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Revue internationale de politique comparée

2006/4 (Vol. 13)



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La question de la nature des régimes politiques africains postcoloniaux fait l’objet d’un consensus au sein de la communauté des africanistes, tout au moins pour toute la période de la guerre froide. L’autoritarisme s’est généralisé en Afrique subsaharienne au lendemain des indépendances et a perduré vaille que vaille jusqu’à la fin des années 1980. C’est avec la dernière décennie du vingtième siècle que l’Afrique est entrée dans une crise des autoritarismes, le débat restant ouvert quant à l’interprétation des mutations entamées depuis maintenant quelque quinze années.

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Ce consensus sur l’autoritarisme a donné lieu à de multiples explications qui, par-delà leur diversité, convergent autour d’une vision que, pour aller vite, nous qualifierons de structurelle. Les racines de l’autoritarisme se nichent soit dans les structures économiques, soit dans les structure sociales, soit dans les structures culturelles. Les théoriciens de la dépendance illustrent sans doute de la façon la plus limpide qui soit la prédominance du facteur économique sur la forme du système politique. Ils ne jouissent en l’espèce d’aucun monopole. Les tenants du développementalisme, au demeurant très divers, attribuent également au facteur économique un rôle primordial dans les configurations que peut revêtir le pouvoir politique [1]  Notre propos n’est pas ici de faire un bilan de la... [1] . Mais le facteur économique n’opère pas de façon isolée. Il se combine aussi aux éléments constitutifs de la stratification sociale ainsi qu’aux tensions liées aux conflits de valeurs. Le clivage tradition/modernité ou centre/périphérie, à l’intérieur des sociétés africaines, résulte de la combinaison de ces différentes variables [2]  COULON C., « Système politique et société en Afrique... [2] . Dans tous les cas, le politique apparaît comme la résultante de déterminismes enchâssés dans les structures des sociétés. En réaction, entre autres, à la double hégémonie dépendantiste et développementaliste a émergé en France un courant dit de « la politique par le bas » qui, au-delà de ses innovations, a conservé une approche structurelle du politique. Les formes de la vie sociale (religieuse, identitaire…) et les dynamiques qu’elles engendrent façonnent le politique entendu, dans cette perspective, dans un sens très large, comme les processus de sédimentation des conflits et de leurs solutions. L’ouvrage de Jean-François Bayart, L’État en Afrique, constitue à cet égard, l’expression emblématique de cette vision où le politique relève d’une totalité sociale qui, dans le cas africain, impose le détour par la sociologie historique mais aussi l’anthropologie (sans laquelle la « politique du ventre » demeure une énigme) [3]  BAYART J.-F., L’État en Afrique. La politique du ventre,... [3] .

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Jean-François Médard occupe une place singulière dans ce paysage. Nourri du développementalisme, il en tirera des éléments substantiels de sa sociologie politique. Les catégories auxquelles il a eu recours (néo-patrimonialisme, clientélisme…) en portent la marque. Mais, il s’est davantage employé à « typifier » l’État africain, dans une démarche comparative qu’à en rechercher les causes profondes ou premières. Si l’État était néo-patrimonial et les régimes politiques autoritaires, ils le devaient à des causes multiples et non à un facteur unique. Sans réfuter le poids des structures sociales ou culturelles, Jean-François Médard reconnaissait l’influence d’autres variables souvent négligées ou niées. Dans un article intitulé « Autoritarismes et démocraties en Afrique noire [4]  MÉDARD J.-F., « Autoritarismes et démocraties en Afrique... [4]  », il soulignait l’importance de légitimation idéologique dans le fonctionnement des autoritarismes, de l’élément psychologique lié à la personnalité du leader ou encore des institutions [5]  À propos des discours, Jean-François Médard écrivait... [5] . Bref, il existait selon lui une pluralité de facteurs qui engageaient à sortir du « tout social » pour tourner le regard vers d’autres horizons. C’est ce que nous voudrions faire dans cette brève contribution en revenant sur la formation des autoritarismes africains. Il ne s’agit pas encore une fois de nier les déterminants de tous ordres, historiquement constitués, qui ont pu infléchir les systèmes politiques africains dans un sens autoritaire. Mais, si le jeu de ces déterminants contribue à créer une disposition à l’autoritarisme, il n’en épuise pas l’explication. Sauf à sombrer dans une conception de l’histoire obéissant au principe de la nécessité, il convient en effet de revenir aux stratégies des acteurs, c’est-à-dire à leurs représentations. L’orientation d’une société, et en l’espèce d’un système politique, résulte aussi des conceptions qui prévalent au sein de l’élite dirigeante. L’Histoire des idées et des idéologies en vigueur au moment des indépendances reste sans doute à écrire. Néanmoins, il est frappant de constater combien la question démocratique est absente du débat politique et intellectuel. Les catégories avec lesquelles est analysé et conçu le pouvoir politique privilégient une vision non pas antidémocratique, comme ont pu l’être les idéologies totalitaires du XXe siècle, mais une vision qui exclut la possibilité démocratique. Ce quasi-consensus, constitutif d’une démocratie impensée, ne se décline pas sous la forme d’un autoritarisme africain. Là encore, comme l’a montré Jean-François Médard, il existe des mises en forme de l’autoritarisme dont la diversité renvoie au poids du facteur individuel, chaque dirigeant déclinant, avec son coefficient personnel, l’idéologie dominante de l’époque.

La démocratie impensée. Le principe d’unité

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Au moment des indépendances, les élites africaines ne pensent pas la question démocratique. Non qu’elles l’écartent directement, dans une opposition de principe. Mais, les catégories avec lesquelles elles pensent le pouvoir ls conduisent à laisser en marge la préoccupation démocratique. Démonétisée sur le marché occidental des idées, la démocratie ne fait pas partie de la boîte à outils offerte aux élites dirigeantes africaines. En occident, les idées libérales sont largement déqualifiées au profit d’une vision essentiellement constructiviste des sociétés que Raymond Aron a disséquée sans complaisance [6]  La publication de l’ouvrage de Raymond ARON : ARON... [6] . Le discours anti-colonial en porte la marque. La colonisation est critiquée d’abord en raison de l’exploitation du colonisé, de son aliénation et de la violence commise à son endroit. La décolonisation est ainsi pensée d’abord comme un acte d’émancipation. Le contenu de l’indépendance obéit à la vision constructiviste ambiante qu’experts et militants déclineront à l’envi. C’est dans ce contexte que les élites africaines pensent leur indépendance. Réplique des schèmes dominants de la pensée occidentale, les élites africaines vont produire et partager une idéologie commune qui prédispose peu à la mise en place de régimes démocratiques [7]  Nous empruntons à Emilio Gentile la définition de l’idéologie :... [7] . Les mythes qui fondent le soubassement de l’idéologie privilégient une vision unitaire de la société au détriment du pluralisme. Ils forment un triangle magique de la pensée, couronné par les socialismes africains dont la référence épargnera peu d’États africains.

