2003
Revue internationale de politique comparée
Fédéralismes africains : l’idée fédérale dans l’afrique des turbulences politico-ethniques
Makita-Kass Kasongo
Cet article est une contribution comparative à l’exploration du substrat fédéral
africain, sur fond d’historicité propre de trajectoires et constructions constitutionnelles visant à la formation de communautés politiques nationales par l’institutionnalisation du partage du pouvoir à la fois comme solution d’accommodation des
différences et expression du vouloir vivre ensemble. Elle tente de cerner un schéma
interprétatif global de l’État multinational, conçu en idéal-type théorique, politique et constitutionnel, de l’édification de nations de volonté en Afrique.
This article offers a comparative contribution to the exploration of the African federal
substratum, against the backdrop of its own historical context of constitutional
trajectories and constructions aimed at the formation of national political
communities. The institutionalisation of power-sharing was used here both as the
solution to accommodate the various differences and as an expression of wanting to
live together. It attempts to draw out an overall structure to offer an understanding
of the multinational State, which was designed as a model theoretical, political and
constitutional ideal for the creation of self-determined nations in Africa.
Este artículo es una contribución comparativa a la exploración del substrato federal
africano, teniendo como tela de fondo la historicidad propia de las trayectorias y
construcciones constitucionales destinadas a la formación de comunidades políticas
nacionales mediante la institucionalización de la repartición del poder tanto como
solución para acomodar las diferencias, como la manifestación de querer vivir juntos.
Intenta circunscribir un esquema interpretativo global del Estado multinacional,
concebido en tipo de ideal teórico, político y constitucional de la edificación de las
naciones mediante acuerdo de voluntad en Africa.
L’idée de fédération est certainement la plus haute à laquelle se soit élevé jusqu’à
nos jours le génie politique… Elle résout toutes les difficultés que soulève l’accord
de la Liberté et de l’Autorité… l’opposition des principes apparaît enfin comme la
condition de l’universel équilibre.
(P.J. PROUDHON, Œuvres complètes, Paris,
M. Rivière, 1959).
Cet article tente de proposer un schéma interprétatif global de l’État multinational, conçu en idéal-type théorique, politique et constitutionnel, de l’édification de
nations de volonté en Afrique. Celles-ci sont saisies comme des
réponses au défi de la
polarisation variable posé par la multiplicité des entités ethniques constitutives de l’État post-colonial. Il s’agira donc d’identifier une trame invariante commune aux “
dynamiques centralisatrices et
décentralisatrices à l’origine des crises d’autorité et des processus de restructuration des fondements de la légitimité”
[1].
Cette trame s’appuie sur deux principes : la distribution et le partage du
pouvoir, des responsabilités et des ressources, et l’association des communautés ethniques au processus de gouvernance. Nous allons donc sonder
l’aptitude des constructions fédérales africaines à s’imposer en problématique légitime du processus d’accomplissement démocratique. Tels sont, autour
de la problématique de la construction nationale – nation building –, articulée à l’impératif de préservation de l’unité nationale, les termes de l’enjeu
du débat constitutionnel africain contemporain.
Au-delà des modes d’autonomisation du pouvoir local face au pouvoir
central et des procédures d’allégeance horizontales qui en résultent sous
forme de participation des groupes sociaux internes à la prise de décision et
aux ressources nationales, nous aborderons également sous l’éclairage de la
théorie de la rente, les processus de décentralisation et de fédéralisation conçus, selon l’expression nigériane consacrée, comme un mode de partage du
gâteau national.
Toutes ces implications postulent de prendre au sérieux le
constitutionnalisme africain
[2], par-delà le déficit d’institutionnalisation au
fondement des néo-patrimonialismes
[3] qui défraient le champ politique africain comme autant d’obstacles rédhibitoires de toute greffe étatique et démocratique moderne. Ainsi font sens les fédéralismes africains, qui
reformulent la question nationale sur l’hypothèse que l’ethnicité est le principe organisateur du processus d’invention étatique et démocratique africaine, rompant avec une vulgate centralisatrice prompte à stigmatiser les
ethnies comme la source de tous les maux du continent.
Cette perspective configure le champ du possible démocratique africain
autour de l’
État multinational, anti-thèse africaine du modèle occidental à
prétention universelle de l’
État-Nation. Par sa logique différentielle et segmentaire, qui fonde son aptitude à surmonter l’hétérogénéité culturelle et
ethnique des sociétés africaines, l’État multinational ouvre ainsi une alternative théorique et pratique à l’État-Nation, dont le principe unificateur et
homogénéisant se révèle inadéquat aux sociétés plurales d’Afrique, où il “se
heurte à la difficulté récurrente de bâtir la nation”
[4].
Un détour par la mystique centralisatrice post-coloniale nous semble utile
pour introduire à la scrutation de la pertinence de l’idée fédérale en Afrique.
Mythes et réalités du centralisme post-colonial africain
Outre à l’illusion de son affinité élective avec la paix sociale et le développement, la montée en puissance du centralisme en Afrique est confortée par
la vague réformatrice entraînée par la faillite de l’État à la fin des années 80,
et qui culmine dans les décentralisations des années 90 et leur effet trompe
l’œil.
Inadéquation du centralisme à la paix sociale et à l’unité nationale
L’imaginaire post-colonial africain associe volontiers le fédéralisme à la fragmentation politique et à la conflictualité ethnique. Cette équation négative
tient à la dispersion institutionnalisée des énergies et du pouvoir d’État au
profit d’entités locales souvent articulées sur un nationalisme ethnique
[5]. Ces
virtualités désintégratrices
[6] et sécessionnistes, voire génocidaires, disqualifient le fédéralisme dans la réalisation de deux objectifs mythiques des indépendances africaines : l’intégration nationale et le développement, imputant
par défaut cette capacité performative aux systèmes de gouvernement centralisés. Cette conception intégraliste et exclusiviste fondée sur un mixte
d’idéologie libérale de l’État-Nation et d’idéologie socialiste du Centralisme
démocratique, a pour effet, en niant ou subordonnant les groupes ethniques
au profit de la consolidation de la nation, d’abraser les différences au prix de
l’aggravation des conflits ethniques et de la désintégration de l’État. Paul de
Bruyne s’appuie sur l’incapacité des autorités centrales des empires ottoman, russe ou austro-hongrois à construire une véritable nation pour rappeler que “la création artificielle d’une nation unique sur fond de diversité des
nationalités, échoue… à promouvoir leur unité, voire leur existence pacifique”, malgré la puissance de l’État.
Il en va de même de l’État post-colonial africain, dont le diagnostic d’effondrement –
collapsed state –, consacre la faillite des unitarismes autoritaires et ethnocratiques qui ont présidé à 3 décennies de conception centralisée
du développement et de la gestion politique et institutionnelle
[7]. Le paroxysme
de telles crises politico-ethniques est atteint avec le génocide au Rwanda, et,
plus globalement, le reflux du continent au cœur des ténèbres (Ouganda des
années 70, Congo-Zaïre, Somalie, Sierra Leone, Liberia… Côte d’Ivoire).
