; qu'ils s'écrivent des lettres ou mangent ensemble à midi; qu'au-delà de tous les intérêts concevables ils se trouvent sympathiques ou antipathiques ... — ces milliers de relations ... qui se jouent de personne à personne, momentanées ou durables, conscientes ou inconscientes ... nous lient ensemble sans cesse. A chaque instant des fils ainsi se trament, sont relâchés, repris, remplacés par d'autres, tissés avec d'autres. C'est là que se trouvent ... les interactions entre les atomes de la société qui soutiennent toute la solidité et l'élasticité, toute la bigarrure et l'unicité de cette vie de la société si évidente et si énigmatique. » ( [24]  SIMMEL : /. c, p. 32 sq. [24] ) « Considérée du point de vue des agents individuels » le processus social a une structure téléologique qui fait que les individus trouvent « leur place » sociale à partir de laquelle ils planifient, observent et jugent les processus sociaux.( [25]  SIMMEL : / c , p. 60. [25] ) La société obéit « aux objectifs de ces individualités comme si elles s'adressaient à elle de l'extérieur » ( [26]  SIMMEL : /. c, p. 61. [26] ). Dans la mesure où la société est « déterminée de l'intérieur » ( [27]  SIMMEL : ib. [27] ) et attribue aux individus une position convenable, ceux-ci sont à leur tour déterminés par la société.

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L'hypothèse centrale de Simmel est qu'il existe une « harmonie préétablie » « entre nos énergies spirituelles, si individuelles soient-elles, et l'existence extérieure objective », « entre l'individu et le tout social » ( [28]  SIMMEL :/. a, p. 59. [28] ). Il démontre en quoi celle-ci consiste en prenant l'exemple de la profession : « A un développement supérieur de cette notion, elle montre sa structure particulière : que d'une part la société produit et offre chez elle une 'position' qui est certes différente des autres dans son contenu et ses contours, mais qui en principe peut être remplie par beaucoup et est par là pour ainsi dire quelque chose d'anonyme; et qu'alors celui-ci, malgré son caractère général, va être embrassé par un individu en raison d'une 'vocation' intérieure, d'une qualification ressentie comme tout à fait personnelle. Pour qu'il y ait une profession, il faut qu'existe cette harmonie, produite d'une manière ou d'une autre, entre la constitution et le processus vital de la société d'un côté, les qualités et les impulsions individuelles de l'autre. » ( [29]  SIMMEL :/. a, p. 60. [29] ) Selon cette idée une position est préparée pour l'individu dans le jeu; à l'inverse l'individu est en principe capable de prendre part à un tel jeu et d'y occuper une position. Dans le terme choisi d'« harmonie préétablie » il y a l'affirmation que tout sujet social avec toutes ses prédispositions, capacités, sentiments, trouve ordinairement en fonction de son origine sociale une place dans la société dans laquelle il peut réaliser celles-ci. Cette hypothèse est soutenue par le fait que les émotions les plus intimes de l'individu puissent être produites sociale - ment, comme Norbert Elias l'a montré. En le dépassant on peut dire que les manifestations de sentiments spécifiques sont liées à certaines positions dans l'espace social et qu'elles peuvent se déployer librement publiquement dans ces positions. Les individus agissent, pensent, perçoivent, ressentent d'une façon déterminée correspondant à leurs positions sociales et même prévues par celles-ci. Mais l'expression „harmonie préétablie" prête au moins à des malentendus; la construction leibnizienne ne peut guère être utilisée comme comparaison. Simmel ne veut pas dire que le monde social avec ses individus est harmonieusement constitué en lui-même comme les horloges disposées par l'horloger divin dans la parabole de Leibniz, mais qu'il y a dans le rapport de l'individu avec le monde social une syntonisation de précision qui n'est pas réglée de l'extérieur. Celle-ci se régule dans une interaction active des deux dans laquelle tous deux se transforment. Cette interaction n'a nullement non plus dans la réalité sociale des traits « harmonieux », mais se passe bien souvent de façon très conflictuelle. La façon de voir idéalisante de Simmel (qui a été influencée par la conception de la nature de Kant) doit surtout être contredite là où elle affirme que chaque individu, comme cela se passerait prétendument pour le métier, trouverait un « poste » dans la société. Cette critique vise moins Simmel que la société réelle qu'il décrit, c'est-à-dire la société bourgeoise. Ici il devient évident que selon la conception de cette dernière qui est analysée par Simmel, il n'est accordé à l'individu de chances d'épanouissement que s'il occupe « sa position », idéalement que lorsqu'il exerce « sa » profession. Dans quelle mesure les personnes qui ne travaillent dans aucune profession ou dans une profession qui ne convient pas, sont des individus sociaux — si jamais elles peuvent l'être d'après les conditions indiquées —, la question reste en suspens.

