Revue internationale de politique comparée
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3915-8
176 pages

p. 451 à 475
doi: 10.3917/ripc.093.0451

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Volume 9 2002/3

2002 Revue internationale de politique comparée

Contrôle social et changement politique dans les sociétés communistes subsistantes : une application des cas Chinois et Est-Allemand à la Corée du Nord  [1]

Man-Ho Heo
L’article analyse l’évolution des changements politiques en Chine et en Allemagne de l’Est, en particulier leur capacité de contrôle social. Il étudie ensuite la situation spécifique de la Corée du Nord en comparaison avec les cas précédents. The article analyses the evolution of political changes in China and East Germany, particularly their capacity for social control. It then studies the specific situation of North Korea in comparison to the previous cases. El artículo analiza la evolución de los cambios políticos en China y Alemania oriental, en particular su capacidad de control social. A continuación, estudia la situación específica de Corea del Norte comparándola con los casos precedentes.
Deux types d’explications sont généralement proposés en matière de changement politique dans les pays communistes. Dans les systèmes d’Europe de l’Est qui ont connu une expérience de société civile avant l’établissement d’un ordre communiste monolithique, ce serait la renaissance de cette société civile et ses injonctions en termes de changement qui auraient eu raison de régimes sur le déclin. Dans les sociétés asiatiques, où les régimes communistes n’avaient jamais été précédés de telles expériences, ce serait la croissance de secteurs sociaux en marge de la sphère officielle qui viendrait remettre en cause le système en place, sans que l’on puisse à proprement parler de société civile. Partant de cette constatation que le régime politique de l’Allemagne de l’Est n’a pas réussi à contenir le changement social tandis que le régime chinois y est parvenu, notre étude portera sur la situation actuelle de la Corée du Nord et son évolution politique possible, par comparaison avec le cas de la Chine et celui de l’Allemagne de l’Est.
Si l’on suit l’analyse d’Elemér Hankiss à propos de la Hongrie à la fin des années 1980, il aurait existé dans ce pays une deuxième dimension de l’existence sociale, une sorte de “seconde société”, gouvernée par des principes organisationnels différents de ceux qui régissent la sphère officielle dominante. Hankiss opère cette distinction à partir des critères dichotomiques suivants : homogénéité contre différenciation et intégration, organisation verticale contre organisation horizontale, logique de haut en bas contre logique de bas en haut, étatisation contre non-étatisation, centralisation contre non-centralisation, domination politique contre domination socio-éco-nomique, idéologie contre absence d’idéologie, visibilité contre invisibilité, et acceptation contre non-acceptation [2]. Ces principes alternatifs concernent le domaine économique, la vie publique et culturelle, la conscience sociale et le domaine des interactions socio-politiques.
Les critères de Hankiss pour rendre compte d’une société communiste sur le déclin peuvent également se voir appliqués pour saisir la situation actuelle et future de la Corée du Nord. Les expériences des Chinois et des Allemands de l’Est se révèlent très utiles à cet égard pour examiner les effets sur le changement de la croissance de la “deuxième société” face au régime politique nord-coréen.
 
Deux types de changement politique dans les sociétés communistes déclinantes : les cas de la Chine et de l’Allemagne de l’Est
 
