2009
Revue internationale de politique comparée
Dossier : Générations politiques : regards comparés
Générations politiques : regards comparés.
Avant-propos au thème
L’idée de proposer ce numéro thématique sur les générations politiques remonte à l’organisation sur ce thème d’un atelier lors du Congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) de septembre 2007 à Toulouse. Cet atelier était lui-même né du constat, formulé à l’occasion de nos thèses respectives sur les générations militantes au Front National et la génération bul faale
au Sénégal, que si l’expression « génération politique » était assez communément utilisée, notamment de façon circonstanciée pour parler de la « génération 68 » ou de la « génération Mitterrand », elle avait été très largement délaissée comme objet légitime de la discipline. Un simple examen de la littérature générale en science politique (manuels, dictionnaires ou autres lexiques) suffit à s’en convaincre : l’entrée « génération politique » est quasi inexistante. Autrement dit, les générations politiques nous apparaissaient bel et bien comme un de ces objets politiques mal identifiés. L’on connaît la formule de Georges Orwell selon laquelle « la pire chose que l’on puisse faire avec les mots c’est de capituler devant eux ». Or, c’est bien d’une certaine forme de capitulation dont nous semble avoir été victime cette notion de génération politique. Il y a certes eu de nombreux travaux sur la notion de génération, ceux de Karl Mannheim
[1],
François Mentré
[2] ou Jose Ortega y Gasset
[3] au début du XXe siècle étant encore aujourd’hui des références incontournables. C’est en revanche l’association du qualificatif « politique » aux générations qui semblait poser problème.
Dès le premier congrès de l’AFSP en 1981, une table ronde avait été organisée sous la direction d’Annick Percheron sous le titre « Génération et politique ». Or, au moins si l’on s’en tient aux textes disponibles des communications de cette table ronde, il apparaît que la notion de génération politique elle-même n’y a pas fait l’objet d’une attention particulière. On notera encore que le terme génération y était quasi systématiquement utilisé au singulier, comme s’il s’agissait ainsi de mieux la disqualifier en l’enfermant dans une assignation anhistorique et « sur homogénéisée ».
De même, dans les principaux travaux sur la socialisation politique et le rapport à la politique des jeunes, notamment d’Annick Percheron ou d’Anne Muxel, on constate encore que si l’on retrouve parfois la notion de « génération politique », celle-ci n’est jamais utilisée comme un objet politique à part entière et méritant à cette fin d’être explicité. Y compris dans l’ouvrage collectif dirigé par Annick Percheron et René Rémond, intitulé Age et politique
[4],
dans lequel on trouve de remarquables développements sur la « police des âges » ou la fameuse contribution d’Anne Muxel sur « le moratoire politique des années de jeunesse », mais aucun traitement spécifique de la notion de « génération politique ». On pense encore à certaines publications d’Annie Kriegel
[5],
Pierre Bréchon
[6] ou Vincent Tournier
[7] qui tournent autour de cette notion de génération politique sans véritablement la prendre à bras le corps, sinon l’élucident purement et simplement.
Il nous revient néanmoins de rappeler le contenu des quelques travaux qui sont allés un peu plus loin dans l’appréhension des générations politiques.
Il faut d’abord signaler une première catégorie de ces travaux qui ont pour point commun d’appréhender les générations politiques en assimilant les générations à des cohortes objectivables statistiquement et sans véritable questionnement analytique de la dimension politique de ces cohortes. Une des publications les plus représentatives de cette posture est celle tenue par Vincent Tournier dans une contribution intitulée « Générations politiques » dans laquelle il revendique le fait de parler « alternativement de cohorte et de génération, les deux termes étant pris dans un sens strictement démographique : les personnes au cours d’une même année. Nous écartons donc le concept de « génération politique », plus précis que celui de cohorte puisqu’il renvoie à l’hypothèse d’une mentalité collective façonnée par un événement fondateur, mais qui soulève d’importantes difficultés de définition et d’opérationnalisation »
[8]. Vincent Tournier a donc ici le mérite d’expliciter son parti pris méthodologique, en énonçant au passage un élément clé de ce qui constitue une génération politique [« l’hypothèse d’une mentalité collective façonnée par un événement fondateur »]. Pour autant, en plus d’écarter explicitement l’usage de la génération politique comme concept alors qu’il en fait paradoxalement le titre de son texte, le fait de réduire les générations à des cohortes ne va pas sans poser quelques difficultés analytiques. En effet, si cette approche des générations empruntée à la démographie
[9] a quelque chose de « rassurant » en ce qu’elle se prête assez facilement à l’objectivation, elle a aussi tous les défauts de l’arbitraire statistique et occulte la façon dont se structure une conscience générationnelle, critère dont Vincent Tournier souligne très justement l’importance.
