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S'inscrire Alertes e-mail - Revue internationale de politique comparée Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe système politique bordelais (le « système Chaban »)[*] [*] Ce texte, non publié, a été rédigé en 1972 (ndlr). ...
suite
AuteurJean-François Médard du même auteur
Lorsque nous utilisons l’expression système politique, nous voulons affirmer par là l’importance d’un des traits les plus spécifiques de la vie politique bordelaise : sa nature de système. On ne peut rien comprendre à la vie politique locale des quinze dernières années, si l’on ne part pas de là. Encore convient-il de préciser en quel sens nous parlons ici du système. Nous n’utilisons pas le mot système dans le sens abstrait et analytique d’un Easton ou d’un Parsons, mais dans le sens plus concret d’un système d’acteurs. En d’autres termes le recours à la notion de système ne constitue pas pour nous l’application d’un instrument d’analyse à priori, au processus politique, mais une façon de rendre compte d’un certain mode de structuration latente et durable des rapports entre acteurs dans le processus politique bordelais.
2 Nous considérons ici comme acteurs, ceux qui exercent une responsabilité politique officielle dans l’agglomération bordelaise, c’est-à-dire en définitive les élus. Parmi les élus : nous privilégions les maires mais en tenant compte du cumul des mandats. Nous ne prétendons pas bien entendu que les élus soient les seuls acteurs dans le processus politico-administratif local mais ils constituent ceux qu’on peut appeler la classe politique. Cette classe politique locale occupe une place stratégique dans la liaison entre le système politique (national et local) et son environnement sociétal : c’est par elle que le système s’enracine. D’une part, ils endossent aux yeux des citoyens la responsabilité politique, d’autre part ils contrôlent par leurs positions, certaines ressources politiques. Cette classe politique bordelaise constitue un système par la solidarité qui l’unit au-delà des affiliations politiques. Le système politique local constitue l’expression structurée des rapports entre les membres de la classe politique locale. La communauté urbaine en étant l’expression institutionnelle.
3 Ce système se fonde sur la pratique de la part des acteurs d’une stratégie identique et complémentaire de réduction des conflits et donc des incertitudes. Cette stratégie repose elle-même sur un certain rapport des forces relativement stabilisé, reconnu, et intériorisé par les acteurs. Cette stratégie ne peut voir le jour qu’à partir d’un certain degré de fermeture du « marché politique » local par la formation de « fiefs » inégaux entre eux. Ainsi, ce que nous appelons le système apparaît lorsque sur la base de la reconnaissance d’un certain rapport de forces, on passe d’une stratégie de conquête à une stratégie de conservation du pouvoir. Si la création des fiefs ferme le « marché politique » (en fonction des rapports de puissance, la stratégie d’entente en partageant officieusement le pouvoir dans l’agglomération sur cette base, consolide cet état de fait. La conservation du pouvoir et le caractère plus ou moins paisible de sa jouissance qui se répercute sur sa conservation, dépendent alors en grande partie de l’intégration du système.
A - Les fiefs
4 La plupart des communes de l’agglomération bordelaise constituent ce que l’on appelle des fiefs en ce sens que le maire, qui est en place depuis fort longtemps, souvent même depuis l’après-guerre, semble installé à vie, indéracinable, sauf accident ou grande maladresse de sa part. Comme Mark Kesselman l’a montré[1] [1] « The ambigous consensus ». Knopf. ...
suite, ce phénomène de la longévité et de la stabilité des élus locaux est général. Lors des dernières élections municipales dans l’agglomération, on ne pouvait manquer d’être frappé par le nombre très réduit, d’élections réellement disputées, et le nombre encore plus réduit de maires battus : deux maires sur les 27 communes de la communauté urbaine.
5 Pour être considéré comme un acteur à part entière dans le processus politique local et un membre de droit de la classe politique locale, il ne suffit pas d’être élu, il faut être reconnu comme titulaire d’un fief. Donc le premier impératif après sa première élection consiste à se créer un fief, c’est-à-dire, à consolider son pouvoir dans sa circonscription. On considère que si un maire remporte avec succès l’épreuve de sa première réélection, la probabilité de pouvoir le déloger ultérieurement devient très faible : après le stage probatoire du premier mandat : le fief est normalement reconnu. Mais la position politique d’un acteur dépend non seulement de son succès à créer ce fief, il dépend bien entendu de la nature et de l’importance du fief. C’est de son fief qu’il tire les sources et ressources de son pouvoir. C’est la nécessité de faire face à cette double exigence qui explique que les plus ambitieux, parmi les acteurs politiques, recherchent systématiquement le cumul de mandats. Et c’est à partir de là que vont s’établir les rapports de forces qui sont à l’arrière plan des stratégies des acteurs.
6 1) La création du fief :
7 De par sa position d’élu, l’acteur se trouve contraint de se représenter périodiquement devant ses électeurs. Il se trouve donc à l’égard de ses électeurs dans une situation d’incertitude. Les électeurs, inversement, trouvent dans le contrôle de cette incertitude, la source éventuelle de leur influence. La stratégie de l’élu doit donc viser à réduire cette incertitude tant au niveau de ce que l’on peut appeler la « demande » des électeurs que de l’« offre » des candidats. En effet, si l’incertitude fondamentale reste celle de la « demande » des électeurs, elle est conditionnée par celle de l’« offre ». L’« offre » dépend de la classe politique : si l’on parvient à s’affirmer sur le marché on décourage les concurrents, mais cette implantation est facilitée par la passivité des leaders et partis rivaux.
8 Plus le soutien des électeurs est régulier et massif, plus la position personnelle de l’élu est crédible. Parvenir à créer chez les électeurs une habitude de fidélité, constitue une des façons de réduire l’incertitude électorale. Ceci se réalise par un processus d’échanges dont la dynamique repose sur le contrôle respectif de zones d’incertitudes[2] [2] Crozier – « Le phénomène bureaucratique ». ...
suite par les partenaires (électeurs et élus). En échange du soutien des électeurs, l’élu doit mener une action qui incite les électeurs à renouveler leur confiance. Par la position qu’il acquiert grâce au soutien de ses électeurs, il a accès à certaines ressources qui lui permettent de contrôler en partie les zones d’incertitudes de ses électeurs et de satisfaire leurs demandes. L’échange est rendu possible et nécessaire par le fait que chacun contrôle une incertitude de l’autre. Mais pour qu’il y ait échange, encore faut-il que chacun y trouve avantage et l’élu doit savoir anticiper avec justesse les attentes souvent informulées de ses électeurs. On retrouve ici très exactement le cadre d’analyse d’Easton appliqué aux « autorités » du système qui cherchent à persister[3] [3] “A System analysis of political life. ” ...
suite.
9 Dans le cas de l’agglomération bordelaise, les « outputs » issus des élus sont de trois ordres : les décisions politico-administratives (la policy), les services rendus, et l’image du leader (output symbolique).
10 a) Les décisions politico-administratives : il s’agit là de la politique menée par les administrations municipales et communautaires. On sait la place que tiennent dans les élections locales, la critique et la défense des réalisations municipales, bref le programme.
11 L’électeur n’accordera son soutien à l’élu que s’il s’estime satisfait de sa politique. L’élu doit donc savoir anticiper les problèmes cruciaux à résoudre, choisir les questions rentables sur le plan électoral etc… Ceci est à la fois une question de flair et de bonnes communications avec les électeurs. Sur ce plan là les problèmes cruciaux dans l’agglomération bordelaise sont les mêmes que partout ailleurs : l’emploi, les écoles, le logement et l’urbanisme, et la circulation. Mais heureusement pour l’élu, il n’est pas indispensable de résoudre les problèmes, au moins à court et moyen terme, l’essentiel est de persuader l’électeur qu’on les résout, ou à défaut, qu’on a fait le maximum et que si on n’a pas encore réussi, c’est de la faute de X. Bien entendu, il est plus commode pour faire croire de s’appuyer sur des réalisations que ces dernières soient symboliques ou non. Mais tout ceci n’est pas particulier à l’agglomération bordelaise. Susciter le soutien des électeurs par la politique menée est indispensable mais aléatoire, car ce n’est pas suffisant pour « fixer » les électeurs. Ce mode d’action publique doit être complété par des interventions privées : les services rendus.
