Revue internationale de philosophie 2007/2
Revue internationale de philosophie
2007/2 (n° 240)
130 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782960064018
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Vous consultezSavoir absolu : sur deux vers de Schiller

AuteurPierre-Jean Labarrière du même auteur

Centre-Sèvres (Paris)
AUS DEM KELCHE DIESES GEISTERREICHES schaümt ihm seine Unendlichkeit.
Du calice de ce royaume des esprits écume jusqu’à lui son infinité.[1] [1] PhG GW 9 434 (695/ 7, et Folio 933). – Les références...
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Le Savoir absolu, unification des deux réconciliations de l’esprit avec lui-même, la première dans l’élément de la conscience, à travers les quatre premières sections, récapitulées dans l’ultime figure de l’Esprit, – la « certitude-morale » ou la « belle âme » qui accepte de s’ouvrir à l’exigence d’action et de reconnaissance qu’elle porte en elle[2] [2] PhG GW 9 362/ 25 (580/ 32, et Folio 638/ 28). ...
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–, puis dans l’élément de l’autoconscience – la Religion, qui culmine dans la figure de la communauté des croyants instituée par la mort et la résurrection de « l’homme divin » ou du « Dieu humain »[3] [3] PhG GW 9 417/ 9 (665/ 11, et Folio 903/ 16) – Avec l’interversion...
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–, a pour fonction de signifier que l’unité dernière de la certitude et de la vérité ne se trouve atteinte que dans et par l’effectivité de l’esprit – le fait qu’il ne soit lui-même que dans le mouvement de son ex-position en figures d’histoire et de contingence[4] [4] « La mort de l’homme divin comme mort est la négativité...
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. Affirmation d’ordre logique, si l’on veut bien entendre ce que porte en elle cette qualification : le fait qu’une forme est toujours lourde de son propre contenu, et qu’elle ne se connaît que dans son venir-au-jour à travers le mouvement de figures d’immédiateté.

2 Le dernier paragraphe de l’œuvre[5] [5] PhG GW 9 433/ 12 (693/ 14 sq. , et Folio 931/ 19). ...
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met le sceau sur cette lecture en montrant comment l’histoire doit être déchiffrée comme « l’esprit extériorisé dans le temps »[6] [6] PhG GW 9 433/ 13(693/ 15, et Folio 931/ 20). ...
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. Il se clôt (derniers mots de l’ouvrage) sur une citation (à peine modifiée) de deux vers de Schiller, tirés d’un poème intitulé L’amitié[7] [7] Texte de Schiller et sa traduction : cf. PhG, trad cit. ...
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. Il y est dit que « l’esprit absolu » reçoit sa propre infinité[8] [8] Écume jusqu’à lui l’infinité, écrit Schiller :...
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de l’écume portée jusqu’à son trône par le devenir bouillonnant des figures d’histoire. – Pour rendre compte du poids que Hegel accorde à pareille citation, je poserai en principe qu’il ne saurait s’agir d’une échappatoire commode qui tournerait le dos à la tension spéculative caractéristique de l’œuvre en son entièreté pour introduire l’on ne sait quelle illustration commode – et peut-être dévaluante; l’on est en droit de penser au contraire que Hegel a su découvrir dans ce propos une juste transcription du point de vérité auquel il s’est efforcé, au long de son livre, d’amener la conscience. Bref, l’on peut s’attendre à ce qu’il s’agisse là de ce que l’on pourrait appeler la sursomption des représentations communes (opposition certitude-vérité, sujet-objet, logique-sciences réelles) dans l’économie véritable de la pensée.

3 Pour mieux l’entendre, je proposerai un décryptage de chacun des termes de cet énoncé, en montrant comment se condense en lui la signification de l’œuvre dans son ensemble. Je pars donc de cette hypothèse qu’il ne s’agit pas là d’une coda de hasard, mais de la reconnaissance d’une parenté d’expérience entre le philosophe et le poète, et de retrouvailles fécondes entre le discours spéculatif le plus rigoureux et l’expression libre d’un symbolisme d’ordre poétique.

« L’esprit absolu »

4 La citation de Schiller est introduite, en cette fin du Savoir absolu, par une longue proposition qui résume une dernière fois le procès de l’œuvre dans son ensemble et énonce ce qui, aux yeux de Hegel, peut être reconnu comme son résultat : « Le but, le savoir absolu, ou l’esprit se sachant comme esprit, a pour chemin sien l’intériorisation des esprits, tels qu’ils sont en eux-mêmes et accomplissent l’organisation de leur royaume. Leur conservation, selon le côté de leur être-là libre apparaissant dans la forme de la contingence, est l’histoire, mais, selon le côté de leur organisation comprise, la science du savoir qui-apparaît; les deux ensemble, l’histoire conçue, forment l’intériorisation et le calvaire de l’esprit absolu, l’effectivité, vérité et certitude de son trône, sans lequel il serait ce qui est solitaire dépourvu de vie; seulement

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du calice de ce royaume des esprits
écume jusqu’à lui son infinité. »[9] [9] PhG GW 9 434/ 8 (695/ 7, et Folio 933/ 3). ...
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6 De première importance est l’expression d’« histoire conçue »[10] [10] PhG GW9 434/ 5 (695/ 3, et Folio 932/ 33). ...
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(begriffene Geschichte : une histoire « conceptuellement-comprise »), où doit s’entendre la conjonction entre le contenu de l’esprit dans sa contingence (l’histoire – Geschichte – est ici « ce qui advient » – das, was geschiet) et la forme de cet esprit, autrement dit l’acte logique qui dit le mouvement de la pensée attachée à comprendre cette advenue des événements[11] [11] Cf. Pierre-Jean Labarrière, « La sursomption du temps...
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. Une telle réalité (effectivité, ou encore contradiction résolue, c’est-à-dire ayant sursumé le stade d’une opposition excluante entre les termes qu’elle rassemble pour leur permettre de fonctionner comme relation – deux fois négative – ou comme présupposition mutuelle) est mise, en ce texte, au compte de « l’esprit absolu » : qu’entendre sous cette lexie ?

