Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868919
192 pages

p. 157 à 165
doi: en cours

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Niveaux émergents du gouvernement

n° 167 2001/1

2001 Revue internationale des sciences sociales Niveaux émergents du gouvernement

La capacité d’adaptation des systèmes fédéraux

Richard Simeon Richard Simeon est professeur de science politique et de droit à l’Université de Toronto. Ses travaux portent sur le fédéralisme, le droit constitutionnel et les politiques publiques. Publications récentes : State, Society and the Development of Canadian Federalism (1990) (avec Ian Robinson) et, en co-direction, Rethinking Federalism : Citizens, Politics and Markets (1995), Degrees of Freedom : Canada and the United States in a Changing World (1997).
Comme toutes les autres institutions politiques, les institutions fédérales doivent être capables de s’adapter à l’évolution économique, politique et sociale. L’auteur de cet article décrit les principaux facteurs qui peuvent amener les systèmes fédéraux à modifier leurs institutions et leurs procédures. Ces facteurs sont l’apparition, chez les citoyens, d’attitudes et d’attentes nouvelles, la modification des programmes politiques sous l’effet du contexte, l’émergence de nouveaux modes de gouvernance et d’administration, l’influence de la mondialisation. Alors que d’autres s’inquiètent de la rigidité des institutions fédérales, l’auteur examine les mécanismes et les procédés très divers qui ont permis à ces institutions de réagir au changement : amendements constitutionnels, interprétation judiciaire, coordination dans le cadre des relations et des accords intergouvernementaux, fédéralisme budgétaire, arrangements asymétriques, délégation de certaines compétences et (dans un nombre de cas limité) mesures d’urgence.
Le fédéralisme a fait preuve d’une souplesse et d’une capacité d’adaptation remarquables dans la gestion des affaires publiques. C’est ce dont témoignent, d’une part, la diversité des formes et des pratiques du fédéralisme à travers le monde, dans un grand nombre de systèmes économiques et sociaux différents ; d’autre part, la capacité de ces différentes fédérations à réagir à l’évolution économique et sociale, et à prendre les mesures qu’elle impose. À vrai dire, toutes les institutions politiques, qu’elles soient ou non de type fédéral, doivent être capables de s’adapter au changement pour répondre aux besoins changeants des citoyens. Mais on trouve aussi, dans toutes les institutions, une tendance à l’inertie, une répugnance pour le changement. Cette tendance peut s’expliquer simplement par les intérêts de l’élite, qui assure en général le fonctionnement des institutions. Mais, dans les États fédéraux, elle peut s’expliquer aussi par le fait que le fédéralisme suppose souvent un équilibre subtil entre plusieurs régions ou entre plusieurs groupes rattachés à des territoires, de sorte que la modification des institutions et des pratiques fédérales risque de provoquer des divisions et des conflits. Toute la difficulté consiste donc à stabiliser le système fédéral sans le figer, et à l’assouplir sans miner les principes fondamentaux qui sous-tendent l’accord fédéral originel.
 