 
Les politiques réformatrices dans les régimes communistes sur le déclin auront accéléré la différentiation sociale et engendré des intérêts hétérogènes au sein des classes sociales. En conséquence, les partis communistes ont perdu leur atout idéologique qui misait sur la représentation des intérêts du prolétariat. La croissance de l’autonomie du secteur économique a, en effet, encouragé des demandes de représentation pluralistes, ce qui a affaibli l’autorité des partis communistes. Dans cette situation, leur plus ou moins grande capacité à contrôler la société devait lourdement peser sur les possibilités de changement politique. On distinguera ici deux grands types de réponse. En Chine, le parti communiste, qui a largement réussi à sauvegarder son autorité et ses capacités de contrôle social, a pu empêcher jusqu’ici un changement politique radical. En revanche, dans presque tous les pays est-européens, dont l’Allemagne de l’Est, les partis communistes ont perdu cette capacité de contrôle sur la société en même temps que leur autorité. L’agitation sociale y a abouti en conséquence à un changement politique radical.
Le contrôle social et le changement politique en Chine
La crise de la “première société” et la politique de réforme
En Chine, la réforme et l’ouverture ont débuté par des critiques relatives à la “première société”, qui est la société officielle. Avant que des décisions en matière de réforme et d’ouverture aient été prises lors de la Troisième session plénière du Onzième Comité central du Parti Communiste Chinois (PCC) en décembre 1978, la société chinoise avait déjà fait l’expérience de la crise dite des “trois croyances” : c’est à dire du marxisme-léninisme, du socialisme, et de la conduite du pays par le PCC. Cette crise est née seulement deseffets déstructurants du “Grand saut en avant”, et, ensuite de l’idéologie extrêmement dogmatique de la Révolution culturelle. Elle a engendré une réelle perturbation de la conscience sociale de la “sphère officielle”. C’est ainsi que la crise s’est manifestée jusqu’au sein du PCC. Dans “Les décisions sur quelques problèmes historiques du Parti depuis la fondation de l’État” adoptées par la Sixième session plénière du Onzième Comité central du PCC en juin, 1981, le “Grand saut en avant” et la Révolution culturelle ont été définis en tant qu’”incidentes erreurs de gauche”, liées au manque d’expérience en matière de construction socialiste, à l’arrogance des dirigeants du Parti, dont Mao Ze-dong, à la croyance excessive aux facteurs subjectifs et au déficit d’expérience de la réalité. [3]
La réforme et l’ouverture en Chine se traduisirent par la reconnaissance de l’inefficacité du système socio-économique, mais encore celle des limites de l’appareil de contrôle de la “première société” et par l’institutionnalisation des secteurs sociaux officieux.
En fait, la gestion bureaucratique n’a pas pris en compte comme il se devait les relations entre facteurs productifs et valeur relative des produits. Ces calculs imprécis ont eu des effets extrêmement négatifs : marché noir, spéculation, gaspillage de ressources etc. Les disproportions entre la demande et l’approvisionnement générées par cette mauvaise gestion n’ont pu être réglées que par l’intermédiaire de nouvelles mesures économiques, c’est-à-dire, un surcroît de contrôle administratif. Sous la stricte égide du Parti, l’initiative individuelle a été réduite à un minimum [4].
Un système de distribution standardisé et l’absence de liberté en matière de choix professionnel ont conduit les travailleurs à adopter une attitude passive à l’égard de leurs tâches. De ce point de vue, l’usage courant d’expressions telles que Daguofan (piocher dans la même assiette) et Tiefanwan (bol de riz en fer) nous semblent assez symptomatiques.
Le but de la réforme et de l’ouverture consistait dans la suppression des effets négatifs de la centralisation excessive du pouvoir. Néanmoins, le PCC n’a jamais cessé de mettre en avant le principe de la “Grande centralisation et de la petite libéralisation”. En outre, la décentralisation souligne qu’une grande disparité subsiste entre le secteur politique, restant centralisé, et les autres secteurs, particulièrement le secteur économique. Assurément, la locomotive de la politique de réforme a été la réforme du système économique dont le modèle a été présenté dans “la décision sur la réforme du système économique” adoptée par la Troisième session plénière du Douzième Co-mité central du PCC en décembre 1984. Cette décision a défini le but de la politique de réforme comme “développement d’une économie planifiée des produits” basée sur la propriété publique. Le PCC a essayé de combiner les mérites d’une économie planifiée et ceux d’une économie de marché par interaction organique. Elle se distingue donc de l’économie socialiste conventionnelle, sans adhérer pour autant à une logique purement capitaliste. Bien que le PCC qualifie ce système économique de “Socialisme emprunt de valeurs chinoises”, sa nature suscite toujours de tumultueux débats. Cependant, le “Socialisme chinois” peut être interprété comme une solution de rechange pour la “première société”, visant une remise en ordre institutionnelle visant à coopter la deuxième sphère sociale dans la “première société”.
Dans ce contexte, le PCC a réformé le mode de propriété et le système de gestion. Tout d’abord il a diversifié le mode de propriété en ajoutant à celui de “propriété du peuple entier” déjà existant celui de “propriété collective” et celui de “propriété privée”. En ce qui concerne la réforme du système de gestion, le PCC a inauguré l’autonomie de gestion et le plan comptable autonome pour chaque unité de production. En outre, le PCC a octroyé aux gestionnaires un droit de renvoi des travailleurs sur la base du système des contrats de travail datant de 1986. Dans le cadre de la transition à une économie de marché, ces initiatives étaient inévitables pour assurer la mobilité du travail et pour rendre les unités de production davantage responsables de leur rendement.
La réforme économique a également été accompagnée par une remise en ordre du système juridique. Au sein du régime socialiste chinois classique, des lois réglant les relations de production n’avaient pas été jugées nécessaires. D’ailleurs, les décisions ou les directives du PCC l’emportaient généralement sur les lois codifiées. Mettant en exergue la réforme du système légal, l’amendement constitutionnel à la Cinquième session plénière du Congrès national populaire d’avril, 1982 a instauré le nouveau principe de la suprématie de la loi. Le PCC l’a confirmé (dans ses règlements modifiés en septembre de la même année) lorsqu’il a déclaré se soumettre à la constitution et aux autres lois.
Néanmoins, cette réforme du PCC s’est vue limitée par le principe de la “Grande centralisation et de la petite libéralisation” que nous avons évoqué plus haut. Le PCC maintient le monopole des pouvoirs clés, indispensables à la sauvegarde de son autorité. La vitesse du changement politique chinois aura été considérablement freinée par cette politique partiellement réformatrice.
Élargissement de la deuxième sphère et contrôle social
La réforme et l’ouverture en Chine peuvent se définir comme une ouverture de la “première société” vers la “deuxième société”, mais sous un étroit contrôle de l’État, ce dernier jouant sur la distribution des ressources importantes, la prévention de toute “pollution spirituelle” et le fait de contrer l’accroissement des forces sociales, à commencer par certains réseaux.
Au cœur du contrôle social exercé par le PCC, on trouve le dogme de la propriété du peuple entier qui prédomine sur toute autre forme de propriété. Les entreprises d’État étaient jusqu’ici les piliers du socialisme chinois. En 1994, quoique leur nombre représentât seulement 26,8% des entreprises, du pays, elles ont produit 48% du revenu national total, usé 60% du capital total, et employé 42% de la main d’œuvre nationale. [5] La masse salariale du secteur étatique prédomine nettement : en 1995, elle représentait 76,9%, contre 15,1% pour celui de la propriété dite collective et 8,0% pour le secteur privé. Même si le nombre de produits programmé par la planification centrale a diminué radicalement de 256 en 1980 à 72 en 1990, les ressources importantes demeurent sous le contrôle de l’État. Cette situation permet au PCC d’exercer une grande influence sur les décisions stratégiques concernant l’économie nationale, notamment en termes macroéconomiques.
Mais il est aussi important de constater que le PCC s’est lancé en même temps pour une opération idéologique en affirmant que “la culture socialiste possède des caractéristiques chinoises”. Cette culture socialiste comprendrait la superstructure entière qui chapeaute l’infrastructure économique. Le but étant de prévenir toute “pollutions spirituelles” liée à la “deuxième conscience sociale”.
Dans ce contexte, la Quatrième session plénière du Onzième Comité central du PCC en septembre, 1979 a instauré le mouvement des “cinq attentions” (aux manières civilisées, à la courtoisie, à l’hygiène, à l’ordre public, et à l’éthique) et des “quatre beautés” (de mentalité, de langage, de conduite, et d’environnement). Plus tard, le PCC devait prôner le mouvement supplémentaire des “trois amours ardents” (pour la patrie, le socialisme et le PCC). Le mouvement de “cinq attentions et des quatre beautés” est devenu l’idéologie suprême du PCC en matière de construction de “la culture socialiste empreinte des caractéristiques chinoises”. La “décision sur les directives pour la construction de la culture socialiste empreinte des caractéristiques chinoises” de la Sixième session plénière du Douzième Comité central en septembre, 1986 constituait la synthèse de la ligne du PCC. Elle stipulait que la construction de la culture socialiste empreinte des caractéristiques chinoises est une question de vie ou de mort pour le socialisme chinois. Deux pans furent distingués : le développement idéologique et moral, et le développement éducatif et scientifique. Pourtant, tous les deux se doivent d’être basés sur le marxisme et le maoïsme. Ces initiatives idéologiques ont été prises afin de freiner la montée de la “deuxième conscience sociale”. L’on voit bien ici en quoi la Chine se distingue des sociétés communistes est-européennes sur le déclin, lesquelles n’ont pas connu cette évolution qui vise à peser sur les consciences.
Dans ce processus de manipulation idéologique, le PCC a également changé d’attitude vis-à-vis du confucianisme. Ses dirigeants ont finalement estimé qu’il pouvait jouer un certain rôle sur le plan de l’articulation entre le développement économique et leur domination de nature autoritaire.
Lors de la cérémonie de clôture de la Cinquième session plénière du Quinzième Comité central du PCC en octobre, 1995, partant du principe que la moralité détermine les contours, la stabilité, les bonnes relations et le développement honnête d’une société, Jiang Zemin a déclaré que les valeurs confucianistes de loyauté, piété filiale, fidélité, bienveillance, courtoisie et intelligence étaient dans l’esprit national de la Chine : il s’agissait d’éléments essentiels pour unir le peuple chinois et pour maintenir son développement historique [6]. On voit donc que pour le PCC, il importait d’instrumentaliser cette philosophie servant ses desseins.
L’introduction du confucianisme dans cette société communiste asiatique peut être comparée à la renaissance de la société civile dans les sociétés communistes est-européennes sur le déclin, dans la mesure où ces deux éléments sociaux avaient été bannis par la révolution. Néanmoins l’introduction du confucianisme peut contribuer à renforcer l’autorité et la domination du parti communiste dans une certaine mesure, alors que la renaissance de la société civile tendrait plutôt à l’affaiblir.
Le PCC s’est donné pour objectif d’accroître le nombre et l’importance des organisations sociales mais dans le cadre d’un processus de réforme et d’ouverture qui demeure étroitement sous son contrôle. La plus grande organisation sociale, la Fédération nationale des syndicats de Chine et ses trois organismes affiliés, les syndicats, les Fédérations des jeunesses communistes de Chine et la Fédération des femmes de la République populaire de Chine, demeurent ainsi sous la coupe du Comité central du PCC.
En dépit de la fermeté du PCC en matière de contrôle social direct, l’expansion de l’économie de marché et ses phénomènes sociaux concomitants, tels que la différentiation sociale et la spécialisation, ont rendu ce contrôle inefficace. En conséquence, le parti a dû changer de méthodes et s’orienter vers un rapport plus indirect en termes d’intégration sociale. Prenant acte du caractère inévitable d’une telle évolution, le PCC a particulièrement mis l’accent sur l’ingénierie sociale dans la première phase de la réforme et de l’ouverture, réorganisant les organisations concernées, dont la Fédération nationale des syndicats.
Il s’agissait en l’occurrence de sauvegarder les intérêts de ceux qui risquaient d’être les plus affectés par les réformes : les travailleurs de l’industrie. En octobre, 1978, le Neuvième Congrès national de la Fédération nationale des syndicats de Chine s’est tenu pour la première fois depuis vingt et un ans. La nouvelle plate-forme adoptée lors du Dixième Congrès national en 1983 a inclus un article sur l’indépendance de la Fédération. C’était nécessaire pour encourager les travailleurs à adopter une attitude positive à l’égard de leur travail et pour contrer les effets négatifs liés à l’autonomie accrue des entreprises en matière de gestion. Cependant, la réorganisation et l’autonomie subséquente de la Fédération n’ont nullement été synonymes d’autonomie politique. Quoique les articles 42 et 43 de la constitution amendée en 1982 stipulent la protection des droits et des intérêts des travailleurs, le droit de grève a été effacé de l’article 35 (même si en pratique, il n’est pas totalement nié). Les grèves semblent tolérées lorsqu’elles sont liées à des problèmes non politiques, ne cherchent pas à mobiliser l’ensemble de la nation ou des secteurs industriels.
Quand les incidents de Place Tienanmen ont éclaté, la Fédération nationale des syndicats a soutenu les manifestants et quelques membres radicaux ont essayé de tirer profit des remous pour affirmer l’indépendance de la Fédération. Cependant, lorsque le PCC a qualifié les émeutes d’antirévolutionnaires, il s’en est durement pris à la Fédération. Dans la plate-forme modifiée en 1992, la Fédération s’est vue privée de tout rôle politique et, il lui a été intimé de s’en tenir au bien-être général des travailleurs. Un autre exemple significatif du changement du contrôle social du PCC fut la fondation de l’Association des consommateurs chinois le 26 décembre 1984. De même que la production commençait à prendre une certaine indépendance par rapport à l’économie planifiée, l’avènement du consommateur était synonyme d’introduction de l’économie de marché. Cependant, l’Association n’était pas une organisation civile véritablement autonome mais un instrument de plus du PCC pour contrôler indirectement la société.
Le changement politique
Quand le PCC s’est lancé dans une politique de réforme et d’ouverture en 1978, elle a coïncidé avec le développement des mouvements démocratiques puissants. Ces mouvements ont provoqué une sérieuse agitation et défié l’autorité du Parti communiste. Le PCC a commencé à les réprimer dès 1979. À cette époque, la démocratie était la question la plus discutée parmi les intellectuels. Les positions de Wu Jialin, Zhang Xianyang, Wang Guixiu etc. en faveur de la démocratie bourgeoise n’étaient pas acceptables par le PCC [7]. Lors de la réunion “opérationnelle théorique”, appelée par le Comité central en mars, 1979, Deng Xioping a emphatiquement affirmé que le pays devrait vivement s’attacher aux quatre principes de base pour consolider le socialisme chinois, qui sont “la ligne de conduite socialiste”, “la dictature prolétaire”, “la conduite du PCC” et “le marxisme-léninisme et le maoïsme”.
Dès ce moment, les éditoriaux de Renminribao ont argué à plusieurs reprises du fait que la “démocratie sans direction du Parti communiste ne saurait plus être socialiste. Il ne s’agirait que d’une démocratie ou d’un anarchisme bourgeois.” [8] Lors de la “Réunion opérationnelle” du Comité central en décembre, 1980, Deng Xioping a d’ailleurs défini la direction du Parti comme “essence” des quatre principes de base. Dans son rapport de décembre 1986, sous le titre “nous nous opposons résolument au libéralisme bourgeois”, il a affirmé : “quoique nous préconisions la démocratie, nous ne pouvons pas admettre la démocratie bourgeoise ni la séparation des pouvoirs” [9]. Il a même ajouté que : “les moyens de la dictature doivent non seulement être évoqués mais également utilisés” [10]. Malgré la position ferme du Parti à l’égard de la démocratie bourgeoise, la non-correspondance entre le système politique et le système économique ne pouvait qu’exacerber une tension latente. Les événements de la place Tienanmen, à la différence des mouvements démocratiques précédents, ont été déclenchés par des intellectuels réformistes à l’intérieur comme à l’extérieur du Parti et avec le soutien des citadins. Vu la situation du pays, l’affrontement était inévitable.
