Revue internationale de politique comparée
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4238-8
142 pages

p. 247 à 264
doi: 10.3917/ripc.102.0247

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Volume 10 2003/2

2003 Revue internationale de politique comparée

L’analyse politique comparée et l’institutionalisation des partis

Jean Blondel
L’analyse des partis occidentaux a longtemps été basée sur la théorie des clivages sociaux due à Lipset et Rokkan : mais cette théorie a toujours eu un faible pouvoir explicatif en ce qui concerne les partis du Tiers-Monde, où, au contraire, des leaders ‘charismatiques’ ont classiquement joué un grand rôle. Il en est en fait de même en occident, qu ce soit là un nouveau développement ou non. Il est donc grand temps d’élaborer une nouvelle théorie, à la fois empirique et générale, tenant compte certes de clivages sociaux, mais aussi de la personnalisation du pouvoir comme facteurs d’explication du développement des partis. The analysis of Western parties has long been based on the social cleavages theory of Lipset and Rokkan; but that theory has always had little explanatory power with respect to Third World parties where, conversely, “charismatic” leaders have typically played a major role. The same thing does in fact occur in the West, which may or may not be a new development. It is therefore high time for a new theory, both empirical and general, to be developed, taking social cleavages into account of course, but also the personalisation of power as explanatory factors in the development of parties. El análisis de los partidos occidentales se basa desde hace mucho tiempo en la teoría de la estratificación social de Lipset y Rokkan. Sin embargo, esta teoría siempre ha tenido poco poder explicativo en lo relativo a los partidos del Tercer Mundo donde, por el contrario, ha habido líderes “carismáticos” que por lo general han desempeñado un papel muy importante. De hecho, lo mismo ocurre en Occidente, trátese de una situación nueva o no. Por tanto, ya es hora de elaborar una nueva teoría, a la vez empírica y general, que tenga en cuenta determinadas estratificaciones sociales, pero también la personalización del poder como factores explicativos del desarrollo de los partidos
Que cela plaise ou non, l’analyse politique comparée est centrale en science politique. Il y a plus de trente ans, dans leur ouvrage [1], Holt et Turner affirmaient que la comparaison n’était pas un domaine mais une méthode : valable ou non sur le plan de la logique, cette assertion ne correspond pas à la réalité en science politique. Il reste cependant que, même si elle est centrale, l’analyse politique comparée a du mal à offrir des généralisations convaincantes. Les espoirs qu’avait suscités l’ouvrage d’Almond et Coleman [2] ne se sont pas matérialisés, les analyses restant cloisonnées à l’intérieur de cadres traditionnels et en particulier entre pays dits “avancés” et pays dits “moins avancés”, voire parmi les pays “avancés” et parmi les pays “moins avancés”. Cela reste vrai bien que la chute du communisme en Europe ait directement et indirectement accru de façon sensible le nombre des démocraties libérales ainsi d’ailleurs que leur légitimité. L’analyse politique comparée demeure divisée en petits fiefs, quelles que soient les raisons avancées pour justifier cette situation, manque de données empiriques dans bien des cas, différences culturelles incontournables ou tout simplement inadéquation des techniques de comparaison. Les études globales continuent à être rarissimes : fait plus grave encore, bien des politologues semblent s’accommoder assez bien de ces visions de clocher.
Je veux prendre comme exemple le cas de l’analyse des partis et plus précisément la question de la nature de leur institutionnalisation et du soutien que les partis doivent obtenir pour être institutionnalisés. Les partis sont probablement l’institution politique favorite des comparatistes. Des notions comme le “parti de cadres”, le “parti de masses”, le parti “attrape-tout” ont été étudiées et réétudiées par des générations de politologues depuis que Duverger [3], Lipset et Rokkan ou Kirchheimer ont mis leur empreinte sur cette branche de l’analyse comparée : or, malgré ce départ rapide fort encourageant, on est obligé de constater qu’il n’y a guère eu de “progrès” depuis le travail des “pionniers” et en particulier que les expériences que connaissent les “nouvelles démocraties” n’ont pas donné naissance à un élargissement des analyses.
S’il n’y a pas eu intégration de ces nouvelles démocraties dans un cadre plus général, c’est parce que les spécialistes se cantonnent dans leur région de prédilection et qu’ils ne semblent pas vouloir s’aventurer, oser s’aventurer ou même se poser la question de l’utilité de s’aventurer au-delà. On ne paraît pas considérer que l’élargissement du domaine d’analyse constitue un enrichissement, ne serait-ce que parce que les problèmes tendent alors à se poser différemment. Bien au contraire, on constate que les travaux récents portant sur les États-Unis, l’Europe occidentale, l’Amérique latine, ne font pratiquement aucune allusion à d’autres régions du globe. Tout au plus y a-t-il une et une seule exception à ce cloisonnement; elle porte sur l’Europe de l’Est, peut-être parce qu’un bon nombre de ceux qui travaillent sur cette région depuis la chute du communisme étaient originellement des spécialistes de l’Europe occidentale.
Or, si l’on était disposé à aller au-delà de sa région de spécialisation, on s’apercevrait rapidement qu’il est difficile de continuer à expliquer l’institutionnalisation des partis uniquement en termes de clivages comme cela a semblé être fait de manière quasi-axiomatique depuis des générations. Il y a trop peu de partis, en dehors de ceux de l’Europe occidentale, dont on puisse dire qu’ils sont nés à partir de clivages et pour lesquels les clivages constituent la base de leur institutionnalisation. On est donc réduit à regarder comme non viables les partis qui se créent sans être basés sur des clivages au nom de l’idée qu’ils ne peuvent jamais être institutionnalisés, c’est-à-dire que ces partis sont en réalité une caricature ou une aberration. À la limite on ferme les yeux et on fait comme si ces partis n’existaient pas.
Certes, les appartenances, que ce soit à des classes, à des religions, à des ethnies, jouent naturellement un rôle dans la nature du soutien populaire dont bénéficient les partis pendant le processus d’institutionnalisation; mais il convient de se demander si ces appartenances ne sont pas en compétition avec un autre type de soutien, à savoir celui qui est constitué par la loyauté que les citoyens éprouvent à l’égard de personnalités de haut relief. La loyauté vis-à-vis de l’“autre” fait incontestablement partie des sentiments profondément enracinés dans les mentalités humaines. Il ne serait donc pas surprenant que des liens personnels jouent un rôle important dans la formation des partis politiques et le soutien qui leur est donné.
Il est loisible de penser que, comme les êtres humains ne sont pas éternels, les personnalités de haut relief ne peuvent avoir qu’un rôle temporaire sur les partis qu’ils créent. Il est loisible de croire que peut-être de tels partis ont existé mais qu’ils ne correspondent qu’à une phase originelle du développement des partis, celle des “notables”. De telles affirmations se heurtent néanmoins au fait que les liens personnels jouent un rôle prédominant dans la constitution des partis un peu partout à travers le monde et qu’ils semblent jouer un rôle apparemment de plus en plus important en Europe occidentale, c’est-à-dire là où les partis ont été institutionnalisés originellement sur la base de clivages. Alors qu’il semblait, il y a quelques décennies, que les partis, une fois institutionnalisés, étaient en quelque sorte “en orbite” pour toujours, il faut bien noter que nombre de partis fondés sur des clivages ont sérieusement décliné et qu’en réalité, en dehors des États-Unis, on ne trouve guère de partis dont on puisse dire qu’ils ont une vocation à rester “en orbite” de façon permanente. De telles constatations méritent au minimum réflexion et analyse.
Ce sont ces questions qui sont abordées ici. On commencera par examiner les formes que prend le soutien donné aux partis dans les démocraties libérales à travers le monde pour voir dans quelle mesure clivages et liens personnels jouent un rôle dans la constitution et le maintien “en orbite” des partis. En deuxième lieu, on cherchera à montrer que les liens personnels doivent être pris tout autant au sérieux que les clivages et qu’ils doivent être étudiés conjointement avec les clivages si l’on veut sortir des difficultés qui se multiplient dans l’analyse des partis, en particulier en Europe occidentale, et ainsi élaborer un modèle réaliste de la nature du soutien populaire dont bénéficient les partis.
Si le soutien populaire donné à des personnalités de haut relief constitue, en combinaison avec les clivages sociaux, une des bases permettant aux partis de naître et de se développer, ce soutien peut néanmoins varier en profondeur et en étendue. Il peut varier en profondeur en ce sens qu’il peut être vraiment fondamental lors de la création et au cours du développement d’un parti ou n’être qu’une force d’appoint dans le cas de partis dépendant principalement – ou ayant dépendu principalement – d’un type de soutien provenant du sentiment d’appartenance à des groupes sociaux. Le soutien de nature personnelle peut varier également en étendue, en ce que peuvent en dépendre soit seulement des partis marginaux soit au contraire tous ou presque tous les partis d’un pays donné. Il n’est pas question ici de prétendre relever systématiquement la nature que les liens personnels soutenant les partis prennent dans tous les pays “pluralistes”, mais il est utile de mentionner à grands traits les formes diverses que ce type de soutien a là où les nouvelles démocraties se sont le mieux implantées, c’est-à-dire en Asie de l’Est et du sud-est, en Amérique latine et en Europe de l’Est, ainsi que dans les “vieilles” démocraties d’Europe occidentale et des États-Unis.
 
