2001
Revue internationale des sciences sociales
Diversité sociale et fédéralisme
Vers une théorie normative du fédéralisme
Daniel Weinstock
Daniel Weinstock, Département de philosophie, Université de Montréal, CP 6128 succursale centre-ville, Montréal, H3C 3J7, Canada. Principaux intérêts de recherche : éthique et philosophie politique. Publication récente : « Building Trust in Divided Societies », Journal of Political Philosophy, vol. 7, n° 3, 1999.
La conjoncture politique actuelle rend impérative la recherche d’un cadre normatif adéquat pour penser l’avenir des institutions fédérales à travers le monde. Cet essai fournit une esquisse des principaux paramètres normatifs dont aurait à tenir compte toute théorie normative du fédéralisme. Les institutions fédérales sont avant tout justifiées par des considérations touchant à la liberté, à la promotion d’une citoyenneté active, et à la démocratie. Dans les États multinationaux, des arrangements fédéraux seront également rendus nécessaires par des considérations d’équité, ainsi que par le droit à l’auto-détermination. Les constitutions fédérales ont toutefois tendance à faire obstacle à l’efficacité, à la solidarité et au maintien d’une identité politique commune. Les États qui optent pour une constitution fédérale peuvent cependant pallier à ces difficultés en mettant en place des mécanismes institutionnels favorisant le développement de la confiance sociale entre les différents acteurs sociaux. Un exemple, particulièrement approprié pour le cas d’États fédéraux multinationaux, est donné d’un tel mécanisme : un droit constitutionnellement enchâssé permettant la sécession dans des conditions précises, et suivant un processus rigoureusement défini.
Il est étonnant que le fédéralisme n’ait pas, à ce jour, donné lieu à une plus importante littérature philosophique normative. En effet, par opposition au constitutionalisme libéral qui, surtout depuis la publication de la Théorie de la justice de John Rawls (1971), occupe une place prépondérante en philosophie politique, et aux institutions proprement démocratiques, qui font depuis quelques années l’objet de déploiements philosophiques importants (voir, par exemple, Gutmann et Thompson, 1996), le fédéralisme n’a, sauf rares exceptions (par exemple Norman, 1994), pas particulièrement intéressé les philosophes. Or, la conjoncture politique dans laquelle se trouvent actuellement bon nombre de sociétés modernes fait qu’une réflexion normative de fond sur le fédéralisme s’impose. Premièrement, la mondialisation économique, politique et juridique implique que nous aurons de plus en plus à imaginer des modes de gestion et de réglementation politique d’espaces supra-étatiques (Held, 1995). Ensuite, les revendications de plus en plus nombreuses et urgentes de groupes subnationaux (ethniques, religieux, linguistiques, culturels, etc.) pour un certain degré d’autonomie dans les décisions ayant trait aux intérêts de leurs membres militent pour une décentralisation des responsabilités naguère réservées à l’État central. Qui plus est, bon nombre de fédéralismes que l’on retrouve dans des sociétés aux conditions matérielles et culturelles privilégiées, telles que le Canada et la Belgique, semblent être en crise, au bord de la dissolution. Nous ne disposons donc pas de modèles réels sur lesquels pourraient se calquer d’éventuelles initiatives nouvelles d’intégration ou de réaménagement fédéraux. Ainsi, entre la mondialisation, la « politique des identités » et la crise des fédéralismes existants, la conjoncture semble mûre pour une réflexion sur le potentiel que possède le fédéralisme pour répondre à des impératifs apparemment incompatibles. Ce texte se veut une modeste contribution à cette entreprise (Voir également Bauböck, 2000 ; et Karmis et Maclure, 1999.)
Quelques préliminaires s’imposent. Tout d’abord, on entendra ici par système politique fédéral tout système politique comprenant une division des pouvoirs constitutionnellement définie et protégée entre un gouvernement central dont les décisions s’appliquent à tous les membres de l’État, et plusieurs gouvernements subétatiques dont les décisions ne s’appliquent qu’aux membres des sous-ensembles de la population de l’État, ces sous-ensembles étant dans le cas paradigmatique définis en fonction de découpages territoriaux. On entendra par justification normative du fédéralisme tout argument qui tente de fonder la désirabilité d’un système fédéral sur les valeurs que ce système de gouvernement permet de réaliser, et sur sa contribution à la promotion du bien commun, par opposition à une justification purement instrumentale, qui ferait du choix d’un système fédéral le simple reflet du calcul des avantages respectifs des groupes concernés ainsi que de leur rapport de force.
