2008
Revue internationale de politique comparée
Dossier : Seymour Martin Lipset
Introduction avez-vous lu Lipset ?
« Ces diverses critiques d’hommes de gauche ne peuvent empêcher que je me considère comme un “homme de gauche”, et j’ajouterai, en guise de défense personnelle et parce que la chose me paraît exacte, que les États-Unis sont une nation où les idéaux de gauche prédominent ».C’est ainsi que Seymour Martin Lipset, dans sa préface à l’édition française de Political Man
[1],
entendait répondre à ceux qui voyaient en lui « un intellectuel bourgeois », un renégat qui professait des thèses sociologiques conservatrices. S’en suivait un long plaidoyer où l’homme blessé par les critiques qu’il jugeait idéologiques jouait sur le double tableau du militant convaincu que la démocratie n’est possible que là où les inégalités sociales sont combattues, et du sociologue amoureux des contre-pieds aux idées reçues. D’une certaine manière, tout Lipset est là, résumé dans ce mélange parfois détonant d’homme de gauche et d’homme de science, d’ancien radical reconverti au réformisme, de grand comparatiste et de spécialiste de l’exceptionnalisme américain.
Il est des auteurs étrangers que la science politique française semble parfois affectionner de méconnaître. Dans ce grand cimetière des Å“uvres classiques non traduites, des citations tronquées et des références paresseusement inscrites en bas de pages, Seymour Martin Lipset occupe indéniablement une place respectable. Certes, son nom n’est pas inconnu du milieu académique. Les étudiants de premier cycle apprennent et récitent qu’une lointaine théorie des clivages fut ainsi construite par « Lipset-et-Rokkan » et dont on peut aujourd’hui encore vérifier les effets de résilience. On s’interrogera d’ailleurs peut-être un jour sur l’importance mnémotechnique de ces couples dont on ne parvient plus à dissocier les individualités, sur ces vrais-faux jumeaux que des décennies d’enseignement ont indéfectiblement soudés : « Almond-et-Verba », « Bachrach-et-Baratz », « Berger-et-Luckmann », « Michelat-et-Simon » !
Certains, plus curieux ou plus chanceux, découvriront que Martin Lipset publia au début des années 1960 L’homme et la politique, son unique ouvrage paru en français, accompagné d’une préface de Jean-Marie Domenach dans laquelle ce dernier se dépêchait de marquer son désaccord avec certaines analyses de l’auteur, jugées « typiques de la mentalité américaine », concernant notamment les développements sur la démocratie.
En lui consacrant son cinquantième numéro, la Revue Internationale de Politique Comparée n’entend pas benoîtement alimenter la chronique des « Chers disparus » en s’efforçant de faire revivre le Grand Homme injustement oublié. Il ne s’agit pas de crier au complot ou de dénoncer une quelconque internationale francophone du silence, mais de revisiter de manière critique une Å“uvre mal connue quoique prolifique, mal comprise puisque paradoxale, trop peu utilisée quoique fréquemment citée.