Les liens personnels dans les nouvelles démocraties d’Asie de l’Est et du Sud-Est, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est
 
 
Le rôle prédominant des liens personnels dans les partis des nouvelles démocraties d’Asie de l’Est et du Sud-Est
En Asie de l’Est et du Sud-Est, les liens personnels sont fondamentaux dans trois des quatre pays où la démocratie s’est implantée depuis les années quatre-vingt. Il reste dans la région six régimes autoritaires (quatre communistes – Chine, Corée du Nord, Vietnam, Laos – un militaire – Myanmar – et un traditionnel de type “émirat” – Brunei), et trois régimes “semipluralistes”, où des restrictions plus ou moins sévères s’appliquent aux partis et aux media, la Malaisie, l’Indonésie et Singapour, celui-ci étant le plus “fermé” des trois. La Malaisie a un système de partis compétitifs, l’appartenance ethnique et religieuse jouant un grand rôle dans le soutien populaire donné aux partis, voire dans leur institutionnalisation. L’Indonésie sort à peine, depuis 1999, du système autoritaire de trois partis imposé par Suharto; le régime multipartiste actuel est complexe et on en connaît encore mal la base socio-psychologique. En face de ces neuf pays, il y a six démocraties : une est ancienne, le Japon ; le Cambodge est devenu une démocratie libérale en 1993 seulement et il est de toute manière assez difficile de déterminer la nature du soutien populaire donné aux deux partis principaux, étant donné le rôle important joué par les Nations Unies dans le processus de démocratisation. Sur les quatre autres pays démocratiques, Corée du Sud, Taiwan, Philippines et Thaïlande, seul le Taiwan a un système de partis dans lequel l’appartenance à un groupe social joue un rôle important : dans les trois autres, ce sont les liens personnels qui sont à l’origine des partis et qui continuent à les maintenir.
L’appartenance à un groupe social joue un grand rôle au Taiwan pour une double raison. Il existe bien une division démographique entre “taiwanais” et chinois continentaux venus sur l’île pour échapper à la victoire communiste – ils forment environ quinze pour cent de la population – . Mais cette division “objective” n’a pris de l’importance que parce que les “continentaux” ont dominé à la fois la vie économique et la vie politique du pays pendant des décennies. La prééminence économique permet de comprendre qu’une caractéristique démographique ait pu se transformer en sentiment à la fois ethnique et de classe. La prééminence politique a été maintenue grâce au fait que le Kouo-min-tang a été conçu dès le début comme un parti de masse, tout en étant un parti unique : il a eu jusqu’à deux millions de membres pour une population de moins de vingt millions d’habitants. Les Taiwanais ont donc vécu dans le cadre d’un système politique dominé par un parti qui était principalement l’expression des nouveaux arrivants, bien que ce parti ait commencé à s’ouvrir par l’intermédiaire de “primaires” avant que la création d’autres partis n’ait été autorisée. Sur ce point, le cas du Taiwan ressemble à celui de la Malaisie où, en particulier, le parti gouvernemental malais, UMNO, est également un parti de masse. Ceci explique que, lorsque le pluralisme des partis a été autorisé au cours de la deuxième moitié des années quatre-vingt, le parti démocrate du président Chen ait pu bénéficier d’un soutien ethnique et de classe plus que de type personnel.
Dans les trois autres nouvelles démocraties, Corée du Sud, Philippines, Thaïlande, au contraire, la structure partisane compétitive est fondée à peu près entièrement sur des liens personnels à l’état “pur”. Les “trois Kims” de la Corée du Sud sont célèbres. Ils ont tenu chacun certaines régions du pays comme des fiefs, mais en étant des personnalités nationales, non des “notables locaux”. Ils ont eu des “destins nationaux” : deux d’entre eux sont devenus présidents et le troisième Premier ministre. Il n’y a guère de différence entre eux du point de leur programme et encore moins de leur idéologie. Des développements similaires ont eu lieu aux Philippines depuis la chute de Marcos en 1986 : les partis dépendent des leaders et non l’inverse. Les mêmes caractéristiques se voyaient en Thaïlande. Toutefois, avec l’arrivée au pouvoir de Thanit Shinawatra, un ex-officier de police devenu un magnat financier, à la suite d’une victoire électorale spectaculaire au début de 2001, un tournant à caractère “populiste” dans les liens personnels est peut-être sur le point d’avoir lieu : il ne s’agit plus de liens personnels à l’état “pur”, car le nouveau leader du pays a affirmé vouloir transformer la politique pour la rendre plus “propre” et a par là même introduit un certain élément “programmatique” dans le discours électoral. Quelle que puisse être la portée de la victoire de Thanit en Thaïlande, toutefois, il reste que les liens personnels dominent dans la majorité des démocraties nouvelles de la région : les clivages sociaux semblent ne jouer aucun rôle ni dans la création ni dans le soutien donné à ces partis.
Le faible rôle joué par les clivages sociaux et le succès des partis “populistes” en Amérique latine
Le succès de Thanit en Thaïlande ressemble en réalité à de nombreux développements ayant caractérisé l’Amérique latine au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle. Malgré le fait que ces pays soient indépendants depuis près de deux cents ans et que, dans un certain nombre de cas au moins, un laps de temps considérable se soit écoulé permettant ainsi à la démocratie libérale de s’établir ou de se ré-établir, les clivages sociaux ne sont toujours pas parvenus à constituer la base principale sur laquelle les partis s’appuient. Dans leur ouvrage [4], Mainwaring et Scully en concluent que cinq pays sud-américains sur dix seulement – Argentine, Colombie, Chili, Uruguay et Venezuela – pouvaient être considérés comme ayant des partis “institutionnalisés”; dans quatre autres cas – Bolivie, Brésil, Pérou et Équateur – les partis sont définis comme “rudimentaires” (“inchoate”), alors que le dixième, le Paraguay, avait encore à l’époque un parti “hégémonique” [5]. Les cas de la Bolivie et du Pérou méritent certainement d’être plus nuancés, puisque au moins le MNR et l’APRA étaient partiellement institutionnalisés, sur la base d’un soutien populaire personnalisé, nais aussi basé sur un clivage ethnique et de classe. Inversement, les deux partis vénézuéliens qui paraissaient tellement bien implantés jusque vers 1990 se sont pratiquement effondrés avec l’arrivée au pouvoir d’un président “populiste”: ils n’étaient donc que partiellement institutionnalisés. Par ailleurs, s’il est vrai que les partis argentins sont institutionnalisés, il faut bien constater que la base de cette institutionnalisation n’est pas constituée uniquement par un clivage au moins dans le cas du parti péroniste, ce qui mène à penser qu’un parti basé en grande partie sur des liens personnels peut être mis “en orbite” et qu’il peut y avoir une combinaison – voire une osmose – entre clivages sociaux et liens personnels, un point sur lequel nous reviendrons.
Clivages et liens personnels dans les partis post-communistes en Europe orientale
Certains travaux sur les partis portant sur l’Europe de l’Est ont montré que les clivages sociaux jouent un rôle important dans la construction des partis post-communistes [6]. Un tel développement tient à coup sûr en grande partie au fait que les ex-partis communistes ont pu, bien naturellement, trouver un soutien substantiel parmi les perdants des nouveaux régimes : un clivage de classe en résulte, clivage qui correspond bien à celui sur la base duquel certains partis communistes au moins ont été institutionnalisés depuis longtemps. Par ailleurs, dans de nombreux pays de la région, l’importance du clivage ethnique ou communautaire mène à une institutionnalisation possible des partis sur une telle base.
Toutefois, au moins de façon marginale, des partis basés sur des leaders ont fait leur apparition. Walesa n’a pas voulu ni même peut-être pensé à créer un parti à sa dévotion : peut-être en a-t-il souffert. D’autres n’ont pas eu les mêmes difficultés, que ce soit dans les pays baltes, pourtant souvent considérés comme des “modèles” de démocratie “classique”, ou dans les Balkans. Le cas de la Bulgarie est probablement le plus spectaculaire : ce pays semblait avoir un système de partis institutionnalisés basés principalement sur un clivage de classe, l’ex-parti communiste, le BSP, et l’UDF se partageant la plus grande partie des suffrages, alors que le reste allait au parti représentant la minorité turque. Or, un peu à la manière vénézuélienne, le paysage électoral s’est trouvé brusquement transformé au cours de l’été 2001 par suite de l’apparition sur la scène de l’ex-souverain Siméon, dont le parti a obtenu pratiquement la majorité absolue des sièges : il s’agit peut-être d’un épisode, puisque le pays a redonné ses suffrages aux représentants des partis traditionnels lors de l’élection présidentielle quelques mois plus tard : ces partis sont donc peut-être partiellement institutionnalisés. S’il est vrai que les clivages sociaux jouent un rôle dans les comportements électoraux en l’Europe orientale, les liens personnels paraissent donc également avoir un impact important.
 
L’Europe occidentale et les États-Unis : baisse des liens basés sur les clivages et croissance des liens personnels
 