12 b) Les services rendus : les rapports personnels fondés sur l’échange de services nous paraissent le véritable fondement du fief dans l’agglomération bordelaise. La position d’élu et plus précisément de maire, permet de rendre beaucoup de services de tous ordres : obtenir un logement, ou même un emploi, aider dans des demandes administratives, obtenir des autorisations etc… Plus un maire est ancien, plus il a de relations qu’il peut faire fructifier les unes par les autres, et plus il a eu l’occasion ainsi de rendre des services et par là de se créer des obligés dont la reconnaissance s’exprimera lors des élections par le vote, la propagande ou des appuis financiers : à partir du moment où le maire parvient ainsi à se rendre favorable ou à neutraliser la plupart des milieux qui comptent et qui dans une société encore relativement traditionnelle encadrent effectivement une grande partie de la population, les services rendus ont un effet multiplicateur dont l’efficacité se fait sentir au-delà des obligés eux-mêmes. Cette pratique est suivie systématiquement par certains élus locaux, témoin cet appel de l’un d’entre eux : « En ce qui me concerne, je l’ai souvent déclaré et écrit, je me tiens à la disposition de tous ceux, quelle que soit leur tendance, leur religion ou leur parti, qui peuvent avoir besoin de moi. Je ne leur promets jamais de réussir, mais toujours d’essayer, et il arrive souvent que je réussisse ». Cette même logique de l’échange de services qui préside aux rapports entre élus et électeurs, nous la retrouverons au sein de la classe politique dans les rapports entre acteurs politiques. Dans les deux cas, ce qui nous paraît caractéristique, c’est que ces rapports ne correspondent pas nécessairement à des alignements partisans ou idéologiques.
13 L’importance, la permanence et la généralité de ce phénomène conduit à poser le problème de l’existence d’un clientélisme politique dans l’agglomération bordelaise. En faveur de cette thèse on pourrait rappeler le règne de Marquet sur Bordeaux, qui reposait effectivement sur le clientélisme politique, et suggérer un phénomène de persistance culturelle. Mais le problème est pour nous plus théorique qu’empirique : à partir de quel moment peut-on parler de clientélisme politique ? D’après René Lemarchand, et Keith Legg[4] [4] “Political clientelism and political development”, Comparative...
suite, la notion de clientélisme politique repose sur une asymétrie d’obligations et de statuts, elle se caractérise par un contrôle différentiel des patrons et des clients sur les ressources, ce qui implique des relations de rôles complémentaires qui sont enracinées dans des attentes de droits et d’obligations, réciproques. Ils le définissent ainsi : « une relation réciproque entre des acteurs ou un ensemble d’acteurs plus ou moins personnalisée et affective, qui contrôlent des ressources inégales et impliquent des transactions mutuellement bénéfiques qui ont des ramifications politiques au delà de la sphère immédiate des relations dyadiques », ou plus brièvement, « une relation réciproque et personnalisée entre un inférieur et un supérieur contrôlant des ressources inégales ».
14 Cette notion qui s’applique au cas bordelais, a par sa généralité le mérite de permettre d’englober et de prendre en considération, les diverses formes de clientélisme politique qu’on peut constater en fait dans la plupart sinon la totalité des systèmes politiques. Mais inversement l’idée d’échange sur laquelle repose le clientélisme n’est-elle pas trop large pour permettre d’isoler le phénomène ? Des phénomènes analogues ont été décrits par Crozier, au sein de l’administration française (il est vrai que là aussi on parle de féodalités) ; les rapports humains les plus quotidiens ne sont-ils pas des rapports d’échange ? Pour qu’on puisse parler de clientélisme politique, il faut pouvoir repérer des réseaux permanents de clientèle qui soient suffisamment structurés et caractérisés pour ne pas être confondus avec des relations d’échange au sens large du terme. Il faudrait d’autre part distinguer la formation spontanée d’une clientèle, phénomène qui se produit souvent à la campagne par suite de l’interaction normale entre le maire et ses administrés, et la création plus délibérée et systématique d’une clientèle qui fait partie d’une stratégie consciente de la part du leader. Enfin parler de clientélisme politique ne doit pas conduire à penser nécessairement aux formes extrêmes de corruption qui se sont manifestées aux grands jours de la « machine-politics » aux États-Unis.
15 Quoiqu’il en soit le recours à cette notion à titre d’hypothèse de travail nous paraît très fructueuse dans le cas bordelais et même ailleurs.
16 Ces réseaux de clientèle permettent dans chaque commune au maire de disposer d’un corps permanent de fidèles[5] [5] Chid p. 151. ...
suite, sur lequel il peut compter en toute occasion. Mais cette façon de fixer l’électorat doit être complétée par une action délibérée de masse, au niveau de l’image du leader.
17 c) L’image du leader : chaque leader politique suscite plus ou moins spontanément ou non une certaine image de lui-même. Quand cette image n’est pas fabriquée, le plus souvent elle est la résultante sur le plan symbolique, à la fois de l’action, de la personnalité, de la couleur politique du maire. À Bordeaux et dans certaines communes de la banlieue, le maire cherche délibérément à « vendre » une certaine image de lui-même, en utilisant les moyens de communications de masse. Cette image devient alors autonome par rapport à la politique menée, elle a sa dynamique propre. Le problème le plus général, semble-t-il, relatif à l’image du maire, est celui du caractère plus ou moins apolitique de cette image : l’apolitisme est particulièrement bien porté dans la politique locale[6] [6] Mark Kesselman, op. cit. ...
suite. Il n’empêche aussi, que c’est difficile à porter lorsqu’on est par ailleurs leader national. La grande difficulté est donc de se prévaloir suffisamment d’une appartenance politique pour rallier les éléments politisés qui voteront pour l’étiquette, mais pas trop pour ne pas effaroucher ceux qui voteront malgré l’étiquette. Il y a là un jeu très subtil à mener.
18 Si le leader politique a été suffisamment habile pour « fixer » un solide noyau d’électeurs par les services rendus et l’image qu’il suscite, et neutraliser les opposants éventuels par sa politique, on constate une forte réduction de l’incertitude non seulement au niveau de la « demande », mais de façon induite au niveau de « l’offre ».
19 Au niveau de l’offre, les concurrents éventuels eux-mêmes seront découragés : personne en effet n’aime être battu, la recherche de l’échec électoral n’est bonne que pour le concurrent de « deuxième main ». D’autre part, lorsque le leader réussit à regrouper autour de lui les principales tendances politiques, et forces sociales de son fief, l’opposition éventuelle ne sait plus très bien sur quoi s’appuyer, elle est paralysée. Les opposants soit se retirent, soit se marginalisent. Inversement, le succès entraîne le succès ; les ambitieux savent par qui ils doivent passer, s’ils veulent faire leur petit trou. Un des signes du succès se trouve dans la facilité avec laquelle le leader recrute des volontaires pour sa liste, et inversement, la difficulté qu’éprouve l’opposition pour « faire le plein ». Quand on en arrive à cette situation, on peut dire que le marché est conquis, il n’est plus véritablement concurrentiel, il est dominé par une marque[7] [7] sur les marchés politiques, cf MURAZ « La relation UCN »...
suite. Mais nous avons raisonné jusqu’ici dans la perspective d’un fief isolé des autres. Or si l’on veut « maximiser » sa sécurité électorale, il faut tenir compte de l’ensemble de mandats. Bien plus, si l’on veut élargir son assise politique, développer sa carrière politique, on ne peut se contenter d’un seul mandat, aussi prestigieux soit-il. Ces deux raisons se combinent pour inciter l’élu ambitieux à rechercher le cumul de mandats.
20 2) La recherche du cumul de mandats :
21 La position politique d’un acteur ne dépend pas bien entendu seulement de la solidité du fief, elle dépend de l’importance intrinsèque du mandat. Cette importance est liée à la fois à sa nature : maire, conseiller général, député, et à l’importance de la circonscription sur le plan démographique et géographique. Or un mandat constitue un tremplin pour conquérir un autre mandat ; c’est la base éventuelle d’un élargissement de l’assise politique de l’élu. La recherche du cumul de mandats n’est pas le privilège de Bordeaux[8] [8] J. F. Médard « La recherche du cumul de mandats »,...
suite, mais elle atteint rarement ailleurs une telle ampleur : c’est qu’elle est un des ingrédients essentiels de la constitution et de la consolidation d’un fief d’une certaine importance.