Le triangle magique : développement, nation, État

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Le terme démocratie est pratiquement absent du vocabulaire politique. Trois mots monopolisent le discours : développement, nation, État. Ils balisent l’ordre des priorités et contribuent à délimiter une vision du politique où le pluralisme s’efface derrière l’exigence d’unité.

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Le développement fait partie de l’identité même des nouveaux États indépendants. Il est concomitant avec l’émergence de la critique anticoloniale qui émerge après la deuxième guerre mondiale. Le procès du colonialisme repose sur l’accusation d’une exploitation des ressources du colonisé, de son appauvrissement et, partant, de son sous-développement. Le tiers-monde, dont l’Afrique est partie prenante, trouve son commun dénominateur dans une situation qui résulte directement de l’action conduite pas le colonisateur. L’hégémonie du discours économique élude la question politique où, plus précisément, en fournit une lecture atrophiée. La priorité est d’extraire l’Afrique de sa condition de dénuement. Les sciences sociales de l’époque sont, à cet égard, sans ambiguïté. Pour nous limiter à quelques références à succès de l’époque, de René Dumont [8]  DUMONT R., L’Afrique noir est mal partie, Paris, Seuil,... [8] à Albert Meister [9]  MEISTER A., L’Afrique peut-elle partir ?, Paris, seuil,... [9] en passant par Samir Amin [10]  AMINS., L’Afrique de l’Ouest bloquée, Paris, Editions... [10] , Arrighi Emmanuel [11]  EMMANUEL A., L’échange inégal, Paris, Maspéro, 196... [11] ou Tibor Mende [12]  MENDE T., De l’aide à la recolonisation, Paris, Seuil,... [12] , quelles que soit par ailleurs l’ampleur de leurs divergences, le facteur économique prime. Le débat est vif sur la question du développement, sur les stratégies à mettre en œuvre, mais il converge implicitement dans son postulat initial : faites du développement, le reste vous sera donné de surcroît. Sortir du colonialisme, c’est se développer car, par définition, le développement est l’envers de la colonisation. Lorsque le débat prend une allure politique, il se situe à l’échelle internationale. Il s’agit alors de savoir qui sont les véritables amis des nouveaux États indépendants. Le clivage entre impérialistes et anti-impérialistes fait alors rage et détermine les jugements que l’on porte sur le positionnement politique de tel ou tel État nouvellement indépendant. Mais, in fine, il repose toujours sur le primat de l’économique, jamais sur la forme du pouvoir et la nature du régime. Cette quasi-absence de jugement dans le discours idéologique est confortée par le fait que, de leur côté, les sciences sociales sont majoritairement sous l’emprise du paradigme du développement. Dans leur ouvrage consacré aux « Sciences sociales et développement », André Guichaoua et Yves Goussault dressent un bilan lumineux de la situation à l’époque : l’analyse politique, au sens de la science politique, est résiduelle face à l’écrasante domination des autres sciences sociales, notamment la sociologie et l’économie qui, toutes deux, ont fait du développement un de leurs objets de prédilection [13]  GUICHAOUA G. et GOUSSAULT Y., Sciences sociales et... [13] . Le discours politique est donc d’autant plus enclin à faire du mot développement un de ses objets fétiches que le discours scientifique lui apporte en l’espèce une caution au moins sémantique, et souvent intellectuelle.

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Le terme nation constitue le second terme de la trilogie. L’Afrique des indépendances n’a rien inventé, reprenant à son compte le discours commun au fondement de toute contestation coloniale. Le nationalisme des élites dirigeantes est à la mesure du vide ressenti devant ces nouveaux espaces politiques, hérités des découpages coloniaux. Chacun pressent les difficultés à produire de l’unité avec des sociétés nationales très largement formelles, sans enracinement dans l’Histoire et donc sans véritable identité commune. Que signifie être Gabonais ou Congolais ou Zambien au début des années 60 ? Les subdivisions territoriales créées par les colonisateurs ont perturbé les appartenances collectives précoloniales sans créer de communauté de substitution. Le constat dressé par Georges Balandier dans Anthropologie politique (dénaturation des unités politique traditionnelles, dégradation par dépolitisation, rupture de systèmes traditionnels de limitation du pouvoir…) [14]  BALANDIER G., Anthropologie politique, Paris, PUF,... [14] ne se limite pas à la sphère des analystes. Il est intimement partagé par les acteurs qui voient dans l’idéologie de la nation l’issue aux fractures identitaires accumulées par l’Histoire coloniale. Le quasi-consensus autour de la question des frontières coloniales décrétées immuables par l’OUA, dès 1963, souligne, au-delà des calculs de pouvoir chez les nouveaux dirigeants africains, combien le réalisme s’impose. Sous peine de créer des cataclysmes en chaîne, il va falloir ériger une nouvelle identité à l’intérieur des cadres territoriaux dessinés par les puissances coloniales. La nation va faire office de ciment. Elle symbolise la nouvelle unité dans une parfaite synthèse où se conjuguent l’identité assignée par l’ordre des choses mais aussi la promesse de lendemains meilleurs. La « communauté imaginée » selon l’expression de Benedict Anderson devient l’un des mythes les plus mobilisateurs dans des sociétés africaines orphelines d’un passé enseveli. Certes, d’aucuns s’efforceront de le réhabiliter sur des modes au demeurant très différents, de Senghor avec la négritude à Mobutu avec la « doctrine » de l’Authenticité. Mais la réactivation du passé s’inscrit dans la perspective de l’utopie collective. Les leaders africains, là non plus, n’innovent pas. Ils reflètent le climat de l’époque où les « jeunes nations » [15]  La revue Croissance des Jeunes Nations, lancée en 1961... [15] , « prolétaires » [16]  Pierre Moussa sera en 1959 l’auteur d’un livre qui... [16] détiennent les clés de leur émancipation et leur progrès.