 
Le déclin des partis institutionnalisés classiques et le rôle des liens personnels en Europe occidentale (et dans les pays qui lui sont culturellement liés)
Au cours des années cinquante, les partis occidentaux semblaient en général (sauf en France) des places fortes inexpugnables, ayant été mis “en orbite” sur la base des liens très profonds dus à l’identification d’une grande partie des électeurs avec des groupes sociaux : mais ces “places fortes” ont été attaquées avec succès au cours des dernières décennies du vingtième siècle. En premier lieu, la “volatilité” a commencé à croître, comme Pedersen [7] l’a montré. Vint également le déclin : des partis qui avaient dominé la scène politique, comme le parti travailliste norvégien, les démocrates chrétiens italiens, les partis confessionnels néerlandais, ont commencé à perdre, apparemment pour toujours, une partie de leurs électeurs. Ce fut enfin la “chute”, surtout en Italie, mais aussi ailleurs. Certes, le MRP français avait disparu après avoir rapidement décliné; l’UCD espagnole avait aussi disparu quelques années après avoir remporté des succès électoraux à la fin des années soixante-dix. Toutefois, dans l’un et l’autre cas, ces organisations n’avaient pas eu le temps d’attirer à eux un soutien solide et loyal sur la base des clivages qui les avaient fait naître, assez obscurs, d’ailleurs, dans le cas de l’UCD : ils n’étaient pas vraiment institutionnalisés. Mais le temps n’avait pas manqué à la Démocratie chrétienne italienne, au Parti socialiste italien, au Parti conservateur progressiste canadien ou au Parti socialiste japonais, ce dernier n’ayant pu se reprendre après l’alliance gouvernementale qu’il avait contractée avec les libéraux-démocrates, alors que le Parti libéral démocrate, au contraire, a miraculeusement survécu à la tourmente de caractère “italien” qui semblait frapper le Japon. Des “piliers” de l’édifice politique démocratique semblaient en danger : d’où la crainte exprimée par Katz et Mair [8] qui, par deux fois, dans le premier chapitre de leur livre, soulevaient ouvertement le problème de la “survie” des partis, jusque-là “en orbite”, lorsqu’ils notaient que “l’état est incontestablement devenu important pour la survie des partis politiques” et lorsqu’ils suggéraient que “… les partis puissent ainsi créer les conditions de leur propre survie”.
Chose plus grave encore, le déclin des partis basés sur des clivages paraissait lié au déclin de l’identification des citoyens avec les groupes dont ces clivages procédaient : cela semblait le cas en particulier des quatre clivages classiques que Lipset et Rokkan avaient analysés [9] et qui étaient resté “gelés” des années vingt aux années soixante. Certes, théoriquement, ces clivages pouvaient être remplacés par d’autres, comme Lipset et Rokkan l’avaient laissé entendre à la fin de leur article de 1967 : ayant remarqué que les partis travaillistes connaissaient des difficultés, ils concluaient qu’“il est encore trop tôt pour dire quel type de vie politique en résultera” [10]. Peut-être les divisions basées sur les classes, les religions, les oppositions villescampagnes ou centre-périphérie ne seront plus suffisamment perçues par les électeurs européens pour pouvoir servir de base solide aux partis; mais alors, peut-être, pour citer à nouveau Lipset et Rokkan, une “hiérarchie nouvelle de clivages” [11] prendra forme bien qu’un tel développement manifestement demande du temps.
Les choses ne se sont pas passées ainsi. On a en effet du mal à découvrir de nouveaux clivages dans l’Europe occidentale d’aujourd’hui, contrairement à ce qui avait eu lieu au cours du dix-neuvième siècle quand un nouveau clivage remplaçait un plus ancien. Trois types de développements ont contribué à miner les clivages existants sans les remplacer par d’autres. De nouveaux partis se sont formés, mais non sur la base de clivages. Ou bien leur thème était plus abstrait – un nouveau type de société, comme dans le cas des Verts – ou bien il s’agissait plus banalement d’une fracture des partis dominants, comme ce fut souvent le cas en Scandinavie. Ayant contribué à fragmenter les systèmes de partis, les nouveaux venus ont tendu à diminuer l’institutionnalisation des plus anciens. En deuxième lieu, le déclin des idéologies traditionnelles donnait naissance à des pressions en faveur de la “modernisation” des partis classiques, une “modernisation” qui était mise en avant par certains leaders au nom de l’idée que c’était là le seul moyen de faire progresser leurs partis ou de les maintenir “en orbite”. Il en a effectivement résulté des succès notables, en particulier parmi de nombreux partis socialistes, comme le SPD allemand, le PSOE espagnol, le PS français ou le parti travailliste britannique. Mais de tels succès n’étaient pas dus aux clivages traditionnels : ils étaient dus surtout à la popularité des leaders. Les liens personnels semblaient donc contribuer à faire en sorte que l’institutionnalisation de certains partis existants ne soit pas ou ne soit plus érodée. Cependant, en troisième lieu, alors que certains grands partis déclinaient ou disparaissaient, des personnalités populaires mais en marge de la vie politique créaient de toutes pièces de nouveaux partis. Certains de ces partis n’ont eu qu’un impact limité ou une vie très brève; mais d’autres, comme le parti gaulliste ou Forza Italia ont eu une grande résonance. Les liens personnels semblaient donc dans quelques cas contribuer à donner naissance à un processus d’institutionnalisation.
