2003
Revue internationale de politique comparée
Notes bibliograpiques
DE MEUR Gisèle et RIHOUX Benoît, L’Analyse Quali-Quantitative Comparée, Louvain-La-Neuve, Academia Bruylant, 2002,175 pages.
Le monde des sciences humaines et sociales empiriques est, assez largement, divisé
entre les camps “qualitatif” et “quantitatif”. Le premier camp, à un extrême, cherche à décrire et à interpréter un seul cas ou événement d’une manière idiographique
(
idiographic), en le traitant dans toute sa complexité, d’une manière “profonde” ou
“épaisse” (
thick)
[1]. C’est le domaine de la plupart des historiens, socio-anthropolo-gues, psychiatres, criminologues, etc., qui recourent à une large gamme de techniques. À l’inverse, le deuxième camp cherche à établir des régularités à travers un
plus grand nombre de cas, et à découvrir, si possible, des généralisations – quant
aux conditions et causes partagées – qui puissent être extrapolées vers un univers
plus large. Dans les sciences sociales, et aussi dans une certaine mesure dans les
sciences naturelles, cette dernière possibilité doit se baser sur des hypothèses probabilistes, et correspond au domaine de la plupart des techniques statistiques les
plus couramment utilisées.
C’est entre ces extrêmes “individualisant” et potentiellement “universalisant” que
peut être située la méthode comparative, au sens étroit du terme. Le plus souvent,
elle traite un nombre de cas limités, connus du chercheur (contrairement aux cas
“anonymes” dans les procédures d’échantillonnage statistique aléatoire), et habituellement hautement complexes. Elle cherche à contrôler cette complexité au moyen
d’une série de
designs de recherche spécifiques, et ce afin de parvenir, le cas échéant,
à produire des explications parcimonieuses comme dans les sciences dures, mais en
laissant la place à des “causalités conjoncturelles” au sens où l’entend J.S. Mill (c.-à-d. la possibilité que plusieurs configurations de facteurs mènent au même résultat). Cette conception de la causalité s’oppose aux formes de causalité unique et
universelle, ou à tout le moins aux formes de causalités hautement significatives en
termes statistiques. La méthode comparative permet donc à la fois d’évaluer la singularité d’un ou de quelques cas (qui ne sont pas évacués en tant que cas “déviants”
(
outliers), comme ils le seraient en statistique), et de formuler des généralisations
valides pour un plus grand nombre d’entre eux (pour une discussion plus détaillée,
voir également Berg-Schlosser
[2]).
Dans son ouvrage
[3] publié en 1987, Charles Ragin a lancé une nouvelle technique, la
“
Qualitative Comparative Analysis” (QCA), basée sur l’algèbre Booléenne, et qui
avait la prétention de progresser “
au-delà des stratégies qualitative et quantitative”, telles que définies plus haut. Bien que QCA ne puisse être présentée comme
“la” méthode comparative, il s’agit assurément d’une technique puissante et innovante
dans ce domaine. Depuis son lancement, toutefois, une série de handicaps ont freiné
la propagation et l’usage de cette technique. En premier lieu, aussi bien les
“quantitativistes” que les “qualitativistes” sont restés relativement réticents à s’aventurer au-delà de leurs domaines d’activité classiques et à s’engager dans un dialogue constructif au sujet des atouts et limites de cette nouvelle approche. Ainsi se
confirme encore une fois l’observation de Thomas Kuhn
[4] : tout paradigme scientifique ne consiste pas seulement en un noyau théorique, mais aussi en une “École”
qui présente une base sociale et qui peut être difficile à pénétrer et à faire évoluer.
Deuxièmement, malgré les acclamations recueillies par l’ouvrage de Ragin (il a,
par exemple, remporté le
Stein Rokkan Prize in Comparative Research du
International Social Science Council), un large fossé a subsisté entre l’intention conceptuelle de QCA telle que développée dans l’ouvrage et l’applicabilité du logiciel
initialement disponible (QCA 2 puis, plus tard, QCA 3, développés par Kriss Drass).
Le logiciel est resté longuement confiné à un environnement “DOS”, et nécessitait
du
hardware relativement puissant qui atteignit rapidement ses limites à l’époque
(nécessité de faire tourner des IBM 386 ou 486 durant la nuit pour tester des modèles avec 8 ou 9 variables explicatives simultanées). Troisièmement, l’ouvrage de
Ragin ne donnait pas d’indications pratiques pour l’usage du logiciel, tandis que la
documentation technique succincte du logiciel QCA ne présentait pas de manière
précise les fondations conceptuelles (et mathématiques) de l’approche. Pour un chercheur qui ne maîtrisait pas encore l’algèbre booléenne et ses applications éventuelles en sciences sociales (comme l’auteur de cette recension), même une lecture fine
et en parallèle de l’ouvrage et de la documentation technique ne permettait que fort
difficilement de combler ces carences. En conséquence, fort peu d’applications de
cette nouvelle technique ont été développées de la fin des années ’80 à la moitié des
années ’90.
Le potentiel complet de QCA – en termes mathématiques – est seulement devenu
plus clair à partir du moment où Gisèle De Meur, une mathématicienne enseignant
des applications en sciences sociales avec laquelle je collaborais dans le cadre d’un
projet de recherche, a commencé à appliquer la technique et à l’enseigner à une plus
grande échelle
[5]. C’est dans ce contexte que Benoît Rihoux, qui était à la recherche,
dans le cadre de sa dissertation doctorale
[6] d’une méthode comparative lui permettant d’analyser de manière pertinente les facteurs explicatifs de l’évolution interne
des partis écologistes dans 12 pays d’Europe occidentale, rencontra Gisèle De Meur.
C’est de leur enthousiasme partagé pour cette approche, de leurs efforts déployés
depuis lors et des aptitudes considérables de Benoît Rihoux en matière d’organisation qu’est né l’ouvrage discuté ici, ainsi qu’un nouveau site Web géré conjointement avec Charles Ragin
[7] qui permet une diffusion beaucoup plus large et une
explication plus détaillée de cette technique.
