2001
Revue internationale des sciences sociales
Relations intergouvernementales
Les structures des relations intergouvernementales dans les systèmes fédéraux
David Cameron
[*]
David Cameron, ancien haut fonctionnaire de l’État fédéral canadien et de la province de l’Ontario, spécialiste des relations intergouvernementales, est professeur de science politique à l’Université de Toronto. Adresse postale : 100 St. George Street, Toronto, Ontario, M5S 3G3. Il s’est particulièrement intéressé, dans ses travaux de recherche, au fédéralisme et au nationalisme, au Canada et ailleurs. Son dernier ouvrage est un recueil publié sous sa direction et intitulé The Referendum Papers : Essays on Secession and National Unity (1999).
L’article s’ouvre sur un examen de tout ce qui façonne la structure des relations intergouvernementales avant de passer à l’analyse des structures elles-mêmes. L’auteur distingue six sortes de facteurs modelant ces relations : démographiques et géographiques, sociaux et culturels, historiques, constitutionnels et institutionnels, politiques, contextuels. S’agissant des structures elles-mêmes, il relève tout d’abord que c’est selon l’institutionnalisation, le caractère décisionnel et la transparence plus ou moins prononcés desdites relations qu’on peut définir le système qu’elles forment. Il est ainsi amené à les classer en quatre catégories : les relations intergouvernementales intégrées au niveau fédéral, cas où les institutions du centre sont « fédéralisées » ; les relations proprement intergouvernementales, tant entre le gouvernement central et les gouvernements régionaux que parmi ces derniers ; les relations intergouvernementales dans le domaine judiciaire, où le recours à la justice en constitue la continuation dans une autre sphère ; enfin, les autres formes de relations intergouvernementales, internationales surtout, qui font intervenir des organes internationaux quasi-gouvernementaux, des structures politiques à niveaux multiples qui transcendent les paramètres des États et des formes d’administration autochtone. L’auteur conclut de son analyse que la démocratisation de ces relations est l’un des enjeux majeurs de la gouvernance à l’aube du nouveau siècle.
Le fédéralisme divise la souveraineté de l’État entre un gouvernement central et des gouvernements régionaux, division structurelle qui instaure deux ensembles de relations dont l’un est primordial et l’autre d’une importance moindre, mais nullement négligeable pour autant.
1. Les relations qui sont d’une importance primordiale sont celles qui existent entre les composantes d’une fédération et le gouvernement central. Au même titre que les questions de compétences et de pouvoirs respectifs de chacun des deux ordres de gouvernement, leurs relations et leurs liens d’interdépendance demeurent une préoccupation constante dans les pays fédéraux.
2. Viennent ensuite les relations qui existent entre les composantes infranationales d’une fédération.
C’est au premier type de relations que nous nous intéresserons ici avant tout.
Les deux types de relations intergouvernementales façonnent profondément le mode de fonctionnement de toute fédération. En effet, ces relations sont la cheville ouvrière de tout système fédéral, l’instrument privilégié au moyen duquel le travail, quel qu’il soit, se fait. Elles fonctionnent à l’interface entre ce que prévoit la constitution et ce qu’exigent les réalités concrètes du pays.
C’est la nature de la vie moderne qui a conféré de plus en plus d’importance aux relations entre le gouvernement central et les gouvernements régionaux, ainsi qu’entre ces derniers. La théorie d’une séparation très nette entre les compétences et d’un cloisonnement étanche des composantes d’une fédération pouvait avoir un certain sens au xixe siècle, mais, aujourd’hui, elle est manifestement dépassée. Ce n’est pas seulement au sein des fédérations classiques que les frontières entre compétences s’émoussent et que le besoin de débats, de négociations et d’échanges intergouvernementaux se fait continuellement sentir ; cette nécessité se retrouve partout dans la vie publique, tant intérieure qu’internationale. L’importance grandissante de ce qu’on appelle désormais « la multigouvernance » témoigne de cette nécessité.
Qu’est-ce qui façonne la structure des relations intergouvernementales ?
Les relations entre gouvernements au sein d’une fédération tiennent leur forme distinctive :
- De la société dont elles font partie ;
- Du régime constitutionnel dans lequel elles s’inscrivent ;
- Des institutions gouvernementales dont elles sont partiellement l’expression ;
- Des conditions qui, à l’intérieur et à l’extérieur, déterminent la vie du pays considéré à tel ou tel moment.