Après ces incidents, la réforme politique a porté sur l’optimisation de l’efficacité fonctionnelle du Parti et du Gouvernement. Certes, on était loin de la libéralisation ou de l’établissement d’un système politique concurrentiel visant à assurer la participation politique du peuple. Les efforts du PCC pour sauvegarder son autorité ont en conséquence produit un non-décalage entre la superstructure politique et l’économie de marché en voie d’extension, portant en germes des conflits politiques à venir. Quoique les événements de la Place Tienanmen n’aient apporté aucun changement politique substantiel, l’observation attentive de l’évolution de la Chine permet cependant de noter quelques avancées. La “société civile” n’a pas cessé de se développer, jouant le rôle d’un moteur pour les réformes. Ce nouveau phénomène a été au centre de la discussion des analystes depuis 1989. H. B. Chamberlain a mis en avant le fait qu’une société civile au sens occidental du terme était apparue en Chine, à l’instar des systèmes communistes Esteuropéens [11]. G. White, lui, a refusé cette lecture occidentalo-centriste. Son analyse reconnaît une certaine évolution en ce sens, mais somme toute limitée. Il serait, selon lui, discutable de voir dans les incidents de la place Tienanmen le moment clé de la naissance d’une société civile au sens occidental du terme, car il s’est moins agi d’une volonté d’instauration d’un nouveau système que d’une forme d’opposition passive au contrôle excessif du Parti [12]. Néanmoins, nous ne saurions négliger la croissance de l’autonomie civile basée sur une économie de marché en voie d’extension, qui n’avait jamais été vue dans un mouvement anti-gouvernemental par le passé.
Malgré leurs différences de perspectives, les analystes conviennent que le secteur privé s’est dressé contre le secteur officiel au sein de la société. Même le chercheur chinois, He Jianzhang, qui défend une perspective en termes de pluralisme social consécutif à la réforme et à l’ouverture, souligne l’apparition d’une classe moyenne [13]. Les incidents de la Place Tienanmen auront démontré la faiblesse de la représentativité du Parti auprès du peuple. L’homogénéité du peuple a été sévèrement endommagée par la politique de réforme. De même, l’intérêt général de la classe prolétaire ne pouvait pas être sauvegardé dans la mesure où la stratification sociale avait entraîné la montée de disparités au sein des secteurs et de régions industriels. La réforme politique limitée n’a pas pu assurer la participation politique populaire. Le renforcement du Congrès national du peuple pour conduire et contrôler l’exécution des politiques gouvernementales après 1982, n’aura finalement pas changé grand chose car qu’il ne s’agissait pas d’une organisation représentative réellement importante pour le peuple, la majorité de ses délégués étant membres du PCC.
D’une manière générale, la coupure entre la superstructure politique et la base économique s’est approfondie avec les effets de la différentiation sociale. Afin de maîtriser cette situation, le PCC aura recouru à des mesures institutionnelles visant à créer des instances destinées à représenter divers intérêts du secteur économique. Mais les évolutions contemporaines devaient rendre ce genre d’initiatives de moins en moins opératoires. Reste que le développement insuffisant des réseaux sociaux susceptibles d’imposer des réformes et une mobilisation véritable permet au PCC de sauvegarder son autorité et son contrôle social, empêchant de ce fait tout changement politique radical pour l’instant.
Contrôle social et changement politique en Allemagne de l’Est
Tous deux résultat d’une division d’un État anciennement uni, l’Allemagne de l’Est et la Corée du Nord connaissent des situations très différentes dans de nombreux domaines, comme le développement de la société civile et des mouvements sociaux, la portée et l’intensité du contrôle social par l’État, la capacité de gestion au sommet et l’efficacité des mouvements alternatifs, etc. En ce sens, Anne-Katrein Becker a précisé dix différences entre ces deux pays il y a quelques années. [14] Pourtant le changement politique radical qu’à connu l’Allemagne de l’Est peut nous éclairer sur les modalités d’un changement politique éventuel en Corée du Nord. Des données socio-éco-nomiques, le mode de contrôle de l’État et la situation politique interne et externe de l’Allemagne de l’Est pourraient notamment éclairer les conditions d’un changement politique en Corée du Nord.
La “première société” fragile et la présence de la deuxième sphère sociale
Même si le SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne) a réussi à édifier un régime communiste en Allemagne de l’Est sous le patronage de l’Union soviétique, il n’est jamais parvenu à obtenir un consentement populaire suffisant pour lui permettre de contrôler entièrement la société. On en prendra pour preuve le soutien limité témoigné au SED lors de diverses élections dès le lendemain de la guerre ou encore les révoltes de Berlin-Est du 16 juin 1953. Ceci distingue assez nettement le cas Est-allemand de ceux de la Chine ou de la Corée du Nord en termes de consolidation d’une “première société officielle”.
À la fin des années 1950 et au début des années 1960, la société estallemande a montré sa fragilité sur deux points : celui de l’inachèvement des nationalisations et celui de la vulnérabilité de l’économie planifiée. En conséquence, il y avait de quoi s’interroger sur la théorie de la valeur, le rôle du marché, le degré de centralisation et de planification de l’économie nationale par rapport au modèle soviétique [15].
Malgré la tentative du SED de proclamer achevée “l’ère de mise en place” du socialisme lors de sa troisième session plénière en mars 1956, les intellectuels et même quelques cadres du Parti ont plaidé pour davantage d’autocritique, la remise en cause du centralisme, la liberté en matière de débat scientifique et de fixation des objectifs réalisables s’agissant de la politique économique. Bien que Walter Ulbricht ait pu éliminer ces opposants en tirant prétexte des révoltes hongroise ou polonaise, le pluralisme social manifesté lors des débats aura largement dépassé celui de la campagne dite des “cent écoles” ( baihuazhengming) et celle dite des “cent fleurs” ( baihuaqifang) en Chine [16] ou encore “l’Incident des factionnalistes d’août” de 1956 en Co-rée du Nord [17].
À la suite de la sixième session plénière du SED (janvier 1963) et de pourparlers économiques entre le Comité central du Parti et le Cabinet, il a été décidé de prendre une première mesure pour réaliser le “Nouveau Système économique (NÖS)”. La réforme de la gestion économique, tranchant nettement avec le système précédent, a remplacé la planification détaillée (qui précisait les types et les quantités de produits) par un mode de gestion indirect prenant en compte les salaires, les prix, le crédit, les taux d’intérêt, etc. [18]
Le SED s’est ensuite lancé dans une deuxième étape à l’occasion de la onzième session du Comité central (décembre 1965). Il s’agissait du “Système économique socialiste (ÖSS)”. Tirant le bilan de la précédente réforme, le SED en est arrivé à la conclusion qu’il n’était pas parvenu au développement harmonieux du système de contrôle économique. De plus, l’économie nationale réformée s’appuyait encore considérablement sur les décisions centrales en matière d’investissement. Ceci est devenu le sujet le plus important de la politique économique du pays. Ce mécanisme de contrôle peut être comparé à celui des Chinois au début de la réforme ditde : “Grande centralisation et petite libéralisation”, et au maintien du contrôle étatique sur les ressources essentielles du pays. Il rappelle la régulation économique chinoise, par exemple la politique dite de “rajustement et rétablissement ( zhilizhengdun)” pour palier au désordre politico-économique tout en instaurant un équilibre entre conservateurs et réformistes. Pourtant, le système chinois aura évolué de façon plus constante dans le cadre de sa politique de réforme et d’ouverture, tandis que les oscillations est-allemandes en matière de contrôle économique portaient atteinte à la légitimité de la “première société”.
La présence des Églises évangéliques, l’ouverture à l’égard des médias ouest-allemands, le développement des échanges de personnes et de biens entre les deux Allemagnes, qui allaient atteindre un niveau relativement élevé ( 8-16% d’importation et d’exportation de la RDA) [19], ont favorisé l’existence d’une seconde sphère sociale en Allemagne de l’Est. Ces facteurs ont permis le développement de mouvements sociaux. De plus, les contradictions entre le contrôle et l’ouverture ont exacerbé des logiques de résistance. Lors de la huitième session plénière, le SED a imposé aux artistes la “recherche créatrice de nouveaux modes”, tandis que leur loyauté au Parti se voyait exigée. Dans cette situation, la privation des droits civils de Wolf Bierman (le 16 novembre 1976) a entraîné une vaste résistance au sein des intellectuels et du monde artistique pour la toute première fois [20].
Durant les années 1970, le SED a poursuivi, dans une certaine mesure, sa politique de rapprochement entre l’État et l’Église évangélique. Malgré des désaccords, leur rapprochement a été rendu possible grâce à la rencontre entre Erich Honecker, Président du Conseil d’État, et l’Évêque Albrecht Schönherr, Président de la Fédération des Églises évangéliques, le 6 mars, 1978. L’autonomie de l’Église a été garantie en tant qu’“Église dans le socialisme”. Dès les années 1970, elle est devenue un relais social des mouvements pour la paix, la défense de l’environnement, les droits de l’Homme en raison de sa mission évangélique, et du fait qu’elle était la seule organisation suffisamment importante, fortunée et indépendante.
Le contrôle social
Les Allemands de l’Est étaient tenus de s’engager dans les organisations de masses. De même, ils étaient placés non seulement sous le contrôle général des appareils idéologiques pour la propagande, mais encore sous celui de puissants réseaux bureaucratiques. Pourtant, l’opposition face à la toute-puissance du SED ne s’est jamais démentie.
Pour les missions de surveillance, le SED pouvait faire appel à une puissante organisation : la Stasi (ministère de la Sécurité d’État), disposant de relais aux niveaux national, régional ( Bezirk) et communal ( Kreis), dont les délégués travaillaient en étroite relation avec les organisations décentralisées du SED. La Stasi chapeautait de nombreux organismes de contrôle, avec tous pouvoirs de police et de justice. Pourtant, le contrôle de la Stasi n’était pas aussi efficace que son envergure gigantesque ( 85.000 à 110.000 employés; 100.000 à 500.000 indicateurs) pourrait le laisser croire [21]. À cause des excès de son réseau officieux, il n’ajamais bénéficié du consensus du peuple est-allemand dans son ensemble. D’ailleurs, ce dernier devait de plus en plus se tourner vers un mode de vie et une culture à l’occidentale au fur et à mesure que la situation économique se dégradait [22]. Dans ce contexte la population tout entière en venait à être suspectée au nom de la sécurité, de la lutte contre la déstabilisation et la montée des “ennemis” du système.
Sans la Stasi en Allemagne de l’Est, l’État ne pouvait que s’effondrer. Pourtant les efforts de cette dernière auront souvent été contrariés et elle est apparue comme le symbole de l’irrationalité ambiante au sein des sphères dirigeantes. Vouloir absolument tout contrôler dans l’ensemble des secteurs sociaux était une tâche impossible à accomplir et devenait, de ce fait, dysfonctionnel. Les interventions excessives de la Stasi pour imposer un modèle standardisé de se comporter dans une société qui avait déjà des tendances pluralistes (selon une logique de deuxième sphère sociale), auront sapé toute cohésion dans le système et, en conséquence, accéléré la chute du régime dictatorial en Allemagne de l’Est.
Un changement politique radical
Bien que l’appareil de contrôle étatique ait été hypertrophié en Allemagne de l’Est, les mouvements socio-politiques créés par l’État pour obtenir le consentement du peuple n’auront jamais été comparables aux “mouvements des cinq attentions et des quatre beautés ( wujiangsimei)” ou à celui, supplémentaire, de “trois amours ardentes ( sanreai)” en Chine.
Le développement de la police secrète et la traque des criminels politiques avaient été interrompus depuis les années 1960. Le SED aura manqué autant d’efficacité politique que de légitimité. Lorsque le peuple a saisi que la direction du SED ne voulait s’engager sur la voie de la politique réformatrice de M. Gorbatchev, la crise de légitimité du SED a atteint des sommets. Refus d’évoluer et répression de toute critique publique ont mis le peuple hors-jeu sur le plan politique.
D’autre part, à la fin de la deuxième moitié des années 1970, la résistance s’était organisée, notamment au sein des églises évangéliques à l’avantgarde des mouvements sociaux et des organisations pacifistes, écologiques, tiers-mondistes et en faveur des droits de l’Homme. Tant que la résistance civile restait marginale, le SED pouvait masquer son illégitimité. Mais à la fin des années 1980, le symptôme de la crise du régime émergeait dans l’ensemble du secteur socio-économique.
À la suite de l’élection locale du 7 mai 1989, les supporters des mouvements sociaux ont prouvé qu’il y avait eu fraude électorale et s’y sont opposés. Le SED s’en est débarrassé en recourant comme à l’accoutumée à l’arrestation des 120 leaders des mouvements pour les droits civiques qui avaient tenté de présenter une requête en annulation devant le Conseil d’État en juin de la même année. Ceci a eu pour mérite de mettre en cause la validité du mode de scrutin.
Par ailleurs, la dégradation de la situation politico-économique a poussé à une vague d’exodes de plus en plus massive, notamment lors de l’ouverture de la frontière hongroise vers l’Occident le 10 septembre. Les anciens dissidents comme les innombrables convertis de dernière heure ont exacerbé la situation de crise en multipliant les manifestations de rues. Celle du lundi 11 septembre 1989 à Leipzig fut un catalyseur. Même si la manifestation était pacifique, la condamnation somme toute fort “légère” des manifestants (détention temporaire pour 11 personnes et amende pour quelque 100 autres), en comparaison avec les habitudes chinoises et nord-coréennes, aura joué dans le sens d’une accélération du mouvement.
Pour rassembler la résistance, les églises évangéliques et les médias auront joué un rôle décisif. Nombre de pasteurs se sont engagés dans les formations politiques et autres mouvements nouvellement mis en place en offrant le soutien de plus de cinq cents organisations religieuses de base. Les médias, quant à eux, étaient favorables aux manifestants. Grâce à ces deux éléments clés, les manifestations dites ”du lundi” à Leipzig se sont étendues à tout le pays, à la différence des incidents de la Place Tienanmen.
Il ne faut pas négliger de tenir également compte de la conjoncture singulière liée à la situation interne et externe de l’Allemagne de l’Est. Des mesures inefficaces pour répondre à l’exode populaire vers l’Allemagne de l’Ouest, une série d’erreurs commises par Egon Krenz et Günter Schabowski, porte-parole du SED, au sujet de la liberté de voyager à l’étranger au soir du 9 novembre, 1989, les interventions actives de chancelier Helmut Kohl se seront additionnés à la coopération des pays communistes déjà réformés (par exemple l’ouverture de la frontière hongroise, l’aide de l’Union soviétique) [23].
L’isolement de la classe dirigeante, ses velléités et ses contradictions en matière de réforme du régime auront joué un rôle décisif dans le changement politique. À la veille du quarantième anniversaire de la RDA, les organisations culturelles, les associations d’artistes, de même que les “Partis de bloc (LDPD et CDU)” ont lancé les critiques [24]. Ils ont réclamé l’État de droit, la liberté d’expression, un vrai et large débat social sur les réformes nécessaires, la fin du monopole du pouvoir par le SED et l’élimination du contrôle de la Stasi sur la société entière [25]. Par ailleurs, la direction du SED s’est scindée (une partie de la direction régionale de Dresde et Leipzig voulant discuter avec les délégués de l’opposition), ce qui devait entraîner sa chute rapide.
Par comparaison avec les cas chinois et nord-coréen, une des particularités importantes du changement politique en Allemagne de l’Est se trouve liée à la politique extérieure du SED à l’égard de l’Union soviétique. Compte tenu des relations étroites entretenues avec l’Union soviétique (telles qu’exprimées dans la constitution amendée du 7 octobre 1974), l’impact de la réforme soviétique fur beaucoup plus fort en Allemagne de l’Est que dans les deux pays asiatiques.
 
