2003
Revue internationale de politique comparée
L’analyse politique comparée et l’institutionalisation des partis
Jean Blondel
L’analyse des partis occidentaux a longtemps été basée sur la théorie des clivages
sociaux due à Lipset et Rokkan : mais cette théorie a toujours eu un faible pouvoir
explicatif en ce qui concerne les partis du Tiers-Monde, où, au contraire, des leaders ‘charismatiques’ ont classiquement joué un grand rôle. Il en est en fait de
même en occident, qu ce soit là un nouveau développement ou non. Il est donc
grand temps d’élaborer une nouvelle théorie, à la fois empirique et générale, tenant
compte certes de clivages sociaux, mais aussi de la personnalisation du pouvoir
comme facteurs d’explication du développement des partis.
The analysis of Western parties has long been based on the social cleavages theory
of Lipset and Rokkan; but that theory has always had little explanatory power with
respect to Third World parties where, conversely, “charismatic” leaders have typically
played a major role. The same thing does in fact occur in the West, which may or
may not be a new development. It is therefore high time for a new theory, both
empirical and general, to be developed, taking social cleavages into account of course,
but also the personalisation of power as explanatory factors in the development of
parties.
El análisis de los partidos occidentales se basa desde hace mucho tiempo en la
teoría de la estratificación social de Lipset y Rokkan. Sin embargo, esta teoría
siempre ha tenido poco poder explicativo en lo relativo a los partidos del Tercer
Mundo donde, por el contrario, ha habido líderes “carismáticos” que por lo general
han desempeñado un papel muy importante. De hecho, lo mismo ocurre en Occidente,
trátese de una situación nueva o no. Por tanto, ya es hora de elaborar una nueva
teoría, a la vez empírica y general, que tenga en cuenta determinadas
estratificaciones sociales, pero también la personalización del poder como factores
explicativos del desarrollo de los partidos
Que cela plaise ou non, l’analyse politique comparée est centrale en science
politique. Il y a plus de trente ans, dans leur ouvrage
[1], Holt et Turner affirmaient que la comparaison n’était pas un domaine mais une méthode : valable ou non sur le plan de la logique, cette assertion ne correspond pas à la
réalité en science politique. Il reste cependant que, même si elle est centrale,
l’analyse politique comparée a du mal à offrir des généralisations convaincantes. Les espoirs qu’avait suscités l’ouvrage d’Almond et Coleman
[2] ne se
sont pas matérialisés, les analyses restant cloisonnées à l’intérieur de cadres
traditionnels et en particulier entre pays dits “avancés” et pays dits “moins
avancés”, voire parmi les pays “avancés” et parmi les pays “moins avancés”. Cela reste vrai bien que la chute du communisme en Europe ait
directement et indirectement accru de façon sensible le nombre des démocraties libérales ainsi d’ailleurs que leur légitimité. L’analyse politique comparée demeure divisée en petits fiefs, quelles que soient les raisons avancées
pour justifier cette situation, manque de données empiriques dans bien des
cas, différences culturelles incontournables ou tout simplement inadéquation des techniques de comparaison. Les études globales continuent à être
rarissimes : fait plus grave encore, bien des politologues semblent s’accommoder assez bien de ces visions de clocher.
Je veux prendre comme exemple le cas de l’analyse des partis et plus
précisément la question de la nature de leur institutionnalisation et du soutien que les partis doivent obtenir pour être institutionnalisés. Les partis sont
probablement l’institution politique favorite des comparatistes. Des notions
comme le “parti de cadres”, le “parti de masses”, le parti “attrape-tout” ont
été étudiées et réétudiées par des générations de politologues depuis que
Duverger
[3], Lipset et Rokkan ou Kirchheimer ont mis leur empreinte sur
cette branche de l’analyse comparée : or, malgré ce départ rapide fort encourageant, on est obligé de constater qu’il n’y a guère eu de “progrès”
depuis le travail des “pionniers” et en particulier que les expériences que
connaissent les “nouvelles démocraties” n’ont pas donné naissance à un élargissement des analyses.
S’il n’y a pas eu intégration de ces nouvelles démocraties dans un cadre
plus général, c’est parce que les spécialistes se cantonnent dans leur région
de prédilection et qu’ils ne semblent pas vouloir s’aventurer, oser s’aventurer ou même se poser la question de l’utilité de s’aventurer au-delà. On ne
paraît pas considérer que l’élargissement du domaine d’analyse constitue un
enrichissement, ne serait-ce que parce que les problèmes tendent alors à se
poser différemment. Bien au contraire, on constate que les travaux récents
portant sur les États-Unis, l’Europe occidentale, l’Amérique latine, ne font
pratiquement aucune allusion à d’autres régions du globe. Tout au plus y a-t-il une et une seule exception à ce cloisonnement; elle porte sur l’Europe
de l’Est, peut-être parce qu’un bon nombre de ceux qui travaillent sur cette
région depuis la chute du communisme étaient originellement des spécialistes de l’Europe occidentale.
Or, si l’on était disposé à aller au-delà de sa région de spécialisation, on
s’apercevrait rapidement qu’il est difficile de continuer à expliquer l’institutionnalisation des partis uniquement en termes de clivages comme cela a
semblé être fait de manière quasi-axiomatique depuis des générations. Il y a
trop peu de partis, en dehors de ceux de l’Europe occidentale, dont on puisse
dire qu’ils sont nés à partir de clivages et pour lesquels les clivages constituent la base de leur institutionnalisation. On est donc réduit à regarder comme
non viables les partis qui se créent sans être basés sur des clivages au nom
de l’idée qu’ils ne peuvent jamais être institutionnalisés, c’est-à-dire que ces
partis sont en réalité une caricature ou une aberration. À la limite on ferme
les yeux et on fait comme si ces partis n’existaient pas.
Certes, les appartenances, que ce soit à des classes, à des religions, à des
ethnies, jouent naturellement un rôle dans la nature du soutien populaire
dont bénéficient les partis pendant le processus d’institutionnalisation; mais
il convient de se demander si ces appartenances ne sont pas en compétition
avec un autre type de soutien, à savoir celui qui est constitué par la loyauté
que les citoyens éprouvent à l’égard de personnalités de haut relief. La loyauté
vis-à-vis de l’“autre” fait incontestablement partie des sentiments profondément enracinés dans les mentalités humaines. Il ne serait donc pas surprenant que des liens personnels jouent un rôle important dans la formation des
partis politiques et le soutien qui leur est donné.