Parmi les principaux facteurs qui marquent les relations intergouvernementales de leur empreinte, ceux qui sont exposés ci-dessous se retrouvent en des combinaisons particulières dans chaque pays fédéral pour créer la configuration originale des institutions et des processus intergouvernementaux qui caractérise la société considérée.
Les facteurs démographiques et géographiques
Les dimensions du pays, la taille de la population et sa répartition sur le territoire peuvent toutes trois influer sur les structures et les mécanismes des relations intergouvernementales. La pratique fédérale de la Russie est nécessairement très différente de celle, par exemple, de la Suisse, ne serait-ce que parce que la première est le plus vaste pays du monde, qui couvre une douzaine de fuseaux horaires, alors que la Suisse est un pays minuscule niché au cœur de l’Europe occidentale. L’Inde, avec son milliard d’habitants entassés sur un sous-continent, conduit forcément ses affaires fédérales autrement que la République des Comores, qui se compose de trois îles dans l’océan Indien et qui abrite moins de 600 000 habitants. Il est évident que l’absence de contiguïté territoriale est encore une autre affaire.
Les facteurs sociaux et culturels
La composition raciale, religieuse, linguistique et culturelle d’un pays donné fixe souvent les conditions de la transaction fédérale en dictant l’adoption ou l’exclusion de certaines formes et pratiques institutionnelles. Sociétés multilingues et multiculturelles, la Belgique, le Canada, l’Inde, la Malaisie et la Suisse contrastent avec les fédérations socialement plus homogènes que sont l’Allemagne, l’Australie, l’Autriche et les États-Unis.
La communauté de langue simplifie les échanges au sein d’une fédération, l’existence de plus d’une langue officielle ou l’absence de langue véhiculaire facilement accessible à tous compliquent la communication dans les relations intergouvernementales. De profondes différences socioculturelles au sein d’un pays risquent de susciter une ignorance et une suspicion mutuelles qui paralysent ces relations. La présence d’une minorité culturelle importante et territorialement concentrée peut inciter à une formalisation des règles et mécanismes des relations intergouvernementales plus poussée qu’elle ne le serait sans doute en son absence.
Les facteurs historiques
La force de la tradition et d’un vécu politique partagé influent nécessairement sur la capacité d’une fédération à entretenir ou à réviser de fond en comble ses relations intergouvernementales : une communauté politique forte d’une longue expérience commune du fédéralisme jouira d’avantages et pâtira d’inconvénients qu’une société fédérale de création récente ne saurait connaître. En bien ou en mal, les normes et les pratiques qui ont cours dans les relations intergouvernementales au Canada et aux États-Unis restent dans le sillage de pratiques et de comportements traditionnels. En revanche, une refonte radicale des structures de ces relations serait possible, que les conséquences en soient positives ou négatives, dans un pays fédéral de fraîche date comme la Russie. De plus, comme le suggère l’exemple russe, dans un pays où l’État de droit n’est pas vraiment ancré, les relations intergouvernementales s’en trouveront profondément marquées.
Les facteurs constitutionnels et institutionnels
Le nombre et la taille respective des composantes d’une fédération, le degré d’asymétrie qui existe entre elles, le système juridique – de « common law » ou issu du droit romain – et le régime politique – parlementaire ou présidentiel/conventionnel – sont autant de considérations de la plus haute importance pour déterminer la nature des structures et des processus propres aux relations intergouvernementales. Il est difficile, sinon impossible, aux représentants des différents gouvernements des États-Unis, qui comptent 50 États, ou de la Russie, avec son cortège de 89 composantes infranationales, de travailler à la même table. Pour reprendre l’exemple de la Fédération de Russie, l’asymétrie très prononcée qui règne parmi ses 89 républiques, régions, territoires, districts et autres l’oblige à conduire ses relations intergouvernementales, jusqu’à un certain point, comme une série de processus intergouvernementaux indépendants les uns des autres ; parvenir à la cohérence dans de telles conditions est une redoutable gageure. Selon les cas, les systèmes juridiques présupposent une certaine institutionnalisation, ou l’inverse, de la structure du gouvernement, ce qui rejaillit fortement sur les relations intergouvernementales. Un régime parlementaire, qui tend à concentrer le pouvoir dans les mains de l’exécutif, et un régime conventionnel, qui le disperse entre de nombreux acteurs, produiront des modèles fort différents de relations intergouvernementales, dominées par le pouvoir exécutif dans le premier cas, conduites aussi par le pouvoir législatif dans le second. Une chambre haute installée dans la capitale nationale, qui associe les exécutifs fédéraux et régionaux à un processus législatif central « fédéralisé », peut assurer une bonne part du travail des relations intergouvernementales dans une fédération.
