2003
Revue internationale de politique comparée
L’évolution des opinions sur les biotechnologies dans l’Union européenne
Daniel Boy
L’analyse des sondages réalisés en Europe (Eurobaromètres) depuis quelques années sur les attitudes à l’égard des biotechnologies montre que les Européens sont
très réticents devant ces nouvelles techniques, notamment quand il s’agit de leurs
applications dans le domaine alimentaire (OGM). Mais la dynamique des attitudes
au sein des différents États membres de l’Union européenne varie considérablement : tel pays plutôt favorable il y a quelques années apparaît aujourd’hui extrêmement hostile tandis que dans tel autre l’opposition semble s’être stabilisée.
À quelles logiques nationales ou culturelles répondent ces évolutions ?
Analysis of surveys undertaken in Europe (Eurobarometers) in recent years on attitudes
towards biotechnologies reveals that Europeans are highly reticent towards
these new techniques, notably when they involve their application in the food industry
(GMOs). However the dynamics of attitudes within the various European Union
member States vary greatly: one country which was more or less in favour several
years ago is now extremely hostile whereas in another, opposition seems to have
stabilised. What are the national or cultural logics responsible for these evolutions?
El análisis de los sondeos realizados en Europa (Eurobarómetros) desde hace
algunos años sobre las actitudes con respecto a las biotecnologías muestra que los
europeos son sumamente reticentes respecto a las nuevas técnicas, especialmente
cuando se trata de aplicarlas en el ámbito alimentario (OMG). Sin embargo, la
dinámica de las actitudes en el seno de los diferentes Estados miembros de la Unión
Europa varía considerablemente: un determinado país más bien favorable hace
algunos años, ahora parece sumamente hostil, mientras que en otro la oposición
parece haberse estabilizado. ¿A qué lógicas nacionales o culturales responden estas
evoluciones?
L’image des biotechnologies dans l’Union européenne a considérablement
évolué en une dizaine d’années. À l’origine ce secteur de recherche et d’applications industrielles paraissait prometteur de progrès, notamment en raison de ses applications bio-médicales. Mais, depuis le milieu des années 90,
l’image des biotechnologies a été peu à peu entachée par l’émergence de
deux évènements : le conflit autour des plantes alimentaires génétiquement
modifiées et les craintes nées de la naissance de Dolly, la brebis clonée.
Depuis 1995 une équipe de recherche européenne a régulièrement suivi
les évolutions de l’opinion des Européens en matière de biotechnologies à
partir de vastes enquêtes par sondage – les Eurobaromètres – et de recherches qualitatives à base d’entretiens individuels ou de groupes de discussion
[1].
Les biotechnologies : un domaine de recherche de plus en plus
contesté en Europe
Pour situer les biotechnologies parmi d’autres technologies une première
question demandait aux Européens d’apprécier différents domaines technologiques selon leur capacité à “améliorer les modes de vie” dans les vingt
prochaines années:
Tableau 1
“Je vais vous citer une série de domaines où de nouvelles tech-
Tableau 1 : “Je vais vous citer une série de domaines où de nouvelles technologies sont actuellement développées. Pour chacun de ces domaines pen-sez-vous que cela améliorera notre mode de vie dans les vingt prochaines
années, que cela n’aura pas d’effet, ou que les choses iront plus mal?” (%).