Le parti comme décor aux États-Unis
Pendant ce temps, aux États-Unis, les clivages cessaient progressivement d’être considérés comme importants. L’histoire de l’interprétation de la base socio-psychologique des partis américains est fort instructive à cet égard. Étant donné que ces partis n’avaient pas de “membres” au sens européen du terme, ils passaient pour “pré-modernes” au cours des années cinquante, comme le suggéraient ceux qui avaient rédigé le rapport de la commission de l’association américaine de science politique qui cherchait à découvrir les moyens de rendre les partis plus “responsables”. Dès 1967, toutefois, l’approche commençait à changer. Epstein écrivait en effet alors : “J’ai rejeté explicitement l’idée que les partis américains étaient de façon générale moins modernes que les partis européens” [12]. Un peu plus de dix ans plus tard, Schlesinger [13] affirmait que les partis américains “se portaient bien” contrairement à ce que l’on avait affirmé. Puis, au cours des années quatrevingt, Sorauf faisait une sorte de “profession de foi” en faveur du nouveau modèle de partis : “L’électorat américain en est venu à considérer que le parti centré sur les candidats était mieux à la mesure de ses préférences que le parti dominé, intégré et unifié par une organisation partisane… Les partis reflètent les besoins politico-psychologiques des électeurs. L’accroissement de la personnalisation lors des campagnes politiques est un exemple de ce phénomène… La personnalisation correspond aux yeux de beaucoup de citoyens aux besoins de trouver des leaders, de donner vie à un gouvernement lointain, de voir leur ego indirectement renforcé par le rayonnement d’une personnalité” [14]. Ce modèle s’est trouvé finalement replacé dans son contexte historique par Aldrich [15] avec le sous-titre “Origine et transformation des partis politiques en Amérique”, dans lequel l’auteur déclare que les partis américains, loin d’être pré-modernes, ont été en réalité très tôt des partis de masse. Fait caractéristique, les analyses récentes portant sur les partis américains passent totalement sous silence la conception européenne du parti de masse.
Dans une telle perspective, les clivages sociaux passent à l’arrière-plan, alors que candidats et leaders occupent le devant de la scène. Tout se passe comme si, contrairement à ce que l’on a si souvent prétendu, l’ouverture que les primaires avait constituée pour le choix des candidats avait eu comme résultat, non de détruire les partis, mais de les rendre en quelque sorte “sacrés” aux yeux des électeurs et des hommes politiques américains, au moment où les partis européens traditionnels déclinaient, voire disparaissaient. Certes, les deux grands partis américains ne sont pas sans opposition : des tiers partis jouent périodiquement un rôle important lors des élections présidentielles ; mais ces tiers partis sont encore plus basés sur des liens personnels. L’ensemble de la vie partisane est donc considéré comme centrée sur ces liens. Le prix à payer pour le maintien “en orbite” des deux grands partis – et par-là même pour leur institutionnalisation – a été de réduire ces partis à n’être guère plus qu’un décor.
Il existe donc bien une “théorie” américaine des partis capable d’expliquer la “bonne santé” des deux grands. Mais il s’agit d’une théorie particulière, destinée à rendre compte du cas américain, bien que cette théorie ait une portée potentielle universelle. Par suite du manque d’intérêt apparent des spécialistes des partis américains pour la comparaison, aucune tentative n’a été faite pour examiner en général les conditions favorisant des développements partisans du genre de ceux qui ont lieu aux États-Unis. L’analyse des partis est si devenue si fragmentée dans les esprits des spécialistes que l’on peut même se demander s’il existe encore un désir de voir se développer dans ce domaine une “théorie” générale.
Un examen, même rapide, des formes de soutien populaire dont bénéficient les partis politiques au début du vingt-et-unième siècle conduit à une triple conclusion. En premier lieu, les liens personnels sont partout importants. Leur rôle paraît s’accroître alors que celui des clivages sociaux paraît diminuer là où il était dominant et ce rôle n’est souvent pas significatif dans les “nouvelles démocraties”. Ce point semble si net qu’il ne semble pas nécessaire de le développer plus avant : deux autres points, au contraire, méritent un examen plus attentif. D’abord, les liens personnels paraissent varier profondément en “profondeur” et en “étendue”: y a-t-il une différence “de nature” entre les cas dans lesquels la domination du leader est complète et les cas “plus modérés” dans lesquels les leaders se contentent de donner une sorte de nouveau souffle à des partis existants ? En second lieu, quelle dynamique sous-tend les développements actuels ? Quel avenir peut-on prévoir pour des partis basés entièrement ou en grande partie sur des liens personnels, alors que les personnes qui permettent à ces liens d’exister ne peuvent avoir qu’une durée limitée ? Peut-on parler d’institutionnalisation des partis basés sur des liens personnels ?
 