Il est loisible de penser que, comme les êtres humains ne sont pas éternels, les personnalités de haut relief ne peuvent avoir qu’un rôle temporaire
sur les partis qu’ils créent. Il est loisible de croire que peut-être de tels partis
ont existé mais qu’ils ne correspondent qu’à une phase originelle du développement des partis, celle des “notables”. De telles affirmations se heurtent
néanmoins au fait que les liens personnels jouent un rôle prédominant dans
la constitution des partis un peu partout à travers le monde et qu’ils semblent jouer un rôle apparemment de plus en plus important en Europe occidentale, c’est-à-dire là où les partis ont été institutionnalisés originellement
sur la base de clivages. Alors qu’il semblait, il y a quelques décennies, que
les partis, une fois institutionnalisés, étaient en quelque sorte “en orbite”
pour toujours, il faut bien noter que nombre de partis fondés sur des clivages
ont sérieusement décliné et qu’en réalité, en dehors des États-Unis, on ne
trouve guère de partis dont on puisse dire qu’ils ont une vocation à rester “en
orbite” de façon permanente. De telles constatations méritent au minimum
réflexion et analyse.
Ce sont ces questions qui sont abordées ici. On commencera par examiner les formes que prend le soutien donné aux partis dans les démocraties
libérales à travers le monde pour voir dans quelle mesure clivages et liens
personnels jouent un rôle dans la constitution et le maintien “en orbite” des
partis. En deuxième lieu, on cherchera à montrer que les liens personnels
doivent être pris tout autant au sérieux que les clivages et qu’ils doivent être
étudiés conjointement avec les clivages si l’on veut sortir des difficultés qui
se multiplient dans l’analyse des partis, en particulier en Europe occidentale, et ainsi élaborer un modèle réaliste de la nature du soutien populaire
dont bénéficient les partis.
Si le soutien populaire donné à des personnalités de haut relief constitue,
en combinaison avec les clivages sociaux, une des bases permettant aux
partis de naître et de se développer, ce soutien peut néanmoins varier en
profondeur et en étendue. Il peut varier en profondeur en ce sens qu’il peut
être vraiment fondamental lors de la création et au cours du développement
d’un parti ou n’être qu’une force d’appoint dans le cas de partis dépendant
principalement – ou ayant dépendu principalement – d’un type de soutien
provenant du sentiment d’appartenance à des groupes sociaux. Le soutien
de nature personnelle peut varier également en étendue, en ce que peuvent
en dépendre soit seulement des partis marginaux soit au contraire tous ou
presque tous les partis d’un pays donné. Il n’est pas question ici de prétendre relever systématiquement la nature que les liens personnels soutenant
les partis prennent dans tous les pays “pluralistes”, mais il est utile de mentionner à grands traits les formes diverses que ce type de soutien a là où les
nouvelles démocraties se sont le mieux implantées, c’est-à-dire en Asie de
l’Est et du sud-est, en Amérique latine et en Europe de l’Est, ainsi que dans
les “vieilles” démocraties d’Europe occidentale et des États-Unis.
Les liens personnels dans les nouvelles démocraties d’Asie de l’Est
et du Sud-Est, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est
Le rôle prédominant des liens personnels dans les partis des nouvelles
démocraties d’Asie de l’Est et du Sud-Est
En Asie de l’Est et du Sud-Est, les liens personnels sont fondamentaux dans
trois des quatre pays où la démocratie s’est implantée depuis les années
quatre-vingt. Il reste dans la région six régimes autoritaires (quatre communistes – Chine, Corée du Nord, Vietnam, Laos – un militaire – Myanmar – et
un traditionnel de type “émirat” – Brunei), et trois régimes “semipluralistes”, où des restrictions plus ou moins sévères s’appliquent aux partis et aux
media, la Malaisie, l’Indonésie et Singapour, celui-ci étant le plus “fermé”
des trois. La Malaisie a un système de partis compétitifs, l’appartenance
ethnique et religieuse jouant un grand rôle dans le soutien populaire donné
aux partis, voire dans leur institutionnalisation. L’Indonésie sort à peine,
depuis 1999, du système autoritaire de trois partis imposé par Suharto; le
régime multipartiste actuel est complexe et on en connaît encore mal la base
socio-psychologique. En face de ces neuf pays, il y a six démocraties : une
est ancienne, le Japon ; le Cambodge est devenu une démocratie libérale en
1993 seulement et il est de toute manière assez difficile de déterminer la
nature du soutien populaire donné aux deux partis principaux, étant donné
le rôle important joué par les Nations Unies dans le processus de démocratisation. Sur les quatre autres pays démocratiques, Corée du Sud, Taiwan,
Philippines et Thaïlande, seul le Taiwan a un système de partis dans lequel
l’appartenance à un groupe social joue un rôle important : dans les trois
autres, ce sont les liens personnels qui sont à l’origine des partis et qui continuent à les maintenir.
L’appartenance à un groupe social joue un grand rôle au Taiwan pour
une double raison. Il existe bien une division démographique entre
“taiwanais” et chinois continentaux venus sur l’île pour échapper à la victoire communiste – ils forment environ quinze pour cent de la population –
. Mais cette division “objective” n’a pris de l’importance que parce que les
“continentaux” ont dominé à la fois la vie économique et la vie politique du
pays pendant des décennies. La prééminence économique permet de comprendre qu’une caractéristique démographique ait pu se transformer en sentiment à la fois ethnique et de classe. La prééminence politique a été maintenue
grâce au fait que le Kouo-min-tang a été conçu dès le début comme un parti
de masse, tout en étant un parti unique : il a eu jusqu’à deux millions de
membres pour une population de moins de vingt millions d’habitants. Les
Taiwanais ont donc vécu dans le cadre d’un système politique dominé par
un parti qui était principalement l’expression des nouveaux arrivants, bien
que ce parti ait commencé à s’ouvrir par l’intermédiaire de “primaires” avant
que la création d’autres partis n’ait été autorisée. Sur ce point, le cas du
Taiwan ressemble à celui de la Malaisie où, en particulier, le parti gouvernemental malais, UMNO, est également un parti de masse. Ceci explique que,
lorsque le pluralisme des partis a été autorisé au cours de la deuxième moitié
des années quatre-vingt, le parti démocrate du président Chen ait pu bénéficier d’un soutien ethnique et de classe plus que de type personnel.
Dans les trois autres nouvelles démocraties, Corée du Sud, Philippines,
Thaïlande, au contraire, la structure partisane compétitive est fondée à peu
près entièrement sur des liens personnels à l’état “pur”. Les “trois Kims” de
la Corée du Sud sont célèbres. Ils ont tenu chacun certaines régions du pays
comme des fiefs, mais en étant des personnalités nationales, non des “notables locaux”. Ils ont eu des “destins nationaux” : deux d’entre eux sont devenus présidents et le troisième Premier ministre. Il n’y a guère de différence
entre eux du point de leur programme et encore moins de leur idéologie.
