Revue internationale de politique comparée
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4238-8
142 pages

p. 219 à 231
doi: 10.3917/ripc.102.0219

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Volume 10 2003/2

2003 Revue internationale de politique comparée

Crises, acteurs politiques et changement institutionnel, un nouveau système de gestion des risques alimentaires en Grande Bretagne ?  [1]

Thomas Alam
Dans les années 90, les problèmes de sécurité alimentaire sont devenus essentiels pour le gouvernement britannique. Initialement traités sous l’autorité du MAFF (Ministry of Agriculture, Fisheries and Food), ils ont conduit à une réorganisation de la gestion du risque alimentaire, notamment par la création de la Food Standards Agency (FSA). L’article veut décrire le processus de changement et évaluer sa signification. Il est démontré que, par un arrangement institutionnel distinct et de nouveaux principes d’action, la nouvelle agence a changé profondément le cadre de décision des politiques. Cependant, son impact sur le contenu de ces dernières reste encore un sujet d’étude. During the 1990s, food safety problems became high profile issues for the UK government. First tackled on an ad hoc basis under the leadership of MAFF (Ministry of Agriculture, Fisheries and Food), they led to the reorganisation of the system of food risks management, notably with the creation of the Food Standards Agency. This paper attempts to explain the process of change and to assess its significance. I argue that by displaying a distinct institutional setting and new principles, the FSA significantly altered the framework in which policies are made. However, the way it impacts on policy content is a matter for further enquiries. En la década de los años 1990, los problemas de seguridad alimentaria adquirieron esencial importancia para el gobierno británico. Inicialmente competencia del MAFF (Ministry of Agriculture, Fisheries and Food), dieron lugar a una reorganización de la gestión del riesgo alimentario, especialmente mediante la creación de la Food Standards Agency (FSA). El artículo desea describir el proceso de cambio y evaluar su significación. Se ha demostrado que, gracias a una organización institucional distinta y nuevos principios de acción, la nueva agencia ha cambiado profundamente el marco de decisión de las políticas. Sin embargo, su impacto sobre el contenido de estas últimas todavía sigue siendo objeto de estudio.
 
Introduction
 
 
Au cours des années 90, les questions de sécurité alimentaire (salmonellose, vache folle, E Coli O 157) se sont progressivement imposées sur l’agenda gouvernemental comme des préoccupations majeures. Appréhendées au départ de manière ad hoc et technique sous le leadership du Ministry of Agriculture, Fisheries and Food (MAFF), elles ont progressivement débordé les cadres institutionnels existants et contraint une réorganisation du système de gestion des risques alimentaires, en particulier via la création de la Food Standards Agency. L’objectif de cet article est d’exposer ce processus de changement et d’en évaluer le degré.
Lors de notre développement nous nous référerons à l’approche néo-institutionnaliste ( historique) ainsi qu’à l’analyse des réseaux d’acteurs. De la théorie néo-institutionnaliste, nous retiendrons ici essentiellement que les pressions réformatrices – endogènes ou exogènes – mènent généralement à l’adaptation des institutions existantes plutôt qu’à la création de nouvelles [2]. L’analyse en termes de réseau d’action publique nous permettra, elle, de définir plus précisément les frontières de ces institutions dont la théorie néo-institutionnaliste ne donne qu’une très vague définition. À travers nos cas d’étude, nous montrerons cependant que des changements significatifs peuvent voir le jour dans la machinerie politico-administrative. À bien des égards, la création de dispositifs radicalement distincts et de nouveaux principes d’action publique ( Transparency, openness et put the consumer first) traduisent une véritable rupture avec les routines antérieures.
Un aperçu socio-historique de l’ancien système de gestion des risques alimentaires permet de mieux saisir ce processus de changement. Les politiques agricoles et alimentaires se caractérisent par les relations quasi symbiotiques qui lient le MAFF et le puissant syndicat agricole NFU (National Farmers Union). Martin Smith analyse ces dernières comme participantes d’une communauté de politique publique très intégrée, structurée autour de l’idéologie de l’intervention étatique et du productivisme, et institutionnalisée par des mécanismes d’action publique spécifiques. Il dépasse cependant la simple exposition d’une situation corporatiste en considérant que le pouvoir et l’influence de la NFU dépendent avant tout des arrangements institutionnels du secteur agroalimentaire : “The policy community is a means of mobilising bias so that the agenda is controlled [3]”. Ainsi les groupes dissidents ne disposaient d’aucun ticket d’entrée et les vues hétérodoxes étaient ignorées.
Pour expliquer la mise à l’agenda décisionnel du changement, nous faisons l’hypothèse que les impacts scientifiques, économiques, politiques et diplomatiques de la crise [4] de l’Encéphalopathie Spongiforme Bovine (ESB) de 1996 ont été tels qu’une fenêtre d’opportunités [5] s’est ouverte, favorisant l’écoute des propositions réformatrices émanant des outsiders [6]. Comme le suggèrent Cortell et Peterson [7], “… en éclairant les larges dysfonctionnements dans les institutions domestiques existantes ou en offrant aux élites une large autonomie vis-à-vis des contraintes politiques de court terme – [les crises] ouvrent des macro-fenêtres. (… ) Elles rendent possibles de larges modifications structurelles visant à s’affranchir des coutumes et des procédures en vigueur”.
L’analyse doit ainsi considérer le positionnement des agents du changement comme crucial. Ainsi, la crise de la salmonellose de 1988 et d’autres mini-crises antérieures n’ont pas altéré fondamentalement le système de gestion des risques car les pressions réformatrices ont été canalisées par le MAFF, n’engendrant que des changements marginaux et incrémentiels. En revanche, à la suite de la crise de l’ESB, le New Labour – alors dans l’opposition – a confié à un universitaire, le Pr. Philip James, un outsider de l’intérieur, la tâche de définir une nouvelle approche de la sécurité alimentaire. Initialement, le processus de changement a ainsi court-circuité le MAFF permettant de franchir un certain nombre d’obstacles institutionnels.
 
