2001
Revue internationale des sciences sociales
La place de la science universitaire en Inde : réflexions sur une évolution
V.V. Krishna
V.V. Krishna est professeur associé de science politique au Centre d’études en sciences politiques de l’Université Jawaharlal Nehru, New Delhi 110067, Inde. Rédacteur en chef de la revue Science, Technology and Society – An International Journal Devoted to the Developing World, il est aussi l’auteur de divers ouvrages, dont les derniers parus sont Scientific Communities in the Developing World, 1997 (en collaboration avec J. Gaillard et R. Waast) et Science and Technology in the Developing World, 1997 (en collaboration avec T. Shinn et J. Spaapen).
En Inde, l’histoire de la science moderne, issue du contexte colonial du xviiie siècle, se confond avec le processus de professionnalisation, marqué par un long combat pour l’affranchir de l’emprise tentaculaire de la « science coloniale », qui devait aboutir à la formation de ce que l’on appelle la communauté scientifique indienne et à l’essor de la science universitaire. L’auteur se livre ici à une analyse des différentes formes que cette lutte a revêtues de la fin du xixe siècle à nos jours. Il en ressort, comme divers écrits le confirment, que la science universitaire était tenue en plus haute estime, plus respectée et plus résolument attachée au progrès de la connaissance avant qu’après l’indépendance. À notre époque, dans ses diverses ramifications, elle ne bénéficie plus que d’un financement, d’une infrastructure, d’un prestige et d’un soutien très médiocres et se trouve ainsi reléguée en position d’infériorité par rapport à l’activité des organismes scientifiques chargés de missions précises sous l’égide de l’appareil scientifique étatique.
Dans un article sur la condition des universitaires en Inde, le professeur Edward Shils observait à la fin des années soixante que, « au pays des gourous, la profession qui en a repris les obligations est tenue en aussi piètre estime par ceux qui l’exercent que par le reste de la société » (Shils, 1969, p. 345). Lorsque, trente ans plus tard, on étudie, à la lumière de l’histoire, l’évolution de la place de la science universitaire dans la société, on est plutôt surpris de constater que cette observation apparaît tout aussi juste aujourd’hui qu’elle l’était alors. Cela dit, il s’agira plus ici du fonctionnement et de l’état de la recherche scientifique dans les cadres universitaires et les établissements d’enseignement supérieur que de la profession elle-même. En ce qui concerne son organisation, la science théorique est structurellement intégrée aux universités et, comme forme de culture intellectuelle, elle est ancrée dans les académies scientifiques, les groupements par discipline et interdisciplinaires, les associations professionnelles et les revues spécialisées qui alimentent les courants de communication et les progrès de la connaissance. L’histoire de la science moderne, issue du contexte colonial du xviiie siècle, se confond avec le processus de professionnalisation, marqué par une longue lutte pour l’affranchir de l’emprise tentaculaire de la « science coloniale », qui devait aboutir à ce que l’on appelle aujourd’hui la communauté scientifique indienne et à l’essor de la science universitaire. L’analyse portera ici sur les différentes formes que cette lutte a revêtues de la fin du xixe siècle à nos jours. Il en ressort, comme divers écrits le confirment, que la science universitaire était tenue en plus haute estime, plus respectée et plus résolument attachée au progrès de la connaissance avant qu’après l’indépendance. À notre époque, dans ses diverses ramifications, elle ne bénéficie plus que d’un financement, d’une infrastructure, d’un prestige et d’un soutien très médiocres et se trouve ainsi reléguée en position d’infériorité par rapport à l’activité des organismes scientifiques chargés de missions précises sous l’égide de l’appareil scientifique étatique.
La science coloniale et la lutte pour la création d’une « culture de la science » : de 1875 aux années vingt
[1]
L’institutionnalisation et le développement de la science moderne furent intimement liés, en Inde au contexte colonial, dans ses dimensions économiques et politiques en particulier. Depuis les études détaillées qui lui ont été consacrées (notamment par Basalla, 1967, et par Kumar, 1995), la science coloniale se définit comme la recherche scientifique menée aux colonies dans le cadre des relations centre-périphérie. Son mode d’organisation dans les pays qui étaient alors soumis à des puissances coloniales comme la France, la Grande-Bretagne ou l’Espagne était envisagé comme une activité planifiée depuis la métropole (Londres, Paris ou Berlin par exemple), la périphérie se voyant cantonnée dans les tâches inférieures, telles la « collecte de données », l’enquête et la recherche appliquée, et la métropole se réservant la synthèse théorique (la recherche pure ou fondamentale). Généralement vidée de sa substance intellectuelle, la pratique scientifique aux colonies n’avait pas pour but le progrès et la professionnalisation de la science, mais une exploration des ressources naturelles, de la flore et de la faune locales destinée à répondre aux besoins et aux demandes de la métropole. Des projets technologiques comme la construction de ponts, routes et chemins de fer ou le télégraphe ne répondaient pas tant au souci d’assurer la mise en valeur des colonies qu’à celui de faciliter la réalisation d’objectifs économiques et politiques, et aussi de soutenir les révolutions industrielles alors en cours dans la métropole. D’autre part, la science coloniale se caractérisait aussi par la manière dont s’exerçait contre les spécialistes « indigènes » ou locaux une discrimination reposant sur divers facteurs culturels et économiques.
Au départ, jusqu’en 1857, le personnel scientifique de diverses organisations était employé par la Compagnie des Indes (East India Company) et ensuite par les services militaires et civils de l’administration coloniale britannique. Ses membres d’origine européenne étaient indûment privilégiés tant pour le recrutement que pour la carrière. Sur les 213 personnes recrutées au total dans onze services scientifiques en 1920, il n’y avait que 18 Indiens. Victimes de discrimination, les scientifiques indiens très qualifiés et expérimentés étaient relégués dans des postes inférieurs à leurs titres et payés moitié moins que leurs homologues européens possédant des qualifications et une expérience comparables. Dans les années vingt, on en était au point où la structure de la science coloniale ne laissait à peu près plus de place pour la professionnalisation de la science en Inde. En d’autres termes, bien que la science moderne proprement dite fût institutionnalisée par l’intermédiaire de diverses entreprises scientifiques et l’administration de l’éducation coloniales, la « culture de la science » en était encore à se battre pour voir le jour dans l’Inde coloniale de la fin du xixe siècle. Les entreprises scientifiques en question n’avaient pas pour premier souci de défendre les valeurs de la recherche scientifique en s’assignant des objectifs professionnels propres à faire avancer la recherche ou la connaissance dans les différentes disciplines.
Après les années vingt, la science coloniale allait céder la place à une science nationale grâce à une petite fraction de l’intelligentsia. En fait, d’un point de vue sociologique, on peut distinguer dans le contexte colonial trois catégories de personnel scientifique. Dans la première se rangent les scientifiques transplantés ou installés par l’administration coloniale britannique qui les employait et à laquelle, d’ailleurs, ils s’identifiaient. C’étaient au fond les « chiens de garde » de la science coloniale, qui encadraient et régulaient les stratégies de recherche pour servir les visées de la puissance coloniale. Ils pratiquaient la discrimination contre les scientifiques indiens et intervenaient dans l’administration sur plusieurs fronts, l’éducation, l’industrie, les finances et les affaires scientifiques.
La deuxième catégorie était celle du personnel scientifique et technique appelé par l’administration coloniale pour des tâches précises. Indifférents à la promotion des disciplines ou des sociétés scientifiques, ces scientifiques et experts britanniques n’avaient d’autre but que d’accomplir les tâches qui leur avaient été assignées. Une fois leur mission terminée ou parvenus à l’âge de la retraite, ils rentraient chez eux en emportant un immense trésor d’expérience. Ils constituaient en somme une « troupe scientifique ». Comme l’observe MacLeod (1975, p. 348), dans tout l’Empire, « leurs aventures avaient doté les fonctionnaires et les “soldats” de cette troupe scientifique des Indes d’une expérience sans égale de ce que devaient être l’organisation et la coordination administratives ».