Des développements similaires ont eu lieu aux Philippines depuis la chute
de Marcos en 1986 : les partis dépendent des leaders et non l’inverse. Les
mêmes caractéristiques se voyaient en Thaïlande. Toutefois, avec l’arrivée
au pouvoir de Thanit Shinawatra, un ex-officier de police devenu un magnat
financier, à la suite d’une victoire électorale spectaculaire au début de 2001,
un tournant à caractère “populiste” dans les liens personnels est peut-être
sur le point d’avoir lieu : il ne s’agit plus de liens personnels à l’état “pur”,
car le nouveau leader du pays a affirmé vouloir transformer la politique pour
la rendre plus “propre” et a par là même introduit un certain élément
“programmatique” dans le discours électoral. Quelle que puisse être la portée de la victoire de Thanit en Thaïlande, toutefois, il reste que les liens
personnels dominent dans la majorité des démocraties nouvelles de la région : les clivages sociaux semblent ne jouer aucun rôle ni dans la création
ni dans le soutien donné à ces partis.
Le faible rôle joué par les clivages sociaux et le succès des partis
“populistes” en Amérique latine
Le succès de Thanit en Thaïlande ressemble en réalité à de nombreux développements ayant caractérisé l’Amérique latine au cours de la deuxième
moitié du vingtième siècle. Malgré le fait que ces pays soient indépendants
depuis près de deux cents ans et que, dans un certain nombre de cas au
moins, un laps de temps considérable se soit écoulé permettant ainsi à la
démocratie libérale de s’établir ou de se ré-établir, les clivages sociaux ne
sont toujours pas parvenus à constituer la base principale sur laquelle les
partis s’appuient. Dans leur ouvrage
[4], Mainwaring et Scully en concluent
que cinq pays sud-américains sur dix seulement – Argentine, Colombie, Chili,
Uruguay et Venezuela – pouvaient être considérés comme ayant des partis
“institutionnalisés”; dans quatre autres cas – Bolivie, Brésil, Pérou et Équateur – les partis sont définis comme “rudimentaires” (“inchoate”), alors que
le dixième, le Paraguay, avait encore à l’époque un parti “hégémonique”
[5].
Les cas de la Bolivie et du Pérou méritent certainement d’être plus nuancés,
puisque au moins le MNR et l’APRA étaient partiellement institutionnalisés, sur la base d’un soutien populaire personnalisé, nais aussi basé sur un
clivage ethnique et de classe. Inversement, les deux partis vénézuéliens qui
paraissaient tellement bien implantés jusque vers 1990 se sont pratiquement
effondrés avec l’arrivée au pouvoir d’un président “populiste”: ils n’étaient
donc que partiellement institutionnalisés. Par ailleurs, s’il est vrai que les
partis argentins sont institutionnalisés, il faut bien constater que la base de
cette institutionnalisation n’est pas constituée uniquement par un clivage au
moins dans le cas du parti péroniste, ce qui mène à penser qu’un parti basé
en grande partie sur des liens personnels peut être mis “en orbite” et qu’il
peut y avoir une combinaison – voire une osmose – entre clivages sociaux et
liens personnels, un point sur lequel nous reviendrons.
Clivages et liens personnels dans les partis post-communistes
en Europe orientale
Certains travaux sur les partis portant sur l’Europe de l’Est ont montré que
les clivages sociaux jouent un rôle important dans la construction des partis
post-communistes
[6]. Un tel développement tient à coup sûr en grande partie
au fait que les ex-partis communistes ont pu, bien naturellement, trouver un
soutien substantiel parmi les perdants des nouveaux régimes : un clivage de
classe en résulte, clivage qui correspond bien à celui sur la base duquel
certains partis communistes au moins ont été institutionnalisés depuis longtemps. Par ailleurs, dans de nombreux pays de la région, l’importance du
clivage ethnique ou communautaire mène à une institutionnalisation possible des partis sur une telle base.
Toutefois, au moins de façon marginale, des partis basés sur des leaders
ont fait leur apparition. Walesa n’a pas voulu ni même peut-être pensé à
créer un parti à sa dévotion : peut-être en a-t-il souffert. D’autres n’ont pas
eu les mêmes difficultés, que ce soit dans les pays baltes, pourtant souvent
considérés comme des “modèles” de démocratie “classique”, ou dans les
Balkans. Le cas de la Bulgarie est probablement le plus spectaculaire : ce
pays semblait avoir un système de partis institutionnalisés basés principalement sur un clivage de classe, l’ex-parti communiste, le BSP, et l’UDF se
partageant la plus grande partie des suffrages, alors que le reste allait au
parti représentant la minorité turque. Or, un peu à la manière vénézuélienne,
le paysage électoral s’est trouvé brusquement transformé au cours de l’été
2001 par suite de l’apparition sur la scène de l’ex-souverain Siméon, dont le
parti a obtenu pratiquement la majorité absolue des sièges : il s’agit peut-être d’un épisode, puisque le pays a redonné ses suffrages aux représentants
des partis traditionnels lors de l’élection présidentielle quelques mois plus
tard : ces partis sont donc peut-être partiellement institutionnalisés. S’il est
vrai que les clivages sociaux jouent un rôle dans les comportements électoraux en l’Europe orientale, les liens personnels paraissent donc également
avoir un impact important.
L’Europe occidentale et les États-Unis : baisse des liens basés
sur les clivages et croissance des liens personnels
Le déclin des partis institutionnalisés classiques et le rôle des liens
personnels en Europe occidentale (et dans les pays qui lui sont
culturellement liés)
Au cours des années cinquante, les partis occidentaux semblaient en général
(sauf en France) des places fortes inexpugnables, ayant été mis “en orbite”
sur la base des liens très profonds dus à l’identification d’une grande partie
des électeurs avec des groupes sociaux : mais ces “places fortes” ont été
attaquées avec succès au cours des dernières décennies du vingtième siècle.
