2007
Revue internationale de politique comparée
Dossier : La concurrence des identités ? Débats à propos de l’utilisation de la Question Moreno
Introduction.
Pourquoi la Question Moreno ?
Que la mondialisation ait un effet sur les identités politiques territoriales, nul ne peut en douter. Que cet effet se résume en un « écrasement » des identités nationales et subnationales, est, par contre, hautement contestable. La structure des identités politico-territoriales a toujours été complexe et la construction des États-nations n’a pas aboli les anciennes identités, ni empêché de nouvelles identités de se manifester. En fait la structure des identités n’obéit pas à des modèles simples, comme ceux de l’accumulation ou de l’élimination. L’on peut au contraire imaginer que ces modèles peuvent être de différents types et reposer notamment sur des formes diverses de fusion ou de métissage. C’est ainsi que Thomas Risse a trouvé d’heureuses analogies de la structure des identités dans un « marble cake » et une « Russian dol »
[1] ! Par ailleurs, la relation des identités avec leur environnement est de première importance. Déjà pour les premiers chercheurs qui ont abordé cette notion, comme Henri Tajfel
[2],
les individus possèdent un « stock » d’identités dans lequel l’environnement active ou désactive certaines identités. Beaucoup plus récemment, les travaux que nous avons menés avec Sophie Duchesne sur les identités en Europe ont conclus à une bi-dimensionnalité des attitudes identitaires, qui sont susceptibles soit de s’enchâsser assez harmonieusement les unes dans les autres, soit de s’opposer, selon que le contexte le commande.
Mesurer empiriquement les identités politiques n’est donc pas une tâche facile. Dans la recherche empirique basée sur des données individuelles d’enquête, ce ne sont que des modèles simples de relations entre les identités qui ont été, le plus souvent, testés. Nous avons précédemment mis en exergue trois modes d’opérationnalisation que l’on retrouve dans maintes recherches
[3]. Le premier est de type hiérarchique. Il s’agit de demander aux personnes interrogées d’ordonner leurs sentiments d’appartenance entre plusieurs niveaux de pouvoir. Un exemple de formulation de la question peut être trouvé dans les enquêtes du PIOP
[4] en Belgique : « A quoi avez-vous le sentiment d’appartenir en premier lieu ? Et en deuxième lieu ? »
Le répondant reçoit alors une carte où figurent plusieurs possibilités de réponses où l’on retrouve toute la complexité des identités politico-territoriales propres à la Belgique, comme (du côté francophone) : « à la Belgique, à la Communauté de langue française, à la Communauté / la Région flamande, à la Communauté de langue allemande, à la Région wallonne, à la Région bruxelloise, à votre Province, à votre ville ou à votre commune, à un autre ensemble (lequel ?) ».
Un second type de questionnement, lui aussi utilisé en Belgique comme ailleurs, refuse l’idée de hiérarchie a priori entre les identités et essaye de se conformer plus fidèlement à la notion de stock identitaire. Il s’agit alors de choisir une série d’identités (constituant le « stock) et de poser aux personnes interrogées une question sur la fréquence et l’intensité du ressenti de ces identités. La question est du type suivant (en référence encore au cas belge) : « Vous arrive-t-il de vous sentir Belge ? Jamais, rarement, de temps en temps, souvent, presque toujours? ». Et puis : « Ce sentiment est-il un sentiment faible, moyen, fort »
[5].