Entretemps, un nouveau logiciel (“fs/QCA”), opérant dans l’environnement nettement plus convivial de “Windows” et pouvant s’appuyer sur du
hardware plus puissant, a été développé par Kriss Drass, qui, au grand dam de nous tous, est subitement
décédé en 2001. Ce logiciel n’est pas encore tout à fait opérationnel et est actuellement complété par un autre logiciel, TOSMANA (TOol for SMAll-N-Analysis),
qui exploite le plein potentiel de QCA tout en ajoutant de nouvelles possibilités
(comme le recours à des variables à plusieurs valeurs plutôt que simplement
dichotomisées), et qui est programmé par Lasse Cronqvist à l’Université de Marburg
[8]
Ce bref extrait de “l’histoire de la science” était, me semble-t-il, nécessaire pour
mettre bien en contexte l’ouvrage qui fait l’objet de la présente recension. C’est le
premier ouvrage qui, dans le même temps, propose une large discussion conceptuelle qui explique les bases mathématiques de QCA à des lecteurs “ordinaires”
d’une manière aisément intelligible, tout en donnant des instructions pratiques relatives aux différentes versions du logiciel (le manuel technique pour fs/QCA, réalisé
par Charles Ragin et Helen Giesel, est nettement plus complet que le précédent,
mais présente surtout l’usage du logiciel sur le plan technique; il décrit également
une nouvelle technique nommée “ensembles flous” (
fuzzy sets), qui est présentée
dans l’ouvrage le plus récent de Ragin
[9], mais qui n’est pas discutée dans la présente
recension).
L’ouvrage débute par une discussion épistémologique plus large quant à la place
respective des “camps” qualitatif et quantitatif et du no man’s land (ou, à tout le
moins, du territoire relativement peu peuplé jusqu’à présent) de la recherche dans le
domaine des “petits N”. Les auteurs présentent ensuite les caractéristiques plus générales de QCA, puis ses opérations techniques en détail. Un troisième chapitre fait
un inventaire et présente certaines des principales applications des dernières années, dans une variété de disciplines : de la science politique (surtout politique comparée et analyse des politiques publiques) et la sociologie à l’économie,
l’anthropologie sociale et la criminologie. Le quatrième chapitre passe en revue les
critiques qui ont été émises à l’encontre de cette approche. Selon les auteurs, certaines de ces critiques peuvent être réfutées, car les auteurs de ces critiques n’ont soit
pas compris certaines caractéristiques fondamentales de l’AQQC, soit ont placé
cette technique (à tort !) dans le camp des “déterministes” qui ne peuvent tirer aucune
espèce d’inférence. Certains problèmes et limitations réels de l’AQQC, tels que la
nécessaire dichotomisation des variables ou l’absence – jusqu’à présent – de procédures dynamiques, sont également présentés et discutés en détail. Enfin, l’ouvrage
comprend une annexe technique expliquant la manipulation des logiciels disponibles (QCA 2, QCA 3, fs/QCA), un glossaire définissant les principaux termes
techniques, mais aussi une préface de Charles Ragin et une postface d’André-Paul
Frognier. Les auteurs se gardent bien, à dessein, de formuler une “conclusion” définitive, et préfèrent mesurer le chemin encore à parcourir.
D’une manière générale, cet ouvrage offre une présentation très clairvoyante de
cette approche. C’est le premier à présenter QCA avec un tel degré de détail, ce qui
témoigne des préoccupations à la fois substantives et didactiques des auteurs. On ne
peut que conseiller à toute personne qui souhaite se familiariser avec cette méthode
et ses applications de prendre ce manuel comme point de départ. Il est très souhaitable qu’une version en langue anglaise (qui est actuellement en préparation, en
coopération avec Charles Ragin) soit prochainement disponible.
Après ces lauriers, quelques remarques plus critiques peuvent également être émises. Il me semble, tout d’abord, que la discussion épistémologique initiale présentant cette approche comme une “via media” comblant le fossé entre qualitativistes
et quantitativistes force un peu trop le trait. Bien que les auteurs aient raison de
souligner que beaucoup de perceptions erronées de “l’autre camp” persistent de
part et d’autre, les qualitativistes purs ne peuvent être simplement catalogués de
“spéculatifs”, par opposition aux sciences empiriques, tandis que les quantitativistes
ne comptent pas que des statisticiens dans leurs rangs. À mon sens, toute approche
empirique, y compris des approches basées sur des méthodes purement qualitatives
– telle que l’herméneutique, qui peut aussi être plus “objective”
[10] – présente son
propre champ d’application et sa méthode spécifique. Comme je l’ai souligné plus
haut, l’AQQC est certes une technique importante et puissante dans la zone des
“petits N”, mais elle ne constitue pas un nouveau “
Deus ex machina”, même si elle
tourne sur les ordinateurs derniers cris et si elle exploite l’algèbre booléenne.
À cet égard, l’expression “Analyse Quali-Quantitative Comparée” (AQQC) qui est
préférée par les auteurs apporte sans doute plus de confusion que de clarification.
En effet, l’analyse QCA est une analyse qualitative comparative, en ce sens qu’elle
prend en compte l’absence ou la présence de certains facteurs à travers un certain
nombre de cas, et non, de manière plus fine, des différences de degré de certains
facteurs ou conditions. Même si l’on crée, par exemple, des variables “dummies” à
partir de variables ordinales ou d’intervalle, seule l’absence ou la présence d’une
certaine sous-catégorie de cette variable est prise en considération. Ce n’est qu’avec
des analyses plus récentes, de type “multi-valeurs”, comme TOSMANA, que l’on
s’approche relativement d’une procédure mixte, à la fois “qualitative” et “quantitative”. Toutefois, si cette procédure est poussée trop loin pour un nombre plus élevé
des variables prises en considération, le risque est d’aboutir à “individualiser” à
nouveau certains cas. L’arbitrage entre davantage de précision, d’une part, et une
meilleure comparabilité, d’autre part, persiste donc.
