Revue internationale de politique comparée 2009/4
Revue internationale de politique comparée
2009/4 (Vol. 16)
164 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782804103545
DOI 10.3917/ripc.164.0709
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Revue internationale de politique comparée 2009/4 (Vol. 16) 26 €

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2. Les élections européennes dans les pays membres

Vous consultezLes élections européennes de juin 2009 dans les pays de l’Europe centrale et orientale : des résultats moins spécifiques qu’il n’y parait

AuteursJean-Michel De Waele du même auteur

Jean-Michel DE WAELE est professeur de science politique à l’Université Libre de Bruxelles ou il dirige le CEVIPOL. Ses travaux portent sur les partis politiques en Europe centrale et orientale, sur les systèmes politiques de cette région et sur les rapports entre le Sport et la politique.

Antony Todorov du même auteur

Antony TODOROV est professeur de science politique à la Nouvelle université bulgare à Sofia. Le champ des ses intérêts se situe dans l’étude des comportements politiques, les dynamiques électorales et la participation dans les pays de l’Europe centrale et orientale.

Depuis vingt ans, les anciennes démocraties populaires connaissent des spécificités nationales et doivent être étudiées comme autant de cas particuliers. Chaque État a son paysage partisan propre, son système politique spécifique[1][1] DE WAELE J.  M, MAGNETTE P. , (dir. ), Les démocraties...
suite
, ses intérêts géopolitiques et ses représentations historiques etc. Néanmoins, ils partagent une histoire en commun, doivent faire face à des difficultés semblables et possèdent une série de caractéristiques communes. Les pays d’Europe centrale sont de jeunes démocraties nées de la chute des régimes communistes en 1989. Les acteurs politiques et sociaux restent faibles, peu organisés et peu structurés. Les partis politiques ont peu de membres et rencontrent des difficultés à représenter des intérêts sociaux et économiques articulés[2][2] DE WAELE J.  M. , « L’émergence, l’organisation...
suite
. La « société civile » reste faible et peu organisée. La professionnalisation des élites politiques est lente. Mais les paysages partisans se sont stabilisés. Les parlements comprennent un nombre de partis assez équivalent aux autres démocraties européennes et ce sont les mêmes organisations partisanes qui se présentent aux différentes élections. Ces différents processus se sont bien sur mis en place avec des forces et des ampleurs différentes selon les cas nationaux. Il importe aussi de rappeler que ces États ont connu une double transformation. Leurs systèmes politiques ont été modifiés et démocratisés en quelques années et leurs systèmes économiques ont vécu un processus de privatisation sans précédent entraînant des coûts sociaux considérables[3][3] KARNOOUH C. , DREWSKI B. , (dir. ), La grande braderie...
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. Il faut rappeler que certains États ne vont retrouver le niveau de leur PIB de 1989 que vers 2002-2003. Les sociétés se divisent enfin en gagnants et perdants de ces multiples évolutions.
Trois périodes ont structuré le débat européen en Europe centrale et orientale (ECO). Dans les premières années qui suivent la chute des régimes communistes (1990-1999), les élites politiques et la population s’enthousiasment pour « le retour à l’Europe ». Avec l’ouverture des négociations commence une nouvelle période où apparaissent les difficultés et les sacrifices demandés. Devant la rapidité des nouvelles évolutions produites par la pression externe exercée par Bruxelles – que celle-ci soit réelle ou instrumentalisée par les gouvernements pour accélérer certaines réformes – de nombreux doutes et craintes sur l’adhésion des États à l’Union européenne apparaissent. Ces sentiments sont relayés et amplifiés par des mouvements et des partis politiques qui reprennent le discours classique de l’euroscepticisme. Néanmoins, comme le démontreront les référendums d’adhésion[4][4] DE WAELE J. M. , (ed. ), European Union accession referundums,...
suite
; organisés dans l’ensemble de ces États, les courants eurosceptiques resteront minoritaires. Durant la seconde phase (2000-2004) l’enthousiasme pour l’Europe a disparu rapidement, remplacé par une indifférence générale assez semblable aux attitudes des opinions publiques de la « vieille Europe ». Nous sommes aujourd’hui dans une troisième phase. S’il n’y a pas d’enthousiasme envers le projet européen, il y a encore moins d’opposition ou de rejet. Les bienfaits de l’Union européenne sont visibles pour les opinions publiques en termes de progrès économique et écologique par exemple. Les effets économiques de la préparation à l’adhésion à l’Union et de la période d’adhésion elle même ont contribué à la forte croissance économique de ces États jusqu’à la récente crise économique. Aux yeux d’une majorité de la population de l’Europe postcommuniste l’Union européenne est passée du statut de mythe et de rêve à celui d’une réalité désenchantée, se rapprochant de la sorte des représentations des populations des États membres plus anciens.