Les caractéristiques de la société nord-coréenne et la question de la deuxième sphère sociale
 
 
Les caractéristiques de la société nord-coréenne
Toute société comporte des défavorisés et des opposants politiques. Cependant, ils ont pris une proportion considérable au sein de la société nord-coréenne compte tenu de la décomposition du pays et des graves pénuries de vivres ayant entraîné la dispersion des cellules familiales, l’abandon d’enfants et la marginalisation des intellectuels et de la classe moyenne. [26] En raison de la crise du logement, les activités productives se sont arrêtées et les institutions éducatives ont été paralysées. Le peuple nord-coréen ne pourrait se sortir de la situation actuelle sans l’aide étrangère.
Recourant à un appareil bureaucratique démesuré, les dirigeants nord-coréens exercent un contrôle des plus sévères pour tout ce qui touche à la sécurité nationale et à la sûreté publique. En revanche, ils ont perdu toute capacité de contrôle en matière d’approvisionnement du peuple. Afin de revitaliser les activités productives, les autorités ont relancé au mois de mars, 1999 le mouvement de Chollima des années cinquante et soixante. En même temps, elles ont restreint l’accès aux marchés agricoles ( Jangmadang) aux seules femmes âgées de cinquante cinq ans et plus afin d’obliger tous les autres à retourner à leur lieu de travail.
En dépit de ces mesures, la restauration de l’économie s’est avérée difficile, la base de production étant sérieusement touchée. Le mécontentement croissant du peuple s’est traduit par des agitations de plus en plus fréquentes, sans aller cependant jusqu’à la mise en place d’une résistance organisée. C’est pourquoi on ne peut s’empêcher de se demander comment et pourquoi le régime politique nord-coréen a-t-il pu se maintenir en place et quand le fossé grandissant entre un régime politique répressif et une société de plus en plus turbulente pourra mener au changement politique ?
Les cas chinois et est-allemand peuvent aider à nous fournir des réponses. Le changement politique est possible quand la montée des forces sociales et le développement de réseaux viennent remettre en cause la pérennité du régime politique et l’efficacité de ses mécanismes de contrôle. Ayant manqué d’une autonomie suffisante, la Fédération nationale des syndicats chinois ne pouvait véritablement contribuer au changement politique lors des événements de la place Tienanmen, alors que les églises évangéliques est-allemandes, fortes de leurs organisations de base, de même que d’autres organisations civiles, telles que les Neues Forum, Demokratie Jetzt purent constituer un réseau civil de résistance.
Dans le second cas, la “société civile” aura pu se développer parallèlement à la relative ouverture du système en quête de réformes. Selon Miklos Haraszti, la société civile a émergé en Europe de l’Est à l’ère post-totalitaire lorsque le contrôle idéologique et la répression étatique ont été réduits dans une certaine mesure. Il a ainsi analysé le processus de développement des sociétés civiles est-européennes en trois étapes : post-stalinienne, post-totalitaire, et post-communiste [27]. Selon ce schéma, la société chinoise en serait à la deuxième étape. Quant à la société nord-coréenne, elle n’aurait même pas entamé la première. Toutefois, des commentaires récents de Kim Jung-Il, et particulièrement la critique de l’action de son père, Kim Il-Sung, s’agissant de la question de l’unification de la péninsule, ou encore son geste amical envers la Corée du Sud et les États-Unis, nous laissent à penser que la société nord-coréenne va peut-être commencer à s’engager sur le chemin de la première étape.
La montée de la deuxième sphère sociale
Bien qu’il soit tout à fait prématuré de parler d’une “société civile” nord-coréenne, ce pays a toujours connu une deuxième sphère sociale. Bien évidemment, celle-ci ne pouvait guère se développer compte tenu du caractère totalitaire du système en question. Néanmoins, certains facteurs de seconde sphère sociale et responsables sont à l’état latent au sein de la société en question. Selon les témoignages des réfugiés nord-coréens, les habitants se montrent apparemment dociles à l’égard du “système dirigiste” de l’État, et ils suivent les principes de la communauté socialiste établis par l’idéologie dite de Juche, prônant le collectivisme basé sur la “première conscience sociale”. Cependant, d’un autre côté, ils font parfois preuve d’un relatif individualisme, de népotisme et de comportements “petits-bourgeois”.
De plus, ceux qui sont chargés d’encadrer les travailleurs témoignent d’un certain laxisme à l’égard du peuple s’agissant de la “seconde sphère sociale.” Bien que les voyages personnels soient strictement réglementés, on se déplace en pratique sans restriction véritable pour obtenir de la nourriture et les punitions se révèlent légères en cas de vol pour assurer le quotidien. On pourrait établir un parallèle ici avec la politique chinoise sur la question du Mingongchao (la pléthore de migrants urbains en quête de travail). Ajoutons que la reprise des relations entre les deux Corées devrait permettre le développement de cette seconde sphère sociale entraînant à terme l’avènement d’une deuxième économie, d’une deuxième conscience sociale et d’une deuxième culture.
Quoique les autorités nord-coréennes contrôlent toujours les éléments dissidents par la coercition physique et une politique de fermeture du pays, elles s’avèrent de plus en plus restreintes en matière de choix politiques vu l’extrême fragilité de la société en général. Si elles ne sont pas capables de surmonter les crises actuelles par des réformes, on atteindra alors vraisemblablement un stade critique entre 2001 et 2008 [28]. Les dirigeants pourraient se décider à prendre véritablement en compte la “deuxième société”, à l’instar de la Chine, en la considérant comme une sorte de ceinture de sécurité pour la “première société”, ou comme un secteur d’avenir dans le cadre d’une évolution du socialisme démocratique. Les expériences chinoises et est-allemandes nous prouvent que des remous politiques ou un changement politique plus radical peuvent être provoqués par un contrôle excessif comme par un contrôle inefficace face à la croissance de l’autonomie civile ou la montée d’une société civile. En comparaison du cas chinois, le mécanisme du contrôle nord-coréen est beaucoup plus fort et ses dirigeants pourraient tenter d’instaurer un équilibre entre développement de l’autonomie civile et maintien d’un système de contrôle omniprésent. Si l’actuel fossé entre un régime politique pur et dur et une société revendicatrice n’est pas comblé, le régime nord-coréen pourrait bien ne pas survivre à cette situation.
 
