2001
Revue internationale des sciences sociales
Fédéralisme et partage des pouvoirs
Centralisme et aliénation
Wole Soyinka
Wole Soyinka, dramaturge, essayiste, poète et défenseur des droits de l’homme, est prix Nobel de littérature et occupe actuellement la chaire Woodruff de professeur de lettres à l’Université Emory, Atlanta (États-Unis d’Amérique). Président du Parlement international des écrivains, il est aussi l’un des Ambassadeurs de bonne volonté de l’unesco.
L’essence de la question qui nous intéresse – du moins pour le continent africain – consiste à mon sens à savoir comment parvenir à une harmonisation interne d’éléments apparemment irréconciliables au sein d’entités nationales, comment réconcilier des peuples ayant des histoires différentes avec les conséquences de l’arbitraire colonial et le manque d’audace, l’absence de volonté des dirigeants de la première génération, qui n’ont pas su s’attaquer de front aux lignes de fracture d’un continent souvent parallèles aux frontières héritées du passé.
Le Général de division Aguyi Ironsi, qui a pris le pouvoir en janvier 1966 après un piètre coup d’État, le premier dans l’histoire du Nigeria, a engagé ce pays sur une voie dont nous subissons tous les conséquences aujourd’hui encore. Par un décret qui visait manifestement à saper la structure fédérale pour y substituer une structure unitaire, il a commencé par unifier toutes les structures régionales de la fonction publique et la police, notamment. Nous considérant comme des progressistes, nous étions – avouons-le – au comble de la joie. Je me revois parcourant le Nigeria dans tous les sens – je participais alors au tournage d’un documentaire – et partageant avec tous les occupants de notre camionnette le sentiment de traverser une nouvelle nation créée comme par un coup de baguette magique. Nous voyions tout d’un œil nouveau et nous sentions en quelque sorte grandis sur le plan politique, citoyens non tant d’un lieu que d’une ère nouvelle. Le Nigeria n’était pas seulement devenu une entité géographique, c’était aussi un espace qui s’inscrivait dans le futur.
Il ne nous a pas fallu longtemps, dans notre traversée d’autres régions du pays, pour comprendre que tous ne partageaient pas notre sentiment de vivre en Utopie. Dire que nous étions surpris serait un euphémisme. Comment pouvait-on ne pas se réjouir de ce projet de fusion nationale ? Nous étions sur le point de nous débarrasser de ce stigmate gênant, le tribalisme – finis le Nord, l’Ouest ou l’Est, finis les Igbo, les Efik, les Hausa, les Yoruba, les Tiv, finis les Ijaw ou les Kanuri –, et chacun d’entre nous, à l’abri des conflits, allait devenir une synthèse, un clone de l’autre. La classe politique nous avait imposé ces notions arriérées qu’étaient le régionalisme et l’ethnicité, mais aujourd’hui nous étions libérés et découvrions notre véritable identité nationale en accord avec les États qui se constituaient progressivement dans le monde entier – comment pouvait-on manquer d’enthousiasme ? Et pourtant, avant même d’arriver dans les régions du Nord, où des tracts distribués dans les langues locales appelaient à la sécession – « Araba » –, nous étions dégrisés.
