2003
Revue internationale de politique comparée
Analyse comparée du débat sur la structure politique future de l’Europe : vers une “fédération d’Etats-nations”?
Muriel Rambour
En mai 2000, le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, a exposé ses réflexions personnelles sur la finalité de l’intégration communautaire. Sa
proposition d’instaurer graduellement une “Fédération” européenne a initié un
intense échange de vues sur la structure politique future de la Communauté. Cette
analyse se propose d’établir un aperçu comparatif des réactions de quelques responsables européens à cette hypothèse fédérale qui implique, d’une part, de constituer un “centre de gravité” destiné à dynamiser la progression communautaire, et,
d’autre part, d’opérer un partage inédit de souveraineté entre les États membres et
la nouvelle entité suggérée.
In May 2000, the German foreign affairs minister, Joschka Fischer, presented his
personal views on ultimate community integration. His proposal to gradually establish
a European “Federation” sparked off an intense exchange of opinions on the
Community’s future political structure. This analysis sets out to establish a comparative overview of the reactions of several leading European politicians to this federal
proposal, which assumes on the one hand the creation of a “centre of gravity” in
order to give impetus to community progress and on the other, the implementation
of an unprecedented sharing of sovereignty between the member States and the
proposed new entity.
En mayo de 2000, el ministro alemán de Asuntos Exteriores, Joschka Fischer,
manifestó sus reflexiones personales sobre la finalidad de la integración comunitaria.
Su propuesta de instaurar gradualmente una “Federación” europea dio pie a un
intenso intercambio de puntos de vista sobre la futura estructura política de la
Comunidad. Este análisis se propone establecer un panorama general comparativo
de las reacciones de algunos responsables europeos antes esta hipótesis federal
que implica, por una parte, constituir un “centro de gravedad” destinado a dar
dinamismo a la progresión comunitaria y, por otra, realizar una repartición nueva
hasta ahora de la soberanía entre los Estados miembros y la nueva entidad sugerida.
L’intervention, à titre personnel, du ministre allemand des Affaires étrangères devant l’Université Humboldt de Berlin, le 12 mai 2000, a replacé la
thématique du fédéralisme au cœur du débat sur la finalité de l’intégration
communautaire. Alors que l’Union européenne s’apprête à accueillir de nouveaux membres et doit, pour éviter la paralysie, améliorer le fonctionnement de ses institutions, Joschka Fischer suggérait de répondre à la question
essentielle
Quo vadis Europa ? par “le passage de la Confédération de l’Union
à l’entière parlementarisation dans une Fédération européenne que demandait déjà Robert Schuman”
[1]. En engageant les partenaires européens à accomplir un “acte de refondation politique délibéré de l’Europe”, cette
initiative va instiller, dans la monotonie de la Conférence intergouvernementale alors en cours, le dynamisme et la hauteur de vue qui faisaient jus-que-là cruellement défaut. Les contributions vont dès lors se multiplier pour
tracer les contours de la structure politique qui permettra à l’Union de peser
sur la conduite des affaires internationales.
Cette réflexion ne reste pas cantonnée à des échanges d’idées au niveau
intergouvernemental mais implique également les institutions communautaires. La Commission constate, par la voix de son président, que “le temps
de la réflexion sur l’avenir est revenu”
[2] et invite “les gouvernements, les
parlements ainsi que les citoyens des membres actuels et des pays candidats” à réaliser une meilleure “économie des traités” et à opérer une répartition plus précise des compétences entre l’Union et les États membres
[3]. Le
Parlement européen préconise, pour sa part, la mise en chantier d’une “Constitution pour l’Europe” à partir d’une rénovation des différents textes
existants, qui représentent déjà une base constitutionnelle
[4].
L’objet de cette étude est d’opérer un retour sur ces propos et de réaliser
une analyse croisée des réactions de quelques dirigeants européens à l’invitation du chef de la diplomatie allemande. Le “discours de Berlin” a en effet
été perçu de manière très diverse par les acteurs de la vie politique communautaire, selon qu’ils considèrent l’avènement de cette “Fédération” comme
un objectif souhaitable de la construction européenne ou, au contraire, comme
une atteinte à la souveraineté des États membres. D’aucuns y ont même vu
le signe d’une insidieuse volonté de l’Allemagne de plaquer sur l’Europe
son modèle d’organisation politique.