Perspective historique du système antérieur de gestion des risques alimentaires
 
 
Grossièrement, on peut défendre l’idée que ce secteur n’a jamais véritablement été problématique entre l’après-guerre et les années 80. Certes, des toxi-infections plus ou moins sérieuses, comme celle de Typhoïde à Aberdeen en 1964 sont apparues, mais elles ne sont guère comparables aux épidémies actuelles. Différentes raisons expliquent ce phénomène : la production agroalimentaire, plutôt localisée, n’était pas encore intégrée dans de larges processus industriels ; la technologie des systèmes de veille n’était pas aussi sophistiquée d’où une sous-représentation des épidémies; la proximité du rationnement de l’après-guerre interdisait toute critique du paradigme productiviste agroalimentaire.
Le secteur de l’alimentation a été historiquement dominé par les arrangements institutionnels entre le MAF(F) et la NFU autour du productivisme agricole et de l’intervention étatique. L’origine de ce consensus réside dans le contexte politico-économique des années 30 [8]. Dans la perspective de la guerre, la NFU est parvenue à se présenter comme un interlocuteur acceptable, un partenaire central du MAF. L’entrée en guerre, les pénuries, l’incapacité d’importer de la nourriture et la crise du dollar ont renforcé leurs relations. En particulier, une politique alimentaire fut progressivement établie, institutionnalisée par le 1947 Agricultural Act et l’Annual Price Review (puis le Conseil Agricole avec l’adhésion à la CEE en 1973), par laquelle les pouvoirs publics assistent financièrement les agriculteurs afin d’augmenter et de diversifier la production nationale et atteindre l’autosuffisance.
En raison du rôle historique des autorités locales [9], de la fin du rationnement et de la reconnaissance générale, même au sein du Ministère des Finances de la nécessité d’une politique de soutien aux agriculteurs dans l’intérêt des consommateurs, la pertinence du Ministry of Food – créé pendant la guerre – apparut moins évidente. Par ailleurs, plusieurs éléments attestent que la communauté agricole s’inquiétait du tropisme pro-consumériste de ce ministère. En questionnant régulièrement l’inflation des prix agricoles, “it became increasingly clear that the Ministry of Food wished farm policy to be subordinated to nutritional and social objectives [10]”. À tel point qu’en 1950, un junior minister de l’Alimentation trop virulent fut contraint de démissionner sous la pression de la NFU – superbe illustration de la puissance de l’agenda politique agricole et du NFU [11].
Aussi, la communauté agricole étendit-elle son influence avec la fusion des deux ministères pour former le MAFF en 1955. Jusqu’à la création de la FSA, le MAFF disposait d’une responsabilité duale envers les agriculteurs et les consommateurs.
Le secteur agricole apparaît ainsi fortement centralisé, dominé par une communauté relativement close, organisée autour d’une dépendance mutuelle entre le MAFF et ses clients principaux, tandis que la mise en œuvre des législations est décentralisée et dépendante des ressources inégalement distribuées des autorités locales. On ne peut donc dire, comme Edwina Currie, que “MAFF had no food safety policy” (entretien). En revanche, on peut légitimement avancer que ses actions étaient brouillées par l’hégémonie de la communauté agricole et l’exclusion des groupes dissidents de tout forum consultatif. Ainsi, le Food Advisory Committee, principal comité d’expert du MAFF dont les procédures étaient secrètes et les membres étroitement liés à l’industrie, n’incluait-il qu’un seul représentant des consommateurs [12].
 