Aux incertitudes de l’équation “
centralisme = paix sociale et développement” correspond une absence de corrélation attestée du
fédéralisme à la
conflictualité ethnique. S.R. Davis
[8] part de l’hypothèse de l’
inadéquation
entre fédéralisme et instabilité ou crise politiques, pour conclure à l’ambivalence dans le rapport global de la forme de gouvernement à la problématique ethnique. Il nie toute prédétermination de l’une ou l’autre de ces formes
à l’exaspération ou à la résolution de la moindre conflictualité
[9]. Il épingle
cette ambivalence dans la ponctuation de la courte expérience fédérale de
l’Ouganda et du Soudan avec des périodes à la fois de paix et de tensions
ethniques, tout en soulignant, à propos de l’Afrique du Sud post-apartheid,
le rôle plutôt stabilisateur joué jusqu’à présent par le fédéralisme. Par ailleurs,
il relève le contraste entre l’indifférence du fédéralisme asymétrique de la
Tanzanie sur les relations interethniques, face à la fonction intégrative essentielle du régionalisme
majimbo
[10] au Kenya comme facteur de paix sociale, via l’accès des petits groupes ethniques au système patrimonial chargé
de résoudre les tensions ethniques.
Ces situations ambivalentes induisent une indétermination du rôle du
système de gouvernement quant à l’exaspération ou l’apaisement des tensions interethniques, qui fait place aux capacités manœuvrières des entrepreneurs politiques dans le processus de recherche hégémonique en
construction à la faveur du jeu constitutionnel.
Réformes décentralisatrices des années 90
Comme grammaire, avec la libéralisation, de la bonne gouvernance, la décentralisation résulte de l’effondrement de l’État post-colonial en Afrique,
en s’inscrivant dans le registre de la répartition verticale du pouvoir dans
l’État en termes de compétences et de moyens. Ses enjeux officiels sont la
démocratie locale et le développement participatif local. Initiées et financées par les bailleurs de fonds internationaux sous le mode du contournement
de l’État, la décentralisation induite par ces réformes a pour cible privilégiée la société civile, posée en alternative à la faillite et à la corruption de
l’État, et dont il s’agit de renforcer les capacités pour déboucher sur un État
minimum. Le contenu du programme des réformes est autant politique (respect des droits civiques et de l’homme, administration efficace et responsable), que technique (meilleure gestion des Affaires publiques).
Loin du délestage programmé de l’État, force est de constater, dix ans
après la mise en œuvre des réformes, le réinvestissement par l’État des circuits de la décentralisation “pour en capter les retombées en termes politiques et de rentes venues de l’extérieur”
[11]. Sans compter avec d’autres
stratégies de recentralisation dans le processus même de décentralisation,
pratiquées par des membres de l’élite urbaine au détriment du leadership
local. Tel est le cas, au Cameroun, de l’élection d’hommes d’affaires bamiléké
à la tête de la mairie de leur village d’origine avec des voix d’électeurs
itinérants, soit leurs propres employés à la ville, convoyés ici à cette fin sous
peine de perdre leur emploi.
René Otayek constate le même processus dans l’Ouest du Burkina Fasso
quand il parle de récupération de la décentralisation par les détenteurs du
pouvoir économique qui, sous le règne de l’État désengagé, font régner leur
loi
[12].
Cette confiscation va de pair avec la fonction pacificatrice exercée par la
décentralisation en tant que
modus vivendi entre gouvernement et opposition, entre gouvernement et bailleurs de fonds internationaux. C’est en effet
sous le mode de la paix civile au Mali et au Niger, que la décentralisation a
amené les rébellions armées du Nord à mettre une sourdine à leur revendication du statut de collectivité fédérée. Il en est de même au Cameroun, où
la cristallisation du credo unitaire marquée par le passage de la formule fédérale de 1962 à l’État unitaire en 1972, est tempérée par l’instauration de la
décentralisation de 1996. Celle-ci est certes boudée par les mouvements
anglophones, mais elle les amène à tempérer leur irrédentisme fédéraliste
par le marchandage de la création de deux collectivités territoriales, soit la
commune et la région, qui consacrent le principe de la séparation territoriale
du pouvoir. Simple déclaration d’intention en réalité, car l’État aura tôt fait
de dessaisir le conseil régional de ses prérogatives constitutionnelles de libre administration après la victoire de l’opposition aux élections municipales de 1996, en nommant des délégués du gouvernement en lieu et place des
conseillers élus
[13] !
Analysée par G. Blundo
[14], l’expérience sénégalaise de la décentralisation
est un modèle du genre ci-dessus évoqué, sous le mode de la redistribution du
pouvoir et des ressources entre le pouvoir central, ses administrations et les
sociétés locales. Partant de l’expérience, inédite en période coloniale, des
Quatre Communes de Dakar, St Louis, Goré et Rufisque, il rappelle leur
transformation en gouvernements locaux dès 1972 et souligne le rôle de la
réforme de 1996 qui a érigé les régions en collectivités locales par la création de 10 régions, 60 communes, 43 communes d’arrondissement et 320
communautés rurales. Il en résulte comme première conséquence, le renforcement du quadrillage politique et administratif du milieu rural à la faveur
de la déconcentration de l’appareil administratif en lieu et place de la dévolution du pouvoir aux assemblées élues, de fait placées sous la tutelle du
préfet ou du sous-préfet.
Une autre conséquence de l’installation de gouvernements locaux gît dans
le décongestionnement du marché politique salarié en haut, faisant émerger
une élite politique locale déchirée par les luttes factionnelles. De là à la
transformation de ces charges en postes de prédation, il n’y a qu’un pas,
d’autant plus facile à franchir que cette élite locale est imbue de l’idée que
les charges électives sont une récompense des services rendus au parti, ce
qui achève de réaliser la superposition des logiques de la prédation bureaucratique (préfet) sur celles du partage factionnel des ressources administrées
par les élus des collectivités locales. O. de Sardan
[15] peut en conclure que la
décentralisation déclenche des processus de recomposition sociale et politique complexe, dont l’issue dépend de la qualité du projet législatif et des
institutions proposées, comme de la rencontre entre ce projet et les cultures
politiques locales.
Quoiqu’il en soit, la conséquence institutionnelle majeure de telles pratiques, au-delà de la timide brèche instillée dans le monopole du pouvoir central par la consécration constitutionnelle du statut de collectivité locale et du
principe de la libre administration, en est une réaffirmation à peine fardée
du caractère unitaire de l’État. Celui-ci conserve en effet la centralisation
des décisions tout en neutralisant financièrement, politiquement et administrativement la démocratie locale.
Il est loisible, dès lors, de reprendre à P. de Bruyne
[16] le constat de mise au
pas de la périphérie par le centre, à la faveur du primat de la
politique fonctionnelle sur la
représentation territoriale. Ainsi qu’il le souligne, c’est le
fonctionnalisme de l’organisation du gouvernement central qui lui permet
de “transforme(r) le système national de gouvernement local en un mécanisme d’intégration idéologique”. Repérable dans le rôle pacificateur des
réformes décentralisatrices, celui-ci révèle en même temps le mythe et la
réalité du transfert du pouvoir de l’État vers des instances locales ou régionales autonomes. Là réside le noyau différentiel des décentralisations en
trompe l’œil, avec le fédéralisme, idéalement et idéalement porteur du principe de partage du pouvoir sous le double ancrage à la fois du développement local et de la démocratie locale.
