Revue internationale de politique comparée
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4237-X
144 pages

p. 19 à 40
doi: 10.3917/ripc.101.0019

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Volume 10 2003/1

2003 Revue internationale de politique comparée

Fédéralismes africains : l’idée fédérale dans l’afrique des turbulences politico-ethniques

Makita-Kass Kasongo
Cet article est une contribution comparative à l’exploration du substrat fédéral africain, sur fond d’historicité propre de trajectoires et constructions constitutionnelles visant à la formation de communautés politiques nationales par l’institutionnalisation du partage du pouvoir à la fois comme solution d’accommodation des différences et expression du vouloir vivre ensemble. Elle tente de cerner un schéma interprétatif global de l’État multinational, conçu en idéal-type théorique, politique et constitutionnel, de l’édification de nations de volonté en Afrique. This article offers a comparative contribution to the exploration of the African federal substratum, against the backdrop of its own historical context of constitutional trajectories and constructions aimed at the formation of national political communities. The institutionalisation of power-sharing was used here both as the solution to accommodate the various differences and as an expression of wanting to live together. It attempts to draw out an overall structure to offer an understanding of the multinational State, which was designed as a model theoretical, political and constitutional ideal for the creation of self-determined nations in Africa. Este artículo es una contribución comparativa a la exploración del substrato federal africano, teniendo como tela de fondo la historicidad propia de las trayectorias y construcciones constitucionales destinadas a la formación de comunidades políticas nacionales mediante la institucionalización de la repartición del poder tanto como solución para acomodar las diferencias, como la manifestación de querer vivir juntos. Intenta circunscribir un esquema interpretativo global del Estado multinacional, concebido en tipo de ideal teórico, político y constitucional de la edificación de las naciones mediante acuerdo de voluntad en Africa.
L’idée de fédération est certainement la plus haute à laquelle se soit élevé jusqu’à nos jours le génie politique… Elle résout toutes les difficultés que soulève l’accord de la Liberté et de l’Autorité… l’opposition des principes apparaît enfin comme la condition de l’universel équilibre.
(P.J. PROUDHON, Œuvres complètes, Paris, M. Rivière, 1959).
Cet article tente de proposer un schéma interprétatif global de l’État multinational, conçu en idéal-type théorique, politique et constitutionnel, de l’édification de nations de volonté en Afrique. Celles-ci sont saisies comme des réponses au défi de la polarisation variable posé par la multiplicité des entités ethniques constitutives de l’État post-colonial. Il s’agira donc d’identifier une trame invariante commune aux “dynamiques centralisatrices et décentralisatrices à l’origine des crises d’autorité et des processus de restructuration des fondements de la légitimité [1].
Cette trame s’appuie sur deux principes : la distribution et le partage du pouvoir, des responsabilités et des ressources, et l’association des communautés ethniques au processus de gouvernance. Nous allons donc sonder l’aptitude des constructions fédérales africaines à s’imposer en problématique légitime du processus d’accomplissement démocratique. Tels sont, autour de la problématique de la construction nationale – nation building –, articulée à l’impératif de préservation de l’unité nationale, les termes de l’enjeu du débat constitutionnel africain contemporain.
Au-delà des modes d’autonomisation du pouvoir local face au pouvoir central et des procédures d’allégeance horizontales qui en résultent sous forme de participation des groupes sociaux internes à la prise de décision et aux ressources nationales, nous aborderons également sous l’éclairage de la théorie de la rente, les processus de décentralisation et de fédéralisation conçus, selon l’expression nigériane consacrée, comme un mode de partage du gâteau national.
Toutes ces implications postulent de prendre au sérieux le constitutionnalisme africain [2], par-delà le déficit d’institutionnalisation au fondement des néo-patrimonialismes [3] qui défraient le champ politique africain comme autant d’obstacles rédhibitoires de toute greffe étatique et démocratique moderne. Ainsi font sens les fédéralismes africains, qui reformulent la question nationale sur l’hypothèse que l’ethnicité est le principe organisateur du processus d’invention étatique et démocratique africaine, rompant avec une vulgate centralisatrice prompte à stigmatiser les ethnies comme la source de tous les maux du continent.
Cette perspective configure le champ du possible démocratique africain autour de l’État multinational, anti-thèse africaine du modèle occidental à prétention universelle de l’État-Nation. Par sa logique différentielle et segmentaire, qui fonde son aptitude à surmonter l’hétérogénéité culturelle et ethnique des sociétés africaines, l’État multinational ouvre ainsi une alternative théorique et pratique à l’État-Nation, dont le principe unificateur et homogénéisant se révèle inadéquat aux sociétés plurales d’Afrique, où il “se heurte à la difficulté récurrente de bâtir la nation” [4].
Un détour par la mystique centralisatrice post-coloniale nous semble utile pour introduire à la scrutation de la pertinence de l’idée fédérale en Afrique.
 