22 L’exemple à Bordeaux vient d’en haut : député en 1946, Jacques Chaban-Delmas devenait maire en 1947 ; à l’exception du Conseil Général[9] [9] Il se contente d’y avoir des amis bien placés, et d’y...
suite, il a toujours cumulé tous les mandats possibles. Le cumul de mandats est l’une des pièces essentielles de ce qu’on peut appeler le « chabanisme », c’est un des éléments les plus caractéristiques de sa stratégie politique. Il a su si bien en jouer, qu’il est difficile de distinguer si c’est à l’aspect local ou à l’aspect national de sa carrière qu’il accorde la priorité.
23 Pour certains, en effet, la carrière nationale est au secours de la carrière locale, pour d’autres, c’est l’inverse. La position nationale de J. Chaban-Delmas a toujours été un aspect essentiel de son prestige local ; il affirme lui-même qu’un des éléments principaux de sa réussite, ce sont ses relations parisiennes : c’est d’avoir eu des amis à l’Inspection des Finances, d’avoir été ministre des Travaux Publics (etc.), et d’une façon générale, il souligne que la clé du succès c’est de connaître environ 2000 parisiens bien placés. Inversement, une forte position locale lui a permis de passer à travers les régimes et les crises[10] [10] Mémoire Pacteau « La carrière de J. CHABAN-DELMAS ». ...
suite.
24 Les autres acteurs politiques suivent la même ligne, quoique bien entendu, plusieurs tons au dessous. S’ils sont députés, cela peut contribuer à renforcer leur assise locale, s’ils sont maires, ils peuvent par là se créer leur propre voie d’accès aux centres de décisions nationaux, et, qui sait, entamer une vraie carrière nationale.
25 Ainsi il n’est pas un député de l’agglomération qui ne soit élu local, maire si possible ou à défaut adjoint, conseiller municipal ou conseiller général : R. Cassagne, maire socialiste de Cenon, J. Madrelle, son successeur, adjoint de Carbon-Blanc, donc sur le marchepied de la mairie, M. Valleix, conseiller municipal gaulliste au Bouscat (sur le marchepied lui aussi), M. Brettes, maire et conseiller général socialiste de Mérignac, M. Grondeau, conseiller municipal communautaire, et général, gaulliste de Bordeaux, et M. Valade conseiller municipal[11] [11] Dans le cas du cumul député conseiller municipal, l’avantage...
suite et communautaire. Il est bien peu de maires de communes d’une certaine importance, qui ne cherchent à être élus député : ainsi, J.C. Dalbos, député de tendance gaulliste, en 1958, maire de Pessac depuis 1959, battu comme député en 1962 au profit de M. Brettes, maire de Mérignac, ancien sénateur (sans réelle ambition nationale), et battu de nouveau aux élections législatives en 1967 et 68 avec une marge de plus en plus réduite. Dans la même circonscription, le maire communiste de Bègles, a chaque fois, été candidat avant de se désister pour M. Brettes. Seule exception, mais peut-être provisoire à la règle, M. Mazars maire de Villenave-d’Ornon (toujours dans la même circonscription). De même, M. Deschamps, maire socialiste de Talence, élu député en 1967, battu en 1968, mais réélu comme maire en 1971, compte bien sur 1973, pour avoir sa revanche et consolider définitivement son fief.
26 À défaut ou en plus du cumul de mandats local et national, certains cumulent les mandats locaux de maire et conseillers généraux. Ainsi M. Dalbos est conseiller général, ce qui lui permet d’intervenir sans passer pour un intrus dans les affaires de communes voisines comme Gradignan et Villenave-d’Ornon, qui pourront éventuellement l’aider à reconquérir son mandat de député.
27 Enfin, bien entendu, depuis la communauté urbaine on constate le cumul de mandats directs et indirects ; conseiller municipal ou maire d’une part et conseiller de la communauté et surtout, éventuellement, vice-président de la communauté d’autre part. De toute façon, le cumul de mandat est toujours une bonne affaire pour se constituer un fief : un mandat est un tremplin pour en conquérir un autre ; le cumul permet d’élargir, renforcer, stabiliser l’assise politique d’un élu, il augmente son poids politique, sa position politique dans le jeu politique local.
28 3) Les rapports de forces :
29 Mais l’analyse ne peut en rester là, chaque fief n’est pas un monde à part, isolé ; chaque leader participe à un jeu politique ou administratif dont les limites dépassent celles de sa ou de ses circonscriptions. La stratégie des acteurs va dépendre de leur position politique respective caractérisée par une grande inégalité. Bien que nous ayons pu, au niveau de généralité, où nous nous situons, faire abstraction de l’importance du fief dans l’analyse de ses fondements, celle-ci reprend ses droits lorsqu’il s’agit de s’attacher aux rapports entre titulaires de fiefs. Le fait massif qu’il faut avoir à l’esprit, c’est la domination de J. Chaban-Delmas sur l’ensemble de la vie politique de l’agglomération. Cette domination est d’autant plus remarquable que depuis 1954, elle s’impose comme un fait, un constat, au sujet duquel on ne peut pas grand-chose. Ainsi cette domination est intériorisée par ses adversaires mêmes, et d’une façon générale par les élites locales qui sans parfois s’en rendre compte eux-mêmes, agissent en fonction de la puissance qu’ils prêtent à J. Chaban-Delmas. Que celle-ci soit ou ne soit pas aussi grande qu’on le croit, est relativement secondaire. L’important c’est que sa puissance même en est accrue. Elle repose par là en partie sur une base fiduciaire[12] [12] Cf. Karl Deutch, The Nerves of Government – l’analogie...
suite, elle va de soi, l’essentiel est d’entretenir la confiance afin d’éviter de mettre la puissance à l’épreuve. C’est pourquoi, la peur de déplaire est un des ressorts fondamentaux de la vie politique bordelaise dans la mesure où elle paralyse les gens.
30 À un niveau au-dessous, on trouve les grands maires et (ou) les vice-présidents de la communauté urbaine de Bordeaux (CUB), et les députés. Le fait pour un petit maire d’être vice-président constitue une amélioration très sensible du statut politique au sein de la classe politique locale (M. Boissieras). Inversement, le fait pour un grand maire de ne pas être vice-président (M. Dalbos), est un handicap certain. Le mieux est de cumuler une grande mairie et une vice-présidence. Restent enfin les petits maires, dont les ambitions politiques sont plus limitées.
31 On peut distinguer ainsi trois niveaux du pouvoir, le deuxième niveau intermédiaire correspondant à des situations diverses et complexes.
32 Ainsi chacun est maître chez lui, dans son fief, son domaine, mais les fiefs étant d’inégale importance, cette inégalité se répercute bien entendu sur la position politique de chaque acteur dans le processus politique local. Les titulaires de fiefs étant en position d’inégalité les uns par rapport aux autres entretiennent donc des rapports asymétriques. Les cumuls de mandats viennent compliquer le tableau en ce sens qu’il y a des chevauchements de fiefs à des niveaux il est vrai différents.
33 J. Chaban-Delmas a ainsi son domaine royal[13] [13] Sur l’application de l’analogie historique, cf. J. Lagrange. ...
suite : la ville de Bordeaux, son royaume la communauté urbaine. Dans son royaume, il a toute une série de vassaux « officiels », c’est-à-dire qu’il lui ont prêté formellement allégeance ; il y en a d’autres « non officiels » qui ne se sont pas ralliés officiellement mais informellement. Les rapports de subordination conduisent à des rapports de collaboration.