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On peut aussi représenter l'idée de la syntonisation de précision non réglée de l'extérieur de l'individu et de la société indépendamment des réminiscences de philosophie de la vie et des emprunts kantiens de Simmel. C'est ce que fait Bourdieu qui sans connaître l'étude de Simmel a recours à la métaphore leibnizienne pour caractériser le très fin assemblage des structures sociales et des prédispositions des sujets sociaux. Bien sûr ce n'est pas non plus pour lui un état fixé à l'avance, mais c'est réalisé par les sujets à l'aide de leur sens pratique : « L'action du sens pratique est une sorte de coïncidence nécessaire — ce qui lui confère les apparences de l'harmonie préétablie — entre un habitus et un champ ... » ( [30]  BOURDIEU 1997, p. 171. [30] ) Dans le jeu social, dans un champ social (par exemple celui d'un métier, de l'art, de la science, du sport etc.) se rencontrent deux potentialités différentes, celle de l'individu et celle de la société, et elles se modifient dans le débat entre elles de telle façon qu'elles finissent par aller bien ensemble. Quand cela survient — ce pour quoi il n'y a pas de garantie —, l'affaire se passe sans intervention particulière, sans influence extérieure, sans manipulation par une tierce instance. Surtout l'accord est indépendant de la conscience, de la pensée, de l'intention. Des performances cognitives ne seraient pas susceptibles de réussir et de garantir cette interaction.

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Une telle syntonisation n'est pas une question de capacités intellectuelles de clairvoyance et de compréhension, mais une question de fonctionnement. Elle a besoin de l'actualisation par des actions pour devenir un fait social. Une « harmonie » qui ne serait jamais actualisée dans des actions n'aurait d'existence que pour l'oeil de Dieu; elle est un concept théologique. C'est ce que montre avec une grande clarté la parabole de Kafka « Devant la loi ». Dans ce récit une institution est décrite qui n'accepte pas de participants pour le jeu qu'elle doit organiser et pour lequel elle doit choisir des joueurs. Les textes de Kafka décrivent sans cesse une sorte « de dissonance préétablie », sans cesse d'autres conditions de l'impossibilité d'une société d'individus. Les communautés et les institutions qu'il représente, en voulant se mettre seules en valeur et en empêchant les individus de participer, ne travaillent pas seulement à la destruction des sujets, mais à la leur propre. Tout monde social existe aussi comme monde possible.( [31]  Plus exactement on devrait dire : comme un grand nombre... [31] ) Les positions sociales prévues par la société n'indiquent pas seulement les situations de personnes réelles dans la société, mais elles sont aussi en même temps des positionnements de sujets possibles. Des individus s'adaptent à ces postes, mais les positions peuvent aussi rester vacantes. Avec l'idée du monde potentiel on n'affirme pas qu'il serait en quelque manière prédéterminé. Ce qui résulte effectivement des possibilités ne se décide que si des individus spécifiques leur donnent forme avec leurs propres possibilités. Ce n'est que dans la réalisation par le sujet, dans la rencontre de deux potentialités différentes, objective et subjective, qu'est fixée, souvent dans de dures confrontations, la réalité de l'individu et de la société. Certaines institutions, comme l'Eglise, des organisations d'aide humanitaire, l'armée etc. sont d'autant plus nécessaires qu'elles font des offres particulières à des êtres en possibilité qui sinon n'auraient guère de chance de réaliser leurs qualités potentielles.( [32]  Voir BOURDIEU 1994. [32] ) Ce n'est pas une question de négociation, mais de l'instauration de positions dans lesquelles individu et structure sociale s'adaptent l'un à l'autre.