En premier lieu, la “volatilité” a commencé à croître, comme Pedersen
[7] l’a
montré. Vint également le déclin : des partis qui avaient dominé la scène
politique, comme le parti travailliste norvégien, les démocrates chrétiens
italiens, les partis confessionnels néerlandais, ont commencé à perdre, apparemment pour toujours, une partie de leurs électeurs. Ce fut enfin la “chute”,
surtout en Italie, mais aussi ailleurs. Certes, le MRP français avait disparu
après avoir rapidement décliné; l’UCD espagnole avait aussi disparu quelques années après avoir remporté des succès électoraux à la fin des années
soixante-dix. Toutefois, dans l’un et l’autre cas, ces organisations n’avaient
pas eu le temps d’attirer à eux un soutien solide et loyal sur la base des
clivages qui les avaient fait naître, assez obscurs, d’ailleurs, dans le cas de
l’UCD : ils n’étaient pas vraiment institutionnalisés. Mais le temps n’avait
pas manqué à la Démocratie chrétienne italienne, au Parti socialiste italien,
au Parti conservateur progressiste canadien ou au Parti socialiste japonais,
ce dernier n’ayant pu se reprendre après l’alliance gouvernementale qu’il
avait contractée avec les libéraux-démocrates, alors que le Parti libéral démocrate, au contraire, a miraculeusement survécu à la tourmente de caractère “italien” qui semblait frapper le Japon. Des “piliers” de l’édifice politique
démocratique semblaient en danger : d’où la crainte exprimée par Katz et
Mair
[8] qui, par deux fois, dans le premier chapitre de leur livre, soulevaient
ouvertement le problème de la “survie” des partis, jusque-là “en orbite”,
lorsqu’ils notaient que “l’état est incontestablement devenu important pour
la survie des partis politiques” et lorsqu’ils suggéraient que “… les partis
puissent ainsi créer les conditions de leur propre survie”.
Chose plus grave encore, le déclin des partis basés sur des clivages paraissait lié au déclin de l’identification des citoyens avec les groupes dont
ces clivages procédaient : cela semblait le cas en particulier des quatre clivages classiques que Lipset et Rokkan avaient analysés
[9] et qui étaient resté
“gelés” des années vingt aux années soixante. Certes, théoriquement, ces
clivages pouvaient être remplacés par d’autres, comme Lipset et Rokkan
l’avaient laissé entendre à la fin de leur article de 1967 : ayant remarqué que
les partis travaillistes connaissaient des difficultés, ils concluaient qu’“il est
encore trop tôt pour dire quel type de vie politique en résultera”
[10]. Peut-être
les divisions basées sur les classes, les religions, les oppositions villescampagnes ou centre-périphérie ne seront plus suffisamment perçues par les
électeurs européens pour pouvoir servir de base solide aux partis; mais alors,
peut-être, pour citer à nouveau Lipset et Rokkan, une “hiérarchie nouvelle
de clivages”
[11] prendra forme bien qu’un tel développement manifestement
demande du temps.
Les choses ne se sont pas passées ainsi. On a en effet du mal à découvrir
de nouveaux clivages dans l’Europe occidentale d’aujourd’hui, contrairement à ce qui avait eu lieu au cours du dix-neuvième siècle quand un nouveau clivage remplaçait un plus ancien. Trois types de développements ont
contribué à miner les clivages existants sans les remplacer par d’autres. De
nouveaux partis se sont formés, mais non sur la base de clivages. Ou bien
leur thème était plus abstrait – un nouveau type de société, comme dans le
cas des Verts – ou bien il s’agissait plus banalement d’une fracture des partis
dominants, comme ce fut souvent le cas en Scandinavie. Ayant contribué à
fragmenter les systèmes de partis, les nouveaux venus ont tendu à diminuer
l’institutionnalisation des plus anciens. En deuxième lieu, le déclin des idéologies traditionnelles donnait naissance à des pressions en faveur de la “modernisation” des partis classiques, une “modernisation” qui était mise en
avant par certains leaders au nom de l’idée que c’était là le seul moyen de
faire progresser leurs partis ou de les maintenir “en orbite”. Il en a effectivement résulté des succès notables, en particulier parmi de nombreux partis
socialistes, comme le SPD allemand, le PSOE espagnol, le PS français ou le
parti travailliste britannique. Mais de tels succès n’étaient pas dus aux clivages traditionnels : ils étaient dus surtout à la popularité des leaders. Les liens
personnels semblaient donc contribuer à faire en sorte que l’institutionnalisation de certains partis existants ne soit pas ou ne soit plus érodée. Cependant, en troisième lieu, alors que certains grands partis déclinaient ou
disparaissaient, des personnalités populaires mais en marge de la vie politique créaient de toutes pièces de nouveaux partis. Certains de ces partis n’ont
eu qu’un impact limité ou une vie très brève; mais d’autres, comme le parti
gaulliste ou Forza Italia ont eu une grande résonance. Les liens personnels
semblaient donc dans quelques cas contribuer à donner naissance à un processus d’institutionnalisation.
Le parti comme décor aux États-Unis
Pendant ce temps, aux États-Unis, les clivages cessaient progressivement
d’être considérés comme importants. L’histoire de l’interprétation de la base
socio-psychologique des partis américains est fort instructive à cet égard.
Étant donné que ces partis n’avaient pas de “membres” au sens européen du
terme, ils passaient pour “pré-modernes” au cours des années cinquante,
comme le suggéraient ceux qui avaient rédigé le rapport de la commission
de l’association américaine de science politique qui cherchait à découvrir
les moyens de rendre les partis plus “responsables”. Dès 1967, toutefois,
l’approche commençait à changer. Epstein écrivait en effet alors : “J’ai rejeté explicitement l’idée que les partis américains étaient de façon générale
moins modernes que les partis européens”
[12]. Un peu plus de dix ans plus
tard, Schlesinger
[13] affirmait que les partis américains “se portaient bien”
contrairement à ce que l’on avait affirmé. Puis, au cours des années quatrevingt, Sorauf faisait une sorte de “profession de foi” en faveur du nouveau
modèle de partis : “L’électorat américain en est venu à considérer que le
parti centré sur les candidats était mieux à la mesure de ses préférences que
le parti dominé, intégré et unifié par une organisation partisane… Les partis
reflètent les besoins politico-psychologiques des électeurs. L’accroissement
de la personnalisation lors des campagnes politiques est un exemple de ce
phénomène… La personnalisation correspond aux yeux de beaucoup de citoyens aux besoins de trouver des leaders, de donner vie à un gouvernement
lointain, de voir leur ego indirectement renforcé par le rayonnement d’une
personnalité”
[14]. Ce modèle s’est trouvé finalement replacé dans son contexte historique par Aldrich
[15] avec le sous-titre “Origine et transformation
des partis politiques en Amérique”, dans lequel l’auteur déclare que les partis américains, loin d’être pré-modernes, ont été en réalité très tôt des partis
de masse. Fait caractéristique, les analyses récentes portant sur les partis
américains passent totalement sous silence la conception européenne du parti
de masse.