B - Les stratégies d’entente
34 Avec la constitution d’un fief apparaît un changement dans la logique du jeu politique : pour reprendre les expressions de la théorie de marchés, on passe d’un « marché ouvert brownien » à un « marché fermé ». Au changement des structures du marché politique, va correspondre un changement des stratégies : l’objectif change, on passe de la conquête du pouvoir à la conservation du pouvoir, donc de stratégies offensives à des stratégies défensives, ce qui se traduit concrètement par un accent mis sur l’entente, la coopération aux dépends du conflit et de la lutte. Ce raisonnement valable au niveau de la circonscription doit être étendu au niveau de l’agglomération ce qui va consolider la situation dans chaque circonscription.
35 Dans la mesure où la motivation première des acteurs est le pouvoir[14] [14] C’est conforme à ce que suggère le comportement de la...
suite, ce changement de stratégie est tout à fait rationnel. Le leader étant vainqueur n’a évidemment plus à conquérir, il ne lui reste qu’à gérer ce qu’il a, à conserver : la meilleure façon de conserver, c’est de s’entendre avec les adversaires. Quant aux adversaires, s’ils sont réalistes, ils comprennent que continuer la lutte, c’est peut-être s’offrir quelques satisfactions psychologiques, mais c’est avant tout se résigner à être hors jeu, hors système, c’est participer à une apparence de jeu. Si l’on veut vraiment participer au pouvoir, on se rend compte qu’il faut entrer dans le système et ainsi négocier son ralliement. Les adversaires ont donc le choix entre la marginalisation et l’intégration[15] [15] Le ralliement peut être d’ailleurs interprété comme...
suite.
36 C’est pourquoi la stratégie des acteurs va s’établir, en fonction du rapport de forces existant, sur la base du statu quo de pouvoir qu’il s’agira de préserver.
37 La constitution des fiefs, nous l’avons vu, tend à réduire la situation d’incertitude du marché politique dans chaque circonscription, tant au niveau de la demande que de l’offre. Mais il subsiste des incertitudes au niveau de la classe politique, au niveau des rapports entre leaders et entre partis, ce qui peut se répercuter sur la compétition politique. Il paraît donc plus sûr de ne pas se contenter d’un simple modus vivendi reposant sur la conscience du rapport de forces afin de déboucher sur une coalition de tous, en vue de conserver le pouvoir.
38 Nous verrons que la stratégie d’ouverture de J. Chaban-Delmas, va susciter une réponse positive de la part de ses adversaires.
39 1) La stratégie d’ouverture de J. Chaban-Delmas :
40 Jacques Chaban-Delmas passe à juste titre et depuis longtemps, pour être l’homme de l’ouverture. C’est certes une affaire de tempérament : ce qui, pour certains, peut passer pour opportunisme, ou manque de principes, peut pour d’autres, faire figure de pragmatisme, de tolérance ou d’absence de sectarisme ; l’appréciation et le qualificatif varient, mais le fait demeure. Mais c’est aussi, sur le plan national et local, affaire de stratégie : pour faire son chemin sous la IVe République, il fallait savoir s’allier pour participer.
41 Sous la Ve République, une stratégie d’ouverture convient fort bien à une situation de parti dominant[16] [16] J. Chariot, « Le parti dominant » – Projet. ...
suite. Au plan local, on retrouve toute proportion gardée un peu la même situation.
42 En 1953-54, dans la mesure où le résultat des élections était indécis il fallait parvenir à contrer l’ennemi le plus dangereux en obtenant la neutralité bienveillante des adversaires les moins virulents : ses ennemis les plus acharnés, les partisans de l’ex-maire Marquet, se situaient à droite ; et c’est en définitive grâce à la gauche qu’il parvient à l’emporter sur ceux-là. Le danger principal à la Mairie, sera donc pendant longtemps à droite, et la gauche semble alors préférer J. Chaban-Delmas à cette droite-là. La droite, progressivement se ralliera, l’étape principale étant l’entrée de M. Estebe sur la liste, entrée camouflée par la fiction de l’opposition dans le conseil municipal, la dernière étape ayant lieu lors des dernières élections municipales où on assiste au ralliement du CDIP et de M. Ramarony. La gauche n’est alors même plus en situation d’arbitre. Elle ne conserve plus de vraie position sur Bordeaux, à part quelques postes de conseillers généraux. Par contre, elle reste apparemment forte en banlieue : l’élargissement et la consolidation du fief de Jacques Chaban-Delmas aux dimensions de la communauté urbaine de Bordeaux[17] [17] cf. J. F. Médard, « Les structures politico-administratives...
suite, passe donc par l’accord avec les socialistes, force politique principale en banlieue.
43 En poursuivant une stratégie d’ouverture, J. Chaban-Delmas n’a rien à perdre et tout à gagner. Nous avons vu qu’en tant que maire de Bordeaux, il s’est trouvé tout naturellement à la tête de la communauté urbaine de Bordeaux. À partir de ce moment-là, il n’a plus rien à conquérir, il n’a plus qu’à exercer son pouvoir au moindre coût, sans « vagues », avec le minimum de conflits possible pour ne pas gaspiller son crédit politique. Il ne s’agit plus que de gérer paisiblement le fief, cette paix étant une garantie de stabilité et de conservation du fief. Il ne peut rien obtenir de plus, car il ne peut, bien entendu, être élu maire dans d’autres communes, ni député dans d’autres circonscriptions : il a fait son plein de cumul de mandats et de responsabilités. Il est donc clair qu’il ne peut plus s’agir pour lui du point de vue de sa carrière locale, que de continuer et de conserver[18] [18] Cependant un développement des institutions régionales...
suite.
44 L’entente avec les socialistes crée les conditions d’un fonctionnement sans histoire de la communauté urbaine de Bordeaux. D’autre part, en liant ces dernières au système officiellement, en les associant au pouvoir, elle permet de neutraliser toute velléité d’opposition éventuelle, et d’accroître encore son niveau de sécurité politique. On peut cependant se demander pourquoi il ne cherche pas plutôt à reprendre l’offensive en faisant élire ses propres amis politiques à la place des élus socialistes. Ici on touche du doigt le cœur du chabanisme qu’il ne faut pas, sur le plan local, confondre avec le gaullisme sur le plan national. Du point de vue d’une stratégie nationale, J. Chaban-Delmas se devrait de favoriser partout l’expansion de son parti. Or, la stratégie locale qu’il applique aboutit au contraire en consolidant le statu quo, à freiner cette expansion. Du point de vue du chabanisme, c’est très logique : du moment que les « adversaires » sont prêts à collaborer pourquoi les remplacer ? : il n’y gagnerait rien, peut-être même y perdrait-il. En admettant qu’il parvienne en poussant la candidature de certains, à réduire le bastion de gauche, il n’est pas dit qu’il n’aurait pas plus d’ennuis avec ses alliés qu’avec ses adversaires. Il a besoin de la gauche pour contrôler ses amis. Donc la valeur de l’enjeu n’est pas évidente. Par contre, le coût, lui, est évident : J. Chaban-Delmas peut beaucoup ; il peut en particulier lancer des candidats sérieux contre ses « adversaires », il peut faciliter ou gêner l’administration d’une ville, mais il ne peut forcer les électeurs à voter : c’est là la limite de son pouvoir. Lancer une offensive généralisée contre ses « adversaires » aboutirait certainement à affaiblir leur position, mais sans doute pas à les anéantir ; le prix à payer serait lourd, la vie politique deviendrait plus conflictuelle et plus politisée : tout l’effort visant à neutraliser les réflexes politiques et idéologiques des électeurs serait reprendre. La stabilité politique serait ainsi menacée ; or, il faut toujours en politique, se méfier des « effets boomerang ». À partir du moment où un élu est implanté, qu’il a fait son trou, on peut certes le gêner, mais pour le déloger, il faut y mettre un prix qui peut faire d’autant plus hésiter, que le résultat reste incertain. Par contre, en ménageant l’adversaire, en ne lui suscitant pas de « challengers » dangereux, en lui rendant éventuellement des services, on se crée une dette, une obligation. Rendre un service à l’adversaire, ne serait-ce que négativement par sa passivité, donne une certaine prise sur l’adversaire et le rend plus docile. On retrouve ainsi au sein de la classe politique, la même logique que dans les rapports entre l’élu et ses électeurs.
