2003
Revue internationale de politique comparée
Le fédéralisme de l’ancienne Yougoslavie revisité.
Qu ’est-ce qui n ’a pas fonctionné ?
Dragoljub Popovic´
Le fédéralisme de l’ex-Yougoslavie fut l’œuvre des communistes. Bien qu’il ait été
l’objet de nombreuses transformations, il n’échappa pas à des débats importants.
Si sa fondation s’inspire principalement de principes ethniques et est d’inspiration
soviétique, on peut se demander si cette dimension ethnique constitue sa seule base
mythologique. Le fédéralisme yougoslave n’a jamais été démocratique et manqua
de légitimité. Bien que la dictature communiste sembla capable de résoudre les
tensions ethniques, elle n’a jamais pu leur apporter une solution légitime et durable.
The federal system of the former Yugoslavia was constructed by the communists.
Although it underwent numerous transformations, it did not escape significant debate.
If at the outset it was fundamentally inspired by ethnic principles and was of a
soviet nature, we can question whether this ethnic dimension was based solely on
mythology and if not, what else the basis could have been. Yugoslav federalism has
never been democratic and is devoid of legitimacy. Although the communist
dictatorship appeared to be able to resolve ethnic tensions, it was never able to
provide a legitimate, lasting solution to them.
El federalismo de la antigua Yugoslavia fue obra de los comunistas. Aun cuando
fue objeto de numerosas transformaciones, no dejó de suscitar importantes debates.
Si su fundación se inspiró fundamentalmente de principios étnicos y tuvo una
naturaleza soviética, cabe preguntarse si esta dimensión étnica constituye la única
base mitológica y, en caso contrario, ¿cuál podría ser la otra? El federalismo
yugoslavo jamás fue democrático y careció de legitimidad. A pesar de que la
dictadura comunista parecía capaz de resolver las tensiones étnicas, jamás pudo
brindarles una solución legítima y duradera.
La fin du XXe siècle a vu l’effondrement de l’ancienne Yougoslavie. On
pourrait donc en déduire l’échec patent de son système fédéral qui n’aurait
pas été capable de résister à une maladie mortelle et ne lui aurait pas survécu. Mais ce point de vue mérite cependant un examen attentif motivé par
la situation qui prévaut actuellement sur le sol de l’ancienne Yougoslavie.
Un examen rapide révèle ainsi que la Serbie et le Monténégro ont récemment signé un document qui tend à préserver un certain aménagement fédéral. De même, la Bosnie et l’Herzégovine réunies disposent également de
constitutions qui prévoient un règlement fédéral. Selon l’accord d’Ohrid,
des éléments de partage du pouvoir ont été également introduits en Macédoine. Des volontés de fédéralisme s’expriment aussi au sein de la communauté albanaise de ce pays. Les mêmes tendances sont perceptibles chez les
Serbes du Kosovo, indépendamment des modalités de détermination du statut définitif de cette entité. Ces formes de fédéralismes contribuent certainement au renforcement du sentiment de sécurité des minorités.
Dans de nombreuses situations, des aménagements fédéralistes semblent
encore représenter, tout au moins pour certains groupes, une solution aux
problèmes existants dans ces pays qui ont fait de l’ancienne Yougoslavie.
Pouvons-nous alors affirmer que le fédéralisme était une voie fondamentalement erronée ? Pour envisager une réponse à cette question, nous devrons
tout d’abord nous pencher sur la forme de fédéralisme qui a prévalu dans
l’ancienne Yougoslavie et sur les transformations qu’elle a connues.
Les transformations du système fédéral
Les premières réflexions sur l’introduction du fédéralisme remontent à l’époque de la formation de l’État, après la première guerre mondiale
[1]. Avec quelques modifications, les idées de l’époque se sont concrétisées vers la fin des
années trente, lorsqu’une unité décentralisée séparée a été créée pour constituer une patrie pour la plupart des Croates
[2].