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L’État enfin. Il ponctue cette idéologie ternaire en se présentant comme l’instrument pratique du développement et de la nation. Sans l’État l’idéologie tourne à vide. Comment faire du développement dans des économies privées de capitaux propres et de capitalistes indigènes ? On sait que le débat sur l’existence de bourgeoisies africaines a alimenté toute une réflexion dans les années 70, en particulier autour des deux cas qui préfiguraient ce que pourraient être des politiques de développement réussies, le Kenya et la Côte d’Ivoire [17]  Le « Kenya debate » a été particulièrement dense. Voir,... [17] . Le débat peut apparaître rétrospectivement comme désuet. Il a néanmoins mis en exergue le poids essentiel de l’État dans le fonctionnement de l’économie. De façon générale, les différentes écoles de l’économie du développement, quelles qu’aient pu être par ailleurs leurs divergences théoriques, ont convergé autour de la nécessité « d’un rôle majeur de l’État dans la mise en œuvre et le contrôle du processus de croissance aussi bien au niveau des ressources nationales que de la mobilisation des soutiens populaires » [18]  GUICHAOUA A. et GOUSSAULT Y., op. cit., 1993, p. 1... [18] . Dans les faits, l’absence ou la faiblesse d’une classe d’entrepreneurs en Afrique subsaharienne a débouché sur un transfert massif de compétences en direction de la sphère publique. Le développement était tellement érigé en mythe que tous les moyens de la puissance publique devaient être déployées à cet effet. Les États ont ainsi connu une véritable hypertrophie, avec une démultiplication de leurs structures bureaucratiques : ministères, administrations diverses et entreprises publiques. Peu de domaines sont restés en dehors de leur champ de compétence. La place centrale accordée à l’État dans les travaux de science politique n’est que le reflet du rôle capital qui lui a été dévolu dans les faits. « État à tout faire », il a été érigé en grand organisateur de l’économie et de la société, grâce notamment l’outil de la planification, en charge de la production, des investissements, de la collecte du surplus et de sa répartition à travers par exemple les caisses de stabilisation, mais aussi responsable de l’éducation et de la solidarité… Bref, patrimoine de tous, l’État africain a été conçu et idéalisé comme un État providence, lieu d’accomplissement du bien-être matériel des sociétés et lieu de mise en forme du lien social. À travers l’État, c’est la nation qui se projetait. Que les logiques de fonctionnement de ces appareils étatiques aient été très éloignées des principes qui les fondaient relève du truisme. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont balisé l’horizon idéologique des sociétés et des élites dirigeantes et, par là, façonné le politique en réduisant l’espace du pluralisme idéologique. Comment pouvait-on être contre les idéaux du développement, de la nation et de l’État sauf à s’ériger en ennemi du bien commun, sans rompre l’unité ainsi créée. Les socialismes africains seront l’expression synthétisée de ce triangle à la fois mythique et magique.

La synthèse socialiste : africaniser l’occidentalisation

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L’Afrique des indépendances se déploie à un moment où le socialisme constitue une référence intellectuelle et politique en vogue en Occident. Ses multiples déclinaisons doctrinales, pour l’essentiel puisées dans la matrice originelle du marxisme, participent d’une hégémonie dans le champ des idées. Peu de régimes africains échapperont à son emprise, même symbolique [19]  Le Kenya, pourtant assimilé au modèle capitaliste,... [19] . Le mot séduit et donne naissance à toute une gamme de versions. Certains États se revendiquent du socialisme scientifique, comme le Mali en 1961, mais ils ne sont qu’une minorité. La majorité se retrouve derrière la bannière des socialismes africains. Le pluriel s’impose tant les contributions des leaders, de Senghor à Nyerere en passant par Amilcar Cabral, Sekou Touré, Kwame Nkrumah ou Kenneth Kaunda pour ne citer que quelques noms, abondent [20]  Dresser une liste exhaustive de tous les États qui,... [20] . Chacun s’est employé à apporter sa pierre à l’édifice : il est vrai que la légitimation, pour un dirigeant, se mesure aussi à son aptitude, réelle ou supposée, à être producteur d’idéologie. À ce jeu les prestations sont inégales. Il n’en demeure pas moins des invariants. Pour les tenants d’une approche « scientifique » du socialisme africain, dans la lignée de leurs sources occidentales, l’accent mis sur la domination économique conduit à éluder la question du pluralisme politique. La démocratie est réalisée quand les masses sont au pouvoir. Le parti unique en est la traduction directe.

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Mais les socialismes africains non matérialistes tels qu’élaborés par exemple par deux de leurs figures emblématiques, Senghor ou Nyerere, n’échappent pas aux charmes de l’unité au détriment du pluralisme. Tout en reprenant à leur compte le terme occidental de socialisme, ils l’africanisent en en faisant une propriété des sociétés africaines précoloniales. Dans une conférence donnée en 1964 à l’université de Strasbourg, Senghor précise sa conception de la société africaine, fondamentalement une [21]  Les contributions de Léopold Sédar SENGHOR consacrées... [21] . C’est une communauté dit-il, qui trouve son principe dans « l’un-animité ». Senghor utilise à dessein le tiret (-) pour mieux mettre en exergue l’étymologie latine : la société africaine est une âme, un esprit commun (« con-spiration ») qui habite tout le groupe. Cette unité anthropologique distingue irréductiblement les sociétés africaines des sociétés européennes. Autant ces dernières sont divisées, autant les premières forment un tout indissociable hérité d’une longue tradition. A l’individu occidental, Senghor oppose la personne africaine qui irrigue la culture négro-africaine. L’harmonie naturelle rythme les échanges dans une vision mythifiée du monde précolonial, juste et équilibré. Dans un texte de 1939 (déjà !), Senghor décrit sur le mode bucolique la société africaine : « Le Nègre avait résolu le problème dans un sens humaniste. Le sol, de même que tout ce qu’il porte - fleuves, rivières, forêts, animaux, poissons - est un bien commun (…). D’autre part, les moyens de production sont la propriété commune du groupe de travail ou de la corporation. Il en résulte que la propriété des produits agricoles et artisanaux est collective (…). D’où cet avantage capital : chaque homme est assuré, matériellement, du « minimum vital » selon ses besoins. Quand la récolte est mûre, dit le Wolof, elle appartient à tous » [22]  Cité par Yves BENOT, op. cit., 1975, p. 55-56. [22] . Julius Nyerere n’est pas en reste. Retournant la critique d’occidentalisation des idéologies africaines qu’incarne le socialisme, le président tanzanien fait du socialisme un attribut par excellence du monde africain. Ici pas de classes sociales. Autant les sociétés européennes peuvent être divisés sous l’effet de leur économie et de leur culture, autant les colonisés ont su développer un lien social autour de la « familialité » (Ujamaa) [23]  Voir notamment NYERERE J., Ujamaa. Essays on Socialism,... [23] , gage d’égalité et constitutive d’un socialisme qui préexistait au socialisme occidental.

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Ce socialisme africain permet de synthétiser toutes les aspirations et de surmonter toutes les contradictions qui s’offrent aux peuples décolonisés. En retrouvant l’inspiration socialiste initiale, les sociétés africaines peuvent affronter les défis du développement, de la nation, de l’État en subvertissant les contraintes que les termes supposent. La nation est déjà préconstituée dans la communauté précoloniale. Il suffit de revitaliser le lien détruit par le moment colonial. Le développement, quant à lui, est possible dès lors que l’Afrique retrouve son indépendance. « Uhuru na maendeleo’ proclame Julius Nyerere. « L’indépendance c’est le développement ». Le passé est dans le présent tandis que le futur est en marche. Dans un télescopage des temporalités, l’idéologie abolit les leçons tirées des faits. Le développement occidental résulte d’un processus long, pluriséculaire. Le développement de l’Afrique est à portée de main puisqu’il suffit de renouer avec la magie du passé pour maîtriser les clés de la modernité. Quant à l’État, il est par vocation l’expression matérielle du socialisme retrouvé.