45 J. Chaban-Delmas est allé très loin dans cette voie : il n’oublie jamais les services qu’il a rendus ni les services qu’on lui a rendus. Inversement il déteste qu’on lui cherche des histoires, même, et surtout si on se réclame de la majorité. Deux exemples illustrent parfaitement ces affirmations : M. Deschamps, socialiste, a été élu maire de Talence en 1965 ; Talence a été jusqu’à ces derniers temps une des dernières circonscriptions encore disputée. En 1967, il prenait le siège de député à M. Lavigne (UNR), mais il était battu à son tour en 1968, par un autre UNR, M. Grondeau. À noter que la circonscription législative comprend la commune de Talence et une partie de celle de Bordeaux. À souligner de plus, qu’il s’appuie à Talence sur une coalition de gauche et bénéficie des voix communistes. Il obtint un poste de vice-président de la communauté urbaine au moment de la constitution de celle-ci, alors qu’il avait manifesté à son égard une opposition verbale virulente. À cette époque, on ne peut parler encore de fief, car il n’en est qu’à son premier mandat de maire. À partir du moment où il entre à la communauté urbaine, il met beaucoup d’eau dans son moulin. Lors de l’élection partielle de septembre 1970, M. Deschamps ne pouvait en tant que socialiste se rallier officiellement à M. Chaban-Delmas. Son attitude fut cependant très caractéristique : non seulement, il se garda de soutenir la candidature de J.J. Servan-Schreiber, mais il ne se manifesta pas en faveur du candidat soutenu officiellement par le parti, l’inoffensif conventionnel Taix. Bien plus, la veille des élections, il inaugurait avec J. Chaban-Delmas. Une poste desservant les deux communes, son discours valait son pesant d’or : « Si nous ne cachons pas nos divergences doctrinales, nous avons su les dominer pour une collaboration intelligente et efficace… Une entente cordiale nous a permis de régler des problèmes communs ». À quoi, J. Chaban-Delmas répondait : « Il constitue une illustration de cette volonté d’action que nous avons en commun, où que nous soyons répartis sur l’échiquier politique, une illustration des efforts déployés obstinément dans un esprit de tolérance, mais aussi d’amitié.
46 Quelques temps après, des crédits importants étaient débloqués en faveur de la ZUP de Talence II, dont M. Deschamps a la responsabilité. Puis, M. Deschamps invitait J. Chaban-Delmas à l’inauguration du chantier, et citait Saint-Exupéry : « Qu’importe que nos chemins soient différents, pourvu que nous marchions vers la même étoile ». Ce n’est pas sans doute faire preuve de mauvais esprit que de penser qu’il existe un rapport entre cette attitude, et le fait que lors des élections municipales de 1971, M. Deschamps ne fut pas inquiété sérieusement. On attend maintenant les élections législatives avec intérêt… Il apparaît très clairement dans cet exemple que M. Chaban-Delmas récompense l’attitude de M. Deschamps à son égard.
47 L’attitude de M. Chaban-Delmas va au delà du respect de la situation existante, puisque précisément, la circonscription de M. Deschamps n’est pas encore un fief, elle reste disputée. En aidant M. Deschamps à consolider son fief, M. Chaban-Delmas respecte un contrat tacite dont la source se trouve dans l’accession de M. Deschamps au poste de vice-président de la communauté urbaine.
48 M. Mazars, maire de Villenave-d’Ornon a été élu une première fois à la suite du décès du maire et à la faveur d’une élection partielle. Il s’appuyait sur une coalition de gauche et avait bénéficié du soutien des communistes. Il appartenait plus ou moins à la SFIO. On peut dire que bien qu’élu local, M. Mazars était marginal au sein de son parti (qu’il a quitté depuis), et aussi marginal au sein du système politique bordelais : malgré l’importance croissante de sa commune, il est loin de jouer les premiers rôles. De plus, son comportement dénote une certaine réserve à l’égard du Président Chaban-Delmas : c’est ainsi qu’il s’est présenté la première fois contre M. Chaban-Delmas à la présidence de la communauté urbaine de Bordeaux ; à plusieurs reprises, il s’est abstenu lors du vote du budget. De plus 1’épouse de M. Mazars a été choisie comme suppléante de J.J. Servan-Schreiber, et l’aide que ce dernier a rencontrée sur place, s’est limitée en grande partie, à celle de M. Mazars. Donc du point de vue de Jacques Chaban-Delmas, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il s’agit du cas rare d’un adversaire non coopératif. Or M. Chaban-Delmas a préféré courir le risque de le voir réélu, à celui de laisser passer un gaulliste non chabaniste.
49 Depuis un certain temps, s’était installé à Villenave-d’Ornon, un transfuge du PC, puis du PSU, qui briguait la succession de M. Mazars. En 1968, faisant le pari que l’UNR était condamné et que l’avenir était au CDR, il fondait le CDR de la Gironde. Parallèlement, il militait dans divers comité de soutien de M. Pompidou et de M. Dalbos. Ses liens avec de dernier semblaient particulièrement étroits. Sur le plan de Villenave-d’Ornon, il réalisa un effort remarquable quoique trop localisé de pénétration de la commune en noyautant certaines associations, en créant un journal, en mettant sur pied un comité de défense des intérêts villenavais, bref, en menant une campagne très active contre M. Mazars. Un an avant les élections municipales, il faisait figure de challenger de la majorité contre M. Mazars, et de vainqueur probable. En effet, M. Mazars semblait en difficulté car la coalition qui avait permis son accession au pouvoir s’était effritée à la suite du soutien qu’il avait donné à la candidature de M. Servan-Schreiber. Or M. Tastets ne reçut pas l’investiture officielle de la majorité. M. Chaban-Delmas lui préféra une autre liste plus orthodoxe.
50 M. Tastets refusa néanmoins de se soumettre, ce qui posa à M. Dalbos un cas de conscience. Finalement, M. Dalbos dut soutenir la liste officielle après le ballotage[19] [19] Ceci montre les limites de l’indépendance de M. Dalbos...
suite. Mais en définitive, M. Mazars fut bien réélu et les deux candidats concurrents de la majorité furent battus. Or on peut penser que la victoire de M. Mazars aurait été beaucoup plus difficile si les candidatures se réclamant de la majorité n’avaient été ainsi divisées. Il n’est pas déraisonnable de penser, que J. Chaban-Delmas préféra prendre le risque de voir M. Mazars réélu, plutôt que de le voir remplacé par un gaulliste non seulement non chabaniste, mais soutenu par M. Dalbos. Une fois encore, Chaban-Delmas montre qu’il préfère avoir affaire à un adversaire qui, quoique non rallié, ne lui paraît pas dangereux, à des soit disant alliés remuants et incontrôlés. Si M. Chaban-Delmas semble admettre que la position politique de ses adversaires ne dépendre pas uniquement de lui, il semble l’admettre beaucoup moins facilement de la part de ses « alliés ».
51 2) La stratégie des « adversaires » :
52 Nous appelons « adversaires », ceux qui ne se réclament pas de la majorité sur le plan national. Il faut distinguer le cas des indépendants, des socialistes et des communistes.
53 a) Les indépendants :
54 Ils ont constitué du temps de l’ancien maire Marquet, les adversaires principaux de J. Chaban-Delmas. C’est contre eux que M. Chaban-Delmas a dû s’imposer. Mais leur force réelle à Bordeaux ne tenait qu’à la popularité de M. Marquet. Ce dernier étant mort, ils n’ont plus constitué un danger sérieux, d’autant plus qu’ils étaient divisés. On assiste à partir de là, à un ralliement progressif à M. Chaban-Delmas, des diverses tendances et personnalités indépendantes. En particulier, doit être souligné qu’en 1959, certains amis de M. Estebe entrent dans la liste de M. Chaban-Delmas, en 1965, c’est au tour de M. Estebe, lui-même et d’autres amis qui entrent dans la liste, au titre de l’opposition. En 1971, le fils de M. Ramarony et d’autres leaders de la droite bordelaise (y compris Alliance Républicaine), entrent sur la liste de J. Chaban-Delmas. Ce dernier n’a presque plus d’adversaires à droite.
55 Sur le plan de l’agglomération bordelaise, avec M. Monichon sénateur Maire du Bouscat et M. Boissieras, Maire d’Artigues, ils détiennent deux postes de vice-président.