Du fait de la poursuite de la politique coloniale britannique, et en particulier de la discrimination toujours pratiquée dans le domaine scientifique, une troisième catégorie de personnel scientifique allait devenir prépondérante après les années 1870. Il s’agissait pour l’essentiel de scientifiques indiens de souche bénéficiant de l’appui d’un petit groupe de Britanniques et autres Occidentaux établis en Inde – scientifiques, missionnaires et jésuites, et autres partisans du développement scientifique de l’Inde – qui s’employèrent sans relâche à promouvoir et professionnaliser la science dans ce pays. Composé de quelques centaines de personnes, ce groupe comptait des personnalités importantes, qui jouèrent un rôle capital, comme David Hare, le père Eugène Laffont, William Carey et Marshman, missionnaires à Serampur, P.C. Ray, J.C. Bose, C.V. Raman, M.N. Saha, Ashutosh Mukherjee, M.L. Sircar et M. Visvesvaraya.
Du point de vue sociologique, chacune des trois catégories de scientifiques avait ses sympathisants, ses objectifs, son réseau de relations et ses programmes scientifiques. À la différence des deux premières catégories, qui faisaient partie intégrante de l’entreprise scientifique coloniale et tiraient profit de l’appareil colonial de la science, la troisième se battait contre cet appareil même. Le terme « lutte » en vint à tenir une place importante dans le discours scientifique, tout en ayant une signification et en impliquant des conséquences différentes sur le plan de l’action selon les personnes qui l’employaient. Au niveau national, cependant, ces scientifiques étaient très généralement d’accord sur l’existence d’une obligation nationale de transformer les structures coloniales pour créer en Inde les conditions de l’épanouissement d’une culture de la science jouissant de l’autonomie nécessaire.
Un petit groupe de scientifiques indiens associés aux organisations scientifiques coloniales eurent recours à la lutte de l’intérieur. Au tournant du siècle, les tensions qui la traversaient avaient déjà visiblement lézardé l’organisation sociale de la science coloniale, et des pressions commençaient à se faire jour en faveur de la professionnalisation de la science et de l’autonomie scientifique. Une partie de l’intelligentsia scientifique et politique se fixa un programme pour combattre la science coloniale, d’une part, et créer, d’autre part, les structures institutionnelles requises pour promouvoir une culture de la science qui s’étende à l’avancement du savoir scientifique. Comme la science coloniale et les entreprises scientifiques dépendant de l’administration coloniale étaient en fait ancrées dans l’appareil scientifique étatique, la lutte pour la professionnalisation de la science par l’intermédiaire des sociétés et revues scientifiques et par la formation de groupes de spécialistes impliquait aussi la promotion d’une culture de la science universitaire.
Le premier effort organisé dans ce sens remonte à la création, en 1876, de l’Association indienne pour la culture de la science – Indian Association for the Cultivation of Science (iacs) – par M.L. Sircar (1833-1904), formé à la médecine moderne mais partisan convaincu de l’homéopathie. Pour reprendre ses propres déclarations au sujet de cette institution, « l’Association a pour objet de permettre aux Indiens de souche de cultiver la science dans toutes ses disciplines en vue de la faire progresser par des recherches originales et (comme il s’ensuivra nécessairement) de concrétiser ses applications variées aux arts et aux agréments de la vie » (iacs, 1976, p. 9). Comme il le soutenait dans l’exposé de ses objectifs fondamentaux, l’Association, indépendante de l’administration coloniale et disposant seulement d’une modique dotation de 61 000 roupies, « devrait tâcher de mener à bien ce travail par ses propres moyens, sans l’aide des pouvoirs publics. Je veux qu’elle soit entièrement placée sous notre direction et notre autorité. Je veux qu’elle soit exclusivement indigène et purement nationale » (ibid.). Jusqu’aux alentours de 1900, l’un des grands objectifs de l’iacs fut de favoriser en Inde l’éclosion d’une culture de la science et de mobiliser les énergies pour professionnaliser l’activité scientifique. L’iacs est une organisation scientifique importante, la première à s’être donné une orientation « nationaliste » (axer la science sur l’édification de la nation) dans le contexte colonial. Elle revêt en outre une certaine importance historique pour la science indienne du fait que l’unique prix Nobel de physique décerné à l’Inde le sera pour les travaux scientifiques menés en son sein au début des années trente.
Sociétés, établissements d’enseignement supérieur et revues scientifiques : les premiers efforts
Entre 1876 et les années 1940, l’élite scientifique indienne et ses sympathisants européens, britanniques notamment, se lancèrent, en association avec quelques dirigeants politiques, dans la mise en place et l’institutionnalisation de structures d’appui à la professionnalisation de la science et à la création de la future communauté scientifique indienne. L’entreprise comportait la fondation d’associations professionnelles et de revues spécialisées, l’implantation de centres de recherche spécialisés tant dans les universités que dans les établissements privés, la vulgarisation scientifique par l’intermédiaire de sociétés de lecture, magazines et traductions, et ainsi de suite. Dès 1875, la Société de lecture de Calcutta (créée en 1817) possédait 1 544 titres, dont 333 ouvrages scientifiques. En 1910, la région du Bengale comptait déjà dix revues ou magazines scientifiques et quarante-sept autres techniques, mais on retrouvait les mêmes activités de vulgarisation ailleurs en Inde : comme une importante étude l’a démontré, il y avait en tout, dans les différentes provinces, 2 124 publications scientifiques en langues locales (Bhattacharya et al., 1989).
Conséquence directe de la création de l’iacs, on vit se multiplier au Bengale les sociétés pour la promotion de l’enseignement technique dans une perspective nationale. Dans le secteur de la science, le nationalisme signifiait à l’époque l’édification de la nation et son développement socio-économique, la modernisation et l’industrialisation de l’Inde. La première grande rupture avec l’enseignement scientifique colonial remonte aux efforts de M.L. Sircar (le fondateur de l’iacs), Nilratan Sircar (pédagogue et scientifique) et J.C. Bose (scientifique, fondateur en 1917 de l’Institut de recherches portant son nom), qui devaient aboutir en 1898 à la mise en place de la toute première Commission des diplômes scientifiques. Celle-ci recommanda l’organisation d’enseignements scientifiques distincts. Lorsque Ashutosh Mukherjee prit ses fonctions de vice-chancelier de l’Université de Calcutta en 1912, il chercha à relancer l’enseignement et la recherche scientifiques de troisième cycle, mais le gouvernement colonial refusa le financement nécessaire à l’Université. Néanmoins, grâce à un don providentiel de 24 lakhs (2 400 000 roupies) fait par deux propriétaires fonciers, celle-ci put se doter en 1914 d’un « Collège » universitaire des sciences (pour la promotion de la science et de la recherche avancée). Parallèlement, grâce aux efforts du père Laffont au Collège Saint-Xavier de Calcutta, de P.C. Ray (connu comme le père de l’école indienne de chimie) et de J.C. Bose au « Collège de la Présidence » de Calcutta, de ce dernier à l’Institut de recherches qui portait son nom (1917), de Jamsetji Tata (industriel) pour créer en 1909 à Bangalore l’Institut indien des sciences aujourd’hui célèbre et du Maharajah Sayaji Rao Gaikwad III pour créer dans les années 1880 Kala Bhavan, devenue plus tard l’Université de Baroda – pour ne citer que quelques établissements remarquables qui existaient déjà dans les années vingt –, l’action menée pour promouvoir la mise en place d’un système scientifique dans le contexte colonial put s’appuyer sur une assise institutionnelle solide. Ces établissements lancèrent la formule des enseignements de troisième cycle combinés avec des activités de recherche scientifique. D’autres centres de recherche avancée virent le jour ailleurs et au sein d’autres universités. Les trois premières universités créées en Inde le furent en 1857, par l’administration coloniale, à Calcutta, Madras et Bombay et furent suivies jusqu’en 1918 de six autres (Allahabad (1887), Pendjab (1882), Bénarès (1916), Mysore (1916), Patna (1917) et Osmania (1918)). Une cinquantaine de « collèges » universitaires furent implantés dans différentes régions de l’Inde et, vers les années vingt, 2 134 diplômes avaient été décernés dans toutes les sciences, y compris les disciplines de l’ingénieur. Au moment de l’indépendance, il y avait en tout 22 universités (Krishna, 1992).