Un système fédéral peut naître de deux types de processus diamétralement opposés. Premièrement, il peut résulter de la « fédéralisation » d’un État unitaire. Les réformes constitutionnelles introduites récemment en Espagne sont un exemple de ce chemin vers le fédéralisme. Nous parlerons pour désigner ce genre de processus de réaménagement fédéral. Deuxièmement, une fédération peut émerger de l’accord, de deux ou de plusieurs entités politiques indépendantes, de se donner des structures politiques communes. L’Europe emprunte à l’heure actuelle ce chemin. Les fédéralismes américain et canadien ont tous deux émergé de ce type de processus. Nous parlerons pour désigner ce genre de création de fédérations d’intégration fédérale. Parfois, la fédéralisation d’un État unitaire se fera selon des divisions territoriales, culturelles, linguistiques ou autres que la création de l’État unitaire avait tenté de gommer. Mais on peut également concevoir des systèmes fédéraux dont les unités fédérées ne renverraient à aucune division politique ou culturelle préexistante.
Comment évalue-t-on les intégrations et les réaménagements fédéraux ?
Il serait tentant, à première vue, de supposer que les justifications d’intégration et de réaménagement seraient, grosso modo, les mêmes. En d’autres termes, on pourrait penser que s’il est aujourd’hui désirable, par exemple, pour l’Espagne de réaménager son espace politique afin de diviser les pouvoirs décisionnels entre le gouvernement central et des gouvernements régionaux, il aurait également, et pour les mêmes raisons, été désirable pour les régions qui constituent actuellement l’Espagne de suivre le chemin de l’intégration fédérale si elles avaient été politiquement indépendantes. Si le point d’arrivée est désirable, ne l’est-il pas quel que soit le point de départ ? Cette hypothèse serait par ailleurs conforme à l’esprit du contractualisme libéral, qui affirme dans les grandes lignes que la légitimité d’un régime politique dépend de ce que nous puissions nous le représenter comme émanant du choix rationnel d’individus réunis dans une situation de choix afin de décider des principes sous-tendant leur éventuelle union politique. Un mode de justification contractualiste a par ailleurs été suggéré afin de fournir une base justificative au fédéralisme par au moins deux philosophes s’étant récemment penchés sur la question (Norman, 1994 ; Lehning, 1997).
Mais il est faux de penser que, dans le cas de changements de régime comme ceux que nous envisageons, le point de départ n’affectera pas la désirabilité du point d’arrivée. En effet, à regarder la situation de plus près, l’on se rend compte que les enjeux d’éthique sociale et politique impliqués d’une part par un abandon partiel de souveraineté par des États indépendants dans le cas d’une intégration, et d’autre part par la désagrégation d’attributs de souveraineté dans le cas d’un réaménagement, sont très différents. Ayant à emprunter des chemins opposés afin d’arriver à un système fédéral, les gouvernements envisageant des intégrations et ceux qui visent le réaménagement auront à invoquer des considérations parfois diamétralement opposées auprès de leurs citoyens. C’est, en d’autres termes, le processus menant du statu quo constitué par la présence d’un ou de plusieurs États centralisés vers une organisation fédérale qui doit être évalué, plutôt que simplement l’organisation fédérale prise en tant que telle, indépendamment d’un tel processus.
Nous nous pencherons, dans ce qui suit, sur les paramètres normatifs dont aurait à tenir compte un État s’étant lancé sur la voie d’un réaménagement fédéral.
Les paramètres normatifs du réaménagement : le « pour »
Quelles sont les valeurs que permet de réaliser le réaménagement ? Pourquoi un État unitaire aurait-il à se restructurer sur une base fédérale ? On a traditionnellement invoqué trois arguments, qui ont trait respectivement à la liberté, à la citoyenneté et à la démocratie.