Si l’esquisse du but final de la construction européenne a suscité une
telle controverse, la méthode envisagée par Joschka Fischer pour y parvenir
a également été discutée. Conciliant horizons à court et à long terme, le
ministre proposait une évolution progressive de l’intégration politique communautaire avec la mise en œuvre de coopérations renforcées, dans des domaines déterminés, entre quelques États qui composeraient le “centre de
gravité” à partir duquel émergerait la “Fédération” européenne. Ce scénario, destiné à éviter la dilution du projet européen dans une Union élargie, a
cependant reçu un accueil mitigé dans la mesure où il préfigurait, pour certains membres, l’émergence d’une “Europe àplusieurs vitesses”. C’est enfin la perspective de doter la future “Fédération” d’une organisation
institutionnelle spécifique qui a alimenté le débat sur le “partage de souveraineté”, consacré par un traité constitutionnel, entre les États-nations
existants et l’entité politique européenne à venir.
La résurgence du spectre fédéral dans le débat européen
Considérer l’intégration européenne dans une optique fédérale déclenche
immanquablement de vives réactions. En 1991, les Britanniques avaient
préféré voir le traité de Maastricht marquer une “nouvelle étape dans le processus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe” plutôt que d’assigner une vocation fédérale – le fameux “
F-word” – à
l’Union
[5]. Le concept clé des propositions de Joschka Fischer risquait donc
de susciter une nouvelle controverse. C’est pourquoi le ministre allemand a
pris soin de préciser dans son intervention qu’il avait utilisé le terme “Fédération” par défaut, sans intention de provoquer quelque pays que ce soit. Il a
par la suite indiqué avoir “cherché un mot allemand neutre, en lieu et place
de fédération. Traduit en français ou en anglais, c’est toujours fédération;
aussi nous nous sommes résignés. Nous devons accepter le fait que fédération est le mot qui convient le mieux”
[6].
En dépit de ces précautions sémantiques, les propos de Joschka Fischer
ont été diversement relayés par les quotidiens européens, du soutien à la
franche hostilité. “L’Allemagne menace d’isoler la Grande-Bretagne” titrait
le
Times du 13 mai 2000, tandis que le
Financial Times soulignait les risques de progression de l’euroscepticisme outre-Manche
[7]. Selon les antieuropéens danois, ce discours allait dans le sens de l’évolution plus politique de
l’Union souhaitée par les “grandes nations”, alors que la presse néerlandaise
estimait qu’il était “encore trop tôt” pour faire accepter le principe d’un
fédéralisme communautaire
[8]. Les pays candidats à l’adhésion ont d’ailleurs
émis quelques réserves à cette idée. Le ministre polonais des Affaires étrangères, Bronislaw Geremek, a ainsi jugé “courageuse mais prématurée” l’initiative de son homologue allemand ; il a en effet déclaré que la vision
fédéraliste de Joschka Fischer ne tenait pas suffisamment compte de la spécificité des pays d’Europe centrale et orientale, soucieux de préserver une
souveraineté qu’ils viennent juste de recouvrer
[9].
Le fédéralisme est aujourd’hui encore perçu comme le “spectre qui hante
l’Europe”, une forme de “séparatisme qui vide de leur substance les Étatsnations traditionnels”. Certains le soupçonnent d’être “un ‘cheval de Troie’
servant à véhiculer les ambitions d’hégémonie politique d’une Allemagne
économiquement forte dans un ‘super-État’ européen”
[10]. C’est ainsi que Jean-Pierre Chevènement, alors ministre français de l’Intérieur et membre du
Mouvement des Citoyens (composante de la “majorité plurielle” au gouvernement depuis 1997), qualifiait de “contresens historique” l’idée de constituer ce qu’il appelait un “noyau dur fédéral, à l’intérieur de l’Europe de
l’après-communisme”:
“[Ce noyau dur] manifeste simplement la fuite dans le postnational qu’est aussi la résurgence
du rêve nostalgique du Saint Empire romain germanique qui ferait remonter tout le cours de
l’histoire européenne sur un millénaire. Ce rêve traduit la difficulté de l’Allemagne à s’affranchir de son ancienne conception du Volk pour inventer un concept de nation citoyenne, à
la mesure d’une histoire tellement riche qu’elle n’arrive pas encore à la dominer” [11].