Parallèlement au renforcement de la recherche scientifique de troisième cycle dans les universités, la période écoulée du début de la Première à l’après-Deuxième Guerre mondiale devait marquer le début de la professionnalisation des sciences par la création de sociétés scientifiques et de revues spécialisées. L’événement le plus remarquable fut celle, en 1914, de l’Indian Science Congress Association (isca), à bien des égards inspirée de la British Association for the Advancement of Science (baas), qui allait être une tribune intellectuelle importante pour catalyser la conscience de la communauté scientifique, en assurant l’unité à l’échelle nationale des groupes de spécialistes dispersés et des scientifiques isolés à l’occasion de ses congrès annuels tenus dans différentes régions de l’Inde. Aujourd’hui encore, sa réunion annuelle est un grand événement, traditionnellement présidé par le Premier ministre indien, qui y passe toute la journée avec les scientifiques et les technologues. Constituée de 79 scientifiques au départ, l’isca en comptait 320, soit quatre fois plus, en 1924 et 2 235 en 1950. Après 1917, ses commissions de section spécialisées devaient jouer un rôle important de catalyseurs de la formation d’associations professionnelles de spécialistes des différentes disciplines qui contribuèrent à la constitution de la communauté scientifique indienne. Avant la création de l’isca, il y avait à peine deux associations professionnelles placées sous l’égide des entreprises scientifiques coloniales mais, par la suite, une bonne cinquantaine virent le jour entre 1914 et 1947, grâce à ses efforts.
Tableau 1
L’essor des revues scientifiques, 1850-1990*
Disciplines 1850 1900-1950 1951-1960 1961-1970 1971-1980 1981-1990 Total S&T générales 4 8 5 3 4 - 24 Sciences de la vie - 49 48 58 69 35 259 Physique/Chimie - 10 11 21 21 7 69 Sciences de l’ingénieur - 11 22 16 14 6 69 Mathématiques - 6 3 6 8 - 23 Toutes disciplines 4 84 89 104 115 48 444 Source : D’après Sen et Lakshmi (1992). * Note : Revues recensées dans l’une des bases de données, nationale ou internationale, selon le cas.
La fondation en 1920 de la Société indienne de botanique allait marquer le début d’une nouvelle étape de la professionnalisation de la science, englobant dans les années quarante presque toutes les disciplines. Beaucoup de ces associations professionnelles étant organisées à l’échelle de l’Inde tout entière, elles donnèrent une assise nationale à la conscience scientifique. Leur création dans différentes disciplines avait suscité chez les spécialistes un grand intérêt pour la publication de revues. Limitées à deux seulement en 1820, celles-ci étaient au nombre de dix en 1910. Avec la fondation en 1914 de l’isca, on l’a vu, la création de revues spécialisées par discipline prit une importance considérable dans les cercles de spécialistes qui se constituaient, et leur nombre passa à quarante en 1947 et à quatre-vingt-quatre en 1950.
De la « culture » au « progrès » de la science
Lorsqu’on se penche sur l’histoire de l’essor de la science pour essayer d’en dégager les épisodes les plus importants, on voit se détacher les deux premières décennies du xxe siècle, qui témoignent de la transformation remarquable que la science a connue en Inde. En effet, les trente années d’efforts consacrés à mettre en place des structures institutionnelles commencent alors à transformer la culture de la science en progrès de la science. C’est dans cette période que non seulement la science indienne se fait une place dans le monde scientifique international par ses apports dans diverses disciplines, mais encore que naît ce que l’on appelle la communauté scientifique indienne en biologie, physique, chimie, mathématiques et astronomie.
L’arrivée de J.C. Bose et P.C. Ray au « Collège de la Présidence » de Calcutta en 1885 et l’adhésion de C.V. Raman à l’
iacs en 1907 ouvrent un nouveau chapitre de l’histoire du progrès de la science indienne. Les travaux de Bose sur les micro-ondes (1895) et en phytobiologie (1900) lui valent la reconnaissance internationale, et il est élu à la Royal Society anglaise en 1920. En ce qui concerne les récepteurs radio, son biographe, Patrick Geddes
[2], le crédite de l’invention avant Marconi, qui la breveta. Entre 1900 et 1920, il met sur pied un programme de recherches en phytobiologie à la suite d’un article important sur la « Généralité des phénomènes moléculaires produits électriquement dans la matière vivante et la matière inorganique ». C’est en 1917 qu’il crée l’institut portant son nom, en même temps qu’il met en place un programme de recherches. Entre 1895 et 1920, il publie en tout quatre-vingt-sept articles et collabore avec neuf collègues au quart de ses publications. Dès 1917, son institut lance une revue,
Transactions of the Bose Research Institute.
D’autre part, J.C. Bose fait partie, avec C.V. Raman, S.N. Bose et M.N. Saha, de l’école indienne de physique, née aux alentours des années vingt. C’est Raman qui aura joué un rôle important à l’
iacs après 1907, date de son adhésion à l’association, ce que le volume du centenaire de l’
iacs reconnaît en parlant d’« école de Raman » à propos de ses travaux – qui, rappelons-le, allaient valoir à l’Inde son premier prix Nobel de physique dans les années trente – et de ceux de ses collaborateurs
[3]. Sous sa direction, la physique accède alors en Inde au rang de profession à part entière. Dès 1909, l’
iacs édite sa propre revue, le
Bulletin of the Association, qui va être l’organe de diffusion des contributions indiennes originales. Recensant les travaux de physique menés à Calcutta de 1907 à 1917, Raman lui-même observera : « Une véritable école de physique s’est constituée à Calcutta, qui n’a d’équivalent dans aucune autre université indienne et qui aujourd’hui encore ne supporte pas trop mal la comparaison avec celles des universités européennes et américaines » (
iacs, 1976, p. 30). À l’une des réunions scientifiques de l’
iacs, Raman donne en outre une liste de 25 communications originales de l’école de physique de Calcutta, où figurent les noms de S.K. Banerjee, S.K. Mitra et M.N. Saha. Vers 1918, la Société de physique de Calcutta est créée sous le patronage de l’Université de Calcutta. Après 1920, K.S. Krishnan, qui sera par la suite le premier directeur du Laboratoire national de physique, rejoint Raman et devient son proche collaborateur dans les travaux récompensés plus tard par le prix Nobel. C’est aussi à Raman et à son groupe que l’on doit les avancées les plus spectaculaires de l’optique. En astrophysique théorique, les théories de l’ionisation et du rayonnement thermiques de M.N. Saha débouchent dès les années vingt sur la théorie physique des spectres stellaires. Ses travaux sont à l’origine de l’école de l’ionosphère à l’Université d’Allahabad, où il passera dix-sept ans, et seront développés par S. Chandrashekar, D.S. Kothari et Majumdar. Les programmes de recherches menés dans les années trente par S.K. Mitra en radioélectricité et radiotélégraphie et en physico-chimie, sur l’interprétation des spectres d’absorption, devront beaucoup à l’élan initial donné aux sciences physiques au tournant du siècle.
Connu surtout comme le père de la chimie en Inde, P.C. Ray arriva au Collège de la Présidence de Calcutta en 1885 après être revenu d’Angleterre avec un doctorat (Ph.D) de chimie. Ses premiers travaux l’amenèrent, au bout de onze ans, à découvrir le nitrite mercureux et, au tournant du siècle, il avait déjà organisé un groupe solide. Après avoir passé trente-huit ans au Collège de la Présidence, il entra en 1916 au Collège des sciences de l’Université. C’est peu après que devait naître l’école indienne de chimie
[4], communauté forte d’une cinquantaine de chimistes indiens qui publiaient beaucoup (160 articles dès les années vingt). Dans son numéro du 23 mars 1916, la revue
Nature observait, à propos de 126 communications adressées à diverses sociétés savantes, dont la Société de chimie (de Londres) et la revue de la Société américaine de chimie, que « certaines de ces communications sont d’une valeur et d’un intérêt considérables et révèlent chez cette jeune école un grand enthousiasme pour ses travaux » (Ray, 1958, p. 150). Sous la direction de Ray, l’école de chimie a immensément contribué à l’institutionnalisation des départements de chimie dans les universités indiennes, et c’est d’elle que sont issus les chimistes d’au moins quatre générations que l’Inde a eus jusqu’aux années cinquante. La Société indienne de chimie (1924) fut le fruit des efforts menés par Ray en collaboration avec ses étudiants, dont trois devaient se tailler une grande réputation pour les progrès qu’ils ont fait faire à la chimie en Inde. C’est à N.R. Dhar que sont dues les avancées de la physico-chimie, du fait de ses contributions originales à l’électrochimie. La théorie de J.C. Ghosh (1918) sur l’anomalie des électrolytes forts fit sensation au sein de la communauté internationale quand elle fut publiée pour la première fois. Enfin, c’est J.N. Mukherjee qui a eu le mérite de lancer des recherches très pointues sur la chimie des colloïdes.