Les facteurs de changement
 
 
De nombreux facteurs peuvent rendre le changement nécessaire dans les systèmes fédéraux. Les uns se rapportent aux institutions fédérales elles-mêmes ; les autres résultent de l’évolution du contexte économique, culturel, social ou global. La tendance au changement est particulièrement forte quand les citoyens et les dirigeants s’accordent à penser que les institutions, destinées à répondre à leurs besoins, ne remplissent plus cette fonction. Il faut notamment considérer les facteurs suivants.
L’attitude des citoyens
Deux séries d’attitudes nous intéressent ici. Premièrement, les pratiques des institutions fédérales peuvent s’écarter de la conception que les citoyens se font de la démocratie et de la responsabilité politique, parce que cette conception évolue. Si les citoyens ont l’impression que les relations intergouvernementales, au sein de la fédération, sont gérées par une élite, sans transparence et sans possibilité de contrôle, ils réclameront des changements. L’attention se porte actuellement sur un « déficit démocratique » de ce genre au Canada, en Allemagne, dans l’Union européenne et dans d’autres fédérations (Cameron et Simeon, 2000 ; Horeth, 1998).
Deuxièmement, les citoyens se reconnaissent plus ou moins, selon les époques, dans le gouvernement fédéral et dans les gouvernements des États fédérés. La prédominance des considérations et de l’identité nationales se traduit par une tendance à la centralisation du pouvoir. En revanche, le développement des identités régionales, en particulier dans des fédérations multinationales comme le Canada ou la Belgique, se traduit souvent par une décentralisation accrue (et quelquefois par l’instauration de relations asymétriques), dont le but est de satisfaire les aspirations de groupes ethno-nationaux concentrés sur des territoires déterminés (Smith, 1995).
L’évolution des politiques
Nombre de fédérations sont nées à une époque où les gouvernements étaient loin d’avoir les fonctions et les compétences qu’ils ont aujourd’hui, et où des questions comme celles de l’environnement et des télécommunications ne se posaient pas encore. La répartition des compétences et des recettes fiscales jugée satisfaisante lors de la création du système fédéral peut cesser, avec l’évolution des idées, de correspondre à la conception du rôle de l’État dans la société. Dans plusieurs fédérations, l’exemple le plus spectaculaire d’une telle divergence nous est peut-être fourni par l’avènement, après la seconde guerre mondiale, d’un État-providence d’inspiration keynésienne. De nombreux observateurs doutaient que ce projet pût être mené à bien dans le cadre des systèmes fédéraux tels qu’ils existaient alors (Laski, 1939). Il était largement admis à cette époque que la « modernisation » supposait nécessairement la « centralisation » (Beer, 1973), bien que cette conception ne prévalût pas dans toutes les fédérations. Plus récemment, l’attention s’est au contraire concentrée sur les moyens de limiter ou de réduire les interventions de l’État, ce qui intéressait, là encore, les institutions fédérales. Comment, dès lors, adapter les systèmes fédéraux à l’évolution des idées sur le gouvernement et l’action politique, tout en conservant les avantages du fédéralisme ?
Il y a donc plusieurs façons de concevoir la souplesse et la capacité d’adaptation des systèmes fédéraux. Chacune de ces conceptions implique un ensemble particulier de critères qui permettent d’évaluer les résultats et de proposer des changements, et chacune à sa manière met en jeu des intérêts déterminés. Les exigences de la démocratie, le souci de l’efficacité et les diverses conceptions de la communauté et de l’appartenance sont autant de facteurs qui peuvent pousser le fédéralisme dans des directions différentes. Ce qui apparaît, d’un certain point de vue, comme une adaptation réussie peut être jugé néfaste d’un autre point de vue.
La mondialisation
La mondialisation lance de nombreux défis aux fédérations. Certains auteurs considèrent qu’elle favorise la décentralisation dans la mesure où les États nationaux sont en train de perdre la maîtrise des moyens d’action politique qu’ils détiennent traditionnellement, et où les économies nationales perdent leur cohésion interne en s’intégrant, à des degrés divers, dans l’économie mondiale. Suivant cette conception, des transferts de compétences s’effectuent simultanément vers le haut et vers le bas de l’échelle politique, les États nationaux cédant une partie de leur pouvoir à des institutions supranationales et une autre partie à des institutions locales : c’est la « glocalisation » (Courchene, 1991, ch. 5 ; Boechelman, 1996). D’autres auteurs attribuent cependant à la mondialisation des effets opposés, parce qu’elle confère une très grande importance au rôle international des États nationaux et parce qu’un pays doit parler d’une seule voix sur la scène internationale pour y jouer un rôle efficace. Quoi qu’il en soit, il semble évident que, dans un monde unifié, le fédéralisme ne s’arrête plus aux frontières des États fédéraux ; les forces mondiales exercent une profonde influence sur les relations intérieures, et le caractère fédéral de certains systèmes politiques nationaux se projette nécessairement sur le plan international.
Les nouvelles conceptions de la gouvernance
Certaines théories de la gestion des affaires publiques (gouvernance) ont récemment mis l’accent sur plusieurs principes d’une extrême importance pour la pratique du fédéralisme. Elles se réfèrent notamment au principe de « subsidiarité », qui veut que les responsabilités s’exercent autant que possible au niveau de décision le plus proche de la vie des citoyens ; au principe d’efficience et au contrôle des dépenses, qui permettent d’éviter le recoupement ou la redondance des programmes et autres défauts de ce genre que l’on rencontre à l’état endémique dans les systèmes fédéraux ; au principe de la « meilleure pratique », qui favorise l’expérimentation et l’innovation ; au principe du « service clientèle », qui simplifie les relations des citoyens avec les gouvernements, par exemple en facilitant le regroupement des services publics. Tous ces principes expriment la nécessité d’une étroite coordination entre les gouvernements. Ils signifient que la répartition des compétences au sein des fédérations ne doit pas nuire à l’efficacité des services publics, et que les citoyens se préoccupent généralement moins des subtilités du fédéralisme que de la possibilité d’accéder directement, sans problème, aux biens fournis par ces services (Simeon, 1997).
 