Pertinence de l’idée fédérale en Afrique
Rareté institutionnelle du fédéralisme
Les régimes fédéraux ne sont pas légion en Afrique subsaharienne. Dans
son répertoire comparatif des fédéralismes contemporains dans le monde,
Ronald L. Watts
[17] mentionne à titre exemplatif le cas classique et historique
du Nigeria et celui, récent et novateur
[18], de l’Afrique du Sud. En y ajoutant
l’autre pays pionnier, soit la Tanzanie et le cas emblématique du fédéralisme
ethnique de l’Éthiopie, on a vite fait le constat, hormis des situations de
décentralisation en trompe l’œil ou pseudo unitarisme comme au Kenya, de
la part congrue de la couverture spatiale de l’
ordre fédéral africain. Preuve,
s’il en est, de sa résistible montée en puissance au titre de problématique
légitime de la répartition du pouvoir dans l’État post-colonial.
Que cette rareté institutionnelle africaine nuance l’optimisme affiché de
R.L. Watts
[19] face à la pertinence de l’idée fédérale dans le monde contemporain, n’invalide en rien l’explication qu’il donne du regain d’intérêt pour le
fédéralisme dans le contexte d’une globalisation de l’économie favorable à
l’éclosion de forces politiques et économiques centrifuges qui, en affaiblissant l’État-nation, le rendent à la fois “
trop grand et trop petit pour répondre
aux pressions internationales et locales
[20]”.
Pour autant qu’elle signe une exception qui confirme la règle, la rareté
institutionnelle fédérale africaine n’exonère cependant en rien la charge de
Nicolas Schmitt
[21] contre le fédéralisme nigérian, réduit à l’empreinte incantatoire et cultuelle exotique du vaudou. Marquée au coin de l’ethnocentrisme
et du culturalisme, cette appréciation crispée sur l’impuissance réelle du
constitutionnalisme africain à conjurer l’institutionnalisation de pouvoirs
monocratiques et unipartisans
[22], méconnaît son influence grandissante dans
la vie politique africaine des dernières années. Ainsi, avec la revendication
démocratique initiée par le Bénin en 1989 sous le sceau de l’État de droit,
l’activisme constitutionnel des transitions africaines replace la question du
partage du pouvoir au centre du débat de l’invention étatique et démocratique africaine. En arrière plan se pose le problème de la gestion, non seulement de la mosaïque ethnique constitutive du tissu national, mais aussi
des
rattachements primaires – liens culturels et linguistiques, connexions religieuses, traditions historiques et usages sociaux –, qui donnent son fondement propre au sentiment commun d’identité et au désir d’autodétermination.
Autrement dit, face au pluralisme ethnique de l’État-nation, l’enjeu de
constitution d’une communauté politique confine au système de gouvernance
capable de concilier pacifiquement l’unité de la nation dans la diversité de
ses composantes ethniques. En ce sens, le défi de
power sharing au cœur de
la problématique fédérale africaine, par-delà sa faible diffusion géographique, vise à réconcilier “
l’État post-colonial sans nation et les ethniesnations sans État”
[23].
C’est dire si la rareté institutionnelle du fédéralisme en Afrique ne doit
faire illusion, ni d’adéquation performative de l’ordre jacobin à la paix sociale, ni de son investissement pérenne du champ post-colonial africain.
Parallèlement à la périodisation et à la durée de vie des fédéralismes africains, le tableau qui suit met en perspective la date de la montée en puissance de maints régimes unitaires post-coloniaux.
Tableau 1
Systèmes fédéraux post-coloniaux
Tableau 1 : Systèmes fédéraux post-coloniaux
PAYS LONGÉVITÉ
Cameroun 1962-1972
R.D.Congo 1964-1965
Éthiopie 1952-1962, dès novembre 1991
Kenya 1963-1965
Nigeria dès 1960
Sénégal/Soudan juillet-août 1960
Afrique du Sud dès 1994
Soudan 1972-1983
Tanzanie dès 1964
Ouganda 1962-1966
Source : McHENRY D. E. Jr., op. cit., 1997.
McHENRY D. E. Jr., op. cit., 1997.
Bien des pays africains (Cameroun, Congo, Kenya, Soudan, Ouganda) ont
connu une phase fédérale au moment de l’accession à l’indépendance, avant
d’instituer un régime unitaire par démontage de l’héritage fédéral initial.
Par ailleurs, au fédéralisme de vieille souche du Nigeria et de la Tanzanie, se
sont ajoutées, dans la foulée de la revendication démocratique africaine du
début des années 90, et dans le contexte d’une mondialisation ponctuée de
replis identitaires et de renouveau des conflits ethniques, les nouvelles expériences de l’Éthiopie et de l’Afrique du Sud.
L’ordre fédéral africain
Il importe d’abord, par souci de clarification, de marquer le terrain en énonçant les critères constitutifs d’un État fédéral. Selon Philippe Schmitter
[24],
ces propriétés sont les suivantes : des entités politiques territorialement définies ; la garantie constitutionnelle de l’existence et de l’autonomie de décision ; l’établissement formel de la participation des entités à la prise de
décision du gouvernement central sous forme d’une assemblée à 2 chambres ; la définition et la protection des compétences par un statut inaliénable
sans consentement ; le non-unilatéralisme du droit de sécession et de la répudiation.
Ces ingrédients dépassent le champ de la décentralisation territoriale et
de la déconcentration fonctionnelle, tout en s’inscrivant dans le fédéralisme
par dissociation ou scissipare, par opposition au fédéralisme par association, caractéristique de l’agrégation d’États indépendants autour d’une communauté d’intérêts et de destin (cas des États Unis et de l’Allemagne). Le
première version correspond à la tendance déjà évoquée plus haut, du fédéralisme africain à se constituer sur les ruines du démontage de l’État unitaire.
Les quatre pays formant ce qu’on pourrait appeler, sans abolir leurs spécificités, l’ordre fédéral africain, ont en commun l’adoption, face au caractère fragmenté de l’État dû à la multiplicité de ses composantes, d’un Acte
fondamental qui reflète ce pluralisme culturel en s’articulant sur la promotion à la fois des intérêts communs dans l’État national, et de l’identité et
l’autonomie des entités locales.
Autrement dit, confrontés, du fait du pluralisme ethnique de l’État, à
l’enjeu de la réalisation de l’intégration nationale, ils ont fait le choix commun de la dispersion territoriale du pouvoir à travers une formule fédérale
jugée apte à concilier pacifiquement l’unité de la nation dans la diversité de
ses composantes ethniques
[25].
Le fédéralisme se trouve ainsi coulé dans un texte constitutionnel qui
dispose les modalités de l’accommodation ethnique, bien que classiquement
cette dimension ethnique soit précisément absente du projet fédéral, censé
d’abord réunifier des entités territoriales séparées. Ainsi les systèmes fédéraux américain, canadien, australien…, procèdent-ils de l’agrégation de nouveaux États, la répartition du pouvoir et des fonctions entre une autorité
nationale et des autorités fédérées toutes élues, confinant davantage au principe de la coordination qu’à celui du rapport strictement hiérarchique entre
un centre et une périphérie
[26].