Les suggestions de Joschka Fischer ne seraient donc que le reflet d’un “mal”
germanique jamais guéri, d’un penchant chronique de l’Allemagne à vouloir “naturellement [… ] plaquer son modèle fédéral sur l’idée qu’elle se fait
de l’Europe future et de son fonctionnement”
[12]. S’exprimant devant le Parlement européen à Strasbourg le 4 avril 2001, le président de la République
fédérale d’Allemagne, Johannes Rau, s’est inscrit en faux contre une telle
interprétation :
“C’est précisément parce que l’Europe n’évolue pas et ne doit pas évoluer vers un État unique que nous devons trouver un principe d’organisation politique qui correspond à cette
volonté de préserver la diversité de nos traditions et qui soit adapté à notre époque. La Fédération est ce principe” [13].
Dans son intervention à l’Université Humbolt, Joschka Fischer a bien spécifié que sa proposition de “Fédération” européenne ne sonnera pas le glas
des États-nations. Il s’est en effet déclaré en faveur d’une “Fédération”
( Föderation) rassemblant les États qui le souhaitent et non d’un État fédéral
européen ( Europäischer Bundesstaat) qui s’imposerait aux États membres
de l’Union. Ceux-ci, loin d’être appelés à disparaître, demeurent des réalités
historiques “indispensables” :
“C’est uniquement si l’intégration européenne conserve les États-nations dans une telle Fédération, qu’elle ne dévalorise pas, voire ne fait pas disparaître complètement leurs institutions qu’un tel projet sera réalisable, en dépit des énormes difficultés qu’il présente. Autrement
dit, la conception qui prévalait jusqu’à présent d’un État fédéral européen, qui remplacerait
comme nouveau souverain les anciens États-nations et leurs démocraties, s’avère être une
élucubration artificielle qui se situe en dehors des réalités européennes traditionnelles” [14].
L’importance de la préservation des États-nations dans le processus d’intégration politique communautaire a également été soulignée par le président
français, Jacques Chirac, dans son discours devant le Reichstag en juin 2000 :
“Nos nations sont la source de nos identités et de notre enracinement. La diversité de leurs
traditions politiques, culturelles et linguistiques est une des forces de l’Union. Pour les temps
qui viennent, les nations resteront les premières références de nos peuples. Envisager leur
extinction serait [… ] absurde” [15].
Pour Robert Schuman, il était inconcevable de simplement “effacer” les frontières politiques entre les nations, produits d’une longue évolution historique. Mais bien qu’il ne fût nullement question de renier le passé, “un
épanouissement nouveau des énergies nationales” devait advenir par “leur
mise en commun au service de la communauté supranationale
[16]. Comme le
rappelait plus récemment le président Chirac, l’Union européenne rassemblerait donc des nations “qui entendent garder leur âme et leur identité, mais
qui ont choisi de s’unir pour défendre en commun leurs intérêts et surtout
leurs valeurs”
[17]. Pour être viable, le fédéralisme politique doit par conséquent reposer sur une volonté de complémentarité de la part des nations
qu’il “unit”, et non pas “unifie”. Ce principe signifie qu’“une fédération
politique ne peut être une union
malgré la diversité mais seulement une
union
pour la diversité”
[18].
La structure proposée par Joschka Fischer pourrait finalement s’apparenter à la “Fédération d’États-nations” que prônait, il y a quelques années,
l’ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors. De prime
abord, la formule peut paraître ambiguë; lors du débat sur la ratification du
traité de Nice à l’Assemblée nationale française, Jean-Pierre Chevènement
la qualifiait d’ailleurs d’“oxymore”. Il est vrai que cette expression combine
deux concepts
a priori antithétiques, car “les défenseurs de l’État-nation
sont anti-fédéralistes et [… ] les fédéralistes sont pour le dépassement de
l’État-nation”
[19]. Cependant, elle reflète l’originalité de la construction européenne en conjuguant “l’idéal fédératif et la réalité des États-nations”, traduisant “avec justesse la tension constitutive de l’Union européenne”
[20].