Les moyens d’adaptation
 
 
Les fédérations sont des systèmes d’institutions complexes et multidimensionnels. Les changements et l’adaptation au changement dont je parle peuvent donc y prendre de multiples formes, et les fédérations disposent de moyens très variés pour s’adapter aux situations nouvelles.
Les amendements constitutionnels
Les changements les plus radicaux et les plus durables sont ceux qu’on apporte à la constitution fédérale en modifiant la répartition des compétences ou des recettes, en créant ou en supprimant des institutions intergouvernementales ou, de façon plus fondamentale, en modifiant le système politique. On peut citer comme exemples de ce dernier type de changement l’introduction d’une Charte des droits et libertés dans la Constitution canadienne (1982) ou l’adoption du suffrage direct pour l’élection des sénateurs aux États-Unis (1913).
Il peut sembler évident qu’amender la constitution est le meilleur moyen d’adapter une fédération à des besoins nouveaux. Mais tel n’est peut-être pas le cas, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, il est rarement facile d’amender une constitution. Cette procédure exige en effet presque toujours une majorité renforcée, ainsi que le soutien des gouvernements aux deux niveaux du système fédéral. La valeur symbolique des constitutions, jointe à la difficulté de les amender, explique que les débats constitutionnels soient en général très virulents. Deuxièmement, les amendements constitutionnels peuvent entraîner à leur tour une certaine rigidité qu’il sera difficile de corriger plus tard. Troisièmement, il peut être plus facile de rétablir l’harmonie dans une fédération divisée en laissant certains problèmes sans solution constitutionnelle, bref, en les passant sous silence, qu’en essayant d’énoncer en termes constitutionnels précis toutes les questions de pouvoir et d’identité (Foley, 1989).
Il est donc assez rare, dans les systèmes fédéraux, que la constitution subisse d’importantes modifications. La plupart des fédérations ont cherché des moyens entourés de formalités moins pesantes pour moderniser leurs institutions et leurs procédures (Watts, 1990a).
S’il est parfois nécessaire d’amender la constitution avec toutes les formalités requises, cela tient en partie à la structure originelle de cette constitution. Il est d’autant plus difficile de modifier le système fédéral par de simples moyens politiques et administratifs que les domaines de compétence sont plus nettement délimités et séparés. Inversement, il est plus facile de recourir à de tels moyens quand la constitution prévoit le partage ou la simultanéité des compétences, ou leur délégation d’un niveau de gouvernement à l’autre, dans de vastes domaines de l’action publique. De même, il est quelquefois plus facile de moderniser sans amendement une constitution qui comporte des lacunes ou garde le silence sur certains points, et qui ne prévoit pas de façon très détaillée les compétences des différents gouvernements.
L’interprétation judiciaire
Dans toutes les fédérations, Il existe une institution judiciaire qui joue le rôle d’arbitre en matière constitutionnelle, que cette institution détienne une compétence générale (cour suprême) ou une compétence spécialisée (cour constitutionnelle). L’interprétation qu’elle donne du texte de la constitution peut influencer profondément l’évolution du système fédéral. La question de savoir si les juges tiennent compte avec sagesse de l’évolution sociale ou s’ils imposent leurs idées personnelles à la société divise parfois l’opinion ; mais il n’est guère douteux que les décisions judiciaires ont modifié considérablement la physionomie du fédéralisme dans des pays aussi divers que le Canada, les États-Unis, l’Allemagne ou l’Inde. Le degré d’influence des tribunaux sur l’évolution du système fédéral dépend en partie de la conception que les juges se font de leur rôle, et du caractère de l’acte constitutionnel qu’on leur demande d’interpréter ; mais il dépend aussi de la propension que peuvent avoir les acteurs politiques, au sein de la fédération, à porter leurs différends devant les tribunaux au lieu de s’en remettre au marchandage et à la négociation. Au Canada du moins, la fréquence des actions en justice apparaît parfois comme un indicateur de la faillite de ces mécanismes administratifs, qui sont un moyen plus consensuel de régler les différends. La Constitution de l’Afrique du Sud demande expressément aux gouvernements de ne recourir aux tribunaux qu’en cas d’absolue nécessité.