7 Ne pensons pas trop vite qu’il s’agirait là du « Dieu » des traditions religieuses, sous la figure des représentations auxquelles s’arrêtent d’abord de telles traditions. « L’esprit absolu », qui constitue le chaînon dernier (récapitulatif, à ce titre) de la Philosophie de l’esprit au terme de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, est à mettre en phase sans doute avec les lexies dans lesquelles s’achèvent les deux autres grands ouvrages systématiques de Hegel : « Le savoir absolu », justement, pour ce qui est de la Phénoménologie de l’esprit, et « L’Idée absolue » pour la Science de la logique. Entre ces trois lexies, il semble légitime de déchiffrer une parenté de niveau, un mouvement d’identification différenciante à la charge d’un quasi-syllogisme exposant ce qu’est en réalité « le savoir absolu de l’esprit »[12] [12] Cf. mon étude qui porte justement ce titre, dans la Revue...
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.

8 Prenons donc ce terme d’« esprit absolu » dans son acception logique. En soulignant d’emblée que le qualificatif d’« absolu », chez Hegel, loin d’entretenir un rapport de contrariété op-positive et excluante à ce qui ne serait que « relatif » ou « contingent », exprime le fait que, certes, l’on affirme qu’avec ce terme est reconnu présent tout ce qui est requis pour l’intelligence de ce qui est en cause, mais que la figure dans laquelle se dit cette totalité est encore marquée du sceau d’une abstraction que doit lever le mouvement d’effectuation par là rendu possible (et nécessaire) : ainsi le savoir absolu ne se connaît-il pour vrai qu’en ouvrant au procès de la « science » telle qu’elle s’expose et se construit dans la Science de la logique; quant à l’Idée absolue, elle n’est honorée comme achèvement de ce procès qu’en délivrant de soi les « sciences concrètes » que sont la Nature et l’Esprit; et l’esprit absolu lui-même, au terme de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, ne connaît sa richesse qu’à se poser comme la signification ultime de la Philosophie[13] [13] Moyen terme du dernier des « trois syllogismes » qui...
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– laquelle est unité toujours en advenir de la Logique et de sa propre concrétude ou effectivité. C’est à ce titre que l’on peut parler, comme il fut fait ci-dessus, d’un « syllogisme » exprimant l’unité du savoir, de l’idée et de l’esprit, sous l’égide de l’« absolu » qui marque ces trois termes d’une plénitude encore formelle exigeant sa propre réalisation[14] [14] La parité de niveau entre ces trois lexies est corroborée...
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.

9 Cette signification logique – essentiellement transitive au nom même de son auto-complétude – n’est pourtant pas étrangère à l’ordre des représentations évoqué ci-dessus. En effet, tout en se gardant de déchiffrer dans ce passage l’on ne sait quelle nouvelle preuve de l’existence de Dieu, il faut cependant noter que le contexte immédiat fait intervenir des éléments montrant que Hegel reconnaissait dans ce résultat logique cela même que la représentation religieuse pense atteindre sous le vocable de « Dieu ». Il est en effet question de la « vérité et certitude de son trône », une lexie qui conjoint la plénitude logique (réconciliation advenue de la certitude subjective et de la vérité objective) et le fondement symbolique d’ordre représentatif (le « trône ») censé exprimer le pouvoir d’un être ou d’un sujet en qui s’exprimerait pareille plénitude. Allons plus loin : au mouvement d’« intériorisation » qui a posé ce résultat se trouve accolée la mention d’un « calvaire », allusion évidente à la figure historique dans laquelle telle de ces religions (le christianisme en l’occurrence) inscrit la négation radicale qui, dans son redoublement, dit le dynamisme de cet esprit jusque dans son immédiateté devenue (résurrection).

Le « royaume des esprits »

10 Essentiel est le fait qu’un tel esprit absolu serait « ce qui est solitaire dépourvu de vie » s’il était seulement considéré en lui-même, indépendamment de son histoire ou de son être-devenu dans et par le mouvement des figures qui jalonnent l’expérience de la conscience en son immédiateté. Car sa perfection formelle (« esprit qui se sait comme esprit ») a comme fondement le mouvement de l’« histoire » qui l’a amené au jour. Pour signifier cette part des choses qui identifie l’être et son propre devenir, Hegel fait appel à un terme pluriel (Geister) qui se trouve effectivement dans le poème de Schiller, et que lui-même a utilisé de façon très précise dans le procès de son ouvrage. Chez Schiller, les « esprits » dont il est ici question sont les « êtres » que l’Éternel est sensé avoir « créés » pour échapper à sa solitude. Pour Hegel, la signification à retenir est plus complexe.

11 Notons d’abord que la lexie composée royaume des esprits se retrouve deux autres fois dans l’ouvrage : une première fois dans la seconde figure de La religion naturelle, La plante et l’animal[15] [15] PhG GW 9 372/ 17 (597/ 16, et Folio 825/ 9). ...
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, et la seconde, dans Le Savoir absolu lui-même. Avec la première, qui est « la religion de la perception spirituelle », l’esprit « se décompose dans la pluralité sans-nombre d’esprits plus faibles et plus forts, plus riches et plus pauvres. »[16] [16] PhG GW 9 372/ 8 (597/ 5 sq. , et Folio 824/ 26). ...
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« Panthéisme » qui bientôt s’exprime dans une lutte sans merci entre ces « atomes d’esprits »[17] [17] PhG GW 9 372/ 11 (597/ 8, et Folio 824/ 31). ...
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, « figures animales » auxquelles s’identifient peuplades et groupes humains : « L’autoconscience effective de cet esprit dispersé est une multitude d’esprits de peuples farouches isolés, qui dans leur haine se combattent à mort, et deviennent conscients de figures animales déterminées comme de leur essence, car ils ne sont rien d’autre que des esprits animaux, des vies-animales se particularisant [et] conscientes d’elles sans universalité. »[18] [18] PhG GW 9 372/ 21 (597/ 22, et Folio 825/ 16). ...
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« L’animation de ce royaume des esprits » dépendant évidemment de leur « déterminité » ou « négativité », présence agissante en eux de l’universel qui les pose et les sursume dans leurs particularités[19] [19] PhG GW 9 372/ 17 (597/ 16, et Folio 825/ 9). ...
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.