Entre autres publications sur les générations politiques, il nous faut également souligner certains travaux de sociologues ou historiens
[10] sur la transmission des mémoires militantes et sur la façon dont mai 1968 a structuré la conscience collective d’une génération politique. Cependant, et sans surdéterminer les clivages disciplinaires, le fait est que leur objectif n’était pas particulièrement de réfléchir à la notion de « génération politique » comme objet politique ayant une portée heuristique propre.
Ce rapide examen nous invite logiquement à formuler trois propositions critiques :
- Soit l’on considère que du fait de ses indéterminations, la notion de « génération politique », est définitivement rétive à toute formalisation conceptuelle permettant de la constituer comme objet politique à part entière. Telle était d’ailleurs l’option de Pierre Favre qui a largement fait part de son scepticisme à l’égard de cette notion de génération politique, notamment pour cette raison « qu’un raisonnement en termes de génération doit être mené au niveau macrosociologique. Or, à l’évidence, la société n’est pas unitaire quant à sa division en générations successives »
[11].
- Soit on adopte par analogie la posture de Rogers Brubaker dans sa critique de la terminologie identitaire en sciences sociales, préconisant de reconsidérer l’identité, en tant que catégorie analytique, au profit d’autres termes traduisant une acception plus particulière et précise de celle-ci (« identification », « catégorisation », auto-compréhension », « localisation sociale », communalité », « connexité »…)
[12]. Telle est en partie la démarche de Jean-François Sirinelli dans son article « Génération et histoire politique », dans lequel il écrit que « la plupart des cas et situations […] étiquetés, par commodité, mécanisme ou phénomènes de générations, mériteraient plus précisément l’appellation ‘effets d’âge’ »
[13]. Une critique majeure et qui doit bien évidemment nous interpeller tient au fait selon lui que l’on assimile souvent trop rapidement l’identification de « générations intellectuelles » à celles de « générations politiques », car ce sont ces mêmes « jeunes intellectuels qui, par la suite, enseignent et écrivent l’histoire »
. Il donne notamment l’exemple de la génération intellectuelle de la guerre d’Algérie et de demande si les expériences militantes de cette génération intellectuelle est forcément représentative du reste de leur classe d’âge dans une France où les jeunesses étaient encore très cloisonnées et où « le monde étudiant ne représentait qu’un îlot dans l’archipel des jeunes ».
Ce qui l’amène à s’interroger : « à s’en tenir à une histoire des avant-gardes, l’historien ne risque-t-il pas d’écrire une histoire mythique des générations ? »,
parlant en l’occurrence « des générations 1968 »
et non de «
la génération 1968 »,
comme étant plus une « génération mythique » qu’une « génération politique ».
- Soit on considère une fois pour toute que la notion de « génération politique » doit rester un élément parmi d’autres de la boite à outils des sciences sociales en général et que, pour paraphraser Danilo Martuccelli à propos de la modernité, de considérer que « son utilité analytique provient justement de son indécision conceptuelle, de sa capacité à rendre compte d’un nombre fort éparpillé de phénomènes dans bien des disciplines, ainsi que d’un nombre non moins élevé de polémiques »
[14].
On peut aussi de ne pas être complètement satisfait par ces options, tout en reconnaissant que chacune des critiques qu’elles portent nous interpelle avec pertinence sur la dimension décidément problématique de cette notion de génération politique. En effet, si la notion de « génération politique » rencontre effectivement de nombreux obstacles quant à sa détermination comme objet politique à part entière, nous faisons le pari qu’il doit bien être possible de trouver un juste milieu entre l’évitement ou l’éviction pure et simple d’une part, ou de l’indétermination au profit d’une plasticité sans limites d’autre part. Ne serait-ce que parce qu’auquel cas, nous ne pourrions décidément plus parler d’autres notions non moins problématiques telles que les « identités (politiques) », les « cultures (politiques) » ou la « modernité », que Michel Leiris n’hésitait d’ailleurs pas à railler en parlant de « merdonité ».
Semblant participer du même objectif, il nous faut relever une contribution de Richard et Margaret Braungart
[15]. Ce travail fait en effet référence en ce qu’il s’efforce cette fois de prendre véritablement à bras le corps la notion de génération politique à partir d’une réévaluation particulièrement rigoureuse des premiers travaux sociologiques sur les générations, qu’il s’agisse du français François Mentré, de l’espagnol José Ortega y Gasset et surtout de l’allemand Karl Mannheim, à qui l’on doit notamment les distinctions toujours pertinentes entre « situation de génération », « ensemble générationnel » et « unité de génération ». Ils énoncent notamment deux définitions complémentaires de la notion de génération politique qui serviront plus ou moins explicitement de fil conducteur tout au long de ce numéro, à savoir qu’« il y a génération politique lorsqu’un groupe d’âge historique se mobilise pour
Å“uvrer au changement social ou politique »
et qu’« une génération politique survient quand l’âge se trouve corrélé au comportement politique collectif »
[16].