Les facteurs politiques
Le type de système électoral peut influer non seulement sur la stabilité des gouvernements, mais encore sur la capacité du gouvernement central de représenter les minorités et les communautés régionales et de créer une certaine cohésion au sein de la fédération. Si le scrutin majoritaire à un tour ou uninominal à plusieurs tours tend à favoriser la formation de gouvernements à majorité stable, il a tout autant tendance à aboutir à une sous-représentation des opinions minoritaires. Les pays qui utilisent diverses formes de représentation proportionnelle, tels que l’Australie, l’Autriche et la Suisse, obtiennent une représentation électorale plus fidèle à la répartition effective des voix, mais qui encourage en général le multipartisme et, bien souvent, les gouvernements de coalition. Ces mécanismes électoraux contribuent à la structuration des systèmes de partis politiques aux niveaux tant fédéral que régional.
La nature du système de partis politiques d’un pays fédéral joue elle-même un rôle dans la forme des relations intergouvernementales en son sein. Lorsque son système intègre les partis politiques aux niveaux fédéral et régional, le pays est doué d’une capacité de cohésion qui fait défaut à une fédération autrement constituée. Dans son cas, les relations entre gouvernements peuvent parfois revêtir l’apparence de relations entre hommes politiques membres de la même formation. En revanche, un pays comme le Canada, où les systèmes de partis politiques sont assez distincts aux niveaux fédéral et provincial, doit s’y prendre autrement pour assurer la conduite des affaires fédérales.
Le degré de centralisation ou de décentralisation est encore un facteur qui compte beaucoup dans la formation des relations intergouvernementales. Produit, bien souvent, d’une évolution historique et politique plus que d’une énonciation formelle de la constitution, le degré de centralisation ou de décentralisation forge l’équilibre des forces entre les deux ordres de gouvernement et, partant, le comportement des principaux acteurs ainsi que leurs relations.
Les facteurs contextuels
Il convient enfin de signaler les données de la situation dans laquelle se trouve un pays fédéral. Normalement, ce contexte peut ne pas sembler exercer une influence palpable sur les relations intergouvernementales, mais dans l’hypothèse d’une menace extérieure, comme la guerre, ou intérieure, comme la sécession, il est possible de mesurer l’incidence de ces facteurs contextuels sur les relations intergouvernementales. En règle générale, la guerre produit un effet puissamment centralisateur sur les États, fédérations comprises, et la situation du temps de guerre peut parfois déboucher sur une suspension effective du système fédéral et du modèle normal de ses relations intergouvernementales. Une menace sérieuse de sécession de la part de l’une des composantes régionales de la fédération peut aussi conduire le pays à prendre des mesures défensives exceptionnelles, qui modifient ainsi le modèle et la pratique ordinaires des relations intergouvernementales. Il est important de noter également que l’effet résiduel de ces événements peut être considérable et souvent se faire sentir longtemps encore après la fin de la crise. La centralisation du temps de guerre, par exemple, est un processus parfois très difficile à inverser lorsque la paix est rétablie.
Les structures des relations intergouvernementales
Il n’est pas inutile de souligner qu’une grande partie des relations intergouvernementales au sein des fédérations sont, pour ainsi dire, « pré-structurelles ». En effet, une bonne part de l’activité intergouvernementale de toute fédération se conduit en dehors de tout cadre officiel, par téléphone, télécopieur et messagerie électronique, ainsi qu’à l’occasion de rencontres informelles entre hommes politiques et représentants des exécutifs. On peut soutenir que ce réseau complexe de communications joue un rôle aussi important que n’importe quelle autre « structure » dans la bonne marche des affaires fédérales ; son absence se ferait rapidement sentir dans toute fédération.