Lorsqu’on parle de l’ancienne fédération yougoslave, on a tendance à
penser à la période du régime communiste. Au cours de cette période, même
si le gouvernement communiste fait montre d’une grande stabilité, l’organisation fédérale yougoslave connaît une évolution spécifique et des transformations qui changent sa configuration.
L’introduction d’une fédération communiste
Le fédéralisme est introduit dès le début du régime communiste, avant même
l’adoption de la constitution de 1946 qui ne fait que consacrer, par une formulation juridique, une situation de fait. Cette formule juridique est une
copie de la constitution que Staline avait introduite en 1936 en URSS. Les
deux chambres législatives réunies nomment leur Président qui deviendra le
Chef de l’État. Le gouvernement fédéral est investi du véritable pouvoir.
À l’instar de Staline en URSS, Tito décide de remplir les fonctions de premier ministre fédéral et de chef du parti communiste. L’opposition est neutralisée avec sévérité et déclarée illégale.
De nombreux aspects du modèle fédéral soviétique ont été adoptés. Il
s’agit, en premier lieu, de la reconnaissance d’ethnies qui n’étaient pas reconnues au préalable, c’est le cas des Macédoniens et des Monténégrins qui
n’étaient pas reconnus officiellement comme ethnies avant la fin de la seconde guerre mondiale. En deuxième lieu, la fédération se fonde alors sur
ces ethnies, chaque ethnie reconnue constituant un État fédéré. Cette
approche est symbolisée par les armoiries de la Yougoslavie communiste
représentant cinq torches qui s’unissent pour ne former qu’une et unique
flamme.
Cependant, bien que cinq ethnies constitutives sont reconnues, une sixième
unité fédérative – la seule à ne pas avoir de fondement ethnique – est constituée, la Bosnie-Herzégovine. Ces deux anciennes provinces turques du XIXe
siècle avaient conservé pratiquement les mêmes frontières que celles conférées par le Congrès de Berlin de 1878 lors de leur passage sous administration austro-hongroise. La raison en est sans doute double. Tout d’abord, de
nombreux musulmans d’expression serbo-croate y vivent et, deuxièmement,
une division du territoire entre Serbes et Croates aurait renforcer les ambitions impérialistes de ces derniers. La création de cette entité répondait ainsi
à deux principes. En premier lieu, elle maintenait la spécificité ethnique des
autres entités et, en deuxième lieu, elle tenait compte de son caractère
multiethnique complexe.
La position de la Serbie, en tant qu’État fédéré, était singulière à divers
égards. Probablement, pour imiter la Russie, mais aussi parce que Tito craignait une opposition des milieux royalistes serbes au début, la Serbie s’est
vue dotée d’une organisation complexe. Deux provinces autonomes ont en
effet été créées sur son territoire, afin de rencontrer les exigences des minorités vivant en Serbie, alors que les autres minorités implantées ailleurs n’ont
jamais eu la même possibilité de jouir d’une autonomie territoriale.
Par conséquent, si nous voulons utiliser le discours symbolique et nous
rappeler les armoiries (les cinq torches évoluant vers une flamme unique),
nous dirions que la fédération de Yougoslavie était perçue comme une fédération ethnique de cinq ethnies. La propagande communiste vantait à l’époque la capacité des communistes à apporter une réponse idoine à ce que l’on
avait l’habitude d’appeler la “question nationale” en Yougoslavie, et que les
politiciens civiques d’avant la guerre n’avait jamais pu résoudre.
Cependant, cette expression ne correspondait pas à la réalité puisque la
Yougoslavie comportait six républiques communistes constituées en unités
fédératives et cinq ethnies constitutives. Toute l’histoire du fédéralisme yougoslave est celle de l’évolution de cette controverse primordiale à laquelle
l’échappèrent pas non plus les armoiries.