Dans le domaine de l’astronomie, le Collège Saint-Xavier, à Calcutta, devint un foyer très actif sous la direction du père Laffont, qui organisa un groupe de recherche en spectroscopie et, tournant le dos à la formule de la science coloniale qui l’aurait cantonné dans la collecte de données, le dota des moyens de faire de la recherche fondamentale, plaçant ainsi cet établissement à l’avant-garde de la recherche scientifique après 1905. En mathématiques, la Société de mathématiques de Calcutta fut créée en 1908, sous la présidence d’Aushustosh Mukherjee, qui allait être aussi, un peu plus tard, vice-chancelier de l’Université de Calcutta. Très connu comme juriste, celui-ci ne l’était guère en revanche comme l’auteur d’une contribution originale à l’étude des équations différentielles, les « théorèmes de Mukherjee ». Il fut reçu à la London Mathematical Association, et l’Université de Cambridge lui rendit hommage en inscrivant ces théorèmes à son programme d’études. À Poona, grâce aux efforts de V. Ramaswami Iyer, le « Club d’analyse » du Collège Fergusson fut érigé en Société indienne de mathématiques en 1911. En 1914 était créée au Collège des sciences de l’Université de Calcutta la chaire Rash Behari Ghosh de mathématiques appliquées, avec pour titulaire Ganesh Prasad – le premier docteur ès sciences de l’Université d’Allahabad – qui, après la création en 1918, par M.M. Malaviya, de l’Université hindoue de Bénarès, devait fonder la Société de mathématiques de Bénarès. L’essentiel de son apport se situe dans le domaine des mathématiques appliquées, où ses entretiens avec d’autres spécialistes parurent sous la forme d’un mémoire intitulé Constitution de la matière et théories analytiques de la chaleur, publié par la Société royale des sciences de Göttingen (1903), mais il s’intéressait aussi à la théorie des variables réelles, et surtout aux Séries de Fourier, titre d’un ouvrage de lui datant de la fin des années vingt.
L’avènement en Inde d’une communauté scientifique et d’une culture de la science universitaire
Dès les années quarante, à côté de la douzaine d’entreprises scientifiques coloniales, une proportion écrasante (de l’ordre de 90 %) de la recherche scientifique axée sur le progrès du savoir, la création de connaissances fondamentales, les programmes de recherche à long terme et la formation supérieure à la recherche scientifique au niveau du doctorat (Ph.D) s’inscrivait dans les cadres universitaires. Les grands groupes de recherche scientifique étaient presque tous implantés à l’université et dans des établissements scientifiques privés (faisant fonction de cadres universitaires) tels que l’Institut Bose de recherches, l’iacs ou l’Institut indien des sciences de Bangalore. Les données disponibles sur les publications indiquent qu’entre 1836 et 1895, les Indiens n’avaient pu faire paraître que dix-huit articles dans la revue Journal of Asiatic Society, contre plus de 1 021 pour les Européens (des Britanniques pour la plupart), car c’était, on l’a vu, l’époque de la discrimination coloniale dans le domaine scientifique. Sur les vingt-cinq années suivantes, la production des chercheurs indiens allait atteindre 350 articles, consistant pour l’essentiel en contributions fondamentales ou originales. Dans le prolongement de la professionnalisation de la science déjà réalisée par la création de sociétés scientifiques dans toutes les grandes disciplines, les années trente virent naître trois grandes académies des sciences : celle des Provinces unies d’Agra et d’Oudh, enregistrée en décembre 1930 et rebaptisée en décembre 1936 Académie nationale des sciences (Allahabad), l’Académie indienne des sciences (Bangalore), fondée en avril 1934, et l’Institut national des sciences de Calcutta, rebaptisé en 1935 Académie nationale indienne des sciences et installé à Delhi.
Avec un prix Nobel de physique et jusqu’à huit membres indiens de la Royal Society à Londres, la période des années vingt aux années quarante est importante à trois égards au moins. Tout d’abord, elle voit, parallèlement à la science coloniale, l’avènement de ce que l’on appelle la communauté scientifique indienne. Ensuite, celle-ci va se doter d’une identité propre dans le monde international de la science en faisant progresser la connaissance scientifique à partir des laboratoires implantés dans le pays, ce qui est d’ailleurs un objectif intellectuel important de l’élite scientifique et politique dans le contexte colonial. Enfin, l’appareil de la science coloniale, qui n’offre pas aux scientifiques les structures institutionnelles requises pour répondre à leurs demandes
professionnelles
[5] et entrave la recherche fondamentale dans les entreprises scientifiques coloniales, va, par réaction, donner énormément de poids à la culture de la science universitaire. Le type de science que pratiquent les scientifiques et les buts qui orientent leur activité, l’importance attachée à la professionnalisation, par l’intermédiaire des sociétés et revues scientifiques, ainsi qu’aux valeurs de la science conçue comme un savoir ouvert, la valeur cardinale de l’autonomie de la science défendue par l’élite scientifique, les structures institutionnelles proprement universitaires de la science – tous ces éléments ont autant de traits significatifs de la prépondérance d’une culture scientifique universitaire dans cette période des années vingt aux années quarante. Parmi les divers exemples et épisodes qui en témoignent, on retiendra que J.C. Bose refusa de breveter les résultats commercialement viables de ses recherches sur les micro-ondes. À l’occasion du dixième anniversaire de son institut, le 29 novembre 1927, il soulignait, devant ses étudiants : « Pour mes disciples, je me tourne vers les très rares qui, avec un caractère bien trempé et une détermination bien arrêtée, iraient vouer leur vie entière à cette lutte sans fin qu’il faut mener pour conquérir la connaissance pour elle-même et voir la vérité face à face. »
Outre Bose, C.V. Raman, M.N. Saha, P.C. Ray, Aushutosh Mukherjee et les autres membres de l’élite scientifique de l’époque épousent, pratiquent et prêchent, sous des formes variables, la culture de la science universitaire comme « idéologie utopique » et comme « idéal ». L’élite de cette génération se lance en effet à corps perdu dans l’enseignement, la recherche et le progrès de la science, envers et contre tout – manque d’argent, discrimination, structures et autres moyens institutionnels insuffisants. La culture universitaire, où la science indienne baigne dans les années quarante va progressivement s’étioler après l’indépendance.
L’essor de la « science étatique » et le déclin de la science universitaire après 1947
Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’indépendance de l’Inde paraît inéluctable, l’intelligentsia scientifique indienne commence à se demander très sérieusement comment l’Inde devrait organiser sa recherche scientifique et quel « modèle d’organisation » elle devrait suivre dans l’après-guerre. L’Institut national des sciences (nis), devenu le principal centre d’activité, organise, en septembre 1943, un colloque sur ce thème auquel assistent tous les scientifiques éminents. Un an plus tard, en août 1944, le fameux rapport de A.V. Hill sur « la recherche scientifique en Inde » est présenté au gouvernement colonial. Il apparaît alors que le colloque et ce rapport proposent deux « modèles » différents d’organisation de la science. Alors que le colloque a avancé l’idée de constituer un conseil national de la recherche sur lequel les pouvoirs publics n’auraient pas directement autorité et qui serait dominé par des organisations scientifiques non officielles et par les universités, le rapport préconise un modèle d’organisation comprenant différentes commissions de recherche scientifique dépendant directement de l’État. À côté de nombreux traits communs, la principale différence réside dans la forme de l’autorité, exercée par l’État ou en dehors de lui. Le modèle recommandé par le colloque consolide l’appareil de la science universitaire mis en place en dehors des entreprises coloniales, jusque-là en honneur, tandis que le modèle de Hill correspond à un appareil scientifique étatique, dont le financement et la direction relèvent des pouvoirs publics. Favorable au modèle reposant sur un conseil national de la recherche, d’éminents scientifiques indiens comme Saha, Raman et plusieurs autres critiquent le modèle de Hill et vont même, parfois, jusqu’à affronter directement les partisans du modèle d’une science officielle qui, aux yeux de Saha par exemple, ne ferait qu’éroder l’autonomie scientifique et reviendrait à reléguer effectivement au second plan le système d’organisation de la science centré sur l’université. Après l’indépendance, le pandit Nehru, Premier ministre du nouvel État indien, va s’intéresser de près à l’élite scientifique et à la mise en place de l’infrastructure scientifique et technologique du pays. Il fera confiance au modèle de Hill. En pratique, la science étatique, passée de l’administration coloniale à l’État national après 1947, signifiera l’emprise dominante d’une culture politico-bureaucratique sur l’organisation scientifique du pays.