Politique de classe et Nomenklatura en Corée du Nord
 
 
Le sens actuel des “trois couches et cinquante et un catégories sociales”
Depuis 1958, les autorités nord-coréennes poursuivent des politiques de “domination monolithique des relations de production socialistes”, et de “prolétarisation socialiste de l’ensemble de la population” qui reposent sur les slogans tels que : “collectivisons le secteur agricole” et “collaborons dans les secteurs commercialo-industriels”. Dans ces perspectives, elles ont procédé à un recensement complet de la population entre 1964 et 1969. En février 1971, elles ont instauré un classement en trois couches et cinquante et une catégories sociales.
Leur politique de classe s’est concentrée sur les couches “ébranlées” et “hostiles” via une politique d’éducation idéologique. Ces deux couches sociales se sont vues imposer des contraintes en matière de région de résidence et privées de diverses ressources importantes. La “couche hostile” peut être comparée aux “huit catégories de vicieux” de l’ère de la Révolution culturelle en Chine, ou rapprochée des mesures de “Contrôle personnel opérationnel ( Operative Personenkontrolle)” de la Stasi en Allemagne de l’Est.
La politique de classe nord-coréenne a revêtu deux aspects opposés dans les années 1970. Les autorités ont lancé d’une part une politique d’apaisement visant à l’élimination des différences de niveau de vie entre régions urbaines et rurales et entre les trois classes (cela par le biais des “trois révolutions technologiques”). Elles ont mené d’autre part une politique de répression visant à la transformation des travailleurs, paysans et autres employés de bureau en prolétariat révolutionnaire (par le biais du mouvement agençant les trois Révolutions – idéologique, technologique et culturelle – et la dictature absolue pour contrer les éléments anti-révolutionnaires).