Les trois pays considérés dans cette étude se trouvent donc confrontés au
défi de la construction nationale à partir du substrat plural de la société, ce
qui suppose d’abolir les clivages entre communautés, soit d’accommoder la
diversité de manière à refonder la nation, saisie comme “une communauté
civique enracinée dans des valeurs partagées par les composantes ethniques
de la société nationale”
[27]. Autant dire, d’office, que ne sont viables comme
type de gouvernance, ni l’hégémonie d’un groupe ethnique sur le modèle
d’ethnocraties autoritaires déjà évoqué plus haut, ni la prétention d’homogénéisation de la construction nationale opérée sous le couvert de l’Étatnation unitaire de facture occidentale.
Les trois études de cas présentées ici nous semblent emblématiques de la
problématique fédérale africaine envisagée sous l’angle de la résolution constitutionnelle des crises politico-ethniques post-coloniales, soit l’Afrique du
Sud par le clivage ethnique et racial de la société et l’inscription de son
fédéralisme dans un processus de démocratisation inédit; l’Éthiopie par son
option déclarée du fédéralisme ethnique après des années de violence centralisatrice, et le Nigeria par le caractère scissipare et trompe l’œil de son
fédéralisme “séculaire”.
Le cas de l’Afrique du Sud
Postérieur à l’apartheid, le système fédéral d’Afrique du Sud est instauré en
1994 parallèlement à la démocratisation du pays – dite démocratie
multiraciale –, où il pénètre en fait par la porte arrière compte tenu de l’hostilité initiale de l’ANC, parti massivement majoritaire, favorable à un système centralisé.
Neuf provinces constituent l’État fédéral qui compte une population de
43 millions d’habitants, dont 54 % sont urbanisés. Deux provinces, soit le
KwaZulu Natal et le Cap de l’Ouest apparaissent comme “dissidentes”, en
ce qu’elles sont dirigées respectivement par l’Inkhata Freedom Party et le
National Party. Parti majoritaire au parlement, l’ANC s’adjuge les 7 autres
provinces tout en contrôlant le Kwazulu grâce au gouvernement de coalition formé avec l’Inkhata.
La dévolution des compétences provinciales divise les analystes quant
au caractère fédéral du système. Là où les uns récusent ce caractère au motif
qu’aucune de ces compétences n’est exclusive, le gouvernement central prenant toujours le dessus
[28], d’autres s’appuient sur les pratiques courantes permettant aux provinces “de prendre leurs propres décisions en matière de
santé, d’éducation et d’autres secteurs de moindre importance”
[29], pour récuser le caractère centralisé du système. Mentionnant en outre les cas des “législations cadres” où le gouvernement fixe la norme tout en laissant aux
provinces le soin de régler les détails, ils relèvent comme exceptionnelles
les interférences du gouvernement, fort de ses pouvoirs constitutionnels,
dans les attributions des provinces.
Exemple significatif : l’intervention du gouvernement central en 1998
dans le versement des pensions des personnes âgées dans la province du
Cap de l’est. Justifiée par l’incompétence et le manque d’organisation du
gouvernement provincial, cette mesure constitutionnelle de sauvegarde du
bien-être social supplée à une carence de l’instance provinciale et dure le
temps que cette dernière reprenne la main pour un exercice efficace de sa
mission. Elle met en exergue, non pas la prépondérance du gouvernement
central, mais plutôt sa coopération et sa solidarité avec l’instance provinciale dans un champ de compétences partagées.
Administration locale
Plus globalement, cet exemple renvoie en fait aux compétences locales en
Afrique du Sud. C’est le moment de souligner l’héritage de l’apartheid, puisque l’administration locale est instituée depuis la constitution de 1966 et
constitue un palier gouvernemental reconnu à côté du gouvernement national et des gouvernements provinciaux. Son domaine de compétences consiste à “gérer de sa propre initiative les affaires administratives locales de la
communauté” sous réserve de se conformer à la législation nationale et provinciale. Dotée de surcroît d’une autonomie financière, elle a le pouvoir de
prélever des impôts fonciers et des majorations applicables aux frais d’utilisation pour les services fournis, sans que ce pouvoir dépende de la réglementation éventuelle émise par une législation nationale. En cas de non
accomplissement de ses obligations, elle sera placée sous contrôle provincial, préalablement soumis à l’approbation du Conseil national des provinces qui forme la seconde chambre du parlement.
L’autonomie ainsi reconnue à l’administration locale transparaît dans la
définition du champ de ses compétences, formant un domaine de 38 postes
pour lesquels elle est habilitée à légiférer. Parmi celles-ci, on peut relever :
les règlements relatifs à la planification et à la construction; services domestiques (électricité, gaz, eau, hygiène publique, déchets; services sociaux
(soins aux enfants, soins de santé, cimetières); services de protection (lutte
contre les incendies); transport, environnement, loisirs; espaces publics (locaux de réunion, purification, nuisances publiques; infrastructures (travaux
publics, gestion des eaux pluviales, routes; activités économiques (tourisme,
ventes de boissons alcoolisées, de nourriture… ).
Dispositions institutionnelles
L’autorité locale s’étage en 3 échelons établis par la constitution, soit : métropolitain, district municipal et municipalité locale. Les municipalités métropolitaines couvrant les zones urbaines, se caractérisent par la vaste étendue
de l’espace qu’elles couvrent. Ainsi le Cap à lui seul contient 75% de la
population de Western Cape. Leur champ d’action est celui de l’administration locale. Elles forment 6 méga-villes susceptibles de s’ériger en manière
de contre-pouvoir ou tout au moins d’abriter un centre des pouvoirs, dotées
qu’elles sont, contrairement aux provinces, du droit de générer des revenus
tout en disposant de budgets supérieurs à ceux des administrations provinciales. Incontournables dans la vie quotidienne de millions de personnes, les
méga-villes représentent un enjeu essentiel de pouvoir là où elles sont contrôlées par l’opposition.
L’échelon provincial compte 242 municipalités locales regroupées pour
former 46 districts municipaux. Constitutionnellement, le Conseil des provinces (Voir supra) donne une voix décisionnelle aux provinces, mais la
faiblesse de l’administration et le choix des membres dans les provinces
acquises au gouvernement rendent cette disposition superfétatoire, de sorte
que la chambre haute enregistre les décisions de la chambre basse sans contestation. La main invisible de la centralisation devient apparente avec l’accession de Thabo Mbeki à la présidence, quand il coopte dans son
gouvernement le symbole de la “conscience du gouvernement”, pour couper court à toute velléité de dissidence de la chambre haute
[30].
Quant aux municipalités locales et aux districts municipaux, ils se partagent les pouvoirs constitutionnels de l’administration locale, étant entendu
que cette dernière a en charge essentiellement la coordination de la planification dans les municipalités locales au sein du district et la redistribution
des ressources à l’intérieur des districts.