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L’argument de la liberté : cet argument, qui est au centre de la défense madisonienne du fédéralisme américain, voit dans tout gouvernement un danger potentiel pour la liberté individuelle, et conçoit par conséquent la multiplication des paliers gouvernementaux et les contrepoids ainsi créés comme favorisant cette liberté (Hamilton, Jay et Madison, 1788).
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L’argument de la citoyenneté : la multiplication des paliers gouvernementaux augmente également le nombre de leviers politiques à la portée des citoyens, et facilite donc le développement d’une citoyenneté active, d’autant plus que les leviers politiques créés par le réaménagement fédéral seront plus proches du citoyen que ceux que met à sa disposition le gouvernement central. On pourrait parler ici d’une défense tocquevillienne du fédéralisme (de Tocqueville, 1835).
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L’argument de la démocratie : la création de niveaux gouvernementaux ayant souveraineté sur un certain nombre de questions, mais recoupant un nombre moins important de citoyens que l’État central, multiplie les occasions qu’ont les citoyens de s’exprimer démocratiquement par le vote, augmente le poids de chaque vote, et favorise une participation démocratique éclairée et informée en ramenant certaines décisions politiques à une échelle cognitivement plus à la portée du citoyen moyen. On retrouve un argument à cet effet dans les arguments de John Stuart Mill en faveur de la multiplication des paliers gouvernementaux (Mill, 1981).
Ce bref rappel de certains des arguments qui ont le plus souvent été invoqués pour justifier le fédéralisme révèle à quel point est illusoire l’hypothèse contractualiste dont nous avons fait état plus haut. En effet, même si l’argument de la liberté peut être invoqué autant dans le cas d’une intégration que d’un réaménagement (l’ajout de nouveaux paliers gouvernementaux étant ici le facteur décisif, que cet ajout se fasse, pour employer une métaphore spatiale, « vers le haut » ou « vers le bas »), il en est tout autrement pour ce qui est des arguments interreliés de la démocratie et de la citoyenneté. En effet, l’on reproche justement aux institutions européennes fédérales naissantes de souffrir d’un déficit démocratique et de rendre illusoire toute possibilité de citoyenneté démocratique effective. Malgré la tentative par certains penseurs de répondre de front à cette objection (par exemple, Weale, 1995, et Pogge, 1997), la défense de l’intégration fédérale se fait le plus souvent en invoquant d’autres considérations, d’ordre souvent conséquentialiste, faisant référence notamment aux gains en termes d’efficacité et de rendement économique qu’occasionnera la création d’un système économique et politique commun.
Les paramètres normatifs du réaménagement : le « contre »
Si le réaménagement fédéral permet ainsi aux États d’opérer des gains relativement à la liberté des citoyens et à leur capacité à participer de manière active à la délibération démocratique et à la gestion d’un bien commun, pourquoi ne pas en conclure que tous les États unitaires devraient opérer de tels réaménagements ?
C’est que le fédéralisme rend également plus difficile la réalisation d’autres valeurs apparemment tout aussi désirables du point de vue de l’éthique sociale. Relevons trois arguments qui semblent militer contre le fédéralisme et qui ont trait, respectivement, à l’efficacité, à l’identité et à la solidarité.
• L’argument de l’efficacité : cette même multiplication des paliers gouvernementaux qui, selon Madison, était susceptible de créer des contrepoids entre pouvoirs et des obstacles aux abuseurs potentiels du pouvoir est également source d’inefficacité et d’obstacles à l’action collective. La création de barrières, tarifaires ou autres, entre unités politiques risque d’impliquer un important coût économique. Les contrepoids entre pouvoirs, qui rendront plus difficile l’utilisation tyrannique du pouvoir, risquent également de bloquer des mesures susceptibles de contribuer de manière significative au bien commun.