Seymour Martin Lipset est né à Harlem en 1922 de parents juifs émigrés de Russie. En 1943, alors étudiant à l’Université Columbia à New York, il milita dans différentes formations de la gauche antistalinienne, et devint même le président de la Young People’s Socialist League, frayant pendant plusieurs années dans les milieux intellectuels de la gauche marxiste américaine. Ayant grandi pendant les années de la Dépression et dans un environnement paternel syndicaliste, Lipset fut profondément marqué par les théories marxistes, léninistes et trotskistes. En 1960, il quittait cependant le petit Parti socialiste qu’il qualifiait brutalement « d’organisation futile », et devenait centriste, ou comme il le disait lui-même « démocrate conservateur », marquant dès lors son opposition au radicalisme et à l’idée de révolution. Selon Larry Diamond, cette évolution, accomplie au moment même où les campus américains entraient en révolte contre la guerre du Vietnam et mobilisaient les valeurs que Ronald Inglehart allaient bientôt qualifiées de post-matérialistes fut certes mal comprise par nombre de ses collègues, mais correspondait à une profonde réflexion menée par Lipset sur les rôles historiques de la bourgeoisie et des classes moyennes dans la construction sociale de la démocratie. Lecteur d’Aristote, de Tocqueville, de Weber, de Schumpeter et de Washington, Seymour Lipset employa une grande partie de son énergie intellectuelle et scientifique à penser la société de son temps, ses évolutions mais également ses contradictions les plus tenaces. Sa carrière fut longue et à plus d’un titre exemplaire des canons de la réussite académique aux États-Unis. En plus d’une activité impressionnante de publications en tout genre, Lipset occupa en effet de très nombreuses fonctions de direction et de représentation (il fut notamment le seul à avoir été à la fois président de l’American Sociological Association, de l’American Political Science Association et de l’International Political Science Association) dont il tira profit pour multiplier les projets collectifs pluridisciplinaires et les opérations scientifiques à échelle comparative internationale. Successivement professeur aux Universités de Toronto, Berkeley, Harvard, Columbia, et à la Hoover Institution, Lipset forma des générations d’étudiants qu’il sut associer régulièrement à ses propres travaux. Sa disparition, le 31 décembre 2006, à l’âge de 84 ans, fit l’objet d’un déferlement d’hommages qui, bien au-delà de tout caractère convenu, témoignait de l’importance reconnue d’une Å“uvre largement primée, dont l’une des qualités premières était notamment de s’inscrire pleinement dans son siècle.
Trois bonnes raisons expliquent le retour que notre Revue consacre à Seymour Martin Lipset : il fut d’abord un grand comparatiste, il fut ensuite un formidable réinventeur d’objets de recherche, il fut enfin un infatigable théoricien de la démocratie.
« Celui qui ne connaît qu’un seul pays, n’en connaît aucun ». Lipset aimait le répéter à ses étudiants, les invitant constamment dans leurs études à dépasser les frontières de leur pays, à mettre en perspective les contextes sociopolitiques afin d’en révéler les originalités. Même dans ses travaux qui partaient pourtant d’un questionnement indigène – pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme en Amérique ? Lipset s’employait toujours à ouvrir sa focale et à établir des passerelles avec d’autres situations qu’il estimait comparables. Dès son premier ouvrage, issu de sa thèse de doctorat, Agrarian Socialism, il s’efforçait de rapporter les conclusions qu’il tirait de son terrain canadien sur l’expérience historique des États-Unis, multipliant ainsi les montées en généralité. Par la suite, il n’est plus un ouvrage de Lipset qui ne se soit résolument inscrit dans la démarche comparative, soit pour l’utiliser comme modalité de contre-épreuve et de validation ou plus fréquemment encore comme structure d’une vaste enquête menée sur plusieurs fronts.
Nous avons décidé de publier la bibliographie de Seymour Martin Lipset, non seulement pour mettre à la disposition des lecteurs francophones une source utile de références, mais aussi pour témoigner de l’extraordinaire puissance de travail de Lipset. Peu d’objets de la science politique ont en effet échappé à sa curiosité, à son appétit : les origines politiques et sociales de la démocratie, l’autoritarisme de la classe ouvrière, les causes et conséquences des conflits de classe, les effets de la mobilité sociale, les alignements électoraux, les dynamiques de l’opinion publique, les rapports entre les clivages sociaux et culturels et les systèmes partisans, le comportement politique des juifs américains, les politiques d’éducation, les syndicats, etc. Soit une quarantaine d’ouvrages et près de trois cents articles ! Dans cet océan de travaux menés seul ou en collaboration, quelques fidélités thématiques et philosophiques apparaissent. Tout d’abord, une inclination à la fois scientifique et personnelle pour la démocratie modérée, pour les valeurs de raison, de tolérance et de pragmatisme qu’ils considéraient comme les fondements indispensables d’une société décente. Ce fil rouge politique et moral parcourt toute son Å“uvre, et explique sa constante recherche d’équilibre, de consensus, mais aussi son aversion profonde pour toutes les inégalités. Certaines critiques en ont profité pour ranger Lipset dans les tiroirs d’une science politique de guerre froide, époque où les « social scientists » américains tendaient à confondre les idéaux des Pères fondateurs avec l’horizon du monde libre. Il n’est pas faux de reconnaître que certaines argumentations de Lipset sont aujourd’hui quelque peu défraîchies.