Une autre remarque porte sur la terminologie plus spécifique utilisée par les auteurs.
Comme ils le soulignent à juste titre, ces questions de terminologie ont, par le passé,
porté à confusion, et l’usage que Ragin lui-même fait des termes techniques tels
que, par exemple, les “logical remainder cases”, les “don’t cares”, “prime
implicants”, etc., n’a guère été consistant. Cela se corse encore davantage lorsque
des mots presqu’identiques ont des significations différentes dans des langues différentes. Ainsi, par exemple, le terme français d’“hypothèse”, en mathématiques du
moins, désigne un postulat ( assumption) de départ et non une proposition théorique
( hypothesis) à corroborer ou à falsifier. De la même manière, le verbe français “impliquer” ne correspond pas au “to imply” anglais : selon le dictionnaire, ce dernier
signifie “contenir potentiellement” et non “être impliqué”, ce dernier correspondant
plutôt à “to implicate”. Or, cette question purement sémantique peut aboutir à deux
constellations totalement opposées en termes logiques (qu’est-ce qui est “implied”
ou “implicated” par quoi ?
Certes, cette matière nécessitera encore, à l’avenir, un travail d’approfondissement
et de clarification ; les auteurs soulignent d’ailleurs, à raison, que le chemin (commun) à parcourir est encore long. Mais cet ouvrage constitue déjà certainement un
très grand pas dans cette direction.
Dirk Berg-Schlosser
Philipps-Universität Marburg
ELEY Geoff, Forging Democracy : The History of the Left in Europe, 1850-2000, Oxford University Press, Oxford, 2002,720 pages.
L’impressionnant ouvrage de Geoff Eley force l’admiration. En 720 pages, nourries
– entre autres – par la consultation assidue des archives des partis politiques européens, par le dépouillement systématique de 150 années de presse partisane et par
plus d’une centaine d’interviews, l’auteur détaille, dissèque et analyse l’histoire de
la gauche en Europe. The History of the Left in Europe, 1850-2000 couvre de la
fondation, quasi-clandestine de la gauche jusqu’à la fin du vingtième siècle.
Organisé en quatre volets distincts, l’ouvrage de Geoff Eley présente d’abord l’histoire politique de la gauche, tout en la replaçant dans un cadre international, puisque
– c’est l’une des thèses de l’auteur – celui-ci détermine fortement celle-là. Écrite
dans une perspective d’histoire politique et ouvertement revendiquée comme telle,
la première partie de l’ouvrage privilégie l’établissement des faits, des contextes
politiques et de leurs interrelations. Une seconde partie présente les guerres et révolutions d’un point de vue plus structurel, détaillant leurs fonctionnements, leurs
influences, tout en analysant les principales conséquences de ces événements
(pp. 123-234). Une troisième partie reprend et développe les points les plus significatifs de la confrontation “droite/gauche” en Europe, et éclaire les dimensions les
plus discutées de certaines des problématiques auxquelles la gauche a été confrontée au cours de ces quelques cents cinquante ans d’existence (pp. 235-340). Une
quatrième partie enfin sort de la dimension historique en essayant d’analyser “(… )
vers où va la gauche, si elle existe encore” (pp. 341-490).
Cette quadruple perspective permet à l’auteur de poser un regard tout en nuances
sur l’objet de sa recherche. Il établit sans concessions la définition de ce qu’est la
gauche en Europe, et il souligne l’incapacité de cette gauche de remettre son passé
en question, ou de discuter de ses problèmes de façon approfondie, et de joindre la
réalité à l’idéal marxiste en Europe. Bien des idées novatrices sont introduites et
soulignent les causes de l’avènement des partis sociaux démocrates et leur prise de
distance par rapport à l’URSS, dans les années trente et quarante. Mais attention
ceci ne veut pas nécessairement dire que la totalité de la “gauche” a perdu son
imprégnation du mythe “front populaire” bien au-delà de la période susmentionnée. Reste que l’invasion de la Hongrie en 1956 forcera la gauche à devenir moins
“(… ) monolithique et orthodoxe qu’elle ambitionnait d’être” (pp. 331-332).
Deux chapitres sont fort intéressants et sans doute originaux. Il y a d’abord le chapitre 24 sur l’eurocommunisme d’Enrico Belinguer, Santiago Carillo et Alvaro Cunhal intitulé
“ New Politics, New Times : Remaking Socialism and Democracy”
(pp. 405-428). Ce qui est sans doute de premier intérêt est cette perspective analytique de ces partis politiques qui veulent chercher un “reconnaissance démocratique”. Sans vouloir nécessairement refléter la totalité de la rhétorique et
l’argumentation de Geoff Eley, ce qui surprend dans son analyse de cette période,
c’est l’absence totale du Parti Communiste Français
[11]. Un parti qui se trouvait dans
la mouvance eurocommuniste ou au moins autant que le Parti Communiste portugais. Si nous portons un regard en arrière, Alvaro Cunhal était de loin le moins
enthousiaste et réceptif aux idéaux eurocommunistes, et jusqu’à sont décès il fut le
leader le plus “pro-moscovite” de ces quatre partis communistes européens.
D’ailleurs, cette loyauté vis-à-vis de Moscou fut souvent source de tension entre
Alvaro Cunhal et le secrétaire général du Parti Communiste espagnol Santiago
Carillo.