12 La seconde occurrence de la lexie « royaume des esprits » se trouve dans le corps du dernier paragraphe du Savoir absolu. « L’histoire », qui est « le devenir sachant se médiatisant », « l’esprit extériorisé dans le temps », « présente un mouvement lent et [une] successions d’esprits, une galerie d’images dont chacune, dotée de la richesse complète de l’esprit, se meut de façon si lente pour la raison justement que le Soi a à traverser et à digérer cette richesse totale de sa substance. »[20] [20] PhG GW 9 433/ 12-18 (693/ 14-21, et Folio 931/ 19-29). ...
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« Le royaume des esprits, qui de cette manière s’[est] formé dans l’être-là, constitue une succession où l’un relayait l’autre et [où] chacun reprenait du précédent le royaume du monde. »[21] [21] PhG GW 9 433/ 31 (694/ 15, et Folio 932/ 13). ...
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Déploiement dans le temps et dans l’espace (formes de la concrétude et de la contingence) de ce qu’est « le concept absolu »[22] [22] PhG GW 9 433/ 34 (694/ 19, et Folio 9 »2/ 18). ...
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qui est justement, au bénéfice de l’esprit absolu, l’identité du logique et de l’historique.

13 Au sens précis que leur reconnaît ici Hegel, les « esprits » sont donc les moments (logiquement déterminés) qui jalonnent l’auto-expression de « l’esprit absolu » dans son devenir historique comme conscience. Le terme intervient justement pour la première fois avec cette acception au début de la section Esprit, lorsque le destin de la conscience individuelle, illustré dans les trois premières sections de l’œuvre (Conscience, Autoconscience, Raison) trouve son ampliation dans une histoire qui s’exprimera désormais à un niveau d’universalité plus explicite, celui de « l’individu qui est un monde »[23] [23] PhG GW 9 240/ 2 (405/ 14, et Folio 421/ 25). Les citations...
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(Esprit, Religion). Progressant « jusqu’à la conscience de ce qu’il est immédiatement », cet individu-monde devra alors « sursumer la belle vie éthique » (expression encore immédiate de l’identité entre le singulier et l’universel), « et, à travers une série de figures, parvenir au savoir de soi-même. »

14 C’est alors que Hegel précise la différence de niveau qui existe entre ce que l’on pourrait appeler les figures individuelles et ce que l’on pourrait appeler les figures universelles : en effet, les figures qui vont jalonner d’abord le devenir de la vie éthique puis celui des autres expériences subséquentes « se différencient des précédentes en ce qu’elles sont les esprits réels, des effectivités proprement dites, et, au lieu de figures seulement de la conscience, figures d’un monde. »[24] [24] PhG GW 9 240/ 5 (405/ 17, et Folio 421/ 28). ...
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Figures d’un monde : comme les moments dans lesquels se disait le devenir de la conscience individuelle, les « esprits » sont donc bien des « figures », c’est-à-dire des entités qui expriment le tout du procès de l’esprit dans une structure déterminée ; mais ils expriment désormais les aspects successifs de cette expérience de l’esprit, qui le constituent pour ce qu’il est, non plus seulement dans une conscience individuelle, mais dans ce que l’on pourrait appeler des phénomènes de culture ou de civilisation. Ainsi pourra-t-on parler de l’esprit grec (le « monde éthique ») ou de l’esprit de la Révolution française, pour nous en tenir à ces exemples. Le savoir absolu procède de l’articulation intelligible ou de l’unification de ces esprits, tels qu’ils se trouvent exposés, dans leur intelligibilité propre, au long des deux sections – Esprit et Religion – qui traquent, si l’on peut dire, l’advenir à elle-même de la pensée à travers l’enchaînement de ces « figures d’un monde ». « Le but » de ce mouvement, selon un texte déjà cité plus haut, est justement « le savoir absolu, ou l’esprit se sachant comme esprit » ; il « a pour chemin sien l’intériorisation des esprits, tels qu’ils sont en eux-mêmes et accomplissent l’organisation de leur royaume. »[25] [25] PhG GW 9 433/ 38 (694/ 24, et Folio932/ 25). L’« intériorisation »...
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L’on peut donc comprendre que le « royaume des esprits » désigne la façon dont les différentes « figures » des civilisations successives s’organisent pour constituer toutes ensemble cet « esprit absolu » que Hegel, en bien des passages de l’œuvre (en particulier dans la Préface), appelle justement l’« esprit-du-monde » (Weltgeist).

15 Arrêtons-nous encore sur ce dernier terme, qui est de grande importance. Pas plus que l’« esprit absolu », l’« esprit-du-monde » n’est à entendre sous une forme objectivée, comme si elle désignait un être doué d’autonomie, qui existerait comme tel face à celui qui le nomme. Une nouvelle fois, cette lexie doit être comprise dans sa dimension logique, comme l’universel qui n’existe que dans ses propres déterminations, dont il dit l’« organisation » et l’unité de sursomption. Ainsi est-il précisé dans la Préface : « Parce que la substance de l’individu, parce que l’esprit-du-monde a eu la patience de parcourir ces formes dans la longueur et l’extension du temps[26] [26] Il s’agit des « formes » que constituent les diverses...
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et d’entreprendre le travail prodigieux de l’histoire du monde, et parce qu’il ne pouvait atteindre par un moindre [travail] la conscience sur soi, l’individu ne peut certes concevoir sa substance par moins de [travail] »[27] [27] PhG GW 9 25/ 23 (91/ 20, et Folio 44/ 17). ...
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. Ainsi le devenir de la conscience individuelle, son éveil à la dignité de l’esprit qu’elle est, ne se peut réaliser qu’à la condition qu’elle épouse et fasse siennes les étapes qu’a connues « l’individu universel, l’espritdumonde » tel qu l’on peut le « considérer dans sa culture. »[28] [28] PhG GW 9 24/ 14 ( 90/ 4, et Folio 42/ 30). ...
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Affirmation reprise au début de la section Raison : « La conscience déterminera de diverse manière sa relation à l’être-autre ou [à] son ob-jet selon qu’elle se tient précisément à un degré de l’esprit-du-monde devenant conscient. »[29] [29] PhG GW 9 134/ 15 (255/ 26, et Folio 234/ 7). ...
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Telle est la condition pour le devenir-vérité de la conscience individuelle : elle ne peut, dans sa marche vers l’esprit qu’elle est, aller, si l’on peut dire, plus vite que n’est allé et que ne va l’esprit-du-monde, précisément, tel qu’il se manifeste et se construit dans le mouvement de l’histoire. Ce que la Savoir absolu rappelle une dernière fois : « Avant que l’esprit [ne s’achève] en-soi, ne s’achève comme esprit-du-monde, il ne peut atteindre son achèvement comme esprit autoconscient. »[30] [30] PhG GW 9 429/ 39 (687/ 16, et Folio 985/ 32). – Ce principe...
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16 Il est donc clair que « l’individu universel » ici évoqué ne désigne en aucune manière une individualité supra-singulière – qu’elle ressortisse à l’humanité prise comme un tout (un peu à la manière d’une macro-sociologie à la Tönnies) ou à quelque entité supra-humaine : identifié à l’esprit-du-monde, un tel individu universel désigne bien plutôt l’instance logique qui permet que s’organise, au long de l’histoire, la vie propre des « esprits » (figures d’un monde et / ou figures individuelles) qui com-posent le devenir de l’esprit absolu, lequel se donne à connaître, si l’on peut dire, comme leur somme négative.