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Des représentations sociales font nécessairement partie d'une position sociale. Sans elles, sans leurs qualités sensibles, leur corporéité, sans leur part plus ou moins grande de mise en scène, une position dans l'espace social n'aurait pas de réalité sociale. C'est dans cet élément que réside l'étroite parenté du théâtre avec le monde social. C'est là que l'on peut discerner pourquoi la mimesis est le concept central de la production du monde aussi bien dans la société que dans des représentations théâtrales. Ce n'est pas le principe du comme-si et l'esthétisation qui distingue le théâtre de la réalité sociale. Au contraire l'apparence esthétique est mise en oeuvre de façon totalement différente dans les deux méthodes de production du monde. Dans le monde social l'apparence fait nécessairement partie d'une position sociale et du sujet qui l'interprète. Jouer sa position contribue à affirmer le droit de l'individu à cette position : de cette façon l'impression est produite que ceux qui agissent apparaissent pour ce qu'ils sont : techniciens, institutrices, artisans, juges, dentistes. Des vendeuses ne sont pas seulement cela, mais elles apparaissent également ainsi, du moins pendant leur travail. La représentation publique est une partie de cette position; elle constitue sa surface sensible. L'apparence esthétique est ici la condition pour que le monde social et le sujet soient réels. Pour le théâtre l'apparence n'est pas la présupposition, mais le résultat du jeu dramatique : c'est en se laissant aller à son sens du jeu que l'on croit à l'illusion du jeu, à l'apparence théâtrale. Les acteurs apparaissent comme ce qu'ils ne sont pas : comme des personnages de la pièce. Au théâtre les activités mimétiques agissent presque comme une mise à l'envers du monde social.

LA REPRÉSENTATION DE LA SOCIÉTÉ EN IMAGES

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J'ai dans cette étude interprété la théorie de la société de Bourdieu sous le point de vue du concept de mimesis, sous un aspect qui se trouve dans son oeuvre mais n'est pas développé dans ses conséquences. Pour conclure je vais essayer d'user de ce concept pour élargir la théorie de Bourdieu. L'absorption de la société dans le sujet englobe plus que la formation d'un comportement, elle a lieu aussi à travers l'activité du regard du sujet. Les images sont des emprunts mimétiques encore plus directs que le comportement; aussi leur effet est plus immédiat. Que montrent les représentations publiques des images subjectives ? On doit se détacher de l'idée que la société tout entière puisse être représentée. Les représentations de sociétés modernes sont fragmentaires.

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Le fragment contient le tout — le point qui est contenu dans l'univers, contient en même temps l'univers. Les représentations que les individus se font de la société sont en particulier des gestes, des rituels et des jeux; ils participent de façon essentielle à la constitution de sociétés. Prenons l'exemple de gestes : l'individu aperçoit des gestes : ils se présentent au regard — ils se montrent comme fragments qui contiennent le Tout. Ils sont les gestes d'un sujet qui occupe une place déterminée dans l'espace social.

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Les gestes sociaux montrent en s'offrant au regard. C'est la tâche de celui qui regarde d'en faire des images sociales. Si celles-ci sont effectivement produites, elles sont le résultat de la coopération de celui qui regarde et de celui qui est regardé, tous deux produisent un accord sur l'image, mais pas obligatoirement une approbation de l'image produite. Il s'agit d'un croisement d'activités mimétiques entre celui qui regarde et celui qui est regardé. Quand une telle coopération n'a pas lieu, comme dans le cas d'adultes qui ne comprennent pas les regards que leur offrent des adolescents, la production commune d'images ne se fait pas entre eux. Ces adultes ne parviennent ainsi pas à évaluer le monde des adolescents et ne mettent à leur disposition aucune position dans leur espace social. L'échec de la fabrication d'images permet de discerner de quelle manière les activités mimétiques sont impliquées dans la construction du monde social quand la coopération réussit : celle-ci octroie aux individus une marque d'identité sociale; de cette manière elle produit ses sujets sociaux. Pour que des individus obtiennent une place dans l'espace social, il faut que leurs images soient acceptées et avec cela leur représentation respective de la société. Ce n'est donc pas un hasard, mais une caractéristique du système de la construction mimétique du monde social, que le premier coup d'oeil puisse décider de l'accueil dans une communauté, un groupe ou une institution.