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Dans un tel échafaudage, le pluralisme n’a guère de place. Tout milite pour l’unité d’une société réconciliée avec elle-même par les vertus de l’indépendance. La démocratie au sens libéral est absente ou retranscrite selon le code africain en vigueur. Les institutions qui la portent sont détournées de leur signification selon le même procédé. Pour Senghor, le parti unique africain n’a rien à voir avec le parti unique de type totalitaire qui est un parti d’élite. Le parti unique en Afrique est un « parti de masse, où tout adulte, voire tout adolescent des deux sexes a vocation d’entrer. On y entre en initiation comme jadis, dans le Bois sacré ». Le présidentialisme ne conduit pas à l’institutionnalisation de l’abus de pouvoir. Il consacre une « personne », « l’élu de dieu par le Peuple ».

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Les catégories ainsi activées illustrent le vide de la pensée démocratique libérale en Afrique. Il n’existait pas au moment des indépendances de démocrates, sauf exception. L’ensemble des élites, y compris ceux qui faisaient fonction d’opposants, communiait dans une même vision unitaire de la société, articulée autour des mêmes mythes. Que la démocratie n’ait pu s’enraciner ne tient sans doute pas à la seule absence de démocrates de conviction à l’époque. Mais, le système de valeurs en place n’en favorisait guère l’éclosion. Les idéologies et représentations contribuent à expliquer la généralisation du cadre autoritaire. Elles éclairent aussi la diversité des configurations autoritaires qui s’y sont enracinées.

Les Hommes de l’autoritarisme

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La matrice idéologique organisée autour du triangle magique se retrouve à peu près partout en Afrique subsaharienne. Pourtant les situations varient considérablement. Jean-François Médard a proposé une typologie des ces configurations dans l’article, déjà cité, sur autoritarismes et démocraties en Afrique noire. Nous voudrions partir de ce modèle pour en extrapoler les implications au rôle du facteur personnel dans les processus d’institutionnalisation des régimes autoritaires africains ainsi que dans les aléas des processus de démocratisation.

Facteur personnel et variations autoritaires

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Le poids du facteur personnel est le plus souvent négligé dans l’analyse du pouvoir, au moins par la science politique. Les Historiens font preuve de moins de réticence. Les travaux sur le nazisme par exemple mettent aux prises aujourd’hui deux écoles, les intentionnalistes et les fonctionnalistes, les premiers accordant au personnage de Hitler, à son système de valeurs et à ses « intentions » une capacité explicative centrale dans l’évolution et les décisions du régime [24]  Voir notamment BURRIN P., "Le Führer : un dictateur... [24] . Il ne s’agit naturellement pas d’établir une assimilation entre les régimes autoritarismes africains et le système nazi, mais plus simplement d’attirer l’attention sur la question méthodologique du facteur personnel dans la compréhension des réalités politiques.

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Dans les travaux africanistes, pour les raisons évoquées en introduction, le rôle des dirigeants inspire peu la réflexion. L’ouvrage de Robert Jackson et Carl Rosberg fait office d’exception [25]  JACKSON R.H. et ROSBERG C.G., Personal Rule in Black... [25] dans une littérature dominée par les facteurs structurels. Jean-François Médard, de son côté, suggère implicitement d’emprunter cette voie dans sa distinction des types d’autoritarisme. Les trois modèles proposés (sultanisme, autoritarisme dur et autoritarisme modéré) reposent sur trois variables spécifiques : le degré de patrimonialisme, le mode de gestion patrimonial et, enfin, « la vitalité de la société civile » [26]  MEDARD J.-F., op. cit., 1982, p. 96-97. [26] . Dans ces trois variables, l’une renvoie directement à la question du leader, c’est le mode de gestion patrimonial qui dépend étroitement de celui qui exerce le pouvoir. Le sultanisme en est la forme par excellence à travers ses « grandes figures » telles Idi Amin Dada en Ouganda ou Jean Bedel Bokassa en Centrafrique. A leur propos, Jean-François Médard note qu’il s’agit de « régimes personnels dans lesquels la variable individuelle et donc, il faut bien le dire [27]  C’est nous qui soulignons. À travers ce qui peut apparaître... [27] , la personnalité du tyran, joue un rôle décisif (…). On ne doit pas oublier, ajoute-t-il, que la violence est exercée par des hommes et qu’elle n’est pas produite seulement par des systèmes ». Comment comprendre en effet le délitement des systèmes politiques, le chaos de certains États, sans être obligé de se retourner vers l’acteur en position d’infléchir le cours des choses dans un sens le plus souvent tragique ? Un homme politique, y compris en Afrique, est aussi un entrepreneur qui articule des ressources aux fins de conquérir le pouvoir et, éventuellement de le conserver. A ce jeu, certains sont plus subtils ou moins violents que d’autres. Rien dans le cours de l’Histoire de l’Ouganda ne prédispose à la course à l’abîme entamée par Idi Amin. Rien ne l’obligeait à expulser brutalement l’ensemble de la communauté indienne au risque de saper l’un des piliers vitaux de l’économie. Rien ne l’obligeait à revendiquer une parcelle de territoire tanzanien au risque d’entraîner une réplique de l’armée tanzanien qui sera fatale au chef ougandais. En Centrafrique, rien n’obligeait Bokassa à se faire sacrer empereur, sauf un délire personnel. La liste pourrait être allongée. Dans tous les cas, l’analyste est bien ramené à une variable individuelle qui seule permet de saisir la bifurcation d’un système politique dans une direction cataclysmique. Que la science politique répugne à prendre en compte cette variable ne doit pas masquer qu’il y a là un « inexpliqué » que seul le facteur personnel peut résoudre.