La période du début des expériences
Après avoir rompu avec Staline et avoir obtenu le soutien de l’Occident, les
communistes yougoslaves amorcent l’expérience des institutions légales avec
l’introduction de ce qui semblait être un véritable système d’autogestion à
différents niveaux territoriaux et structurels.
La constitution est amendée en 1953 et la fonction personnelle de Tito
est modifiée. Le dictateur communiste de la Yougoslavie remplit dès lors les
fonctions de Président fédéral et de Chef du Parti communiste.
Les principes fondateurs du fédéralisme ne changent cependant pas. La
Yougoslavie demeure une fédération de cinq ethnies, comme le représentent
ses armoiries, mais tout en étant constituée de six unités fédératives, dont
l’une est relativement mélangée. Les musulmans sont alors traités comme
une communauté religieuse, sans prérogatives précises néanmoins, car les
communistes répriment sévèrement la religion. Du point de vue ethnique,
les musulmans sont supposés être serbes ou croates
[3]. Par ailleurs, de nombreux musulmans de Bosnie, réticents à choisir entre une identité ethnique
serbe ou croate, se qualifient de yougoslaves. Des Serbes un peu partout en
Yougoslavie leur emboîtent le pas alors que parmi les autres ethnies, ils sont
peu nombreux à suivre cette voie.
C’est vers la fin de cette première période d’expérimentation qu’est adoptée, en 1963, une nouvelle constitution qui refaçonne l’organisation fédérale. En premier lieu, les musulmans sont reconnus comme constituant une
ethnie (sic !). Bien que le sentiment religieux soit constamment muselée par
les communistes au pouvoir, l’influence politique de politiciens musulmans
acquiert suffisamment de force que pour obtenir une reconnaissance du
groupe sur une autre base. Les armoiries sont alors revues. Une sixième
torche est introduite, mais elles continuent à se refondre toutes en une unique flamme. On peut se demander si la sixième torche représentait la sixième
ethnie yougoslave, enfin reconnue par le régime communiste, ou si les torches n’étaient finalement là que pour symboliser les six unités fédératives ?
Cette deuxième hypothèse deviendra l’explication officielle, même si elle
n’a pas modifié le caractère ethnique de la fédération.
Au contraire, le problème des principes fondateurs de la fédération ne
s’est pas résolu avec la reconnaissance des musulmans. La complexité de la
situation globale s’est accentuée suite à la perception par les musulmans de
l’État fédéré de Bosnie et Herzégovine comme leur propre patrie. Cette même
perception est aussi le fait des Serbes et des Croates qui habitent ou qui ont
leurs racines dans ce territoire. Bien qu’ils disposent respectivement de la
Serbie et de la Croatie comme éventuels fondements de leurs identités respectives. Et personne n’a encore expliqué si la mythologie fondatrice de la
fédération communiste dans l’ancienne Yougoslavie était effectivement
l’ethnicité.
Mise à l’épreuve dans la lutte
La mise à l’épreuve des institutions légales s’inscrit dans la normalité du
comportement des communistes yougoslaves. Cependant, sous la constitution de 1963, ils demeurent modérés. Une nouvelle vague de réformes
s’amorce pour eux en 1966 lorsque se pose la question de l’héritage politique de Tito.
La fonction de Vice-président fédéral avait été introduite par la constitution de 1963 et elle était revenue à Rankovic, un communiste serbe très en´
vue, qui est également chef des services secrets. Il devint ainsi le n° 2 du
régime et est considéré à l’époque comme l’héritier politique tout indiqué
de Tito. C’est un élément très important parce que Tito a 71 ans et qu’on ne
pouvait pas prévoir qu’il ne décéderait qu’à l’âge de 88 ans. Ce qui explique
l’organisation d’un complot contre ce numéro 2, personnage assez loyal à
l’égard de Tito et avec un niveau d’éducation à peu près aussi piètre que ce
dernier. En fait, le principal écueil était l’appartenance ethnique de cet héritier.