Accentuation de la faiblesse de la participation électorale

2 Une des spécificités majeures des pays de l’ECO est l’accentuation de la faiblesse de la participation électorale observable dans tous les pays de l’Union par rapport aux précédentes élections européennes[5][5] Voir « La participation électorale : un déficit...
suite
. Si dans l’ensemble de l’Europe le taux de participation est en 2009 en moyenne de 43,1 % (au lieu de 45,4 % en 2004), ce taux est seulement de 32,2 % dans les pays de l’ECO (au lieu de 38,4 % en 2004). En 2009, la différence de mobilisation électorale par rapport aux pays de « l’ancienne Europe » a pratiquement doublée par rapport aux élections de 2004 : 11 points de pourcentage au lieu de 6 points il y a six ans.
En Europe occidentale après 1990 on arrive à un niveau moyen de 77 % de participation aux élections nationales en tenant compte des différences dans les lois électorales. Mais dans les nouvelles démocraties de l’ECO, on observe durant la même période un niveau de participation plus bas que dans les démocraties établies de l’Ouest, et le recul s’accroît durant les vingt ans qui suivent la chute du mur de Berlin. En tout, la diminution est de 22 points dans le pays de l’ECO, alors que dans les pays de l’Europe occidentale elle est de 6 points et permet de parler de relative stabilité dans la participation électorale (Tableau 1).

Tableau 1 - Participation aux élections législatives dans le deux parties de l’Europe (1990-2009)


3 Par rapport aux élections européennes de 2004[6][6] DE WAELE J.  M, COMAN R. , « Les...
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, la participation a diminué en 2009 substantiellement en Lituanie et moins dramatiquement en Hongrie et en Roumanie. Mais elle a par contre augmenté nettement en Estonie, en Lettonie, en Bulgarie, et un peu moins en Pologne et en Slovaquie. Elle est restée stable en Tchéquie et en Slovénie (Tableau 2).

Tableau 2 - Participation aux élections législatives et européennes dans les pays de l’ECO (2004-2009)


4 Ces résultats doivent être replacés dans leurs contextes nationaux : en Lituanie par exemple, les électeurs votaient pour la troisième fois en 8 mois ce qui n’a pas encouragé la participation. De plus, en 2004, les élections avaient été organisées le même jour que le premier tour de l’élection présidentielle. En Lettonie, l’augmentation des votants s’explique à la fois par la volonté de la population de montrer son mécontentement par rapport à la crise financière grave que traverse le pays et par la forte mobilisation de la minorité russophone du pays dont une partie ne peut pas participer aux scrutins législatifs, n’ayant pas obtenu la citoyenneté lettone des autorités.

5 Enfin, il est intéressant d’examiner les variations de niveaux de participation entre élections législatives et européennes dans les mêmes États. La Roumanie apparaît comme l’État où la différence entre scrutins européen et législatif est la moins grande, mais ceci s’explique surtout par la très faible participation aux élections législatives de 2008. En Bulgarie en revanche, l’augmentation de la participation entre les élections européennes et les législatives de juillet 2009 est spectaculaire : + 20 %[7][7] Voir « Les élections européennes de juin 2009 en...
suite
.
Même si la participation a augmenté dans certains pays par rapport à 2004, il n’en demeure pas moins que les difficultés pour mobiliser les électeurs pour le scrutin européen de 2009 paraissent toujours plus importantes pour les anciennes démocraties populaires que pour les anciens membres de l’Union.