Le deuxième chapitre innovateur est le chapitre 22 intitulé “ Feminism : Regendering
the Left” (pp. 366-383). Dans le cas présent ce n’est pas tellement le sujet qui est
innovateur, mais plutôt la manière dont ces deux vagues (celle de 1920 et de 1968)
des mouvements de “libération des femmes” est analysée. L’auteur d’abord situe la
première vague des mouvements féministes dans le cadre des partis de “gauche” et
leurs syndicats. L’idée étant que ces mouvements furent dans un premier temps
fortement liés aux partis, et que c’est seulement suite à la non-obtention de leurs
droits, que ces mouvements, tout en restant dans la mouvance de gauche, vont gagner de l’autonomie par rapport aux partis. Pourquoi ? D’abord, les féministes n’arrivent pas à s’affranchir dans des partis dominés par des hommes et malgré certaines
visions alternatives à celles de la société bourgeoise, les partis restent peu sensibles
aux revendications des femmes. Deuxièmement, et c’est peut-être là où le bât blesse,
dès la fin des années 1960 les partis de “gauche” perdent toute crédibilité auprès des
suffragettes. Et ces dernières vont se réfugier dans des mouvements souvent solidaires avec les partis de “gauche”, sans nécessairement s’affilier aux mouvements
partisans. Dans un tel contexte, il ne reste aux partis de “gauche” que d’essayer de
récupérer ces mouvements. Cet objectif n’est pas encore atteint à ce jour, mais au
niveau pratique ceci a eu pour effet d’ouvrir la porte à de nouveaux mouvements
qui sont devenus les partis écologistes, par exemple, qui restent en général dépendant du suffrage féminin.
Comme tout ouvrage qui couvre une recherche tellement vaste, il y a des lacunes.
L’une des grandes faiblesses est, à mon avis, le fait que l’auteur est un peu victime
des mouvements de gauche qu’il décrit. Pour un ouvrage qui veut couvrir la gauche
de 1850 à 2000, certains protagonistes du socialisme d’aujourd’hui sont aux abonnés absents. Par exemple, il n’y a pas un mot sur Tony Blair et la reforme du Labour
Party en Grande Bretagne. Par contre Tony Benn (leader de la gauche travailliste
dans les années quatre-vingts) est généreusement cité. Il n’y a pas non plus un seul
mot sur Gerhard Schröder alors qu’Oskar Lafontaine est amplement mentionné et
son programme de décembre 1989 dépouillé. Geoff Eley se justifie en disant que ce
qui l’intéresse sont les lignes et les tendances générales (major trends) des mouvements de “gauche” des années 90. Mais en s’arrêtant aux tendances générales, il y a
le risque de ne pas aboutir à une conclusion concrète sur l’évolution de la gauche au
seuil de l’année 2000. La vérité est que l’ouvrage couvre en détails l’évolution de la
gauche jusqu’aux années 90, mais d’emblée nous somme obligés d’attendre un
ouvrage postérieur pour mieux cerner les événements entre 1997-2000.
Un autre aspect sur lequel l’auteur passe un peu comme “chat sur braise” c’est la
question de l’effondrement des modèles socialistes ou communistes de l’Europe de
l’Est. Une longue critique est introduite sur le parcours douloureux des pays de
l’Europe Centrale et de l’Est vers l’économie de marché, sans que le fil conducteur
soit très clairement établi. Geoff Eley aurait pu être plus limpide, plus structuré et
plus clair sur l’effondrement de ces régimes de la “nouvelle Europe” et surtout
mieux expliquer en quoi la transformation vers l’économie libérale apportait de
sévères injustices.
Néanmoins il faut relativiser ces critiques. En faisant une étude d’une telle amplitude, il y a toujours un risque de traiter le champ de recherche de manière inégale.
Pour le moment le livre de Geoff Eley reste l’une des rares tentatives faites ces
dernières années qui essaient de saisir la “gauche” en Europe dans sa totalité et au
niveau comparatif. Par conséquent, Forging Democracy : The History of the Left in
Europe, 1850-2000 est une référence indispensable pour tous les politologues qui
s’intéressent à l’histoire et aux transformations (presque) contemporaines de la gauche
et à ses effets sur le continent européen avant et après la chute du mur de Berlin.
Julian Thomas Hottinger
Institut du Fédéralisme de l’Université de Fribourg
ROGER Antoine, Fascistes, communistes et paysans. Sociologie des mobilisations identitaires roumaines ( 1921-1989), Bruxelles, Éditions de l’Université de
Bruxelles, 2002
La chute du Mur de Berlin a bousculé tout le monde politique et académique par sa
soudaineté. Elle fonctionna comme une véritable “révolution copernicienne”
[12] qui
remit indirectement en question non seulement tout monde politique mais également tout “le monde du savoir”. Les outils méthodologiques que les chercheurs
emploient afin de comprendre et d’analyser ces transformations sont des plus diverses, mais la plupart des études se focalisent sur une brève période chronologique
qui débute souvent avec la préhistoire des mouvements de dissidence ou avec le
démantèlement de l’ancien régime. Antoine Roger essaie dans son livre publié chez
la maison d’édition de l’Université de Bruxelles en 2002 de prendre ses distances
quant à ce manque de perspectives. Il ne se propose pas d’analyser le présent post-communiste, mais la construction à travers plusieurs régimes politiques d’un discours nationaliste. Il essaie ainsi de déceler la place et les rapports qui se créent
entre l’identité nationale et l’utilisation de la paysannerie comme un élément fort et
constant du discours politique officiel en Roumanie. La facilité de l’utilisation de la
langue roumaine permet aussi à l’auteur d’aboutir à une profondeur des études qui
est souvent inaccessible aux
transitologues contemporains, qui appliquent d’un
bureau d’outre Atlantique des schémas d’analyses préétablies et aboutissent souvent à une théorie du chaos dans cette région
[13].
L’hypothèse de base d’Antoine Roger contredit le courrant classique des analyses
portant sur la Roumanie qui établissent un lien presque automatique entre l’objectif
de l’homogénéisation nationale et l’utilisation comme appui des valeurs paysannes.