Y a-t-il des différences de “nature” parmi les types de liens personnels existant dans les partis ?
 
 
Au premier abord, il semble qu’il y ait une vaste différence, un abîme, entre un parti créé par un leader et entièrement à la disposition de ce leader et un parti basé sur un clivage social mais où des liens personnels donnent un appui supplémentaire à l’organisation. Le premier type paraît être une aberration, une caricature, alors que le second peut s’expliquer dans le cadre d’une version quelque peu modifiée de la théorie classique : le rôle des liens personnels pour soutenir le parti peut somme tout être considéré comme un “appoint”.
Ces deux types de partis sont effectivement distants l’un de l’autre : mais la présentation de la situation que nous venons de donner est par trop simplifiée en ce qu’il existe un très grand nombre, probablement une infinité de cas intermédiaires. Nous ne sommes pas ici en face d’une dichotomie, mais d’une dimension entre deux pôles. À une extrémité se trouvent les partis dans lesquels les liens personnels forment à eux seuls la base du soutien populaire dont le parti bénéficie; à l’autre se trouvent les partis dans lesquels les clivages sociaux, à eux seuls également, constituent une telle base.
Lorsqu’on examine la nature du soutien personnel donné aux partis à travers le monde, on voit qu’il y a une gradation. Dans certains cas, le soutien personnel est, si l’on peut dire, “à l’état pur”: l’enthousiasme pour le leader explique complètement l’existence du parti. Dans d’autres cas, au soutien personnel s’ajoutent des sentiments liés à certains problèmes ressentis de manière relativement vague : il y a alors “populisme”, de “gauche” ou de “droite”. De tels partis sont basés surtout sur le soutien donné aux leaders, mais il peut être plus marqué à l’intérieur de certains groupes. Le soutien populaire donné au leader se trouve combiné, probablement à des degrés divers, au soutien dû à l’identification à un groupe.
De plus, la frontière entre création d’un parti et appui à un parti en difficulté est également imprécise. Le rôle joué par Kinnock et Blair pour faire remonter le parti travailliste britannique peut être considéré comme fort éloigné d’une “re-création”, bien que de nombreux leaders de ce parti parlent fréquemment du “New Labour” ; mais le rôle de Mitterrand dans la transformation du parti socialiste français est fort proche d’une “re-création”. Les cas d’autres partis socialistes sont intermédiaires. Le rôle des leaders populaires qui font “revivre“ des partis varie donc d’un point fort proche de la “création” à ce qui n’est qu’un appoint, en passant par ce qu’on pourrait décrire comme une “reconstruction”. Des analyses empiriques détaillées permettraient de classifier et de préciser les modalités concrètes.
D’autre part, à l’inverse, le soutien dont bénéficie un parti n’est jamais exclusivement basé sur des clivages, sauf si le parti n’est qu’une chapelle. Un clivage ne peut à lui seul expliquer comment le parti fonctionne en réalité et cela donne aux leaders l’opportunité de se tailler une popularité. Les clivages peuvent déterminer à grands traits l’idéologie d’un parti, mais ni son programme ni les détails de son organisation. La vie quotidienne des partis dépend en partie au moins de l’influence de ceux qui décident stratégie et tactiques et cette influence dépend à son tour bien souvent de la popularité des leaders. Comme la leadership joue un rôle dans le comportement du parti et comme le soutien des électeurs se traduit inévitablement dans une certaine mesure au moins en termes du soutien que ces électeurs donnent aux leaders, le parti est toujours également dans une certaine mesure dépendant des liens de personnes qui se développent.
D’ailleurs, un parti ne peut même pas être créé uniquement et directement à partir d’un groupe social : l’identification avec le groupe n’existe qu’en puissance ; elle ne se traduit en termes concrets que lorsqu’une prise de conscience a lieu et cette prise de conscience doit être provoquée. Certains événements peuvent en favoriser le développement, comme ce fut souvent le cas en Europe occidentale au dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle, ainsi que Lipset et Rokkan l’ont montré : mais des personnalités contribuent fortement aussi à façonner cette prise de conscience. Dès la naissance du parti, le soutien populaire donné à des personnalités joue donc toujours un rôle non négligeable.
Les deux grandes formes que prend le soutien donné aux partis s’exercent donc plus fréquemment ensemble que séparées. On peut ainsi, pour fixer les idées, commencer l’analyse à partir de trois positions particulièrement intéressantes sur la dimension entre les deux pôles extrêmes de ce soutien. Dans le cas de partis basés principalement sur l’identification avec un groupe social, les leaders interviennent, soit pour stopper ce qui semble être un déclin quasi-séculaire, comme dans les cas du parti travailliste britannique ou du parti socialiste français, soit pour faire croître ce soutien, comme dans les cas du SPD allemand ou du PSOE espagnol. Dans le cas de partis nés du soutien populaire donné à un leader, certains sentiments concernant la vie du pays tendent à se développer progressivement et ces sentiments viennent à être pris en compte par le leader et son parti. Le type de “populisme” qui émerge ainsi est assez répandu, que ce soit en Europe occidentale ou orientale, en Amérique du Nord, en Amérique latine ou ailleurs. Enfin, la position médiane est occupée par les deux grands partis américains. Ces partis étant devenus un “décor familier”, les vrais acteurs sont les leaders; mais ceux-ci occupent leur position d’une manière précaire, car il y a toujours des acteurs potentiels dans les coulisses prêts à venir sur scène. Un modus vivendi s’est développé aux termes duquel, ayant accepté de jouer un rôle relativement modeste, les partis sont parvenus à s’assurer une existence permanente, les batailles étant conduites par les candidats, bien souvent en leur nom propre.
 