17 L’esprit-du-monde, c’est donc l’universel qui se pose lui-même comme la substance des individus (et des « figures d’un monde ») – son effectivité, en réflexivité constituante, étant fonction strictement de l’effectivité de ces figures mêmes. Ainsi qu’il est écrit : « La culture de l’individu [...] consiste [...] en ce qu’il acquiert ce qui est présent-là, consume dans soi sa nature inorganique[31] [31] Il s’agit là des formes objectivées de la culture pro-posées...
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et en prend possession pour soi. Mais, tout aussi bien, voilà qui n’est rien d’autre que le fait que l’esprit universel ou la substance se donne son autoconscience, ou son devenir et réflexion dans soi. »[32] [32] PhG GW 9 25/ 9 (91/ 4, et Folio 43/ 30). ...
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Son infinité, comme une écume

18 Une telle réversibilité des déterminations entre l’individu singulier et l’individu universel – entre la conscience et l’esprit-du-monde – s’annonce dans la modification (légère en apparence, capitale en son fond) que Hegel introduit dans la citation de Schiller. Pour ce dernier, chez qui le « royaume des esprits », tel que Hegel sut le ciseler, n’était désigné, de façon plus vague, que comme le « royaume des âmes » (des êtres humains, doués de raison et de sensibilité), la nécessité de ce pluriel n’intervient que pour porter remède à la « solitude » dont serait menacé « l’être suprême », « le grand Maître des mondes », pour qu’il échappe au « manque » (Mangel) qu’il éprouverait s’il demeurait « sans ami » (freundlos) et ne posait en face ou à côté de lui des êtres avec lesquels il lui soit possible d’entrer en relation; pour Hegel, par contre, la nécessité s’impose ici de façon autrement essentielle : non pas au niveau d’une convenance seconde, mais à celui, proprement fondamental, de l’existence même de cet être suprême. En effet, ce n’est pas simplement l’infinité qui, par là, vient « jusqu’à lui », mais bien son infinité. Autrement dit, l’esprit absolu ne peut être pensé que dans la pluralité de ses moments contingents pour la raison que sa substance même procède totalement de cette assomption sursumante : c’est de là en effet qu’« écume jusqu’à lui son infinité ».

19 La précision du propos, dans sa force et sa rigueur spéculatives, côtoie ici au plus près l’image dont use le poème. Des « âmes » de Schiller – ou des « esprits » de Hegel – « écume » (schaümt) jusqu’à l’être suprême – jusqu’à l’esprit absolu – l’infinité qui est le mode sans mode selon lequel il est reconnu exister en lui-même, comme expression de lui-même. Il faut souligner qu’aucune dévaluation ou perte d’excellence ne s’annonce par là, comme lorsque l’on parle de « l’écume des jours » pour signifier une couche superficielle sans consistance – ce qui en soi n’a pas de substance et bientôt se dissipera. Bien plutôt ce qui se trouve ici visé est-il le résultat – éminemment positif – d’un bouillonnement, d’une effervescence qui font que la réalité, dans son immédiateté même, a davantage d’épaisseur, est plus « lourde » de sens qu’il n’y paraît d’abord – comme il en va de toute immédiateté, qui n’existe que comme réalité devenue, en redoublement de négation.

20 Or donc, l’universel de la pensée ne saurait être disjoint de ce qui est le mode même de son apparition – de son autocratique : sa lente émergence au cœur de déterminations qui ne procèdent de lui que dans la mesure où lui-même tire d’elles sa propre effectivité, et de leurs finités multipliées sa propre infinité. Contradiction vivante, qui fait devoir au discours, comme il est précisé encore dans la Préface de cette Phénoménologie de l’esprit, de « supporter la longueur de ce chemin, car chaque moment est nécessaire », et de « séjourner près de chacun, car chacun est lui-même une figure individuelle totale, et ne se trouve considéré de façon absolue que dans la mesure où sa déterminité se trouve considérée comme tout ou [comme] concret, ou le tout dans la caractéristique de cette détermination. »[33] [33] PhG GW 9 25/ 19 (91/ 16, et Folio 44/ 11). ...
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21 La « figure individuelle totale », une expression hautement paradoxale, exprime dans sa brachylogie la rencontre de fait et de droit entre ce qui fait de la pensée un universel concret (une totalité) et l’expérience de ce que chacun de ses moments, dans la suite des figures (figures individuelles ou figures d’un monde), est bien elle aussi l’expression du « tout dans la caractéristique de cette détermination ». C’est ainsi et ainsi seulement que l’esprit absolu peut être compris dans sa teneur propre, c’est-à-dire non pas dans une indépendance oppositive qui le situerait en dehors de la contingence et de l’histoire, mais comme présent et agissant dans chacune de ses déterminations historiques, elle-même par là posée dans son immédiateté devenue – de même ampleur que cet universel qui la pose et qu’elle détermine en retour dans son contenu propre.