Améliorer Sans effet Aggraver Ne sait pas
1997 2000 1997 2000 1997 2000 1997 2000
Télé-communications 81 81 10 11 3 3 5 5
Informatique 76 79 9 10 8 5 6 7
Nouveaux matériaux 64 63 13 14 6 6 17 17
Solaire 73 72 15 15 4 4 7 8
Espace 49 50 29 27 7 7 14 15
Bio-technologies 47 41 10 10 19 23 24 26
Énergie nucléaire – 28 – 15 – 40 – 17
Source : Eurobaromètres 1997 et 2000
Eurobaromètres 1997 et 2000
Les réponses concernant les biotechnologies se singularisent par deux particularités aussi bien dans l’enquête réalisée en 1997 que dans la seconde
administrée en 2000 :
En premier lieu le taux de non-réponse est le plus élevé de la série, puisque environ un quart des Européens ne se prononcent pas sur l’enjeu des
biotechnologies. Cette situation n’est pas surprenante car bien que les biotechnologies soient en phase de développement depuis une vingtaine d’années leur visibilité sociale est demeurée assez faible jusqu’au milieu des
années 90. En France, le premier titre d’un grand quotidien consacré aux
biotechnologies date de novembre 1996 lorsque le journal Libération annonce à l’occasion du début des importations de soja potentiellement transgénique en Europe “Le soja fou débarque”
[2]. Le fait que trois quarts des
Européens portent des jugements sur l’impact des biotechnologies est finalement le plus surprenant et implique, comme c’est souvent le cas en matière de sondage portant sur des enjeux complexes, qu’une fraction non
négligeable de l’échantillon donne des réponses sur des sujets peu familiers.
Pour mieux saisir l’état de l’opinion sur ce point, une question “ouverte”
– c’est-à-dire pour laquelle on ne prévoit pas de réponse préétablie – a été
posée dans le questionnaire de 1997. En entrée du questionnaire on demandait aux interviewés : “qu’est-ce qui vous vient à l’esprit quand vous pensez
à la biotechnologie moderne au sens large, c’est-à-dire incluant le génie
génétique ?” et leur réponse était intégralement notée par l’enquêteur.
Sans entrer ici dans une analyse détaillée de toutes les catégories de réponses obtenues
[3] on peut noter qu’une fraction importante des répondants
soit ne répond pas ( 21 %) soit donne des réponses trop distantes du réel pour
être classées ( 15 %). Parmi les réponses restantes, il faut encore mentionner
celles qui procèdent clairement d’une sorte d’analyse spontanée du mot :
11 % des répondants “devinent” le sens du mot “biotechnologie” à partir de
ses composantes sémantiques c’est à dire en reconnaissant la présence des
termes “bio” (la vie) et “technologies”. Ces personnes proposent alors le
sens de “techniques de la vie” ou d’autres expressions voisines. Parfois la
confusion avec les techniques d’agriculture “bio” est patente.
Les taux de “sans réponses” différent beaucoup d’un pays à l’autre comme
l’indique le tableau suivant où les 15 pays membres ont été classés sur ce
critère:
Tableau 2
% de “sans réponse” à la question “Pour chacun de ces domaines
Tableau 2 : % de “sans réponse” à la question “Pour chacun de ces domaines
(ici, biotechnologies) pensez-vous que cela améliorera notre mode de vie
dans les vingt prochaines années, que cela n’aura pas d’effet, ou que les
choses iront plus mal?”
Grèce 47 Autriche 23
Irlande 33 Belgique 22
Portugal 31 Allemagne 22
Espagne 30 Grande-Bretagne 20
France 26 Finlande 18
Luxembourg 25 Danemark 16
Suède 24 Pays-Bas 16
Italie 23 Europe 24
Source : Eurobaromètre, 1997
Eurobaromètre, 1997
On le voit, les pourcentages de “sans réponse” sont maximum dans les pays
du sud de l’Europe (Grèce, Portugal, Espagne, mais aussi Irlande). Ils sont
au plus bas dans des pays où le débat sur les biotechnologies a été relativement précoce (Danemark, Pays-Bas) et qui se caractérisent en même temps
par un niveau d’éducation moyen plus élevé
[4].
Il faut noter en second lieu qu’il s’agit également pour les deux enquêtes
et plus encore dans celle administrée en 2000, d’une technologie qui suscite
un pourcentage particulièrement élevé de réponses négatives : en 1997,19%
des répondants estiment qu’en raison du développement de ces techniques
“les choses iront plus mal”. En 2000, ce sont 23% des répondants qui partagent cette opinion.
Pour s’assurer que le terme de “biotechnologie” n’était pas en cause, on
a adopté la méthode suivante : pour une moitié de l’échantillon c’est le terme
de “biotechnologie” qui était employé dans le questionnaire tandis que pour
l’autre moitié on utilisait l’expression de “génie génétique”. Les résultats
montrent que ce dernier terme est perçu encore plus négativement que celui
de “biotechnologie”: en 1997,14 % des personnes interrogées jugent que
“les choses iront plus mal” en raison des “biotechnologies” contre 24%
lorsque c’est le terme de “génie génétique” qui est employé.