Les dynamiques du soutien provenant des clivages et des liens personnels
 
 
Les liens personnels et les clivages sont donc normalement associés pour former une base conjointe sur laquelle s’appuient les partis du monde contemporain – en réalité une base conjointe sur laquelle les partis se sont toujours appuyés : mais les caractéristiques de ces deux types de soutien sont différentes, en particulier en ce qui concerne la manière dont l’un et l’autre varient avec le temps. Les partis dominés par des leaders sont en principe intrinsèquement temporaires : s’ils persistent, ils doivent subir une mutation. Ils ne peuvent pas durer aussi longtemps qu’ont pu durer le parti travailliste britannique, le parti social-démocrate suédois ou les partis démocrate et républicain aux États-Unis, sans transformer la base de leur soutien : le parti gaulliste est un bon exemple d’une mutation. En contrepartie, les partis basés principalement sur un leader ont l’avantage de pouvoir croître rapidement, bien plus rapidement que ne peuvent normalement le faire les partis basés principalement sur un clivage : ceux-ci ont besoin que le temps s’écoule pour pouvoir mobiliser des tranches importantes de la population. Il en résulte qu’un pays qui passe brusquement d’un régime autoritaire à un régime libéral tendra à se doter de partis basés sur des liens personnels.
Une telle situation ressemble fortement à celle qui, selon Max Weber, favorise l’apparition de leaders charismatiques. La libéralisation brusque d’un régime politique crée un vide : ce vide ne peut être comblé que par des leaders charismatiques. Un vide du même ordre se manifeste également lorsque s’écroule un pan du système de partis d’un pays jusque-là composé d’organisations fortement structurées : ce vide tend aussi à être comblé par des partis créés de toutes pièces par des personnalités qui ont une résonance dans l’opinion.
Les analyses de Lipset et Rokkan ont permis de comprendre comment les partis politiques se sont développés dans le contexte du développement lent de la démocratie libérale en Europe occidentale (et surtout en Europe du Nord et du Nord-Ouest) au cours du dix-neuvième siècle. Il manque une analyse correspondante des bases des partis dans le contexte plus chaotique où les régimes se succèdent rapidement, en partie parce que les puissances coloniales ont rarement voulu préparer le changement dans les pays auxquels elles allaient (se voir obligées de) donner l’indépendance. Il y a quelques exceptions, surtout dans les anciennes possessions britanniques, en particulier en dehors de l’Afrique, quand une période assez longue de “selfgovernment” a précédé l’indépendance. En Asie de l’Est et du Sud-Est, la “transition” la plus sereine a été celle du Taiwan, car, malgré son autoritarisme, le Kouo-min-tang avait progressivement habitué les citoyens à certaines formes de pluralisme à l’intérieur de ce parti, alors que, par le fait qu’il était le parti des “continentaux”, l’organisation de Chiang-kai Chek permettait paradoxalement et sans le vouloir à un clivage social de base de se créer progressivement. Cela n’a pas eu lieu dans d’autres pays de la région, en particulier en Corée, où les groupes en général et les syndicats en particulier avaient été soumis à de telles restrictions sous les régimes autoritaires que l’appartenance des citoyens à des groupes dont des partis auraient pu procéder était tout simplement impossible. Seuls les liens personnels pouvaient donc servir de base aux partis au moment de la chute de l’autoritarisme.
Le “jeu” entre liens personnels et identification avec des groupes sociaux apparaît donc nettement dans le monde contemporain. Mais ce jeu n’est pas particulier à notre époque. L’analyse classique de l’évolution des partis politiques européens au cours du dix-neuvième siècle a tendu à surestimer le rôle des leaders à l’heure des “notables” et à sous-estimer leur rôle par la suite. Plus que la structure sociale en elle-même, ce sont les difficultés de communication physique d’un point à un autre, en particulier avant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, qui semblent être la raison principale pour laquelle un système de partis à deux niveaux, pour ainsi dire, articulé sur des notables locaux, a tendu à prévaloir et à donner naissance à des partis peu “nationalisés”: par exemple en Angleterre au temps des Whigs et des Tories, les partis étaient basés en partie sur des clivages sociaux, en particulier religieux. Inversement, par la suite, la “nationalisation” progressive des partis est loin d’avoir supprimé le rôle des liens personnels : c’est ainsi que Gladstone et Disraeli attiraient manifestement à leur parti respectif, de par leur charisme, une fraction du public. Même les partis socialistes ont été caractérisés par un nombre impressionnant de leaders populaires, comme Max Weber lui-même l’avait d’ailleurs noté. Les grands partis “classiques” européens n’ont donc jamais dépendu uniquement de l’identification de leurs électeurs avec des groupes sociaux. L’institutionnalisation de ces partis n’a donc pas dépendu exclusivement des clivages perçus par les électeurs.
C’est dans une telle perspective que l’on doit mesurer ce qui semble être la “croissance” des liens personnels dans les partis occidentaux contemporains : une telle “croissance” a probablement lieu, mais elle est probablement aussi moins spectaculaire qu’il ne peut sembler de prime abord et surtout qu’il ne peut sembler si l’on ne tient pas compte de l’importance que la popularité des leaders a eue dans le passé ni de l’importance que cette popularité tend à avoir, par application de la logique de l’analyse de Weber, lorsqu’il y a un vide résultant de la fin brusque d’un régime. Le “déclin des idéologies” à partir des années cinquante a dû effectivement contribuer à diminuer la capacité de mobilisation des électeurs par des groupes sociaux et a par conséquent commencé à créer un tel vide. Dans la mesure où les partis sont devenus, au moins dans une certaine mesure, des partis “attrapetout”, comme Kirchheimer le suggérait, ceux-ci ne pouvaient pas dépendre exclusivement, voire même principalement d’un attachement traditionnel à des groupes représentant des clivages sociaux. Mais il faut en même temps se rappeler que ces partis étaient déjà soutenus en partie (et donc institutionnalisés en partie) par des liens personnels hérités du passé et provenant même de l’époque de leur création.