On recommence alors pour chacune des autres identités étudiées (wallonne, flamande, etc.). Une version de la partie fréquentielle de cette question, portant sur la perception de la coexistence de deux identités, a été aussi posée dans les Eurobaromètres de 1982 à 1992 sous la forme : « Vous arrive-t-il de penser que vous êtes non seulement un (citoyen) (nationalité), mais aussi un (citoyen) européen. Est-ce souvent, parfois, jamais
[6] ? »
Enfin, nous arrivons à ce qui fait l’objet du dossier de ce numéro en nous référant à une troisième forme de question reposant sur un jugement ordinal assorti d’une possibilité de rendre égales deux identités. L’idée est ici de contenir dans une même question le facteur hiérarchique et le facteur non hiérarchique. Il s’agit de la question créée par Juan José Linz, étendue et popularisée par Luis Moreno dont la formulation, elle aussi appliquée aux identités belges et wallonnes, est la suivante : « Laquelle de ces affirmations correspond le plus à votre vision de vous-même : Je me sens uniquement wallon(ne ;, Je me sens plus wallon(ne) que belge ; Je me sens aussi bien wallon(ne) que belge ; Je me sens plus belge que wallon(ne) ; Je me sens uniquement belge ». Ici aussi, une version de cette question a été posée dans les Eurobaromètres à partir de 1994, mais sous une forme qui empêche d’exprimer une équivalence dans la perception de deux identités, ce qui, justement était un avantage de la question sous sa forme « classique » : « Dans un futur proche, est-ce que vous vous imaginez comme (nationalité) seulement, comme (nationalité) et Européen, comme Européen et (nationalité), ou comme Européen seulement ? »
[7]
Nous avons essayé, avec Lieven De Winter, à la fin des années 1990, de tester ces trois modes de questionnement (en utilisant les formulations « classiques » rappelées pour la Belgique) lors d’une même enquête en Belgique francophone et de juger de leurs avantages et de leurs inconvénients
[8]. Nous avons notamment comparé les mesures en fonction des inconsistances qu’elles entraînaient dans leurs réponses les unes par rapport aux autres. Dans ce dossier, De Winter résumera et prolongera le débat méthodologique tout en actualisant les données pour le cas belge. On se rendra compte que, si les trois questions ont leurs avantages et leurs inconvénients, l’équilibre que produit la Question Moreno lui permet d’offrir une certaine cohérence avec la question hiérarchique tout en lui enlevant son caractère trop « forcé », alors que la question par fréquence et intensité qui paraît à première vue la plus fidèle à la notion de stock identitaire est de loin celle qui offre le plus d’incohérences avec les deux autres questions. À cela s’ajoute un avantage en termes de simplicité et d’ordinalité qui permet de l’introduire facilement dans de nombreuses enquêtes et de procéder à des analyses multivariées d’une certaine complexité. C’est pour ces raisons et vu son succès dans des enquêtes couvrant de nombreux cas que nous avons choisi d’y consacrer un dossier dans la Revue Internationale de Politique Comparée.
Le dossier s’ouvrira par un article de Luis Moreno, dont le nom a été associé à la question que nous venons d’évoquer, qui nous offre à la fois sa conception de l’évolution des identités territoriales dues à la modernisation, et, d’autre part, les premières utilisations qu’il en a faites dans une optique comparative. Pour lui, loin d’éliminer les processus identitaires, la modernisation s’accompagne du développement de nationalismes divers. Il distinguera à cet égard deux types de nationalismes : le nationalisme majoritaire (des États-nations) et le nationalisme minoritaire (des nations sans États). Le Royaume-Uni et l’Espagne sont deux cas où les deux formes précitées de nationalisme peuvent être observées, même si le premier cas témoigne de plus de réussite en termes d’intégration nationale que le second. Dans les deux cas, et dans beaucoup d’autres, se sont développé des formes variables d’« identités duales » révélées par la question Moreno et dont l’impact dépend du degré de réussite de l’intégration nationale. Plus précisément, il comparera l’identité écossaise et l’identité catalane et traitera du paradoxe selon lequel l’identité écossaise plus prononcée que la catalane s’est pourtant nettement moins orientée vers la revendication d’un autogouvernement, du moins jusqu’à la fin des années 1980 et 90. L’auteur poursuivra en procédant à l’analyse des effets de l’éclosion d’une identité européenne transnationale, qui ne détruit pas nécessairement les anciennes allégeances subnationales, mais qui au contraire les renforcent en les y associant, fut-ce de manière proactive. Il insistera particulièrement sur le développement d’un « localisme cosmopolite européen » propre à certains États moyens, à des régions ou des cités. Des identités subnationales peuvent ainsi à la fois exister en opposition aux identités nationales et en osmose avec une identité européenne naissante.
Comme il a été souligné, les travaux de Linz ont largement contribué à la construction de l’échelle de mesure « Moreno ». L’article d’Hubert Peres retracera la carrière de Linz dont le parcours personnel, à lui seul, aurait pu se révéler être un bon exemple d’identités multiples. Les travaux de Linz montrent la complexité de la construction d’un État « national », comme l’état espagnol, quand un certain nombre d’identités sub-étatiques préexiste et dont les sources sont principalement linguistiques mais aussi culturelles et socio-économiques. Peres mettra bien en exergue le souci de résister aux injonctions nationalistes dans le chef de Linz en mesurant non seulement des identités exclusives mais aussi des identités duales. Cette conception de la structure des identités n’est pas seulement, chez Linz, de l’ordre scientifique, mais aussi d’un ordre éthique et politique. On soulignera, avec Peres, que Linz a regretté une formulation devenue courante de la question sur les identités qui ajoute aux choix des identités uniques (se sentir catalan, basque, écossais, etc.) le mot « exclusivement », ce qui a pour effet de dramatiser ces items dans un sens nationaliste.