Mythes et réalités du centralisme post-colonial africain
 
 
Outre à l’illusion de son affinité élective avec la paix sociale et le développement, la montée en puissance du centralisme en Afrique est confortée par la vague réformatrice entraînée par la faillite de l’État à la fin des années 80, et qui culmine dans les décentralisations des années 90 et leur effet trompe l’œil.
Inadéquation du centralisme à la paix sociale et à l’unité nationale
L’imaginaire post-colonial africain associe volontiers le fédéralisme à la fragmentation politique et à la conflictualité ethnique. Cette équation négative tient à la dispersion institutionnalisée des énergies et du pouvoir d’État au profit d’entités locales souvent articulées sur un nationalisme ethnique [5]. Ces virtualités désintégratrices [6] et sécessionnistes, voire génocidaires, disqualifient le fédéralisme dans la réalisation de deux objectifs mythiques des indépendances africaines : l’intégration nationale et le développement, imputant par défaut cette capacité performative aux systèmes de gouvernement centralisés. Cette conception intégraliste et exclusiviste fondée sur un mixte d’idéologie libérale de l’État-Nation et d’idéologie socialiste du Centralisme démocratique, a pour effet, en niant ou subordonnant les groupes ethniques au profit de la consolidation de la nation, d’abraser les différences au prix de l’aggravation des conflits ethniques et de la désintégration de l’État. Paul de Bruyne s’appuie sur l’incapacité des autorités centrales des empires ottoman, russe ou austro-hongrois à construire une véritable nation pour rappeler que “la création artificielle d’une nation unique sur fond de diversité des nationalités, échoue… à promouvoir leur unité, voire leur existence pacifique”, malgré la puissance de l’État.
Il en va de même de l’État post-colonial africain, dont le diagnostic d’effondrement – collapsed state –, consacre la faillite des unitarismes autoritaires et ethnocratiques qui ont présidé à 3 décennies de conception centralisée du développement et de la gestion politique et institutionnelle [7]. Le paroxysme de telles crises politico-ethniques est atteint avec le génocide au Rwanda, et, plus globalement, le reflux du continent au cœur des ténèbres (Ouganda des années 70, Congo-Zaïre, Somalie, Sierra Leone, Liberia… Côte d’Ivoire).
Aux incertitudes de l’équation “centralisme = paix sociale et développement” correspond une absence de corrélation attestée du fédéralisme à la conflictualité ethnique. S.R. Davis [8] part de l’hypothèse de l’inadéquation entre fédéralisme et instabilité ou crise politiques, pour conclure à l’ambivalence dans le rapport global de la forme de gouvernement à la problématique ethnique. Il nie toute prédétermination de l’une ou l’autre de ces formes à l’exaspération ou à la résolution de la moindre conflictualité [9]. Il épingle cette ambivalence dans la ponctuation de la courte expérience fédérale de l’Ouganda et du Soudan avec des périodes à la fois de paix et de tensions ethniques, tout en soulignant, à propos de l’Afrique du Sud post-apartheid, le rôle plutôt stabilisateur joué jusqu’à présent par le fédéralisme. Par ailleurs, il relève le contraste entre l’indifférence du fédéralisme asymétrique de la Tanzanie sur les relations interethniques, face à la fonction intégrative essentielle du régionalisme majimbo [10] au Kenya comme facteur de paix sociale, via l’accès des petits groupes ethniques au système patrimonial chargé de résoudre les tensions ethniques.
Ces situations ambivalentes induisent une indétermination du rôle du système de gouvernement quant à l’exaspération ou l’apaisement des tensions interethniques, qui fait place aux capacités manœuvrières des entrepreneurs politiques dans le processus de recherche hégémonique en construction à la faveur du jeu constitutionnel.
Réformes décentralisatrices des années 90
Comme grammaire, avec la libéralisation, de la bonne gouvernance, la décentralisation résulte de l’effondrement de l’État post-colonial en Afrique, en s’inscrivant dans le registre de la répartition verticale du pouvoir dans l’État en termes de compétences et de moyens. Ses enjeux officiels sont la démocratie locale et le développement participatif local. Initiées et financées par les bailleurs de fonds internationaux sous le mode du contournement de l’État, la décentralisation induite par ces réformes a pour cible privilégiée la société civile, posée en alternative à la faillite et à la corruption de l’État, et dont il s’agit de renforcer les capacités pour déboucher sur un État minimum. Le contenu du programme des réformes est autant politique (respect des droits civiques et de l’homme, administration efficace et responsable), que technique (meilleure gestion des Affaires publiques).
Loin du délestage programmé de l’État, force est de constater, dix ans après la mise en œuvre des réformes, le réinvestissement par l’État des circuits de la décentralisation “pour en capter les retombées en termes politiques et de rentes venues de l’extérieur” [11]. Sans compter avec d’autres stratégies de recentralisation dans le processus même de décentralisation, pratiquées par des membres de l’élite urbaine au détriment du leadership local. Tel est le cas, au Cameroun, de l’élection d’hommes d’affaires bamiléké à la tête de la mairie de leur village d’origine avec des voix d’électeurs itinérants, soit leurs propres employés à la ville, convoyés ici à cette fin sous peine de perdre leur emploi.
René Otayek constate le même processus dans l’Ouest du Burkina Fasso quand il parle de récupération de la décentralisation par les détenteurs du pouvoir économique qui, sous le règne de l’État désengagé, font régner leur loi [12].
Cette confiscation va de pair avec la fonction pacificatrice exercée par la décentralisation en tant que modus vivendi entre gouvernement et opposition, entre gouvernement et bailleurs de fonds internationaux. C’est en effet sous le mode de la paix civile au Mali et au Niger, que la décentralisation a amené les rébellions armées du Nord à mettre une sourdine à leur revendication du statut de collectivité fédérée. Il en est de même au Cameroun, où la cristallisation du credo unitaire marquée par le passage de la formule fédérale de 1962 à l’État unitaire en 1972, est tempérée par l’instauration de la décentralisation de 1996. Celle-ci est certes boudée par les mouvements anglophones, mais elle les amène à tempérer leur irrédentisme fédéraliste par le marchandage de la création de deux collectivités territoriales, soit la commune et la région, qui consacrent le principe de la séparation territoriale du pouvoir. Simple déclaration d’intention en réalité, car l’État aura tôt fait de dessaisir le conseil régional de ses prérogatives constitutionnelles de libre administration après la victoire de l’opposition aux élections municipales de 1996, en nommant des délégués du gouvernement en lieu et place des conseillers élus [13] !
Analysée par G. Blundo [14], l’expérience sénégalaise de la décentralisation est un modèle du genre ci-dessus évoqué, sous le mode de la redistribution du pouvoir et des ressources entre le pouvoir central, ses administrations et les sociétés locales. Partant de l’expérience, inédite en période coloniale, des Quatre Communes de Dakar, St Louis, Goré et Rufisque, il rappelle leur transformation en gouvernements locaux dès 1972 et souligne le rôle de la réforme de 1996 qui a érigé les régions en collectivités locales par la création de 10 régions, 60 communes, 43 communes d’arrondissement et 320 communautés rurales. Il en résulte comme première conséquence, le renforcement du quadrillage politique et administratif du milieu rural à la faveur de la déconcentration de l’appareil administratif en lieu et place de la dévolution du pouvoir aux assemblées élues, de fait placées sous la tutelle du préfet ou du sous-préfet.
Une autre conséquence de l’installation de gouvernements locaux gît dans le décongestionnement du marché politique salarié en haut, faisant émerger une élite politique locale déchirée par les luttes factionnelles. De là à la transformation de ces charges en postes de prédation, il n’y a qu’un pas, d’autant plus facile à franchir que cette élite locale est imbue de l’idée que les charges électives sont une récompense des services rendus au parti, ce qui achève de réaliser la superposition des logiques de la prédation bureaucratique (préfet) sur celles du partage factionnel des ressources administrées par les élus des collectivités locales. O. de Sardan [15] peut en conclure que la décentralisation déclenche des processus de recomposition sociale et politique complexe, dont l’issue dépend de la qualité du projet législatif et des institutions proposées, comme de la rencontre entre ce projet et les cultures politiques locales.
Quoiqu’il en soit, la conséquence institutionnelle majeure de telles pratiques, au-delà de la timide brèche instillée dans le monopole du pouvoir central par la consécration constitutionnelle du statut de collectivité locale et du principe de la libre administration, en est une réaffirmation à peine fardée du caractère unitaire de l’État. Celui-ci conserve en effet la centralisation des décisions tout en neutralisant financièrement, politiquement et administrativement la démocratie locale.
Il est loisible, dès lors, de reprendre à P. de Bruyne [16] le constat de mise au pas de la périphérie par le centre, à la faveur du primat de la politique fonctionnelle sur la représentation territoriale. Ainsi qu’il le souligne, c’est le fonctionnalisme de l’organisation du gouvernement central qui lui permet de “transforme(r) le système national de gouvernement local en un mécanisme d’intégration idéologique”. Repérable dans le rôle pacificateur des réformes décentralisatrices, celui-ci révèle en même temps le mythe et la réalité du transfert du pouvoir de l’État vers des instances locales ou régionales autonomes. Là réside le noyau différentiel des décentralisations en trompe l’œil, avec le fédéralisme, idéalement et idéalement porteur du principe de partage du pouvoir sous le double ancrage à la fois du développement local et de la démocratie locale.
 