Tableau 1
Le classement de la population nord-coréenne
IMGIMGTableau 1 : Le classement de la popu...IMGIMF
Tableau 1 : Le classement de la population nord-coréenne 3 couches et 51 catégories sociales Couches sociales Classement en 1971 Classement dans les années 1980 Couche essentielle 870.000 familles 5.980.000 personnes (Les sympathisants ( 3.915.000 personnes) ( 28%) – le noyau dur) Couche ébranlée 700.000 familles 9.620.000 personnes (dans le doute) ( 3.510.000 personnes) ( 45%) Couche hostile 1.730.000 familles 5.770.000 personnes ( 7.935.000 personnes) ( 27%)

Grâce à cette politique de classe, les inégalités sociales du passé auraient du être réduites à néant. Pourtant, de nouvelles allaient être instaurées. Une hiérarchie de classes inédite a été instituée dans la vie socio-économique et culturelle du peuple, qui tenait compte des activités politiques et des appartenances sociales antérieures.
Une telle politique n’est pas sans précédent et l’on peut songer ici à la politique est-allemande envers les ex-Nazis ou bourgeois, ou encore à la politique chinoise vis-à-vis des membres du Guomindang et des propriétaires fonciers. Néanmoins la politique de classe nord-coréenne concerne la société toute entière, et les discriminations, les inspections et les contrôles font partie intégrante du système.
La classification des trois couches et cinquante et une catégories n’est plus valable aujourd’hui parce qu’elle a été instaurée sur la base du recensement effectué dans les années 1960 et aussi parce que ses critères principaux renvoyaient encore à la domination japonaise et à la guerre de Corée. Les personnes composant à l’origine ces couches et ces catégories sont maintenant décédées ou ne travaillent plus. Cependant, ce système de classement s’est en quelque sorte institutionnalisé, générant une nouvelle structure des inégalités qui continue à produire des effets importants sur la répartition entre classes dans la Corée du Nord d’aujourd’hui. Selon une source relativement récente, la population nord-coréenne demeure répartie entre une couche de sympathisants de 5.980.000 personnes ( 28%), une couche intermédiaire “ébranlée” de 9.620.000 personnes ( 45%) et une couche hostile de 5.770.000 personnes ( 27%) [29].
Malgré cette politique de classe menée depuis plus de quarante ans, la couche favorable au régime ne s’est jamais vraiment développée : passant à peine de 26,1% à 28%. (selon une autre source, elle aurait même diminué, passant à 20-25%). L’existence d’une couche hostile de 5.770.000 personnes ( 27%) signifie que les politiques de classe ont seulement changé la composition des classes mais pas les proportions, ce qui signifie un échec en termes d’intégration sociale. Nonobstant les divers appareils de contrôle mis en place, cette faible intégration ne saurait que constituer un facteur déterminant en cas d’ouverture et confronter les autorités nord-coréennes à une crise de légitimité certaine.
La Nomenklatura nord-coréenne : prise de conscience de la crise et adaptations
En prétendant incarner les valeurs sociales du pays, les dirigeants suprêmes nord-coréens tentent de se légitimer. On retrouve en Corée du Nord un phénomène de Nomenklatura, plus ou moins commun à tous les régimes totalitaires [30]. Si l’on tient compte du précédent est-allemand marqué par l’isolement de la classe politique et à ses effets qui ont accéléré le changement politique, on comprendra que la capacité d’adaptation de la Nomenklatura nord-co-réenne à la situation de crise actuelle constitue une question essentielle pour l’avenir du pays et ses possibilités de mutation.
Divers indices paraissent plaider pour des thèses opposées. D’un côté, beaucoup d’éléments semblent indiquer un éclatement de la Nomenklatura : la fuite de Kang Myung-Do, beau-fils de l’ancien Premier ministre Kang Sung-San et de Lee Han-Young, neveu de la maîtresse de Kim Jung-Il, Sung Hyé-Rim, le scandale du départ de Sung et de sa sœur [31], ou encore celui de Hwang Jang-Yup, théoricien présumé à l’origine de l’idéologie du Juche [32]. Si l’on en croît le témoignage de Kang Myung-Do, Kang Sung-San s’inquiétait fréquemment de la crise du régime nord-coréen. Selon l’étude menée en 1996 par le Centre de recherches pour l’unification nationale de Séoul sur les questions de l’espoir dans l’avenir et sur les attitudes en matière de travail, le noyau dur ( Haeksim gunjung) en était presque arrivé à l’état de découragement des “masses de base” ( Gibon gunjung) et de la couche dite “ébranlée” [33]. Néanmoins, lors de discussions privées avec les participants nord-coréens à l’occasion de conférences internationales ou de réunions bilatérales, des Sud-Coréens ont estimé que l’attachement de la Nomenklatura nord-coréenne à son régime demeurait total.
 
Réseaux sociaux et mécanismes de contrôle en Corée du Nord
 
 
Au cours des trois années postérieures à l’inondation d’août 1995, environ 3 à 3,5 millions sur 22 millions de Nord-Coréens sont morts de faim ou des suites de maladies contractées alors, tandis que plus de 300.000 personnes ont fui le pays. Ceci laisserait à penser que la société nord-coréenne est en voie de décomposition. Cependant, on n’observe toujours aucune résistance un tant soit peu organisée ni aucun symptôme bien net du déclin du régime politique. Ceci pourrait être la conséquence de la persistance du contrôle social tant vertical qu’horizontal exercé par les services de la sécurité nationale ( Gukga anjeon bowibu), ceux de la sûreté ( Sahoe anjeonbu), du Co-mité national de la censure ( Gukga geomyeol wiwonhoe), du “Comité directeur en charge de la législation socialiste” ( Sahoejueui beopmusaenghwal jidowiwonhoe), de l’”Association de voisinage” ( Inminban), etc. Les autorités nord-coréennes se révèlent très efficaces pour maîtriser rapidement une situation en surimposant des mesures de contrôle provisoires aux mécanismes de contrôle permanents. À la suite de l’injonction de Kim Jung-Il visant à “stabiliser l’existence des vagabonds du pays tout entier”, les autorités nord-coréennes ont établi le “Comité exécutif du 27 septembre ( Gu’ïchil sangmu wiwonhoe)” en 1995 et emprisonné les vagabonds. Les résistants et les dissidents sont réduits au silence dans douze camps de concentration [34]. De ce point de vue cruellement répressif, la longévité du régime politique est aisément compréhensible. Il ne s’agit plus de contrôler mais d’emprisonner.
Pour poursuivre notre comparaison avec l’expérience est-allemande avant la “révolution de 1989”, une autre raison fondamentale de la permanence du régime politique nord-coréen réside dans le sous-développement des réseaux sociaux qui seraient susceptibles de permettre une conversion de la dissidence et de la résistance latente en forces sociales pouvant faire efficacement pression sur le régime en place et favoriser le changement politique.
En comparaison avec la Chine et l’Allemagne de l’Est, la caractéristique la plus importante de la société nord-coréenne est la pénétration très profonde des mécanismes de contrôle étatique dans la vie la plus quotidienne des gens ordinaires. S’appuyant sur l’autorité du gouvernement, même les fonctionnaires subalternes exercent leur petit pouvoir pour contrôler le peuple. Si quelqu’un s’avise de provoquer un fonctionnaire du parti pour une raison quelconque ou tient tête à un officier administratif, s’il n’est pas catalogué en tant que “bonne personne” par le responsable de son organisation de rattachement, il risque d’être immédiatement envoyé en camp de rééducation par le travail ( Nodong danryundae), dit aussi “Kotbak” à l’instar de n’importe quel cambrioleur, violeur, prostituée, imposteur, etc. On comprend dès lors l’efficacité de la répression.
Comme dans d’autres sociétés sous-développées faiblement institutionnalisées, la Corée du Nord est dominée par un système de nature néo-patri-moniale. Par exemple, les gardes de la sûreté exploitent les résidants de Sineuiju, la ville frontalière sino-nord-coréenne, en collaboration avec des gangsters et ils partagent à égalité les gains de leurs rapines. À la gare de Sinseongcheon un passager qui avait osé demander si mourir de faim entrait dans les logiques du socialisme a été arrêté par un garde de la sûreté avec tous les autres passagers autour de lui. Ils se virent tous condamnés pour déviationnisme idéologique et envoyés au “Camp de concentration des passagers” ( Yeohaengja jipgyeolso) dans lequel les détenus sont employés comme main d’œuvre pour produire du bois de chauffage. On note énormément d’affaires de corruption et d’abus de position de pouvoir. Ceci ne saurait qu’affaiblir l’autorité du parti qui ne s’exerce plus par l’intermédiaire du contrôle social mais par la coercition et la violence au nom de l’État.
 