56 Cette stratégie de ralliement dans une perspective de recherche ou de conservation du pouvoir, est des plus rationnelle. À partir du moment ou Jacques Chaban-Delmas apparaît « le point de passage obligé » pour obtenir quelques miettes de pouvoir, le ralliement est la seule solution.
57 Si malgré certaines précautions oratoires qui tendant à distinguer la politique locale et la politique nationale, le ralliement à J. Chaban-Delmas peut être considéré comme officiel, il n’en est pas de même de celui des socialistes qui restent officieux.
58 b) Les socialistes :
59 Au moment de la formation puis de l’institutionnalisation du système politique local, le parti socialiste représente encore quelque chose dans l’agglomération. C’est en parti grâce à son soutien que M. Chaban-Delmas a pu consolider sa position, et la communauté urbaine, est fondée nous l’avons vu essentiellement sur un pacte J. Chaban-Delmas - R. Cassagne. Si le rapport de forces entre les deux hommes reste asymétrique, R. Cassagne contrôle certaines ressources, il a du répondant, il constitue un « interlocuteur valable », il est le leader informel de son parti. Son parti conserve, en banlieue en particulier, certaines positions ? Mais le problème, beaucoup plus que d’en acquérir d’autres, est de conserver celles qu’on a. Il est évident alors que la meilleure garantie, c’est de s’entendre avec J. Chaban-Delmas. M. Cassagne sait que tant qu’il ménage J. Chaban-Delmas, J. Chaban-Delmas le ménagera. La position de M. Cassagne est renforcée par le fait qu’il joue de plus sur une stratégie de rechange : il sait très bien que Bordeaux est à J. Chaban-Delmas, et que si la stratégie du Front Démocratique qui repose sur une coalition avec les indépendants contre J. Chaban-Delmas, ne peut nullement gêner ce dernier à Bordeaux, par contre, elle peut permettre de contourner ses positions au niveau du département. Ainsi, René Cassagne a un certain pouvoir de marchandage dont J. Chaban-Delmas, réaliste, va tenir compte. Il va alors s’établir un modus vivendi entre les deux partenaires, chacun retenant ses troupes. Jamais M. Chaban-Delmas n’inquiétera M. Cassagne, (ni Robert Brettes d’ailleurs), sur son fief. En contrepartie, quant aux offensives socialistes contre J. Chaban-Delmas, le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’elles manqueront de conviction. On n’a jamais eu l’impression d’une mobilisation véritable de socialistes contre J. Chaban-Delmas. Attitude tout à fait rationnelle là encore, du point de vue de la conservation du pouvoir : c’aurait été courir à l’échec, et s’exposer à des contre-offensives cuisantes.
60 Ce qui est à souligner, c’est que la stratégie d’entente des socialistes, d’abord informelle et circonstancielle, puis institutionnalisée, ne va pas et ne peut aller jusqu’au ralliement officiel. Ainsi il n’est pas question pour les socialistes de figurer sur la liste de J. Chaban-Delmas. Ce serait plus que les militants de base, et surtout le parti national ne pourraient tolérer. En effet, les socialistes locaux sont tenus à une certaine réserve de par leurs liens nationaux. Tant que le parti national, se situant dans une orientation défensive, s’accroche à ses positions locales encore fortes, et qui constituent son ossature, le parti peut tolérer une telle situation pourvu que certaines formes soient respectées. Conscient que sa seule force réside dans son implantation locale, il a jusqu’à présent fermé les yeux : on ne scie pas volontiers la branche sur laquelle on est assis. La stratégie suivie consiste alors à soutenir J. Chaban-Delmas, sans en avoir trop l’air. C’est une stratégie discrète mais qui avec la communauté urbaine de Bordeaux devient quand même bien visible.
61 Ainsi, J. Chaban-Delmas et les socialistes jouent chacun un jeu local et consolident de cette façon leurs positions respectives : les socialistes garantissent à J. Chaban-Delmas une jouissance paisible de son fief, et J. Chaban-Delmas leur garantit le maintien de leur influence.
62 c) Les communistes :
63 Les positions des communistes sont faibles à Bordeaux, et en banlieue où ils ne contrôlent que deux communes. Il n’est évidemment pas question qu’ils se rallient. Ils sont les seuls à se poser en adversaires de Jacques Chaban-Delmas. Mais encore ne faut-il pas s’y laisser trop prendre. S’ils sont marginaux dans le système, ils sont bien obligés eux aussi de tenir compte du rapport de forces. S’ils n’exercent pas à la communauté urbaine de responsabilités importantes, et s’ils sont les seuls à voter régulièrement contre, en pratique ils faut bien qu’ils participent, ils ne peuvent rester en dehors. On n’a pas l’impression que la lutte entre eux et J. Chaban-Delmas soit bien acharnée. Certes le maire de Bordeaux suscite ou soutient régulièrement une liste contre eux, aux élections municipales à Bègles, mais ceci est la règle du jeu. Ce dernier ne semble pas d’ailleurs se faire beaucoup d’illusions sur la possibilité de voir les communistes perdre leur fief. Par conséquent, il n’investit pas beaucoup contre eux. Il est intéressant de remarquer que lors des dernières élections une liste apparemment de tendance socialiste mais soutenue en sous-main semble-t-il par J. Chaban-Delmas a lancé sa campagne sur le thème suivant : « si la municipalité pratiquait la même politique que les socialistes à la communauté urbaine, Bègles ne serait pas aussi défavorisé, en perte de vitesse tant sur le plan démographique qu’économique ». À quoi les communistes ont répondu qu’ils n’étaient pas défavorisés dans la communauté urbaine de Bordeaux !
64 Ainsi les communistes jouent leur rôle, comme il se doit, mais sans acharnement ni passion. Inversement, J. Chaban-Delmas ne paraît pas les persécute particulièrement. En réalité, ce n’est pas tant la fonction tribunitienne[20] [20] Lavau ...
suite, que le P.C. remplit dans l’agglomération bordelaise, que celle d’épouvantail et d’intégration par contre coup : l’ennemi est là, présent, à nos portes, il peut être utile parfois pour resserrer les rangs.
65 La conclusion que l’on peut tirer de cette analyse, c’est qu’il n’y a plus de conflit véritable dans l’agglomération et que J. Chaban-Delmas, par sa stratégie d’ouverture parvient toujours à une certaine forme d’accord, qui va de la sourdine dans les polémiques, ou une certaine passivité dans la lutte, jusqu’à une entente officielle, en passant par des échanges de bons procédés, savoir fermer les yeux, se taire ou faire semblant de parler.
66 La complicité entre l’administration et les notables si bien analysée par Grémion et Worms[21] [21] Cf. Worms « Le Préfet et les Notables », Revue de sociologie...
suite, se double ainsi par une complicité entre les notables dans la classe politique locale. Et c’est la correspondance de ces stratégies d’entente qui va fonder le système politique bordelais. Le système politique bordelais repose sur l’institutionnalisation de ces stratégies en rôles.
C - Le système local
67 Lorsque nous utilisons l’expression système pour rendre compte de la vie politique bordelaise, nous ne cédons pas à une mode avec un décalage de dix ans par rapport au reste du monde, mais parce que nous considérons que c’est l’expression qui rend le mieux compte de notre objet. Encore convient-il de préciser le sens ou plutôt les sens auxquels nous employons cette notion et de les justifier. Nous poserons ensuite le problème de l’intégration du système.
68 1) La nature « systémique » de la vie politique bordelaise :
69 Le système politique bordelais est un système d’acteurs dont l’action est structurée informellement en rôles qui correspondent à une stratégie identique d’entente en vue de la conservation du pouvoir.
70 On sait qu’il y a deux façons d’utiliser la notion de système, soit d’une façon concrète en considérant les acteurs comme unités du système, soit d’une façon abstraite, en prenant l’action ou plutôt le rôle comme unité du système, les acteurs n’étant que des membres du système.