Le calice du royaume des esprits

22 L’entière signification de l’œuvre, dans son déploiement qui fait d’elle une totalité de même ampleur que le Système, est ici contenue : unité réflexive, faite d’une double présupposition, entre l’universalité de la pensée et la particularité de ses propres déterminations, sursumées – comme autant de figures individuelles totales – en singularités reconnues comme expressions du tout lui-même dans sa dimension de concrétude. « Jusqu’à lui »[34] [34] Sans que cette expression d’ordre spatial (« jusqu’à. . .  »)...
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écume ce bouillonnement – effervescence, ébullition, traduisant par la production d’une « écume » qui est affleurement d’un contenu dans ce que l’on pourrait appeler sa disponibilité de sens – en quoi consiste justement le devenir de l’histoire, lourd d’un contenu proprement infini. Voilà qui, au plus général, commande l’intelligence des relations de présupposition mutuelle entre contenu représentatif déterminé et forme intelligible universelle à toutes les étapes du procès de l’esprit : entre la conscience individuelle séjournant près de chacun des moments de son procès et l’universalité de l’esprit-du-monde; mais aussi bien entre les deux parties qui disent la structure de l’œuvre à son plus haut niveau, d’une part le contenu éminemment particulier (communauté des croyants[35] [35] PhG GW 9 418/ 33 (668/ 2, et Folio 906/ 14). ...
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 ) où l’esprit dans son autoconscience se réconcilie avec lui-même dans la forme de la conscience, et d’autre part la forme universelle de la reconnaissance (« l’être-là du Je étendu jusqu’à la dualité »[36] [36] PhG GW 9 362/ 26 (580/ 35, et Folio 638/ 29). ...
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 ) où l’esprit dans sa conscience se trouve pour sa part lui aussi réconcilié avec lui même dans la forme cette fois de l’autoconscience; enfin, au niveau du Système dans son ensemble, la réflexion bi-univoque qui signe l’intériorité réciproque (dans leur extériorité relative elle-même) de la Logique et des Sciences réelles que sont la Philosophie de la nature et la Philosophie de l’esprit. C’est à tous ces niveaux que s’épanouissent le sens et la portée d’une « histoire conçue », forme générique de la réconciliation en advenir entre l’universel de la raison et les particularités de l’entendement représentatif.

23 Le creuset de pareille sursomption des figures particulières dans l’universalité de l’esprit est celui-là même que Schiller désigne comme « le calice du royaume total des âmes » – « calice de ce royaume des esprits », écrit pour sa part Hegel. Où le terme de « calice », emprunté une fois encore au langage représentatif de la religion, porte clairement la nuance de sacrifice susceptible de porter la puissance sursumante du négatif. Une indication que l’on trouve explicitement, presque au terme justement du Savoir abolu, pour signifier la façon dont le « concept », en son achèvement, sort ici de lui-même pour se dire d’abord dans la forme première de la certitude sensible ; ce qui donne lieu à cette sorte d’aphorisme de portée plus vaste : « Le savoir ne connaît pas seulement soi, mais aussi le négatif de soi-même ou sa limite. Savoir sa limite signifie savoir se sacrifier. »[37] [37] PhG GW 9 433/ 3 (693/ 4, et Folio 931/ 6). ...
suite
Et le texte poursuit – ce qui peut valoir aussi bien de l’effectuation de soi-même que connaît « l’esprit absolu » s’identifiant réflexivement au mouvement qui sous-tend « le royaume des esprits » : « Ce sacrifice est l’extériorisation dans laquelle l’esprit présente son acte de parvenir à l’esprit dans la forme de l’événement contingent libre, intuitionnant son Soi pur comme le temps en dehors de lui ; et pareillement son être comme espace. »[38] [38] PhG GW 9 433/ 5 (693/ 6 ; et Folio 931/ 9). ...
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La vie de l’esprit absolu

24 Comment donc l’esprit parvient-il à lui-même comme esprit ? En intuitionnant son Soi comme temps et son être comme espace[39] [39] Ainsi en va-t-il de l’Idée absolue, au terme de la Science...
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. Or le Soi de « l’espritdumonde » n’est autre, cela fut dit, que le Soi de chacun des « esprits » dans lesquels il dit – et dont il reçoit – son infinité. D’où ce dit abyssal que présente encore le Savoir absolu, et qui est aussi, à son niveau sans niveau, une reprise ultime du dynamisme d’effectuation de soi (ou d’autocréation) de l’esprit au chemin de son infinitisation phénoménale : « Das Selbst führt das Leben des absoluten Geites durch » – « Le Soi mène à son terme la vie de l’esprit absolu. »[40] [40] PhG GW 9 426/ 19 (681/ 13, et Folio 919/ 26). ...
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Proposition abyssale en effet, qui se montre pleinement cohérente avec le sens de l’œuvre en sa totalité, et aussi avec ce que les deux vers de Schiller évoquent à l’indirect, à savoir qu’il revient aux « esprits » particuliers de conférer à l’absolu, en le recevant de lui, ce qui constitue sa substance et sa vie.

25 Ainsi le « Soi » se montre-t-il comme la catégorie axiale qui est tout aussi bien – et dans le jeu de leur mutualité réflexive – raison de l’advenir à soi de l’esprit singulier (dont la forme est la « belle âme » qui accepte d’agir – la « certitude-morale » (Gewissen) qui ne s’enferme pas dans son abstraction, mais se phénoménalise en s’ouvrant par là à l’expérience de la reconnaissance – fin de la section Esprit) et du mouvement par lequel l’esprit comme pure autoconscience (le Dieu des représentations religieuses) renonce, si l’on peut dire, à son abstraction (à ce qui ferait de lui une « belle âme » frappée d’ineffectivité) en s’engageant dans les chemins du devenir-homme et du devenir-monde. Ici et là, même puissance de négation, même tension conceptuelle, même expérience que l’on pourrait dire d’autocréation, laquelle permet au Je des positions premières de se dire comme un Soi, c’est-à-dire comme une totalité réfléchie en elle-même dans un mouvement d’ex-position de soi, universelle au titre même de sa particularité devenue singularité véritable. Sous l’égide de ce destin logique qui leur est commun, les esprits individuels et l’esprit-du-monde accèdent à leur commune infinité, laquelle prend forme de cette réversibilité rationnelle entre le concept et ses propres déterminations.