Cadre fédéral, parti dirigeant centralisateur et poussées décentralisatrices
Comme produit d’une société profondément divisée
[31] en terme de clivage
racial et ethnique, l’expérience fédérale sud-africaine étale des formes institutionnelles inédites intégrant, du fait de l’héritage de l’apartheid, une multiplicité de facteurs tels : race et ethnicité, conscience de groupe et capacité
de mobilisation, différences culturelles et exigences pragmatiques
[32]. Ses lacunes transparaissent dans le quasi monopole politique de l’ANC, qui soumet le système à des pressions contradictoires du fait de sa tendance à la
centralisation jointe à l’impératif de composer avec le régime fédéral issu de
négociations pré-démocratiques.
À ces pressions vers le centre correspond tout naturellement, pourrait-on
dire, la poussée centrifuge des deux partis des provinces dissidentes, soit
l’Inkhata et le Parti démocratique, actualisant la quête de pouvoirs des provinces, “paradoxalement” confortée dans son effet scissipare par les bénéfices que l’ANC elle-même escompte de l’accroissement des pouvoirs
provinciaux.
Sans préjuger de son devenir et compte tenu de la jeunesse de l’expérience, il demeure néanmoins, du fait du déficit de consensus sur la philosophie fédéraliste de la constitution, une profonde incertitude quant au bulletin
de santé fédérale du régime sud-africain post apartheid.
Le fédéralisme ethnique de l’Éthiopie
L’extrême fragmentation de l’Éthiopie ressort nettement des guerres régionales qui ont conduit à la chute, en mai 1991, de la dictature militaire qui
avait gouverné le pays depuis 1976. Ces guerres sont menées respectivement par
[33] : le Front de libération de l’Érythrée, le front populaire de libération du Tigré, le front de libération d’Oromo dans les régions de l’Harargay
orientale et du Wolega, le Front de libération d’Afar et, pour la région d’Ogaden, le Front de libération de la Somalie occidentale. Aucune tentative d’unification inter-ethnique de ces mouvements n’est opérée contre l’ennemi
commun qu’ils combattent, soit le pouvoir dictatorial de Mengistu, le référent ethnique constituant le socle de la ligne de clivage entre les rébellions,
attisé par la violence de la centralisation comme mode de construction de
l’unité nationale du peuple éthiopien sur fond d’hégémonie
amhara.
Deux concepts nouveaux caractérisent la nouvelle constitution éthiopienne : fédération, et dévolution et droits des minorités ethniques.
États régionaux
Après la sécession et la proclamation de l’indépendance de l’Érythrée, consolidée par la signature en 2000 d’un traité de paix avec l’Éthiopie, cette
dernière s’engage, avec l’adoption d’une charte provisoire, dans un processus d’autonomisation des conseils locaux et régionaux chargés de l’administration locale. La carte administrative du pays redessinée sur le critère de
l’ethnicité, comporte 9 États régionaux portant le nom du groupe ethnique
dominant dans l’État, et deux villes au statut spécial, soit Dire Dawa et Addis
Abéba, cette dernière étant à la fois capitale et fédérale et de l’État Oromo.
Les 9 États forment la Fédération éthiopienne.
Tableau 2
Liste des États régionaux
Tableau 2 : Liste des États régionaux
États Superficie % Population
Oromo 25 20 000 000
Amhara 15 14 500 000
SNNP 10 12 000 000
Tigre 8 5 000 000
Somalie 24 3 600 000
Benishangul 7 3 100 000
Afar 9 1 100 000
Gambela 2 192 000
Harar Ville 116 000
Statut spécial
Dire Dawa Ville 200 000
Addis Abeba Capitale 2 112 737
Total 61 920 737
Source: Ambassade de France, 1995
Ambassade de France, 1995
À cette ligne de fragmentation ethnique plus politique que réellement significative, s’ajoute le clivage classique Nord-Sud, opposant
l’Éthiopie des
monuments, celle du
Nord qui possède le sens, à
l’Éthiopie sans monuments,
celle
du Sud qui fournit la nourriture
[34], recoupant la démarcation économique entre les deux espaces.
Répartition du pouvoir et reconnaissance des nationalités
Le principe de la répartition du pouvoir repose ici sur la base des communautés ethno-territoriales, auteurs et bénéficiaires de la nouvelle constitution sous l’autodétermination dans son aspect autonomie et participation
selon le principe de la représentation proportionnelle au niveau régional et
fédéral. Outre les États régionaux, le dispositif se complète de 14 administrations régionales autonomes et 65 collectivités ethniques, dont 48 jouissent d’une administration autonome alors que les 17 restantes, considérées
comme des ethnies minoritaires, peuvent établir une administration autonome au niveau du district (Woreda). Par une entente conjointe avec une
administration plus large, celle-ci peut établir des unités intermédiaires entre le district et l’échelon régional. C’est par une telle entente que 5 régions
du Sud ont pu établir une administration régionale autonome qui permet à
chaque groupe ethnolinguistique de conserver son administration autonome
tout en étant représenté au niveau régional
[35], ce qui réduit à 9 le nombre
d’administrations nationales et régionales autonomes.
Le champ des compétences du gouvernement fédéral couvre la défense,
la diplomatie, la politique économique et fiscale, la citoyenneté, la déclaration des états d’urgence, la gestion et la construction des projets de développement majeurs et des grands réseaux de communication. L’État fédéral
garde la haute main en matière de sécurité, grâce au pouvoir qui lui est reconnu d’intervenir militairement dans chaque État membre.
Selon le principe général, les États membres exercent tous les pouvoirs
qui ne sont pas explicitement attribués à l’État fédéral, avec en particulier la
gestion de la politique linguistique, culturelle, sanitaire, les services de police et de sécurité, les activités sociales et de développement économique.
En matière judiciaire, ils ont compétence d’établir des tribunaux habilités à
rendre justice dans tous les secteurs non attribués aux tribunaux du gouvernement central.
Au plan parlementaire, sont institués au niveau fédéral un parlement à
deux chambres et un parlement à une chambre appelé Conseil d’État au
niveau de chaque État membre. Le parlement fédéral comprend les représentants de la Chambre des peuples, constituée en législature fédérale, et la
Chambre de la fédération, qui regroupe les représentants des nations, nationalités et peuples, lesquels ne correspondent pas aux 9 États membres reconnus. Les grands États, Oromo et Amhara, y détiennent plus de pouvoir,
chaque État détenant au moins un siège, augmenté d’une unité par million
d’habitants de l’État.
La Chambre de la fédération est dotée du pouvoir d’interpréter la constitution. Ses prérogatives, outre les relations inter-étatiques, couvrent en
particulier les questions relatives au droit à l’auto-détermination des
nations, nationalités et peuples
[36], y compris le droit à la sécession. Controversé et complexe, ce droit est lourd de menaces de partition de la nation
éthiopienne comme il peut servir de ferment au renforcement du caractère
consensuel de l’union fédérale, ce facteur consensus étant essentiel pour
donner sens à l’identité éthiopienne.
Le fédéralisme ethnique a-t-il un avenir ?
Unités constituantes essentielles de la fédération éthiopienne, les collectivités ethniques forment un “groupe de personnes qui possèdent ou partagent,
dans une large mesure, une culture et des coutumes communes, une
intelligibilité linguistique mutuelle, une croyance en des identités communes ou connexes, et qui habitent majoritairement un territoire limitrophe
identifiable”.