Pertinence de l’idée fédérale en Afrique
 
 
Rareté institutionnelle du fédéralisme
Les régimes fédéraux ne sont pas légion en Afrique subsaharienne. Dans son répertoire comparatif des fédéralismes contemporains dans le monde, Ronald L. Watts [17] mentionne à titre exemplatif le cas classique et historique du Nigeria et celui, récent et novateur [18], de l’Afrique du Sud. En y ajoutant l’autre pays pionnier, soit la Tanzanie et le cas emblématique du fédéralisme ethnique de l’Éthiopie, on a vite fait le constat, hormis des situations de décentralisation en trompe l’œil ou pseudo unitarisme comme au Kenya, de la part congrue de la couverture spatiale de l’ordre fédéral africain. Preuve, s’il en est, de sa résistible montée en puissance au titre de problématique légitime de la répartition du pouvoir dans l’État post-colonial.
Que cette rareté institutionnelle africaine nuance l’optimisme affiché de R.L. Watts [19] face à la pertinence de l’idée fédérale dans le monde contemporain, n’invalide en rien l’explication qu’il donne du regain d’intérêt pour le fédéralisme dans le contexte d’une globalisation de l’économie favorable à l’éclosion de forces politiques et économiques centrifuges qui, en affaiblissant l’État-nation, le rendent à la fois “trop grand et trop petit pour répondre aux pressions internationales et locales [20]”.
Pour autant qu’elle signe une exception qui confirme la règle, la rareté institutionnelle fédérale africaine n’exonère cependant en rien la charge de Nicolas Schmitt [21] contre le fédéralisme nigérian, réduit à l’empreinte incantatoire et cultuelle exotique du vaudou. Marquée au coin de l’ethnocentrisme et du culturalisme, cette appréciation crispée sur l’impuissance réelle du constitutionnalisme africain à conjurer l’institutionnalisation de pouvoirs monocratiques et unipartisans [22], méconnaît son influence grandissante dans la vie politique africaine des dernières années. Ainsi, avec la revendication démocratique initiée par le Bénin en 1989 sous le sceau de l’État de droit, l’activisme constitutionnel des transitions africaines replace la question du partage du pouvoir au centre du débat de l’invention étatique et démocratique africaine. En arrière plan se pose le problème de la gestion, non seulement de la mosaïque ethnique constitutive du tissu national, mais aussi des rattachements primaires – liens culturels et linguistiques, connexions religieuses, traditions historiques et usages sociaux –, qui donnent son fondement propre au sentiment commun d’identité et au désir d’autodétermination.
Autrement dit, face au pluralisme ethnique de l’État-nation, l’enjeu de constitution d’une communauté politique confine au système de gouvernance capable de concilier pacifiquement l’unité de la nation dans la diversité de ses composantes ethniques. En ce sens, le défi de power sharing au cœur de la problématique fédérale africaine, par-delà sa faible diffusion géographique, vise à réconcilier “l’État post-colonial sans nation et les ethniesnations sans État” [23].
C’est dire si la rareté institutionnelle du fédéralisme en Afrique ne doit faire illusion, ni d’adéquation performative de l’ordre jacobin à la paix sociale, ni de son investissement pérenne du champ post-colonial africain. Parallèlement à la périodisation et à la durée de vie des fédéralismes africains, le tableau qui suit met en perspective la date de la montée en puissance de maints régimes unitaires post-coloniaux.

Tableau 1
Systèmes fédéraux post-coloniaux
IMGIMGTableau 1 : Systèmes fédéraux post-c...IMGIMF
Tableau 1 : Systèmes fédéraux post-coloniaux PAYS LONGÉVITÉ Cameroun 1962-1972 R.D.Congo 1964-1965 Éthiopie 1952-1962, dès novembre 1991 Kenya 1963-1965 Nigeria dès 1960 Sénégal/Soudan juillet-août 1960 Afrique du Sud dès 1994 Soudan 1972-1983 Tanzanie dès 1964 Ouganda 1962-1966 Source : McHENRY D. E. Jr., op. cit., 1997.
McHENRY D. E. Jr., op. cit., 1997.