Cette culture politico-bureaucratique en matière de science et de technologie repose sur l’alliance de la science et de la politique nouée par Nehru avec des scientifiques comme Homi Bhabha, Shanti Swarup Bhatnagar, Mahalanobis, J.C. Ghosh et D.S. Kothari, qui vont jouer un rôle important en s’assurant un appui politique pour mettre en place divers établissements et organismes scientifiques. Il est à peu près impossible de rien comprendre à l’essor de la science et de la technologie (
s-t) dans la période de l’après-indépendance si l’on omet la question de la science et de la politique, et en particulier l’étroite alliance déjà mentionnée. Dès 1945, le manifeste du Parti national du Congrès pour le premier gouvernement national proclame : « La science, dans ses champs d’activité déterminants, a joué un rôle toujours plus grand en influençant et en modelant la vie humaine, et elle le fera plus encore dans l’avenir. Le progrès industriel, agricole et culturel dépend d’elle, au même titre que la défense nationale. La recherche scientifique est donc une activité fondamentale et essentielle de l’État, et elle devrait être organisée et encouragée à l’échelle la plus vaste
[6] ».
Un peu plus tard, dans une allocution prononcée en 1947 à la 34
e session de l’
isca, Nehru va lancer l’alliance avec les scientifiques en observant « que l’on se rend de mieux en mieux compte en Inde de ce fait que le politique et le scientifique devraient travailler en étroite coopération ». Contrairement à l’attitude critique de Gandhi à l’égard de la science et la technologie modernes, l’image séculière moderne de Nehru et surtout son appui incontesté à la science font de lui un « messie » du développement scientifique de l’Inde. La communauté scientifique, en général, et son élite, en particulier, peuvent s’identifier immédiatement à sa vision de la science et du développement, car elles trouvent aussi en lui un grand défenseur de leurs intérêts. Nehru pourra dire, par exemple : « C’est la science qui seule pourra résoudre le problème de la faim et de la pauvreté, du manque d’hygiène et de l’analphabétisme, de la superstition et des coutumes et traditions abrutissantes, de l’immensité des ressources perdues sur des étendues désertiques, d’un pays riche habité par des gens affamés. Je ne vois aucune autre issue pour sortir du cercle vicieux où nous enferme la pauvreté que d’utiliser les sources nouvelles de pouvoir que la science a mises à notre disposition
[7]. »
Cette époque de l’après-indépendance est marquée par un grand optimisme à l’endroit de la science et du développement. Elle correspond à une phase de « politique en faveur des sciences », où il s’agit surtout de doter le pays d’une infrastructure de base pour la S-T, y compris en développant le secteur universitaire afin qu’il fournisse les ressources humaines requises. C’est durant cette période que sont planifiés les cinq meilleurs instituts indiens de technologie et aussi que sont mis en place ou rapidement développés les grands organismes scientifiques axés sur des missions (osam) – dae et csir, drdo et autres –, d’où un déplacement vers ces organismes placés sous l’égide de l’État de la base de recherche scientifique jusque-là implantée à l’université et dans les établissements scientifiques privés. Les grands établissements de recherche réputés pour leur apport à l’excellence théorique et au progrès du savoir scientifique perdent beaucoup de leur prestige après 1947, la faiblesse des subventions budgétaires ne leur permettant pas de conserver la place éminente qu’ils occupaient auparavant.
Sous Nehru, qui consulte pourtant une très large fraction de l’intelligentsia scientifique, l’alliance qui se noue entre la science et la politique oriente l’essor de la S-T dans certaines directions « bien précises » (Krishna, 1997). En 1947, le csir n’a pas un laboratoire qui mérite d’être cité, mais, dès les années cinquante, il disposera, grâce à S.S. Bhatnagar, d’un réseau de quinze laboratoires. À l’heure actuelle, son réseau comprend plus de 40 laboratoires nationaux employant quelque sept mille scientifiques. C’est ce que C.V. Raman a appelé « l’effet Nehru-Bhatnagar ». Parallèlement, à l’agence de l’énergie atomique, Homi Bhabha, qui est à sa tête, réussit à mobiliser Nehru pour installer le siège du Département de l’énergie atomique là où il le souhaite, à Bombay. C’est ainsi que durant plus de quarante ans après l’indépendance, l’expansion réelle de l’infrastructure de la S-T restera circonscrite aux osam et aux établissements liés à la défense, au détriment des autres secteurs :
Les premiers absorbant plus de 90 % des dépenses totales de R-D financées sur le budget de l’État, la science théorique s’affaiblit dans le secteur universitaire, ce dont des scientifiques comme M.N. Saha et Homi Bhabha commencent à s’inquiéter vivement. Dans les années cinquante, Saha, qui représente Calcutta au Parlement indien comme député indépendant, va s’en prendre publiquement au gouvernement Nehru (et par voie de conséquence directe à Bhatnagar, promoteur de l’expansion rapide du csir), en disant : « […] Les laboratoires nationaux que vous avez créés ne répondront pas à nos besoins… Si vous voulez insuffler la vie à ce pays, si vous voulez former les différents personnels requis pour la grande œuvre de reconstruction tant rêvée… il faut vous ceindre les reins et trouver de l’argent, afin que nous apportions aux universités une aide suffisante pour relancer leurs activités » (Sen, 1954).
Tableau 2
Dépenses nationales de R-D en science et en technologie en Inde (en millions de roupies)
Année R-D dans le secteur universitaire* Dépenses totales de R-D R-D en % du PNB 1958/59 16,57 220,93 0,17 1970/71 104,30 1 390,69 0,35 1980/81 570,03 7 600,52 0,62 1990/91 2 980,51 39 740,17 0,85 1996/97 6 255,01 83 400,17 0,66 * D’après l’estimation moyenne d’Ahmed et Rakesh (1991).
Homi Bhabha, qui a pu user d’une influence considérable auprès de Nehru pour la mise en place de l’appareil nucléaire, reconnaîtra lui-même une faille dans la façon dont la politique scientifique du gouvernement a entamé l’assise de la science universitaire. Juste avant sa triste fin, il observera : « Il est incontestable que le coût de la construction des laboratoires nationaux … a affaibli les universités en leur enlevant certains de leurs bons éléments, lesquels sont leur bien le plus précieux » (Bhabha, 1966). Bien qu’il parle ici du csir, on pourrait facilement appliquer cette observation pénétrante à l’essor phénoménal des osam, et notamment de la Commission de l’énergie atomique, qui n’était pas sans influence sur la science théorique dans les universités. Sans doute les laboratoires de ces organismes nouèrent-ils quelques contacts et liens résiduels avec les milieux universitaires et l’industrie, mais dès le début avaient été préconisées d’inutiles « divisions » entre les universités et les laboratoires nationaux, qui auront eu des conséquences à long terme pour l’expansion de la science en Inde. Ainsi, S.S. Bhatnagar, à la tête tant du csir que de la Commission des subventions universitaires durant sept de ses premières années d’existence, va instaurer alors une division du travail entre les osam et les universités. Dans les années cinquante, il soutient que « les universités s’intéressent avant tout à la recherche fondamentale, alors que les laboratoires nationaux mènent des activités qui relèvent essentiellement du domaine de la recherche appliquée, encore qu’il ne leur soit pas interdit de se lancer dans des investigations plus proches de la recherche fondamentale » (Krishna, 1993, p. 17). Cette division du travail étant la consigne, les établissements scientifiques universitaires se retrouvent privés de fonds pour mener des programmes de R-D à long terme.