La garantie ainsi donnée à l’indépendance culturelle de la nation ou du
peuple, pèche, selon P. de Bruyne, par réduction de la nation à son noyau
culturel, qui lui dénie tout droit à un État propre
[37]. Il voit dans cette opération d’octroi d’une souveraineté limitée, une dépolitisation de la question
nationale qui “implique le transfert d’une part des droits souverains du peuple à l’État fédéral, avec préséance des lois fédérales sur les lois des républiques ou des nations… ”. La dérive confédérale n’est pas loin, poussée par la
faculté laissée à chaque nation de disposer d’une représentation égale au
parlement et d’un droit égal à co-décider de l’avenir du pays ou à approuver
les décisions importantes affectant les républiques individuelles. Enfin,
comme une cerise sur le gâteau de la fragmentation, au nom du principe
“diviser pour régner”, le fédéralisme ethnique favorise le “développement
des antagonismes entre nations, la poussée des forces centrifuges ponctuée
de demande accrue de souveraineté plus complète des nations, l’élargissement des compétences nationales et le relâchement des liens entre nations et
État fédéral”. Sans compter avec les risques d’une purification ethnique, en
tout cas d’une discrimination ethnique contre les personnes d’autres provinces au nom d’une autochtonie native déclinée en “droit du sang” et privilégiant les enfants du terroir.
Passé l’engouement ethniciste de l’effondrement d’un système centralisé violent, ces périls inhérents au fédéralisme ethnique postulent une
revisitation de la formule, assortie à l’impératif double de la construction
nationale et démocratique.
Nigeria : un fédéralisme rentier ?
Le Nigeria compte 126 millions d’habitants, plus de 300 dialectes et 250
groupes ethniques différents ou nationalités agrégés autour de 3 grands groupes dominants rassemblant près des deux tiers de la population, alors que le
reste représente des minorités sourcilleuses de leur autonomie hors tutelle
des “grands”. Au Nord, les Haoussas et les Foulbés constituent entre 40 et
45% de la population totale ; au sud-est, les Ibos pèsent entre 10 et 15%,
tandis que les Yorubas au sud-ouest forment entre 20 et 25%.
Sur ce clivage ethnique se greffe un clivage religieux complexe irréductible au grossier découpage entre le Nord musulman et le Sud chrétien et
animiste, mais qui, amplifié par le renouveau de l’islam au sud du Sahara,
attise des alliances kaléidoscopiques
[38] malaisées à déchiffrer. Le diagnostic
stipulant une société d’une diversité extraordinaire
[39] se lit dans la confrontation du pays depuis l’indépendance à la question de l’accommodation de la
diversité en faveur de l’unité nationale, et de la promotion d’une culture
démocratique dans les structures étatiques comme dans les relations interrégionales. Telle est également la lecture qu’en fait un ancien viceprésident
[40], qui parle de trame multiethnique, multilingue, et multireligieuse de
la fédération nigériane.
Un fédéralisme scissipare
Sans remonter aux origines coloniales du fédéralisme nigérian, il y a lieu de
noter qu’au 1er octobre 1960, jour de son indépendance, le pays hérite d’une
fédération composée de 3 régions, qui passent à 4 en 1963. Suit, après un
bref intermède unitaire de 1964 à 1967 suite au coup d’État sudiste du général Ironsi, une longue période militaire qui institue 12 États fédérés sous
Gowon en 1967, puis 19 avec le général Obasanjo en 1976, qui passent à 30
sous le général Babangida, qui de surcroît fait passer les gouvernements
locaux de 304 à 589. En 1997, la fédération compte 36 États et 774 administrations locales. Le retour au gouvernement civil en 1999 maintient les 36
États et fixe à 768 le nombre des administrations locales.
Dans l’effervescence créatrice d’États et d’administrations locales, le
régime militaire se sera taillé la part du lion en créant 32 États en 32 ans de
pouvoir, soit une moyenne d’un État par année, cette prolifération posant la
question majeure de son adéquation au système fédéral.
Prolifération institutionnelle
La version des vertus incantatoires du fédéralisme pour conjurer les menaces qui pèsent sur un État pluriethnique
[41] relevant, nous l’avons souligné
plus haut, du fantasme exotique, occulte l’explication rationnelle du fédéralisme scissipare développé par les militaires selon le principe cité par le
même auteur, du “Federal Character”, qui affine au fédéralisme rentier. Il
s’agit du respect d’une stricte répartition géographique et ethnique des attributions, soit : charges publiques, commandements militaires, implantations
industrielles selon des quotas précis et contraignants
[42] correspondant à des
rentes de situation. Autrement dit, il est stipulé que la composition de gouvernement des différents échelons de la fédération et l’orientation de leurs
politiques “seront mis en œuvre de telle manière qu’il n’y aura aucune prédominance de personnes issues d’un petit nombre d’États ou de petits groupes ethniques ou factieux au sein du gouvernement ou de ses agences”.
Les conséquences en sont multiples, soit que le cabinet fédéral compte
obligatoirement au moins un membre issu de chacun des États, soit qu’il
faille pour être élu président ou gouverneur d’un État, obtenir la majorité
des voix dans deux tiers respectivement des États, ou des collectivités locales.
Il n’est dès lors pas surprenant que cette fallacieuse répartition du pouvoir d’État ait en fait consacré un double processus de centralisation et de
standardisation. Le premier est repérable notamment dans le gouvernement
des États par des administrateurs militaires relevant du gouvernement militaire fédéral central
[43], alors que le processus de standardisation culmine dans
la réforme de l’administration locale en 1976, uniformisant l’ensemble de
l’administration locale indépendamment de la diversité régionale ou étatique.
Parallèlement, la prolifération s’accompagne de la création dans les États
de nouvelles minorités, prochaine source, pour être rassurées, de création
d’un nouvel État, conduisant à des investissements budgétivores en personnel et dépenses diverses obérant les ressources nécessaires à des besoins
essentiels.
Telle est la fonction essentielle de ce fédéralisme par scissiparité, qui
permet de satisfaire les demandes d’autonomie des groupes minoritaires pour
préserver l’unité territoriale et politique du pays. Le transfert au gouvernement fédéral de domaines juridictionnels régionaux suite à l’émergence d’entités constitutives de moindre importance, est un facteur supplémentaire de
renforcement de cette unité, qui consacre la tendance à l’unitarisme du fédéralisme nigérian.
Mais, comme le souligne Daniel Bach, la prolifération institutionnelle
joue également une fonction légitimatrice pour un régime en panne de légitimité démocratique, ce qui explique l’activisme réformateur du régime militaire. En effet, aux yeux des élites locales, elle représente une ressource
d’accumulation privée, “d’amélioration des positions et garanties de représentation à l’échelon fédéral”, très précisément de “consolidation de l’accès
des élites à la manne pétrolière”
[44]. Le calcul rationnel financier coule de
source en vertu du critère dit de
l’équité. Ainsi, avec le passage par redécoupage de 30 à 36 États, les États divisés en deux perçoivent 2/36è à la place
de 1/30è des ressources distribuables au titre du critère d’équité censé compenser les pertes territoriales subies par les États soumis au découpage. Une
compensation bien juteuse, à vrai dire, puisqu’elle avoisine le double ( 2/
36è, soit 1/18è contre 1/30è) des ressources attribuées aux États demeurés
intacts.