Les accords intergouvernementaux
Lorsqu’il est impossible ou difficile d’amender la constitution, les gouvernements peuvent conclure entre eux des accords officiels, des conventions ou des « concordats » (comme on appelle aujourd’hui, au Royaume-Uni, les accords intergouvernementaux). Ces accords varient selon les cas en fonction de nombreux paramètres.
  • Il peut s’agir de larges accords-cadres qui énoncent des principes essentiels et des valeurs fondamentales, et qui indiquent les obligations générales des gouvernements aux différents niveaux du système fédéral. L’accord-cadre d’« union sociale » [V] récemment signé au Canada en est un exemple. Il peut aussi s’agir d’arrangements administratifs détaillés concernant l’organisation des services publics dans des domaines de compétence commune ou simultanée ;
  • Il peut s’agir d’accords entre des gouvernements appartenant à deux ou même à trois niveaux différents du système fédéral, ou de « conventions » entre plusieurs États fédérés ;
  • Certains accords (mais non pas tous) établissent des mécanismes d’application et notamment des procédures de règlement des différends ;
  • Les accords sont plus ou moins transparents et ouverts : il est plus ou moins facile, pour le public, de les examiner et d’y participer.
Le fédéralisme budgétaire
La disproportion entre les dépenses que les gouvernements doivent effectuer et les recettes qu’ils peuvent percevoir est une cause de rigidité dans nombre de systèmes fédéraux. Le gouvernement fédéral dispose généralement de revenus plus abondants que les États fédérés et les municipalités, qui doivent pourtant assurer des services plus variés. En outre, la différence de richesse et de capacité de prélèvement fiscal entre les États fédérés peut avoir pour effet de contraindre les États les moins riches à relever anormalement le taux d’imposition pour remplir les obligations qui leur incombent. C’est pourquoi toutes les fédérations ont mis au point d’importants mécanismes de péréquation intergouvernementale, afin de réaliser par le fédéralisme budgétaire ce qu’elles ne peuvent réaliser par des amendements constitutionnels (Bird, 1994).
Le fédéralisme budgétaire comprend trois éléments déterminants. Le premier est la répartition globale des capacités de prélèvement fiscal et leur plus ou moins grande adéquation avec les dépenses incompressibles.
Le deuxième élément est le degré d’harmonisation entre le système de prélèvement fiscal de l’État fédéral et ceux des États fédérés, que l’on considère la définition de l’assiette fiscale, les modalités de la perception des impôts ou d’autres aspects similaires de ces systèmes. Une coopération efficace est moins coûteuse pour les citoyens et contribue à l’efficience économique globale. Elle aide aussi les fédérations à concilier les exigences parfois contradictoires de la politique macro-économique (qui relève surtout de l’État fédéral) et des politiques micro-économiques (qui relèvent souvent des États fédérés).
Le troisième élément est le degré d’égalité que les arrangements budgétaires instaurent entre les recettes des États fédérés les plus riches et celles des plus pauvres, ce qui est à la fois une question de justice sociale et d’efficience économique globale.