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La société se trouve comme représentation dans les gestes de ses membres. Elle a une existence sensible dans les représentations subjectives : dans les images et les manifestations publiques des individus. Les sociétés modernes ont besoin des images sous la forme de gestes et autres sortes de manifestations. Ce n'est sûrement pas dû aux hasards du développement technique si la quantité des possibilités de production des images et des représentations a énormément augmenté depuis un siècle. La société mimétiquement constituée génère sans cesse de nouvelles capacités mimétiques de se rendre visible et de s'assurer de cette manière de sa propre existence.

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Les conflits sociaux se jouent, en fonction de leurs contenus politiques, idéologiques ou sociaux, inévitablement aussi dans des combats pour les images, en particulier pour les images de la « vraie » société. Des illustrations sont tirées de tous les domaines de la sensibilité sociale, comme des matières premières qui sont mélangées et travaillées par des groupes sociaux pour développer leur image de la société qui est opposée comme un étendard aux images d'autres communautés. L'approbation de la société existante comme son rejet prend toujours la forme d'images et ne peut plus être pensée indépendamment de celles-ci. Une approbation démonstrative ne peut plus s'imaginer que dans des représentations où on ne peut guère décider dans quelle mesure elles sont réalité sociale ni quelle part y ont autoprésentation appliquée, publicité, effets médiatiques ou déformations caricaturales de l'adversaire. Le refus des images dominantes s'exprime aussi à son tour par des images. Les combats du non-conformisme se mènent depuis longtemps à travers des activités iconoclastes.

30

(Traduction : Evelyne Sinnassamy).

Notes

[(1)]

Georg SIMMEL : Sociologie. Untersuchungen ùber die Formen der Vergesellschaftung (1908). Gesamtausgabe tome 11, éd. par O. Rammstedt, Francfort-sur-le-Main 1992, p. 42-61.

[(2)]

Pierre BOURDIEU : La distinction. Critique sociale du jugement, Paris 1979, p. 569.

[(3)]

KANT : Critique de la faculté déjuger ( 1790), Premier Livre, § 20.

[(4)]

BOURDIEU : /. c, p. 544.

[(5)]

BOURDIEU : ib , p. 552.

[(6)]

BOURDIEU : ib , p. 545.

[(7)]

BOURDIEU : ib., p. 553.

[(8)]

BOURDIEU : ib , p. 552.

[(9)]

BOURDIEU, ib.

[(10)]

BOURDIEU : (à, p. 553.

[(11)]

BOURDIEU : ib., p. 552 sq.

[(12)]

Pierre BOURDIEU : Méditationspascaliennes, Paris 1997, p. 206.

[(13)]

BOURDIEU : /. c, p. 212 sq.

[(14)]

Ludwig WITTGENSTEIN : Tractatus logico-philosophicus, 5.641, in : Schriften, tome 1, Francfort-sur-le-Main 1960.