71 Dans le premier cas on définit l’action à partir des acteurs, dans le second, on définit l’acteur à partir de l’action. Dans le premier cas, on dit que le système existe, indépendamment de l’observation, il a une réalité propre, dans le second, il ne s’agit que d’un modèle abstrait, un appareil conceptuel qui confronté avec la réalité, aide à en rendre compte. La première approche est mieux adaptée à l’étude d’un cas dans une perspective monographique, singularisante ; elle permet cependant d’aller au-delà de la simple description : parler ici de système constitue déjà une interprétation d’une certaine réalité empirique. La deuxième approche convient mieux à une démarche comparative.
72 En réalité, l’opposition entre les deux démarches nous paraît en un sens exagérée : la démarche systémique concrète tend vers l’abstraction par le recours même à la notion de système. La démarche systémique abstraite n’est en définitive féconde que si elle permet de rendre compte de certaines relations concrètes, si elle aide à mettre à jour certains systèmes concrets.
73 a) Le système politique local est avant tout un système d’acteurs dans la mesure où il est la projection des rapports entre acteurs politiques, entre les membres de la classe politique locale. Mais parler du système d’acteurs conduit à l’idée plus abstraite de système de rôle. Système de rôle, en premier lieu, au sens le plus vague de terme : des acteurs politiques locaux, nous ne considérons que l’activité politique locale, mais ceci est en grande partie tautologique, puisque ces acteurs politiques sont sélectionnés en fonction de leur position politique locale, la matière de leurs rapports ne peut-être que l’activité politique locale, la politique locale est la seule activité qui les lie en système.
74 Mais le recours à la notion de rôle correspond à une exigence plus précise : il ne suffit pas d’être lié par une certaine activité politique, participer à un même processus politique, pour qu’on puisse parler de système au sens concret du terme ; il faut que cette activité politique soit structurée, c’est-à-dire qu’on puisse isoler, repérer un certain modèle d’interaction caractéristique et permanent ; bref, un ensemble de rôles[22] [22] Définition de la structure selon Almond et Powell. ...
suite. Ces rôles orientent l’action de chaque acteur en fonction de celle des autres, mais d’une façon stable, durable. Chacun joue son rôle à la fois en fonction de sa position et des ressources dont il dispose, et en fonction des attentes des autres acteurs. Ces rôles correspondent aux stratégies des acteurs qui se sont institutionnalisés. La stratégie d’entente, étant finalement la moins coûteuse pour chaque acteur, s’institutionnalise en rôle, dans la mesure où l’autre agit de même. Chacun poursuit cette stratégie et attend de l’autre qu’il fasse de même et réciproquement. Dans la mesure où une telle ligne d’action se révèle payante, elle tend à persister, à se prolonger « de parties du jeu en parties du jeu ». Quant les stratégies sont institutionnalisées en rôles, on se trouve en face d’un système.
75 b) Sans verser pour autant dans l’organicisme, nous considérons qu’il s’agit d’un système au sens quasi physiologique du terme, en se sens qu’il tend à persévérer dans son être. Ceci n’a rien de mystérieux, c’est parce que sa fonction qui correspond à l’objectif des stratégies est de conserver le pouvoir des acteurs. Ce système constitue une sorte de contrat tacite d’assurance tout risques qui unit les acteurs politiques. Le système ne tend à persévérer dans son être que dans la mesure où il permet de remplir la fonction de conservation du pouvoir, il n’a pas d’objectif en lui-même. Il nous ramène aux acteurs et à leur pouvoir, et non à une entité abstraite.
76 On en voit une illustration dans la façon dont le bureau de la communauté urbaine de Bordeaux a été renouvelé, et surtout dans le remplacement de R. Cassagne, comme vice-président. On en voit surtout une illustration frappante dans l’étude de la candidature de J.J. Servan-Schreiber qui s’analyse en termes de rejet, de réaction quasi physiologique de la classe politique locale, face à un intrus respectant d’autant moins les règles du système qu’il les ignorait. Ce phénomène de rejet a valeur de test ; l’expérience révèle le système à lui-même, par le ralliement des marginaux autour de J.J. Servan-Schreiber et des autres candidats, et les différents niveaux de ralliement des partisans de J. Chaban-Delmas.
77 c) Il s’agit enfin d’un système local (ou sous-système). Ce système, nous l’avons vu n’existe que dans la mesure où la stratégie des acteurs est guidée avant tout par des considérations locales : le système est local parce que les stratégies sont locales. Cette observation évidente a cependant des implications importantes non seulement pour comprendre la politique locale mais aussi la politique nationale. En effet, on ne peut comprendre la politique locale en projetant tout simplement au plan local, les clivages et les conflits nationaux : le système local s’interpose, filtre, joue le rôle d’écran ; inversement, si le phénomène n’est pas unique, ce que nous soupçonnons fortement, on comprend mieux certains phénomènes de persistante politique au plan national, les difficultés de mutation et de changement politiques conçus le plus souvent à partir d’une perspective parisienne ou nationale, et se heurtant aux réalités provinciales[23] [23] Cf. L’échec de la Fédération de la gauche, Frank L. Wilson,...
suite.
78 2) Les limites de l’intégration du système :
79 Nous avons insisté jusqu’à présent uniquement sur ce qui tend à renforcer l’intégration du système, sur sa nécessité stratégique du point de vue des acteurs principaux. Cela ne veut pas dire que ce système soit destiné à durer éternellement : le système subit des tensions, traverse des épreuves et ce n’est pas parce qu’il les a surmontées jusqu’à présent qu’il le fera nécessairement à l’avenir.
80 Deux dangers le menacent :
81 1 – Changement de rapports de forces au niveau local :
82 Ce système, en premier lieu, ne peut survivre aux acteurs qui l’ont fait naître. Ce système existe en fonction de la position des acteurs et du rapport de forces qui les distingue et les unit à la fois. Il est donc évident que le système ne peut survivre à son acteur le plus puissant : la disparition politique de J. Chaban-Delmas entrainerait la disparition de ce système. Cela est beaucoup moins vrai en ce qui concerne les autres acteurs : le système peut leur survivre, mais delà risque malgré tout de le transformer, de le déséquilibrer, si la disparition d’un acteur important entraîne un changement du rapport de forces.
83 C’est le problème qui s’est effectivement posé avec la mort de René Cassagne en 1968. Au premier abord, on est impressionné par la façon dont le fief de R. Cassagne a été transmis intégralement à son parti : non seulement l’héritage a été transmis, mais le contrat a été respecté, la règle du jeu a fonctionné, car les positions respectives ont été maintenues. Et pourtant, on peut se demander si le rapport de forces n’est pas fondamentalement modifié et si la règle du jeu, ne joue pas en partie à vide.
84 Quand René Cassagne est mort, il n’y avait personne de son envergure pour lui succéder ; son fief a pourtant été transmis aux membres de son parti, intégralement, sans en perdre une miette, mais par là-même, l’édifice est démantelé car chaque mandat est allé à un élu différent ; il a été en quelque sorte désintégré : la veuve du leader socialiste l’a remplacé au Conseil Municipal, un adjoint, M. Bonnac à la Mairie, un autre adjoint, M. Ricard à la communauté urbaine, M. Madrelle au Conseil Général, et à l’Assemblée Nationale. Sa succession a été ainsi partagée entre quatre personnes de son bord et ceci sans difficultés apparentes.
85 Si la transmission a été si facile, c’est parce que le « contrat » a joué, il a survécu à un de ses auteurs. Il a joué dans tous les sens du terme : non seulement J. Chaban-Delmas n’a pas cherché à profiter des difficultés du parti, en lançant une offensive contre des positions rendues soudain plus fragiles, mais on peut même dire qu’il a fait ce qu’il a pu pour que la vice-présidence de la communauté urbaine n’échappe pas aux socialistes : certains, dans son propre camp, en avaient volontiers fait leur affaire.
86 Le démantèlement du fief de René Cassagne entraîne une autre conséquence : la disparition du leadership informel qu’il exerçait non seulement sur la Rive Droite, mais sur son propre parti : il n’a pas de remplaçant sur la Rive Droite ni au sein de son parti : J. Madrelle est considéré comme trop jeune dans un parti où l’ancienneté joue un rôle important dans l’avancement. Robert Brettes, s’intéresse d’abord à sa commune de Mérignac. Henri DESCHAMPS à pris du poids à la communauté urbaine de Bordeaux, mais cela ne suffit pas pour s’imposer dans le parti. Ainsi le parti socialiste est sans véritable leader et de plus, ses leaders n’ont pas non plus l’audience que R. Cassagne avait sur le plan national.