Au total il apparaît que seule l’utilisation de l’énergie nucléaire, bien peu
populaire en Europe, suscite des jugements plus négatifs : 40% dans la dernière enquête
[5]. Les évolutions constatées sur cette période de trois ans ne
peuvent être mises au compte d’une montée générale de la défiance à l’égard
des technologies en Europe puisque, pour les autres secteurs mentionnés, il
n’y a à peu près aucun changement d’attitude. Il y a donc bien une évolution
générale dans un sens plus négatif, mais compte tenu du caractère très général du terme de “biotechnologie” il était nécessaire de proposer aux interviewés de porter des jugements sur des activités relevant toutes des
biotechnologies mais propres à des secteurs spécifiques.
Les applications des biotechnologies : perceptions différentielles
et évolutions en Europe
Perceptions différentielles
Les biotechnologies couvrent un domaine de recherche et d’applications
extrêmement vaste qui s’étend du secteur bio-médical au domaine animal et
végétal (plantes transgéniques destinées à l’alimentation). Puisqu’il ne
saurait être question d’analyser l’ensemble du champ et puisqu’il paraissait
préférable, comme toujours dans les enquêtes par questionnaires, de poser
des questions aussi concrètes que possibles, ce sont des applications aussi
diverses que possibles des biotechnologies qui ont été proposées en exemples et offertes au jugement des personnes interrogées.
D’autre part, les questions concernant ces différentes applications n’ont
pas été posées d’un point de vue unique correspondant à son acceptation ou
à son rejet mais selon quatre aspects : l’application en question est-elle utile?
est-elle risquée ? est-elle moralement acceptable ? enfin doit-elle être finalement encouragée ? Dans la première enquête sept applications ont été testées et dans la seconde six. Nous traitons ici des quatre applications qui sont
communes aux deux enquêtes de façon à prendre en compte l’évolution de
l’opinion européenne à propos d’enjeux identiques.
Tableau 3
Perception de quatre applications des biotechnologies en termes
[6]
Tableau 3 : Perception de quatre applications des biotechnologies en termes
d’utilité, de risque, d’acceptabilité morale, et de propension à encourager
dans les enquêtes Eurobaromètre de 1997 et 20006.
Utile Risqué Moralement À encourager
acceptable
1997 2000 1997 2000 1997 2000 1997 2000
Utiliser la biotechnologie
moderne dans la production
de nourriture, par exemple
pour augmenter leur teneur
en protéine, pour qu’elles se
conservent plus longtemps
ou pour en changer le goût 54 43 60 59 50 38 44 31
Prendre les gènes de certaines plantes et les transférer
à des plants de culture pour
les rendre plus résistants aux
insectes nuisibles 69 55 48 48 62 47 58 41
Introduire des gènes humains
dans des bactéries pour
produire des médicaments
ou des vaccins, comme par
exemple de l’insuline pour
les diabétiques 80 68 47 44 71 57 72 58
Utiliser des tests génétiques
pour détecter des maladies
que nous pourrions avoir
héritées de nos parents,
comme la mucoviscidose 82 72 40 38 74 63 75 63
Source : Eurobaromètres 1997,2000
Eurobaromètres 1997,2000
On note d’emblée une différence, qui était attendue, entre technologies
végétales, qui aboutissent à des produits de consommation et technologies
médicales dont les effets doivent s’exercer sur la santé. Les secondes sont
évidemment plus valorisées, notamment en termes “d’utilité” et “d’acceptabilité morale”. Au total leur degré d’acceptabilité (“encourager ces applications”) est donc plus élevé que celui des technologies destinées à des
productions végétales : près de deux tiers pour les technologies médicales
contre moins de 40% pour les technologies végétales dans la deuxième enquête. Les deux applications médicales proposées suscitent des jugements à
peu près analogues en termes de niveau d’approbation (quelle que soit l’enquête et le type de jugement).