La route du progrès aurait-elle pu être moins douteuse ? Bien sûr, nous la voyons aujourd’hui avec du recul, mais aussi longtemps que l’État-nation demeure un organisme vivant et en devenir, la sagesse rétrospective doit constamment éclairer les principes directeurs à suivre pour l’avenir. Ce qu’il faut reconnaître en premier, bien évidemment, c’est que subtilement notre cerveau avait été forcé – pas lavé, non, mais simplement forcé – pas même par les connotations politiques mais par les connotations anthropologiques du langage du monde extérieur contenues dans un seul mot, ô combien chargé : tribu ! Ou tribalisme. Il y avait aussi l’apport idéologique, qui a puissamment contribué à fausser la vision que nous avions de nous-mêmes. Outre que, selon cette idéologie, la seule voie à suivre par les États qui se libéraient du colonialisme était celle du socialisme, celui qu’elle prônait était assimilé au centralisme. L’exemple que donnait l’Union soviétique, puissante et progressiste, était sans appel, et les deux papes de la nouvelle religion, Marx et Lénine, n’avaient-ils pas stigmatisé avec virulence le nationalisme mesquin et querelleur des États arriérés qui, selon eux, faisait obstacle à la pleine réalisation d’un universalisme débarrassé de la notion de classe ? Les sociétés asiatiques et africaines avaient même été mises en marge de l’histoire, incapables qu’elles étaient de donner pleinement réalité à leur être social. Piégées par une étroite conception tribale de l’identité, elles n’avaient pas transcendé les stades les plus rudimentaires de l’évolution sociale et n’étaient donc pas aptes à s’intégrer à l’histoire du monde. Bien évidemment, nous ne voulions pas rester en marge de cette histoire. Bien évidemment, nous fermions béatement les yeux sur les contradictions qui se manifestaient au sein de l’Union soviétique elle-même, laquelle s’obstinait à chanter les louanges du système fédéré tout en pratiquant un centralisme monolithique.
Et il y avait le Ghana de Kwame Nkrumah, le premier à « avoir franchi la ligne d’arrivée » dans la ruée vers l’indépendance. Et la Guinée de Sékou Touré. Pour ces deux hommes, seule la nation « une et indivisible » garantissait une vraie libération du passé colonial. À l’inverse, nous voyions le tribalisme déchirer le Congo. La sécession du Katanga de Moïse Tschombé allait montrer plus clairement encore que la configuration tribale des nations nouvellement indépendantes ou en passe de le devenir était le talon d’Achille qui les rendait vulnérables à l’exploitation des forces capitalistes néocoloniales et en préparait le retour. Le comble de l’horreur fut atteint au Congo belge, modèle négatif à valeur d’avertissement, de sorte que l’élimination des distinctions tribales dans toute possession coloniale apparaissait comme le seul moyen d’assurer la naissance de la nation. À la vérité, une grande partie de ma génération rejetait intellectuellement la réalité objective et succombait à une diabolisation anthropologique de cette réalité. Le mot « tribu » est devenu synonyme de malédiction, et pressés que nous étions d’intégrer notre sensibilité propre à l’histoire du monde, nous avons voulu nous délester complètement de lui, nous laver de l’opprobre qui y était attaché. Toute question d’un étranger – en particulier d’un Européen ou d’un Américain (blanc ou noir) qui signifiait un tant soit peu : « À quelle tribu appartenez-vous ? » attirait cette réponse pleine de défi : « Je suis africain ». Si notre interlocuteur ajoutait : « D’accord, mais de quelle région ? », il devenait instantanément un ennemi de notre autoréalisation politique. Il nous arrivait, si nous étions de bonne humeur, de reconnaître être « nigérians », mais la plupart du temps nous nous voulions « africains », et malheur à l’obstiné qui s’entêtait à faire de la tribu l’unité sociale fondamentale de l’identité !
Nous parlons ici de la période du grand rêve panafricain tel que l’imaginaient des progressistes comme Sékou Touré et Kwame Nkrumah – Julius Nyerere se montrait un peu plus prudent –, du moins dans cette période exaltante qu’étaient les années cinquante et le début des années soixante. Nkrumah rêvait d’une union des États africains dotée d’un haut commandement africain. Il n’était pas de proposition, voire de simple observation, visant à distinguer l’Afrique arabisée de l’Afrique noire au sud du Sahara qui ne fût assimilée à la pensée néocoloniale et, pratiquement, à une trahison. De ces hauteurs, l’Afrique était divisée selon des frontières qui n’étaient pas tribales mais idéologiques – le groupe de Casablanca et le groupe de Monrovia pour commencer, l’un radical et progressiste, l’autre néocolonial et réactionnaire. Ni l’un ni l’autre n’auraient reconnu aux paramètres culturels et historiques le moindre rôle dans leurs orientations, non plus que la nécessité de tenir compte au moins de l’aspect interne et spécifique de la culture et du développement des micronationalités qui les composaient.