Symptômes du changement politique en Corée du Nord
 
 
Depuis la fin des années 1980, les “déviations socio-politiques” ont rapidement augmenté en Corée du Nord. Pouvons-nous donc nous attendre à une émergence de forces génératrices de réformes au sein de la classe dirigeante ou au sein de la société, mettant un terme au totalitarisme ambiant ?
Là encore, des avis contradictoires sont émis. Quelques observateurs expriment leur pessimisme en soulignant que les Nord-Coréens sont devenus les croyants zélés de la “religion de KIM Il-Sung” et qu’ils n’ont besoin d’aucun contrôle spécial, car aucun groupe dissident n’est en mesure d’exister. Cependant, cet argument peut être réfuté car force est de reconnaître que les citoyens ordinaires possèdent une perception tout à fait censée des agissements de KIM Il-Sung et de KIM Jung-Il, qui font souvent l’objet de moqueries, de même que le Parti du Travail de Corée. Les instructions d’une administration supérieure ne parviennent pas à atteindre les niveaux les plus bas de la société. Nous pourrions citer en exemple la grande explosion à la station de Pyeonggang en novembre 1991. Ceci semble démontrer l’existence de groupes dissidents : ainsi, plus de quarante officiers militaires, dont le chef d’état major adjoint An Jong-Ho, ont été exécutés après avoir été accusés de tentative de coup d’État, le 25 avril 1992.
Si les intellectuels chinois et est-allemands ont encouragé l’ouverture vers la “deuxième sphère sociale” en critiquant les contradictions de la “première sphère” officielle, il semblerait qu’il en aille de même en Corée du Nord bien que l’on manque de preuves à cet égard. La critique du régime par les intellectuels a stimulé la jeunesse : celle des politiques économiques de KIM Jung-Il par des étudiants à l’Institut technologique de Kim Chek et la purge ultérieure de leurs dix professeurs en 1990, mais encore l’affaire de la dégradation des portraits de KIM Il-Sung et de son fils, ou le jet des tracts anti-Kims par un étudiant de la faculté de médecine lors de la cérémonie du premier mai de la même année à Wonsan participent à cette réaction.
Selon l’analyse de Zbigniew A. Jordan sur la culture de la jeunesse polonaise, les différences culturelles étaient évidentes entre les jeunes et leurs aînés en 1964. La jeunesse polonaise était semblable aux “angry young men” occidentaux qui se démarquaient dans les années 1960 par leurs comportements vestimentaires, sexuels, leurs goûts pour les longs cheveux, certaines musiques ou encore la littérature “décadente” [35]. Pour cette raison, Z. A. Jordan a expliqué qu’ils ne sauraient jamais trouver leur place dans une société régie par des normes traditionnelles, bourgeoises ni dans l’univers soumis à l’idéologie marxiste. En professant une “idéologie du retrait” et de la “nonconformité”, ils ne pouvaient que rejeter la réalité ambiante. L’analyse de Z. A. Jordan pouvait s’appliquer aussi à d’autres sociétés est-européennes sous domination communiste. Les experts expliquent que cette tendance à l’aliénation de la culture de la jeunesse provient de trois sources principales. Il s’agit d’abord de la tension entre les facteurs traditionnels des valeurs traditionnelles de la famille et celles du communisme qui ont infiltré le domaine de la vie privée. En second lieu, on note les décalages entre individus en termes d’accès à la réussite telle qu’elle est reconnue par la société. La troisième source consiste dans le fossé qu’il y a entre le système de valeur individualiste et le système de valeur communiste [36]. Cette troisième source s’est révélée la plus importante et a accéléré le déboussolement et l’aliénation de la jeunesse. En conséquence, le clivage s’est approfondi entre l’étatisme construit sur la base de la domination du parti au nom du prolétariat et la conscience existentielle d’une jeunesse en quête de liberté personnelle.
Une bonne compréhension de la culture de la jeunesse dans les sociétés est-européennes sous la domination communiste est utile pour juger de la situation de la jeunesse dans la société nord-coréenne d’aujourd’hui et de demain. Les trois sources d’aliénation ci-dessus existent assurément dans la société nord-coréenne et sont en expansion. Les débordements sexuels ( buhwasageon) de la jeunesse sont si fréquents que les autorités ne sont plus en mesure de punir les personnes impliquées. Les jeunes chantent désormais des chansons populaires sud-coréennes ou occidentales, ce qui eût été impensable il y a peu. De nos jours, nombre de jeunes Coréens du Nord tentent de se réfugier au Sud pour des raisons davantage socio-économiques que politico-idéologiques. L’analyse d’Andrzei Korbonski souligne que l’aliénation des intellectuels et de la jeunesse avaient été à la base du front de libéralisation dans les sociétés est-européennes, figées par des politiques sociales exclusives et dogmatiques. Beaucoup de sympathisants potentiels des réformes en Corée du Nord devraient se trouver parmi les étudiants rappelés de l’étranger, les cadres intermédiaires ( 2-3% de la population) qui sont au courant des réalités sud-coréennes grâce à des messages confidentiels ( bitongsin), de même que les employés travaillant dans le tourisme ou les sociétés œuvrant en rapport avec l’étranger.
 
Conclusion
 
 
L’agitation chinoise, tel qu’exprimée par les événements de la place Tienanmen, a résulté du décalage grandissant entre de la superstructure politique et la base économique. En Corée du Nord, en revanche, la contradiction la plus importante est liée à l’articulation entre les mécanismes de contrôle et la société. Cette étude comparative nous permet de faire preuve d’un certain optimisme s’agissant du changement politique en Corée du Nord malgré l’attitude de ses dirigeants. La répression actuelle ne saurait longtemps subsister dans une société parvenue à un tel niveau de décomposition. Ceci constitue peut-être la première raison pour laquelle Kim Jung-Il a témoigné de gestes amicaux envers la Corée du Sud et les pays occidentaux afin de bénéficier de leur aide.
La réforme et l’ouverture de la Corée du Nord renforceraient la deuxième sphère sociale et encourageraient dans une certaine mesure l’autonomie civile. Cependant, les dirigeants nord-coréens pourraient s’efforcer de maintenir un équilibre entre le développement de l’autonomie civile et le maintien des contrôles. Considérant que les dirigeants chinois se sont livrés à une autocritique sévère contre les facettes négatives de la “première société” et pris diverses mesures institutionnelles pour officialiser ou quasi-officialiser la deuxième sphère sociale à l’étape post-totalitaire, les dirigeants nord-co-réens pourraient essayer d’agrandir leur espace institutionnel et transformer leur méthode de contrôle par la coercition physique en intégration sociale. Au sein d’une société communiste classique, l’idéologie se charge des relations sociales. Comme le disait Émile Durkheim, il importe que ces dernières tendent vers l’intégration. L’intégration sociale demeure faible en Chine et en Corée du Nord. Si les dirigeants de ces deux pays ne savent pas faire face à cette situation, ils pourraient bien le payer par une pression accrue à l’encontre du régime et par une désorganisation sociale grandissante.
 