26 En somme, à travers cette citation de Schiller se trouve repris le mouvement total qui, à tous les niveaux, dit l’unité différenciée du sujet et de l’objet, de la certitude et de la vérité, de l’autoconscience de l’esprit et de sa conscience, de « Dieu » et du monde, de la Logique et des Sciences réelles – ou encore, pour reprendre toutes ces formules sous l’égide de leur principe logique, l’unité différenciée de l’universel et de ses propres déterminations et particularités. Au sein de cette alchimie d’ordre conceptuel, où le plus vaste se trouve saisi dans la sursomption du plus étroit – l’infinité dans « le calice du royaume des esprits » –, la Religion présente (au sens précis qui est celui de la représentation) le contenu déterminé de cet « esprit absolu » – esprit-du-monde repris dans son propre principe – dont la forme se trouve donnée par ce qui fait la quintessence et le point d’aboutissement (ou de résolution) du mouvement des esprits, à savoir la capacité qu’acquiert le Je, au terme de la section Esprit, de se dire comme un Soi, dans la reconnaissance intérieure / extérieure de ce qu’il n’est en vérité qu’en laissant sourdre de lui-même sa propre « duellité » constitutive (« L’être-là du Je étendu jusqu’à la dualité »[41] [41] PhG GW 9 362/ 26 (580/ 34, et Folio 638/ 29). ...
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 ).

27 Ainsi, par exemple, s’accomplit dans son destin d’universalité ce que la Religion manifeste (le christianisme, selon Hegel) annonce sous mode représentatif dans la mort de l’« homme divin » ou du « Dieu humain », une mort qui signe l’accès de cet individu à « l’autoconscience universelle »[42] [42] PhG GW 9 417/ 9/ 11 (665/ 11-12, et Folio 903/ 16-18). ...
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. En effet, « la mort du médiateur, saisie par le Soi, est l’acte de sursumer son ob-jectivité ou son être-pour-soi particulier; cet être-pour-soi particulier est devenu autoconscience universelle. »[43] [43] PhG GW 9 419/ 8 (668/ 19, et Folio 907/ 1). ...
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Ce qui dessine un avenir de vérité, non seulement pour ce Soi singulier, mais aussi pour « l’universel »[44] [44] PhG GW 9 419/ 11 (668/ 22, et Folio 907/ 5). ...
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; car « la mort du médiateur est mort, pas seulement du côté naturel de ce même [médiateur] ou de son être-pour-soi particulier, ne meurt pas seulement l’enveloppe déjà morte ôtée à l’essence, mais aussi l’abstraction de l’essence divine »[45] [45] PhG GW 9 419/ 13 (668/ 24, et Folio 907/ 8). ...
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, ou encore ce qui faisait que cette essence n’était pas vraiment, dans sa prime affirmation de soi, posée comme un Soi. Un tel savoir « est donc la spiritualisation par quoi la substance [est devenue] sujet, [par quoi] son abstraction et absence-de-vitalité [sont] mortes, [par quoi] donc elle est devenue effective, et autoconscience simple et universelle »[46] [46] PhG GW 9 419/ 28-30 (669/ 11-15, et Folio 907/ 34-908/ 3). ...
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. C’est donc bien « du calice de ce royaume des esprits » qu’« écume pour lui son infinité ».

L’éternité, un autrement du temps

28 L’accès à l’ordre de la pensée, qui implique une rupture avec les représentations communes, n’installe pas pour autant le monde intelligible dans un autre espace ou dans une autre temporalité. Il procède de l’éveil à la dimension logique qui porte en toute circonstance le déploiement des représentations – le « royaume des esprits » – en tant qu’il se trouve compris comme instance de communication et de reconnaissance; ce qui, par le jeu d’une double négation, suppose une reconduction des particularités à leur singularité universelle.

29 Cela valait déjà de la relation entre le sensible et l’Idée chez un Platon, si l’on veut bien le libérer des lectures dualisantes qui l’ont dénaturé au niveau de bien des interprétations. Hegel ne s’y est pas trompé, qui a su souligner une parenté d’esprit entre l’Idée platonicienne et la façon dont lui-même entendait le concept. Ici et là, en effet, même fonction logique : « Il faut, lisons-nous dans la Science de la logique, écarter l’opinion selon laquelle la vérité devrait être quelque-chose de palpable. A titre d’exemple, il faut abandonner aussi la façon étrange de saisir les Idées platoniciennes, qui sont dans le penser de Dieu, comme s’il en allait de choses existantes, mais dans un autre monde ou une autre région; le monde de l’effectivité se trouverait en dehors de cette région, et aurait une substantialité diverse par rapport à celle de ces Idées, substantialité qui ne serait réelle que par cette diversité. L’Idée platonicienne n’est rien d’autre que l’universel, ou de façon plus déterminée le concept de l’ob-jet; ce n’est que dans son concept que quelque-chose a effectivité; dans la mesure où il y a diversité entre ce quelque-chose et son concept, il cesse d’être effectif, et est néant; l’aspect selon lequel il est palpable, l’aspect de son être-en-dehors-de-soi sensible, relève de cet aspect de néant. »[47] [47] WdL GW 11 21/ 31 sq. (I 20/ 13 sq. ). – Pour un commentaire...
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Ce qu’un bon commentateur de cette pensée explique de la sorte, dans un texte qui vaudrait aussi bien pour Hegel que pour Platon : « Il ne s’agit absolument pas de superposer au monde sensible un autre monde, radicalement différent, distinct du monde sensible et subsistant par lui-même. Le monde intelligible, c’est tout simplement ce monde-ci, mais atteint dans sa signification par l’activité de la pensée. Le monde des idées, c’est tout simplement le monde dans lequel nous vivons, en tant qu’il a sens. »[48] [48] Abel Jeannière, Lire Platon, Philosophie de l’esprit,...
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30 Hegel lui-même, fidèle à cette ligne de pensée dialectique qui récuse tout « ontologisme » du premier degré dans la connaissance de l’intelligible, exposait ainsi, dans un texte de 1805 (fin de la Logique de Iéna), la relation entre éternité et temporalité : « Qu’y a-t-il eu avant ce temps ? L’autre du temps, non un autre temps, mais l’éternité, la pensée du temps. En cela la question est sursumée : car celle-ci vise un autre temps. Mais ainsi l’éternité elle-même est dans le temps : elle est un auparavant du temps »[49] [49] Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Jenenser Realphilosophie...
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. Dans cette même optique, et en relisant selon ce principe les deux vers de Schiller cités à la fin de la Phénoménologie de l’esprit, on pourrait dire : L’infinité n’est pas au-delà du fini, faute de quoi elle serait elle-même finie; mais elle est, dans le fini, un autrement de ce fini lui-même (la nécessité interne qu’il porte d’être compris dans sa finité même). Affirmation à double entrée : l’infini en et pour soi (l’esprit absolu) ne reçoit son infinité que du bouillonnement que connaît le calice du royaume des esprits, et toute réalité finie, quand elle n’est pas réduite à sa seule représentation, mais se trouve véritablement saisie dans la pensée, c’est-à-dire dans son intelligibilité propre, ne peut être reconnue telle qu’identifiée, dans sa particularité même, au Soi de l’esprit absolu.