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Mais, quid des autres autoritarismes ? Le poids des variables « degré de patrimonialisme » et « société civile » exclut-il le facteur personnel ? Pour Jean-François Médard, la distinction entre les autoritarismes durs et modérés tient au dosage différent de la violence et de la distribution des ressources. La typologie est séduisante. D’un côté des régimes où la violence est centrale mais, en même temps, institutionnalisée à travers des instruments répressifs qui fonctionnent « efficacement », en particulier la police. De l’autre, des régimes où la régulation se fait en recourant de façon plus marginale à la contrainte physique et où la société dispose de libertés partielles mais contrôlées. L’intérêt de la typologie est qu’en mettant en évidence des différences (qui sont le plus souvent gommées par les analyses englobantes à l’échelle continentale), l’analyste est convié, au-delà de leur description, à en rechercher les causes. Jean-François Médard en suggère deux, sans les approfondir : le rôle du droit qui serait, écrit-il, plus « vivace » dans l’ancienne Afrique anglaise que dans l’ancienne Afrique française et, on l’a dit, la « vitalité de la société civile. Peut-on aller plus loin ? En effet, il est difficile de dresser une ligne de partage historique entre les autoritarismes selon les influences coloniales. Chaque variante de l’autoritarisme est équitablement répartie. De même serait-il hasardeux d’identifier des types d’autoritarisme selon des cohérences régionales, caractérisées par des variables sociales, culturelles ou économiques homogènes. La dissémination des autoritarismes sur l’ensemble du continent, de façon territorialement aléatoire, conduit à se tourner vers la variable individuelle. Sans doute, celle-ci n’explique-t-elle pas tout, mais il serait périlleux de s’en priver. Il existe bien, dans des régimes autoritaires, institutionnalisés autour de la figure présidentielle, une façon de faire de la politique qui renvoie à la personnalité des dirigeants. Si tous ont assimilé l’idéologie constitutive de l’autoritarisme, chacun l’a déclinée en fonction de son idiosyncrasie. La Tanzanie ou le Sénégal ont été autoritaires mais de façon modérée parce que Julius Nyerere et Léopold Sédar Senghor, tous deux pétris de valeurs chrétiennes et intellectuel raffinés [28]  La biographie de Senghor est sans doute plus connue... [28] , répugnaient à la violence et à se mettre du sang sur les mains. Cela ne signifie pas qu’ils étaient des naïfs ou des faibles mais leur comportement politique et partant la forme du régime politique dont ils avaient la charge en ont porté la marque. L’un et l’autre, exception en Afrique, abandonneront volontairement le pouvoir alors que rien ne les y obligeait. Tous deux pourtant ont été à l’origine de socialismes africains qui ne correspondaient pas aux règles de la démocratie libérale. Mais, bien que producteurs d’idéologies autoritaires, ils ont inscrit leur pratique dans la modération. Jomo Kenyatta et Félix Houphouët Boigny de leur côté ont pratiqué avec une dextérité remarquable un art de la distribution qui visait à ne laisser personne en dehors du partage, fût-il inégal, des ressources. Chacun était convié au « banquet » national, même si certaines places autour de la table étaient préférables à d’autres. La corruption était à la fois massive mais contrôlée. Cela n’a pas empêché leur main de fer de s’abattre quand il le fallait sur les opposants ; cependant il s’agissait d’épisodes isolés dans une pratique du pouvoir qui autorisait une liberté relative.

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Les configurations d’autoritarisme dur ne peuvent également être pleinement comprises qu’en introduisant dans l’analyse la personnalité du leader politique. Comment comprendre l’étrangeté malawite sous Kamuzu Banda, emprisonnant et éliminant sans trembler ses opposants si l’on ne tourne pas le regard vers le système de valeurs très personnel du personnage ? Médecin formé aux États-Unis et en Angleterre, entretenant des relations diplomatiques (et amicales) avec l’Afrique du sud de l’apartheid, il n’éprouve que mépris pour ses concitoyens noirs, incapables de se gouverner. Seul un pouvoir fort peut ordonner une société aussi spontanément anarchique qu’il convient de discipliner par tous les moyens. Les individus sont prisonniers d’un code de conduite qui réglemente la tenue vestimentaire (pas de pantalon pour les femmes), la coupe de cheveux (sus aux cheveux longs pour les hommes), la décoration dans les bureaux où rien sur les murs ne doit occuper une place plus élevée que le portrait du président à vie… Comment saisir la déliquescence du Congo-Zaïre de Mobutu sans faire appel à l’intelligence diabolique et au cynisme de l’homme ? Sans doute l’aveuglement du colonialisme belge n’avait-il pas préparé au mieux le passage à l’indépendance. Sans doute la guerre du Congo ne prédisposait-elle pas le pays à l’unité nationale dans un territoire aussi diversifié ethniquement et linguistiquement. Mais, dans ce contexte chargé d’embûches, Mobutu s’est employé à éliminer, flatter, corrompre, s’enrichir, détruire aussi tout ce qui pouvait faire obstacle à son pouvoir, quand bien même celui-ci fût-il réduit, dans les dernières années du régime, au périmètre d’un bateau isolé sur le fleuve Zaïre. Et quid de Sékou Touré, Ahidjo, Moussa Traoré et tant d’autres qui ont imprimé leur marque autoritaire sur les systèmes politiques qu’ils dirigeaient. Le leader contribue donc directement à déterminer le degré d’autoritarisme d’un système politique. Les types autoritaires distingués par Jean-François Médard ne découlent pas de forces profondes macro-sociales mais de stratégies d’acteurs, qui de par leur position sont à même d’orienter le système politique dans un sens ou dans un autre.

Facteur personnel, mutations autoritaires et démocratisation

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Cette capacité de l’acteur à peser sur le régime, les institutions et leur fonctionnement est-elle à même d’entrer dans l’explication des processus démocratiques ? La question mériterait une analyse en propre que nous ne pouvons faire ici. Nous nous contenterons, à ce stade, de quelques pistes de réflexion tirées de l’observation des faits.

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On a vu que les autoritarismes, même s’ils étaient liés à des variables structurelles historiquement construites, découlaient aussi d’une idéologie consensuelle constitutive de l’autoritarisme. Ces éléments se sont conjugués pour produire des formes autoritaires sur l’ensemble du continent, pendant pratiquement trois décennies. Le basculement qui s’opère dans la dernière décennie du XXe siècle a été le plus souvent analysé comme le résultat d’une double contrainte externe mais, aussi, et pour certains surtout, d’ordre interne : les contestations et les mobilisations des sociétés se retournant contre les pouvoirs en place illustrent la permanence des dynamiques sociales comme variable explicative du politique. Loin de nous l’idée de nier la réalité de ces éléments. Néanmoins, il nous semble une nouvelle fois utile de réintroduire aussi le recours à l’acteur pour saisir les divergences de trajectoire suivies par les différents États africains.