Par ailleurs, et c’est là un élément qui a largement présidé à notre mobilisation en faveur de cet atelier lors du Congrès de l’AFSP et de ce numéro de la RIPC, nous avons pu constater combien cette question des rapports entre générations et politique faisait l’objet d’un renouveau particulièrement stimulant au sein de ce qu’on appelle parfois, à tort ou à raison, les area studies, et ce par une confrontation sans complexe avec la notion même de génération politique. On remarquera au passage que la très grande majorité de ces travaux est le fait de jeunes chercheurs. De là à parler de nouvelle génération politiste… Autrement dit, au risque de paraître un peu polémiques, il nous a semblé significatif qu’alors même que la science politique dite du « centre » est tentée de faire sortir les générations politiques par la porte, celles-ci nous reviennent par une des fenêtres des périphéries de la discipline. Or, ce numéro en témoigne, tous ces travaux sur les générations politiques en Afrique de l’Ouest (J.-F. Havard), en Hongrie et au Mexique (B. Récappé), dans la République de Tchétchénie-Ingouchie (A. Campana), en Palestine (V. Romani), à Cuba (L. Karnoouh), en Turquie (N. Monceau) ou en Égypte (C. Hassabo) ne pouvaient que nous inviter à la comparaison, la contribution analytique de Magali Boumaza s’efforçant justement de rendre compte de la particularité de son intérêt heuristique au regard et au bénéfice de cette approche comparée.
Bien évidemment, il ne s’agit pas ici de régler une fois pour toute la question des « générations politiques ». Tout au moins espérons-nous ainsi contribuer à sa revalorisation en tant qu’objet légitime de la discipline, sans éluder et au contraire en prenant bien à bras le corps les difficultés épistémologiques et méthodologiques qui la traversent.
Magali BOUMAZA
Jean-François HAVARD
[1]
MANNHEIM K., Le problème des générations,
Paris, Nathan, 1990 (1928).
[2]
MENTRÉ F., Les générations sociales,
Paris, éditions Bossard, 1920.
[3]
ORTEGA Y GASSET J., Le thème de notre temps,
Saint-Foy, Le griffon d’argile, 1926 (1923).
[4]
PERCHERON A, REMOND R., (dir.), Age et politique,
Paris, Economica, 1991.
[5]
KRIEGEL A., « Le concept politique de génération : apogée et déclin », Commentaire,
n° 7, automne 1979, p. 390-399.
[6]
BRECHON P., « Générations et politique en Europe occidentale », in GALLAND O., ROUDET B., (dir.), Les jeunes européens et leurs valeurs,
Paris, La découverte, 2005, p. 93-116.
[7]
DROUIN V., Enquêtes sur les générations et la politique 1958-1995,
Paris, L’Harmattan, 1995.
[8]
TOURNIER V., « Générations politiques », in CAUTRES B., MAYER N., (dir.), Le nouveau désordre électoral. Les leçons du 21 avril 2002,
Paris, Presses de sciences po, 2004, p. 230.
[9]
Cf. PADIOLEAU J., « L’analyse par cohortes appliquée aux enquêtes par sondages », Revue française de sociologie,
XVI, 1973, p. 313-518 ; PRESSAT R., « L’analyse par cohortes : origine et champs d’application », Population,
vol. 36, n° 3, 1981, p. 634-640.
[10]
Notamment AUZIAS C., « Les générations politiques », L’Homme et la société,
n° 111-112, janvier-juin 1994, p. 77-87 ou BERTAUX D., LINHART D., LE WITA B., « Mai 1968 et la formation des générations politiques en France », Mouvement social,
n° 143, avril-juin 1988, p. 75-89.
[11]
FAVRE P., « De la question sociologique des générations et de la difficulté à la résoudre dans le cas de la France », in CRÊTE J., FAVRE P. (dir.), Générations en politique,
Paris/Laval, Economica-PUL, 1989, p. 283-321.
[12]
BRUBAKER R., « Au-delà de l’identité », Actes de la Recherche en Sciences Sociales,
n° 139, 2001, p. 66-85.
[13]
SIRINELLI J.-F., « Génération et histoire politique », Vingtième siècle. Revue d’histoire,
1989, n° 22, p. 72.
[14]
MARTUCCELLI D., Sociologies de la modernité,
Paris, Gallimard, Folio essais n° 348, 1999, p. 9.
[15]
BRAUNGART R. and M., « Les générations politiques », in CRÊTE J., FAVRE P., (dir.), op. cit.,
p. 7-51.