Comme l’affirmait son promoteur, la notion de “Fédération des Étatsnations” concilie “une renaissance de la démocratie, qui ne peut se faire qu’à
l’échelon national, avec une association de pays souverains qui permette de
consentir aux transferts de souveraineté nécessaires”
[21]. L’approche fédérale
assurera la réponse à une “triple exigence de transparence, de proximité et
de cohérence”
[22], ce qui légitimera davantage l’action communautaire, tandis qu’il revient aux États-nations d’expliquer aux citoyens le sens du projet
européen.
Dans son allocution devant le Parlement européen à Strasbourg en
avril 2001, Johannes Rau rappelait que les États “sont les garants de la diversité en Europe” et qu’il leur appartient de déterminer quelles compétences pourront être transférées à la Communauté, afin que l’Europe ne prenne
pas le chemin d’un “super-État centralisé”
[23]. Le président allemand apportait là une assurance à la préoccupation exprimée en octobre 2000 par le
Premier ministre britannique : si l’Union peut, par sa force économique et
politique, s’ériger au rang de grande puissance, “elle ne doit pas pour autant
se transformer en ‘super-État’”
[24]. À Varsovie, Tony Blair cherchait toutefois
moins à discerner la “finalité” de la construction européenne qu’à encourager la poursuite pragmatique de l’intégration communautaire
[25] en évitant de
verser dans un supranationalisme excessif ou de former une Europe à plusieurs vitesses. Or, si elles étaient suivies, les suggestions de Joschka Fischer pourraient justement conduire à cette éventualité.
Divergences sur l’avant-garde motrice de l’intégration européenne
Pour Joschka Fischer, le passage au fédéralisme n’adviendra pas par le recours au fonctionnalisme mais par “un acte de refondation politique délibéré de l’Europe”
[26], à partir d’une réflexion de fond sur les institutions
communautaires et d’une vision à long terme de ce que doit être la construction européenne. L’un des reproches qu’adresse le chef de la diplomatie
allemande à la “méthode Monnet”, qu’il juge en “crise”, est d’avoir conduit
à une multiplication de règlements reflétant les compromis interétatiques.
Même si elle s’est parfois avérée efficace, la “tactique des petits pas” ne
s’est révélée que “d’une utilité limitée pour l’intégration politique et la démocratisation de l’Europe”. Joschka Fischer propose alors deux options alternatives :
“ou bien la majorité des États membres tente le ‘saut dans la pleine intégration’ et se met
d’accord sur un traité constitutionnel européen portant création d’une Fédération européenne
ou bien, dans le cas contraire, un petit groupe d’États membres constituera une avant-garde,
c’est-à-dire un ‘centre de gravité’ comprenant plusieurs États prêts et capables, en Européens
profondément convaincus, de progresser sur la voie de l’intégration politique” [27].
Dépassant le stade initial des coopérations renforcées
[28], ce groupe serait
amené à conclure un “nouveau traité fondamental européen qui serait le
noyau d’une Constitution de la Fédération”
[29]. Mais la question majeure se
pose de savoir quels pays feront partie de ce “centre de gravité”. Cette interrogation rappelle celle qu’avaient soulevée, en septembre 1994, les “réflexions sur la politique européenne” élaborées en Allemagne au sein de la
CDU/CSU sous l’autorité de Wolfgang Schäuble et Karl Lamers, respectivement président du groupe CDU au
Bundestag et porte-parole pour les
Affaires étrangères du groupe parlementaire démocrate-chrétien
[30]. Le “papier Schäuble-Lamers” suggérait de constituer, à partir des États membres
les plus proches des critères de convergence guidant la réalisation de l’Union
monétaire, une “
Kerneuropa” destinée à faire progresser l’intégration européenne; l’expression s’est malencontreusement répandue dans les discussions sur ce projet sous la traduction “noyau dur”, terme plus rigide et fermé
que la version originale.