31 On peut donc conclure en affirmant que le sens dernier de l’œuvre de Hegel se trouve contenu en quelque sorte dans ces deux vers de Schiller – qu’il s’agisse de l’expérience de la conscience dans son devenir-esprit, ou encore de l’exposé de cet esprit dans son pur élément conceptuel, enfin du mouvement par lequel celui-ci, sous la forme advenue de l’Idée, délivre de soi sa propre plénitude dans l’exposition des Sciences réelles. Ainsi le philosophe laisse-t-il venir au jour ce qui peut-être demeurait implicite dans le propos du poète. Et il nous dote de cette même capacité, sans surcharge de sens, mais en rendant pleine justice à ce qui se trouve entendu dans la profondeur de l’image : pas seulement le remède au danger d’une solitude théorique de l’esprit absolu (qui ne serait et ne resterait alors qu’une abstraction), mais le gain explicite de l’identité de son être en sa concrétude, dans et par la monstration de sa raison d’être – son advenir à soi comme infini, dans la concrétude des choses.

 

Notes

[ 1] PhG GW 9 434 (695/7, et Folio 933). – Les références aux textes de Hegel doivent s’entendre selon les conventions suivantes : 1) La première référence concerne le texte allemand : Phänomenologie des Geistes (PhG), Wissenschaft der Logik (WdL), avec indication du tome correspondant des Gesammelte Werke (GW 9 pour la Phénoménologie de l’esprit, 11 ou 12 pour la Science de la logique), puis de la page et de la ligne concernées. 2) La seconde référence, entre parenthèses ou après un point-virgule lorsque l’ensemble des références est déjà entre parenthèses, renvoie à la page et à la ligne des éditions françaises correspondantes : Phénoménologie de l’esprit, Gallimard (Bibliothèque de Philosophie, 1993, et Folio, 2 tomes en numérotation continue, 2002) ; Science de la logique I, II ou III, Aubier (Bibliothèque philosophique), premières éditions en 1972,1976 et 1981 (en prenant, pour chacun de ces livres, la dernière édition parue, qui contient l’insertion de quelques errata). Le sigle « Enz » suivi de l’indication d’un paragraphe (§) renvoie à l’édition allemande de l’Encyclopédie des sciences philosophiques (l’abréviation allemande « Anm. » indique que le texte cité se trouve dans la Remarque, de la plume même de Hegel, qui suit le paragraphe en cause). Pour ce dernier ouvrage – Encyclopédie des sciences philosophiques – la traduction ici proposée est le plus souvent inédite, de même que la traduction des textes tirés de la seconde version de L’être, celle de 1832 (dont la traduction intégrale est en instance de parution aux Editions Kimé) .Retour

[ 2] PhG GW 9 362/25 (580/32, et Folio 638/28).Retour

[ 3] PhG GW 9 417/9 (665/11, et Folio 903/16) – Avec l’interversion des qualifications logiques qu’appelle le mouvement opéré au cours de ces deux totalités partielles : le devenir de l’esprit dans l’élément de la conscience s’achève par sa réconciliation avec lui-même dans la figure de l’autoconscience (« l’être-là du Je étendu jusqu’à la dualité » : PhG GW 9 362/26 (580/34, et Folio 638/29), tandis que la Religion, qui est diction de l’esprit dans l’élément de l’autoconscience, parvient à sa réconciliation avec soi-même dans la figure de la conscience (« l’universalité de l’esprit, qui vit dans sa communauté, dans elle chaque jour meurt et ressuscite » : PhG GW 9 (668/1, et Folio 906/13).Retour

[ 4] « La mort de l’homme divin comme mort est la négativité abstraite, le résultat immédiat du mouvement qui ne se termine que dans l’universalité naturelle. C’est cette signification naturelle qu’il perd dans l’autoconscience spirituelle [...]; la mort, à partir de ce qu’elle signifie immédiatement, à partir du non-être de ce singulier, se trouve transfigurée jusqu’à l’universalité de l’esprit, qui vit dans sa communauté, dans elle chaque jour meurt et ressuscite » (PhG GW9 9 418/28-34 ; 667/25-668/2, et Folio 906/25-15). – Cette structure d’ensemble de la Phénoménologie de l’esprit est exposée par Hegel dans l’introduction à la section Religion (le mouvement des deux « réconciliations » de l’esprit avec lui-même : PhG GW 9 365/18 sq. (586/20 sq., et Folio 813/13) ; cf. aussi PhG GW 9 425/10 (678/22, et Folio 917/21) et dans le Savoir absolu (leur « unification » : PhG GW 9 425/8 (679/8, et Folio 917/35). Pour un exposé systématique de cette structure d’ensemble, cf. Pierre-Jean Labarrière, Introduction à une lecture de la Phénoménologie de l’esprit, chap. III, « Les grandes articulations de l’œuvre », Aubier 19872, pp. 65-84, et / ou Pierre-Jean Labarrière Phénoménologie de l’esprit. Hegel. Ellipses 1997, pp. 11-25.Retour

[ 5] PhG GW 9 433/12 (693/14 sq., et Folio 931/19).Retour

[ 6] PhG GW 9 433/13(693/15, et Folio 931/20).Retour

[ 7] Texte de Schiller et sa traduction : cf. PhG, trad cit. 695, note 4, et Folio 1006, note 86).Retour

[ 8] Écume jusqu’à lui l’infinité, écrit Schiller : Hegel précise : écume jusqu’à lui son infinité.Retour

[ 9] PhG GW 9 434/8 (695/7, et Folio 933/3). Retour

[ 10] PhG GW9 434/5 (695/3, et Folio 932/33).Retour

[ 11] Cf. Pierre-Jean Labarrière, « La sursomption du temps et le vrai sens de l’histoire conçue », in Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, Hegeliana, Collection « Philosophie d’aujourd’hui », PUF 1986, p. 149 sq..Retour

[ 12] Cf. mon étude qui porte justement ce titre, dans la Revue de l’Université d’Ottawa n° 52 (1982) pp.499-516 et 593-607.Retour