Dans une telle perspective, les clivages sociaux passent à l’arrière-plan,
alors que candidats et leaders occupent le devant de la scène. Tout se passe
comme si, contrairement à ce que l’on a si souvent prétendu, l’ouverture
que les primaires avait constituée pour le choix des candidats avait eu comme
résultat, non de détruire les partis, mais de les rendre en quelque sorte “sacrés” aux yeux des électeurs et des hommes politiques américains, au moment où les partis européens traditionnels déclinaient, voire disparaissaient.
Certes, les deux grands partis américains ne sont pas sans opposition : des
tiers partis jouent périodiquement un rôle important lors des élections présidentielles ; mais ces tiers partis sont encore plus basés sur des liens personnels. L’ensemble de la vie partisane est donc considéré comme centrée sur
ces liens. Le prix à payer pour le maintien “en orbite” des deux grands partis
– et par-là même pour leur institutionnalisation – a été de réduire ces partis
à n’être guère plus qu’un décor.
Il existe donc bien une “théorie” américaine des partis capable d’expliquer la “bonne santé” des deux grands. Mais il s’agit d’une théorie particulière, destinée à rendre compte du cas américain, bien que cette théorie ait
une portée potentielle universelle. Par suite du manque d’intérêt apparent
des spécialistes des partis américains pour la comparaison, aucune tentative
n’a été faite pour examiner en général les conditions favorisant des
développements partisans du genre de ceux qui ont lieu aux États-Unis. L’analyse des partis est si devenue si fragmentée dans les esprits des spécialistes
que l’on peut même se demander s’il existe encore un désir de voir se développer dans ce domaine une “théorie” générale.
Un examen, même rapide, des formes de soutien populaire dont bénéficient les partis politiques au début du vingt-et-unième siècle conduit à une
triple conclusion. En premier lieu, les liens personnels sont partout importants. Leur rôle paraît s’accroître alors que celui des clivages sociaux paraît
diminuer là où il était dominant et ce rôle n’est souvent pas significatif dans
les “nouvelles démocraties”. Ce point semble si net qu’il ne semble pas
nécessaire de le développer plus avant : deux autres points, au contraire,
méritent un examen plus attentif. D’abord, les liens personnels paraissent
varier profondément en “profondeur” et en “étendue”: y a-t-il une différence “de nature” entre les cas dans lesquels la domination du leader est
complète et les cas “plus modérés” dans lesquels les leaders se contentent
de donner une sorte de nouveau souffle à des partis existants ? En second
lieu, quelle dynamique sous-tend les développements actuels ? Quel avenir
peut-on prévoir pour des partis basés entièrement ou en grande partie sur
des liens personnels, alors que les personnes qui permettent à ces liens d’exister ne peuvent avoir qu’une durée limitée ? Peut-on parler d’institutionnalisation des partis basés sur des liens personnels ?
Y a-t-il des différences de “nature” parmi les types de liens personnels
existant dans les partis ?
Au premier abord, il semble qu’il y ait une vaste différence, un abîme, entre
un parti créé par un leader et entièrement à la disposition de ce leader et un
parti basé sur un clivage social mais où des liens personnels donnent un
appui supplémentaire à l’organisation. Le premier type paraît être une aberration, une caricature, alors que le second peut s’expliquer dans le cadre
d’une version quelque peu modifiée de la théorie classique : le rôle des liens
personnels pour soutenir le parti peut somme tout être considéré comme un
“appoint”.
Ces deux types de partis sont effectivement distants l’un de l’autre : mais
la présentation de la situation que nous venons de donner est par trop simplifiée en ce qu’il existe un très grand nombre, probablement une infinité de
cas intermédiaires. Nous ne sommes pas ici en face d’une dichotomie, mais
d’une dimension entre deux pôles. À une extrémité se trouvent les partis
dans lesquels les liens personnels forment à eux seuls la base du soutien
populaire dont le parti bénéficie; à l’autre se trouvent les partis dans lesquels les clivages sociaux, à eux seuls également, constituent une telle base.
Lorsqu’on examine la nature du soutien personnel donné aux partis à
travers le monde, on voit qu’il y a une gradation. Dans certains cas, le soutien personnel est, si l’on peut dire, “à l’état pur”: l’enthousiasme pour le
leader explique complètement l’existence du parti. Dans d’autres cas, au
soutien personnel s’ajoutent des sentiments liés à certains problèmes ressentis de manière relativement vague : il y a alors “populisme”, de “gauche”
ou de “droite”. De tels partis sont basés surtout sur le soutien donné aux
leaders, mais il peut être plus marqué à l’intérieur de certains groupes. Le
soutien populaire donné au leader se trouve combiné, probablement à des
degrés divers, au soutien dû à l’identification à un groupe.
De plus, la frontière entre création d’un parti et appui à un parti en difficulté est également imprécise. Le rôle joué par Kinnock et Blair pour faire
remonter le parti travailliste britannique peut être considéré comme fort éloigné d’une “re-création”, bien que de nombreux leaders de ce parti parlent
fréquemment du “New Labour” ; mais le rôle de Mitterrand dans la transformation du parti socialiste français est fort proche d’une “re-création”.
Les cas d’autres partis socialistes sont intermédiaires. Le rôle des leaders
populaires qui font “revivre“ des partis varie donc d’un point fort proche de
la “création” à ce qui n’est qu’un appoint, en passant par ce qu’on pourrait
décrire comme une “reconstruction”. Des analyses empiriques détaillées
permettraient de classifier et de préciser les modalités concrètes.
D’autre part, à l’inverse, le soutien dont bénéficie un parti n’est jamais
exclusivement basé sur des clivages, sauf si le parti n’est qu’une chapelle.
Un clivage ne peut à lui seul expliquer comment le parti fonctionne en réalité et cela donne aux leaders l’opportunité de se tailler une popularité. Les
clivages peuvent déterminer à grands traits l’idéologie d’un parti, mais ni
son programme ni les détails de son organisation. La vie quotidienne des
partis dépend en partie au moins de l’influence de ceux qui décident stratégie et tactiques et cette influence dépend à son tour bien souvent de la popularité des leaders. Comme la leadership joue un rôle dans le comportement
du parti et comme le soutien des électeurs se traduit inévitablement dans
une certaine mesure au moins en termes du soutien que ces électeurs donnent aux leaders, le parti est toujours également dans une certaine mesure
dépendant des liens de personnes qui se développent.