Si la progression différenciée donne aux États qui le souhaitent la possibilité d’aller de l’avant dans certains domaines de l’intégration communautaire sans être bloqués par ceux qui refusent d’y participer, elle ne peut pour
autant conduire à une discrimination entre membres de l’Union. Toute “avantgarde” ou “centre de gravité” se doit donc de présenter une caractéristique
claire d’ouverture :
“[l’]avant-garde ne devra jamais être exclusive, elle devra être ouverte à tous les États membres et à tous les pays candidats de l’UE lorsqu’ils exprimeront à un moment donné le désir
d’en faire partie. Et pour ceux qui voudront participer mais ne remplissent pas les conditions,
il devra y avoir des possibilités de rapprochement” [31].
Dans sa réponse au discours de Joschka Fischer, le ministre français des
Affaires étrangères notait la difficulté d’établir
a priori la composition de ce
groupe d’avant-garde. Elle ne pourrait pas même recouper la structure de
l’Eurogroupe, car si “un renforcement de la coordination politique et économique de ces pays de l’euro est une nécessité absolue”, elle “n’entraînera
pas automatiquement une intégration politique renforcée”. Devant cette indétermination, le “noyau” devrait rester “ouvert”, être basé sur le “volontariat”. Or, “si tout le monde veut en être, est-ce encore un noyau et en quoi
irait-il plus loin que les autres ?”, s’interroge Hubert Védrine
[32], qui considère par ailleurs que son homologue allemand a élaboré une architecture
s’inscrivant dans le très long terme mais qui risque, parallèlement, d’entraîner la formation d’une Europe à deux vitesses
[33].
En suivant la réflexion de l’ancien président français, Valéry Giscard
d’Estaing, et de l’ex-chancelier allemand, Helmut Schmidt, l’on peut dire
que si certains pays intégraient “une partie de leurs compétences politiques
sur la base d’une approche fédérative”, l’initiative de cette démarche devrait
provenir de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et du Benelux ainsi que
“d’autres candidats déterminés et de bonne volonté”
[34]. Mais si les membres
du “centre de gravité” se cooptent sur la base de critères historiques consistant à y faire accéder en priorité les États fondateurs des Communautés, les
pays candidats, même s’ils peuvent espérer rejoindre un jour ce cœur de
l’intégration, éprouveront au moins temporairement une certaine frustration
de se voir relégués de la sorte à un rang périphérique. Une telle division
serait inopportune pour l’Union. C’est pour conjurer ce risque qu’Hubert
Védrine invitait les Quinze “à manier avec prudence des concepts tels que
‘noyau dur’ ou ‘avant-garde’, qui, comme tous les slogans, sont de nature à
la fois à mobiliser et à diviser. Nous devons écarter toute proposition qui se
traduirait par des divisions arbitraires, rigides et définitives entre les États
membres”
[35]. Des États membres qui ont aussi à se préoccuper de la marge
de manœuvre qu’il leur restera dans la “Fédération” européenne.
Quelle place pour les États européens dans le fonctionnement
de la “Fédération” ?
La majeure partie des réactions au discours de Joschka Fischer s’est focalisée sur l’hypothèse de l’instauration progressive d’une “Fédération” européenne. Il ne faut cependant pas négliger l’exposé de la construction
institutionnelle originale qui donnera consistance à cette nouvelle entité, à
savoir un parlement et un gouvernement européens qui exerceraient “effectivement le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif au sein de la Fédération”.
Le parlement, bicaméral, serait composé d’une première Chambre rassemblant des “députés élus” appartenant simultanément aux parlements nationaux, ce qui permettrait “d’éviter tout antagonisme [… ] entre État-nation
et Europe”; la deuxième Chambre serait formée sur le modèle sénatorial
américain ou sur celui du
Bundesrat allemand. Le “gouvernement de la Fédération” pourrait être constitué à partir de l’actuel Conseil européen et, par
conséquent, des gouvernements nationaux; une autre hypothèse consisterait, “en se basant sur la structure actuelle de la Commission”, à procéder à
“l’élection directe d’un président doté de vastes pouvoirs exécutifs”
[36]. Dans
leur “Appel de Strasbourg” lancé le 13 juin 2000, les eurodéputés François
Bayrou (PPE/DE) et Daniel Cohn-Bendit (Groupe des Verts/ALE) ont fait
écho à cette idée de structurer le futur exécutif communautaire autour d’un
“président de l’Union”. Visage de l’Europe dans le monde, il serait élu au
suffrage universel selon plusieurs modalités possibles :
“soit, un jour, une élection directe; soit une élection dans le cadre des élections européennes,
le leader désigné de la famille arrivée en tête devenant président de l’Union; soit, dans un
premier temps, une élection par un ‘Congrès européen’, rassemblant à parité parlementaires
européens et délégations des parlements nationaux” [37].