[ 13] Moyen terme du dernier des « trois syllogismes » qui exposent à l’ultime le sens de l’œuvre (Enz § 577).Retour

[ 14] La parité de niveau entre ces trois lexies est corroborée par le fait que « l’esprit absolu » mentionné dans cette dernière page de la Phénoménologie de l’esprit est aussi désigné comme « l’esprit se sachant comme esprit » (PhG GW 9 433/38 ; 694/24, et Folio 932/25), une expression apparentée à celle de « raison qui se sait », caractéristique du stade final de ce même « esprit absolu » dans l’Encyclopédie (Enz § 577).Retour

[ 15] PhG GW 9 372/17 (597/16, et Folio 825/9). Retour

[ 16] PhG GW 9 372/8 (597/5 sq., et Folio 824/26). Retour

[ 17] PhG GW 9 372/11 (597/8, et Folio 824/31).Retour

[ 18] PhG GW 9 372/21 (597/22, et Folio 825/16).Retour

[ 19] PhG GW 9 372/17 (597/16, et Folio 825/9).Retour

[ 20] PhG GW 9 433/12-18 (693/14-21, et Folio 931/19-29).Retour

[ 21] PhG GW 9 433/31 (694/15, et Folio 932/13).Retour

[ 22] PhG GW 9 433/34 (694/19, et Folio 9 »2/18).Retour

[ 23] PhG GW 9 240/2 (405/14, et Folio 421/25). Les citations prochaines, à l’intérieur de ce paragraphe, sont tirées de ce même passage.Retour

[ 24] PhG GW 9 240/5 (405/17, et Folio 421/28).Retour

[ 25] PhG GW 9 433/38 (694/24, et Folio932/25). L’« intériorisation » dont il est ici question consiste dans le fait de reconduire à leur universalité d’origine – l’esprit justement – ces « figures d’un monde » dont chacune, à sa place et en son rang, est reconnue comme une extériorisation réalisante (une détermination). de l’« esprit-du-monde ».Retour

[ 26] Il s’agit des « formes » que constituent les diverses expressions de la culture – les divers « esprits ».Retour

[ 27] PhG GW 9 25/23 (91/20, et Folio 44/17).Retour

[ 28] PhG GW 9 24/14 ( 90/4, et Folio 42/30).Retour

[ 29] PhG GW 9 134/15 (255/26, et Folio 234/7).Retour

[ 30] PhG GW 9 429/39 (687/16, et Folio 985/32). – Ce principe est appliqué ici par priorité à la relation structurale qui rapporte l’un à l’autre les deux grands moments que sont l’esprit dans sa conscience et l’esprit dans son autoconscience. Il vaut a fortiori pour la relation qui conditionne le devenir de l’autoconscience individuelle par le niveau que doit avoir atteint le développement de l’esprit-du-monde dans sa conscience objective.Retour

[ 31] Il s’agit là des formes objectivées de la culture pro-posées à l’individu comme susceptibles de devenir sa propre richesse.Retour

[ 32] PhG GW 9 25/9 (91/4, et Folio 43/30).Retour

[ 33] PhG GW 9 25/19 (91/16, et Folio 44/11).Retour

[ 34] Sans que cette expression d’ordre spatial (« jusqu’à... ») connote d’aucune façon une extériorité qui se traduirait par la réduction d’une distance. Car c’est de lui-même (de ses propres déterminations) que l’esprit absolu développe et reçoit son propre contenu. Schaümt ihm seine Unendlichkeit : on dirait aussi bien, et peut-être mieux, Écume pour lui son infinité.Retour

[ 35] PhG GW 9 418/33 (668/2, et Folio 906/14).Retour

[ 36] PhG GW 9 362/26 (580/35, et Folio 638/29).Retour

[ 37] PhG GW 9 433/3 (693/4, et Folio 931/6).Retour

[ 38] PhG GW 9 433/5 (693/6 ; et Folio 931/9). Retour

[ 39] Ainsi en va-t-il de l’Idée absolue, au terme de la Science de la logique : elle se montre concept achevé en se libérant elle-même sous les figures de la Nature et de l’Esprit, expressions achevées d’une Philosophie qui com-prend les formes de l’espace et du temps.Retour

[ 40] PhG GW 9 426/19 (681/13, et Folio 919/26).Retour

[ 41] PhG GW 9 362/26 (580/34, et Folio 638/29).Retour

[ 42] PhG GW 9 417/9/11 (665/11-12, et Folio 903/16-18).Retour

[ 43] PhG GW 9 419/8 (668/19, et Folio 907/1).Retour

[ 44] PhG GW 9 419/11 (668/22, et Folio 907/5).Retour

[ 45] PhG GW 9 419/13 (668/24, et Folio 907/8).Retour

[ 46] PhG GW 9 419/28-30 (669/11-15, et Folio 907/34-908/3). – Un mouvement d’accomplissement que Hegel, dans la Science de la logique, énonce, à partir cette fois à partir de l’individu et de la signification que revêt sa négation essentielle : « La mort de l’individu est le venir-au-jour de l’esprit » (WdL GW 12 191/26; III 300/35).Retour

[ 47] WdL GW 11 21/31 sq.(I 20/13 sq.). – Pour un commentaire de cette page, cf. Gwendoline Jarczyk, Science de la logique. Hegel. Coll. Philo-œuvres Ellipses, 1998, p. 31.Retour

[ 48] Abel Jeannière, Lire Platon, Philosophie de l’esprit, Aubier 1990, p. 158.Retour

[ 49] Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Jenenser Realphilosophie II Die Vorlesungen von 1805/06. Ed Hoffmeister – Der philosophischen Bibliothek Band 67 (Felix Meiner 1931) – III. Konstitution […] C. Kunst, Religion und Wissenschaft – Seiten 272-3 – Un « auparavant du temps » (Ein Vorher der Zeit) dans le temps lui-même – autrement dit une manière de se tenir comme-un dans l’écoulement du temps, dans la diversité intrinsèque de ses moments constitutifs.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Pierre-Jean Labarrière « Savoir absolu : sur deux vers de Schiller », Revue internationale de philosophie 2/2007 (n° 240), p. 215-230.
URL :
www.cairn.info/revue-internationale-de-philosophie-2007-2-page-215.htm.