Il est fort dommage que, dans leur analyse des partis européens, Lipset et Rokkan [16] n’aient pas considéré le rôle du leadership dans le processus d’institutionnalisation des partis. Ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, ils exprimaient des doutes sur l’avenir des clivages traditionnels; mais ils n’ont fait qu’une allusion, d’ailleurs négative, au leadership pour noter qu’il y avait un “certain désenchantement à l’endroit du leadership au sommet”.
Kirchheimer était allé un peu plus loin, mais sans insister non plus sur l’influence des leaders populaires à l’intérieur des partis. Dans son article de 1966 [17], il mentionnait bien le leadership dans sa liste de cinq types de forces jouant un rôle, à savoir le déclin des idéologies, le renforcement du leadership au sommet, la diminution du rôle des activistes, la moindre importance des classes et l’intervention des groupes d’intérêt [18]. Mais la remarque sur la leadership était faite en quelque sorte en passant, bien qu’elle ait été révélatrice. Il s’agissait du “renforcement des groupes de leaders au sommet, dont actions et omissions sont maintenant jugées du point de vue de la contribution qu’ils font au système social dans son ensemble et non pas seulement en termes de leur identification avec les buts de leur organisation propre”. L’idée que les leaders puissent être la source d’un type de soutien distinct de celui des groupes n’était cependant pas développée.
Cette idée n’a pas été développée non plus au cours des décennies qui ont suivi. Le déclin des partis a été reconnu, et reconnu de plus en plus. Les causes de ce déclin ont été analysées, par exemple par Inglehart [19], en termes de l’arrivée de nouvelles valeurs sur la scène politique. Le rôle des leaders a bien commencé à être considéré comme important, mais, selon ce qui semble être une optique de “choix rationnel”, en termes de leurs stratégies de pouvoir, non du soutien qu’ils peuvent avoir dans l’opinion. Étant confrontés à un corps électoral devenu en grande partie “indépendant”, les leaders ont été décrits comme des “professionnels” dont la fonction essentielle consiste à faire en sorte que le navire arrive à bon port, c’est-à-dire parvienne à gagner les élections ou à les perdre de manière “honorable”: telle est la leçon principale que l’on peut tirer de l’ouvrage de Panebianco [20].
Finalement, c’est toujours dans l’optique du déclin des partis classiques et non dans l’optique d’une analyse globale incorporant les partis nouveaux, souvent créés par des leaders, que les analyses ont continué à être conduites. Le déclin des partis classiques est tellement reconnu qu’il semble passer pour inévitable. Ce n’est toutefois pas le rôle des leaders “modernisateurs” et populaires de ces partis qui est étudié; n’est pas non plus étudié le phénomène des nouveaux partis créés par des personnalités extérieures au monde politique classique : l’accent est mis sur les problèmes que le déclin pose aux partis classiques et sur les remèdes à caractère purement temporaire qui peuvent être administrés. C’est dans cette perspective que le sauvetage de ces partis classiques passe pour dépendre de l’état ainsi que de la négociation d’accords de “cartels”, de tels accords permettant à ces partis de maintenir leur influence sur les décisions publiques malgré leur déclin [21].
Il reste un problème fondamental, toutefois, à savoir que l’on peut naturellement penser que l’institutionnalisation des partis ne peut reposer totalement sur les liens personnels, puisque les personnes disparaissent après un temps plus ou moins long. Il semble donc qu’il faille que le parti soit “en orbite” avant que le leader charismatique ne disparaisse et en particulier que la succession soit désormais basée sur des structures “normales” “bureaucratisées”. C’est là une difficulté majeure que les partis fondés sur des liens personnels ne peuvent éviter, en tout cas à la longue. Ces partis peuvent tout de même éviter la difficulté pendant quelque temps, dans la mesure où la “mémoire” du leader charismatique continue à être implantée dans la population : cela a incontestablement joué dans le cas de Peron en Argentine ou dans celui de De Gaulle en France. Mais il est vrai que cette mémoire tend à diminuer et que le parti basé sur des liens personnels demeure soumis par-là même à un problème grave d’institutionnalisation. C’est d’ailleurs pourquoi les partis basés sur des liens personnels sont souvent “populistes”: le “populisme” est un moyen, comme nous l’avons noté, de donner un caractère au moins semi-programmatique à ces partis. On doit également noter que, comme nous l’avons vu, les partis institutionnalisés sur la base de clivages ne sont pas non plus à l’abri des difficultés résultant de changements d’attitudes et en particulier de déclin des idéologies. Il semble donc que ce soit bien la combinaison entre clivages et liens personnels qui permette d’assurer aux partis une probabilité relativement élevée de se maintenir en existence.
La littérature américaine sur les partis donne une leçon importante précisément à ce sujet. Cette leçon consiste à dire que, comme aux États-Unis, les partis dépendent en Europe des liens personnels et que les politologues doivent donc étudier bien plus sérieusement qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici le rôle des personnalités dans le soutien dont bénéficient les partis, en Europe comme ailleurs. Il ne s’agit pas seulement là de chercher à unifier la théorie des partis, actuellement si fragmentée. Il s’agit avant tout de reconnaître, en Europe occidentale comme aux États-Unis, que le soutien dont bénéficient les partis passe par les personnalités, quoique de manière diverse et variée. Il n’est ni clair ni encore moins certain que le soutien donné aux partis par suite de liens personnels érode de manière permanente le poids des clivages sociaux : mais il est clair et certain que les liens personnels sont essentiels dans la vie des partis et qu’ils doivent être scrutés, analysés et classifiés pour permettre de donner naissance à des typologies réalistes et générales.
 