Deux crises alimentaires : “window of opportunity” et “critical juncture” [13]
 
 
En référence à notre cadre d’analyse [14], la compréhension de ces crises suppose que soient compris trois facteurs : les structure et culture existantes dans la policy venue [15] et leur sociogenèse; les pressions réformatrices exogènes et endogènes ; les buts des acteurs politiques et leur positionnement institutionnel. Or, en récapitulant ce qui vient d’être exposé, il apparaît clairement que l’on en est présence : d’un monopole détenu par un réseau d’acteurs restreint, d’une culture du secret légitimée par la revendication du MAFF selon lequel les intérêts des consommateurs sont liés à ceux des agriculteurs ; de l’affirmation du principe selon lequel les infections alimentaires sont naturelles et inévitables et qu’il faut donc éviter les excès de régulation; d’une culture insulaire dénigrant les apports des visions non conventionnelles.
”Salmonella in eggs” (1988)
Cette affaire est assez caractéristique des modes de fonctionnement fondé sur le précédent schéma. Alors que le Ministre de l’agriculture, John McGregor, était au courant de ce problème émergent dès 1987, les discussions étaient restreintes à la communauté de politique publique (MAFF, DH, fédération aviaire) [16]. Le public ne devait être informé que si les preuves scientifiques étaient solides. Le caractère technique de la gestion initiale interdisait ainsi toute politisation du problème. Les professionnels de la restauration du NHS n’ont été avertis que le 30 juillet, les EHOs en août, et les recommandations au grand public n’ont été publiées que le 18 novembre 1988.
Entre-temps, l’affaire fit les gros titres de la presse avec la déclaration de Edwina Currie, Parliamentary Under Secretary for Health, que “most of the egg production of this country, sadly, is now infected with salmonella”. Cette rupture du silence rendit public les conflits qui opposaient en coulisses le MAFF et le DH. Là encore, Edwina Currie fut contrainte à la démission [17] après une campagne de lobbying musclée organisée par la NFU.
Alors que cette épreuve ouvrit une fenêtre d’opportunités, aucune réelle alternative ne fut mise sur l’agenda. Si l’influence de nouveaux acteurs s’est accrue (DH, grandes enseignes, associations consuméristes, London Food Commission… ), les propositions du Labour (réformer le MAFF en un Ministère des affaires rurales, placer l’alimentation sous le contrôle d’un Ministère de la consommation) resteront ignorées. En pratique, le MAFF parvint à canaliser les pressions externes, acceptant quelques concessions mais sans altérer fondamentalement la structure institutionnelle ni le système de valeurs dominant.
Le gouvernement, par l’intermédiaire du Richmond committee, promit d’introduire des innovations pour améliorer l’hygiène alimentaire [18]. Le leadership des questions de sécurité microbiologique et d’hygiène alimentaire fut confié au DH en 1990. Enfin, le MAFF mit sur pieds un accès institutionnel pour les consommateurs, le Consumer Panel, un comité consultatif sur l’alimentation. Toutefois, le MAFF maîtrisait totalement l’agenda, et refusa, dans le cas de l’ESB, la requête des consommateurs d’inviter des chercheurs dissidents (entretien).
”BSE crisis” ( 1996)
Avec l’émergence d’autres enjeux de sécurité alimentaire, l’éthos de l’ancien système de gestion des risques alimentaires apparaît inchangé. La communauté agricole est ainsi initialement parvenue à capter le problème de l’ESB et à prévenir tout input externe. Elle le fit tout d’abord en cadrant l’ESB en un problème animal, légitimant l’unique investissement des vétérinaires. Cette perception, fondée sur les conclusions du “Southwood Working Group”, établi en 1988, qui considérait que l’ESB était similaire à la scrapie, une épizootie non transmissible à l’homme [19], peut expliquer le délai dans les échanges d’information entre le MAFF et le DH. En pratique, malgré les tensions MAFF/DH, l’hypothèse de la “barrière d’espèces” continua à définir la politique de l’ESB. Alors que la validité de celle-ci s’érodait, avec le premier cas d’Encéphalopathie Spongiforme Féline en 1990, le Ministre de l’agriculture, John Gummer, prêt à nourrir sa fille d’un hamburger devant les caméras pour le prouver, continuait d’affirmer que “beef is safe” – une attitude paternaliste visant essentiellement à rassurer et que partageait le Chief Medical Officer [20].
Lorsque le Secrétaire d’État à la santé, Stephen Dorrel, annonça aux Communes, le 20 mars 96, que l’hypothèse de transmission à l’homme ne pouvait plus être écartée, la crise éclata – une crise économique, politique et diplomatique – aboutissant curieusement à ce que la consommation de bœuf britannique ne soit autorisée qu’en Grande Bretagne ! La fenêtre qui s’est ouverte avec l’ESB était bien plus large que la précédente du fait de l’ampleur de ses conséquences et des incertitudes scientifiques persistantes. À la fin mai 96, on estimait que les pouvoirs publics avaient déjà déboursé plus de 2,4 milliards de livres et que 36 000 emplois étaient menacés (sur 1,7 million d’emplois directs et indirects) [21]. Par ailleurs, des contraintes externes provenaient de l’échelon européen où fut décidé un embargo mondial sur le bœuf britannique et les produits dérivés, en particulier la gélatine ( 27/ 3/96). Le refus, le 20 mai 96, du Comité Vétérinaire Permanent de lever l’embargo sur ces derniers précipita la politique désespérée de non-coopéra-tion et la paralysie des institutions de l’UE ( 21/5/96-22/6/96) [22].
De surcroît, le gouvernement devait tenir compte d’une chute de la confiance publique, non seulement envers la viande bovine, mais aussi à son égard. Les médias jouèrent un rôle important dans ce processus en offrant une large tribune aux outsiders – consommateurs, environnementalistes et opposition politique – qui avancèrent un nouveau cadrage : le sacrifice de la santé publique sur l’autel des impératifs économiques. Le MAFF, comparé par le Pr Lacey au “Ministry of Truth” d’Orwell [23], a été fortement délégitimé pour sa gestion du dossier – validant par ailleurs les critiques émises en 1988. Comme il transparaît dans les entretiens, la responsabilité duale du MAFF devint problématique et inacceptable. Reflet ou non la réalité, cette représentation a largement influencé les réorganisations à venir.
 