• L’argument de l’identité : la création de nouvelles unités administratives et politiques et la définition de nouvelles entités territoriales correspondantes risquent d’émousser l’identité politique définie par le pôle identitaire que représente l’État central. On le sait, les identités politiques ne font pas pour ainsi dire partie de la nature des choses. Elles reflètent plutôt des conjonctures politiques et, très souvent, des arrangements institutionnels. La « Padanie » naît des conflits portant sur la justice distributive entre le nord et le sud de l’Italie. Et l’identité québécoise (par opposition à l’identité canadienne-française) est au moins en partie le reflet de l’émergence de l’État québécois. Un découpage de l’espace politique comme celui qu’exige le réaménagement fédéral risque de créer de nouvelles identités distinctes de celles qui avaient été formées autour de l’État central. Et comme les allégeances de groupe comportent inévitablement une dimension négative (nous sommes des x en partie en n’étant pas des y ou des z) (Hardin, 1995), l’émergence de ces identités risque fort de générer de nouvelles tensions et de nouveaux conflits, autant entre les membres des nouvelles entités fédérées qu’entre ces dernières et l’État central. Le réaménagement fédéral implique donc un danger sur le plan identitaire, qui risque même de donner lieu à des velléités sécessionnistes.
• L’argument de la solidarité. La création de nouveaux sous-espaces politiques, et donc de nouvelles identités et solidarités, risque de rendre plus difficile l’atteinte d’objectifs désirables sur le plan national. Notamment, elle pourrait diminuer la solidarité qui existe entre les membres d’une société réunie sous un gouvernement unitaire. Selon plusieurs auteurs ayant, ces dernières années, cherché à démontrer la profonde interdépendance du nationalisme et du libéralisme, les États libéraux contemporains ont besoin, pour rendre possibles les mesures de redistribution des ressources entre citoyens et régions plus ou moins riches que privilégient les théories libérales social-démocrates, que les citoyens qui sont des contributeurs nets ressentent une forte solidarité avec ceux qui bénéficieront de leurs dons, et une telle solidarité serait particulièrement difficile à générer en dehors du contexte de nations (Miller, 1995 ; Tamir, 1995). Par sa création de nouvelles identités potentiellement rivales, le fédéralisme risque donc de rendre plus difficile l’atteinte d’objectifs sociaux désirables tels que la distribution équitable des ressources matérielles.
Le réaménagement fédéral est donc une arme à double tranchant. Bien qu’elle soit susceptible de promouvoir des gains au niveau de la démocratie, de la citoyenneté et de la liberté individuelle, elle tend également à créer de nouvelles divisions, à estomper les bases affectives d’une redistribution équitable des ressources et à générer une certaine inefficacité tant au niveau politique qu’économique.
Aucun algorithme n’existe permettant de déterminer, une fois pour toutes, le choix que devrait effectuer une société parmi ces valeurs concurrentes. La mesure dans laquelle il sera jugé souhaitable de poursuivre l’un ou l’autre de ces ensembles de valeurs dépendra de caractéristiques propres aux cas particuliers. Le nombre et la dispersion géographique tendront par exemple à militer pour le réaménagement fédéral. On pourrait également penser que différents contextes économiques seront plus ou moins compatibles avec la décentralisation décisionnelle propre au fédéralisme. Une économie hautement diversifiée et répartie de manière égale sur l’ensemble d’un territoire s’accommodera mieux d’un système fédéral, alors qu’une économie centrée sur une activité économique territorialement concentrée exigera, toutes autres choses étant égales, un État central fort, capable d’organiser la répartition des richesses entre régions qu’exigera l’équité. On sait par exemple tout le mal que les gouvernements civils du Nigeria ont eu à composer une économie fortement basée sur l’industrie pétrolière, territorialement concentrée, avec un régime fédéral (Suberu, 1994).