Élections nationales ou européennes ?

6 Les observateurs ont peu souligné que les élections européennes de juin 2009 sont les premières qui se sont tenues dans les 27 États de l’Union le même jour. Lors des élections de 2004, la Roumanie et la Bulgarie n’étaient pas encore membres de l’Union et avaient organisé leurs propres élections après leur adhésion (en 2007). Il faut se rappeler que les élections de 2004 s’étaient tenues dans les 10 pays membres de l’Europe centrale dans un climat d’instabilité politique interne. La plupart des gouvernements qui avaient négocié les adhésions se trouvaient à bout de souffle et usés par le « rush final » de la négociation. Ils furent parfois sévèrement battus (comme en Pologne en 2005) et des changements de personnel politique se produisirent ou furent accélérés à l’issue des élections européennes de 2004 qui eurent des effets indirects importants sur les scènes politiques nationales.

7 Les élections de 2009 furent organisées dans un climat comparativement beaucoup plus apaisé et stabilisé, mais marqué cette fois par les fortes inquiétudes liées à la crise financière. Celle-ci a touché à des degrés divers les différents pays d’Europe centrale : la Hongrie et les pays baltes connaissent des situations de quasi faillite au moment des élections tandis que la Pologne a paru mieux résister que ses voisins. Néanmoins, partout le même climat incertain et pessimiste marqua les campagnes électorales. Les questions de politiques et de stratégies nationales furent, comme à l’Ouest, plus présentes que le débat sur l’avenir de l’Europe ou sa façon de lutter contre la crise économique.

8 Même si partout les thèmes de la politique nationale l’emportaient dans les campagnes électorales, les différences entre les pays restèrent grandes. Dans ceux les plus frappés par la crise économique tels l’Estonie, la Lettonie, la Hongrie et la Slovaquie, le débat a beaucoup porté sur les capacités des gouvernements en place à faire face aux conséquences de la crise. En Estonie, les mesures d’austérité conduisirent quelques semaines avant les élections européennes à une crise gouvernementale entraînant le départ des sociaux démocrates de la coalition qui devint ainsi minoritaire. En Hongrie la crise financière mit le pays en quasi faillite et il ne put être sauvé que par des prêts massifs de la communauté internationale. En conséquence les budgets d’austérité se succédèrent, aggravant une situation sociale déjà critique pour les « perdants de la transition ». En Lettonie le FMI dut intervenir d’urgence pour sauver le pays de la faillite. La population manifesta son vif mécontentement devant les coupes budgétaires. La Slovaquie confirma son faible intérêt pour les élections européennes. La campagne de 2009 fut aussi morne que la précédente. L’Europe ne fut traitée que par rapport à son rôle dans la crise économique ou dans les effets pour la Slovaquie de son entrée le 1er janvier 2009 dans la zone euro. La situation du pays, durement touché par la crise du secteur automobile et le retournement de conjoncture, n’en fut que plus difficile à supporter pour la population et difficile à gérer pour les responsables politiques pris au dépourvu.

9 D’autre pays de la région, comme la Roumanie et la Lituanie, connurent à la veille des élections européennes plusieurs scrutins nationaux différents, qui lassèrent les populations. En Lituanie, la campagne pour les élections européennes a comme ailleurs été surtout consacrée aux questions domestiques et aux conséquences de la crise financière. La Roumanie venait de connaître de nombreux scrutins (referendum sur l’impeachment du président, élections locales, élections législatives). Cette situation de campagne électorale permanente aboutit à des taux de participation très faibles. L’ensemble de ces scrutins semblait surtout préparer l’élection présidentielle de novembre 2009. La Bulgarie connut le cas étrange d’une campagne électorale européenne précédant d’un mois seulement la campagne pour les élections législatives. Les élections de juin 2009 ne furent donc que la première manche des législatives de juillet et en juin les thématiques nationales (bilan du gouvernement, changement de la loi électorale quelques semaines avant les élections, lutte contre la corruption, futures coalitions etc.) furent bien plus débattues que les enjeux européens.
La Pologne connut depuis l’avènement du gouvernement de D. Tusk en 2007 une stabilité politique due à la majorité parlementaire confortable de la Plateforme civique et à la diminution du nombre de partis représentés au Parlement. Mais la situation de cohabitation avec le président Kaczynski produisit de nombreux conflits. L’Europe fut faiblement présente dans la campagne électorale dominée par la guerre larvée entre le Premier ministre et le Président et donc comme ailleurs par des thématiques domestiques. La République tchèque connaissait une tension politique importante depuis les élections législatives de 2006 qui rendait le pays difficilement gouvernable. La chute du gouvernement Topolanek en mars 2009 – alors que la République tchèque présidait l’Union européenne – fut le résultat des intrigues politiques incessantes que vivait le monde politique tchèque. Les élections de juin 2009 se déroulèrent donc dans un climat tendu et l’Europe passa au second plan, ce qui explique sans doute le score modeste des formations eurosceptiques.