NOTES
 
[1] Cette recherche a été effectuée grâce au soutien financier de la Korea Research Foundation en 1999.
[2] “The “Second Society”: Is there an Alternative Social Model Emerging in Contemporary Hungary ?,” Social Research, vol. 55, nos. 1-2 (Spring/Summer, 1988), pp. 21-22.
[3] HUAHU Zhou et al, (eds.), “Zhonghuarenmingongheguodashijishibenmo (Chronologie de la République populaire de Chine)”, Chengdu, Sichuancishuchubanshe, 1993, pp. 227-228.
[4] Zeng Ren-shen a cité l’effet le plus négatif de la centralisation excessive du pouvoir du PCC comme étant l’uniformité de l’opinion publique mais encore critiqué la situation en tant qu’idéologie totalitaire voyant le matérialisme remplacé par l’idéalisme. REN-SHEN Z., “Shuchingfengjianzhuiyingxiangshiwoguo zhengzhitiizhigaigedezhongyaorenwu (L’élimination de l’influence du féodalisme est une mission importante de la réforme du système politique), Kexueshihuizhui (Socialisme scientifique), 1988, no. 3, pp. 40-45.
[5] SHU ZHAOJI, Zhongguojingjiridiantoushi (Précis d’économie chinoise), 1996, traduit en coréen par JIN JUNGMI, “Junggukgyongjeui yamang (Les ambitions de l’économie chinoise)”, The Economic Daily, Séoul, 1997, p. 140.
[6] ZHONGGONGZHONGYANGTANGXIAO (Académie centrale du PCC), Xuexijiangzemintongzhi zhengquechulishehuizhuixiandaihuazhongderuoganzhongdaguanxi (Étude “Pour traiter adéquatement quelques problèmes importants dans la modernization socialiste” de Jiang Zemin), Beijing, Zhongyangtangxiaochubanshe, 1995, pp. 200-201.
[7] JIALIN Wu, “Guanyushehuizhuiminzhudejigewenti (Sur quelques problèmes de la démocratie socialiste)”, Renminribao, daté du 22 mai, 1979. XIANYANG Z. and GUIXIU W., “Wuchanjiejiminzhuhezichanjiejiminzhu (Démocratie prolétarienne et démocratie bourgeoise)”, Renminribao, daté du 9 juin, 1979.
[8] Par exemple, Renminribao, 8 février 1981.
[9] XIAOPING D., Dengxiaopingwenxuan (Oeuvres Choisies de Deng Xiaoping), Vol. 3, Beijing, Renminchubanshe, 1993, p. 195.
[10] Ibidem, p. 196.
[11] CHAMBERLAIN H. B., “On the Search for Civil Society in China”, Modern China, vol. 19, no. 2, April 1993, pp. 199-200.
[12] WHITE G., “Prospects for Civil Society in China : A Case Study of Xiaosan City”, The Australian Journal of Chinese Affaires, no. 29, January 1993.
[13] HE JIANZHANG, “lunzhongchanjieji” (De la classe moyenne), Shehuixueyenjiu (Études sociologiques), 1990, no. 2, pp. 1-2.
[14] BECKER A-K., traduit en coréen par JAE-GYUNG K., “Dongdokgwa bukhan bigyo – chaïjeomgwa yusajeo m” (Une comparaison entre l’Allemagne de l’Est et la Corée du Nord : leurs différences et ressemblances), Handok-sahoegwahakhoe (Association coréano-allemande des sciences sociales), Handok-sahoegwahak-nonchong (Revue coréano-allemande des sciences sociales), no. 7,1997.
[15] ZIMMERMANN H., “DDR : Geschichte”, in WEIDENFELT W., KORTE K.-R., Handbuch zur deutschen Einheit, Aktualisierte Neuausg, Frankfurt/Main; New York, Campus Verlag, 1996, traduit en coréen par JONG-HUN Y. et al., Dokil tongil baekseo (Livre blanc de l’unification allemande), Séoul, Hangyore sinmunsa, 1998, p. 413.
[16] Face au danger de voir remise en cause l’unité du PCC à la suite des révoltes hongroise et polonaise en octobre 1956, Mao a lancé la “Campagne des Cent Fleurs” et la “Campagne des Cent Écoles” dans le but d’encourager le soutien des non-membres selon l’idée que le parti communiste pouvait se trouver renforcé par les critiques de ces derniers. Pourtant les intellectuels n’ont pas manqué de critiquer la dictature du parti unique. Chang Hsi-jo, ministre de l’éducation, et Chu An-p’ing, éditeur de la quotidienne Kuangming s’en sont pris à la domination communiste en termes du “royaume du Parti.” De même, les jeunes intellectuels ont multiplié les angles d’attaque contre le PCC espérant provoquer sa chute. BYUNG-JOON AHN, Chinese Politics and the Cultural Revolution, Dynamics of Policy Processes, Seattle and London, University of Washington Press, 1976, pp. 19-22.
[17] Stimulé par le XXème Congrès du PCUS, les deux groupes anti-Kim Il-Sung (les communistes coréens venus de Chine, membres de la secte dite “Yenan” et ceux venus d’Union soviétique dits de la secte des “Coréens-russes” ont lancé une attaque contre Kim, visant surtout sa politique économique et le culte de sa personnalité.
[18] ZIMMERMANN H., op. cit., 1996, p. 416.
[19] YOUNG-YOON K.et al., Tong’il dokileu bunyabyol siltae yon’gu (Études sur l’Allemagne unifiée par secteurs), Séoul, The Research Institute for National Unification, mai 1992, p. 100.
[20] ZIMMERMANN H., op. cit., 1996, p. 418.
[21] HENKE K.-D. “Staatssicherheit”, in WEIDENFELT W., KORTE K.-R., op. cit., 1996.
[22] KOCKA J., Vereinigungskrise, Zur Geschichte der Gegenwart, Göttingen, Vandenhoek & Ruprecht, 1995, traduit en coréen par HAK-YI K., Dokileu tongilgwa wigi (Unification allemande et crise), pp. 13-14.
[23] KORGER D., “Einigungsprozeß”, in WEIDENFELT W., KORTE K.-R., op. cit., 1996.
[24] ZIMMERMANN H., op. cit., 1996, p. 422; MENGE M., Ohne uns läuft nichts mehr : die Revolution in der DDR, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1990, traduit en coréen par Choi SANG-AN, Dongdokeu tongil hyokmyong (La révolution pro-réunification en Allemagne de l’Est), Séoul, Ullyumunhwasa, 1990, pp. 291-293.
[25] ZIMMERMANNH., op. cit., 1996, p. 422.
[26] Voir les témoignages des 1.855 réfugiés nord-coréens : “Jo’eun beotdeul” (Les bons amis), Saramdapge salgo sipso (Je veux vivre comme un être-humain), Séoul, Jeongto chulpan, 1999.
[27] HARASZTI M., “The Beginning of Civil Society : The Independent Peace Movement and the Danube Movement in Hungary”, in TISMANEANU V., (ed.), In Search of Civil Society : Independent Peace Movement in the Soviet Bloc, New York, Routledge, 1990, pp. 85-87.
[28] SUNG-CHUl K. et al., Bukhan sahoejueui-cheje-eui wigisujun pyungga mit naeguryeok jeonmang (Une évaluation de la crise du régime socialiste nord-coréen et de ses perspective de survivance), Séoul, The Research Center for the National Unification, décembre, 1996, p. 158.
[29] MINISTRY OF UNIFICATION, Bukhan-gaeyo ’91 (Bilan synthétique de la Corée du Nord 1991), Séoul, 1990, p. 238.
[30] VOSLENSKY M., traduit en anglais par MOSBACHER E., Nomenklatura, The Soviet Ruling Class, Garden City, New York, Doubleday & Company Inc., 1984.
[31] Voir les mémoires de Sung Hyé-Rang (sœur de Sung Hyé-Rim) : HYE-RANG S., Deungnamujip (La maison aux rotins), Séoul, Jisiknara, 2000.
[32] JANG-YUP H., Naneun yeoksa’eu jinri’reul bo’atda, Hwang Jang-Yup hoegorok (J’ai vu la vérité de l’histoire, Mémoires de Hwang Jang-Yup), Séoul, Hanul, 1999.
[33] SUNG-CHULK. K. et al., op. cit., 1996.
[34] Pour des explications plus détaillées voir : HEO MAN-HO, “Human Rights Status and Social Control in the Democratic People’s Republic of Korea”, The Society to Help Returnees to North Korea, Citizens’ Alliance to Help Political Prisoners in North Korea, Life & Human Rights in North Korea, vol. 17, Autumn 2000.
[35] Ahn BYUNG-YOUNG A., Hyondae gonsanjuuiyon’gu, Yogsajog sanghwang, ideology, chejebyondong (Études sur le communisme contemporain, situation historique, idéologie et changement de régime), Séoul, Hangilsa, 1982, p. 169.
[36] Ibidem., pp. 169-170.
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Par exemple, Renminribao, 8 février 1981. Suite de la note...
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