Le cas des États multinationaux
Un des facteurs qui militent le plus fortement pour un réaménagement fédéral est la présence de divisions nationales et culturelles, surtout lorsque ces divisions possèdent des assises territoriales relativement naturelles. En effet, dans un pays composé de multiples groupes nationaux et ethniques, il est fort peu probable qu’un État unitaire réussira, tout en respectant les normes de la démocratie libérale, à imposer une identité nationale à même de contrer les tensions que semble engendrer la coexistence de groupes ethniques et nationaux dans un même espace politique. S’il est vrai que la redistribution de ressources selon des principes de justice distributive équitables exige la base affective que fournit une commune appartenance nationale (nous avons cependant émis des doutes à ce sujet : Weinstock, 1999b), alors un État multinational et multi-ethnique devra inévitablement recourir à d’autres considérations que celle du lien national afin de motiver les citoyens à subvenir aux besoins de leurs concitoyens les moins fortunés. De manière générale, l’histoire récente semble confirmer que, dans de telles sociétés, la tentative par l’État central d’opposer une identité nationale commune aux différentes minorités nationales et ethniques donne inévitablement lieu à des réactions virulentes de la part des porteurs de ces identités subnationales, ne serait-ce que parce que l’État central est souvent, à tort ou à raison, perçu comme étant le véhicule du groupe national majoritaire.
Les valeurs que permettent de réaliser les États unitaires sont donc difficilement accessibles aux États multinationaux et multi-ethniques. Qui plus est, le réaménagement fédéral semble, dans de telles sociétés, être une exigence de la justice, et ce pour au moins deux types de raison :
• L’argument du droit à l’autodétermination des peuples : même si ce droit n’implique pas nécessairement, comme certains le pensent, un droit à la sécession (pour des opinions différentes sur ce sujet, voir Beran, 1987, et Buchanan, 1997), il implique certainement que des groupes inclus dans des espaces politiques plus larges, et dont les membres se conçoivent comme formant une communauté politique distincte, puissent, en se constituant comme majorités à l’intérieur d’un territoire délimité, prendre démocratiquement des décisions sur des questions qui concernent les intérêts de leurs membres.
• L’argument d’équité : même si nous laissons de côté la doctrine très contestée du droit à l’auto-détermination, il n’en demeure pas moins que la simple équité exige que les membres de minorités nationales ou ethniques territorialement concentrées puissent exercer un certain contrôle de leur destinée politique. En effet, l’équité fondamentale qui est au cœur de la justification normative de la démocratie a souvent été liée à l’exigence qu’il n’existe, au sein d’un espace politique organisé démocratiquement, aucune minorité permanente. Celui qui se retrouve aujourd’hui dans la minorité, dans un débat politique donné, finira éventuellement par se retrouver dans la majorité eu égard à une autre question politique. Mais les membres de communautés culturelles minoritaires qui identifient leurs intérêts de très près à leur statut de membre et à la viabilité de leur communauté constituent, au moins potentiellement, des minorités permanentes. Dans la mesure où l’équité qui sous-tend la démocratie ne tolère pas l’existence de telles minorités, il convient qu’ils puissent eux aussi faire ce que les membres de la majorité peuvent faire sans avoir besoin de mesures spéciales, c’est-à-dire constituer une majorité, au moins sur certaines questions touchant de près à leurs intérêts de membres. (On pourrait penser qu’un tel argument ignore les intérêts et les besoins politiques de minorités territorialement dispersées, telles que les Noirs américains. Mais le fédéralisme ne représente pas pour de tels groupes une option viable. Leurs intérêts politiques seraient mieux servis par d’autres aménagements institutionnels, telle l’introduction d’une dimension de proportionnalité au système électoral, qui générerait pour de tels groupes un poids politique reflétant leur nombre, en l’absence de toute assise territoriale facilement identifiable.)
Ainsi, pour des raisons autant pragmatiques que morales, les pays comportant d’importantes minorités ethniques ou nationales doivent, toute autre chose étant égale, se livrer à des réaménagements fédéraux. Dans certains pays, les nouvelles unités administratives et politiques seront assez faciles à définir, ces groupes ethniques et nationaux étant en nombre relativement réduit et concentrés sur des territoires bien définis, ce qui rend le découpage de la carte assez peu litigieux. C’est le cas, par exemple, pour des pays tels que la Belgique, la Suisse et le Canada. Certains pays représentent, par contre, des illustrations de la remarque bien connue d’Ernest Gellner selon laquelle le nombre de nations, et donc d’unités politiques potentielles, est plus important que la capacité du système international à les accueillir en tant qu’États. (Gellner, 1983). Le Nigeria comporte, par exemple, plus de 200 minorités ethniques, en plus des trois principaux groupes en termes numériques que sont les Yorubas, les Igbos et les Hausa-Fulanis.