Recomposition des systèmes partisans

La prépondérance des droites

10 La victoire des partis de centre droit est difficilement contestable en Europe centrale et orientale. La Bulgarie, La Hongrie, la Pologne, la Slovénie, la Tchéquie en fournissent les exemples les plus nets. Il s’agit à la fois d’une tendance commune à tous les pays de l’Union européenne[10][10] Voir « La nouvelle carte électorale du conservatisme...
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mais aussi de la victoire de partis d’opposition (en Bulgarie, Slovénie, Hongrie) qui profitèrent des difficultés des partis sociaux démocrates au pouvoir et des effets de la crise économique. Mais il existe également des cas où les partis au pouvoir parvinrent à remporter l’élection soit par manque d’alternative crédible comme en Pologne, soit en raison des erreurs stratégiques de l’opposition (République Tchèque).

11 En Pologne, le résultat spectaculaire de la Plateforme civique (PO) avec ses 44,4 % des suffrages – un score encore supérieur à celui des élections législatives de 2007 – lui permit non seulement de gagner 10 sièges au Parlement mais aussi de représenter seul la moitié de toute la délégation polonaise au Parlement européen ! Ceci fit du groupe polonais au sein du PPE un acteur incontournable qui put peser de tout son poids pour favoriser l’élection de J. Buzek à la tête du Parlement. Le succès de la Plateforme Civique ne se fit pas au détriment du mouvement conservateur catholique « Loi et Justice » (PiS) des frères Kaczynski[11][11] Qui recule néanmoins de près de 5 % par rapport aux...
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qui double son score européen de 2004. Les grands perdants en Pologne sont les partis eurosceptiques comme la Ligue des familles (LPR) et le mouvement Samoobrona qui n’ont plus aucun élu.

12 La montée du populisme (voir supra) touche les partis affiliés au PPE. En Bulgarie, le GERB qui remporta 24,4 % des suffrages avec son leader populiste B. Borissov constitue un exemple significatif de la dérive populiste et autoritaire qui semble rencontrer un succès croissant dans la région. En Hongrie, le FIDESZ – grand parti de la droite conservatrice qui avait multiplié d’inquiétants dérapages nationalistes et populistes – passe de 47,7 % des suffrages exprimés à 56,3 % et gagne deux sièges. Des remarques semblables pourraient être faites pour les Libéraux-démocrates roumains du président T. Basescu.

13 Notons encore que si tous les États de l’ECO ont envoyés des députés au sein du groupe PPE (avec parfois trois partis dans le même pays), les libéraux (ADLE) par contre n’ont eu aucun député en provenance de Pologne et de Tchéquie et ont perdu leur représentation hongroise.

Crise de la gauche ?

14 Les partis de gauche en Europe centrale ont subit comme leurs coreligionnaires de la « vieille Europe » une défaite lors des élections européennes de juin 2009[12][12] Voir « Socialisme européen : vers le déclin ? »...
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. La gauche n’arrive en tête du scrutin qu’en Roumanie et en Slovaquie.