L’établissement d’une grille de préconditions de l’émergence de gouvernements modernes et non despotiques, construite sur des indicateurs sociaux qui fleurent bon le développementalisme d’un Rostow, peut aujourd’hui être considéré à juste titre comme relevant d’« un énoncé aventureux »
[2]. On admettra toutefois que le périssable continue d’être la marque de fabrique de nos travaux contemporains ! Les rapports entre le jeu électoral démocratique et les conflits de classes constituent également l’un des thèmes privilégiés de l’Å“uvre de Lipset, l’un de ceux qui aujourd’hui encore continue d’entretenir les débats les plus féconds et les plus passionnés. L’article sur l’autoritarisme de la classe ouvrière, publié en 1959, a joué un rôle majeur dans la discussion sur la relation entre classe sociale et comportement politique. Selon Lipset, la classe ouvrière est économiquement libérale et à gauche sur des problèmes comme la redistribution des revenus, le statut social, et le pouvoir entre les classes. Mais quand le libéralisme est défini en termes politiques et caractérisé par la tolérance de la non-conformité, par l’acceptation de styles de vie non conventionnels et par le respect des libertés individuelles, avec un soutien pour les droits civils des minorités ethniques ou raciales, des politiques étrangères internationalistes et une législation libérale sur l’immigration, la relation est inverse, la classe ouvrière n’est plus libérale, d’où la thèse de son autoritarisme. Cette thèse a fait l’objet de nombreuses controverses, mais elle reste d’actualité en fonction de résultats électoraux récents dans certains pays européens.
Mais c’est la question de l’exceptionnalisme américain, constamment revisitée par Lipset, qui pour nombre de ses collègues représente le cÅ“ur d’une Å“uvre fascinée par l’impasse des corrélations les plus communément admises entre le socialisme et le peuple ouvrier. L’une des questions les plus intéressantes posés par Lipset est de savoir pourquoi il n’y a pas de socialisme aux États-Unis et pourquoi les États-Unis n’ont jamais eu de grand parti socialiste, alors que, au Canada voisin, un parti socialiste obtenait des résultats électoraux significatifs. Les États-Unis sont, en effet, le seul pays industrialisé qui n’a jamais connu de parti socialiste électoralement viable. Dès 1906, le sociologue allemand Werner Sombart, avait d’ailleurs fourni un travail classique sur cet exceptionnalisme américain
[3]. Lipset trouva la présence, des deux côtés de la frontière entre les États-Unis et le Canada, du populisme et d’autres formes de radicalisme agrarien, mais cela n’expliquait pas l’absence d’un parti socialiste important. Il a retenu l’hypothèse classique d’une différence des modes de scrutin entre les deux pays. Mais il formula une autre hypothèse basée sur la relation entre la société civique, le rôle des institutions de médiation et des associations volontaires, et l’institutionnalisation de la démocratie. Lipset a beaucoup écrit sur cette question dans de multiples articles ou chapitres, mais il a été long à publier un ouvrage complet. Il a fini par publier son manuscrit écrit depuis longtemps, mais complété par Gary Marks, en 2000
[4].
Venons en maintenant à ce que la mémoire étudiante à retenu de Lipset, c’est-à-dire le couple « Lipset-et-Rokkan ». On avouera, d’emblée, qu’en matière de gémellité, il s’agissait de faux jumeaux ! Si Lipset et Rokkan co-dirigèrent avec talent l’ouvrage collectif mainte fois cité au titre de son introduction théorique – injustice car il contient de fortes contributions de comparatistes éminents comme Linz, Dogan ou Wallenstein –, cette introduction et le fameux « paradigme de Lipset et Rokkan » sont de Rokkan, du seul Rokkan. Ce dernier s’inspira d’ailleurs de l’expérience du multipartisme de son pays, la Norvège.