Pour Hubert Védrine, l’élection d’un président européen est une idée totalement prématurée et artificielle, ne correspondant en aucune manière à la
réalité actuelle de l’intégration communautaire : “si cet éventuel président
fédéral européen (d’une avant-garde ou de toute l’Union) était doté de larges pouvoirs, quel rôle conserveraient le président français ou le chancelier
allemand ?”
[38], se demandait-il. Gerhard Schröder n’a d’ailleurs pas tardé à
qualifier de “parfaite illusion” cette proposition – exprimée à titre personnel, rappelons-le – de son ministre des Affaires étrangères
[39].
L’organisation institutionnelle de la “Fédération” avancée par Joschka
Fischer laisse en suspens une interrogation cruciale : quels éléments différencieront encore la Communauté d’un État fédéral lorsqu’elle sera dotée
“de ses propres institutions, d’un gouvernement qui, au sein de l’Union européenne, devrait parler d’une seule voix au nom des membres du groupe dans
un nombre de questions aussi grand que possible, d’un parlement fort et
d’un président directement élu”
[40] ? Certes, le ministre a bien précisé que le
parachèvement de l’intégration européenne “n’est concevable que si ce processus s’effectue sur la base d’un partage de souveraineté entre l’Europe et
l’État-nation”. Un “traité constitutionnel” (
Verfassungsvertrag) contiendrait
en effet une “réglementation précise de la répartition des compétences entre
la Fédération et les États-nations” dans le respect du principe de subsidiarité,
c’est-à-dire laissant “à la Fédération les domaines de souveraineté essentiels et uniquement les questions demandant à être réglées impérativement
au niveau européen, tandis que tout le reste demeurerait de la compétence
des États-nations”
[41]. Mais qu’adviendra-t-il réellement des États membres,
tant du point de vue de leurs compétences que de leurs institutions ? Hubert
Védrine n’a pas manqué de souligner l’ambiguïté des propos de son homologue d’outre-Rhin sur ce point :
“Le nœud de la réflexion, ce sont les concepts de fédération et de fédération d’États-nations.
S’agit-il au bout du compte d’une seule et même chose, le fédéralisme classique ? Dans ce
cas, nous allons vers un blocage. Ou au contraire, le concept de fédération d’États-nations,
voie originale qu’a ouverte Jacques Delors [… ], porte-t-il en germe une solution différente
qui répond de façon satisfaisante aux questions précitées ?” [42].
Bien qu’il ait défini les limites qu’il donnait à cette “Fédération”, Joschka
Fischer n’est pas totalement parvenu à lever les doutes sur la portée de ses
intentions, à faire prévaloir la notion hybride et, de fait, plus difficilement
concevable, de “Fédération d’États-nations” sur celle, plus classique, d’“État
fédéral”. Celle-ci semble s’être imposée plus rapidement à l’esprit de quelques commentateurs, peut-être aiguillés sur cette voie par l’origine germanique de la proposition.
Le débat en cours sur l’avenir de l’Union européenne s’efforce de dissiper cette ambiguïté en amendant la proposition Fischer et en prolongeant le
questionnement sur ce que peut être le projet politique communautaire. Lors
du sommet de Laeken des 14-15 décembre 2001, les Quinze ont précisé le
contenu, le calendrier, ainsi que la méthode de travail de ce nouveau “chantier”, dont l’audace du chef de la diplomatie allemande a été un catalyseur
évident. Il s’agit notamment de répondre aux attentes des citoyens en termes
d’efficacité du fonctionnement communautaire, de délimiter précisément
les compétences entre l’Union et les États membres, de simplifier les traités
et de poser les jalons d’une Constitution pour l’Europe. Une Convention,
composée de représentants du Parlement européen, de la Commission, des
parlements et des gouvernements nationaux, est chargée de formuler des
options pour permettre à la prochaine Conférence intergouvernementale
d’adopter une position finale avant les élections européennes de 2004. La
“société civile”, à travers les réseaux d’organisations européennes et nationales qui soumettent leurs contributions à la Convention, est associée, tout
comme les pays candidats, à cette démarche destinée à imprimer un saut
qualitatif au développement de l’Europe politique.