15 Il est paradoxal de constater que c’est précisément deux partis « problématiques » qui réalisent les meilleurs résultats. En Slovaquie les sociaux démocrates de Smer ont été suspendus un temps du PSE pour avoir pris comme allié dans leur gouvernement des populistes (HZDS) et surtout un parti d’extrême droite (SNS), réalisant ainsi une première dans l’histoire politique européenne : une alliance entre la sociale démocratie et l’extrême droite pour gouverner un pays. En Roumanie, le PSD est marqué par une longue série de suspicions de corruption à l’encontre de certains de ses leaders, ce qui ne l’empêche pas d’arriver en tête de l’élection, vraisemblablement à cause de la faiblesse de ses adversaires. Par contre le gouvernement social démocrate hongrois subit une déroute avec la perte de la moitié de son électorat par rapport à 2004 qui n’était pourtant pas une année électorale faste pour les sociaux démocrates de Budapest. De même les socialistes bulgares à la tête de la coalition gouvernementale sont largement distanciés par leurs adversaires de droite. Il en va de même pour les sociaux démocrates slovènes au gouvernement, eux aussi devancés par la droite. En République tchèque les sociaux-démocrates ne sont pas parvenus à capitaliser leur opposition au gouvernement de centre droit de Topolanek et les communistes ont aussi reculé. En Pologne les sociaux-démocrates dans l’opposition depuis 2005 n’ont pas réussi à représenter une alternative politique crédible. Dans les Pays baltes, où la gauche est historiquement faible, elle n’a pas tiré profit des conséquences sociales de la crise financière qui a touché durement ces États.

16 Pour autant, ces résultats ne se traduisent pas par un net recul en sièges puisqu’à l’issue des élections on compte trois députés sociaux démocrates d’Europe centrale de plus que dans le précédent parlement. Mais ceci s’explique en partie par le fait que pour certaines formations les élections de 2004 avaient été catastrophiques.

17 Ces résultats confirment la crise des partis de gauche dans la région. Ceux-ci sont issus – sauf en Tchéquie et Slovaquie – de la reconversion des anciens partis communistes au pouvoir entre 1947 et 1989. Ces nouveau « sociaux démocrates » largement transformés en termes de personnel politique et de plates formes idéologiques avaient joué un rôle central en faveur des renversements des régimes communistes. Ils avaient aussi défendu les transformations économiques et politiques qui en avaient résultés et étaient devenus – à quelques nuances près – les meilleurs défenseurs de l’adhésion de leurs pays à l’Union européenne. Mais les contraintes économiques et sociales produites par la préparation de l’adhésion avaient réduit les marges de manœuvres de tous les gouvernements de la région. Les différentiations entre politiques de centre gauche et de centre droit furent minimes. Une fois l’adhésion obtenue, les partis sociaux-démocrates se trouvèrent dépourvus de politiques à proposer. De plus, ils acceptèrent naturellement le néo-libéralisme ambiant de ces années et abandonnèrent toute prétention de réformes sociales. Ils se sont révélés ainsi incapables de nouer des liens forts avec les perdants des transformations économiques. Enfin, ayant gardé des liens avec certains secteurs économiques issus des anciens régimes communistes, ces partis sont encore plus touchés par les questions de corruption que les autres formations politiques d’Europe centrale et orientale. Ils se retrouvent aujourd’hui sans clientèle politique structurée, sans programmes et – plus grave encore – sans images précises dans la population. La fin du « Blairisme » qui leur servait de modèle à importer et à vendre au niveau national les laisse sans perspective politique claire et sans réponse à la question de leur rôle politique et idéologique dans les sociétés d’Europe centrale du XXIe siècle.
Ces élections confirment aussi la grande faiblesse des partis verts dans les pays de l’ECO[13][13] Voir « Une vague Verte ? » par Daniel Boy et Jean Chiche. ...
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. Seuls les députés provenant de l’Estonie et de la Lettonie siègeront dans le groupe vert à Bruxelles. Les Verts tchèques qui participaient au gouvernement de centre droit à Prague depuis leur succès aux législatives de 2006 se sont divisés en différentes formations et ont rapidement perdu leur crédit politique. De même la mouvance située à la gauche de la sociale démocratie apparaît dans toute sa faiblesse dans ces pays avec un total de cinq députés. Quatre sont élus en République Tchèque sur les listes du Parti communiste de Bohême-Moravie (KSCM) pourtant en recul lors de ce scrutin (- 2) et un député est un représentant de la minorité russe de Lettonie.