Des deux applications végétales données en exemple, c’est celle qui concerne une modification du produit alimentaire lui-même (augmenter le teneur en protéine etc.) qui fait l’objet du refus le plus net puisque, dès la
première enquête, 44% des répondants seulement jugeaient utile d’encourager ce type d’applications. Dans un contexte de crise alimentaire quasi
permanente en Europe depuis le début des années 90 il n’est évidemment
pas surprenant que le risque alimentaire direct (à travers un aliment) soit
plus facilement incriminé que le risque indirect (à travers une technique de
culture). C’est du reste à propos de cet enjeu – la production d’aliments
génétiquement modifiés – que la perception du risque est la plus nette : en
1997 comme en 2000, la réponse “cette technologie est risquée” est la plus
fréquente ici ( 60 % et 59%).
Les évolutions d’opinion observées entre les deux enquêtes – soit sur
une période d’environ trois ans – sont significatives : si l’on mesure l’attitude globale à la réponse synthétique “À encourager” les écarts de pourcentages aux deux dates sont à peu près les mêmes pour les quatre applications
données en exemples : respectivement – 13, – 17, – 14 et – 12. Bref le caractère “médical” des deux dernières technologies ne suffit pas à les protéger
de la crise que connaissent publiquement les biotechnologies végétales à
partir de l’année 1997 en Europe. Il y a vraisemblablement un phénomène
de contagion de la crise qui fait que même des technologies jugées a priori
moins suspectes parce que moins soumises aux motivations commerciales
subissent malgré tout une défaveur.
En observant les évolutions d’opinion sur les quatre critères mis en jeu
par la question, on s’aperçoit d’autre part que l’ampleur de la baisse est à
peu près la même pour trois d’entre eux : qu’il s’agisse “d’utilité”, “d’acceptabilité morale”, ou de propension “à encourager”, le recul se situe régulièrement entre 10 et 15 points de pourcentage. En revanche la tendance à
répondre que la technologie en question est “risquée” reste à peu près la
même dans les deux enquêtes. Tout se passe en somme comme si l’appréciation du risque n’avait guère changé entre les deux enquêtes alors que,
dans le même temps le jugement sur l’utilité et l’acceptabilité s’étaient dégradés. Cette constatation pose un problème classique dans les études de
perception du risque : qu’est ce qui motive l’acceptation ou le rejet d’une
technologie présentant un certain niveau de risque mais en même temps un
certain potentiel d’utilité
[7] ?
Une manière simple de chercher une solution à ce problème ici consiste
à calculer des coefficients de corrélations entre les différentes réponses de
façon à vérifier par exemple, si la réponse finale – l’application est à encourager – s’explique davantage par la réponse en termes d’utilité, de risque ou
d’acceptabilité morale. Sans entrer ici dans les détails
[8] de ce calcul on vérifie en effet que la réponse “à encourager” s’explique statistiquement beaucoup mieux par l’acceptabilité morale ou par le sentiment d’utilité que par
la perception du degré de risque.
Évolutions en Europe
Pour analyser les positions initiales des opinions des différents états membres différents et leurs évolutions de la première à la seconde enquête on a
reproduit dans les tableaux 4 à 7 les pourcentages de réponses “à encourager” pour les quatre applications commentées plus haut. La première co-lonne de ces tableaux détaille ces pourcentages par pays en 1997 et est utilisée
comme critère de classement initial du pays le plus “favorable” au pays le
plus hostile. La seconde colonne indique le pourcentage correspondant à la
même question trois ans plus tard ( 2000) et la dernière colonne reproduit les
écarts entre les deux pourcentages considérés.
Tableau 4
“Utiliser la biotechnologie moderne dans la production de nour-
Tableau 4 : “Utiliser la biotechnologie moderne dans la production de nourriture, par exemple pour augmenter leur teneur en protéine, pour qu’elles se
conservent plus longtemps ou pour en changer le goût”. % de réponses
“À encourager”.