Bien des pays africains (Cameroun, Congo, Kenya, Soudan, Ouganda) ont connu une phase fédérale au moment de l’accession à l’indépendance, avant d’instituer un régime unitaire par démontage de l’héritage fédéral initial. Par ailleurs, au fédéralisme de vieille souche du Nigeria et de la Tanzanie, se sont ajoutées, dans la foulée de la revendication démocratique africaine du début des années 90, et dans le contexte d’une mondialisation ponctuée de replis identitaires et de renouveau des conflits ethniques, les nouvelles expériences de l’Éthiopie et de l’Afrique du Sud.
L’ordre fédéral africain
Il importe d’abord, par souci de clarification, de marquer le terrain en énonçant les critères constitutifs d’un État fédéral. Selon Philippe Schmitter [24], ces propriétés sont les suivantes : des entités politiques territorialement définies ; la garantie constitutionnelle de l’existence et de l’autonomie de décision ; l’établissement formel de la participation des entités à la prise de décision du gouvernement central sous forme d’une assemblée à 2 chambres ; la définition et la protection des compétences par un statut inaliénable sans consentement ; le non-unilatéralisme du droit de sécession et de la répudiation.
Ces ingrédients dépassent le champ de la décentralisation territoriale et de la déconcentration fonctionnelle, tout en s’inscrivant dans le fédéralisme par dissociation ou scissipare, par opposition au fédéralisme par association, caractéristique de l’agrégation d’États indépendants autour d’une communauté d’intérêts et de destin (cas des États Unis et de l’Allemagne). Le première version correspond à la tendance déjà évoquée plus haut, du fédéralisme africain à se constituer sur les ruines du démontage de l’État unitaire.
Les quatre pays formant ce qu’on pourrait appeler, sans abolir leurs spécificités, l’ordre fédéral africain, ont en commun l’adoption, face au caractère fragmenté de l’État dû à la multiplicité de ses composantes, d’un Acte fondamental qui reflète ce pluralisme culturel en s’articulant sur la promotion à la fois des intérêts communs dans l’État national, et de l’identité et l’autonomie des entités locales.
Autrement dit, confrontés, du fait du pluralisme ethnique de l’État, à l’enjeu de la réalisation de l’intégration nationale, ils ont fait le choix commun de la dispersion territoriale du pouvoir à travers une formule fédérale jugée apte à concilier pacifiquement l’unité de la nation dans la diversité de ses composantes ethniques [25].
Le fédéralisme se trouve ainsi coulé dans un texte constitutionnel qui dispose les modalités de l’accommodation ethnique, bien que classiquement cette dimension ethnique soit précisément absente du projet fédéral, censé d’abord réunifier des entités territoriales séparées. Ainsi les systèmes fédéraux américain, canadien, australien…, procèdent-ils de l’agrégation de nouveaux États, la répartition du pouvoir et des fonctions entre une autorité nationale et des autorités fédérées toutes élues, confinant davantage au principe de la coordination qu’à celui du rapport strictement hiérarchique entre un centre et une périphérie [26].
Les trois pays considérés dans cette étude se trouvent donc confrontés au défi de la construction nationale à partir du substrat plural de la société, ce qui suppose d’abolir les clivages entre communautés, soit d’accommoder la diversité de manière à refonder la nation, saisie comme “une communauté civique enracinée dans des valeurs partagées par les composantes ethniques de la société nationale” [27]. Autant dire, d’office, que ne sont viables comme type de gouvernance, ni l’hégémonie d’un groupe ethnique sur le modèle d’ethnocraties autoritaires déjà évoqué plus haut, ni la prétention d’homogénéisation de la construction nationale opérée sous le couvert de l’Étatnation unitaire de facture occidentale.
Les trois études de cas présentées ici nous semblent emblématiques de la problématique fédérale africaine envisagée sous l’angle de la résolution constitutionnelle des crises politico-ethniques post-coloniales, soit l’Afrique du Sud par le clivage ethnique et racial de la société et l’inscription de son fédéralisme dans un processus de démocratisation inédit; l’Éthiopie par son option déclarée du fédéralisme ethnique après des années de violence centralisatrice, et le Nigeria par le caractère scissipare et trompe l’œil de son fédéralisme “séculaire”.
Le cas de l’Afrique du Sud
Postérieur à l’apartheid, le système fédéral d’Afrique du Sud est instauré en 1994 parallèlement à la démocratisation du pays – dite démocratie multiraciale –, où il pénètre en fait par la porte arrière compte tenu de l’hostilité initiale de l’ANC, parti massivement majoritaire, favorable à un système centralisé.
Neuf provinces constituent l’État fédéral qui compte une population de 43 millions d’habitants, dont 54 % sont urbanisés. Deux provinces, soit le KwaZulu Natal et le Cap de l’Ouest apparaissent comme “dissidentes”, en ce qu’elles sont dirigées respectivement par l’Inkhata Freedom Party et le National Party. Parti majoritaire au parlement, l’ANC s’adjuge les 7 autres provinces tout en contrôlant le Kwazulu grâce au gouvernement de coalition formé avec l’Inkhata.
La dévolution des compétences provinciales divise les analystes quant au caractère fédéral du système. Là où les uns récusent ce caractère au motif qu’aucune de ces compétences n’est exclusive, le gouvernement central prenant toujours le dessus [28], d’autres s’appuient sur les pratiques courantes permettant aux provinces “de prendre leurs propres décisions en matière de santé, d’éducation et d’autres secteurs de moindre importance” [29], pour récuser le caractère centralisé du système. Mentionnant en outre les cas des “législations cadres” où le gouvernement fixe la norme tout en laissant aux provinces le soin de régler les détails, ils relèvent comme exceptionnelles les interférences du gouvernement, fort de ses pouvoirs constitutionnels, dans les attributions des provinces.
Exemple significatif : l’intervention du gouvernement central en 1998 dans le versement des pensions des personnes âgées dans la province du Cap de l’est. Justifiée par l’incompétence et le manque d’organisation du gouvernement provincial, cette mesure constitutionnelle de sauvegarde du bien-être social supplée à une carence de l’instance provinciale et dure le temps que cette dernière reprenne la main pour un exercice efficace de sa mission. Elle met en exergue, non pas la prépondérance du gouvernement central, mais plutôt sa coopération et sa solidarité avec l’instance provinciale dans un champ de compétences partagées.
Administration locale
Plus globalement, cet exemple renvoie en fait aux compétences locales en Afrique du Sud. C’est le moment de souligner l’héritage de l’apartheid, puisque l’administration locale est instituée depuis la constitution de 1966 et constitue un palier gouvernemental reconnu à côté du gouvernement national et des gouvernements provinciaux. Son domaine de compétences consiste à “gérer de sa propre initiative les affaires administratives locales de la communauté” sous réserve de se conformer à la législation nationale et provinciale. Dotée de surcroît d’une autonomie financière, elle a le pouvoir de prélever des impôts fonciers et des majorations applicables aux frais d’utilisation pour les services fournis, sans que ce pouvoir dépende de la réglementation éventuelle émise par une législation nationale. En cas de non accomplissement de ses obligations, elle sera placée sous contrôle provincial, préalablement soumis à l’approbation du Conseil national des provinces qui forme la seconde chambre du parlement.
L’autonomie ainsi reconnue à l’administration locale transparaît dans la définition du champ de ses compétences, formant un domaine de 38 postes pour lesquels elle est habilitée à légiférer. Parmi celles-ci, on peut relever : les règlements relatifs à la planification et à la construction; services domestiques (électricité, gaz, eau, hygiène publique, déchets; services sociaux (soins aux enfants, soins de santé, cimetières); services de protection (lutte contre les incendies); transport, environnement, loisirs; espaces publics (locaux de réunion, purification, nuisances publiques; infrastructures (travaux publics, gestion des eaux pluviales, routes; activités économiques (tourisme, ventes de boissons alcoolisées, de nourriture… ).
Dispositions institutionnelles
L’autorité locale s’étage en 3 échelons établis par la constitution, soit : métropolitain, district municipal et municipalité locale. Les municipalités métropolitaines couvrant les zones urbaines, se caractérisent par la vaste étendue de l’espace qu’elles couvrent. Ainsi le Cap à lui seul contient 75% de la population de Western Cape. Leur champ d’action est celui de l’administration locale. Elles forment 6 méga-villes susceptibles de s’ériger en manière de contre-pouvoir ou tout au moins d’abriter un centre des pouvoirs, dotées qu’elles sont, contrairement aux provinces, du droit de générer des revenus tout en disposant de budgets supérieurs à ceux des administrations provinciales. Incontournables dans la vie quotidienne de millions de personnes, les méga-villes représentent un enjeu essentiel de pouvoir là où elles sont contrôlées par l’opposition.
L’échelon provincial compte 242 municipalités locales regroupées pour former 46 districts municipaux. Constitutionnellement, le Conseil des provinces (Voir supra) donne une voix décisionnelle aux provinces, mais la faiblesse de l’administration et le choix des membres dans les provinces acquises au gouvernement rendent cette disposition superfétatoire, de sorte que la chambre haute enregistre les décisions de la chambre basse sans contestation. La main invisible de la centralisation devient apparente avec l’accession de Thabo Mbeki à la présidence, quand il coopte dans son gouvernement le symbole de la “conscience du gouvernement”, pour couper court à toute velléité de dissidence de la chambre haute [30].
Quant aux municipalités locales et aux districts municipaux, ils se partagent les pouvoirs constitutionnels de l’administration locale, étant entendu que cette dernière a en charge essentiellement la coordination de la planification dans les municipalités locales au sein du district et la redistribution des ressources à l’intérieur des districts.
Cadre fédéral, parti dirigeant centralisateur et poussées décentralisatrices
Comme produit d’une société profondément divisée [31] en terme de clivage racial et ethnique, l’expérience fédérale sud-africaine étale des formes institutionnelles inédites intégrant, du fait de l’héritage de l’apartheid, une multiplicité de facteurs tels : race et ethnicité, conscience de groupe et capacité de mobilisation, différences culturelles et exigences pragmatiques [32]. Ses lacunes transparaissent dans le quasi monopole politique de l’ANC, qui soumet le système à des pressions contradictoires du fait de sa tendance à la centralisation jointe à l’impératif de composer avec le régime fédéral issu de négociations pré-démocratiques.
À ces pressions vers le centre correspond tout naturellement, pourrait-on dire, la poussée centrifuge des deux partis des provinces dissidentes, soit l’Inkhata et le Parti démocratique, actualisant la quête de pouvoirs des provinces, “paradoxalement” confortée dans son effet scissipare par les bénéfices que l’ANC elle-même escompte de l’accroissement des pouvoirs provinciaux.
Sans préjuger de son devenir et compte tenu de la jeunesse de l’expérience, il demeure néanmoins, du fait du déficit de consensus sur la philosophie fédéraliste de la constitution, une profonde incertitude quant au bulletin de santé fédérale du régime sud-africain post apartheid.
Le fédéralisme ethnique de l’Éthiopie
L’extrême fragmentation de l’Éthiopie ressort nettement des guerres régionales qui ont conduit à la chute, en mai 1991, de la dictature militaire qui avait gouverné le pays depuis 1976. Ces guerres sont menées respectivement par [33] : le Front de libération de l’Érythrée, le front populaire de libération du Tigré, le front de libération d’Oromo dans les régions de l’Harargay orientale et du Wolega, le Front de libération d’Afar et, pour la région d’Ogaden, le Front de libération de la Somalie occidentale. Aucune tentative d’unification inter-ethnique de ces mouvements n’est opérée contre l’ennemi commun qu’ils combattent, soit le pouvoir dictatorial de Mengistu, le référent ethnique constituant le socle de la ligne de clivage entre les rébellions, attisé par la violence de la centralisation comme mode de construction de l’unité nationale du peuple éthiopien sur fond d’hégémonie amhara.
Deux concepts nouveaux caractérisent la nouvelle constitution éthiopienne : fédération, et dévolution et droits des minorités ethniques.
États régionaux
Après la sécession et la proclamation de l’indépendance de l’Érythrée, consolidée par la signature en 2000 d’un traité de paix avec l’Éthiopie, cette dernière s’engage, avec l’adoption d’une charte provisoire, dans un processus d’autonomisation des conseils locaux et régionaux chargés de l’administration locale. La carte administrative du pays redessinée sur le critère de l’ethnicité, comporte 9 États régionaux portant le nom du groupe ethnique dominant dans l’État, et deux villes au statut spécial, soit Dire Dawa et Addis Abéba, cette dernière étant à la fois capitale et fédérale et de l’État Oromo. Les 9 États forment la Fédération éthiopienne.