Tassement de l’euroscepticisme entre populisme et extrémisme

18 L’Europe centrale est souvent représentée comme une zone de force pour les partis populistes et eurosceptiques. Cette assertion doit être largement nuancée. Il s’agit d’abord de différencier ces catégories qui ne forment pas un tout cohérent[14][14] MUDDE C. The ideology of the extreme right, New York,...
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.

19 Dans deux pays de la région on voit une nette progression des partis d’extrême droite. En Hongrie le Jobbik a récupéré les symboles du fascisme hongrois de l’entre-deux-guerres et professe ouvertement son ultra nationalisme, son racisme, son antisémitisme et son homophobie. Ce parti dénonce aussi l’Union européenne avec virulence. En Roumanie, la seule vraie surprise du scrutin fut le score du parti de la Grande Roumanie (PRM) de V. Tudor, renforcé par le fantasque et mystique G. Becali, président du populaire club de football Steaua Bucarest[15][15] G.  Becali a eu à plusieurs reprises des démêlés...
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. Ce mouvement d’extrême droite obtint 8,7 % des suffrages et 3 sièges.

20 En Bulgarie il faut souligner le maintien du parti d’extrême droite ATAKA qui, malgré la concurrence d’autres formations populistes, parvint à obtenir 2 sièges et améliora encore son audience électorale un mois plus tard aux élections législatives. En Slovaquie, le parti nationaliste Slovaque remporta un siège.

21 Mais il faut souligner que de nombreux États d’Europe centrale et orientale n’ont pas de parti d’extrême droite – la Pologne, la Tchéquie et l’Estonie, et que ces partis – là où ils existent – n’obtinrent nulle part les soutiens électoraux dont bénéficièrent les partis d’extrême droite en Belgique (Flandre), en Autriche, en France, au Danemark etc.

22 On peut analyser le poids des partis eurosceptiques de la région de l’ECO en analysant la composition des deux groupes européens issus de l’élection de juin 2009 qui font de l’euroscepticisme l’élément central de leur identité : les Conservateurs et Réformistes Européens (ECR) et le Groupe Europe de la Liberté et de la Démocratie (EFD). On note que quatre États n’ont aucun député membre d’un de ces deux groupes : Bulgarie, Estonie, Slovénie et Roumanie. Mais l’ECR est cependant composé pour 50 % de députés élus dans des pays d’Europe centrale et orientale[16][16] 27 sur un total de 54 provenant de Tchéquie et de Pologne. ...
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qui pourraient avoir ainsi un poids important dans la gestion du groupe créé par les conservateurs britanniques si une entente avec le PiS polonais aux fortes traditions sociales se faisait jour. Dans l’EFD par contre, on ne trouve que 3 députés provenant des pays de la région de l’ECO sur un total de 32.

23 Il faudrait d’ailleurs vérifier ce que signifient certaines adhésions à ces groupes. L’obligation d’avoir des représentants de sept pays différents rend indispensable la présence de certains députés qui ont pu ainsi préférer négocier leur choix de siéger dans un des deux groupes en échange de responsabilités plus visibles dans certaines commissions.
Si l’on compare la situation de 2009 à celle prévalant à la suite de l’élection de 2004, on ne peut pas conclure à un progrès de la représentation eurosceptique en provenance de l’Europe centrale et orientale. Certes le PiS polonais augmente sa représentation, mais la Ligue des familles polonaises (LPR) et le mouvement Autodéfense (Samoobrona) disparaissent en 2009 du Parlement de Bruxelles. De même, malgré le vaste soutien dont le mouvement eurosceptique « Libertas » a bénéficié de la part de la télévision nationale polonaise, celui-ci n’a obtenu que 1,2 % des suffrages. L’euroscepticisme sous ses différentes formes est donc en net recul en Pologne. De même et toujours si l’on compare les résultats de 2009 à ceux de 2004, on peut estimer que les partis eurosceptiques ont reculé en République tchèque.
Électoralement, il est donc faux de considérer que l’euroscepticisme a progressé en Europe centrale et orientale lors des élections européennes de 2009. On doit même plutôt parler de tassement ou de léger recul. Par contre, ce sont toujours les mêmes États qui envoient les plus gros contingents d’eurosceptiques : la Tchéquie et la Pologne. Si l’on compare avec la situation prévalant dans la vieille Europe de l’Ouest, il n’existe pas de différences substantielles.