[(15)]

Je me réfère à un concept de la mimesis comme terme de science sociale que j'ai développé dans les publications suivantes : Bourdieus Hermeneutik, in : Lendemains 19ème année, 75/76,1994,27-40; Gesten und Sprachspiele, in : J. Trabant (éd.): Sprachphilosophie, Francfort-sur-le-Main, 1995; Die SprachmàBigleit des Kôrpers, in : H. E. Weigand (éd.): Sprache undSprachen in den Wissenschaften, Berlin/New York 1999,3-26. Pour le terme de mimesis voir G. GEBAUER, Chr. WULF : Mimesis. Kultur-Kunst-Gesellschaft, Reinbek 1992. (

[(16)]

Le problème qui se pose avec une telle conception de la société, c'est de savoir ce qui arrive à celui qui n'a trouvé aucune place dans le jeu. Ce n'est pas un point faible de la théorie (qu'elle ignorerait un groupe social important), mais celui de la société elle-même.

[(17)]

BOURDIEU 1997, p. 178.

[(18)]

BOURDIEU, loc. cit., p. 178 sq.

[(19)]

Il ressort cependant que Bourdieu perçoit tout à fait et esquisse une telle orientation. Il n'a simplement jamais élaboré cet aspect de sa théorie sociale parce qu'il a mis l'accent sur d'autres points. Notre critique n'est donc pas de nature fondamentale; mais il nous semble important de dépasser dans la théorie de Bourdieu des exclusions comme celle que nous avons constatée dans ce texte.

[(20)]

BOURDIEU 1979, p. 268.

[(21)]

BOURDIEU 1997, p. 120 (entre parenthèses dans l'original).

[(22)]

Cela ne veut nullement dire que l'ensemble de la procédure de sélection dure particulièrement longtemps. Les processus décrits peuvent se dérouler en un rien de temps. A propos de la sélection de « managers de haut niveau » des membres de la direction de groupes allemands ou des conseillers d'entreprise disent qu'elle se décide « dans les vingt premières secondes » (Michael HARTMANN : Topmanager. Die Rekrutierung einer Elite, Francfort-sur-le-Main/New York 1996, p. 119). Ce qui est ici déterminant, c'est en particulier la façon de s'habiller (« élégance conservatrice » ou « modernité classique »); Hartmann mentionne comme raisons pour cela : « Tout d'abord elle signale si et dans quelle mesure le candidat est au fait des règles non-écrites et prêt aussi à les accepter. Qui porte un blazer clair ou des socquettes blanches n'a aucune idée des coutumes qui régnent dans les étages de la direction des grandes entreprises allemandes, ou il fait exprès de les négliger. Le premier cas est encore plus mal noté que le deuxième ... En général cependant ... l'avis règne qu'un vêtement mal choisi signale toujours des problèmes d'adaptation et la plupart du temps un manque de sensibilité pour les exigences d'une haute position. » (HARTMANN, op. cit., p. 119 sq.).

[(23)]

SIMMEL 1992, p. 46.

[(24)]

SIMMEL : /. c, p. 32 sq.

[(25)]

SIMMEL : / c , p. 60.

[(26)]

SIMMEL : /. c, p. 61.

[(27)]

SIMMEL : ib.

[(28)]

SIMMEL :/. a, p. 59.

[(29)]

SIMMEL :/. a, p. 60.

[(30)]

BOURDIEU 1997, p. 171.

[(31)]

Plus exactement on devrait dire : comme un grand nombre de mondes possibles, parce qu'il ne permet ou n'accepte pas pour une position déterminée dans l'espace social une seule, mais un grand nombre de possibilités. Un monde social est (aussi) tous ses mondes possibles.

[(32)]

Voir BOURDIEU 1994.

Plan de l'article

  1. SENSIBILITÉ SOCIALE
  2. LA VALIDITÉ SOCIALE D'ÉVALUATIONS SUBJECTIVES
  3. LA PRODUCTION DU SUJET ET DE LA SOCIÉTÉ
  4. LE DOUBLE ASPECT DU CORPS
  5. L'ACCORD DE L'INDIVIDU ET DE LA SOCIÉTÉ
  6. LA REPRÉSENTATION DE LA SOCIÉTÉ EN IMAGES

Pour citer cet article

Gebauer Gunter, « Comment une société est-elle possible ? », Revue internationale de philosophie 2/ 2002 (n° 220), p. 227-244
URL : www.cairn.info/revue-internationale-de-philosophie-2002-2-page-227.htm.


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