En même temps, l’auteur essaie de démythifier la thèse d’une continuation linéaire
de cette logique nationalisto-paysanne, en tant que lien entre les différentes phases
de la monarchie roumaine et le régime communiste. La chronologie des faits et les
outils méthodologiques qu’il forge lui permettent d’aboutir à la démonstration
qu’aucune table rase n’est identifiable, aucune continuation directe et automatique
n’a pas pu être observée. Pour Antoine Roger “le problème des minorités”, enjeu
commun pour presque tous les pays de la région, ne se présente pas comme étant
l’origine de la mobilisation nationale et paysanne en Roumanie mais seulement
comme un des produits qui en découlent.
Le point de départ de son analyse concerne notamment la construction de deux
polarités explicatives : l’équilibre interne de la communauté et la place externe qui
lui est concédée. Cette articulation devient d’autant plus significative qu’elle est
associée avec des rapports plus complexes de hiérarchies sociales internes à la communauté, notamment les relations entretenues avec la communauté paysanne. Ce
schéma d’analyse représente le noyau dure du raisonnement de l’auteur. La construction de son outil méthodologique fait ainsi inévitablement référence aux repères
théoriques de Wallenstein, du point de vue du modèle d’articulation : le centre versus
la périphérie. Le modèle classique de Wallenstein ne satisfait pas pour autant le
schéma analytique d’Antoine Roger. Il lui reproche son artificialité en tant que
méthode d’analyse de catégories absolues. L’analyse de la réalité exige, pour l’auteur,
un dynamisme supplémentaire. La relation de dépendance doit ainsi être analysée
comme un modèle quantitatif qui ne peut être compris qu’en référence avec l’entrecroisement des deux axes qui caractérisent sa démarche : externe versus interne,
haut versus bas.
La construction méthodologique de l’analyse d’Antoine Roger postule que la combinaison des gestes nationale et paysanne ne remplit pas la même fonction tout au
long de l’histoire. Une distinction peut être ainsi faite en fonction du contexte économique qui distingue une économie agraire d’une économie industrielle. L’hypothèse des travaux d’Antoine Roger est que “la combinaison des gestes nationaux et
paysans s’opère toujours à l’intersection des axes interne/externe et haut/bas”. Ces
rapports ne sont pas nés d’un jeu de circonstances mais le plus souvent le geste
nationale se consolide par rapport au centre autour de quelques classes sociales, la
paysannerie n’étant pas impliquée d’une manière automatique. Ces rapports entre
le discours nationaliste et la paysannerie se consolident au fur et à mesure que les
classes sociales qui assurent la résistance contre le centre essaient de connecter
toute la population à leur démarche et c’est seulement alors que les revendications
nationales se combinent, sans se superposer pour autant, avec celles de la paysannerie. Les deux mouvements se dressent contre la classe possédante. Les paysans
doivent être attirés dans la logique du mouvement nationale. La classe des possédants s’établit un double objectif : empêcher toute révolte paysanne qui pourrait
être exploitée par d’autres classes sociales et synchroniser les revendications de la
classe paysanne avec les siennes. Le but est de pousser les paysans à ne plus s’opposer à la classe possédante d’une manière catégorielle mais générique : la classe possédante étant allogène et illégitime (elle n’est pas seulement un ennemi de classe
mais de nation). Le trajet de la synchronisation entre le discours national et les
revendications des paysans se fait par le biais d’une utilisation des “icônesdu protonationalisme populaire”: drapeaux, hymnes, festivités. Il ne s’agit pas proprement
de l’invention d’un langage commun mais de s’adapter aux limites des repères paysannes, le discours nationaliste étant avant associé avec les revendications citadines.
Au début, la future périphérie se trouve dans une relation d’économie pastorale qui
est caractérisée par une économie de l’autosuffisance. Il n’y a pas encore de polarisation au sein de la société, le degré de distinction maximale implique l’existence
d’une noblesse foncière et d’une paysannerie. La naissance d’une économie agraire
ou industrielle équivaut avec l’accentuation du système de dépendance. Une aristocratie foncière se forme et est désormais obligée à ponctionner d’une manière continue (et non plus saisonnière) sur les récoltes paysannes. La fin de la balance de
réciprocités, conçue comme un échange de devoirs entre les deux collaborateurs,
coïncide avec la création de la classe des paysans asservis. C’est cette classe qui a
tendance à se révolter. Le passage à l’économie industrielle bouscule les relations
haut/bas et externe/interne. Une nouvelle formation relationnelle s’impose. L’économie agraire supposait un type de relation stellaire : de nombreuses relations verticales seigneurs-paysans et une chaîne horizontale unique et distendue qui reliait
les seigneurs entre eux. L’économie industrielle exige un schéma relationnel différent. Il est désormais nécessaire que tous les segments paysans soient relier entre
eux et qu’ils coordonnent leurs activités. Les relations verticales et horizontales se
multiplient et se raffermissent pour dessiner des articulations réticulaires. L’articulation réticulaire suppose un rapport dans lequel les paysans produisent pour alimenter les entreprises industrielles qui écoulent leurs produits vers le centre :
l’équilibre ainsi construit assure le pouvoir de la classe des dirigeants. Et de ce point
de vue, l’émancipation nationale suppose le choix d’une économie industrielle mais
déstabiliser les rapports déjà établis risque de mettre en danger la stabilité même de
la classe dirigeante qui est plus enclin à choisir l’immobilisme.
De ce point de vue, les formules d’émancipation nationale sont élaborées animées
par la logique de garder le pouvoir tout en luttant contre le statut de périphérie.
Antoine Roger propose alors deux formules idéal-types antagonistes et une formule
intermédiaire. Les segments de la classe dominante qui privilégient un de ces choix
ne sont pas les mêmes. Chacun aboutit à des impasses et alors une solution combinatoire apparaît. Les trois formules initiales se basent sur l’enjeu de la maîtrise
différenciée de l’insoumission paysanne et leur ordre de succession n’est certes pas
prédéterminé.