À la fin de son chapitre, Peres regrettera l’absence d’utilisation de l’échelle Moreno au cas de la France. La contribution d’Elisabeth Dupoirier répondra à cette préoccupation. Pour Dupoirier, le modèle français rend beaucoup de chercheurs rebelles à l’application de cette mesure qui est essentiellement réservée aux États pluriethniques. La supériorité de l’identité nationale sur toute autre forme d’attachement territorial est considérée comme acquise de longue date. Les Régions seraient essentiellement des entités « techniques » et ne répondraient pas, à quelques exceptions près (Corse, Bretagne, Alsace), à des entités politiques à fort sentiment d’appartenance. Néanmoins, l’auteur essayera de manière ingénieuse de reconstruire à partir de deux questions une sorte d’équivalent de la question Moreno. Il en résulte que la catégorie prédominante est celle des attachements duaux à la France et à la Région, suivie par celle « plus Français que… », le caractère exclusif de l’attachement à la France étant très minoritaire (ne dépassant pas 3 % de 1995 à 2001 !). On retrouve les mêmes scores pour les trois Régions citées plus haut, avec cependant comme différence que la second groupe devient « plus corse/breton/alsacien que français… À leur manière, ces résultats confortent le bien-fondé du concept d’identité duale qui en France s’applique aussi bien aux Régions à forte identité que de manière plus modérée aux autres Régions. Le modèle français précité doit-il être remis en question ? Dupoirier nous entretiendra aussi du seul usage tel quel de la Question Moreno à la France qui ne concerne que la comparaison entre l’identité française et l’identité européenne, où la première apparaît nettement dominante.
Le cas français réapparaîtra cependant dans l’analyse comparative - que Dupoirier appelait de ses vĹ“ux – à laquelle Alistair Cole et Jocelyn Evans procèderont ensuite entre le Pays de Galles et la Bretagne - deux régions à identité marquée dans deux États, la France et la Grande-Bretagne, de tradition unitaire, avec, toutefois, dans ce second cas, plus de permissivité envers les expressions identitaires internes. L’analyse portera à la fois sur les niveaux « macro » et « micro ». L’application de la Question Moreno permettra de constater que l’identité duale est assumée plus facilement en Bretagne qu’au Pays de Galles, ce qui paraît paradoxal vu le plus faible degré de centralisation de la Grande-Bretagne. Il y a peu de conflit entre le fait de se sentir breton et celui de se sentir français, tandis que pour une importante minorité de Gallois, l’identité britannique est perçue de manière négative. Il en résulte une plus grande politisation de l’expression identitaire galloise, s’exprimant notamment par des partis spécifiques, ce qui est moins le cas de la Bretagne. La Bretagne réussit à combiner des identités ethno-territoriales, civiques et supranationales dans un tout où les divers éléments se renforcent. À ce titre, elle apparaît aussi comme un cas associant la vieille conception jacobine de l’État-nation à une expression identitaire sous-nationale institutionnalisée sur un mode non conflictuel.