Quant aux structures formelles des relations intergouvernementales, elles peuvent différer grandement d’un système fédéral à l’autre. Si elles remplissent toutes la même fonction générale, à savoir, gérer l’interface entre gouvernements et surtout entre les deux ordres de gouvernement, elles sont cependant extrêmement variées – variété qui est directement liée aux facteurs récapitulés dans la section précédente. Les relations intergouvernementales peuvent faire intervenir la totalité des composantes d’une fédération, ou certaines d’entre elles (sous la forme, par exemple, d’un regroupement régional, culturel ou économique), ou encore deux seulement (soit le gouvernement central et l’une des composantes régionales, soit deux composantes régionales dans une relation bilatérale).
Les relations intergouvernementales peuvent varier aussi selon les trois dimensions suivantes :
-
Le degré d’institutionnalisation. Elles peuvent être très institutionnalisées, avec des structures et des processus formels canalisant l’activité intergouvernementale, ou être menées d’une manière ponctuelle et informelle, selon la nature des circonstances et la préférence des acteurs politiques qui y prennent part ;
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Le caractère décisionnel plus ou moins prononcé. Les relations intergouvernementales peuvent ne guère aller plus loin que le partage de l’information entre les gouvernements centraux et régionaux, et parmi ces derniers ; elles peuvent aussi comporter la consultation par un acteur d’un autre acteur et l’ajustement de ses orientations à la lumière des projets ou des intentions de celui-ci ; ou encore, elles peuvent être l’expression d’un pouvoir décisionnel formel, auquel cas c’est l’enceinte intergouvernementale elle-même qui est le lieu où s’effectuent certains des choix officiels d’une communauté fédérale.
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Le degré de transparence. Les relations intergouvernementales peuvent être menées sans témoins et sans que la population en soit guère informée ni ait à en demander compte, ou bien être enchâssées dans des procédures soumises au contrôle et à l’influence de l’opinion et limitées par des responsabilités démocratiques très nettement définies.
Il est possible de classer les structures des relations intergouvernementales en trois, voire en quatre catégories : intégrées au niveau fédéral, proprement intergouvernementales, judiciaires et – vu l’influence croissante de la mondialisation sur les États fédéraux – internationales. Nous les analyserons brièvement tour à tour.
Les relations intergouvernementales intégrées au niveau fédéral
Plusieurs fédérations ont prévu des dispositions constitutionnelles qui ont pour effet de « fédéraliser le centre », en introduisant les régions dans les institutions du gouvernement central.
L’opération est souvent réalisée par le biais d’une chambre haute qui, sous une forme ou une autre, représente les régions fédérées. La manière dont les intérêts régionaux trouveront à s’exprimer au centre dépend en fait du mode de désignation de leurs représentants : suffrage direct, comme en Australie, aux États-Unis et en Suisse, élection au suffrage indirect par les assemblées législatives régionales, comme c’est le cas en Autriche et, dans une certaine mesure, en Inde, désignation directe des délégués par les gouvernements régionaux, comme en Allemagne, ou encore combinaisons de ces formules, comme en Belgique, en Espagne ou en Malaisie. Le système canadien de nomination des sénateurs par le gouvernement central ne satisfait pas au critère, puisqu’il s’agit, au fond, d’une forme de favoritisme fédéral plus que de représentation régionale authentique. La principale fonction de la plupart de ces chambres hautes consiste à examiner la législation fédérale dans l’optique des régions et des intérêts des minorités. En Allemagne, le Bundesrat, composé des délégués des Länder, joue un rôle intergouvernemental explicite en encourageant la collaboration entre le gouvernement national et les exécutifs régionaux.
Les relations proprement intergouvernementales
Ce type d’interaction relève de deux catégories : les relations entre toutes les composantes régionales – ou certaines d’entre elles – et le gouvernement central, et les relations entre toutes les composantes régionales elles-mêmes – ou certaines d’entre elles – en l’absence du gouvernement central.
Pour faciliter l’interaction entre les gouvernements régionaux et le gouvernement central, les fédérations se sont dotées de toute une panoplie de structures et de dispositifs variés, qui vont des réunions des chefs de gouvernement (comme les conférences des premiers ministres au Canada) à celles des ministres chargés de certains secteurs, sans oublier les innombrables réunions d’officiels et de fonctionnaires.
Ces relations ne sont d’ordinaire ni prévues ni exigées par la constitution, car elles se sont nouées au fil du temps pour répondre de manière pragmatique à ce qui était ressenti comme un besoin. Cependant, le Loans Council d’Australie (Conseil du crédit), créé par voie d’amendement à la Constitution en 1927, coordonne les emprunts tant fédéraux que régionaux et peut prendre des décisions obligatoires pour les deux ordres de gouvernement.