D’ailleurs, un parti ne peut même pas être créé uniquement et directement à partir d’un groupe social : l’identification avec le groupe n’existe
qu’en puissance ; elle ne se traduit en termes concrets que lorsqu’une prise
de conscience a lieu et cette prise de conscience doit être provoquée. Certains événements peuvent en favoriser le développement, comme ce fut souvent le cas en Europe occidentale au dix-neuvième siècle et au début du
vingtième siècle, ainsi que Lipset et Rokkan l’ont montré : mais des personnalités contribuent fortement aussi à façonner cette prise de conscience. Dès
la naissance du parti, le soutien populaire donné à des personnalités joue
donc toujours un rôle non négligeable.
Les deux grandes formes que prend le soutien donné aux partis s’exercent donc plus fréquemment ensemble que séparées. On peut ainsi, pour
fixer les idées, commencer l’analyse à partir de trois positions particulièrement intéressantes sur la dimension entre les deux pôles extrêmes de ce
soutien. Dans le cas de partis basés principalement sur l’identification avec
un groupe social, les leaders interviennent, soit pour stopper ce qui semble
être un déclin quasi-séculaire, comme dans les cas du parti travailliste britannique ou du parti socialiste français, soit pour faire croître ce soutien,
comme dans les cas du SPD allemand ou du PSOE espagnol. Dans le cas de
partis nés du soutien populaire donné à un leader, certains sentiments concernant la vie du pays tendent à se développer progressivement et ces sentiments viennent à être pris en compte par le leader et son parti. Le type de
“populisme” qui émerge ainsi est assez répandu, que ce soit en Europe occidentale ou orientale, en Amérique du Nord, en Amérique latine ou ailleurs.
Enfin, la position médiane est occupée par les deux grands partis américains. Ces partis étant devenus un “décor familier”, les vrais acteurs sont les
leaders; mais ceux-ci occupent leur position d’une manière précaire, car il y
a toujours des acteurs potentiels dans les coulisses prêts à venir sur scène.
Un modus vivendi s’est développé aux termes duquel, ayant accepté de jouer
un rôle relativement modeste, les partis sont parvenus à s’assurer une existence permanente, les batailles étant conduites par les candidats, bien souvent en leur nom propre.
Les dynamiques du soutien provenant des clivages et des liens personnels
Les liens personnels et les clivages sont donc normalement associés pour
former une base conjointe sur laquelle s’appuient les partis du monde contemporain – en réalité une base conjointe sur laquelle les partis se sont toujours appuyés : mais les caractéristiques de ces deux types de soutien sont
différentes, en particulier en ce qui concerne la manière dont l’un et l’autre
varient avec le temps. Les partis dominés par des leaders sont en principe
intrinsèquement temporaires : s’ils persistent, ils doivent subir une mutation. Ils ne peuvent pas durer aussi longtemps qu’ont pu durer le parti travailliste britannique, le parti social-démocrate suédois ou les partis démocrate
et républicain aux États-Unis, sans transformer la base de leur soutien : le
parti gaulliste est un bon exemple d’une mutation. En contrepartie, les partis
basés principalement sur un leader ont l’avantage de pouvoir croître rapidement, bien plus rapidement que ne peuvent normalement le faire les partis
basés principalement sur un clivage : ceux-ci ont besoin que le temps s’écoule
pour pouvoir mobiliser des tranches importantes de la population. Il en
résulte qu’un pays qui passe brusquement d’un régime autoritaire à un régime libéral tendra à se doter de partis basés sur des liens personnels.
Une telle situation ressemble fortement à celle qui, selon Max Weber,
favorise l’apparition de leaders charismatiques. La libéralisation brusque
d’un régime politique crée un vide : ce vide ne peut être comblé que par des
leaders charismatiques. Un vide du même ordre se manifeste également lorsque s’écroule un pan du système de partis d’un pays jusque-là composé
d’organisations fortement structurées : ce vide tend aussi à être comblé par
des partis créés de toutes pièces par des personnalités qui ont une résonance
dans l’opinion.
Les analyses de Lipset et Rokkan ont permis de comprendre comment
les partis politiques se sont développés dans le contexte du développement
lent de la démocratie libérale en Europe occidentale (et surtout en Europe
du Nord et du Nord-Ouest) au cours du dix-neuvième siècle. Il manque une
analyse correspondante des bases des partis dans le contexte plus chaotique
où les régimes se succèdent rapidement, en partie parce que les puissances
coloniales ont rarement voulu préparer le changement dans les pays auxquels elles allaient (se voir obligées de) donner l’indépendance. Il y a quelques exceptions, surtout dans les anciennes possessions britanniques, en
particulier en dehors de l’Afrique, quand une période assez longue de “selfgovernment” a précédé l’indépendance. En Asie de l’Est et du Sud-Est, la
“transition” la plus sereine a été celle du Taiwan, car, malgré son autoritarisme, le Kouo-min-tang avait progressivement habitué les citoyens à certaines formes de pluralisme à l’intérieur de ce parti, alors que, par le fait
qu’il était le parti des “continentaux”, l’organisation de Chiang-kai Chek
permettait paradoxalement et sans le vouloir à un clivage social de base de
se créer progressivement. Cela n’a pas eu lieu dans d’autres pays de la région, en particulier en Corée, où les groupes en général et les syndicats en
particulier avaient été soumis à de telles restrictions sous les régimes autoritaires que l’appartenance des citoyens à des groupes dont des partis auraient
pu procéder était tout simplement impossible. Seuls les liens personnels
pouvaient donc servir de base aux partis au moment de la chute de l’autoritarisme.
Le “jeu” entre liens personnels et identification avec des groupes sociaux apparaît donc nettement dans le monde contemporain. Mais ce jeu
n’est pas particulier à notre époque. L’analyse classique de l’évolution des
partis politiques européens au cours du dix-neuvième siècle a tendu à surestimer le rôle des leaders à l’heure des “notables” et à sous-estimer leur rôle
par la suite. Plus que la structure sociale en elle-même, ce sont les difficultés
de communication physique d’un point à un autre, en particulier avant la
deuxième moitié du dix-neuvième siècle, qui semblent être la raison principale pour laquelle un système de partis à deux niveaux, pour ainsi dire,
articulé sur des notables locaux, a tendu à prévaloir et à donner naissance à
des partis peu “nationalisés”: par exemple en Angleterre au temps des Whigs
et des Tories, les partis étaient basés en partie sur des clivages sociaux, en
particulier religieux. Inversement, par la suite, la “nationalisation” progressive des partis est loin d’avoir supprimé le rôle des liens personnels : c’est
ainsi que Gladstone et Disraeli attiraient manifestement à leur parti respectif, de par leur charisme, une fraction du public. Même les partis socialistes
ont été caractérisés par un nombre impressionnant de leaders populaires,
comme Max Weber lui-même l’avait d’ailleurs noté. Les grands partis “classiques” européens n’ont donc jamais dépendu uniquement de l’identification de leurs électeurs avec des groupes sociaux. L’institutionnalisation de
ces partis n’a donc pas dépendu exclusivement des clivages perçus par les
électeurs.