Tableau 2
Liste des États régionaux
IMGIMGTableau 2 : Liste des États régionau...IMGIMF
Tableau 2 : Liste des États régionaux États Superficie % Population Oromo 25 20 000 000 Amhara 15 14 500 000 SNNP 10 12 000 000 Tigre 8 5 000 000 Somalie 24 3 600 000 Benishangul 7 3 100 000 Afar 9 1 100 000 Gambela 2 192 000 Harar Ville 116 000 Statut spécial Dire Dawa Ville 200 000 Addis Abeba Capitale 2 112 737 Total 61 920 737 Source: Ambassade de France, 1995
Ambassade de France, 1995

À cette ligne de fragmentation ethnique plus politique que réellement significative, s’ajoute le clivage classique Nord-Sud, opposant l’Éthiopie des monuments, celle du Nord qui possède le sens, à l’Éthiopie sans monuments, celle du Sud qui fournit la nourriture [34], recoupant la démarcation économique entre les deux espaces.
Répartition du pouvoir et reconnaissance des nationalités
Le principe de la répartition du pouvoir repose ici sur la base des communautés ethno-territoriales, auteurs et bénéficiaires de la nouvelle constitution sous l’autodétermination dans son aspect autonomie et participation selon le principe de la représentation proportionnelle au niveau régional et fédéral. Outre les États régionaux, le dispositif se complète de 14 administrations régionales autonomes et 65 collectivités ethniques, dont 48 jouissent d’une administration autonome alors que les 17 restantes, considérées comme des ethnies minoritaires, peuvent établir une administration autonome au niveau du district (Woreda). Par une entente conjointe avec une administration plus large, celle-ci peut établir des unités intermédiaires entre le district et l’échelon régional. C’est par une telle entente que 5 régions du Sud ont pu établir une administration régionale autonome qui permet à chaque groupe ethnolinguistique de conserver son administration autonome tout en étant représenté au niveau régional [35], ce qui réduit à 9 le nombre d’administrations nationales et régionales autonomes.
Le champ des compétences du gouvernement fédéral couvre la défense, la diplomatie, la politique économique et fiscale, la citoyenneté, la déclaration des états d’urgence, la gestion et la construction des projets de développement majeurs et des grands réseaux de communication. L’État fédéral garde la haute main en matière de sécurité, grâce au pouvoir qui lui est reconnu d’intervenir militairement dans chaque État membre.
Selon le principe général, les États membres exercent tous les pouvoirs qui ne sont pas explicitement attribués à l’État fédéral, avec en particulier la gestion de la politique linguistique, culturelle, sanitaire, les services de police et de sécurité, les activités sociales et de développement économique. En matière judiciaire, ils ont compétence d’établir des tribunaux habilités à rendre justice dans tous les secteurs non attribués aux tribunaux du gouvernement central.
Au plan parlementaire, sont institués au niveau fédéral un parlement à deux chambres et un parlement à une chambre appelé Conseil d’État au niveau de chaque État membre. Le parlement fédéral comprend les représentants de la Chambre des peuples, constituée en législature fédérale, et la Chambre de la fédération, qui regroupe les représentants des nations, nationalités et peuples, lesquels ne correspondent pas aux 9 États membres reconnus. Les grands États, Oromo et Amhara, y détiennent plus de pouvoir, chaque État détenant au moins un siège, augmenté d’une unité par million d’habitants de l’État.
La Chambre de la fédération est dotée du pouvoir d’interpréter la constitution. Ses prérogatives, outre les relations inter-étatiques, couvrent en particulier les questions relatives au droit à l’auto-détermination des nations, nationalités et peuples [36], y compris le droit à la sécession. Controversé et complexe, ce droit est lourd de menaces de partition de la nation éthiopienne comme il peut servir de ferment au renforcement du caractère consensuel de l’union fédérale, ce facteur consensus étant essentiel pour donner sens à l’identité éthiopienne.
Le fédéralisme ethnique a-t-il un avenir ?
Unités constituantes essentielles de la fédération éthiopienne, les collectivités ethniques forment un “groupe de personnes qui possèdent ou partagent, dans une large mesure, une culture et des coutumes communes, une intelligibilité linguistique mutuelle, une croyance en des identités communes ou connexes, et qui habitent majoritairement un territoire limitrophe identifiable”.
La garantie ainsi donnée à l’indépendance culturelle de la nation ou du peuple, pèche, selon P. de Bruyne, par réduction de la nation à son noyau culturel, qui lui dénie tout droit à un État propre [37]. Il voit dans cette opération d’octroi d’une souveraineté limitée, une dépolitisation de la question nationale qui “implique le transfert d’une part des droits souverains du peuple à l’État fédéral, avec préséance des lois fédérales sur les lois des républiques ou des nations… ”. La dérive confédérale n’est pas loin, poussée par la faculté laissée à chaque nation de disposer d’une représentation égale au parlement et d’un droit égal à co-décider de l’avenir du pays ou à approuver les décisions importantes affectant les républiques individuelles. Enfin, comme une cerise sur le gâteau de la fragmentation, au nom du principe “diviser pour régner”, le fédéralisme ethnique favorise le “développement des antagonismes entre nations, la poussée des forces centrifuges ponctuée de demande accrue de souveraineté plus complète des nations, l’élargissement des compétences nationales et le relâchement des liens entre nations et État fédéral”. Sans compter avec les risques d’une purification ethnique, en tout cas d’une discrimination ethnique contre les personnes d’autres provinces au nom d’une autochtonie native déclinée en “droit du sang” et privilégiant les enfants du terroir.
Passé l’engouement ethniciste de l’effondrement d’un système centralisé violent, ces périls inhérents au fédéralisme ethnique postulent une revisitation de la formule, assortie à l’impératif double de la construction nationale et démocratique.
Nigeria : un fédéralisme rentier ?
Le Nigeria compte 126 millions d’habitants, plus de 300 dialectes et 250 groupes ethniques différents ou nationalités agrégés autour de 3 grands groupes dominants rassemblant près des deux tiers de la population, alors que le reste représente des minorités sourcilleuses de leur autonomie hors tutelle des “grands”. Au Nord, les Haoussas et les Foulbés constituent entre 40 et 45% de la population totale ; au sud-est, les Ibos pèsent entre 10 et 15%, tandis que les Yorubas au sud-ouest forment entre 20 et 25%.
Sur ce clivage ethnique se greffe un clivage religieux complexe irréductible au grossier découpage entre le Nord musulman et le Sud chrétien et animiste, mais qui, amplifié par le renouveau de l’islam au sud du Sahara, attise des alliances kaléidoscopiques [38] malaisées à déchiffrer. Le diagnostic stipulant une société d’une diversité extraordinaire [39] se lit dans la confrontation du pays depuis l’indépendance à la question de l’accommodation de la diversité en faveur de l’unité nationale, et de la promotion d’une culture démocratique dans les structures étatiques comme dans les relations interrégionales. Telle est également la lecture qu’en fait un ancien viceprésident [40], qui parle de trame multiethnique, multilingue, et multireligieuse de la fédération nigériane.