Ces institutions peuvent naître de la simple rencontre ponctuelle pour traiter un problème d’actualité, à l’occasion de conférences, ou au sein de commissions ou de conseils institutionnalisés. L’Australian Commonwealth Grants Commission (Commission fédérale des subventions), organe permanent depuis 1933, a fourni des orientations au gouvernement fédéral pour la redistribution dans le cadre du programme de péréquation. Le Council of Australian Governments (Conseil des gouvernements australiens), créé en 1992, facilite la collaboration intergouvernementale, en particulier pour le développement économique national. Parfois, des réunions informelles, convoquées en raison des circonstances, se transforment en institutions bien établies et commencent à être dotées de ressources en personnel, à arrêter des normes ayant valeur de décisions, à confier des travaux aux organes qui leur sont subordonnés et à en recevoir d’eux.
Dans de nombreuses fédérations, il se tient régulièrement des réunions des représentants de tous gouvernements régionaux, ou de certains d’entre eux, à leur initiative. Telles sont, par exemple, au Canada, la Conférence des premiers ministres de l’Ouest et le Conseil des premiers ministres de l’Atlantique ; aux États-Unis, les gouverneurs des États des Grands Lacs et de la Nouvelle-Angleterre se réunissent régulièrement pour étudier des problèmes régionaux. C’est de ces activités menées de part et d’autre du 49e parallèle que sont issues les réunions régionales transfrontières entre des gouverneurs d’États américains et des premiers ministres de provinces canadiennes. La Conférence annuelle des premiers ministres du Canada rassemble les premiers ministres de toutes les provinces et les dirigeants des territoires. C’est un bon exemple de l’évolution qui, parfois, finit par faire de ces réunions des organismes plus formalisés. À l’origine, ce n’était guère plus que le prétexte d’une rencontre de golf en été, mais en quarante ans d’existence, et surtout ces dernières années, c’est devenu l’une des principales institutions intergouvernementales de la fédération. Parfois, ces organismes règlent des problèmes que tous rencontrent dans leurs domaines de compétence communs. Très souvent, aussi, les responsables régionaux souhaitent se concerter au sujet d’une initiative fédérale ou pour préparer une réunion avec le gouvernement central.
Fortes de l’expérience qu’elles acquièrent peu à peu de la pratique continue du fédéralisme exécutif, de nombreuses composantes se dotent du personnel requis pour assurer la coordination interne de leurs relations intergouvernementales et offrir des conseils stratégiques sur les objectifs intergouvernementaux et les moyens de les atteindre. Dans certains cas, des bureaux de la province ou de l’État sont installés dans la capitale fédérale, et la conduite des relations intergouvernementales devient alors plus stratégique, plus centralisée aux deux niveaux, plus soumise à des règles et plus formelle.
Les relations intergouvernementales et le pouvoir judiciaire
Lorsque des litiges apparaissent impossibles à régler par les mécanismes normaux des relations intergouvernementales, il arrive qu’une des parties au conflit choisisse de porter la question devant les tribunaux pour qu’elle soit définitivement tranchée. De même que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, le recours à la justice peut s’entendre comme la continuation des relations intergouvernementales dans une autre sphère. Ce n’est évidemment pas une relation intergouvernementale normale, bien qu’elle offre aux participants un outil stratégique efficace, mais risqué, dans la lutte pour servir leurs intérêts intergouvernementaux. Il est à noter que ce mécanisme ne sert pas à régler uniquement les différends entre le centre et les régions : il y a parfois entre des gouvernements régionaux d’irréductibles conflits, qui ne peuvent être résolus que par les tribunaux. L’interprétation jurisprudentielle peut avoir un effet important et durable. C’est pourquoi, dans les cas où il y a vraiment une ambiguïté, on note souvent chez les participants une réticence partagée à la faire lever par une décision imposée par un tribunal.
Les relations intergouvernementales internationales et les autres formes
Certains des problèmes contemporains que doivent résoudre les États, fédéraux et autres, intéressent directement les relations intergouvernementales, même s’ils renvoient à des formes d’interaction gouvernementale qui ne sont pas manifestement couvertes par les définitions en usage dans ce domaine.