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Pour cela, sans doute n’est-il pas superflu de revenir, très brièvement, sur l’exception du Botswana. Voilà bien un cas dérangeant tant il perturbe le fonctionnement, soigneusement huilé, des modèles explicatifs. Depuis son indépendance en 1966, ce petit État d’Afrique australe a toujours connu un régime démocratique. Certes, la démocratie botswanaise n’était pas parfaite, mais elle correspondait au moins à la définition, comme l’a d’ailleurs écrit Jean-François Médard, minimale, c’est-à-dire procédurale de la démocratie [29]  MÉDARD J.-F., « Gouvernance, démocratie et développement :... [29] . On peut trouver beaucoup de défauts au régime botswanais mais il est difficilement contestable que la corruption y a été beaucoup moins accusée que dans le reste de l’Afrique, que l’efficacité économique a produit des résultats tangibles en termes de développement et que le pluralisme a toujours prévalu. Or le Botswana réunissait autant de facteurs favorables à l’autoritarisme que ses homologues africains. Il est riche, très riche, en minerais convoités, notamment le diamant, ce qui aurait dû exacerber les tendances patrimoniales et, partant, l’autoritarisme. Il est dirigé depuis le début par un parti dominant, le Botswana Democratic party, qui n’a jamais perdu une élection nationale. Il est présidé par le même leader, Seretse Khama, jusqu’à la mort de celui-ci en 1980. En dépit de ces prédispositions, le Botswana n’a jamais succombé à la pente autoritaire qui, d’une certaine façon, lui tendait les bras. Certains ont vu dans la domination quasi institutionnalisée du BDP et du président Khama des signes, parmi d’autres, d’un autoritarisme larvé [30]  GOOD K., “Authoritarian Liberalism: a Defining Characteristic... [30] . Il est vrai que les pouvoirs présidentiels sont très étendus [31]  Voir sur ce point notre article : BOURMAUD D., « Droit... [31] . Mais le raisonnement peut facilement être retourné. Pourquoi ne pas avoir, comme cela s’est passé ailleurs, mis sur pied un parti unique après la victoire aux premières élections qui ont suivi l’indépendance ? Pourquoi avoir toujours laissé une opposition exister et s’exprimer ? Pourquoi avoir maintenu les libertés publiques fondamentales et limité considérablement les pratiques d’enrichissement personnel ? Il y a dans le cas Botswanais un « inexpliqué » sauf à se tourner vers la personnalité du leader. Seretse Khama était tout simplement un démocrate convaincu qui ne voulait pas d’un régime autoritaire pour son pays. Cette conviction n’a pas mis le Botswana à l’abri des dérives, des abus ou des scandales. Mais il s’agit là de travers inhérents à toute démocratie dès lors qu’on accepte le postulat que la démocratie est un idéal-type à partir duquel s’évaluent les situations réelles. Le Botswana était (et est toujours) une démocratie au sens procédural ou institutionnel, avec les effets que cela suppose. Les autres États africains ne l’étaient pas. C’est toute la différence.

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L’enjeu de la démocratisation s’éclaire dès lors d’un jour nouveau. Encore une fois, qu’il y ait des variables lourdes contraignant les acteurs ne fait pas de doute. Mais, les acteurs ne sont les prisonniers d’un système qui les obligerait à jouer des partitions écrites par avance. Les exemples tirés des premières années qui ont suivi le déclenchement des processus de démocratisation l’attestent comme les mécanismes de consolidation ou de délitement aujourd’hui. On sait que la transition béninoise doit beaucoup à l’acceptation par Kérékou, après moult hésitations, d’une conférence nationale qui devait ouvrir la voie au scénario que l’on sait. La Zambie est redevable au président en place depuis l’indépendance et chef du parti unique, Kenneth Kaunda, d’avoir accepté sa défaite (qu’il n’imaginait pas) lors des élections de 1992. Il est vrai que pour Kaunda, autocrate somme toute modéré, le pas à franchir était moins grand que pour un autocrate dur. A l’opposé, Mobutu Sese Seko s’est méthodiquement employé à faire échouer la conférence nationale zaïroise aux seules fins de garder le pouvoir. Il le perdra par la guerre. Autant d’États, autant de trajectoires singulières, sur un fond de tableau identique : le triangle magique qui fondait l’idéologie autoritaire est épuisé. La même référence idéologique, autour du paradigme de la bonne gouvernance s’impose d’autant plus que les pressions internationales pèsent en ce sens. Les gouvernants et aspirants-gouvernants jouent en fonction des nouvelles règles du jeu, soit pour les accompagner, soit pour les manipuler, soit pour les refuser. Le président du Gabon, Omar Bongo, expliquait benoîtement à ses pairs africains, après la conférence de la Baule en 1990 [32]  C’est à la Baule que s’était tenu en 1990 le Sommet... [32] , que chacun se devait de tirer les conclusions du changement en cours et qu’il convenait de démocratiser… pour garder le pouvoir. Seize ans après, Bongo est toujours en poste et fait office de doyen des chefs d’État africains [33]  Omar Bongo est président du Gabon depuis 1967. [33] . Certains ont eu des comportements plus vertueux à l’instar de Alpha Oumar Konaré au Mali dont le rôle dans la difficile transition malienne s’est avéré essentiel, de même que celui de l’actuel chef de l’État, Amadou Toumani Touré.

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Si les acteurs n’ont pas toutes les cartes en main pour permettre la réussite d’une transition, ils ont par contre suffisamment de ressources pour l’enrayer, quitte à créer le chaos. L’effondrement économique du Zimbabwe ne peut s’expliquer autrement que par la stratégie totalement cynique de son président, Robert Mugabe, d’empêcher toute alternance. Derrière le rideau de fumée d’élections pluralistes [34]  Mw MAKUMBE J., COMPAGNON D., Behind the Smokescreen.... [34] , le pouvoir en place a pratiqué une politique systématique de répression, de violences contre l’opposition partisane et syndicale, d’expropriation brutale contre les fermiers blancs au profit des membres du parti présidentiel. Il n’existe peut-être pas d’exemple plus limpide où le pouvoir d’un homme en Afrique peut déboucher sur une tragédie. Si l’on extrait du champ politique zimbabwéen la variable « Mugabe », tous les autres éléments militaient pour une transition pacifique et réussie à la démocratie au point que le pays pourrait faire aujourd’hui figure de modèle. Faisons un instant de la politique-fiction. Remplaçons Robert Mugabe par Nelson Mandela. Chacun peut écrire la suite…

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La Côte d’Ivoire constitue aussi un cas de figure tout à fait pertinent à cet égard, avec une spécificité : la crise gravissime tient non pas à l’entêtement d’un homme mais à une faillite collective de l’élite politique ivoirienne. Il serait caricatural de méconnaître les facteurs structurels : la question foncière et la question des « étrangers » [35]  Les estimations sur les « étrangers » par origine ou... [35] , originaires de l’ancienne Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso), de la Guinée ou du Mali. Mais, aucune de ces variables ne suffit à expliquer l’enchaînement des événements. Aucun des membres de la classe dirigeante, de Konan Bédié à Gbagbo en passant par Ouattara ne voulait courir le risque de perdre une élection et d’être conduit à renoncer au pouvoir. Or il n’existe pas de démocratie sans acceptation par les candidats en concurrence de la possibilité de la défaite. Le défi central ivoirien ne réside pas dans un quelconque déterminisme socio-économique (même si ce facteur pèse dans le cours des choses) mais dans une absence de convictions démocratiques chez les gouvernants et ceux qui aspirent à l’être. Les problèmes réels, qu’ils soient fonciers ou identitaires, sont instrumentalisés dans des stratégies de pouvoir qui d’emblée récusent le cadre de la confrontation démocratique et de ses conséquences. Toutes les réformes peuvent être imaginées. Aussi pertinentes soient-elles d’un point de vue technique (telles qu’une réforme du droit foncier et de l’accès aux titres de propriété), elles ne régleront pas la question. Tant que la culture démocratique n’aura pas pénétré un minimum les consciences, toute issue à la fracture ivoirienne relèvera de l’illusion.