Conclusions

24 La littérature scientifique s’accorde à considérer que les élections européennes constituent des élections de « second ordre ». Pour K. Reiff et H. Schmitt[17][17] REIFF K. , SCHMIDT H. , « Nine second order...
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celles-ci se caractérisent par le fait qu’elles sont centrées sur des enjeux essentiellement nationaux et utilisées surtout pour le changement du rapport de forces politiques, qu’elles entraînent un vote sanction à l’encontre des partis au pouvoir et produisent une faible mobilisation politique. Comme nous l’avons montré, ces dernières élections européennes correspondent en grande partie à ces caractéristiques. Mais la modification des rapports de forces nationaux doit être nuancée et le vote sanction à l’égard des gouvernements nationaux – en dehors de la Bulgarie et de la Hongrie – a été modéré[18][18] Voir « Un vote sanction asymétrique » par Christian...
suite
. Nous avons mis en évidence la faiblesse de la participation, le tassement des partis eurosceptiques et l’arrivée de partis d’extrême-droite au Parlement européen, résultant d’une audience électorale concentrée sur quelques pays seulement de l’Europe centrale et orientale.

25 Surtout si l’on compare les résultats dans les douze pays de l’ECO aux résultats globaux des élections européennes, il est difficile – en dehors de la plus grande faiblesse de la participation – de mettre en exergue des éléments de spécificité des votes dans ces dix États de la région par rapport aux autres.

26 Les élections européennes dans les pays de l’Europe centrale et orientale montrent les symptômes d’un malaise concernant le fonctionnement de la démocratie représentative à l’œuvre aussi dans les pays de l’Europe de l’Ouest. La démocratie représentative suppose l’acceptation d’une contradiction interne – et son dépassement – car la représentation est en effet une résultante de la division du travail politique entre compétents et incompétents, entre citoyens actifs et citoyens passifs, entre gouvernants et gouvernés. Ce sont de ces oppositions – aujourd’hui plus mal acceptées qu’hier – que résultent les phénomènes de retrait de la participation, de désengagement citoyen dans les régimes démocratiques contemporains, encore plus visibles dans les pays de l’Europe centrale et orientale qu’à l’Ouest.
L’effondrement des partis de gauche et l’affaiblissement des idées de solidarité sociale et d’intérêt public, la prolifération à droite des partis populistes et xénophobes qui deviennent des modèles de plus en plus acceptés dans ces sociétés, la persistance des conflits d’ordre ethnique transforment les climats politiques des pays de l’Europe centrale et orientale. Et même si ces pays représentent de moins en moins des entités cohérentes autour d’une identité commune, ces phénomènes affectent le climat politique de l’Europe toute entière en renforçant des phénomènes similaires déjà présents depuis des années dans les anciens pays membres. Mais, il semblerait que le « désenchantement démocratique »[19][19] Cf. parmi les ouvrages abondant à ce sujet : DALTON R.  J. ,...
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affecte d’avantage les nouvelles démocraties de la région que les démocraties établies depuis plus longtemps.