Les interventions des dirigeants européens sur l’avenir de l’Union ont
permis de faire avancer la réflexion en ce sens et seront des contributions
utiles aux travaux de la Convention. La synthèse qui s’en dégagera devra
refléter un équilibre entre la légitimité des États membres, qui demeurent le
cadre principal de l’identification des citoyens européens, et celle des institutions communautaires en charge de l’intérêt commun. Si l’établissement
d’une “Fédération d’États-nations” semble, pour certains, satisfaire à ces
deux exigences et s’inscrire dans le droit fil du dessein des pères fondateurs
de l’Europe, le débat doit également permettre d’explorer toutes les autres
pistes possibles. Pour cela, les participants doivent se garder de vouloir transposer à l’échelle communautaire les schémas nationaux existants d’organisation politique, car le processus d’intégration européenne revêt une forme
inédite. La définition du projet qui le guide requiert en effet ouverture d’esprit, capacité d’innovation et volonté politique, afin de faire de l’Union une
véritable puissance de la diplomatie mondiale.
[1]
“De la Confédération à la Fédération : réflexion sur la finalité de l’intégration européenne”, discours prononcé par le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer à l’Université Humboldt de Berlin le 12 mai 2000.
[2]
Entretien de Romano Prodi au quotidien français
Le Monde, 20 mai 2000.
[3]
Discours du président de la Commission, Romano Prodi, devant le Parlement européen sur les conclusions du Conseil européen de Nice, Strasbourg, 12 décembre 2000.
[4]
Rapport sur la constitutionnalisation des traités ( 2000/2160(INI)), Commission des affaires constitutionnelles, Rapporteur : DUHAMEL O., rapport A 5-0289/2000, déposé le 12 octobre 2000.
[5]
Sur cet épisode de l’élaboration du traité de Maastricht, voir BURGESSM.,
Federalism and European
Union : the Building of Europe, 1950-2000, London, Routledge, 2000, pp. 206-207.
[6]
“Le face-à-face Chevènement-Fischer”,
Le Monde, 21 juin 2000.
[7]
“Les inquiétudes de la presse anglaise”,
Le Monde, 14-15 mai 2000.
[8]
Pour les réactions européennes au discours de Joschka Fischer, voir par exemple “Starkes Echo auf
‘Europa-Visionen’. Skepsis in London, Zustimmung in Paris : Reaktionen auf Fischer-Rede”,
Die Welt,
15 mai 2000 ; “Le projet d’Europe fédérale reçoit un large soutien en Allemagne”,
Le Monde, 14-15 mai 2000 ; “Prudence ou hostilité à travers l’Europe face aux propositions de M. Fischer”,
Le Monde,
20 mai 2000.
[9]
“I think that this proposition is contrary to the manner of thinking of the candidate countries that
have just recovered their independence and their sovereignty”, (“What Price Sovereignty for Europe ?”,
International Herald Tribune, 25 mai 2000).
[10]
“Réussir l’Europe. Construire des ponts d’entente”, allocution du président de la République fédérale d’Allemagne, Johannes Rau, à l’occasion de la conférence organisée pour le 20
e anniversaire de
l’Institut français des relations internationales, Paris, 4 novembre 1999.
[11]
“Mondialisation libérale, Europe, États-Nations”, discours de Jean-Pierre Chevènement au colloque du Mouvement des Citoyens, Paris, 21 mai 2000.
[12]
Ibid. Voir aussi “Des propos de M. Chevènement sur l’Allemagne provoquent une polémique”,
Le Monde, 23 mai 2000.
[13]
“Le président allemand prône sa Fédération européenne”,
Libération, 5 avril 2001.
[14]
“De la Confédération à la Fédération”, discours précité de Joschka Fischer.