Pourtant, même putative, Lipset en endossa la paternité. C’est que, faux jumeaux, les deux politistes étaient néanmoins… jumeaux. Complémentaires, fils de défenseurs de la périphérie, ils partageaient la même conception du comparatisme. Par ailleurs le paradigme des quatre clivages fondamentaux répondait aux préoccupations de Lipset que ne convainquit jamais le simplisme d’un axe gauche-droite. Son intérêt pour l’autoritarisme de la classe ouvrière lui révéla la pluralité des gauches, des droites et des centres et partant la complexité du spectre partisan. Son analyse de la démocratie d’une part et de l’autre des tendances autoritaires susceptibles de la détériorer, l’avait amené à conclure à l’irréductibilité des forces démocratiques d’un côté et des autoritarismes de l’autre. Une différence de nature les sépare… À ces deux affinités électives, rapprochant Lipset des thèses de Rokkan, on peut ajouter que, dès L’homme et la politique, le grand politiste américain affirme sa conviction quant à la nécessité des clivages en Démocratie, clivages qui la consolident en fait, dès lors qu’ils sont intégrés.
Quoi qu’il en soit de la contribution de Lipset au paradigme des quatre clivages fondamentaux, ces derniers restent après quarante années la seule théorie des origines des partis politiques en Europe qui tienne la route. Au vu des études qui se fondent sur des « experts judments » conviés à ranger les partis le long d’un axe gauche-droite décimétrique, on mesure non pas l’identité de ces derniers mais bien l’ampleur de la régression subie par la Science politique depuis la grande époque de Lipset, Rokkan ou Dahl.
« Marty » Lipset fut enfin un infatigable théoricien de la démocratie. Son intérêt pour cette question était bien entendu profondément lié à ses propres expériences de militantisme pendant ses jeunes années, puis à sa reconversion vers une gauche plus modérée. Son intérêt pour les conditions de la démocratie dans une perspective comparative l’a conduit à mener une analyse quantitative des facteurs différenciant les pays démocratiques des autres pays qui ne sont pas démocratiques Cette analyse a été publiée dans un article fondamental et très souvent cité de l’Américan Political Science Review, en 1959. L’émergence et la diffusion de la démocratie sont liées au développement socio-économique, au changement des structures sociales et professionnelles, au développement de l’éducation, à l’homogénéité sociale et à d’autres facteurs. Cet article a fait l’objet de nombreux commentaires, critiques dans le sens d’un approfondissement de la notion de démocratie. Cette notion a beaucoup évolué depuis 1959. La conception de Lipset, forgée dans la période et le contexte de la guerre froide, à un moment où la démocratie était gravement menacée et où la compétition électorale était réduite et même absente, est maintenant renforcée par une conception plus large de la démocratie.
Ce dossier de la Revue Internationale de Politique Comparée entend donc parcourir une partie de cette Å“uvre foisonnante, parfois paradoxale, mais constamment stimulante. Les thèmes retenus nous ont semblé parfaitement illustrer toute la richesse d’une analyse scientifique qui aura su miser à la fois sur le pluralisme méthodologique et l’éthique intellectuelle.
Michel HASTINGS, IEP de Lille (CEPEN)
Daniel-Louis SEILER, IEP d’Aix-en-Provence (CSPC)
Jean-Louis THIÉBAULT, IEP de Lille (CEPEN)
[1]
LIPSET S.M., L’homme et la politique,
Paris, Seuil, 1962, p. 19.
[2]
BADIE B. et HERMET G., La politique comparée,
Paris, Armand Colin, 2001, p. 57.
[3]
SOMBART W., Why no socialism in the United States?,
New York, Sharpe, 1976
[4]
LIPSET S.M. and MARKS G., It Didn’t Happen Here: Why Socialism Failed in the United States?,
Baltimore, W.W. Norton, 2000.