87 Le système politique local nous paraît ainsi d’une certaine façon déséquilibré, il tourne en partie à vide dans la mesure où il suivit à la situation qui l’avait créé. Le système tourne à cause de la volonté délibérée de J. Chaban-Delmas qui semble parfois le porter à bout de bras. On en voit un exemple lors du renouvellement du bureau de la communauté urbaine de Bordeaux, après les dernières élections municipales. Rappelons que la règle qui avait été admise lors du lancement de la communauté urbaine, consistait à laisser les Bordelais élire leurs six vice-présidents, et les banlieusards, les six leurs ; le conseil de communauté ratifiant les choix respectifs. Si la première fois, il y avait eu certaines bavures de la part de Bordelais qui se résignaient difficilement à voter pour les socialistes, ils firent preuve d’une discipline d’autant plus remarquable, que, cette fois, les choses étaient loin d’être claires. En effet, à la réunion préparatoire des conseillers de communauté de la banlieue, M. Dalbos[24] [24] M. Dalbos, rappelons-le, est le maire de tendance gaulliste...
suite brandit l’étendard de la révolte contre les vice-présidents en place, en préconisant d’instituer des vice-présidentes tournantes. Une telle innovation aurait rompu l’équilibre et conduit sans doute à une remise en cause de la collaboration des socialistes à la communauté urbaine. S’appuyant sur les représentants des petites communes, il réussit à mettre en difficulté le bureau sortant, mais ces derniers refusant de s’incliner, il commit l’erreur de quitter la salle avec ses partisans, ce qui permit aux vice-présidents sortants de se retrouver en majorité. Les vice-présidents sortants furent cependant élus sans histoire le lendemain, grâce aux suffrages de leurs amis bordelais. Cet incident est révélateur à plusieurs titres : il montre que le soutien de J. Chaban-Delmas aux leaders socialistes va jusqu’à favoriser leur réélection, malgré la révolte de la banlieue. Mais on ne voit pas comment, J. Chaban-Delmas aurait pu faire, si les vice-présidents n’avaient pu finalement se prévaloir d’une majorité même douteuse.
88 Ainsi l’évolution des rapports de forces qui semble défavorable aux socialistes tend à créer une situation nouvelle. En un sens, la domination de J. Chaban-Delmas devient presque trop forte dans son propre intérêt même : il semble qu’il s’attende à rencontrer moins de difficultés de la part de ses rivaux associés socialistes que de la part de ses amis politiques. L’affaiblissement du principal partenaire de J. Chaban-Delmas constitue un des problèmes qui se posent au système local. Mais il ne s’agit que d’un affaiblissement de système tel qu’il est donc un changement de la structure du système, et non pas d’un affaiblissement du leadership de J. Chaban-Delmas.
89 Cette situation peut cependant favoriser d’autres menaces, sur le système, menaces nationales cette fois.
90 2 – La pression nationale :
91 En effet l’existence même du système local repose sur une tolérance du système national. Il y a une large incompatibilité entre les exigences locales et nationales. Du côté de J. Chaban-Delmas, cela ne pose pas de problèmes, mais qu’en est-il du côté des socialistes ? Tant que le parti socialiste national restait sur une position largement défensive[25] [25] Simmons, French Socialist in Search of a Role 1956-1967. ...
suite, la priorité tendait à conserver les positions locales, pourvu que les accords locaux ne soient pas trop choquants ou visibles. Avec les efforts de renouveau actuel du parti socialiste sous la direction de F. Mitterrand, il n’est pas dit que cette position soit maintenue. Il est probable que l’attitude du parti sera plus agressive à l’égard de la majorité, et qu’il deviendra alors plus difficile de tolérer certaines situations locales. Toujours est-il que les militants récemment entrés au parti (peu nombreux il est vrai), sont plus impatients à l’égard des leaders locaux. Ces derniers sont plus critiqués qu’autrefois. Surtout pour la première fois, les socialistes se sont abstenus lors du vote du budget de la CUB. Il est vrai que cet acte est passé complètement inaperçu, le journal Sud-Ouest étant alors en grève : ainsi les socialistes ont pu céder aux pressions nationales, sans que leur attitude conduise à une rupture publique étant donné l’absence de publicité. Si les pressions nationales se faisaient plus fortes, il y aurait alors un risque d’éclatement du système actuel ; les leaders socialistes se trouveraient alors dans une position difficile, car s’ils se soumettaient aux injonctions nationales, leur position locale serait gravement compromise.
Notes
[ *] Ce texte, non publié, a été rédigé en 1972 (ndlr).
[ 1] « The ambigous consensus ». Knopf.
[ 2] Crozier – « Le phénomène bureaucratique ».
[ 3] “A System analysis of political life.”
[ 4] “Political clientelism and political development”, Comparative politics, vol. 4, n° 2 – Janv. 1972.
[ 5] Chid p. 151.
[ 6] Mark Kesselman, op. cit.
[ 7] sur les marchés politiques, cf MURAZ « La relation UCN » et Jean Charlot « Le marché politique français », dans Monica Charlot « La persuasion politique ». Dossier U2 Armand Colin.
[ 8] J.F. Médard « La recherche du cumul de mandats », in Les Facteurs locaux de la vie politique nationale, Pédone 1972.
[ 9] Il se contente d’y avoir des amis bien placés, et d’y exercer une influence moins directe.
[ 10] Mémoire Pacteau « La carrière de J. CHABAN-DELMAS ». D.E.S. Science Politique Bordeaux.
[ 11] Dans le cas du cumul député conseiller municipal, l’avantage est d’obtenir un accès plus officiel aux centres de décisions locaux.
[ 12] Cf. Karl Deutch, The Nerves of Government – l’analogie avec la monnaie, et Parsons, The Concept of Power.
[ 13] Sur l’application de l’analogie historique, cf. J. Lagrange.
[ 14] C’est conforme à ce que suggère le comportement de la plupart des leaders politiques de l’agglomération. Mais les fondements rationnels de la stratégie des leaders ne leurs sont sans doute pas conscients. Il s’agit à notre sens, d’une rationalité spontanée fondée plus sur le sens commun que sur le calcul.
[ 15] Le ralliement peut être d’ailleurs interprété comme une forme de marginalisation « dorée », à l’intérieur du système : cela dépend des atouts que chaque acteur conserve dans son jeu.
[ 16] J. Chariot, « Le parti dominant » – Projet.
[ 17] cf. J.F. Médard, « Les structures politico-administratives de l’agglomération bordelaise », Revue de géographie des Pyrénées et du Sud-Ouest, Tome 2 -fascicule 4 - oct. 71.
[ 18] Cependant un développement des institutions régionales pourrait lui permettre d’étendre encore son influence, en utilisant Bordeaux comme tremplin.
[ 19] Ceci montre les limites de l’indépendance de M. Dalbos à l’égard de J. Chaban-Delmas. Cf. aussi son ralliement à J. Chaban-Delmas lors de l’élection partielle.
[ 20] Lavau
[ 21] Cf. Worms « Le Préfet et les Notables », Revue de sociologie du travail, Grémion et Worms « Les système poltico-administratif local. ». Esprit, janvier 1970.
[ 22] Définition de la structure selon Almond et Powell.
[ 23] Cf. L’échec de la Fédération de la gauche, Frank L. Wilson, The French démocratie Left 1963-1969, Stanford University Press, 1911.
[ 24] M. Dalbos, rappelons-le, est le maire de tendance gaulliste de Pessac que J. Chaban-Delmas avait sacrifié sur l’autel de la communauté urbaine.
[ 25] Simmons, French Socialist in Search of a Role 1956-1967.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-François Médard « Le système politique bordelais (le « système Chaban ») », Revue internationale de politique comparée 4/2006 (Vol. 13), p. 657-679.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-de-politique-comparee-2006-4-page-657.htm.
DOI : 10.3917/ripc.134.0657.