 

Notes

[1] DE WAELE J. M, MAGNETTE P., (dir.), Les démocraties européennes, A. Colin, 2008. Retour

[2] DE WAELE J. M., « L’émergence, l’organisation et les spécificités des partis politiques dans les pays candidats », Pouvoirs, n°106, 2003. Retour

[3] KARNOOUH C., DREWSKI B., (dir.), La grande braderie à l’est, Paris, Le temps des cerises, 2005. Retour

[4] DE WAELE J.M., (ed.), European Union accession referundums, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2005. Retour

[5] Voir « La participation électorale : un déficit inégalé » par Anne Muxel. Retour

[6] DE WAELE J. M, COMAN R., « Les élections européennes de 2004 dans les pays d’Europe centrale », in DELWIT P., POIRIER P., Parlement puissant, électeurs absents, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2005, p. 79-91. Retour

[7] Voir « Les élections européennes de juin 2009 en Bulgarie : la confirmation de l’éclatement du système partisan » par Antony Todorov. Retour

[8] Élections tenues le 20 mai 2007. Retour

[9] Elections tenues le 26 novembre 2007. Retour

[10] Voir « La nouvelle carte électorale du conservatisme européen » par Agnès Alexandre-Collier et Xavier Jardin. Retour

[11] Qui recule néanmoins de près de 5 % par rapport aux législatives de 2007. Retour

[12] Voir « Socialisme européen : vers le déclin ? » par Gérard Grunberg. Retour

[13] Voir « Une vague Verte ? » par Daniel Boy et Jean Chiche. Retour

[14] MUDDE C. The ideology of the extreme right, New York, Manchester University Press, 2000 ; BETZ H. G., La droite populiste en Europe, Paris, Éditions Autrement, 2004 ; PERRINEAU P., (dir.)., Le Vote européen 2004-2005, Paris, Presses de Sciences Po, 2005 (chap. 3, p. 77-103 : « La droite radicale : divisions et contrastes »). Retour

[15] G. Becali a eu à plusieurs reprises des démêlés avec la police et la justice roumaines. Il avait été emprisonné quelques temps avant les élections pour une affaire de séquestration de présumés voleurs de sa voiture. Retour

[16] 27 sur un total de 54 provenant de Tchéquie et de Pologne. Retour

[17] REIFF K., SCHMIDT H., « Nine second order national elections. A conceptual framework for the analysis of European elections results », European journal of political research, n°8, 1980. Retour

[18] Voir « Un vote sanction asymétrique » par Christian Franck et Lisa Isnard. Retour

[19] Cf. parmi les ouvrages abondant à ce sujet : DALTON R. J., Democratic Challenges, Democratic Choices : the Erosion of Political Support in Advanced Industrial Democracies, Oxford, Oxford University Press, 2004 ; FILLIEULE O., (dir.), Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005 ; NEVEU C., (dir.), Cultures et pratiques participatives : perspectives comparatives (préface de Yves Deloye), Paris, L’Harmattan, 2007 ; PERRINEAU P., (dir.), Le désenchantement démocratique, Éditions de l’Aube, 2003 ; TORCAL M. and MONTERO J. R., (ed.), Political Disaffection in Contemporary Democracies : Social Capital, institutions and Politics, London, Routledge, 2006.Retour

Résumé

Cette étude compare les grandes tendances des élections européennes dans les pays de l’Europe centrale et orientale depuis leur adhésion à l’Union européenne. Au delà des différentes nationales, il est montré comment la thèse de la spécificité des comportements électoraux dans la région doit être nuancée à la suite du dernier scrutin européen dont le déroulement et les résultats portent, comme à l’ouest mais sans doute encore plus vigoureusement, la marque d’un désenchantement démocratique accentué par la crise financière.



Abstract
This study compares the major trends in European elections in the countries of Central and Eastern Europe since their accession to the European Union. Beyond the different nationalities, the study shows how the thesis of specific types of voting behaviour in the region must be adjusted in the light of the latest European elections. As in the West, the course and the results of these elections show, but even more forcefully, the signs of a disenchantment with democracy, accentuated by the financial crisis.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Michel De Waele et Antony Todorov « Les élections européennes de juin 2009 dans les pays de l'Europe centrale et orientale : des résultats moins spécifiques qu'il n'y parait », Revue internationale de politique comparée 4/2009 (Vol. 16), p. 709-720.
URL :
www.cairn.info/revue-internationale-de-politique-comparee-2009-4-page-709.htm.
DOI : 10.3917/ripc.164.0709.