Un fédéralisme scissipare
Sans remonter aux origines coloniales du fédéralisme nigérian, il y a lieu de noter qu’au 1er octobre 1960, jour de son indépendance, le pays hérite d’une fédération composée de 3 régions, qui passent à 4 en 1963. Suit, après un bref intermède unitaire de 1964 à 1967 suite au coup d’État sudiste du général Ironsi, une longue période militaire qui institue 12 États fédérés sous Gowon en 1967, puis 19 avec le général Obasanjo en 1976, qui passent à 30 sous le général Babangida, qui de surcroît fait passer les gouvernements locaux de 304 à 589. En 1997, la fédération compte 36 États et 774 administrations locales. Le retour au gouvernement civil en 1999 maintient les 36 États et fixe à 768 le nombre des administrations locales.
Dans l’effervescence créatrice d’États et d’administrations locales, le régime militaire se sera taillé la part du lion en créant 32 États en 32 ans de pouvoir, soit une moyenne d’un État par année, cette prolifération posant la question majeure de son adéquation au système fédéral.
Prolifération institutionnelle
La version des vertus incantatoires du fédéralisme pour conjurer les menaces qui pèsent sur un État pluriethnique [41] relevant, nous l’avons souligné plus haut, du fantasme exotique, occulte l’explication rationnelle du fédéralisme scissipare développé par les militaires selon le principe cité par le même auteur, du “Federal Character”, qui affine au fédéralisme rentier. Il s’agit du respect d’une stricte répartition géographique et ethnique des attributions, soit : charges publiques, commandements militaires, implantations industrielles selon des quotas précis et contraignants [42] correspondant à des rentes de situation. Autrement dit, il est stipulé que la composition de gouvernement des différents échelons de la fédération et l’orientation de leurs politiques “seront mis en œuvre de telle manière qu’il n’y aura aucune prédominance de personnes issues d’un petit nombre d’États ou de petits groupes ethniques ou factieux au sein du gouvernement ou de ses agences”.
Les conséquences en sont multiples, soit que le cabinet fédéral compte obligatoirement au moins un membre issu de chacun des États, soit qu’il faille pour être élu président ou gouverneur d’un État, obtenir la majorité des voix dans deux tiers respectivement des États, ou des collectivités locales.
Il n’est dès lors pas surprenant que cette fallacieuse répartition du pouvoir d’État ait en fait consacré un double processus de centralisation et de standardisation. Le premier est repérable notamment dans le gouvernement des États par des administrateurs militaires relevant du gouvernement militaire fédéral central [43], alors que le processus de standardisation culmine dans la réforme de l’administration locale en 1976, uniformisant l’ensemble de l’administration locale indépendamment de la diversité régionale ou étatique.
Parallèlement, la prolifération s’accompagne de la création dans les États de nouvelles minorités, prochaine source, pour être rassurées, de création d’un nouvel État, conduisant à des investissements budgétivores en personnel et dépenses diverses obérant les ressources nécessaires à des besoins essentiels.
Telle est la fonction essentielle de ce fédéralisme par scissiparité, qui permet de satisfaire les demandes d’autonomie des groupes minoritaires pour préserver l’unité territoriale et politique du pays. Le transfert au gouvernement fédéral de domaines juridictionnels régionaux suite à l’émergence d’entités constitutives de moindre importance, est un facteur supplémentaire de renforcement de cette unité, qui consacre la tendance à l’unitarisme du fédéralisme nigérian.
Mais, comme le souligne Daniel Bach, la prolifération institutionnelle joue également une fonction légitimatrice pour un régime en panne de légitimité démocratique, ce qui explique l’activisme réformateur du régime militaire. En effet, aux yeux des élites locales, elle représente une ressource d’accumulation privée, “d’amélioration des positions et garanties de représentation à l’échelon fédéral”, très précisément de “consolidation de l’accès des élites à la manne pétrolière” [44]. Le calcul rationnel financier coule de source en vertu du critère dit de l’équité. Ainsi, avec le passage par redécoupage de 30 à 36 États, les États divisés en deux perçoivent 2/36è à la place de 1/30è des ressources distribuables au titre du critère d’équité censé compenser les pertes territoriales subies par les États soumis au découpage. Une compensation bien juteuse, à vrai dire, puisqu’elle avoisine le double ( 2/ 36è, soit 1/18è contre 1/30è) des ressources attribuées aux États demeurés intacts.
Répartition des compétences
Les administrations locales exercent des fonctions déterminées par la Constitution, soit : les services sociaux (cimetières, maisons pour personnes privées de ressources ou infirmes; les activités économiques et réglementations (abattoirs, marchés, parcs d’engins motorisés, publicité extérieure… ); les infrastructures (routes, travaux publics, eaux usées et drainages); les espaces publics (jardins, commodités publics, animaux de compagnie… ); les finances (impôts, redevances sur radios et téléviseurs); les transports (délivrance de permis) ; les services domestiques (eaux usées, élimination des déchets).
Leur participation est par ailleurs requise dans des fonctions du ressort des États, en particulier : la prestation de l’enseignement primaire, l’éducation des adultes et formation professionnelle, le développement de l’agriculture et des ressources naturelles autres que minérales, la prestation des services de santé, la participation aux structures de planification étatiques.
Hormis l’éducation, la santé, l’eau, les routes et l’électricité qui sont de statut plutôt participatif avec les gouvernements locaux de l’État, les fonctions des administrations locales relèvent de la portion congrue.
Au plan financier, les dépenses gouvernementales se répartissent à raison de 74,2 % pour le gouvernement fédéral, 20,6% pour les États et 5,2 % pour les autorités locales. Celles-ci ne disposent pas ou quasiment pas de recettes autonomes, chiffrées à 6% de leurs besoins alors que 92% proviennent des transferts automatiques.
Malgré leurs pouvoirs fiscaux en terme de perception plutôt que de fixation des impôts exigibles, les conseils des administrations locales n’en bénéficient pas, le gouvernement leur allouant 10 % du revenu national, et 10 autres leur étant procurés par les États de leur zone géographique. En vertu du principe “qui paie ordonne”, la mise en dépendance de l’autorité locale est évidente quand bien même serait-elle gratifiante en terme d’enrichissement personnel.
 