L’Afrique était organisée d’en haut. Kwame Nkrumah n’a pas rencontré une princesse égyptienne et n’est pas tombé amoureux d’elle, non, il avait besoin de sceller l’unité du continent africain par un mariage symbolique, celui de l’Afrique noire avec le reste du continent, et a donc formellement demandé à Gamal Abdel Nasser, le dirigeant radical de la République d’Égypte, de lui trouver une épouse. Avec cette unification symbolique du continent qui incarnait l’essence de l’unitarisme au niveau le plus élevé, comment s’étonner que nous refusions d’accorder la moindre attention aux clameurs des « tribus » qui cherchaient à faire entendre leur voix ?
Un bref coup d’œil sur la configuration des nations côtières de l’Afrique de l’Ouest suffit. La « verticalité » des territoires nationaux qui y ont été définis combat la logique de la réalité « horizontale » des unités nationales organiques et historiques. Elle dit toute l’histoire d’une anomalie à laquelle il faut attribuer – à tout le moins – la responsabilité partielle de l’hémorragie qui continue de vider cette sous-région de sa vitalité. Nous pouvons énumérer un certain nombre d’autres causes, mais celle-ci étant systématiquement sous-estimée, il est temps d’en reconnaître la dimension fondamentale. Elle est partiellement responsable de la tragédie qui se déroule au Liberia et en Sierra Leone et de traumatismes qui continueront de se faire sentir pendant des décennies. La Somalie est-elle vraiment une nation aujourd’hui ? Le Soudan peut-il revendiquer réellement le statut de nation « une » ? Au mieux, il constitue une fédération de facto du Nord et du Sud. Mon intention ici n’est pas d’enfoncer une porte ouverte en ressassant la question des frontières préalablement fixées, que l’Organisation de l’unité africaine, dans sa sagesse pusillanime, a proclamées sacro-saintes et absolues ; elle est simplement de souligner que, qu’on le veuille ou non, les peuples eux-mêmes détermineront la nature de leur propre appartenance nationale. Je m’étonne que l’oua n’ait pas encore expulsé avec fracas l’Érythrée et l’Éthiopie pour ne pas avoir respecté les sacro-saintes frontières coloniales. L’escalade récente des combats entre ces deux nations autrefois sœurs est cependant de mauvais augure pour le continent. La guerre qui les oppose est devenue un abcès purulent qu’il faut crever au plus vite. Une action résolue n’a que trop tardé, aussi insoluble que paraisse ce conflit qui semble avoir réduit l’oua et l’onu à l’impuissance.
L’essence de la question qui nous intéresse – du moins pour le continent africain – consiste, à mon sens, à savoir comment parvenir à une harmonisation interne d’éléments apparemment irréconciliables au sein d’entités nationales, comment réconcilier des peuples ayant des histoires différentes avec les conséquences de l’arbitraire colonial et le manque d’audace, l’absence de volonté des dirigeants de la première génération, qui n’ont pas su s’attaquer de front aux lignes de fracture d’un continent souvent parallèles aux frontières héritées du passé. Ce processus d’harmonisation peut suivre plusieurs voies ; l’une d’entre elles commence par la reconnaissance de l’existence d’entités semi-autonomes au sein de l’espace actuel de la nation.