À titre d’exemple, les aspirations des composantes infranationales à une plus grande autodétermination appellent une redéfinition libérale des relations au sein de la fédération et la mise au point de formes neuves de coopération intergouvernementale.
De même, la recherche de l’autonomie chez les peuples autochtones de plusieurs fédérations soulève des questions complexes sur le plan conceptuel comme pour les décideurs, qui concernent les relations appropriées qui pourraient être instituées entre ces entités politiques naissantes et les structures traditionnelles du fédéralisme.
L’essor des organes internationaux quasi-gouvernementaux et l’émergence de structures politiques complexes à niveaux multiples qui transcendent les paramètres des États exigent d’être pris en considération dans tout examen approfondi des relations intergouvernementales dans les systèmes fédéraux. Même si l’articulation de toutes ces pièces n’apparaît pas toujours clairement, il est en tout cas manifeste que l’on ne saurait en faire aisément abstraction.
Trois fédérations nord-américaines – le Canada, les États-Unis et le Mexique – se sont regroupées pour créer, en vertu de l’alena (Accord de libre-échange nord-américain), une entité internationale qui influera constamment sur toutes les composantes des trois systèmes fédéraux. De même, la Malaisie est membre de l’anase (Association des nations de l’Asie du Sud-Est). Tant la négociation de pactes internationaux de ce genre que leur administration courante exigent des modes insolites de comportement et d’interaction interne de la part de tous les membres des fédérations.
L’Union européenne, qui est fondamentalement une confédération présentant des dimensions fédérales très précises, compte quatre fédérations : l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et l’Espagne. Il y a encore à faire avant de tirer au clair le statut exact de chacune des composantes régionales de ces quatre fédérations au sein de l’Europe, en ce qui concerne aussi bien les négociations au niveau européen et la représentation à Bruxelles que l’ajustement de l’équilibre des pouvoirs entre le centre et les régions au sein de chaque fédération.
Les forces de la mondialisation modèlent sous nos yeux la plupart des sociétés, et les pays fédéraux n’y échappent pas ; du même coup, elles altèrent de multiples façons, plus ou moins subtiles, les structures et les processus d’interaction des composantes des fédérations.
L’histoire intergouvernementale des fédérations existantes est riche d’exemples de structures, processus, institutions et mécanismes divers conçus pour gérer les inévitables problèmes de chevauchement et d’interdépendance qui caractérisent la vie moderne. Même si chacune des fédérations a emprunté un chemin différent, selon la situation et les données particulières qui lui étaient propres, elles répondent toutes à la même exigence fonctionnelle, qui est de trouver des moyens efficaces de gérer l’interface entre gouvernements. La capacité de gérer cette interface sera d’une importance grandissante à l’avenir, au fur et à mesure que le monde moderne verra la création de systèmes fédéraux nouveaux et la prolifération de structures gouvernementales à niveaux multiples.
Il est facile de s’égarer dans les détails techniques de ces processus et de concentrer l’analyse sur les structures et les mécanismes qui règlent la concurrence entre les gouvernements ou favorisent leur coopération. Il y a cependant un autre contexte, finalement plus important, dans lequel inscrire les relations intergouvernementales : je veux parler du cadre que forme l’ensemble des normes et des valeurs démocratiques. Les gouvernements modernes, toutes catégories confondues, ont de gros obstacles à franchir pour relever le défi démocratique. Et ils ont des problèmes doublement difficiles à résoudre de démocratie, de citoyenneté et de comptes à rendre dans leurs relations mutuelles.
Du moins peut-on dire, en tout état de cause, que l’existence à la fois d’une théorie et d’institutions assez solides justifie l’emploi de l’adjectif « démocratique » dans l’expression « l’État démocratique moderne ». En revanche, il n’y a toujours ni théorie ni institutions équivalentes qui autoriseraient à parler sereinement de « relations intergouvernementales démocratiques ». Pourtant, les relations intergouvernementales sont une donnée capitale de la vie politique moderne – pas seulement dans les fédérations –, et elles iront probablement en se multipliant dans les années à venir. Leur démocratisation est l’un des enjeux majeurs de la gouvernance à l’aube du nouveau siècle.
Traduit de l’anglais
[*]
La rédaction de cet article doit beaucoup à l’étude – courte mais instructive – consacrée par Ronald Watts aux fédérations,
Comparing Federal Systems, 2
e éd. (Kingston, Queen’s Institute of Intergovernmental Relations, 1999).