Le dossier présentera ensuite deux cas bien typés : le cas belge et le cas québécois. Dans la contribution de Lieven de Winter à laquelle il a déjà été fait mention dans sa dimension méthodologique, l’on pourra une fois de plus observer toute la complexité de la structure identitaire belge, grâce à des données sur les deux entités flamandes et wallonnes. Ici aussi, l’on découvrira des paradoxes. Alors que la Belgique connaît actuellement une crise politique grave due à la volonté des partis flamands de conférer à la Flandre beaucoup plus d’autonomie, l’application de la Question Moreno révèle, certes, une identité flamande plus marquée que l’identité wallonne (où la catégorie la plus fréquente est celle de l’identité exclusive belge), mais, aussi, en Flandre, une identité duale plus marquée que les autre catégories identitaires (et même un peu plus marquée depuis 2003 qu’en Wallonie). Dans les deux Régions, les identités exclusivement Régionales sont, en outre, les plus faibles (en dessous de 4 % en Wallonie et de 8 % en Flandre, depuis 2003). L’auteur conclura d’ailleurs à des identités Régionales « légères » (« light identities ») dans les deux cas, surtout pour la Wallonie, dont il étudiera certains de ses déterminants. On relèvera que l’identité duale en Flandre se situe entre celle de la Bretagne et du Pays de Galles, laquelle est inférieure d’une dizaine de pourcent, tandis que l’identité exclusivement galloise est environ trois fois plus élevée qu’en Flandre. Le Flamand se sent plus belge que le Gallois se sent anglais ! La crise belge se jouerait-elle essentiellement au niveau des élites politiques, avec une population nettement moins concernée ? Ou alors, les sens que prend la Belgique dans les Wallons et les Flamands n’est-il pas le même ? Seule une étude qualitative et sémiotique peut répondre à cette question.
Enfin, le dossier se clôturera par la contribution de Guy Lachapelle sur le cas québécois. Le Québec constitue, comme la Belgique, un véritable laboratoire permettant d’évaluer les effets des transformations politiques et économiques sur les identités de ses citoyens. Le chapitre entendra analyser comment l’identité québécoise a supplanté l’identité canadienne française (21 % de Québécois en 1970 et 59 % vingt ans plus tard !), du moins chez les Québécois francophones. Puis, il examinera comment l’indice de Moreno, comme mesure dualiste de la réalité canadienne, a été utilisé depuis la fin des années 1990. On y retrouvera une identité uniquement et préférentiellement québécoise élevée (plus de 50 % en 2007), avec cependant une identité duale québécoise/canadienne tournant autour de 33 % en moyenne la même année, un niveau assez semblable à celui du Pays de Galles, mais inférieur à celui des deux Régions belges et bien sûr à celui de la Bretagne. Lachapelle montrera, en fin de compte, comment le débat sur les identités des Québécois est devenu un enjeu politique surtout autour des analyses portant sur l’américanité des Québécois.
Telle est la toile de fond de ce dossier qui certes concernera surtout différents essais d’opérationnalisation de la Question Moreno, mais qui nous interpellera en plus sur le devenir des sociétés pluriethniques dans une époque où se mêlent mondialisation et restructuration des États-nations tant vers le haut que vers le bas.
André-Paul FROGNIER et Pierre BAUDEWYNS
[1]
HERRMANN R, RISSE T., and BREWER M, Transnational Identities: Becoming European in the EU,
New York, Rowmann and Littlefield, 2004.
[2]
TAJFEL H., Social Identity and Intergroup Relations,
Cambridge University Press, Cambridge, 1982.
[3]
FROGNIER A.-P., « Les identités politiques territoriales », Revue Internationale de Politique Comparée,
1998, vol 5, n.1 p. 11-21.
[4]
Le PIOP est un centre de l’Université catholique de Louvain dédié à l’analyse de l’opinion publique et de la politique (www. uclouvain. be/ centre-piop. html).
[5]
Cette formulation a notamment été utilisée en Belgique par le CLEO à l’Université de Liège. Cfr. notamment VANDEKEERE M., DOUTRELEPONT R. et JACQUEMAIN M., « Les déclinaisons de l’identité en Wallonie. Couplages et divorces entre électorats, appartenances et prises de position en matière communautaire et institutionnelle », in FROGNIER A.-P. et. AISH A.-M, (éds.), Élections : la fêlure ?,
De Boeck, 1994, p. 149-183.
[6]
Sur l’analyse de résultats de cette question, cfr. DUCHESNE S. et FROGNIER A.-P., « Sur les dynamiques sociologiques et politiques de l’identification à l’Europe », Revue française de science politique,
vol. 52, n. 4, Août 2002, p. 355-373.
[7]
DUCHESNE S. et FROGNIER A.-P., op. cit., 2002. Le fait qu’à partir de 1994, les identités européennes et nationales sont apparues plus concurrentes dans les Eurobaromètres n’est sans doute pas étranger à l’apparition de cette nouvelle formulation.
[8]
DE WINTER L. et FROGNIER A.-P., « Les identités ethno-territoriales. Exploration dans un champ de mines politique et méthodologique », in FROGNIER A.-P. et AISH A.-M., (éds.), Des élections en trompe l’
œil,
De Boeck, 1999.