Pour les adeptes de la formule d’émancipation antithétique, la préservation de l’économie industrielle implique la perpétuation du rapport centre/périphérie; l’émancipation nationale suppose le renoncement à l’industrialisation. Un système basé sur
des exportations agricoles doit être mis sur pieds. Ces exportations ne doivent pas
être dirigées uniquement vers le centre, des puissances tierces permettant d’augmenter le profit des exportations par une politique concurrentielle. Cette formule ne
suppose pas une reconstruction du modèle antérieur mais implique une nouvelle
relation de dépendance. Il faut alors renoncer un système relationnel réticulaire. Un
système stellaire reçoit alors plus de légitimité. Les partisans de cette formule pêchent par réductionnisme, les choix s’opèrent uniquement entre l’économie agricole et celle industrielle. Ils ignorent la cause de l’insoumission paysanne. Les petits
paysans poursuivent une modification de leur niveau de vie mais sans être brusqués
dans leurs catégories de référence.
La formule d’émancipation homothétique suppose reproduire le modèle économique imposé par le centre pour calmer l’insoumission paysanne et garder un schéma
réticulaire. L’industrialisation devient une condition de base de l’émancipation nationale. De nouveau, une erreur de jugement empêche le fonctionnement de cette
formule; ils considèrent que les petits paysans sont mus par le même désir d’émancipation nationale et ils ignorent les requêtes catégorielles de ceux-ci.
La formule d’émancipation synthétiquesuppose quant à elle de préserver des formes d’articulation stellaire avec des articulations réticulaires. En tant que voie
moyenne, ses partisans proposent d’exporter simultanément des produits agricoles
et des biens industriels vers des puissances tierces. Selon Antoine Roger, cette formule cumule en réalité les défauts des deux formules antérieures.
Une formule combinatoire semble alors d’actualité. Elle se propose de circonscrire
les problèmes concrets de l’insoumission paysanne : il faut prendre en compte le
caractère négatif de l’insoumission des paysans, il faut comprendre que l’opposition et l’insoumission paysanne ne sont pas explicable par un désir d’émancipation
nationale mais par des enjeux catégoriels spécifiques et il faut procéder à une réorganisation globale de la collectivité. La solution suppose un bricolage entre le système relationnel stellaire et le système relationnel réticulaire. Les entreprises agricoles
et industrielles sont organisées sur un modèle identique afin de faciliter les passages
des uns aux autres : les alvéoles représentent l’aboutissement de cette logique. Mais,
l’apparition de l’intelligentsia peut gâcher les équilibres de cette formule. Le corps
des techniciens et des experts est sensé au début assurer la survie de la formule.
Leur avenir semble stable, ils semblent être les gagnants de cette formule. Mais un
système relationnel stellaire ne lui est guère favorable ; elle préfère une articulation
réticulaire. L’intelligentsia récupère alors le langage national qu’elle n’utilise plus
contre le centre mais pour le fonctionnement interne de la société. La solution
compensatoire se transforme en solution discriminatoire. La discrimination interne
remplace ainsi la lutte pour l’émancipation nationale.
Sur la base de cette construction méthodologique complexe et argumentée, la lecture de l’historique permet de mieux situer ces concepts et de vérifier leur portée
théorique. Le comportement et les politiques du Parti National Libéral peuvent être
ainsi mieux compris et nuancés par le biais de l’utilisation des repères de la formule
homothétique. La formule antithétique facilite la compréhension d’un mouvement
comme les poporanistes. Le Parti National Paysan illustre la préférence pour une
formule synthétique. Le mouvement carliste d’avant la deuxième guerre met en
exergue une symbiose entre l’industrie et l’agriculture selon la logique des structures alvéolaire. La principale dérivation de la solution combinatoire est représentée
parle mouvement légionnaire, créé autour d’une intelligentsia de plus en plus mécontente de sa précarité.
Le régime communiste peut être ainsi découvert d’un autre point de vue que les
analyses classiques. Nous croyons d’ailleurs que c’est à ce niveau que l’ouvrage
d’Antoine Roger représente un acquis d’excellente qualité pour les études portant
sur la compréhension de l’échec du régime communiste. L’artificialité du système
est bien mise en évidence par une interprétation qui ne pêche pas par téléologie.
L’ouvrage d’Antoine Roger est selon nous d’autant plus important dans la bibliothèque de science politique en général qu’il invite non seulement à un prolongement de la perspective d’analyse jusqu’à nos jours mais aussi sur une exportation
du modèle, avec la prévention de tout étirement conceptuel, vers d’autres pays de la
région.
Par rapport au régime communiste, le schéma d’explication fourni par Antoine Roger suppose une parcellisation de l’histoire communiste. L’analyse en bloc n’est pas
possible. La distinction
[14] entre le groupe de Moscou et des anciens prisonniers de
Roumanie permet ainsi de nuancer la compréhension de la première période de
1944 jusqu’en 1952. Une deuxième périodisation est faite : entre 1952 et 1981.
Pendant ce laps de temps, des solutions d’émancipation multilatérales sont préférées. Il s’agit ainsi d’établir un rapport de réciprocité avec les partenaires externes
ou de solliciter plusieurs alliances à la fois. Dès 1952, une solution homothétique
est perçue comme un contre-feu des thèses intégrationnistes de Moscou. La résistance à Moscou et au CAEM s’explique par le désir d’industrialisation, non-concé-dée par les autorités soviétiques (la Roumanie conserve de tous les pays le plus
faible taux de productivité par hectare). Gheorghe-Gheorghiu Dej refusa alors de
rompre les relations avec la Yougoslavie de Tito, au niveau national la carte administrative est redessinée.