Dans de nombreuses fédérations, le gouvernement fédéral dispose explicitement ou implicitement de pouvoirs étendus en ce qui concerne l’emploi des recettes publiques, même dans les domaines qui relèvent de la compétence des États fédérés. Il peut, dans des domaines déterminés de l’action publique, apporter aux États fédérés une contribution financière conditionnelle, suspendue par exemple à l’emploi qui sera fait des fonds versés. Les subventions du gouvernement fédéral peuvent aussi aider les États fédérés, riches et pauvres, à fournir des services de qualité comparable moyennant des taux d’imposition comparables ; elles aident ainsi, dans une large mesure, les États les moins riches à s’adapter aux exigences nouvelles de l’action publique, et renforcent la capacité d’adaptation du système fédéral dans son ensemble (Watts, 1999b).
Ces mécanismes de péréquation intergouvernementale constituent peut-être le principal moyen d’adaptation au changement des systèmes fédéraux. Le « pouvoir de redistribution » d’États fédéraux comme le Canada, les États-Unis ou l’Australie leur a permis d’assumer, dans des domaines comme la santé ou l’aide sociale, des fonctions nouvelles que les États fédérés laissés à eux-mêmes n’auraient peut-être pas su remplir. Depuis quelque temps, cependant, les restrictions budgétaires limitent la capacité des gouvernements à rendre les systèmes fédéraux plus flexibles.
Les mécanismes de péréquation varient considérablement selon les fédérations.
  • Les aides de l’État fédéral représentent une proportion très variable du budget total des États fédérés ;
  • Elles peuvent prendre la forme de subventions extrêmement détaillées, spécifiques, conditionnelles, qui varient très peu d’un État fédéré à l’autre, ou au contraire de subventions générales, globales, assorties d’un très petit nombre de conditions ou accordées sans condition. La nature et la teneur des conditions auxquelles le gouvernement fédéral suspend son aide sont de précieux indicateurs du degré de centralisation ou de décentralisation des systèmes fédéraux. Après la seconde guerre mondiale, le pouvoir de redistribution est apparu dans la plupart des fédérations comme un puissant facteur de centralisation, qui permettait au gouvernement fédéral d’intervenir dans de nombreux domaines soumis en principe à la compétence des États fédérés. Il a donc été souvent contesté. Plus récemment, on s’est efforcé, dans plusieurs fédérations, de réduire le nombre des conditions et d’assurer la pleine participation des États fédérés aux programmes cofinancés par l’État fédéral. Les restrictions budgétaires ont amené, dans certains cas, le gouvernement fédéral à ne plus s’occuper des affaires des États fédérés ;
  • Suivant les fédérations, les mécanismes de péréquation assurent une égalité plus ou moins grande entre les États fédérés ;
  • Le pouvoir d’imposition du gouvernement fédéral est généralement encore plus étendu que son pouvoir de redistribution ; il peut donc influencer l’action publique dans des domaines soumis à la compétence des États fédérés en renonçant à une partie de ses recettes fiscales ou en augmentant le crédit d’impôt des contribuables, notamment lorsqu’il est difficile d’obtenir l’accord des États fédérés sur les programmes de financement ;
  • Les accords peuvent être des arrangements sans caractère juridique, dont l’application est essentiellement assurée par des pressions morales ou politiques, ou prendre la forme de contrats dont l’exécution est exigible par des moyens judiciaires.
La délégation des compétences
La délégation, par un gouvernement, d’une partie de ses compétences législatives ou administratives à un autre gouvernement, de niveau supérieur ou inférieur, est un moyen attrayant – et largement utilisé – d’éviter les amendements constitutionnels. Cette procédure suppose cependant, en principe, un solide consensus intergouvernemental ; et toutes les constitutions fédérales ne permettent pas d’y recourir avec une égale facilité.
L’asymétrie