Conclusion
 
 
Le meilleur régime des sociétés profondément divisées ?
Crawford Young [45] avance comme argument fondamental en faveur du système fédéral, son adéquation non seulement aux grands pays culturellement complexes tels l’Australie, le Canada et les États Unis, mais aussi aux sociétés extraordinairement diversifiées tels l’Inde et le Nigeria.
Quand bien même la texture plurale de la société n’est pas en soi explosive, il semble bien que face à l’enjeu de la quête de l’unité dans la diversité inscrit dans l’agenda officiel de la construction nationale, “le fédéralisme est la forme de l’État qui permet le mieux la coexistence de conflits et de coopérations entre les différents niveaux de pouvoir” [46]. Reste à promouvoir la construction d’une communauté nationale intégrée là où la prolifération institutionnelle se double d’une “montée de provincialisme stimulée par un mode ethniciste de définition de la communauté de rattachement des citoyens” [47]. Flagrant dans le fédéralisme ethnique de l’Éthiopie, ce mode affleure également dans la doctrine du “federal character” qui repose sur la distinction, articulée au droit de sang, dans chaque État entre les citoyens nigérians allogènes (étrangers) et les “indigènes”, bridant le métissage des identités en rendant chaque nigérian étranger dans les 35 autres États. Gare donc aux réflexes de repli sur les communautés de base, d’autant plus refoulées dans le primordialisme !
Un régime adéquat à la démocratie ?
Young affirme également que le fédéralisme va de pair avec la démocratie, au sens de la participation au pouvoir des États fédérés et de la société civile. Il en voit un exemple dans l’effondrement des fédérations marxistes léninistes de l’ex-Union soviétique face à l’introduction d’une politique compétitive.
Par rapport au champ africain, s’il n’est pas meilleur cas déviant de l’adéquation du fédéralisme à la démocratie que le quart de siècle de pouvoir militaire sur 45 années de gestion de l’État post-colonial au Nigeria, force est d’observer que les processus inédits de fédéralisation mis en place en Éthiopie et en Afrique du Sud, s’inscrivent dans une quête de démocratisation du régime politique articulée à la gestion du pluralisme culturel. Outre à sa tendance à instituer un système unitaire à composante décentralisatrice, celle-ci reste entachée de dérive primordialiste du rattachement identitaire, au risque de consacrer le développement scissipare des États fédérés en mode de gestion des rapports intercommunautaires. Une telle ethnicisation du politique comporte certes des risques de désintégration de l’espace public qu’elle prétend constituer, à moins d’élever l’ethnie en “métaphore centrale de la construction nationale et démocratique africaine” (Lonsdale).
 