Répartition des compétences
Les administrations locales exercent des fonctions déterminées par la Constitution, soit : les services sociaux (cimetières, maisons pour personnes privées de ressources ou infirmes; les activités économiques et réglementations
(abattoirs, marchés, parcs d’engins motorisés, publicité extérieure… ); les
infrastructures (routes, travaux publics, eaux usées et drainages); les espaces publics (jardins, commodités publics, animaux de compagnie… ); les
finances (impôts, redevances sur radios et téléviseurs); les transports (délivrance de permis) ; les services domestiques (eaux usées, élimination des
déchets).
Leur participation est par ailleurs requise dans des fonctions du ressort
des États, en particulier : la prestation de l’enseignement primaire, l’éducation des adultes et formation professionnelle, le développement de l’agriculture et des ressources naturelles autres que minérales, la prestation des
services de santé, la participation aux structures de planification étatiques.
Hormis l’éducation, la santé, l’eau, les routes et l’électricité qui sont de
statut plutôt participatif avec les gouvernements locaux de l’État, les fonctions des administrations locales relèvent de la portion congrue.
Au plan financier, les dépenses gouvernementales se répartissent à raison de 74,2 % pour le gouvernement fédéral, 20,6% pour les États et 5,2 %
pour les autorités locales. Celles-ci ne disposent pas ou quasiment pas de
recettes autonomes, chiffrées à 6% de leurs besoins alors que 92% proviennent des transferts automatiques.
Malgré leurs pouvoirs fiscaux en terme de perception plutôt que de fixation des impôts exigibles, les conseils des administrations locales n’en bénéficient pas, le gouvernement leur allouant 10 % du revenu national, et 10
autres leur étant procurés par les États de leur zone géographique. En vertu
du principe “qui paie ordonne”, la mise en dépendance de l’autorité locale
est évidente quand bien même serait-elle gratifiante en terme d’enrichissement personnel.
Le meilleur régime des sociétés profondément divisées ?
Crawford Young
[45] avance comme argument fondamental en faveur du système fédéral, son adéquation non seulement aux grands pays culturellement
complexes tels l’Australie, le Canada et les États Unis, mais aussi aux sociétés extraordinairement diversifiées tels l’Inde et le Nigeria.
Quand bien même la texture plurale de la société n’est pas en soi explosive, il semble bien que face à l’enjeu de la quête de l’unité dans la diversité
inscrit dans l’agenda officiel de la construction nationale, “le fédéralisme
est la forme de l’État qui permet le mieux la coexistence de conflits et de
coopérations entre les différents niveaux de pouvoir”
[46]. Reste à promouvoir
la construction d’une communauté nationale intégrée là où la prolifération
institutionnelle se double d’une “montée de provincialisme stimulée par un
mode ethniciste de définition de la communauté de rattachement des citoyens”
[47]. Flagrant dans le fédéralisme ethnique de l’Éthiopie, ce mode affleure également dans la doctrine du “federal character” qui repose sur la
distinction, articulée au droit de sang, dans chaque État entre les citoyens
nigérians allogènes (étrangers) et les “indigènes”, bridant le métissage des
identités en rendant chaque nigérian étranger dans les 35 autres États. Gare
donc aux réflexes de repli sur les communautés de base, d’autant plus refoulées dans le primordialisme !
Un régime adéquat à la démocratie ?
Young affirme également que le fédéralisme va de pair avec la démocratie,
au sens de la participation au pouvoir des États fédérés et de la société civile. Il en voit un exemple dans l’effondrement des fédérations marxistes
léninistes de l’ex-Union soviétique face à l’introduction d’une politique compétitive.
Par rapport au champ africain, s’il n’est pas meilleur cas déviant de l’adéquation du fédéralisme à la démocratie que le quart de siècle de pouvoir
militaire sur 45 années de gestion de l’État post-colonial au Nigeria, force
est d’observer que les processus inédits de fédéralisation mis en place en
Éthiopie et en Afrique du Sud, s’inscrivent dans une quête de démocratisation du régime politique articulée à la gestion du pluralisme culturel. Outre
à sa tendance à instituer un système unitaire à composante décentralisatrice,
celle-ci reste entachée de dérive primordialiste du rattachement identitaire,
au risque de consacrer le développement scissipare des États fédérés en mode
de gestion des rapports intercommunautaires. Une telle ethnicisation du politique comporte certes des risques de désintégration de l’espace public qu’elle
prétend constituer, à moins d’élever l’ethnie en “métaphore centrale de la
construction nationale et démocratique africaine” (Lonsdale).
[1]
ROSENAU J., “Les constitutions dans un monde en proie aux turbulences”,
Cultures et conflits,
n °8, Hiver 1992, p. 3.
[2]
Notamment en le déchiffrant comme une phase intense d’institutionnalisation politique significative d’un authentique engagement sur la voie de l’exercice démocratique du pouvoir. Voir : DU BOIS
DE GAUDUSSON J. et MÉDARD J.-F., “La crise permanente de l’État et la recherche difficile de
nouveaux modes de régulation”,
Afrique contemporaine, n° 199,2001, pp. 3-7.
[3]
MÉDARD J.-F., “L’État néo-patrimonial en Afrique noire”, dans MÉDARD J.-F., (dir.),
États d’Afrique noire. Formations, mécanismes et crise, Karthala, Paris, 1991.
[4]
DE BRUYNE P., “États et Nations. Modes de formation et d’articulation”,
Revue Internationale de
Politique Comparée, Vol. 1, n° 3,1994, pp 351-383.
[5]
L’idée d’un nationalisme ethnique volontiers décentralisateur au péril du morcellement territorial
est en fait étriquée dès lors qu’elle se fonde sur l’idée fausse d’un État local ethniquement homogène et
de ce fait tributaire d’un nationalisme d’éclatement plutôt que d’homogénéité culturelle.
[6]
Ce débat n’est pas exclusif à l’Afrique. Ainsi, Omar Zakhilwal considère que l’adoption du régime
fédéral en Afghanistan creuserait un fossé entre les divers groupes ethniques et provoquerait la désintégration du pays. Voir :
Fédérations, Spécial Afghanistan, oct. 2001. À l’inverse, Reeta Chowdhari
Tremblay considère, après la signature de l’Accord de Bonn en décembre 2001, que le fédéralisme est la
seule solution capable de concilier un gouvernement central fort et des unités régionales fortes.
[7]
MBACK C.-N., “La décentralisation en Afrique : enjeux et perspectives”,
Afrique contemporaine,
Numéro spécial, 3è trimestre 2001, pp. 95-114.
[8]
DAVIS S. R.,
The Federal Principle, Berkeley, University of California, 1978, pp. 211-212.
[9]
McHENRY D. E. Jr., “Federalism en Africa : Is it a Solution to, or a Cause of, Ethnic problems” ?”
The Annual Meeting of African Studies Association in Columbus, Ohio, Nov. 1997, pp. 4-6.
[10]
En langue swahili, “majimbo” signifie district, région ou État.