Un nouveau système de gestion des risques alimentaires ? La Food Standards Agency : caractéristiques et degré du changement
 
 
Acteurs et temporalité du changement
La différence entre les opportunités offertes par la salmonellose et par la crise de l’ESB réside dans la volonté politique du Labour Party de profondément modifier la donne dans ce secteur d’action publique. Une étape importante de ce processus a été la mission confiée par le New Labour au Pr. Philip James. Comme le Labour “did not know what to do” (James, entretien), il lui revenait de traduire en pratique ce pressant besoin de changement. Son positionnement institutionnel est ici crucial, puisqu’il est universitaire (nutritionniste), connu pour avoir critiqué régulièrement les principes établis du DHSS/DH, notamment dans le secteur de la nutrition (il est à l’origine du NACNE report en 1983 [24]), mais aussi les arrangements institutionnels entre le MAFF et l’industrie. En dépit de son activisme, il est présent dans la plupart des lieux de décision/conseil aux échelons britannique, européen et international [25]. Aussi est-il à l’interface entre la Santé et l’Agriculture, un outsider [26] /insider. Sa sélection par le Labour doit donc être interprétée comme un engagement significatif pour un changement car ce-lui-ci est crédible et acceptable par les différentes parties, et ceci dans un contexte électoral favorable (Élections générales de 97).
Une attention fine doit être accordée à la séquence des événements. D’une part, on notera la synchronisation de la publication des rapports de James (avril 97) [27] et du Pennington Group [28]. Ce dernier, institué par le Scottish Office, proposa 32 recommandations techniques sur l’hygiène des viandes, dont certaines sont actuellement mises en œuvre par la FSA (comme les licences pour bouchers). D’autre part, à la suite de des élections de mai 1997, le Labour mit en place une commission d’enquête sur la gestion de l’ESB, dirigée par Lord Phillips. Il ne s’agissait pas d’aboutir à des mises en cause individuelles mais à un retour d’expérience dans la perspective des réorganisations post-BSE.
Une des particularités de la crise de l’ESB a ainsi été sa conjonction avec la fin d’un cycle électoral très défavorable aux Conservateurs et, de facto, son instrumentalisation politique par le parti d’opposition. En d’autres termes, la combinaison de différentes fenêtres (ouvertes par la salmonellose, l’épidémie de E Coli O 157, la crise de l’ESB de 1996 et l’élection générale de 1997) a contribué à élargir la marge de manœuvre des agents réformateurs (Labour Party, Philip James… ). Par ailleurs, leur positionnement spécifique leur a permis de transcender une partie des barrières institutionnelles sur lesquelles reposaient l’ancienne policy venue et d’établir les fondations d’une nouvelle.
Nature du changement
Le cœur du James report était consacré aux modalités de création d’une agence indépendante afin de répondre aux dysfonctionnements du passé. En particulier, le changement principal défendu par le rapport James et les documents officiels consécutifs [29] doit être appréhendé en termes culturels : la FSA doit considérer le consommateur en priorité ( put the consumer first) – confirmant implicitement que ce n’était pas le cas avant [30]. Ceci implique un transfert de loyauté, un glissement vers une différente sorte d’accountability (responsabilité/imputabilité) en tant que “constituency relations [31]. En qualité de non-ministerial department of government, la FSA n’est pas imperméable aux mécanismes de responsabilité parlementaire – elle est “représentée” par le Secrétaire d’État à la Santé –, mais cette forme traditionnelle n’est pas son premier souci, sa responsabilité principale étant structurée autour de ces relations avec sa clientèle (consommateurs).
Ce type d’accountability s’est diffusé par toute une série de pratiques : le Conseil d’Administration de la FSA regroupe des individus d’origines différentes (universitaires, groupes d’intérêt public, agriculture, restauration) après appel à candidatures; ses réunions sont publiques [32]. Dans le cadre de l’évaluation du risque, la sélection des membres des comités d’experts suit la même procédure (fin de la cooptation), un nombre croissant de réunions sont ouvertes au public, et au moins un des experts provient de la galaxie consumériste.
Le concept de transparence est étroitement connectée : au-delà de la publication de tous les documents de travail, la relation FSA/consommateurs s’apparente davantage à un partenariat. Sous l’ère du MAFF, cette relation était plutôt paternaliste ( beef is safe, don’t worry). C’est en ce domaine que les pratiques ont indiscutablement changé. En particulier, la FSA a montré une plus grande volonté à reconnaître les incertitudes en matière d’ESB. Sa récente publication BSE and Beef décrit ainsi les principales méthodes de contention de l’ESB comme permettant de réduire le risque à un niveau extrêmement faible et non plus de garantir le risque zéro [33].