La tragédie du complot se joue au sommet de la direction du parti communiste, au cours de l’été de 1966, lorsque Rankovic, est privé de sa charge´
et de sa fonction. L’influence serbe dans les milieux les plus élevés de la
nomenclature communiste en sort considérablement amenuisée
[4].
Après l’élimination de cet héritier pressenti du dictateur, la fonction de
Vice-président est abolie et les mises à l’épreuve passent à une phase décisive. Tout d’abord, une série d’amendements est introduite à la constitution
de 1963 et, ensuite, une autre constitution est adoptée, celle de 1974. Elle
sanctionne d’une certaine manière les expériences vécues avec les institutions légales dans le cadre de l’autogestion.
Ces expériences touchent à de nombreux aspects de la vie de tous les
jours des citoyens. Les entreprises du gouvernement socialiste sont transformées en entités aux dénominations étranges, habituellement des sigles,
comme OBTA, qui signifie “Organisation de Base des Travailleurs Associés” et qui représente une division d’entreprise. La répartition en divisions
est imposée aux entreprises, ainsi que d’autres obligations.
La finalité de ces réformes est l’occultation de la vérité, ou en d’autres
mots, la non révélation du principal processus politique, la lutte des élites
politiques ethniques pour l’héritage politique de Tito. Il commence dès la
seconde moitié des années 60. Ce processus s’enracine profondément dans
l’ethnicité et le cas Rankovic en est une bonne illustration. Bien que serbe, il´
n’est pas populaire parmi eux compte tenu du communisme intransigeant
qu’il affichait. Qu’il soit parvenu à nouer des contacts avec des intellectuels
serbes n’a pas d’incidence décisive ni sur son image politique, ni sur son
élimination. La nomenclatura communiste valorisait principalement l’appartenance ethnique considérée un moyen de légitimation, ce que reconnaît
tacitement le système communiste d’autogestion.
Le fond de la lutte peut se résumer en une question fort simple : quid
après Tito, dans un pays sans institutions solides et sans un système démocratique de prise des décisions ? Pour utiliser une expression courante à l’époque, la forme de la lutte est le développement du système social d’autogestion.
Comme on peut facilement l’imaginer, le fond prend le pas sur la forme. Il
se décline en affrontements perpétuels entre élites ethniques, qui se fondent
sur des unités fédératives en lutte pour le pouvoir. La soif de pouvoir des
élites communistes ethniques ayant tendance à s’approfondir, elles ne cessent de réclamer la décentralisation.
Bien que les revendications de décentralisation prennent des apparences
libérales, elles ne peuvent guère être qualifiées de la sorte. La décentralisation n’est pas préconisée pour satisfaire les besoins des citoyens ou pour
promouvoir leurs droits et libertés. Bien au contraire, dans le réseau des
institutions communistes, la décentralisation doit servir la montée en puissance des élites ethniques dans les républiques de la fédération yougoslave.
[5]
Après une série de complications, le processus aboutit finalement à la
constitution de 1974, que la propagande qualifie de “formule magique” pour
préserver l’unité du pays et perpétuer le communisme et l’autogestion, la
meilleure voie d’avenir pour la fédération de Yougoslavie.
La période de déclin
La constitution de 1974 introduit des nouveautés dans l’organisation fédérale de la Yougoslavie. Les unités fédératives se voient octroyer des pouvoirs beaucoup plus étendus qu’auparavant, et leurs interventions dans le
processus de prise de décisions au niveau fédéral deviennent décisives.