À partir de 1963, une formule antithétique est privilégiée; l’industrialisation reste
d’actualité mais non plus orientée vers le CAEM mais des relations avec les pays de
l’OCDE sont liées. Des accords commerciaux sont signés avec la France, l’Allemagne ou les Etats-Unis sans répercussions majeures.
Entre 1971 et 1981, une formule d’émancipation synthétique est préférée, la politique économique roumaine s’oriente davantage vers les pays pétroliers non-alignés mais la crise du pétrole fait échouer ces plans. Entre 1981 et 1989, une
solution unilatérale est préférée. Le besoin d’éponger la dette nationale devient la
priorité et alors une stratégie d’exportations majeures de céréales et de produits
industriels est mise sur pieds (selon une logique combinatoire).
L’ouvrage d’Antoine Roger apporte une nouvelle interprétation du discours nationaliste en Roumanie. L’enjeu des minorités n’est pas son principal catalyseur, la
modernisation et la dépériphérisation représentent les principales explications. Antoine Roger innove dans un champ d’analyse par les nuances. Son besoin de prendre des précautions quant à la
pureté historique des choix politiques ou institutionnels
nous rappelle le postulat du professeur Barbu : “la transition postcommuniste ne
peut être expliquée seulement comme une somme d’actes politiques et de faits sociaux présents et observables. Elle se présente aussi comme un carrefour et une
confrontation entre la mémoire collective et un projet de société”
[15]. C’est justement
cette complexité méthodologique et explicative qui permet au chercheur français
d’aboutir à une analyse riche par sa nouveauté mais aussi par la profondeur des
observations.
Sorina Soare,
GASPPECO, Université libre de Bruxelles
LEMIEUX Vincent, Décentralisation, politiques publiques et relations de pouvoir, Québec, Les Presses de l’Université de Montréal, 2001,198 pages.
Si les chercheurs et scientifiques nord-américains furent omniprésents dans les débuts du développement de l’étude des politiques publiques dans les années 70, ce
qui impliquait la prédominance pour ne pas dire l’ubiquité de la langue anglaise, il
n’en demeure pas moins que l’enclave linguistique que constitue le Québec dans
cette région du monde, nous a permis d’accéder à un corpus scientifique francophone et nord-américain en la matière. Vincent Lemieux est un des auteurs phares
au Québec et au Canada lorsqu’il s’agit d’étudier les politiques publiques. Les étudiants de premier cycle, après avoir longtemps profité de l’ouvrage classique de
Meny et Thoening ( 1989), ont tous décortiqué le manuel de M. Lemieux, “L’étude
des politiques publiques”, dont vient de sortir une version augmentée et révisée.
L’objet de ce compte rendu n’est pas de disserter sur ce livre mais plutôt de présenter son dernier ouvrage original “Décentralisation, politiques publiques et relations
de pouvoir” paru à la fin de l’année 2001. Précisons d’abord, au risque de décevoir
ces mêmes étudiants, que l’ouvrage dont il est ici question nous semble plus s’adresser
aux personnes expérimentées qu’aux débutants. Effectivement, il s’agit d’un ouvrage
qui, sans pour autant oublier de passer en revue les concepts et théories sous-jacentes,
se focalise principalement sur des questions heuristiques en débouchant sur des
considérations théoriques et des propositions de recherche. L’ouvrage est composé
de trois parties et d’une annexe méthodologique.
Dans la première partie, l’auteur précise les concepts, les définitions qu’il utilisera
par la suite et surtout, ce qui est au cœur de son recueil, la question du pouvoir et ce
qu’il entend par politique publique. Pour lui, une politique publique est “une
tentative de régulation de situations qui présentent des problèmes de distributions
des ressources” (p. 13), cette régulation se réalisant au cours des sous-processus de
l’émergence, de la formulation et de l’implantation, au risque de décevoir Parsons
( 1995) et sa fameuse critique des “stagist”. C’est ainsi que le concept de pouvoir
apparaît et demeure central, puisque c’est par l’entremise de relation de pouvoir (le
pouvoir n’étant pas un attribut, disaient déjà Crozier et Friedberg ( 1977)), comprise
comme les velléités d’un acteur de contrôler, selon ses propres préférences, les ressources des autres, que le processus de régulation se déroule. L’auteur introduit
ensuite une typologie de sept ressources (normatives, statutaires, actionneuses, relationnelles, matérielles, humaines, informationnelles). Différentes positions de
pouvoir (dominante, isolée, etc.) et quatre formes de structurations de pouvoir
(coarchiques, stratarchiques, hiérarchique, anarchique) sont proposées. Les politiques de décentralisation sont ensuite définies selon leurs attributions (statut, compétence, financement, autorité) dont les caractéristiques sont différentes selon les
quatre types, bien connus, de décentralisation (administrative, fonctionnelle, politique et structurelle, selon les termes de Lemieux). Enfin l’auteur, améliorant sa liste
des critères d’évaluation de la décentralisation présentés dans un ouvrage de 1997,
propose huit critères selon le type d’attribution. C’est ainsi qu’apparaissent quatre
propositions de recherche liées au pouvoir : dans l’émergence des politiques, des
acteurs de la périphérie, au regard des coalitions et enfin en fonction de sa légitimité.
La deuxième partie de l’ouvrage, sur laquelle nous nous étendrons moins, permet à
l’auteur d’appliquer ces concepts et postulats de recherche à l’analyse comparative
de 12 politiques publiques, trois pour chacun des quatre types de politique de décentralisation. La variation des domaines (de la santé à l’éducation) et des pays (du
Sénégal à l’Angleterre) nous donne l’occasion d’avoir une vision relativement large
de l’application de tels concepts dans une perspective comparative. Pour chaque
type de décentralisation, deux politiques d’un même secteur mais implantées dans
des pays différents sont confrontées à une politique d’un autre secteur et d’un autre
pays permettant ainsi à l’auteur de tirer certains enseignements au regard de ces
quatre propositions de recherche. Si cette partie est essentielle et a le mérite d’être
systématique, nos impressions sont partagées. Passer en revue douze cas peut paraître certaines fois un peu long et fastidieux pour vérifier la pertinence des propositions. En revanche, nous restons quelques fois désœuvrés puisque la rapidité de
traitement ne nous permet pas toujours d’apprécier la subtilité des cas, lorsqu’ils
nous intéressent.