La FSA semble ainsi s’éloigner des pratiques antérieures. Toutefois, même si le nouveau cadre institutionnel représente assurément un formidable potentiel réformateur, il est sans doute trop tôt pour se livrer à de plus amples généralisations – la FSA n’étant opérationnelle que depuis le 1er avril 2000. En outre, la réponse des anciens gestionnaires du dossier ne saurait être ignorée.
La réponse du MAFF
Le MAFF – réaction typique d’autodéfense de l’institution – est parvenu à capter une partie du potentiel réformateur en s’impliquant dans la traduction législative du rapport. En effet, malgré l’enthousiasme du Ministre de l’agriculture, J. Cunningham, le Permanent Secretary et quelques hauts fonctionnaires étaient profondément opposés au James report dans la mesure où cette dynamique semblait signer l’arrêt de mort de leur institution (James, entretien). En conséquence, ils ont plaidé avec succès auprès du Cabinet Office leur droit à diriger le processus législatif menant au 1999 Food Standard Act et ainsi à retoucher les plans échafaudés par James à travers deux documents – le White Paper FSA : a Force for Change et la Draft legislation [34]. S’il est difficile d’évaluer les conséquences de la capture par les cadres du MAFF de cette dynamique réformatrice, on peut déjà observer certaines traces :
Tout d’abord, dans la draft legislation, certaines phrases récurrentes paraissent en conflit avec le principe du primat du consommateur – clauses 11 ( advice giving), 13 ( observations making), 14 ( enforcement) – : la FSA “must take account of any considerations of confidentiality attaching to the information” ou “may publish that information if it appears to the Agency to be in the public interest to do so”. Par ailleurs, les principes fondateurs de l’Agence, établis dans le White Paper, font référence au principe de proportionnalité et non pas au principe de précaution [35].
Deuxièmement, le James report avait souligné la question de l’origine du personnel de la FSA, dans la mesure où les intérêts, croyances et système de valeurs des cadres de certains départements, le MAFF en particulier, pourraient porter atteinte à la révolution culturelle engagée. En pratique, la majorité des cadres proviennent du MAFF et du DH, motivés tant par un calcul carriériste que par une certaine lassitude à l’égard des pratiques opaques de leurs départements d’origine (entretiens).
Dans cette optique, la nomination du Chief Executive Officer (Directeur Général), Geoffrey Podger, ex-MAFF et DH, a été sérieusement critiquée. Plusieurs entretiens l’ont décrit comme un “fonctionnaire conservateur”, “anti-health”, qui “évite de faire des vagues”, certains refusant même de joindre la FSA pour cette raison. D’autres considèrent que les membres du Board sont politiquement inexpérimentés, d’où un risque d’assujettissement au principe de réalité. Ainsi, les candidatures du Pr. Hugh Pennington et de Tim Lang, deux figures célèbres de ce domaine d’action publique, n’ont pas été retenues [36]. En réalité, la situation s’avère beaucoup moins tranchée. Lors de réunions du CA, nous avons pu observer que certains membres du Board s’investissaient profondément sur certains dossiers lorsque leur domaine de compétences était concerné. En revanche, lorsque des points techniques – voire “ennuyeux” pour reprendre l’expression de Board members (communications personnelles) – sont à l’ordre du jour, ils restent très dépendants des documents fournis par l’administration de la FSA.
Troisièmement, le MAFF a conservé la tutelle de deux agences exécutives ( Pesticide Safety Directorate et Veterinary Medicine Directorate) dans deux secteurs sous haute surveillance, et ceci en contradiction avec la conception intégrée de la sécurité alimentaire de la FSA ( from farm to fork). Les acteurs que nous avons rencontrés au sein du DEFRA, de la FSA, de la Meat and Livestock Commission et de la NFU nient l’existence de tout problème, louant les mérites de l’action gouvernementale concertée ( joined-up government) alors même que cette fragmentation des compétences fut cruciale dans le développement de la crise de l’ESB.
Enfin, les cadres du MAFF ont œuvré pour empêcher les agents de la FSA d’acquérir une envergure supranationale. À l’échelon européen, ils n’auraient pas disposé du statut de négociateur mais de celui de conseiller [37]. Cette tentative révélatrice du MAFF de conserver son monopole sur les négociations européennes n’a cependant pas été suivie par les parlementaires.
 