Cette constitution conserve les deux assemblées, mais ces deux chambres du Parlement fédéral se fondent sur un système de représentation paritaire des unités fédératives. Le même principe est d’application au niveau
exécutif, le plus concerné par l’héritage de Tito. Tito est proclamé Président
à vie par la constitution de 1974 et à l’expiration de son mandat, une présidence doit poursuivre la fonction du Chef de l’État. Chacune des républiques fédératives se voit octroyer un siège au sein de la présidence. Cela vaut
aussi pour les deux provinces autonomes de Serbie. Cette formule n’est cependant pas introduite pour favoriser la Serbie. Au contraire, la volonté est
de l’affaiblir. Le gouvernement serbe peut en effet à peine maîtriser ses provinces, au sein desquelles la nomenclatura provinciale détient déjà le pouvoir au détriment de l’unité de la Serbie.
Il convient cependant d’observer que la situation se présente de façon
différente dans chacune des deux provinces serbes. Au Kosovo, la majorité
des Albanais parviennent à développer une élite communiste appartenant à
leur groupe ethnique pour gérer leur province. À Vojvodine, les différentes
minorités implantées sur le territoire n’ont pas la même ambition et sont
moins nombreuses que les Albanais du Kosovo. Cependant, cela n’empêche
pas l’émergence d’une nomenclatura communiste qui défend des intérêts
provinciaux spécifiques. Dans de nombreux cas, des personnalités sans racines à Vojvodine se retrouvent au sommet. Elles sont arrivées avec les vagues de colonisation de Herzégovine ou du Monténégro.
La Présidence de l’État étant un organisme collectif, le processus de prise
de décisions contribue à l’effondrement du pays. La prise de décisions y
étant consensuelle, on peut bien sûr avancer qu’au cours de la période de la
montée des élites ethniques, elles ont dû, à plusieurs reprises, se mettre d’accord. Tant que Tito est en vie, les membres des élites ethniques vivent dans
son ombre. C’est le tout-puissant dictateur qui peut régler tous et chacun des
problèmes. Tito décèdera en 1980 et le système de rotation consensuelle de
la présidence parviendra à lui survivre pendant dix ans. Il ne s’effondrera
qu’au début des années quatre-vingt-dix dans un bain de sang.
Le questionnement
Plusieurs questions doivent être discutées après ce bref examen du fédéralisme dans l’ancienne Yougoslavie. La première est le rôle de l’ethnicité en
tant que principe fondateur de la Fédération et le problème clé de la mythologie de sa fondation : y avait-il un ou deux principes fondateurs ?
La seconde question à envisager est celle des sources d’inspiration. Le
degré d’authenticité du fédéralisme de l’ancienne Yougoslavie n’est pas aisé
à évaluer. Il imite les soviets au début mais, ensuite, promeut des processus
de développement d’une nature assez singulière ; ce sont autant de caractéristiques qui méritent que l’on s’y attarde.
Enfin, et ceci est tout aussi important, on ne peut faire fi du problème des
institutions libérales et démocratiques dans le processus de prise de décisions Une véritable fédération eut été possible sans elles ?
Les principes fondateurs du fédéralisme
L’idée du fédéralisme dans l’ancienne Yougoslavie a toujours eu des racines
ethniques. Même les projets d’avant-guerre d’introduction du fédéralisme
constituèrent des tentatives de trouver une solution au problème d’un gouvernement fondé sur des ethnies
[6]. Les communistes développent quelque
peu ces idées, bien qu’ils n’auraient jamais reconnu une similitude quelconque du règlement qu’ils imposent au pays par la violence révolutionnaire
avec des projets “bourgeois” préexistants.
En réalité, les communistes ont élargi le nombre d’ethnies reconnues,
mais ils n’ont pas pu appliquer sans restriction le critère ethnique. Les cinq
ethnies reconnues dès le début du régime communiste reçoivent des patries
sous forme de républiques communistes fédérées. La Bosnie-Herzégovine
n’a jamais répondu à ce modèle, même pas au début des années soixante
lors de la reconnaissance des musulmans en tant que sixième ethnie. Par
ailleurs, la conservation des anciennes frontières turques de cette unité fédérative ne peut guère nous laisser conclure qu’un principe historique ait été
appliqué. Les pères fondateurs de la fédération ne l’ont jamais admis car les
communistes voulaient absolument faire fi de l’histoire. Leur engagement
était différent car ils rêvaient d’un nouvel avenir brillant pour le pays.