La dernière partie de l’ouvrage constitue un retour détaillé sur les propositions de
recherche par lequel l’auteur dégage une liste de 28 constats qui seront les fondements de plusieurs hypothèses et d’une théorie des relations de pouvoir dans les
politiques de décentralisation. Au final, ce sont 22 hypothèses que Vincent Lemieux
tirent de l’application de ses concepts aux études de cas. Il serait trop long de toutes
les reprendre mais précisons qu’elles sont regroupées en quatre catégories, selon
qu’elles concernent les positions de pouvoir, les coalitions, les types de pouvoir
(normatif, constitutif, prescriptif, allocatif), les paliers et types de décentralisations.
Le chercheur pourra, en les adaptant à son contexte d’étude et dans la mesure où il
partage cette définition des politiques publiques reposant sur le pouvoir des acteurs,
mettre à profit cette proposition d’hypothèses de recherche en les confrontant à ses
propres données empiriques et ainsi vérifier l’ampleur de la tâche théorique accomplie par le politologue de l’université Laval.
Terminons en précisant que pour réaliser cela, l’auteur présente en annexe et pour la
première fois, une méthodologie de formalisation des relations de pouvoir éprouvée, dit-il, depuis une dizaine d’années. Cette annexe est une des originalités de ce
volume. Les politiques publiques sont découpées en opérations au cours desquelles
des relations de pouvoir (selon 16 modalités : absent, unilatéral, supérieur, équivalent, etc.) s’exercent entre des acteurs destinataires et destinateurs dans le but de
contrôler des ressources (les 7 précédemment évoquées). Empruntant plusieurs notions à la théorie des graphes, des représentations schématiques permettent de visualiser ces relations de pouvoir, d’en établir un graphe et une matrice, afin d’inférer
sur le type de structuration et de positions de pouvoir existant. Si cette méthode a le
mérite d’être originale, il semble qu’elle doit encore faire ses preuves, notamment
au regard de sa validité interne et en étant appliquée par d’autres chercheurs (seuls
M. Lemieux et quatre de ses étudiants-chercheurs ont utilisé cette méthodologie) et
dans d’autres contextes.
Valéry Ridde
Université Laval
[1]
GEERTZ C.,
The Interpretation of Cultures. Selected Essays, New York, 1973.
[2]
BERG-SCHLOSSER D., “Comparative Studies – Method and Design”, in SMELSER N.J. and
BALTES P.B., (eds),
International Encyclopedia for the Social and Behavioral Sciences,), section No. 23, Elsevier, London, 2001, vol. 4, pp. 2427-2433.
[3]
RAGIN C.C.,
The Comparative Method. Moving Beyond Qualitative and Quantitative Strategies,
Berkeley, University of California Press, 1987.
[4]
KUHN T.,
The Structure of Scientific Revolutions. Chicago – London, University of Chicago Press,
1962.
[5]
BERG-SCHLOSSER D. and DE MEUR G.,
Conditions of Democracy in Inter-War Europe. A
Boolean Test of Major Hypotheses. Discussion Paper, Brussels, C.E.M.E., 1991; BERG-SCHLOSSER
D. and DE MEUR G., “Conditions of Democracy in Inter-War Europe. A Boolean Test of Major
Hypotheses”,
Comparative Politics, 26,3,1994, pp. 253-279.
[6]
RIHOUX B.,
La Transformation de l’Organisation des Partis Écologistes en Europe Occidentale –
Contribution à une Théorie du Changement Partisan, Université Catholique de Louvain (thèse de doctorat, non publiée, 1999); RIHOUX B.,
Les partis politiques : organisations en changement, Paris,
L’Harmattan, 2001.
[7]
http ://smalln.spri.ucl.ac.be
[8]
http :// www. xy4. de/ tosmana/
[9]
RAGIN C.C.,
Fuzzy Set Social Science, Chicago, Univ. of Chicago Press, 2000.
[10]
OEVERMANN U.
, “Die objektive Hermeneutik als unverzichtbare methodologische Grundlage
für die Analyse von Subjektivität. Zugleich eine Kritik der Tiefenhermeneutik”, in JUNG Th. and
MÜLLER-DOHM S., (eds), ‘W
irklichkeit’ im Deutungsprozeß. Verstehen und Methoden in den Kulturund Sozialwissenschaften, Frankfurt/Main – New York, 1993, pp. 106-189.
[11]
À la page 414, Geoff Eley fait une courte remarque sur le PCF de Georges Marchais, qu’il résume
comme suit : “(… ) Le PCF a pris un tournant eurocommuniste, en abandonnant la dictateur du prolétariat dans le cadre de son vingt-deuxième Congrès en février 1976”. Il faut attendre la page 416 pour avoir
une deuxième référence sur le PCF qui concerne la perte de 3 millions de voix entre 1978 et 1988.
[12]
SEILER D.L., “La pertinence de la carte conceptuelle de Rokkan après l’implosion de l’empire
soviétique”,
Revue internationale de politique comparée, vol. 2, n. 1,1995, p. 61
[13]
Voir à ce sujet les critiques formulées par Jean-Michel De Waele : DE WAELE J.-M.,
L’émergence
des partis politiques en Europe Centrale, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1999, pp.
332-334
[14]
Cette distinction se retrouve notamment chez Ghita Ionescu : IONESCU G.,
Comunismul in Romania,
Litera, Bucarest, 1994
[15]
BARBU D.,
Republica absenta, Nemira, Bucarest, 1999, pp 10-11