Certes, le nombre des universités va tripler en l’espace de deux décennies, passant de vingt-cinq environ en 1947 à quatre-vingts en 1969, et il triplera à nouveau dans les années quatre-vingt-dix, où il dépassera le chiffre de deux cent quarante, mais, dans leur immense majorité, elles ne sont plus que des établissements d’enseignement dépourvus des moyens voulus pour faire de la recherche scientifique, à la différence des osam. En 1966, la Commission de l’éducation consacrait un chapitre entier de son rapport à l’enseignement et la recherche scientifiques et observait : « L’une des grandes faiblesses de l’enseignement et de la recherche en Inde réside dans la part relativement faible des universités dans le volume total des activités de recherche, qui est lui-même très inférieur à ce qu’il devrait être au regard de nos capacités et de nos besoins. »
Les programmes d’industrialisation et de modernisation élaborés à l’époque de Nehru sous forme de plans quinquennaux (surtout à partir du Deuxième Plan, sous la direction de Mahalanobis) ont permis de créer des aciéries à Rourkela, Bhilai et Durgapur. De plus, il est certain que l’expansion rapide des entreprises publiques dans des industries comme les machines-outils, les médicaments, le téléphone, l’électronique, les engrais ou le ciment nécessitait effectivement une base scientifique et technologique de l’ampleur de celle qui s’est mise en place dans les années cinquante à soixante-dix au sein des osam. Ce ne sont ni la raison d’être de la R-D dans ces organismes, ni l’appui dont elle a bénéficié qui sont contestables, mais le profil de son expansion dans le système national d’innovation, où la science théorique universitaire n’a pratiquement eu aucun rôle à jouer. Globalement, le problème tient au manque de liaisons appropriées entre différents acteurs du système national d’innovation, dans lequel la base de recherche scientifique du secteur universitaire aurait pu être périodiquement dynamisée, car c’était la source principale de connaissances fondamentales et de spécialistes professionnellement formés pour l’économie, qui avait des objectifs d’industrialisation et de modernisation rapides du pays à atteindre. Les osam s’adjugeaient 80 % du financement total de la R-D et restaient assez isolés dans leur fonctionnement du monde scientifique universitaire, de l’industrie privée et des entreprises publiques.
En 1973, dans le premier document de ce genre, intitulé « Point de vue sur le plan scientifique et technologique », le Comité national de la science et de la technologie soulignait les carences de la politique scientifique et notait : « Le déficit de communication entre l’industrie et le laboratoire de recherche industrielle demeure assez considérable. » Exception faite du système de la recherche agronomique (connu pour relier étroitement enseignement, recherche et vulgarisation), qui a permis à l’Inde de parvenir à suffire elle-même à peu près à ses besoins de céréales alimentaires, les problèmes de liaisons entre les différents acteurs de l’innovation ont subsisté. Analysant divers modèles d’industrialisation, le professeur Nathan Rosenberg pourra dire : « L’Inde offre un exemple du cas où une infrastructure scientifique et technologique assez bien développée et assez étendue ne produit que peu de résultats… Les activités de recherche (du csir) ont parfois été menées en vase clos, dans une ignorance totale des besoins des entreprises tant publiques que privées… » (Rosenberg, 1990, p. 149-150). Il en va de même des liens entre les laboratoires nationaux et les établissements scientifiques universitaires : faute des partenariats de recherche à long terme qui auraient garanti à ces derniers des apports de fonds pour la R-D, les politiques scientifiques gouvernementales et les profils de croissance de la R-D ont laissé à la base scientifique universitaire très peu de possibilités de se développer en Inde. La faiblesse persistante des liens entre les cadres scientifiques universitaires et les osam a contribué sous diverses formes à son déclin.
En 1969, le professeur Edward Shils – longtemps rédacteur en chef de l’importante revue de science politique Minerva et fin connaisseur du système universitaire indien – s’est livré à une évaluation comparée méthodique des dépenses par scientifique des universités et des osam. D’après ses calculs, les dépenses de recherche annuelles s’établissaient alors à 6 000 roupies par scientifique à l’université, contre 16 000 au Conseil indien de la recherche médicale, 45 000 au csir et 72 000 au Département de l’énergie atomique (Shils, 1969). Malgré l’expansion des universités, les autorités ont continué dans les années quatre-vingt et jusqu’au début des années quatre-vingt-dix à négliger d’accorder un soutien budgétaire suffisant à la recherche scientifique universitaire, comme l’attestent, respectivement, le document de 1986 sur la politique nationale de l’éducation et une étude détaillée d’Ahmed et Rakesh (1991) consacrée à « la recherche scientifique dans les universités et les instituts de technologie en Inde ». En 1984, la revue Nature observait, dans une grande enquête sur « la science en Inde », que « l’université indienne est certainement la plus grande du monde, mais probablement aussi la plus anarchique. Certains établissements sont bons, mais la plupart sont accablés par une foule de problèmes – manque de moyens matériels, enseignants insuffisants, étudiants trop nombreux… » (Nature, 1984, p. 591). Dix ans plus tard, John Maddox, rédacteur en chef de la revue, va se lancer à nouveau dans une grande enquête sur « la science en Inde ». De cette recherche approfondie sur l’état des universités, il ressort que le mouvement de déclin de la science universitaire se poursuit.
Dans ces conditions, il n’y a guère de comparaison possible entre la qualité de la vie scientifique dans les universités indiennes harcelées et ce qu’elle est dans les meilleurs laboratoires publics de recherche, où les bâtiments sont souvent neufs, le matériel abondant et l’accès aux revues (voire aux réseaux informatiques internationaux) presque automatique… Les universitaires sont inquiets de diverses pressions qui s’exercent sur le système, et dont l’une serait une baisse de qualité des enseignants des collèges universitaires où les jeunes étudiants préparent leur premier diplôme (Nature, 1993, p. 617).
À côté des pays avancés, qui consacrent jusqu’à 30 % de leurs dépenses nationales totales de R-D à la recherche scientifique théorique dans le secteur universitaire, l’Inde ne dépasse pas 6 % (Ahmed et Rakesh, 1991). D’autres estimations, plus généreuses, indiquent une proportion un peu supérieure, de 6 à 10 %. La faiblesse des concours budgétaires a obligé la Commission des subventions universitaires à développer des programmes spéciaux pour promouvoir l’excellence en patronnant des instituts de hautes études. Au milieu des années quatre-vingt-dix, l’Inde n’en comptait que quarante et un, implantés dans diverses universités.
Le visage actuel du déclin de la science universitaire
Les sociologues qui, comme Beteille (1983), se sont intéressés à la place des universités et à la condition professionnelle des universitaires en Inde ont à maintes reprises appelé notre attention sur la question de l’inégalité qui règne entre les universités de l’Union et celles des États – dont la structure a été légitimée par la célèbre Commission Radhakrishna de l’éducation des années cinquante. Au fil des ans se sont ainsi dégagées, en gros, quatre catégories d’établissements d’enseignement supérieur (voir le tableau 3). Au sein du secteur universitaire, les inégalités structurelles du financement et du soutien de la recherche scientifique selon les universités et établissements similaires renforcent l’ordre hiérarchique dans lequel les classent divers paramètres comme l’excellence, les publications dans les revues très influentes, le taux d’encadrement et le niveau de la base de recherche scientifique indiqué par la formation à la recherche d’étudiants de troisième cycle et de doctorat. Comme l’étude d’Ahmed et Rakesh (1991) permet de le constater, ce secteur, qui ne s’adjuge que 6 % du financement total de la R-D, assure 74 % de toute la formation de troisième cycle et de doctorat en sciences, contre 26 % seulement pour le secteur des osam, qui absorbe 90 % des dépenses totales de R-D. Dans la période 1987-1989, le secteur scientifique universitaire aura représenté en Inde 50 à 55 % de la totalité des parutions, dans tous les domaines de la recherche scientifique et technologique, ayant fait l’objet d’articles dans les revues sérieuses couvertes par le Science Citation Index (sci) publié aux États-Unis. On peut sans crainte affirmer que la majeure partie de ces 6 % du volume total des fonds affectés à la R-D dont dispose le secteur scientifique universitaire est consommée surtout par les universités centrales, les instituts indiens de technologie (iit), les instituts indiens des sciences (iisc), quelques établissements privés et une très faible proportion d’universités des États, au nombre d’environ 36 dans les deux premières catégories. En d’autres termes, 85 % des établissements d’enseignement supérieur (essentiellement les universités des États et les collèges qui leur sont affiliés) sont laissés à peu près sans fonds pour la R-D et cantonnés avant tout dans la fonction pédagogique.
Tableau 3
Les différents types d’établissements d’enseignement supérieur et leurs orientations
Groupe d’établissements d’enseignement supérieur Infrastructure et recherche de troisième cycle et de doctorat Base de recherche et publications dans des revues influentes Principal objectif Taux d’encadrement Universités centrales : jnu, bhu, etc. iit, iisc, bitm, iims, etc. Universités des États et des provinces « Collèges » affiliés Niveau très élevé Niveau très élevé Niveau moyen à très bas Niveau très bas à néant Niveau très élevé Niveau très élevé Niveau très bas à néant Néant Enseignement et recherche Enseignement et recherche Enseignement : niveau très élevé Recherche : bas niveau Enseignement Très bon Très bon Moyen à insuffisant Insuffisant Note : D’après Nagpaul (1995) et Beteille (1983).