Non que ce processus soit sans danger, car s’il nous a jamais été donné d’en voir les multiples facettes, c’est bien dans l’histoire complexe et torturée de la Yougoslavie et des conséquences de l’affirmation du nationalisme poussée à l’extrême qui a fait que les nationalités composant ce pays n’ont rien à envier à la Sierra Leone, au Rwanda, à la Somalie et à Sri Lanka en matière d’autodestruction nationale. Mais le plus difficile, dans l’étude de ce modèle négatif, est de bien tirer les leçons des souffrances qui y sont associées. Une leçon cruciale – mise à part l’histoire complexe de ce pays – est bien sûr le rôle disproportionné que les penchants personnels, voire la psychologie, de politiciens avides de pouvoir jouent dans la manipulation des différences au sein des États-nations dont ils se servent à leurs propres fins, étroites et mesquines. Cette question constitue en soi un sujet d’étude qui n’a manifestement pas sa place ici.
L’exemple du Canada est extrêmement utile. Il nous permet de ne pas oublier que les « tribus » d’Afrique ne sont pas les seules à devoir résoudre leurs différences, somme toute naturelles, notamment dans les domaines de la religion, de la langue, de l’identité ethnique, de la culture, des liens économiques, lorsqu’une évolution sociopolitique se produit. De précieux enseignements peuvent être tirés de pays d’Europe et des Amériques, essentiellement parmi les anciennes colonies, groupe auquel le Canada appartient bien évidemment.
Les minorités constituent toujours un facteur au poids apparemment disproportionné dans toute équation fédéraliste. Pierre Trudeau, ancien Premier Ministre du Canada, l’a bien compris, et tout en reconnaissant ouvertement la logique de leur passion nationaliste, il n’a pas fermé les yeux sur le risque de division qu’elle emportait. La solution qu’il a trouvée était inattaquable : créer des conditions qui ôteraient tout attrait à cette division. Comment y parvenir ? En cultivant une image nationale globale si engageante que la séparation perd de sa séduction ; en donnant aux citoyens le sentiment que la culture des minorités, leur langue et leurs institutions sacrées ne peuvent être protégées, à l’intérieur et à l’extérieur, que dans le cadre de l’État fédéral.
À l’évidence, Trudeau, loin de proposer une image nationale créée de toutes pièces, pensait à des réalités structurelles. À celles qui figuraient sur sa liste, j’ajouterais, entre autres, la protection de diverses options en matière de stratégies de production, l’égalité d’accès aux chances qui s’offrent à la nation, le droit de décider des priorités du développement, une politique équitable de génération et d’allocation des revenus. Et, bien sûr, Trudeau aurait pu parler de la Tchétchénie et de l’État russe d’aujourd’hui, ou même, et l’exemple aurait été plus instructif, du Kosovo et de la Yougoslavie. Son discours a valeur d’ordonnance pour des nations comme le Nigeria, qui lutte pour surmonter ou assumer une guerre civile, d’innombrables conflits ethniques et religieux menés avec des armes de plus en plus sophistiquées et parfois une sauvagerie systématique, et une insurrection civile dans la région du Delta, productrice de pétrole ; une nation qui se bat encore contre un centralisme militaire totalement discrédité, brutal, corrompu, strictement opportuniste – nous le savons aujourd’hui ! –, qui trouve encore l’audace de faire avaler une constitution au régime démocratique qui lui a succédé. Ce régime, comme l’oua en son temps, continue de se comporter comme si un texte légué par la deuxième vague de colonisateurs, pouvoir colonial interne mais non moins étranger, prédateur au-delà de l’imaginable, pouvait exercer une influence morale ou politique sur l’avenir démocratique de la nation.