Il convient de faire une autre remarque, ici, sur les difficultés auxquelles certains pays doivent faire face dans leur intégration fédérale. Dans certains pays, l’intégration fédérale s’impose autant pour des raisons liées à la présence de différents groupes nationaux à l’intérieur d’un même territoire qu’à cause de facteurs ayant trait au nombre de la population ou à la taille du pays. C’est notamment le cas du Canada. La taille immense de son territoire justifie la création d’unités politiques plus petites, à même de générer chez les citoyens un sentiment d’inclusion qui risquerait de se dissoudre en anomie s’ils n’avaient que l’État central comme point de référence politique et identitaire. La présence sur son territoire de deux groupes nationaux identifiables issus de phases distinctes de la colonisation européenne de l’Amérique appelle par ailleurs un réaménagement fédéral permettant aux francophones, principalement concentrés au Québec, de se prévaloir de leur droit à l’auto-détermination. La présence dans un même État de deux logiques fédérales distinctes – la première militant pour une égalité de traitement entre toutes les unités administratives prises individuellement, et la seconde appelant une égalité entre les assises territoriales des deux principaux groupes nationaux – est au centre de la crise que traverse actuellement le fédéralisme canadien. Cette crise a été rendue plus aiguë encore par la Constitution canadienne de 1982, qui n’a pas suffisamment reconnu la nature complexe de ce fédéralisme.
Favoriser la confiance dans les fédérations multinationales
Les pays qui, en vertu de leur composition multinationale ou multiethnique, ont de fortes raisons de se livrer à des réaménagements fédéraux (parce que les valeurs que permet de réaliser une forte identité commune leur sont difficilement accessibles, parce qu’ils ont des raisons relevant de la justice sociale d’accorder des pouvoirs décisionnels à des minorités nationales ou ethniques) doivent néanmoins envisager des mesures permettant de pallier aux pertes susceptibles d’être occasionnées par le manque d’une forte identité politique partagée. Nous pensons que, faute de pouvoir promouvoir le type de cohésion que rend possible une telle identité, le gouvernement central d’un État fédéral peut néanmoins chercher à favoriser la confiance entre les membres et les représentants des groupes réunis au sein de la même société (Weinstock, 1999a). Par opposition à la cohésion, et au niveau élevé de coopération que la cohésion rend possible, la confiance suppose simplement que les membres des divers groupes ne perçoivent pas les citoyens membres de groupes différents comme représentant des menaces aux intérêts qui les distinguent en tant que membres de groupes particuliers. La confiance sociale minimale que nous venons de définir peut, bien sûr, être à l’origine d’éventuels liens plus étroits entre les membres de différents groupes. Elle peut servir de base à une confiance accrue, où les membres des différents groupes viennent à percevoir leurs concitoyens comme favorablement disposés à ce qu’ils puissent réaliser leurs intérêts spécifiques en tant que membres de tel ou tel groupe. Et, à terme, on peut même imaginer qu’une confiance sociale minimale entre groupes ne partageant pas la même identité nationale ou ethnique générera une identité politique commune qui favorisera l’accès aux valeurs et aux buts sociaux traditionnellement identifiés aux sociétés possédant une forte identité nationale commune. Ce qu’il convient de retenir pour les fins limitées de cette esquisse est que la confiance sociale ne présuppose pas d’identité politique préétablie : elle ne suppose dans un premier temps que la perception, de la part des membres des divers groupes, que les autres ne sont pas hostiles à la poursuite de leurs intérêts de groupe, ou, à tout le moins, le calcul qu’il est rationnel d’agir comme si une telle perception était fondée.