Conclusion
 
 
Il n’en reste pas moins que la FSA, par les arrangements institutionnels distincts qu’elle promeut, par ses principes directeurs ( openess, transparency, put the consumer first), représente une formidable arène pour de potentiels changements ultérieurs. Pour utiliser les termes de James, la FSA révélera ses innovations à la suite d’un processus itératif, et plus particulièrement dans la gestion de crises.
Du point de vue théorique, nous avons essayé d’exposer le potentiel heuristique du néo-institutionnalisme historique dans l’analyse des processus de changement institutionnel. Notre cas d’étude révèle l’importance cruciale des préférences politiques et du positionnement des acteurs du changement dans les dynamiques de franchissement des barrières institutionnelles. En pratique, l’institutionnalisation du changement a impliqué des outsiders tout comme des insiders traditionnels, provenant en majorité du MAFF et du DH. Il apparaît rétrospectivement que la primauté conférée originellement aux outsiders dans la conception du contenu de la réforme a favorisé la rupture avec les routines du passé. Les objectifs audacieux contenus dans le James report ne pouvaient ainsi être dilués qu’à la marge par les anciens leaders du secteur du fait de leur double légitimité scientifique et politique. En effet, ce rapport s’inscrivait dans le programme de campagne du New Labour dont l’accession au pouvoir mit fin à quatre mandats conservateurs successifs. Toutefois, ces différents efforts seraient restés stériles sans l’ouverture d’une fenêtre d’opportunités. La crise de l’ESB en ouvrit une première – qui faisait écho par ailleurs à d’autres fenêtres antérieures – tandis que la perspective de l’élection de 1997 offrit aux agents réformateurs un second catalyseur électoral et organisationnel propice au changement. Par conséquent, retracer un processus de changement institutionnel suppose la prise en compte compréhensive des mécanismes par lesquels la nature et la séquence d’événements inattendus, les motivations politiques et le positionnement des agents réformateurs interagissent pour donner naissance à de nouvelles institutions (ou à leur adaptation).
Pour autant, une méthode d’évaluation de la pertinence et du degré du changement opéré rendrait l’analyse plus fine. Dans l’objectif de recherches comparatives ultérieures (diachroniques et synchroniques), nous proposons d’identifier différentes dimensions en fonction desquelles le changement est susceptible d’être perçu. Il faudra également tenir compte de leur cumul puisqu’il est légitime de penser que le changement sera d’autant plus significatif s’il est observé dans plusieurs dimensions.
Les dimensions suivantes ont été sélectionnées pour leur transversalité – i. e., elles s’appliquent à l’ensemble des activités de la FSA. La première dimension, centrale dans la réorganisation de la policy venue, est celle de la transparence ( 1). Comme il n’existe pas de transparence per se, son objectivation suppose qu’elle soit inscrite dans des arrangements et des pratiques institutionnels (rendre l’avis scientifique public dès qu’il est disponible ; introduire des profanes dans les comités scientifiques). D’autres dimensions peuvent être considérées : les mécanismes de production de l’expertise scientifique ( 2), et de l’expertise technique (“stakeholders’ working groups”) ( 3) ; le degré d’implication des ONGs consuméristes et environnementalistes ( 4); le changement dans les mécanismes d’implémentation [38] ( 5) ; toute amélioration de l’action des contrôleurs (autorités locales, Meat Hygiene Service) ( 6); le changement dans les sources de financement et le type de recherches entreprises ( 7); le changement dans les viviers de recrutement de la FSA et les modifications des pratiques et des routines de son personnel ( 8).
Tout en conservant la perspective d’évaluer le degré de changement à travers chaque dimension, Burch et Bulmer [39] précisent que le changement peut être jugé comme “even more radical within each dimension and cumulatively across them if it reveals significant changes in culture, that is in the norms and values that affect the operation of the institution”. Aussi est-il significatif que les différents rapports, de celui de James au White Paper du MAFF, soulignent un besoin de changement culturel. Un tel changement est rarement automatique. Il peut en revanche être observé dans le moyen/long terme à condition d’être institutionnalisé dans la machinerie administrative de la FSA.
Les dimensions identifiées ci-dessus mériteraient un long développement qui n’a pas sa place ici. Néanmoins, elles restent susceptibles de nous aider à apprécier de manière plus systématique la rupture opérée. Elles s’avèrent aussi très heuristiques dans l’analyse comparée de différents cas nationaux au sens où elles constituent d’utiles variables de comparaison. Enfin, elles pourront être utilisées pour d’autres domaines d’action publique à caractère socio-technique où des communautés épistémiques très restreintes ont longtemps dominé (agroalimentaire, santé, énergie, télécommunication).
 