L’influence que le déséquilibre, dans le financement de la recherche, entre les établissements d’élite (universités de l’Union, iit et iisc) et le reste des universités exerce sur la science indienne et sa qualité (mesurée par les publications dans les revues internationales très cotées) est mise au jour dans une importante étude intitulée « Profil scientométrique de la science universitaire en Inde », parrainée par le Département de la science et de la technologie (New Delhi). Bien que cette étude repose sur les chiffres et données de la fin des années quatre-vingt, les observations et réflexions qu’on y trouve demeurent valables. Elle reprend les profils de publication en sciences exactes, sciences de l’ingénieur, agronomie et médecine de toutes les universités indiennes figurant pour la période 1987-1989 dans le Science Citation Index (États-Unis). Comme cet index ne retient en général que les revues très influentes ou très cotées chez les spécialistes à travers le monde, il peut être considéré comme un indicateur très fiable de la qualité de la recherche scientifique. Cette étude recense au total quelque 18 000 articles publiés durant la période en question dans les grandes revues par les scientifiques des universités indiennes, soit 50 à 55 % de la production scientifique totale de l’Inde, en ne retenant, pour tâcher d’affiner leur profil, que les universités ayant publié un minimum de 150 articles. Ses principales constatations mettent bien en évidence le déséquilibre déjà noté.
D’après cette étude, 14 % seulement des universités (33 sur 240) représentent 74,7 % du nombre total d’articles (soit 13 372 sur 18 000) et 80,5 % du nombre total d’articles de haute tenue, alors que 64 % (207 sur 240) n’atteignent que 25,3 % de la production totale d’articles publiés dans toutes les branches de la S-T. Autrement dit, 207 universités avaient publié durant cette période une moyenne de sept articles par an dans les revues dépouillées dans le sci (Nagpaul, 1995). Une autre étude récente, parrainée par le dst, révèle qu’une faible proportion seulement d’universités mènent des travaux de recherche fondamentale et publient en sciences de la vie. Cette étude, qui retient la totalité des 20 046 publications d’origine indienne en sciences de la vie recensées pour les années 1992 à 1994 dans la base de données internationale biosis (Arunachalam, 1999, p. 1200), confirme que les établissements universitaires, y compris quelques collèges, représentent 64,5 % du nombre total des articles parus, les 33,5 % restants provenant des laboratoires nationaux, des osam notamment. De plus, sur un échantillon de 6 077 articles (sur 20 046 dont le coefficient d’impact va jusqu’à 8), cette même étude révèle que 16 établissements universitaires seulement représentent 80 % des publications, confirmant là encore les conclusions de l’étude antérieure.
Si l’on veut essayer de déterminer l’utilité de la science pour les objectifs socio-économiques aux niveaux national et local, les revues et publications dépouillées dans le sci ne sont pas suffisantes comme indicateur de tout le potentiel scientifique et technologique. Étant considérées comme l’un des meilleurs indicateurs de la qualité et de l’ampleur de l’apport à la création de savoir scientifique, les revues recensées dans l’index sont fort pertinentes pour la science universitaire, et la communauté scientifique mondiale est d’ailleurs d’accord là-dessus. Bien qu’il se publie en Inde plus de 1 500 revues de S-T, l’index n’en retenait que dix en 1997, contre vingt-trois en 1984. C’est là un signe certes très partiel mais important cependant du déclin tendanciel de la science universitaire et de la culture universitaire (il y a environ 440 revues indexées ou recensées dans l’une des bases de données, nationale ou internationale). Toutefois, ce qui préoccupe plus sérieusement les milieux intellectuels indiens dans ce recul est le fait qu’il indique l’effondrement des systèmes universitaires d’évaluation par les pairs dans les organisations et les établissements universitaires scientifiques, ainsi que la médiocrité de ceux qu’appliquent les revues indiennes de S-T (Arunachalam, 1996). Sévèrement critiquées pour leur faillite générale (Balram, 1999, p. 6), les académies scientifiques ne se sont jusqu’ici pas souciées, ou guère, de l’amélioration de la tenue de ces périodiques. En Inde, la science théorique universitaire se trouve prise dans un double carcan. Comme un physicien du Centre des hautes études en physique de l’Université du Pendjab, à Chandigarh, le disait récemment : « Le nombre des universités n’a pas augmenté proportionnellement à la population. Les ressources financières n’ont pas suivi la hausse des prix. La progression ininterrompue des effectifs d’étudiants et la diminution des ressources financières ont créé dans les universités une atmosphère démoralisante qui a préparé le terrain à toutes les maladies dont souffre actuellement le système universitaire. Les sciences fondamentales en ont été la première victime. Les étudiants qui ont l’esprit d’émulation ont perdu tout intérêt pour elles du fait que la situation socio-économique a changé » (Prakash, 2000, p. 1417).
Cela nous amène à la question des tendances à la régression de l’enseignement scientifique, régulièrement dénoncées par un astronome indien de premier plan, le professeur J.V. Narliker, et qui le sont aussi dans les commentaires et le courrier des lecteurs de la principale revue scientifique indienne, Current Science. Par rapport à la période d’avant l’indépendance et aux années cinquante et soixante, les scientifiques ne sont plus considérés comme des « modèles », et l’on a vraiment l’impression que la science a perdu sa légitimité sociale. Comme Narliker le signalait récemment, une méthode d’enseignement scientifique qui encourage l’apprentissage par cœur, des enseignants mal outillés, manquant d’inspiration et relégués à une condition inférieure dans la société, des manuels mal écrits et l’apparition de carrières plus lucratives ailleurs que dans les disciplines scientifiques, telles sont quelques-unes des causes des maux qui se sont abattus sur nos universités et nos institutions scientifiques. À la différence de disciplines traditionnelles comme la médecine ou les sciences de l’ingénieur, qui restent recherchées, l’enseignement scientifique général est la grande victime du succès des sciences commerciales, de l’administration des affaires et des technologies de l’information et de la communication. Avec la phase actuelle de libéralisation et de mondialisation sont nées des possibilités nouvelles d’emploi – dans des services comme les voyages, le tourisme et les loisirs, et diverses industries manufacturières ayant besoin de certaines compétences techniques – qui sont désormais considérées comme plus lucratives que les matières scientifiques par les élèves du secondaire. Comme l’observait tout récemment le biologiste M. Vijayan, de l’Institut indien des sciences de Bangalore, « la mondialisation a aussi apporté une vision extrêmement mercantile de la science… La science ne fait plus partie de la culture, elle fait partie du commerce » (Vijayan, 2000, p. 1436). La protection du secret et des droits de propriété intellectuelle et le mouvement qui tend à la création de richesse sur le marché à partir du savoir sont les deux traits importants de la phase actuelle de mondialisation, laquelle, si l’on en croit plusieurs membres de la communauté scientifique universitaire, va selon toute probabilité entraîner de graves conséquences pour la culture scientifique universitaire en Inde.
À la mondialisation sont intimement associés le discours des décideurs et les tendances d’évolution de l’université – les relations avec l’industrie et l’entrepreneurisation de la science. La stagnation des budgets des établissements d’enseignement supérieur exerce une forte pression sur les universités et les instituts indiens de technologie, entre autres, qui se voient amenés à redéfinir leurs objectifs académiques pour institutionnaliser les besoins et les demandes de leur clientèle industrielle, et en particulier des sociétés transnationales dans la phase actuelle de libéralisation économique. Les universités indiennes peuvent-elles promouvoir l’excellence tout en faisant une place aux exigences du commerce et des sociétés ? Contrairement à des universités anglaises comme Cambridge et Oxford ou américaines comme le mit, Harvard, Stanford et d’autres, les institutions universitaires indiennes se heurtent à un problème réel. Comme le professeur Beteille le remarque : « En Angleterre, les centres comme Oxford et Cambridge ont pu dépasser leur image médiévale et s’adapter aux temps modernes sans sacrifier leurs critères d’excellence, parce qu’ils ont conservé une assise institutionnelle sûre et fiable, [mais] … malheureusement, les universités indiennes n’ont jamais vraiment joui du même genre de légitimité » (Beteille, 1983, p. 132 et 133).