C’est dans une telle perspective que l’on doit mesurer ce qui semble être
la “croissance” des liens personnels dans les partis occidentaux contemporains : une telle “croissance” a probablement lieu, mais elle est probablement aussi moins spectaculaire qu’il ne peut sembler de prime abord et surtout
qu’il ne peut sembler si l’on ne tient pas compte de l’importance que la
popularité des leaders a eue dans le passé ni de l’importance que cette popularité tend à avoir, par application de la logique de l’analyse de Weber, lorsqu’il y a un vide résultant de la fin brusque d’un régime. Le “déclin des
idéologies” à partir des années cinquante a dû effectivement contribuer à
diminuer la capacité de mobilisation des électeurs par des groupes sociaux
et a par conséquent commencé à créer un tel vide. Dans la mesure où les
partis sont devenus, au moins dans une certaine mesure, des partis “attrapetout”, comme Kirchheimer le suggérait, ceux-ci ne pouvaient pas dépendre
exclusivement, voire même principalement d’un attachement traditionnel à
des groupes représentant des clivages sociaux. Mais il faut en même temps
se rappeler que ces partis étaient déjà soutenus en partie (et donc institutionnalisés en partie) par des liens personnels hérités du passé et provenant même
de l’époque de leur création.
Il est fort dommage que, dans leur analyse des partis européens, Lipset et
Rokkan
[16] n’aient pas considéré le rôle du leadership dans le processus d’institutionnalisation des partis. Ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, ils
exprimaient des doutes sur l’avenir des clivages traditionnels; mais ils n’ont
fait qu’une allusion, d’ailleurs négative, au leadership pour noter qu’il y
avait un “certain désenchantement à l’endroit du leadership au sommet”.
Kirchheimer était allé un peu plus loin, mais sans insister non plus sur
l’influence des leaders populaires à l’intérieur des partis. Dans son article de
1966
[17], il mentionnait bien le leadership dans sa liste de cinq types de forces
jouant un rôle, à savoir le déclin des idéologies, le renforcement du leadership au sommet, la diminution du rôle des activistes, la moindre importance des classes et l’intervention des groupes d’intérêt
[18]. Mais la remarque
sur la leadership était faite en quelque sorte en passant, bien qu’elle ait été
révélatrice. Il s’agissait du “renforcement des groupes de leaders au sommet, dont actions et omissions sont maintenant jugées du point de vue de la
contribution qu’ils font au système social dans son ensemble et non pas
seulement en termes de leur identification avec les buts de leur organisation
propre”. L’idée que les leaders puissent être la source d’un type de soutien
distinct de celui des groupes n’était cependant pas développée.
Cette idée n’a pas été développée non plus au cours des décennies qui
ont suivi. Le déclin des partis a été reconnu, et reconnu de plus en plus. Les
causes de ce déclin ont été analysées, par exemple par Inglehart
[19], en termes
de l’arrivée de nouvelles valeurs sur la scène politique. Le rôle des leaders a
bien commencé à être considéré comme important, mais, selon ce qui semble être une optique de “choix rationnel”, en termes de leurs stratégies de
pouvoir, non du soutien qu’ils peuvent avoir dans l’opinion. Étant confrontés à un corps électoral devenu en grande partie “indépendant”, les leaders
ont été décrits comme des “professionnels” dont la fonction essentielle consiste à faire en sorte que le navire arrive à bon port, c’est-à-dire parvienne à
gagner les élections ou à les perdre de manière “honorable”: telle est la
leçon principale que l’on peut tirer de l’ouvrage de Panebianco
[20].
Finalement, c’est toujours dans l’optique du déclin des partis classiques
et non dans l’optique d’une analyse globale incorporant les partis nouveaux,
souvent créés par des leaders, que les analyses ont continué à être conduites.
Le déclin des partis classiques est tellement reconnu qu’il semble passer
pour inévitable. Ce n’est toutefois pas le rôle des leaders “modernisateurs”
et populaires de ces partis qui est étudié; n’est pas non plus étudié le phénomène des nouveaux partis créés par des personnalités extérieures au monde
politique classique : l’accent est mis sur les problèmes que le déclin pose
aux partis classiques et sur les remèdes à caractère purement temporaire qui
peuvent être administrés. C’est dans cette perspective que le sauvetage de
ces partis classiques passe pour dépendre de l’état ainsi que de la négociation d’accords de “cartels”, de tels accords permettant à ces partis de maintenir leur influence sur les décisions publiques malgré leur déclin
[21].
Il reste un problème fondamental, toutefois, à savoir que l’on peut naturellement penser que l’institutionnalisation des partis ne peut reposer totalement sur les liens personnels, puisque les personnes disparaissent après un
temps plus ou moins long. Il semble donc qu’il faille que le parti soit “en
orbite” avant que le leader charismatique ne disparaisse et en particulier que
la succession soit désormais basée sur des structures “normales” “bureaucratisées”. C’est là une difficulté majeure que les partis fondés sur des liens
personnels ne peuvent éviter, en tout cas à la longue. Ces partis peuvent tout
de même éviter la difficulté pendant quelque temps, dans la mesure où la
“mémoire” du leader charismatique continue à être implantée dans la population : cela a incontestablement joué dans le cas de Peron en Argentine ou
dans celui de De Gaulle en France. Mais il est vrai que cette mémoire tend à
diminuer et que le parti basé sur des liens personnels demeure soumis par-là
même à un problème grave d’institutionnalisation. C’est d’ailleurs pourquoi les partis basés sur des liens personnels sont souvent “populistes”: le
“populisme” est un moyen, comme nous l’avons noté, de donner un caractère au moins semi-programmatique à ces partis. On doit également noter
que, comme nous l’avons vu, les partis institutionnalisés sur la base de clivages ne sont pas non plus à l’abri des difficultés résultant de changements
d’attitudes et en particulier de déclin des idéologies. Il semble donc que ce
soit bien la combinaison entre clivages et liens personnels qui permette d’assurer aux partis une probabilité relativement élevée de se maintenir en existence.