NOTES
 
[1] Cet article a été présenté lors du dernier Congrès de l’AFSP ( 9/2002). Une version antérieure doit paraître dans la revue Hommes et Terres du Nord. Le texte a bénéficié des suggestions judicieuses de Anne Murcott, Martin Burch, Francesca Gains, Virginie Guiraudon, Pierre Mathiot et Claude Gilbert.
[2] MARCH J., OLSEN J., Rediscovering Institutions : The Organizational Basis of Politics, New York, Free Press, 1989.
[3] SMITH M. J., The Politics of Agricultural Support in Britain, Aldershot, Dartmouth, 1990, p. 47.
[4] On se méfiera du biais naturalisant inhérent à l’utilisation de ce concept en l’appréhendant comme “processus de mise en crise politique” d’un événement.
[5] KINGDON J. W., Agendas, Alternative and Public Policies, Boston, Little Brown, 1984.
[6] L’usage de ce terme est problématique car les acteurs qui se définissent ainsi n’ont souvent qu’une envie, celle de faire partie des insiders, quand ils n’ont fait pas déjà partie. Nous appellerons outsiders les groupes/individus qui n’appartiennent pas au cœur de la Policy community historique.
[7] CORTELL A., PETERSON S., “Altered States : Explaining Domestic Institutional Change”, British Journal of Political Science, vol. 29, n° 1,1999, p. 191.
[8] SMITH M. J., op. cit., 1990.
[9] Depuis les premières législations alimentaires, les autorités locales ont été impliquées dans le dispositif de contrôle ( Trading Standards Officers (county councils) et Environmental Health Officers (district councils); 1984 Food Act et 1990 Food Safety Act).
[10] WINTER M., “Intersecting Departmental Responsibilities, Administrative Confusion and the Role of Science in Government : The Case of BSE”, Parliamentary Affairs, vol. 49, n° 4, p. 555.
[11] SMITH M. J., op. cit., 1990, p. 133.
[12] CANNON J., The Politics of Food, London, Century.
[13] Dans le sens d’un changement radical engendré par une fenêtre d’opportunité. RICHARDS D., SMITH M. J., “How Departments Change : Windows of Opportunity and Critical Junctures in Three Departments”, Public Policy and Administration, vol. 12, n° 2,1997, p. 66.
[14] CORTELL A., PETERSON S., art. cit., 1999 et RICHARDS D., SMITH M. J., art. cit. 1997.
[15] On traduira par “cadre institutionnel dans lequel se déroule le processus de décision”. BAUMGARTNER F. R., JONES B. D., Agendas and Instability in American Politics, Chicago, University of Chicago Press, 1993.
[16] SMITH M. J., “From Policy Community to Issue Network : Salmonella in Eggs and the New Politics of Food”, Public Administration, vol. 69, n° 4, p. 241.
[17] The Times, 17/12/88.
[18] MAFF, Food Safety – Protecting the consumer, Cm 732, London, HMSO, 1989, pp. 4-5.
[19] Le rapport reconnut que l’invalidation de ce postulat pourrait avoir des conséquences désastreuses.
[20] En réponse au premier cas de nv-CJD étudié dans The Lancet ( 6/3/93), il indiqua qu’il était sans danger de manger du bœuf (BSE Inquiry, vol. 1, para. 719).
[21] Les Echos, 28/5/96.
[22] WESTLAKE M., “Keynote Article : “Mad Cows and Englishmen” – The Institutional Consequences of the BSE crisis”, Journal Of Common Market Studies, vol. 35, Annual Review, 1997.
[23] LACEY R. W., “The Ministry of Agriculture – The Ministry of Truth”, The Political Quarterly, vol. 68, n°3,1997.