1997 2000 Écart
Finlande 59 49 – 10
Pays-Bas 56 49 – 7
Portugal 55 23 – 32
Espagne 53 35 – 18
Belgique 47 33 – 14
Italie 47 32 – 15
Irlande 45 24 – 21
Grande Bretagne 45 25 – 20
Grèce 43 17 – 26
Allemagne 40 36 – 4
France 39 25 – 14
Luxembourg 34 17 – 17
Suède 33 28 – 5
Danemark 30 28 – 3
Autriche 18 23 5
EUROPE 44 31 – 13
Tableau 5
“Prendre les gènes de certaines plantes et les transférer à des
Tableau 5 : “Prendre les gènes de certaines plantes et les transférer à des
plants de culture pour les rendre plus résistants aux insectes nuisibles”. % de
réponses “À encourager”.
1997 2000 Écart
Portugal 72 34 – 38
Finlande 72 59 – 12
Italie 69 48 – 22
Pays-Bas 66 57 – 9
Belgique 62 45 – 17
Grèce 60 31 – 29
Grande Bretagne 59 28 – 32
France 57 39 – 18
Espagne 56 44 – 12
Irlande 53 23 – 30
Suède 53 40 – 13
Allemagne 50 48 – 2
Danemark 48 39 – 9
Luxembourg 44 19 – 25
Autriche 23 28 5
EUROPE 58 41 – 17
Tableau 6
“Introduire des gènes humains dans des bactéries pour produire
Tableau 6 : “Introduire des gènes humains dans des bactéries pour produire
des médicaments ou des vaccins, comme par exemple de l’insuline pour les
diabétiques”. % de réponses “À encourager”.
1997 2000 Écart
Portugal 78 42 – 37
Pays-Bas 77 76 – 2
Danemark 76 64 – 13
France 76 63 – 13
Grande Bretagne 75 42 – 33
Belgique 74 58 – 16
Finlande 73 62 – 11
Italie 73 58 – 15
Suède 73 62 – 10
Grèce 69 49 – 20
Espagne 67 50 – 18
Allemagne 66 67 1
Luxembourg 66 42 – 23
Irlande 65 31 – 35
Autriche 45 51 6
EUROPE 72 58 – 14
Tableau 7
“Utiliser des tests génétiques pour détecter des maladies que
Tableau 7 : “Utiliser des tests génétiques pour détecter des maladies que
nous pourrions avoir héritées de nos parents, comme la mucoviscidose”. %
de réponses “À encourager”.
1997 2000 Écart
Grèce 87 74 – 13
Portugal 85 51 – 34
France 83 78 – 5
Italie 83 65 – 18
Grande Bretagne 80 47 – 33
Pays-Bas 78 81 3
Finlande 77 70 – 8
Belgique 72 62 – 10
Suède 71 63 – 8
Irlande 69 40 – 29
Danemark 69 66 – 3
Espagne 68 49 – 19
Luxembourg 64 46 – 18
Allemagne 64 68 4
Autriche 46 52 6
EUROPE 75 63 – 12
Les résultats de ces quatre classements font apparaître certaines régularités :
on trouve au nombre des pays plus favorables a priori (c’est à dire en 1997)
à la fois des pays du Sud de l’Europe (Portugal, Italie, Grèce) et certains
pays du Nord (Finlande, Pays-Bas); l’Autriche est, sans exception, le pays
où l’opinion est la plus hostile. L’Allemagne, le Danemark, et la Suède se
classent aussi le plus souvent sur ce même pôle; certains pays se différencient plus nettement en fonction de la nature de l’application : les Français,
par exemple, sont plus réservés sur les applications “végétales” et plus convaincus par les applications “médicales”.
Ce classement ne correspond donc nullement à celui que nous évoquions
plus haut c’est à dire à la logique culturelle qui veut que, souvent, les opinions publiques nationales soient plus favorables aux innovations scientifiques ou techniques au sein des pays où le niveau d’études moyen est plus
élevé. Dans le groupe des pays favorables on trouve en effet à la fois des
pays à fort niveau culturel (Finlande, Pays-Bas) et des pays où la durée
moyenne des études est moins longue (Portugal).