La littérature américaine sur les partis donne une leçon importante précisément à ce sujet. Cette leçon consiste à dire que, comme aux États-Unis,
les partis dépendent en Europe des liens personnels et que les politologues
doivent donc étudier bien plus sérieusement qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici le
rôle des personnalités dans le soutien dont bénéficient les partis, en Europe
comme ailleurs. Il ne s’agit pas seulement là de chercher à unifier la théorie
des partis, actuellement si fragmentée. Il s’agit avant tout de reconnaître, en
Europe occidentale comme aux États-Unis, que le soutien dont bénéficient
les partis passe par les personnalités, quoique de manière diverse et variée.
Il n’est ni clair ni encore moins certain que le soutien donné aux partis par
suite de liens personnels érode de manière permanente le poids des clivages
sociaux : mais il est clair et certain que les liens personnels sont essentiels
dans la vie des partis et qu’ils doivent être scrutés, analysés et classifiés
pour permettre de donner naissance à des typologies réalistes et générales.
La théorie classique des partis a été fondée dans une large mesure sur un
postulat, à savoir que le monde des partis “traditionnels” dominés par des
leaders, généralement locaux, était désormais remplacé par un monde “moderne” dans lequel la base des partis provenait d’une association plus abstraite avec des groupes sociaux. Pendant un certain temps, cette vision a
semblé correspondre à la réalité, tout au moins dans nombre de pays d’Europe occidentale, sinon dans l’ensemble des démocraties libérales. L’extension de la démocratie libérale à de nombreux pays “moins avancés” a montré
que cette théorie classique n’était pas satisfaisante. Toutefois, la théorie classique a résisté, formellement au moins, en ce sens qu’elle n’a pas été remplacée : mais sa validité a diminué peu à peu et on a fait de moins en moins
référence à son contenu. Les Américains s’en sont passé. Les spécialistes du
reste du monde ont cherché à trouver des modes d’interprétation correspondant aux cas qui se présentaient à eux.
La vraie difficulté a porté sur l’Europe occidentale, car les chercheurs
ont été confrontés à la volatilité, au déclin et à la chute de partis jusque-là
bien établis. Le soutien populaire donné aux leaders est apparu de plus en
plus nettement, que ce soit pour maintenir en selle des partis pré-existants
ou pour permettre de créer de nouveaux partis. Ce processus a conduit à
parler de moins en moins de clivages et à mener de plus en plus d’opérations
de sauvetage, généralement destinées à rendre compte également de cas
particuliers. Dans un tel contexte, l’idée de développer un modèle global
des bases du soutien populaire aux partis a été presque complètement oubliée.
Si, au lieu de mettre l’accent sur les clivages et de les présenter comme la
base unique, en quelque sorte intellectuellement “acceptable”, sur laquelle
les partis doivent être fondés, on reconnaissait au contraire que les leaders
ne soutiennent pas seulement les partis dans les sociétés “pré-modernes”, il
deviendrait possible de penser en termes d’un modèle général. Si on accepte
de lier clivages et leadership pour interpréter le soutien populaire dont bénéficient les partis, une opportunité s’ouvre permettant d’analyser, dans un
cadre commun, non seulement les partis américains et ceux d’Europe occidentale, mais les partis qui émergent dans un nombre croissant de sociétés
pluralistes du Tiers-Monde. Pour progresser, cette analyse implique que l’on
enquête en détail sur les formes de soutien dont bénéficient les partis à travers le monde et que l’on conduise ces enquêtes de manière dynamique,
c’est-à-dire en tenant compte des mouvements ayant lieu entre le soutien
basé sur des liens personnels et le soutien provenant de l’appartenance à des
clivages. De cette façon, l’analyse des bases des partis pourra à la fois devenir réaliste et aller au-delà du cadre régional dans lequel elle est restée cloisonnée depuis trop longtemps.
[1]
HOLT R.T. and TURNER J.E.,
The Methodology of Comparative Research, New York, Free Press,
1970.
[2]
ALMOND G.A. and COLEMAN J.S.,
The Politics of the Developing Areas, Princeton, N.J., Princeton University Press, 1960.
[3]
DUVERGER M.,
Les partis politiques, Paris, A. Colin, 1951.
[4]
MAINWARING S. and SCULLY T.R., (eds.),
Building Democratic Institutions : Party Systems in
Latin America, Stanford, CA., Stanford University Press, 1995.
[5]
MAINWARING S. and SCULLY T.R., (eds.), op cit, 1995, pp. 17-21.
[6]
EVANS G. and WHITEFIELD S., “Identifying the Bases of Party Competition in Eastern Europe”,
British Journmal of Political Science, n° 23,1993, pp. 521-548. KITSCHELT H., MANSFELDOVA Z.,
MARKOWSKI R. and TOKA G.,
Post-Communist Party Systems, Cambridge, Cambridge University
Press, 1999.
[7]
PEDERSEN M., “The Dynamics of European Party Systems : Changing Patterns of Electoral
Volatility”,
Electoral Journal of Political Research, n° 7,1979, pp. 1-26.
[8]
KATZ R.S. and MAIR P., (eds.),
How Parties Organize, London, Sage, 1994.
[9]
LIPSET M. and ROKKAN S., (eds.),
Party Systems and Voter Alignments, New York, N.Y., Free
Press, 1967, p. 50.
[12]
EPSTEIN L.,
Political Parties in Western Democracies, New-York, N.Y., Praeger, 1967.
[13]
SCHLESINGER J.A., “The New American Political Party”,
American Political Science Review, n°
79,1985, pp. 1152-1169.
[14]
SORAUF F.J.,
Party Politics in America, Boston, MA., Little, Brown, 1988, pp. 504-505.
[15]
ALDRICH J.H.,
Why Parties ?, Chicago, IL., Chicago University Press, 1995.
[16]
LIPSET S.M. and ROKKAN S., o
p cit, 1967, p. 56.
[17]
KIRCHHEIMER O., “The Transformation of the Western European Party Systems”, in LA
PALOMBARA J. and WEINER M., (eds.),
Political Parties and Political Development, Princeton, N.J.,
Princeton University Press, 1966, pp. 177-200. Également partiellement reproduit dans MAIR P., (ed.),
The West European Party System, Oxford, Oxford University Press, 1990, pp. 50-60.
[18]
MAIR P., op cit, 1990, pp. 58-59.
[19]
INGLEHART R.,
The Silent Revolution, Princeton, N.J., Princeton University Press, 1977.
[20]
PANEBIANCO A.,
Modelli di partiti, Bologna, Il Mulino, 1982.
[21]
KATZ R.S. and MAIR P., “Changing Models of Party Organization and Party Democracy : The
Emergence of the Cartel Party”,
Party Politics, n°1,1995, pp. 5-28.