Lorsqu’on discute d’un amendement constitutionnel, du cofinancement d’un programme ou de tout autre moyen d’adaptation au changement, une question peut se poser aussitôt : ces mesures s’appliqueront-elles à tous les États fédérés ? Presque par définition, les fédérations se composent d’États dont les identités, les capacités de prélèvement fiscal et les objectifs politiques sont différents. Il est donc possible qu’un ou plusieurs États fédérés refusent que le gouvernement fédéral intervienne dans leurs domaines de compétence par des procédés comme la redistribution des recettes publiques ; ou qu’ils revendiquent des compétences supplémentaires (auxquelles les autres États fédérés ne tiennent pas nécessairement), afin de s’adapter par leurs propres moyens aux situations nouvelles.
Le système du retrait facultatif ou de la participation facultative tient compte de cette diversité d’intérêts et de capacités. Dans le premier cas, un ou plusieurs États fédérés peuvent décider de ne pas prendre part à un programme national en cofinancement ; ils recevront alors du gouvernement fédéral, sans engagement de leur part, des sommes correspondant à ce qu’ils en auraient reçu s’ils avaient participé au programme. Dans le second cas, le gouvernement fédéral crée un programme auquel chaque État fédéré est libre de participer. La suite des choix effectués dans ce système peut définir à la longue, entre l’État fédéral et un ou plusieurs États fédérés, des relations très différentes de celles qu’il entretient avec les autres États fédérés. Autrement dit, l’action du gouvernement fédéral dans un ou plusieurs États fédérés peut finir par être très différente de ce qu’elle est dans le reste de la fédération.
Ces mécanismes offrent parfois de précieux moyens d’adaptation au changement (Tarlton, 1965 ; Agranoff, 1999), en particulier pour répondre aux besoins des principales minorités dans des fédérations multinationales comme l’Espagne. Ils peuvent être aussi très controversés. Certains pensent que des relations asymétriques peuvent conduire un État fédéré à se séparer progressivement de l’État fédéral et des autres États fédérés, et que l’« égalité » des États fédérés est un principe fondamental du fédéralisme. D’autres pensent, au contraire, que l’asymétrie des relations reflète simplement la diversité réelle des collectivités réunies dans un même système, et qu’il faut reconnaître cette asymétrie réelle pour que certains groupes minoritaires finissent par accepter le système fédéral. Ce désaccord montre que l’expression « capacité d’adaptation » n’est pas un terme neutre.
L’expérience d’un certain nombre de fédérations suggère qu’il est beaucoup plus difficile d’inscrire l’asymétrie dans les textes constitutionnels que de l’établir par de simples arrangements entre l’État fédéral et les États fédérés sur des questions financières, administratives ou autres. Cette dernière forme d’asymétrie se rencontre d’ailleurs dans toutes les fédérations.
Les mesures d’urgence
Les crises intérieures ou internationales (provoquées par la récession économique, l’agitation sociale, la guerre, etc.) peuvent exiger du gouvernement fédéral qu’il affirme sans délai son autorité en faisant usage de la force publique – ce qui risque, bien sûr, de porter gravement atteinte à l’autonomie des États fédérés et aux principes du fédéralisme. Les mesures d’urgence ne doivent pas être considérées comme un moyen normal d’adaptation au changement dont disposeraient les systèmes fédéraux, bien que pour certains auteurs la possibilité d’y recourir reste toujours présente à l’arrière-plan.
L’examen auquel je viens de procéder suggère que la plupart des systèmes fédéraux, sinon tous, disposent d’instruments très divers pour adapter leurs mécanismes politiques et administratifs à l’évolution des demandes, des intérêts et des urgences. Si les systèmes fédéraux étaient par nature des systèmes rigides, figés, ils auraient déjà presque tous disparu. On ne peut nier que la complexité du fédéralisme complique la vie des citoyens et des dirigeants, mais l’expérience montre qu’elle n’a jamais – ou presque jamais – été un carcan.
 