Quel est l’objet de l’appel à une conférence nationale qui se fait constamment entendre au Nigeria, une conférence nationale avec ou sans le « souverain » ? Que veulent dire les gens qui réclament une restructuration de la nation ? Simplement qu’il faut réexaminer les rapports des différentes parties au tout et entre elles – mais cette fois-ci en pleine liberté, en tant qu’égaux et dans la perspective de montrer combien il est profitable de rester ensemble et de travailler à l’élimination de tous les obstacles qui s’opposent encore à la coexistence dans l’unité. Ils stigmatisent l’expérience de « l’unitarisme » et du centralisme, qui s’est soldée par un échec retentissant. L’unitarisme s’est avéré être une contradiction dans les termes, étant donné qu’il a incontestablement encouragé, non pas l’unité mais son exact contraire, la désunion. Notre époque est celle de la prise de conscience de l’échec monumental du système centralisé de gouvernement, de son extranéité par rapport au peuple au nom duquel la société, et donc l’État, a été développée ou créée. La non-viabilité du centralisme a été prouvée de manière irréfutable, non seulement par l’effondrement de l’Union soviétique en tant qu’entité politique, mais aussi par l’échec manifeste de son système économique de production centralisée.
Il était un temps où l’on pouvait faire croire que l’État était une expression de la volonté du monarque régnant, qui en était l’incarnation, un soleil dont les rayons éclairaient le menu peuple. Nous savons tous ce qui est arrivé aux tenants les plus acharnés de cette doctrine. La philosophie de l’État en tant qu’incarnation d’un Idéal, ou de l’Esprit, telle que le déroulement de l’histoire l’attestait, s’est frayé un chemin jusqu’au xxe siècle, l’Idéal étant parfois assimilé au monarque – notamment au monarque éclairé – et parfois à la pensée impénétrable du Principe divin dont il arrivait que le monarque, ou le souverain pontife, ou les deux à la fois, deviennent l’incarnation infaillible. Il y a des sociétés aujourd’hui qui exhument et remettent constamment à neuf ce rêve d’un idéalisme exaltant l’Esprit plutôt que l’homme et dont les agents sur terre se posent encore en maîtres et en interprètes suprêmes de la Volonté divine – vous en trouverez les implacables successeurs en Afghanistan. Et nous avons déjà parlé de l’Idéal en tant qu’Utopie, dont la garde était confiée aux apôtres impitoyables de la dialectique des classes, à ceux, infaillibles, qui prônaient l’historicisme matérialiste, à l’immanence duquel des millions de vies ont été sacrifiées, de manière presque rituelle – intellectuels « révisionnistes », paysans éperdus ou koulaks. L’histoire, tonnaient-ils d’en haut, obéissait à une mécanique bien visible, étape par étape, selon une dialectique dont l’aboutissement logique était l’Idéal, la solution de toutes les contradictions sociales et un paradis sans classes mais d’égalité et de fraternité pour l’humanité tout entière.
Quel est le point commun de toutes ces idéologies, séculières ou théocratiques ? Le centralisme du pouvoir, bien sûr, l’élimination de la diversité dans les mœurs sociales, les initiatives de développement, la culture, le comportement – parfois même dans le vêtement, comme dans l’utopie de Mao Tsé-Toung, l’opéra comique de l’ère marxiste en République du Bénin ou, plus tragiquement, la terreur marxiste dans l’Éthiopie de Mengistu. Dans le cas du Cambodge, il s’agissait moins d’imposer un uniforme que de dénuder l’humanité pour la réduire au strict minimum, et même à des ossements dans les innombrables fosses communes où des millions de personnes ont trouvé un même linceul. Et comment ne pas voir, dans la terreur sainte que font régner les Talibans, un rappel constant des impulsions ataviques ? Dans tous les cas, nous sommes face à la conformité centraliste poussée jusqu’à l’absurdité dans des domaines qui s’étendent au vêtement et à la longueur de la barbe – comme si quelque vertu mystique dans ces deux signes extérieurs allait propulser l’humanité vers l’idéal de la perfectibilité sociale. La mentalité centraliste fait la guerre, non seulement à la diversité, mais