Quels sont les types de mesure auxquels un État central peut recourir afin de promouvoir la confiance ainsi définie ? Nous avons ailleurs (Weinstock, 1999a) tenté d’esquisser une typologie générale, que nous ne ferons que rappeler brièvement ici :
• Il peut tenter de la favoriser en rendant plus probable que les intérêts partagés par les membres d’un groupe minoritaire pourront se réaliser au sein de l’État fédéral. Il peut le faire en accordant les pouvoirs correspondants aux représentants des membres du groupe, et en faisant de la poursuite de ces intérêts une priorité de l’État central lui-même. Il peut aussi favoriser des initiatives communes sur des points de politique publique correspondant à un intérêt partagé par les membres des divers groupes, en espérant que la confiance générée par de telles initiatives dans des domaines qui ne sont pas excessivement litigieux se transmettra à des domaines impliquant davantage les intérêts potentiellement en conflit des membres de différents groupes.
• Il peut tenter de la promouvoir en affectant les calculs auxquels se livreront les membres d’un groupe minoritaire quant à leur capacité à défendre leurs principaux intérêts à l’intérieur et à l’extérieur de l’État fédéral. Diverses mesures peuvent être envisagées en ce sens. Nous voudrions mettre l’accent ici sur l’une d’entre elles, qui pourrait à première vue sembler paradoxale. Nous avons défendu ailleurs (Weinstock, 1999c) l’idée selon laquelle la Constitution d’un État fédéral multinational devrait contenir une clause permettant la sécession dans des conditions bien définies (ces conditions – ayant trait par exemple à la fréquence de référendums consultatifs et aux majorités requises pour faire sécession – sont nécessaires afin d’assurer que le droit à la sécession ne sera pas employé de manière frivole par d’éventuels sécessionnistes). La raison est essentiellement la suivante : surtout dans le cas de fédérations qui satisfont dans une mesure importante aux normes fondamentales de la justice et de l’équité, comme c’est le cas, par exemple, de l’Espagne, de la Belgique et du Canada, les membres de groupes minoritaires seront dans les faits en mesure de réaliser leurs principaux intérêts particuliers. Mais l’absence d’une clause constitutionnelle permettant la sécession fera qu’ils ne pourront pas décider de leur adhésion continue à la fédération en fonction de leur propre évaluation des avantages relatifs de la fédération et de la sécession. Ce fait peut agir en soi comme un mobile favorisant la sécession. Une clause constitutionnelle aura l’effet d’ôter ce mobile du champ décisionnel d’éventuels sécessionnistes, et de leur permettre de décider de leur adhésion à la fédération directement en fonction de leur évaluation des avantages et des désavantages du fédéralisme. Dans les pays qui respectent les normes de justice et d’équité entre individus et entre groupes, il y a fort à parier que ce calcul donnera lieu à une décision de demeurer au sein de la fédération.
• La présence d’une clause constitutionnelle permettant la sécession risque de promouvoir la confiance pour une autre raison, ayant trait cette fois-ci aux motivations des membres et des représentants du groupe majoritaire. Ceux-ci seront vraisemblablement moins enclins à refuser à rendre justice aux revendications légitimes de groupes minoritaires, ou à chercher à obtenir des gains politiques à court terme en adoptant des positions très dures à l’endroit de ces revendications, s’ils savent que les groupes minoritaires en question disposent d’un droit à la sécession.
Il ne nous est guère possible, dans le contexte de ce bref article, de préciser à quoi pourrait ressembler une telle clause constitutionnelle. Toutefois, deux choses semblent claires. Premièrement, la stabilité de l’État exige qu’un tel droit soit limité aux entités fédérées. Les identités nationales étant, comme nous l’avons déjà mentionné, fluides et changeantes, une clause permettant la sécession mais qui ne spécifierait pas précisément les groupes qui seraient en mesure de s’en prévaloir, risquerait d’introduire une motivation perverse menant potentiellement à la fragmentation identitaire de l’espace politique. Dans la mesure où de nouvelles identités nationales devraient néanmoins apparaître au sein de l’espace politique de manière plus « organique », un processus d’amendement constitutionnel devrait être en mesure d’étendre la clause en question pour inclure de tels groupes.