Politiques et mécanismes d’adaptation
 
 
Comme nous l’avons vu au début de cet article, les systèmes fédéraux se transforment sous la pression de divers facteurs : évolution générale de la situation économique et sociale, évolution du contexte mondial, évolution des identités et changements d’attitude des citoyens. Tous ces changements se reflètent dans les courants idéologiques et les mouvements sociaux, dans le jeu des partis politiques et les résultats électoraux. L’évolution à long terme des systèmes fédéraux s’explique par ces facteurs systémiques.
Mais, à court terme, la souplesse et la capacité d’adaptation des systèmes fédéraux dépendent essentiellement du gouvernement fédéral et des gouvernements des États fédérés, de leurs dirigeants et des mécanismes que ceux-ci élaborent pour gérer les relations intergouvernementales. La coordination, la coopération et les réponses apportées aux besoins nouveaux doivent une grande partie de l’efficacité qu’elles peuvent avoir à l’élaboration d’un système de relations intergouvernementales solide et transparent. C’est-à-dire d’un système qui permet aux gouvernements de discuter librement, sans réserve et sans interruption, de leurs problèmes et des solutions possibles ; qui permet à chaque niveau de gouvernement de jouer son rôle, tout en encourageant la coopération lorsqu’elle est nécessaire ; et qui reste en relation étroite avec la société, que tous les gouvernements doivent servir.
La souplesse d’un système fédéral résulte de l’équilibre entre l’autonomie et la coopération. L’autonomie est nécessaire parce qu’un État doit être libre pour répondre, à mesure de leur évolution, aux besoins et aux aspirations de ses citoyens, en adaptant son action aux particularités des situations locales, sans craindre qu’elle ne soit arrêtée ou affaiblie par les majorités nationales. L’un des principaux avantages du fédéralisme à cet égard, c’est qu’il réunit un certain nombre de gouvernements relativement autonomes, qui sont tous libres d’expérimenter et d’innover. La souplesse et la capacité d’adaptation aux besoins nouveaux ne peuvent que pâtir de l’uniformité établie par certains accords intergouvernementaux et de la domination illimitée exercée par certains gouvernements fédéraux. Dans un monde incertain qui change rapidement, la saine concurrence des différents gouvernements pour trouver les meilleures politiques est un des principaux atouts du fédéralisme (Breton, 1985).
La coopération est également nécessaire pour que l’adaptation aux besoins nouveaux soit efficace, parce que de nombreux domaines de l’action publique ne correspondent plus aux domaines de compétence des différents États, et que de nombreux moyens d’action relèvent désormais de la compétence commune de l’État fédéral et des États fédérés. Même dans les fédérations où les domaines de compétence sont en principe nettement séparés (comme des « compartiments étanches »), le recoupement et l’interdépendance des compétences sont en fait des phénomènes courants.
Le point d’équilibre varie selon les fédérations. Le système intergouvernemental tend d’autant plus à favoriser l’autonomie des États fédérés que la diversité culturelle est plus grande. Les normes et les pratiques communes établies sur l’initiative du gouvernement fédéral dans le cadre de la coopération intergouvernementale sont, au contraire, d’autant plus développées que la culture est plus homogène. Les dirigeants politiques passent d’autant plus facilement d’un niveau de gouvernement à l’autre que le système des partis est plus unifié ; et l’on met d’autant plus l’accent sur le consensus et la coopération que les différentes composantes de la fédération sont plus largement représentées dans les organes du gouvernement national. Les risques de rivalité et de conflit sont au contraire d’autant plus grands que le système des partis et le système de gouvernement sont plus divisés.
Il arrive souvent aussi que le point d’équilibre varie dans le temps, en fonction des problèmes qui se posent à la société. Après la seconde guerre mondiale, le projet collectif de construction d’un État-providence moderne supposait nécessairement la participation des deux niveaux de gouvernement et conférait une grande valeur à la coopération en tant que moyen de répondre aux aspirations des citoyens. À d’autres époques, on a pu mettre en veilleuse les projets nationaux de ce genre et s’intéresser davantage aux affaires locales et à celles des États fédérés ; par une inversion de la dynamique politique, l’attention se reportait alors sur l’autonomie de ces États fédérés.
D’autre part, l’autonomie et la coopération ont chacune un côté négatif. Quand elle n’est pas limitée par les principes de la confiance mutuelle et de la coopération, l’autonomie des États fédérés peut conduire, dans certaines circonstances, à l’adoption de politiques contradictoires ou redondantes, à une concurrence désastreuse en matière de politique sociale, à la surenchère démagogique, à des querelles de bureaucraties pour l’obtention de crédits, à l’exacerbation artificielle des tensions régionales par des gouvernements qui cherchent le soutien de leurs électeurs respectifs. C’est pourquoi les fédérations ont besoin de mécanismes de coopération solides et d’un système intergouvernemental accessible au public – et à l’influence modératrice de la conscience collective.
La coopération comporte, elle aussi, des aspects négatifs. Les gouvernements qui attachent une importance excessive à la coopération, à l’harmonie, tendent à conclure entre eux des accords trop généraux et trop affaiblis par les concessions pour être efficaces. La négociation de ces accords prend souvent trop de temps, ce qui augmente le coût des décisions. Enfin, lorsqu’ils veulent à tout prix maintenir l’harmonie, les gouvernements risquent de lui sacrifier les questions de fond et les intérêts des citoyens – et de tomber ainsi dans un « piège » inhérent aux décisions collectives (Scharpf, 1988).
Il appartient donc à chaque système fédéral de trouver son point d’équilibre entre l’autonomie et l’interdépendance, entre la concurrence et le consensus – entre deux tendances également nécessaires à la réalisation de l’objectif général de tous les systèmes fédéraux : répondre et s’adapter à l’évolution du monde dont ils font partie et qu’ils doivent servir.
Traduit de l’anglais
 
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