C’est la raison pour laquelle on ne peut soutenir la thèse que la structure
de gouvernement de l’ancienne Yougoslavie tendait à sauvegarder des territoires historiques. En lien étroit avec ce problème, nous devons aborder celui de la subtilité et de la complexité du règlement fédéral. Non seulement,
la Bosnie-Herzégovine ne répond pas au modèle de patrie ethnique, mais
des pans entiers d’ethnies vivant en dehors de leurs patries respectives sont
privés de la possibilité de participer au processus de prise de décisions dans
le cadre des unités fédératives. C’est le cas, par exemple, des Serbes de
Croatie, mais aussi des Croates et des Serbes en Bosnie-Herzégovine, tout
au moins sous l’angle de la perception informelle de l’unité fédérative comme
une patrie des musulmans. J’ai choisi deux des exemples les plus difficiles
qui ont provoqué beaucoup d’émoi mais des exemples de ce genre sont légion. On peut citer par exemple les serbes ou les musulmans au Monténégro, ou encore les musulmans en Serbie, etc.
[7]
On peut supposer que le critère ethnique est de loin le principe fondateur
le plus important de la fédération. Qu’il y en ait eu un autre, concurrent,
demeure à éclaircir. C’est un des points faibles de la structure du fédéralisme.
Les sources d’inspiration
Le règlement fédéral de la constitution yougoslave de 1946 s’inspire directement des soviets. On peut ensuite poser la question de la divergence profonde – ou non – du développement ultérieur des deux systèmes fédéraux. Il
convient souligner que le système fédéral soviétique est plus complexe, dans
son approche de l’ethnicité, que le système yougoslave car le premier est
composé de différents types d’entités fédérales telles que des districts nationaux ou des républiques autonomes, par exemple, parallèlement au type
normal de république soviétique. Dans l’ancienne Yougoslavie, seule la Serbie
était dotée d’une structure complexe de gouvernement.
Les deux systèmes sont cependant enracinés dans les ethnies et diffèrent
moins sous l’angle de ce critère qu’à bien d’autres égards. Un développement divergent des deux systèmes est plus perceptible dans le domaine économique et dans certains autres, tels que l’émission de passeports aux
citoyens, par exemple. Il est en effet évident que l’économie est utilisée par
les dirigeants communistes yougoslaves pour occulter le véritable processus politique.
Les deux fédéralismes soviétique et yougoslave s’effondrèrent de manière assez différente. On ne peut s’empêcher de penser que l’effort consenti par la communauté internationale pour sauvegarder les frontières des
unités fédératives dans l’ancienne Yougoslavie, après la proclamation de
l’indépendance de ces unités, fut un message aux politiciens de l’URSS que
le risque d’un conflit civil dans un pays aussi immense ne pouvait pas être
pris. Il semble avoir été bien compris et avoir atteint son but.
Les processus de prise de décision
La capacité des pays communistes à développer une approche fédérale des
systèmes politiques fédéraux a fait l’objet de débat du fait de leur absence
de légitimité et d’institutions libérales. Une fédération est inconcevable, selon ce courant de pensée, lorsqu’un gouvernement ne dispose pas de fondement légitime
[8]. Je partage cette avis qui modifie toute l’image desdites
fédérations communistes. On en vient à penser que ces pays maintenaient
des ethnies ensemble sans leur consentement.
On peut donc se demander si ces systèmes n’ont pas échoué compte tenu
de leur nature ethnique ou par manque de légitimité de leur gouvernement
respectif ? Il me semble que cette dernière hypothèse est plus vraisemblable
que la première.
Il apparaît donc que toute interrogation sur les causes principales de l’échec
du système fédéral yougoslave se traduit en une multitude de questions.