Si l’on considère maintenant l’évolution des attitudes entre les deux enquêtes (c’est à dire l’écart de pourcentage indiqué dans la troisième colonne
des tableaux 4 à 7) on constate des évolutions très variées : parmi les pays
les plus positifs a priori, celui où l’évolution vers l’hostilité aux biotechnologies est la plus nette est toujours le Portugal. En Grèce aussi on remarque
un mouvement du même ordre. En Grande Bretagne et en Irlande où les
opinions étaient proches de la moyenne européenne en 1997, il y a un très
fort mouvement d’opinion contre l’usage des biotechnologies; en Finlande
et aux Pays-Bas, pays qui appartenaient au groupe “favorable”, les évolutions d’opinion sont, certes négatives comme dans toute l’Union européenne,
mais assez modérées ; enfin les pays les plus hostiles a priori (Autriche,
Allemagne) le demeurent, sans évolution très notable.
Ces observations ne permettent ni d’expliquer, pays par pays, l’évolution de la controverse et de ses effets sur les opinions, ni moins encore de
bâtir une théorie de la dynamique des opinions publiques dans une situation
de crise techno scientifique. Mais elles permettent néanmoins de poser quelques jalons.
Le groupe des pays “favorables a priori” comprenait, on l’a dit plus haut,
à la fois des pays de niveau culturel moyen élevé (Finlande, Pays-Bas) et
des pays de niveau culturel plus modeste (Portugal). Dans cet ensemble, le
premier sous-groupe a été relativement peu affecté par la situation de crise
de la fin des années 90. Dans le second sous-groupe au contraire les évolutions d’opinion ont été massives. On peut sans doute faire l’hypothèse que
dans les pays du sud de l’Europe les attitudes a priori plus favorables étaient
en réalité peu “ancrées” par un substrat d’information, c’est-à-dire qu’elles
relevaient d’un préjugé favorable plus que d’une conviction raisonnée. Dans
ces conditions, ces attitudes étaient en réalité fragiles, elles ont pu être facilement détruites par l’émergence brutale de la controverse scientifico~technique. En revanche dans des pays tels que les Pays-Bas, où le débat sur les
biotechnologies était engagé depuis longtemps, les opinions étaient mieux
préparées à la controverse. Reste les cas de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. Ils s’expliquent peut-être en partie par des phénomènes culturels du
même ordre : dans ces deux pays, le niveau d’études moyen relevé dans les
enquêtes Eurobaromètres est en réalité assez faible. Mais il se peut aussi que
l’intensité de la crise de l’ESB dans ces deux pays ait accru la sensibilité de
leurs opinions publiques.
Quant aux pays les plus hostiles a priori, et qui le sont restés a posteriori,
il s’agit souvent de cas où la sensibilité aux biotechnologies s’est révélée
très précocement et a donné lieu à de fortes mobilisations associatives. C’est
par exemple le cas du Danemark où le débat concernant l’usage des biotechnologies s’est développé dès les années 80 et a donné lieu à une législation
restrictive : en 1986 le Parlement danois adopte le “Gene Technology Act”
qui prévoit l’interdiction des essais de culture en champ ouvert (sauf autorisation expresse du Ministère de l’Environnement) et la nécessité d’autorisation spécifique pour tout produit alimentaire contenant des OGM. Cette phase
de discussions parlementaires fut suivie du premier large débat public organisé en Europe par le Danish Board of Technology : en 1987 celui-ci organisait la première “Conférence de consensus” sur l’utilisation des
biotechnologies dans l’industrie et l’agriculture. Au début des années 90, le
Parlement danois se prononça aussi en faveur d’un étiquetage systématique
des produis alimentaires génétiquement modifiés.
Les biotechnologies, notamment dans leurs rapports avec la crise alimentaire, ont donné lieu, au sein de l’Union européenne, à l’une des controverses scientifico-techniques les plus importantes de l’histoire de l’innovation.
Globalement les Européens rejettent ces techniques d’une part en raison de
leur caractère potentiellement risqué, d’autre part, et principalement selon
nous, à cause de leur absence d’utilité perçue pour le consommateur.