Bien que ces remarques du professeur Beteille se situent dans un contexte totalement différent, à savoir le problème de l’égalité sociale, elles s’appliquent très bien à la transformation que nos universités connaissent à l’heure actuelle. Tant que les universités et les établissements similaires continuent à forger et entretenir une culture de la formation au doctorat et à la recherche, en faisant prévaloir les valeurs d’excellence et de mérite, le savoir ouvert, l’autonomie de la recherche, l’impartialité et le progrès de la connaissance, il n’y a pas ou guère de problème. De fait, les interactions des milieux universitaires et du monde des entreprises peuvent être pour eux mutuellement complémentaires de diverses manières. En revanche, si les intérêts commerciaux en viennent à empiéter sur la culture universitaire et que les contraintes budgétaires auxquelles les universités sont soumises font qu’elles sont mues essentiellement par le souci de gagner de l’argent, elles risquent de devenir des annexes des entreprises industrielles et des sociétés. En Inde, une petite fraction seulement des universités et établissements d’enseignement supérieur sont en mesure d’absorber les chocs et d’assimiler les exigences de la mondialisation, car, dans leur immense majorité, ils n’ont pas encore fini de se professionnaliser et de se forger une culture propre.
L’institutionnalisation et l’essor que la science universitaire a connus durant les cent cinquante dernières années environ ne sont pas allés sans heurts. Cette évolution a été marquée par des phases tant de « progrès » que de « déclin », avant et après l’indépendance. Submergée par les structures des entreprises scientifiques et les contraintes économiques du régime colonial, l’élite scientifique indienne a dû livrer pour la professionnalisation de la science un combat intellectuel qui ne fut pas moins important que la lutte de l’élite politique pour l’indépendance. L’avènement et l’expansion de la science universitaire entre 1900 et les années quarante sont intimement liés à ce qu’il est convenu d’appeler la naissance de la communauté scientifique indienne, qui s’est acquis une identité propre en contribuant par ses apports au progrès de la connaissance et en bâtissant pour la première fois en Inde une culture de la science. Avec le recul, on peut considérer la période des années vingt aux années quarante comme celle des plus grands progrès de la science universitaire en Inde par rapport à la situation qui régnait alors.
Après l’indépendance, le pandit Nehru devait jouer un grand rôle dans la construction de l’Inde indépendante, où les institutions scientifiques et technologiques et l’expansion du système universitaire acquirent une importance sans précédent, tant dans le discours des gouvernants que dans sa concrétisation. Toutefois, sous diverses formes, la mise en place d’une infrastructure de la science et de la technologie au sein des organismes scientifiques axés sur des missions précises (osam) allait entamer la base scientifique des universités – malgré leur considérable expansion. Les politiques scientifiques et technologiques ont imposé l’essor des laboratoires nationaux et du système de R-D au sein de ces organismes placés sous l’égide de l’État, d’une manière qui a progressivement affaibli la science universitaire et contribué à son déclin dans la période de l’après-indépendance. Ce déclin s’explique essentiellement par trois raisons :
- L’« élite scientifique » qui incarnait la culture politico-bureaucratique traditionnelle en science et en technologie a exercé un pouvoir considérable de par l’accès qu’elle avait aux « allées du pouvoir » depuis l’époque du pandit Nehru. Cette « élite au pouvoir » dans le monde de la science était invariablement issue des osam, par opposition aux universités et aux cadres similaires, et l’on peut considérer que ce lieu d’ancrage a été à divers égards déterminant pour la répartition des ressources et le rôle que la science universitaire pouvait jouer dans l’ensemble du système national d’innovation. Les universités étaient considérées plus comme des établissements d’enseignement que comme les bases institutionnelles de la science théorique. L’appui des osam a toujours constitué une très faible fraction de l’effort total en science et en technologie ;
- En dehors de cette élite, on peut sans doute dire que les trois académies nationales des sciences, y compris la principale, l’Indian National Science Academy, n’étaient traditionnellement pas reconnues officiellement comme des organes consultatifs du pouvoir exécutif. En tout cas, on ne sache pas que ces institutions aient inspiré le moindre discours officiel sur le renforcement de la science universitaire et de la position des universités et établissements similaires ou affiliés. D’ailleurs, Shils, Beteille et d’autres ont appelé l’attention dans divers écrits sur le fait que la profession comme l’élite universitaires ont une part de responsabilité qui n’est pas moindre dans le manque de prestige de la science théorique en Inde. Le système universitaire, avec son opposition entre les universités centrales et celles des États, n’a fait qu’ajouter à ce problème ;
- Les politiques scientifiques et technologiques des gouvernements qui ont promu et développé le système de R-D dans les osam méconnaissaient l’importance de la science théorique et de son ancrage dans les universités et les établissements qui y étaient affiliés. On peut penser que les osam et les universités étaient souvent regardés comme des institutions parallèles plutôt que complémentaires, ce qui explique que les partenariats entre les deux secteurs soient restés des plus réduits.
La science théorique est intimement liée aux communautés scientifiques, à la recherche fondamentale et à la création et l’application de savoirs systématiques, souvent coulées dans le moule de « l’intérêt général ». Cette science universitaire, avec l’enseignement supérieur qui lui est associé, aura été la source la plus importante de spécialistes professionnellement compétents. En outre, elle demeure la principale source de connaissances tant fondamentales qu’appliquées, à telle enseigne que des technologies nouvelles comme les biotechnologies ou celles de l’information et de la communication, la science des matériaux et l’agronomie en sont de nos jours de plus en plus tributaires. La mondialisation et l’apparition de nouveaux régimes internationaux des droits de propriété intellectuelle sonnent très probablement la fin, dans les faits, des formes classiques de transfert de technologie entre le Nord et le Sud. Pour les pays en développement tributaires de l’agriculture, qui sont en train de promouvoir et d’intégrer les nouvelles technologies, le seul moyen de couper au plus court est de se doter d’un potentiel local de recherche scientifique. Or, en agronomie et en biologie, celui-ci dépend dans une large mesure de la science universitaire. Et surtout, les universités ont joué un rôle historique en favorisant la formation d’une culture de la science pure, et il leur incombe aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation, de relever le défi en préservant cette « culture » qui menace d’être débordée par les « forces du marché ».
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Wali, K.C. 1987. Chandra : A Biography of S. Chandrasekhar, Calcutta, Penguin Books India.
[1]
Je me suis inspiré dans cette section de Krishna (1992).
[2]
En réalité, les associés de Bose avaient bien breveté son invention, mais comme il avait refusé de renouveler le brevet au motif qu’il envisageait « la science comme un savoir ouvert », la protection du brevet finit par s’éteindre.
[3]
Les scientifiques entourant C.V. Raman étaient : A. Dey, S.K. Banerjee, S. Appasamyar, S.K. Mitra, D.N. Ghosh, D. Banerjee, T.J. Chinmayanandan et K.S. Rao.
[4]
Parmi les chimistes réputés qui faisaient partie de l’école indienne de P.C. Ray, on peut citer : Rasik Lal Datta, Nilratan Dhar, Jnanendra Chandra Ghosh, Jnanendra Nath Mukherjee, Pulin Behari Sarkar, A.C. Ghosh, P.C. Bose et G.C. Chakravorti.
[5]
Même en 1936, lorsque S. Chandrasekhar (Américain né Indien qui devait être lauréat du prix Nobel en 1983) était revenu d’Angleterre avec un doctorat (Ph.D) à la recherche d’un poste de lecteur dans une université indienne, le directeur d’alors de l’Instruction publique du gouvernement colonial refusa de lui faire la moindre proposition. Il dut se tourner vers l’Université de Chicago, qui s’empressa de lui ouvrir ses portes. Dans un entretien publié ultérieurement, Chandrasekhar indiquera que, dans son souvenir, les membres du service colonial auxquels il avait eu affaire « s’étaient montrés assez grossiers » (Wali, 1987, p. 282).
[6]
Tiré du manifeste du Parti du Congrès, diffusé le 11 décembre 1945 et reproduit dans Sitaramayya (1969).
[7]
Cela fait déjà un certain temps que ces citations de Nehru circulent dans les écrits des spécialistes. Pour la première partie de la citation, voir le
Science Reporter, juillet-août 1, volume 1 (p. 7 et 8), 1964. Quant à la seconde partie, elle est tirée d’un article intitulé « The tragic paradox of our age », paru dans le
New York Times Magazine du 7 septembre 1968.