Conclusion

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Au terme de cette analyse, la question de l’autoritarisme, et donc de la démocratie, mérite d’être abordée de façon différente des interprétations classiques. Il ne s’agit pas de verser dans une relecture de l’Histoire à partir des « grands hommes ». Les contraintes de structure, sociale et économique, existent et il serait aberrant de les récuser. En revanche il est un fait que ces contraintes n’enserrent pas les dirigeants dans un « prêt-à-porter » politique. Les gouvernants disposent de ressources propres qui leur permettent d’influencer puissamment la nature du régime politique. Les différents types d’autoritarisme tiennent largement aux stratégies et aux projets de ceux qui exercent le pouvoir. Ces stratégies et ces projets s’inscrivent dans un système construit de représentations, constitutives de l’idéologie. Le fait que le cadre idéologique proposé à l’Afrique au moment des indépendances ait privilégié, quel que soit par ailleurs les nuances, le principe d’unité au détriment du pluralisme a contribué à formater les valeurs politiques et donc les formes de pouvoir. L’exception botswanaise s’explique par la dissidence idéologique de Seretse Khama, étranger aux valeurs dominantes de son époque. Du coup, la question démocratique peut être appréhendée en des termes différents. Le cadre idéologique dominant, et contraignant, auquel sont soumis les États africains, se résume à la « bonne gouvernance ». Il y aurait beaucoup à dire sur les rapports ambigus entre gouvernance et démocratie [36]  Voir à ce sujet dans l’ouvrage dirigé par MILACIC S.,... [36] . Mais, il est un fait que cette idéologie pèse sur tous les États. Les dirigeants, comme au moment des indépendances, épousent cette vision du pouvoir avec toutes les variations que l’on peut observer. Certains y adhèrent intimement, d’autres par pur opportunisme et quelques-uns, les nouveaux dissidents, la récusent avec énergie. Les scénarios à l’œuvre aujourd’hui en Afrique illustrent la diversité des chemins empruntés. Comme quoi, l’Histoire est au moins autant le fait des élites que des masses.

Notes

[1]

Notre propos n’est pas ici de faire un bilan de la littérature sur la question. En langue française, l’ouvrage classique de : BADIE B., Le développement politique, Paris, Economica, 5e édition, 1994, constitue une synthèse de référence. En langue anglaise, on pourra consulter : LEYS C., The Rise and Fall of Development Theory, James Currey, Indiana University Press, 1977.

[2]

COULON C., « Système politique et société en Afrique noire », Revue Française de Science Politique, 1972, p. 1063 et s.

[3]

BAYART J.-F., L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.

[4]

MÉDARD J.-F., « Autoritarismes et démocraties en Afrique noire », Politique Africaine, 1991, 43, p. 92-104.

[5]

À propos des discours, Jean-François Médard écrivait que « le fait que personne ne croit à ces discours ne veut pas dire qu’ils soient inefficaces » (op. cit., 1991, p. 94). Plus loin, il insistait sur « la dimension psychologique » de la violence politique qui « n’est pas quelque chose de purement mécanique ou technique » (ibid., p. 98). De même, les institutions telles que le parti unique ne devait pas être sous-estimée en raison de « l’articulation de la légitimation idéologique et de l’encadrement politique » (ibidem p. 94).

[6]

La publication de l’ouvrage de Raymond ARON : ARON R., L’opium des intellectuels, Paris, Hachette, Pluriel, 1955, dresse un bilan impitoyable du champ des idées dans l’après-guerre, en pleine décolonisation.

[7]

Nous empruntons à Emilio Gentile la définition de l’idéologie : « L’idéologie n’est pas seulement une élaboration logique et rationnelle, comme un système philosophique ou une théorie scientifique. Dans toute idéologie entre une part d’émotion, une part mythique, une part normative, une part logique; toute idéologie a une fonction pratique, non pas théorique; elle propose des modèles de comportement, plutôt qu’elle ne suggère des méthodes de connaissance », dans GENTILE E., Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Paris, Gallimard, folio, 2002, p. 126.

[8]

DUMONT R., L’Afrique noir est mal partie, Paris, Seuil, 1962.

[9]

MEISTER A., L’Afrique peut-elle partir ?, Paris, seuil, 1964.

[10]

AMINS., L’Afrique de l’Ouest bloquée, Paris, Editions de Minuit, 1971 et Le développement inégal, Paris, Editions de Minuit, 1973.

[11]

EMMANUEL A., L’échange inégal, Paris, Maspéro, 1969.

[12]

MENDE T., De l’aide à la recolonisation, Paris, Seuil, 1972.

[13]

GUICHAOUA G. et GOUSSAULT Y., Sciences sociales et développement, Paris, Armand Colin, Coll. Cursus, 1993. Les auteurs soulignent (p. 116 et ss.) combien les travaux de science politique de l’époque, sous l’emprise du développementalisme, voient dans les formes autoritaires du pouvoir des moments nécessaires et inévitables dans le processus de modernisation.

[14]

BALANDIER G., Anthropologie politique, Paris, PUF, 1967, p. 186 et ss.

[15]

La revue Croissance des Jeunes Nations, lancée en 1961 par Georges Hourdin, symbolise particulièrement l’optimisme et le volontarisme qui habitent les militants d’obédience chrétienne d’alors. Le vocable nation fait partie de ce vocabulaire qui tombera en désuétude rapidement. En 1980, la revue changera de nom pour se dénommer simplement Croissance.

[16]

Pierre Moussa sera en 1959 l’auteur d’un livre qui fera date en partie en raison de son titre évocateur : Les nations prolétaires, publié aux Presses Universitaires de France en 1959.

[17]

Le « Kenya debate » a été particulièrement dense. Voir, entre autres, les contributions de SWAINSON N., “The Rise of a National Bourgeoisie in Kenya”, Review of African Political Economy, vol. 4, n° 8, spring 1977, et de LANGDON S., “The State and Capitalism in Kenya”, Review of African Political Economy, vol. 4, n° 8, spring 1977. On pourra aussi consulter Colin LEYS, op. cit., 1977, (tout spécialement le chapitre 7, Learning from the Kenya Debate). Sur la Côte d’Ivoire, l’ouvrage dirigé par Yves-André FAURE et Jean-François MEDARD : FAURE Y.-A. et MEDARD J.-F., État et bourgeoisie en Côte d’Ivoire, Paris, Karthala, 1982 constitue la référence.