Conclusion
 
 
La théorie classique des partis a été fondée dans une large mesure sur un postulat, à savoir que le monde des partis “traditionnels” dominés par des leaders, généralement locaux, était désormais remplacé par un monde “moderne” dans lequel la base des partis provenait d’une association plus abstraite avec des groupes sociaux. Pendant un certain temps, cette vision a semblé correspondre à la réalité, tout au moins dans nombre de pays d’Europe occidentale, sinon dans l’ensemble des démocraties libérales. L’extension de la démocratie libérale à de nombreux pays “moins avancés” a montré que cette théorie classique n’était pas satisfaisante. Toutefois, la théorie classique a résisté, formellement au moins, en ce sens qu’elle n’a pas été remplacée : mais sa validité a diminué peu à peu et on a fait de moins en moins référence à son contenu. Les Américains s’en sont passé. Les spécialistes du reste du monde ont cherché à trouver des modes d’interprétation correspondant aux cas qui se présentaient à eux.
La vraie difficulté a porté sur l’Europe occidentale, car les chercheurs ont été confrontés à la volatilité, au déclin et à la chute de partis jusque-là bien établis. Le soutien populaire donné aux leaders est apparu de plus en plus nettement, que ce soit pour maintenir en selle des partis pré-existants ou pour permettre de créer de nouveaux partis. Ce processus a conduit à parler de moins en moins de clivages et à mener de plus en plus d’opérations de sauvetage, généralement destinées à rendre compte également de cas particuliers. Dans un tel contexte, l’idée de développer un modèle global des bases du soutien populaire aux partis a été presque complètement oubliée.
Si, au lieu de mettre l’accent sur les clivages et de les présenter comme la base unique, en quelque sorte intellectuellement “acceptable”, sur laquelle les partis doivent être fondés, on reconnaissait au contraire que les leaders ne soutiennent pas seulement les partis dans les sociétés “pré-modernes”, il deviendrait possible de penser en termes d’un modèle général. Si on accepte de lier clivages et leadership pour interpréter le soutien populaire dont bénéficient les partis, une opportunité s’ouvre permettant d’analyser, dans un cadre commun, non seulement les partis américains et ceux d’Europe occidentale, mais les partis qui émergent dans un nombre croissant de sociétés pluralistes du Tiers-Monde. Pour progresser, cette analyse implique que l’on enquête en détail sur les formes de soutien dont bénéficient les partis à travers le monde et que l’on conduise ces enquêtes de manière dynamique, c’est-à-dire en tenant compte des mouvements ayant lieu entre le soutien basé sur des liens personnels et le soutien provenant de l’appartenance à des clivages. De cette façon, l’analyse des bases des partis pourra à la fois devenir réaliste et aller au-delà du cadre régional dans lequel elle est restée cloisonnée depuis trop longtemps.
 
NOTES
 
[1] HOLT R.T. and TURNER J.E., The Methodology of Comparative Research, New York, Free Press, 1970.
[2] ALMOND G.A. and COLEMAN J.S., The Politics of the Developing Areas, Princeton, N.J., Princeton University Press, 1960.
[3] DUVERGER M., Les partis politiques, Paris, A. Colin, 1951.
[4] MAINWARING S. and SCULLY T.R., (eds.), Building Democratic Institutions : Party Systems in Latin America, Stanford, CA., Stanford University Press, 1995.
[5] MAINWARING S. and SCULLY T.R., (eds.), op cit, 1995, pp. 17-21.
[6] EVANS G. and WHITEFIELD S., “Identifying the Bases of Party Competition in Eastern Europe”, British Journmal of Political Science, n° 23,1993, pp. 521-548. KITSCHELT H., MANSFELDOVA Z., MARKOWSKI R. and TOKA G., Post-Communist Party Systems, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
[7] PEDERSEN M., “The Dynamics of European Party Systems : Changing Patterns of Electoral Volatility”, Electoral Journal of Political Research, n° 7,1979, pp. 1-26.
[8] KATZ R.S. and MAIR P., (eds.), How Parties Organize, London, Sage, 1994.
[9] LIPSET M. and ROKKAN S., (eds.), Party Systems and Voter Alignments, New York, N.Y., Free Press, 1967, p. 50.
[10] Ibidem, p. 57.
[11] Ibidem, p. 56.
[12] EPSTEIN L., Political Parties in Western Democracies, New-York, N.Y., Praeger, 1967.
[13] SCHLESINGER J.A., “The New American Political Party”, American Political Science Review, n° 79,1985, pp. 1152-1169.
[14] SORAUF F.J., Party Politics in America, Boston, MA., Little, Brown, 1988, pp. 504-505.
[15] ALDRICH J.H., Why Parties ?, Chicago, IL., Chicago University Press, 1995.
[16] LIPSET S.M. and ROKKAN S., op cit, 1967, p. 56.
[17] KIRCHHEIMER O., “The Transformation of the Western European Party Systems”, in LA PALOMBARA J. and WEINER M., (eds.), Political Parties and Political Development, Princeton, N.J., Princeton University Press, 1966, pp. 177-200. Également partiellement reproduit dans MAIR P., (ed.), The West European Party System, Oxford, Oxford University Press, 1990, pp. 50-60.
[18] MAIR P., op cit, 1990, pp. 58-59.
[19] INGLEHART R., The Silent Revolution, Princeton, N.J., Princeton University Press, 1977.
[20] PANEBIANCO A., Modelli di partiti, Bologna, Il Mulino, 1982.
[21] KATZ R.S. and MAIR P., “Changing Models of Party Organization and Party Democracy : The Emergence of the Cartel Party”, Party Politics, n°1,1995, pp. 5-28.
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Ibidem, p. 57. Suite de la note...
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[16]
LIPSET S.M. and ROKKAN S., op cit, 1967, p. 56. Suite de la note...
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[18]
MAIR P., op cit, 1990, pp. 58-59. Suite de la note...
[19]
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