NOTES
 
[1] ROSENAU J., “Les constitutions dans un monde en proie aux turbulences”, Cultures et conflits, n °8, Hiver 1992, p. 3.
[2] Notamment en le déchiffrant comme une phase intense d’institutionnalisation politique significative d’un authentique engagement sur la voie de l’exercice démocratique du pouvoir. Voir : DU BOIS DE GAUDUSSON J. et MÉDARD J.-F., “La crise permanente de l’État et la recherche difficile de nouveaux modes de régulation”, Afrique contemporaine, n° 199,2001, pp. 3-7.
[3] MÉDARD J.-F., “L’État néo-patrimonial en Afrique noire”, dans MÉDARD J.-F., (dir.), États d’Afrique noire. Formations, mécanismes et crise, Karthala, Paris, 1991.
[4] DE BRUYNE P., “États et Nations. Modes de formation et d’articulation”, Revue Internationale de Politique Comparée, Vol. 1, n° 3,1994, pp 351-383.
[5] L’idée d’un nationalisme ethnique volontiers décentralisateur au péril du morcellement territorial est en fait étriquée dès lors qu’elle se fonde sur l’idée fausse d’un État local ethniquement homogène et de ce fait tributaire d’un nationalisme d’éclatement plutôt que d’homogénéité culturelle.
[6] Ce débat n’est pas exclusif à l’Afrique. Ainsi, Omar Zakhilwal considère que l’adoption du régime fédéral en Afghanistan creuserait un fossé entre les divers groupes ethniques et provoquerait la désintégration du pays. Voir : Fédérations, Spécial Afghanistan, oct. 2001. À l’inverse, Reeta Chowdhari Tremblay considère, après la signature de l’Accord de Bonn en décembre 2001, que le fédéralisme est la seule solution capable de concilier un gouvernement central fort et des unités régionales fortes.
[7] MBACK C.-N., “La décentralisation en Afrique : enjeux et perspectives”, Afrique contemporaine, Numéro spécial, 3è trimestre 2001, pp. 95-114.
[8] DAVIS S. R., The Federal Principle, Berkeley, University of California, 1978, pp. 211-212.
[9] McHENRY D. E. Jr., “Federalism en Africa : Is it a Solution to, or a Cause of, Ethnic problems” ?” The Annual Meeting of African Studies Association in Columbus, Ohio, Nov. 1997, pp. 4-6.
[10] En langue swahili, “majimbo” signifie district, région ou État.
[11] Lire Afrique contemporaine, n° 199, notamment : MBACK C. N., “La décentralisation en Afrique”, pp. 95-114; BONDO G., “La corruption comme mode de gouvernance locale : trois décennies de décentralisation au Sénégal”, pp. 115-127; BAROT G., “Pouvoir central et dérives régionalistes au Kenya”, pp. 159-165.
[12] OTAYEK R., “La démocratie locale entre mobilisation ethnique et besoin d’État”, Autrement, n° 10, Éditions de l’Aube, IRD, Bondy, 1999.
[13] Voir : MENTHONG H.-L., “La construction des enjeux locaux dans le débat constitutionnel camerounais” ; MENTAN T., “Ethnicity, State and the National Question”, Cameroon, Polis, Vol. 12, n° 2, 1999.
[14] BLUNDO G., “La corruption comme mode de gouvernance locale : trois décennies de décentralisation au Sénégal”, Afrique contemporaine, n° 199,2001, pp. 115-143.
[15] SARDAN (de) O., “Le développement participatif : ni solution miracle, ni complot néolibéral”, Afrique contemporaine, n° 199,2001, pp. 148-156.
[16] DE BRUYNE P., op. cit, 1994, p. 369.
[17] WATTS R. L., Comparaison des pays fédérés, Institute of Intergovernmental Relations at Queen’s University, 2002.
[18] WATTS R.L., “La pertinence de l’idée fédérale dans le monde contemporain”, Conférence internationale sur le fédéralisme 2002, Suisse, p. 3. Au nombre des formes fédérales novatrices marquant le bourgeonnement international de l’intérêt de la décennie écoulés pour le fédéralisme, l’auteur mentionne également la Belgique, l’Espagne, l’Italie et le Royaume Uni.
[19] Ibidem.
[20] Watts parle d’une pression mondiale en faveur d’unités politiques de petite échelle, réagissant avec plus de sensibilité à leur électorat et capables d’exprimer la spécificité locale, tout en n’étant pas exclusives de l’aspiration à des unités politiques plus grandes, capables de favoriser le développement économique et d’augmenter la sécurité.
[21] Sous le titre : Le fédéralisme vaudou. Le Nigeria à l’heure de la démocratisation, Nicolas Schmitt exotise à l’envi le fédéralisme nigérian en le comparant au fédéralisme authentique suisse. En limitant celui-là au rôle magico-religieux et déshistorisé d’amulette suspendue au-dessus de la diversité ethnique, il s’interdit de fait de le saisir comme un processus inachevé, par ailleurs confronté à l’écoulement accéléré des événements mondiaux et locaux, qui eût nuancé son dénigrement et de la réalité d’une nation nigériane pour cause d’extrême complexité sociétale, et de la quête tendancielle de démocratie par-delà les manipulations clientélistes du fédéralisme présent. Plus globalement et toutes choses égales par ailleurs, il faudrait ici se remettre en mémoire le déni catégorique de fédéralisme et de démocratie prononcé à l’encontre de la Suisse par Tocqueville, grand admirateur de l’Amérique à laquelle il réserve la notion de fédération pour mieux réduire la Suisse à celle de ligue (Voir œuvres complètes, Vol. XV, p. 1). Le tout couronné par le même glissement sémantique dans la référence privilégiée à la décentralisation par rapport au fédéralisme dans le langage des institutions internationales de Bretton Woods.
[22] Celui-ci se situe bien aux antipodes du déficit bureaucratique érigé en parangon du sous-développe-ment politique caractéristique des néo-patrimonialismes africains.
[23] MOUICHE I., “La question nationale, l’ethnicité et l’État en Afrique : le cas du Cameroun”, UNESCO, Management of Social Transformations, Publication of ETHNO-NET AFRICA, p. 10.
[24] SCHMITTER Ph. C., Federalism and Democracy : Tocqueville Inverted or Perverted ?, Instituto Universitario Europeo, Revised, October 1999, pp. 1-13.
[25] Une autre modalité de “power sharing” réside dans le modèle consociationnel développé par A. Lijphart, et que P. Moukoko présente comme “moins conflictuel que le modèle libéral et plus réceptif aux multiples pluralismes qui font la complexité des sociétés africaines et de leurs régimes politiques”. Voir : MOUKOKO P., “Pluralisme socio-politique et démocratisation en Afrique : l’approche consociationnelle du Power Sharing”, Actes du 4è Colloque International de l’Association pour la promotion de l’État de droit. À noter que l’essence du schéma lijphartien réside dans le fait de confier le gouvernement d’une société ethniquement divisée à une grande coalition basée sur la représentation proportionnelle des membres, disposant chacun d’un droit de veto et d’une grande autonomie. L’accommodation du pluralisme culturel s’appuie ainsi sur le principe sacré du partage du pouvoir (power-sharing)
[26] YOUNG C., “Ethnic diversity and Public Policy : An Overview”, Occasional Paper n° 8, World Summit for Social Development, UNRISD, Geneva, p. 12.
[27] Ibid. Notons cependant que l’assimilation souvent faite entre société plurale et société divisée est abusive à nos yeux en ce qu’elle tendrait à induire une conflictualité d’essence, naturelle, du simple fait de la diversité.
[28] LORIMER J., “L’ANC, l’opposition et l’avenir du fédéralisme en Afrique du Sud.” Fédérations, vol. 1, n° 2, janvier 2001.
[29] Ibidem.
[30] Situation de la présidence par Mosiuoa Lekota de la chambre haute et sa nomination au poste de ministre de la défense.
[31] Assertion avérée ici par le fait des luttes anti-apartheid et pour la démocratisation.
[32] DE BRUYNE P., op. cit., 1994, p. 366.
[33] Voir : TEWFIK H. M., “Les nationalités multiples au cœur du défi éthiopien”, Fédérations, vol. l, n° 5, été 2001.
[34] GASCON A., La Grande Éthiopie : une utopie africaine, Paris, CNRS, 1995.
[35] TEWFIK H. M., op. cit, 2001.
[36] Entendre les ethnies.
[37] DE BRUYNE P., op. cit., 1994, p. 373.
[38] Lire : BACH D., “Fédéralisme et gestion des conflits : l’expérience nigériane”, Afrique contemporaine, n°spécial, 4è trimestre, 1996, pp. 242-249.
[39] YOUNG C., op. cit, p. 12.
[40] EKWUEME A.I., “Les constitutions fédérales du Nigeria et la recherche de l’unité dans la diversité”, 2è Plénière thématique sur la CDS : la diversité sociale et le fédéralisme, pp. 1-9.
[41] SCHMITT N., op. cit, p. 2.
[42] EKWUEME A.I., op. cit., p. 5.
[43] BACH D., op. cit., 1996, p. 244.
[44] C’est le gouvernement fédéral qui a la mainmise sur les ressources du pétrole nigérian, estimées à plus de 22.5 milliards de barils.
[45] YOUNG C., op. cit, p. 12.
[46] PHILIPPE J., “Le fédéralisme et la question économique”, Politique africaine, p. 40
[47] BACH D., op. cit, p. 246.
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