aussi à la créativité et à l’initiative humaines. Mais loin d’être une fin, ses attributs, l’uniformité et la conformité, sont au service de l’objectif ultime – le pouvoir, l’absolutisme, la domination et le contrôle. Voilà pourquoi il nous faut dénoncer le mensonge. Voilà pourquoi, à la fin de ce millénaire, nous devons admettre que le projet centraliste propagé par les idéologues et les théologiens de la politique est une mystification dont le seul but est de servir l’ambition des tenants du pouvoir aliéné. Le royaume idéal, pour nous, est l’espace humain qui donne au citoyen le moyen d’agir à tous les niveaux de l’organisation sociale et lui permet de s’épanouir pleinement, comme individu ou comme membre d’une unité fondamentale de la société. Les systèmes de gouvernement qui se prêtent le mieux à la réalisation de cet objectif peuvent sembler prosaïques, mais leur banalité même signifie que la réalité palpable de l’existence n’est pas sacrifiée à quelque notion obscurantiste de l’Idéal. L’idéal saura se trouver dans le processus même d’autorégénération du citoyen, dans la richesse des identités au sein de la communauté auquel il appartient et dans la sécurité d’un système qui réussit à marier la dimension autonomie avec une identité collective et les fruits d’une collaboration productive. Bref, un régime politique stable et généreux, une assemblée de partenaires et d’égaux, au lieu d’un système abstrait et d’unités asservies. Si le Rwanda, la Somalie, la Sierra Leone, le Liberia, le Congo, l’Union soviétique ou la Yougoslavie nous ont appris quelque chose en ce siècle, c’est bien que la tentation du pouvoir centralisé ne doit pas faire oublier que la diffusion de ce pouvoir s’opère nécessairement à des niveaux de responsabilité qui varient selon les nations du seul fait qu’elles sont différentes par leur histoire et même par la dimension de leur population. Méconnaître ce principe serait soumettre l’enveloppe qui maintient la cohésion de ces peuples à de nouvelles pressions, au risque de la rompre. Même le dernier des grands empires monolithiques, la République de Chine, semble commencer à le comprendre, quoiqu’avec lenteur. Savoir si la Chine se rendra pleinement et concrètement à cette sagesse à temps pour assurer sa survie dans la cohésion est une question qui trouvera sa solution avec la prochaine génération.
Ce n’est évidemment pas la dimension, à elle seule, qui pose problème. À première vue, on voit mal comment le Timor oriental, la Gambie, le Liberia, le Liechtenstein ou Monaco pourraient envisager une structure fédérale de gouvernement sans sombrer dans le ridicule. Mais la singularité de toute société tient à bien des impondérables qui influent sur sa dynamique interne et son histoire, et il n’est pas impossible que celles-ci présentent des similitudes dans une petite nation comme la Gambie et dans un vaste territoire regroupant plusieurs peuples comme la République de Chine. Chaque État-nation a des caractéristiques qui lui sont propres et, bien entendu, d’autres qui se retrouvent souvent ailleurs. Mais l’humanité est toujours le dénominateur commun. C’est par cette unité dynamique et pour en assurer le progrès que la société a été créée, et c’est pour l’humanité, forts de milliers d’années d’expérience, que les systèmes de gouvernement doivent s’adapter. Faire totalement confiance à ceux qui sont en haut de la pyramide sociale s’est avéré n’être qu’une version moderne de l’adoration des idoles – idoles portées aux nues comme étant la quintessence de la communauté. C’est à la base de la pyramide du pouvoir représentatif que nous devons rechercher le royaume idéal.
Un proverbe Igbo, très prisé par mon compatriote Chinua Achebe – qui n’est pas en cause en cas d’erreur de ma part –, résume ce que doit être une approche équitable de la dynamique de la gouvernance : « L’aigle se perche, le faucon se perche. Que celui qui prétend que l’autre n’en a pas le droit ne puisse plus voler ! » Adapté à notre propos, il se lirait : « La tribu se fait entendre, et la nation se fait entendre. Que celle qui ose museler l’autre ne puisse plus parler ! »
Traduit de l’anglais