[15]
“Notre Europe”, discours prononcé par le président français Jacques Chirac devant le
Reichstag,
Berlin, 27 juin 2000.
[16]
SCHUMAN R.,
Pour l’Europe, Paris, Nagel, 1963, p. 23.
[17]
Discours prononcé par Jacques Chirac lors des cérémonies commémorant le dixième anniversaire
de la réunification allemande, Dresde, 3 octobre 2000.
[18]
MÉHEUT M., (dir.),
Le fédéralisme est-il pensable pour une Europe prochaine ?, Paris, Kimé, coll.
“Perspectives politiques”, 1994, p. 8 (souligné par l’auteur).
[19]
DELORS J.,
Combats pour l’Europe, Paris, Economica, coll. “Europe”, 1996, p. 20
[20]
Intervention du Premier ministre français, Lionel Jospin, sur “L’avenir de l’Europe élargie”, Paris,
28 mai 2001.
[21]
“L’Europe en tant qu’entité politique”, discours prononcé le 7 juin 1995 à la Residencia de los
Estudiantes à Madrid, reproduit dans DELORS J.,
op. cit., pp. 20-21.
[23]
“Le président allemand prône sa Fédération européenne”,
Libération, 5 avril 2001.
[24]
Discours du Premier ministre britannique, Tony Blair, à Varsovie, 6 octobre 2000 : “Such a Europe
can, in its economic and political strength, be a superpower ; a superpower, but not a superstate”.
[25]
Ibid. : “Europe is a Europe of free, independent sovereign nations who choose to pool that sovereignty
in pursuit of their own interests and the common good, achieving more together than we can achieve
alone. The EU will remain a unique combination of the intergovernmental and the supranational”.
[26]
“De la Confédération à la Fédération : réflexion sur la finalité de l’intégration européenne”, discours précité de Joschka Fischer.
[28]
Voir aussi “Les ‘coopérations renforcées’ en Europe au centre des discussions franco-allemandes”,
Le Monde, 1
er juin 2000. Pour Joschka Fischer, la coopération renforcée ne signifie “rien d’autre qu’une
intergouvernementalisation renforcée sous la contrainte des circonstances et en raison de la faiblesse de
la méthode Monnet”; elle ne mène pas automatiquement à la Fédération européenne.
[29]
“De la Confédération à la Fédération”, discours précité.
[30]
“Réflexions sur la politique européenne”, document du groupe parlementaire CDU/CSU du Parlement allemand sur l’avenir de l’unification européenne,
Europe Documents, n° 1895/96,7 septembre 1994.
[31]
“De la Confédération à la Fédération”, discours précité.
[32]
VÉDRINEH., “Réponse à Joschka Fischer”,
Le Monde, 11-12 juin 2000.
[33]
Voir “La proposition Fischer dessine une perspective à long terme”, interview d’Hubert Védrine au
Monde, 14-15 mai 2000, et son audition par la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française le 16 mai 2000, compte-rendu n° 38, p. 3.
[34]
GISCARD D’ESTAING V. et SCHMIDTH., “La leçon d’Europe”,
Le Figaro, 10 avril 2000.
[35]
VÉDRINEH, “Construire ensemble l’Europe de demain”,
LesÉchos, 7 septembre 2000.
[36]
“De la Confédération à la Fédération”, discours précité.
[37]
“François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit réclament ensemble une Constitution européenne”,
Le Monde, 14 juin 2000; “François Bayrou propose un président européen élu au suffrage universel”,
Le Monde, 28 juin 2000. Les députés français A. Juppé et J. Toubon ont aussi proposé, dans leur projet
de “Constitution européenne”, que l’Union soit, à terme, dotée d’un président élu par le Conseil européen pour un mandat de trente mois (
LeMonde, 17 juin 2000).
[38]
“Hubert Védrine : les termes du débat européen”,
L’Humanité, 11 juillet 2000.
[39]
Bulletin
Agence Europe, n° 7761, mercredi 19 juillet 2000, p. 6.
[40]
“De la Confédération à la Fédération”, discours précité.
[42]
VÉDRINEH., “Réponse à Joschka Fischer “,
LeMonde, 11-12 juin 2000.