[24] MILLS M., “The Case of Food and Health and the Use of Network Analysis”, in MARSH D., RHODES R. A. (eds.), Policy Networks in British Government, Oxford, Clarendon Press, 1992, pp. 156-158 et CANNON J., op. cit., 1987, pp. 33-60.
[25] Il dirige l’International Obesity Task Force, siège au Comité Scientifique Directeur et fut jusque récemment directeur du Rowett Institute (Aberdeen).
[26] Les interlocuteurs recommandés par James étaient tous des outsidersConsumers’ Association, London Food Commission).
[27] JAMES P., Food Standards Agency – An Interim Proposal by Professor Philip James, London, HMSO, 1997.
[28] PENNINGTON GROUP, Report on the circumstances leading to the 1996 outbreak of infection of E Coli O 157 in Central Scotland : the implications for food safety and the lessons to be learned, Edinburgh, HMSO, 1997.
[29] MAFF, The Food Standards Agency : A force for change, Cm 3830, London, HMSO, 1998 et MAFF, The Food Standards Agency. Consultation and draft legislation, Cm 4249, London, HMSO, 1999.
[30] James justifie son intervention par trois raisons essentielles : la responsabilité duale du MAFF et la perception que les décisions étaient prises au détriment de la santé publique et du consommateur; la fragmentation et le manque de coordination dans les contrôles; l’inégale application locale des règles par le Meat Hygiene Service et les EHOs. JAMES P., op. cit., 1997, p. 5.
[31] Stone définit ces relations de circonscription “comme les moyens institutionnalisés par lesquels les attentes légitimes (… ) du public à propos des décisions administratives sont satisfaites directement, plutôt qu’indirectement via les procédés de supervision bureaucratique et politique de l’administration” (via des formes de représentation, de participation, d’appel… ). STONE B., “Administrative Accountability in the “Westminster” Democracies : Towards a New Conceptual Framework”, Governance, vol. 8, n° 4, p. 518.
[32] Une réunion d’information se tient d’abord à huis-clos afin de clarifier les points techniques à l’agenda. Les entretiens menés avec des membres du CA et d’ONGs consuméristes ayant participé à ces réunions soulignent l’extrême vigilance du président à l’égard des questions de politique, ces discussions devant se tenir en public.
[33] http :// www. bsereview. org. uk/ download/ bse-and-beef. pdf
[34] MAFF, op. cit., 1998 et 1999.
[35] Le staff de la FSA considère que ces deux principes sont équivalents. À ce titre, cette question révèle un fossé cognitif entre le personnel politico-administratif et les ONGs (analyse coûts/bénéfices vs better safe than sorry).
[36] Les ONGs en concluent que la sélection est effectuée en fonction de la communauté d’esprit des candidats avec le personnel conservateur de la FSA. Les représentants consuméristes au Board proviennent ainsi d’ONGs dépendantes de financements publics ( National Consumer Council).
[37] MAFF, op. cit., 1998 et 1999.
[38] Système HACCP (“Hazard Analysis Critical Control Points”), licence pour bouchers et traçabilité.
[39] BURCH M., BULMER S., “Coming to terms with Europe : Europeanisation, Whitehall and the Challenge of Devolution”, Paper for UACES conference, Budapest, 6-8 April 2000, p. 6.
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