Mais l’accueil fait aux biotechnologies dans les différents pays de l’Union
n’a évidemment pas été le même, certains pays se signalant par une hostilité
de principe dès le début, d’autres par une relative acceptation, démentie
quelques années plus tard. Pour rendre compte de cette dynamique, plusieurs éléments d’explication doivent d’être pris en compte.
Il se peut tout d’abord que chaque pays se distingue par une “sousculture” spécifique à l’égard de la science et de la technologie. Ainsi on oppose
parfois une France de tradition cartésienne (donc plus favorable à la science
et la technique)
[9] à une Allemagne (ou à une Autriche) influencées par le
courant romantique et par là plus sensibles à la préservation de la nature. En
réalité les observations empiriques ne permettent guère de valider cette hypothèse : dans les enquêtes européennes qui ont porté sur les perceptions de
la science ou de l’environnement de tels écarts n’apparaissent pas de manière très sensible. Il n’en est pas moins vrai que certains pays européens,
tels que l’Autriche ou l’Allemagne, sont régulièrement apparus comme plus
hostiles au développement de certaines technologies comme, par exemple
l’énergie nucléaire, et que, dans ces pays des mobilisations sociales importantes ont souvent abouti à freiner ou à empêcher leur usage.
Les pays membres de l’Union dont l’opinion publique était a priori plus
favorable – ou moins hostile – aux biotechnologies appartiennent en réalité
à deux catégories bien distinctes : il s’agit d’une part de pays où le niveau
d’études moyen est – relativement au niveau européen – moins élevé, et où
les attitudes à l’égard des biotechnologies relevaient probablement d’une
sorte de déférence à l’égard de la science et de la technique, d’autre part, à
l’inverse, de pays où ce même niveau d’études moyen est plus élevé et où
les débats sur les biotechnologies avaient eu lieu très précocement.
Enfin, la dynamique du débat public, avec ses mobilisations, ses évènements, son agenda politique national, est très probablement un élément clé
des évolutions de l’opinion, mais son analyse précise nécessite des “études
de cas” qui ne relèvent plus de la simple analyse quantitative comparative
[10].
[1]
Actions concertées de la DG XII Biotechnology and the European Public, B 104-CT95-0043
“European debates on Biotechnology : Dimensions of Public Concern”, B 104-CT 98-0488, “Life Sciences in European Society”, QLG 7-CT-1999-00286, DURANT J. et GASKELL G., (dir.), London School
of Economics.
[2]
DE CHEVEIGNÉ S., BOY D. et GALLOUX J.-C.,
Les biotechnologies en débat, Paris, Balland, 2002
[3]
Nous citons ici les résultats de l’enquête Eurobaromètre réalisée en France
[4]
Si l’on classe les pays membres en fonction de l’âge moyen de fin d’études de l’échantillon, le
Danemark, la Finlande et les Pays-Bas arrivent en tête des pays européens.
[5]
L’énergie nucléaire n’était pas citée dans la première enquête.
[6]
On a reproduit dans ce tableau les pourcentages d’accord “Tout à fait d’accord” ou “Plutôt d’accord” avec l’affirmation que telle ou telle application serait “utile”, “risquée”, “moralement acceptable”
et “devant être encouragée”.
[7]
Voir par exemple : PERETTI-WATEL P.
, Sociologie du risque, Paris, Armand Colin, 2000.
[8]
Une régression linéaire de la réponse “à encourager” dans le cas de la première application citée, en
fonction des trois variables (utilité, risque, acceptabilité morale) montre que les coefficients Bèta de
l’équation sont nettement plus élevés pour l’acceptabilité morale et pour l’utilité ( 0,401 et 0,355) que
pour le risque ( 0,103).
[9]
Sur ce point voir : BOY D.,
Le progrès en procès, Paris, Presses de la Renaissance, 1999.
[10]
C’est à cet exercice de comparaison quantitative et qualitative que s’est essayée l’équipe de recherche européenne. Voir : GASKELL G. et BAUER M., (eds.),
Biotechnology 1996-2000, The Years of
Controversy, London, Science Museum, 2001.