Deuxièmement, il va de soi qu’une telle clause aurait à préciser le processus par lequel un groupe serait autorisé à quitter la fédération. On peut penser que les groupes concluant une entente fédérale voudront que la sécession ne soit ni trop facile, ni trop difficile. Elle ne devra pas être trop facile, pour éviter que les menaces sécessionnistes « opportunistes » ne viennent corrompre le cours ordinaire des débats politiques à l’intérieur de la fédération. Elle ne devra pas non plus être trop difficile, pour que les groupes minoritaires puissent véritablement s’en prévaloir en cas de graves injustices. L’équilibre à trouver entre les deux exigera que le droit soit pondéré par des exigences supermajoritaires, et/ou par des limites sur la fréquence admissible des référendums portant sur la sécession, et/ou par d’autres mécanismes procéduraux qui auront pour effet de rehausser la « barre » que devront atteindre d’éventuels sécessionnistes, cela afin d’éviter l’utilisation opportuniste ou stratégique de menaces sécessionnistes.
Nous n’avons fait ici qu’esquisser les recours que peuvent envisager les États fédéraux afin de promouvoir la confiance entre partenaires à l’intérieur d’une fédération. Nous pensons que, faute de pouvoir se prévaloir d’une identité partagée très forte et des avantages qu’elle peut procurer, de tels États peuvent néanmoins, minimalement, entreprendre des mesures visant à encourager la perception que les intérêts que possèdent les individus en tant que membres de groupes distincts seront en toute probabilité mieux servis à l’intérieur qu’à l’extérieur de la fédération. L’espoir est bien sûr que les relations entre groupes nationaux et ethniques n’en demeureront pas à ce point, mais que sur la base d’une confiance minimale naîtra peut-être une identité politique partagée, qui, si elle ne remplace pas entièrement les identités nationales et ethniques des individus, réussira néanmoins à leur faire contrepoids.
C’est pour cela que nous ne partageons pas le pessimisme de Will Kymlicka quant à la capacité que possède le fédéralisme de neutraliser le sécessionnisme (Kymlicka, 1998). Comme nous l’avons vu, la voie fédérale comporte des dangers, dans la mesure où il rend plus difficile l’accès aux valeurs relevant de la solidarité sociale que les États unitaires sont peut-être plus en mesure d’assurer. Le fédéralisme est également une stratégie politique risquée dans la mesure où, comme Kymlicka le souligne, elle met à la disposition des minorités nationales et ethniques les instruments politiques dont ils ont besoin afin de rendre plausibles leurs prétentions à former un État indépendant. Vu de cette manière, on pourrait presque penser que le fédéralisme n’est qu’une étape intermédiaire menant de l’État unitaire multinational et multi-ethnique à la dissolution de l’État.
Nous estimons que la situation est beaucoup plus complexe que ne l’affirme Kymlicka. D’abord, les États fédéraux ne sont pas dépourvus de moyens pour tenter, à l’intérieur des normes d’une éthique sociale démocratique et libérale, de promouvoir la confiance sociale et, de cette manière, une certaine solidarité entre membres des divers groupes. En particulier, nous pensons que certaines de ces mesures, notamment l’inclusion dans la Constitution de l’État fédéral d’une clause permettant la sécession dans des conditions bien définies, aura un impact important sur les calculs d’utilité que les membres de groupes minoritaires effectueront relativement au maintien dans la fédération. Aucun déterminisme n’est mis en place par le réaménagement fédéral ; les acteurs décident de leurs actions politiques non pas en fonction d’une quelconque destinée inéluctable dans laquelle ils ne seraient que des pions passifs, mais plutôt en fonction des avantages qu’ils pensent tirer soit de la sécession, soit de leur maintien dans la fédération. Nous pensons que dans le contexte de fédérations justes et équitables, et qui font aux minorités nationales la place institutionnelle qui leur revient de droit, il n’est pas dit que de tels calculs ne continueront pas à favoriser les fédérations.
Traduit de l’anglais
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Bauböck, R. 2000. « Why stay together ? A pluralist approach to secession and federation », dans : Kymlicka, W. ; Norman, W. (dir. publ.), Citizenship in Diverse Societies, Oxford, Oxford University Press, p. 366-394.
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