[11]
Lire
Afrique contemporaine, n° 199, notamment : MBACK C. N., “La décentralisation en Afrique”,
pp. 95-114; BONDO G., “La corruption comme mode de gouvernance locale : trois décennies de décentralisation au Sénégal”, pp. 115-127; BAROT G., “Pouvoir central et dérives régionalistes au Kenya”, pp. 159-165.
[12]
OTAYEK R., “La démocratie locale entre mobilisation ethnique et besoin d’État”,
Autrement, n° 10,
Éditions de l’Aube, IRD, Bondy, 1999.
[13]
Voir : MENTHONG H.-L., “La construction des enjeux locaux dans le débat constitutionnel camerounais” ; MENTAN T., “Ethnicity, State and the National Question”,
Cameroon,
Polis, Vol. 12, n° 2,
1999.
[14]
BLUNDO G., “La corruption comme mode de gouvernance locale : trois décennies de décentralisation au Sénégal”,
Afrique contemporaine, n° 199,2001, pp. 115-143.
[15]
SARDAN (de) O., “Le développement participatif : ni solution miracle, ni complot néolibéral”,
Afrique contemporaine, n° 199,2001, pp. 148-156.
[16]
DE BRUYNE P., op. cit, 1994, p. 369.
[17]
WATTS R. L.,
Comparaison des pays fédérés, Institute of Intergovernmental Relations at Queen’s
University, 2002.
[18]
WATTS R.L., “La pertinence de l’idée fédérale dans le monde contemporain”, Conférence internationale sur le fédéralisme 2002, Suisse, p. 3. Au nombre des formes fédérales novatrices marquant le
bourgeonnement international de l’intérêt de la décennie écoulés pour le fédéralisme, l’auteur mentionne également la Belgique, l’Espagne, l’Italie et le Royaume Uni.
[20]
Watts parle d’une pression mondiale en faveur d’unités politiques de petite échelle, réagissant avec
plus de sensibilité à leur électorat et capables d’exprimer la spécificité locale, tout en n’étant pas exclusives de l’aspiration à des unités politiques plus grandes, capables de favoriser le développement économique et d’augmenter la sécurité.
[21]
Sous le titre :
Le fédéralisme vaudou. Le Nigeria à l’heure de la démocratisation, Nicolas Schmitt
exotise à l’envi le fédéralisme nigérian en le comparant au
fédéralisme authentique suisse. En limitant
celui-là au rôle magico-religieux et déshistorisé d’amulette suspendue au-dessus de la diversité ethnique, il s’interdit de fait de le saisir comme un processus inachevé, par ailleurs confronté à l’écoulement
accéléré des événements mondiaux et locaux, qui eût nuancé son dénigrement et de la réalité d’une
nation nigériane pour cause d’extrême complexité sociétale, et de la quête
tendancielle de démocratie
par-delà les manipulations clientélistes du fédéralisme présent. Plus globalement et toutes choses égales
par ailleurs, il faudrait ici se remettre en mémoire le déni catégorique de fédéralisme et de démocratie
prononcé à l’encontre de la Suisse par Tocqueville, grand admirateur de l’Amérique à laquelle il réserve
la notion de
fédération pour mieux réduire la Suisse à celle de
ligue (Voir
œuvres complètes, Vol. XV,
p. 1). Le tout couronné par le même glissement sémantique dans la référence privilégiée à la décentralisation par rapport au fédéralisme dans le langage des institutions internationales de Bretton Woods.
[22]
Celui-ci se situe bien aux antipodes du déficit bureaucratique érigé en parangon du sous-développe-ment politique caractéristique des néo-patrimonialismes africains.
[23]
MOUICHE I., “La question nationale, l’ethnicité et l’État en Afrique : le cas du Cameroun”, UNESCO,
Management of Social Transformations, Publication of ETHNO-NET AFRICA, p. 10.
[24]
SCHMITTER Ph. C.,
Federalism and Democracy : Tocqueville Inverted or Perverted ?, Instituto
Universitario Europeo, Revised, October 1999, pp. 1-13.
[25]
Une autre modalité de “power sharing” réside dans le modèle consociationnel développé par A.
Lijphart, et que P. Moukoko présente comme “moins conflictuel que le modèle libéral et plus réceptif
aux multiples pluralismes qui font la complexité des sociétés africaines et de leurs régimes politiques”.
Voir : MOUKOKO P., “Pluralisme socio-politique et démocratisation en Afrique : l’approche
consociationnelle du Power Sharing”,
Actes du 4è Colloque International de l’Association pour la promotion de l’État de droit. À noter que l’essence du schéma lijphartien réside dans le fait de confier le
gouvernement d’une société ethniquement divisée à une grande coalition basée sur la représentation
proportionnelle des membres, disposant chacun d’un droit de veto et d’une grande autonomie. L’accommodation du pluralisme culturel s’appuie ainsi sur le principe sacré du partage du pouvoir (power-sharing)
[26]
YOUNG C., “Ethnic diversity and Public Policy : An Overview”, Occasional Paper n° 8,
World
Summit for Social Development, UNRISD, Geneva, p. 12.
[27]
Ibid. Notons cependant que l’assimilation souvent faite entre société plurale et société divisée est
abusive à nos yeux en ce qu’elle tendrait à induire une conflictualité d’essence, naturelle, du simple fait
de la diversité.
[28]
LORIMER J., “L’ANC, l’opposition et l’avenir du fédéralisme en Afrique du Sud.”
Fédérations,
vol. 1, n° 2, janvier 2001.
[30]
Situation de la présidence par Mosiuoa Lekota de la chambre haute et sa nomination au poste de
ministre de la défense.
[31]
Assertion avérée ici par le fait des luttes anti-apartheid et pour la démocratisation.
[32]
DE BRUYNE P., op. cit., 1994, p. 366.
[33]
Voir : TEWFIK H. M., “Les nationalités multiples au cœur du défi éthiopien”,
Fédérations, vol. l,
n° 5, été 2001.
[34]
GASCON A.,
La Grande Éthiopie : une utopie africaine, Paris, CNRS, 1995.
[35]
TEWFIK H. M., op. cit, 2001.
[36]
Entendre les ethnies.
[37]
DE BRUYNE P., op. cit., 1994, p. 373.
[38]
Lire : BACH D., “Fédéralisme et gestion des conflits : l’expérience nigériane”,
Afrique contemporaine, n°spécial, 4è trimestre, 1996, pp. 242-249.
[39]
YOUNG C., op. cit, p. 12.
[40]
EKWUEME A.I., “Les constitutions fédérales du Nigeria et la recherche de l’unité dans la diversité”,
2è Plénière thématique sur la CDS : la diversité sociale et le fédéralisme, pp. 1-9.
[41]
SCHMITT N., op. cit, p. 2.
[42]
EKWUEME A.I., op. cit., p. 5.
[43]
BACH D., op. cit., 1996, p. 244.
[44]
C’est le gouvernement fédéral qui a la mainmise sur les ressources du pétrole nigérian, estimées à
plus de 22.5 milliards de barils.
[45]
YOUNG C., op. cit, p. 12.
[46]
PHILIPPE J., “Le fédéralisme et la question économique”,
Politique africaine, p. 40
[47]
BACH D., op. cit, p. 246.