L’ethnicité en tant que principe fondateur de la fédération yougoslave était-il erroné ? Ou est-ce la montée du nationalisme qui est en cause, le système
ne pouvant la digérer et personne ne l’ayant prévu au départ ? Ou est-ce
l’attribution de territoires à des patries ethniques en 1945, sous la houlette
des communistes ? Ou est-ce le communisme en tant que système de gouvernement qui a fait fausse route ? Ou encore est-ce imputable à une conjugaison de ces facteurs ?
Toute tentative de réponse adéquate devrait certainement approfondir notre
analyse. Bien que le problème n’ait été qu’effleuré, je m’aventure à croire
que l’erreur fondamentale résidait dans le communisme et dans un manque
de légitimité du gouvernement. Un gouvernement illégitime a imposé un
règlement fédéral a priori, sans un examen sérieux de la question des principes fondateurs d’une fédération et n’a pas été à même de donner une réponse adéquate à cette question.
La recherche par les communistes d’un nouveau fondement de légitimité, vers la fin de leur règne, n’a fait qu’empirer la situation. Les nationalismes ethniques avaient déjà été intégrés dans le mode de gouvernement au
fil de l’évolution et des transformations de l’organisation fédérale
[9].
Le pire a été l’absence de procédure et de procédure légale dans le pays.
Elle a privé les anciens yougoslaves de la possibilité de résoudre leurs conflits par la voie pacifique. L’étude du cas de l’ancienne Yougoslavie nous
amène donc à en conclure que les dictatures ne résolvent jamais aucun problème, même lorsqu’elles semblent connaître un certain succès en la matière.
[1]
JOVANOVIC S.,
Ustavno pravo Kraljevine Srba, Hrvata i Slovenaca, Beograd 1995 (réimpression´
d’un volume de 1924) pp. 72-85. PAVLOVIC M.,
Jugoslovenska drzava i pravo 1914-1941, Kragujevac,´
2000, pp. 132-145.
[2]
Sur la formation de la
Banovina croate voir : BATAKOVIC D.,
Yougoslavie – nations, religions,´
idéologies, Lausanne, 1994, pp. 177-178. Voir également : PAVLOVIC M,
op. cit., 2000, pp. 329-349.´
[3]
C’est ainsi, par exemple, qu’Alija Izetbegovic, qui devait devenir le dirigeant national musulman´
dans les années quatre-vingt-dix, s’est déclaré serbe lors du recensement de 1953.
[4]
Sur les événements de 1966 voir en particulier : BATAKOVIC D.,
op. cit., 1994, p. 247´
[5]
Ibidem, pp. 253-254.
[6]
Cf. note 1, mais aussi les mémoires publiées récemment par celui qui fut ministre de la Justice avant
la guerre et un professeur célèbre de la Faculté de Droit de l’université de Belgrade : KONSTANTINOVIC´
M.,
Politika sporazuma ; dnevnicke beleske 1939-1941,
londonske beleske 1944-1945, Novi Sad, 1998,
p. 451
[7]
Les idées reprises par Konstantinovic présentaient certains avantages si on les comparent au règle-´
ment fédéral introduit par les communistes. À l’époque de la reconnaissance de trois ethnies, il parle
d’une fédération trialiste, constituée de territoires autonomes dans le cadre d’unités fédératives et d’une
autogestion locale au niveau du village : KONSTANTINOVIC M.,
op. cit., 1998.´
[8]
SMITH G., “Introduction”, dans SMITH G., (ed.),
Federalism – the Multi-ethnic Challenge, London – New York, 1995, p. 8 : “les fédérations socialistes ne peuvent être considérées comme de véritables fédérations”.
[9]
Cf. AGNEW J., “Postscript”, dans SMITH G.,
op. cit., 1995, p. 299 : “Le démembrement des fédérations socialistes… est engendré en partie par la légitimation des identités ethniques par le fédéralisme.”