[18]

GUICHAOUA A. et GOUSSAULT Y., op. cit., 1993, p. 15.

[19]

Le Kenya, pourtant assimilé au modèle capitaliste, fera lui aussi du socialisme sa référence officielle dans un document officiel de 1969. Peu importe le crédit que les dirigeants accordaient à ce ralliement. Il s’agissait bien entendu d’un comportement opportuniste destiné à séduire en priorité les intellectuels, plus que sensibles à ce thème comme le montreront les débats qui traverseront l’université et la presse.

[20]

Dresser une liste exhaustive de tous les États qui, à un moment ou à un autre, ont épousé l’idéologie socialiste serait trop long. On se référera à l’ouvrage de Yves Benot : BENOT Y., Indépendances africaines. Idéologies et réalités, Paris, Maspero, 1975, ainsi que CHALIAND G., Mythes révolutionnaires du tiers-monde. Guérillas et socialismes, Paris, Seuil, 1976.

[21]

Les contributions de Léopold Sédar SENGHOR consacrées au socialisme sont regroupées dans ses écrits intitulés « Liberté ». Voir plus précisément SENGHOR S., Liberté 2, Nation et voie africaine du socialisme, Paris, Seuil, 1971 et Liberté 4, Socialisme et planification, Paris, Le Seuil, 1983.

[22]

Cité par Yves BENOT, op. cit., 1975, p. 55-56.

[23]

Voir notamment NYERERE J., Ujamaa. Essays on Socialism, Londres, Oxford University Press, 1977.

[24]

Voir notamment BURRIN P., "Le Führer : un dictateur absolu ?", Les Collections de l’Histoire, n° 18, 2003. Voir aussi JÄCKEL E., Hitler idéologue, Paris, Gallimard, 1995.

[25]

JACKSON R.H. et ROSBERG C.G., Personal Rule in Black Africa : Prince, Autocrat, Prophet, Tyrant, University of California Press, 1982.

[26]

MEDARD J.-F., op. cit., 1982, p. 96-97.

[27]

C’est nous qui soulignons. À travers ce qui peut apparaître comme une concession sous forme d’excuse, Jean-François Médard n’exprime-t-il pas les limites des approches exclusivement structurelles ou systémiques ?

[28]

La biographie de Senghor est sans doute plus connue que celle de Nyerere, pourtant traducteur de deux œuvres de Shakespeare en kiswahili : Le Marchand de Venise et Jules César.

[29]

MÉDARD J.-F., « Gouvernance, démocratie et développement : l’Etat modèle au Botswana et le défi des années 1990 », Colloque d’Ebenhausen sur les “State Dynamics”, 12-14 octobre 1999.

[30]

GOOD K., “Authoritarian Liberalism: a Defining Characteristic of Botswana”, Journal of Modern African Studies, vol. 14, no 1, 1996.

[31]

Voir sur ce point notre article : BOURMAUD D., « Droit et politique : vers un modèle austral ? », Afrique contemporaine, 1997, n° 184, p. 65-78. Pour une approche générale du Botswana, on se reportera à : COMPAGNON D. et MOKOPAKGOSI B.T., (dir.), Le Botswana contemporain, Paris, Karthala, 2001.

[32]

C’est à la Baule que s’était tenu en 1990 le Sommet France-Afrique. A cette occasion, le président Mitterrand avait fait savoir que dorénavant la politique de la France en Afrique tiendrait compte des efforts de chaque pays en matière de démocratie.

[33]

Omar Bongo est président du Gabon depuis 1967.

[34]

Mw MAKUMBE J., COMPAGNON D., Behind the Smokescreen. The Politics of Zimbabwe’s 1995 General Elections, University of Zimbabwe Publications, 2000.

[35]

Les estimations sur les « étrangers » par origine ou par ascendance, varient entre 30 et 40 % de la population totale résidant en Côte d’Ivoire.

[36]

Voir à ce sujet dans l’ouvrage dirigé par MILACIC S., La crise de la démocratie représentative, Bruxelles, Bruyants, 2006, notre contribution : BOURMAUD D., « Concept mou, idéologie dure. La gouvernance contre la démocratie représentative ? ».

Résumé

Français

La généralisation des autoritarismes dans l’Afrique postcoloniale est communément analysée comme la conséquence de variables sociales, économiques ou culturelles propres aux sociétés africaines. Sans nier leur importance, il convient aussi de prendre en compte les idéologies des élites dirigeantes. Les idéologies postcoloniales n’ont jamais pensé la question démocratique pour elle-même mais valorisé des mythes, privilégiant l’unité au détriment du pluralisme libéral. Les autoritarismes puisent dans un fonds commun idéologique, mais se déclinent aussi de façon spécifique en fonction de la personnalité des chefs d’État. Ceux-ci contribuent à déterminer le degré de coercition des autoritarismes de même qu’ils pèsent directement dans les processus de démocratisation.

English

The widespread occurrence of authoritarianism in post-colonial Africa is commonly analysed as being the consequence of the specifically social, economic or cultural variables in African societies. Without denying their importance, it is also appropriate to take into account the ideologies of the ruling elites. Post-colonial ideologies have never considered the question of democracy for its own sake but make use of myths, favouring unity to the detriment of liberal pluralism. Authoritarianisms draw inspiration from a common ideological source, but are also interpreted in specific ways according to the personality of the heads of State. These individuals contribute to determining the degree of coercion of authoritarianisms, just as they directly influence democratisation processes.

Español

ResumenLa generalización de los autoritarismos en el África postcolonial suele analizarse comúnmente como la consecuencia de variables sociales, económicas o culturales consustanciales a las sociedades africanas. Sin negar su importancia, también cabe tener en cuenta las ideologías de las élites dirigentes. Las ideologías postcoloniales nunca reflexionaron sobre la cuestión democrática por sí sola, sino valorizada a través de mitos, que favorecen la unidad en detrimento del pluralismo liberal. Los autoritarismos se inspiran en una ideología común, pero también se interpretan de manera específica en función de la personalidad de los jefes de Estado, quienes contribuyen a determinar el grado de coerción de los autoritarismos e influyen directamente en los procesos de democratización.

Plan de l'article

  1. La démocratie impensée. Le principe d’unité
    1. Le triangle magique : développement, nation, État
    2. La synthèse socialiste : africaniser l’occidentalisation
  2. Les Hommes de l’autoritarisme
    1. Facteur personnel et variations autoritaires
    2. Facteur personnel, mutations autoritaires et démocratisation
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Bourmaud Daniel, « Aux sources de l'autoritarisme en Afrique : des idéologies et des hommes », Revue internationale de politique comparée 4/ 2006 (Vol. 13), p. 625-641
URL : www.cairn.info/revue-internationale-de-politique-comparee-2006-4-page-625.htm.
DOI : 10.3917/ripc.134.0625


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