2001
Revue internationale des sciences sociales
La communication scientifique à l’aube du xxie siècle
Jane M. Russell
Jane M. Russell est chercheur principal au Centre universitaire de recherche en bibliothéconomie de l’Université nationale autonome du Mexique (unam). Adresse postale : Centro Universitario de Investigaciones Bibliotecológicas, Torre II de Humanidades, pisos 12 y 13, Universidad Nacional Autónoma de México, Ciudad Universitaria, 04510 Mexico DF, Mexique. Elle consacre l’essentiel de ses recherches à l’étude des modes de communication et de collaboration entre scientifiques mexicains.
Le développement rapide de la technologie de l’information, des réseaux télématiques et de l’édition électronique a suscité l’apparition d’interfaces, de « liens » et d’inforoutes qui facilitent la circulation de l’information formelle et informelle sur l’ensemble du globe. La prolifération des ordinateurs individuels connectés aux réseaux institutionnels et internationaux permet aux chercheurs d’avoir rapidement accès à leurs collègues, aux éditeurs, aux publications électroniques, aux logiciels et aux bases de données spécialisées, où que ceux-ci se trouvent dans le monde. La capacité de tous ces nœuds de communiquer les uns avec les autres autorise désormais un échange instantané de l’information, facilitant ainsi les différentes étapes du travail de recherche et la constitution de « collaboratoires » – c’est-à-dire de laboratoires de recherche virtuels. Reste à savoir dans quelle mesure le changement technologique affecte la nature même de la communication entre chercheurs. La communication par ordinateur n’aura-t-elle pour effet que de faciliter le travail des chercheurs, sans le transformer réellement ? Jusqu’à quel point les chercheurs appartenant aux différents domaines du savoir ont-ils recours aux médias électroniques pour mener à bien telle ou telle tâche ? La participation des scientifiques de la périphérie aux réseaux mondiaux fera-t-elle de leur isolement un vestige d’une ère révolue, où l’électronique n’avait pas encore sa place ? Telles sont les grandes questions, touchant aux relations entre technologie de l’information et pratiques des chercheurs en matière de communication dans un monde en pleine évolution, auxquelles tente de répondre le présent article.
La communication est un aspect de l’activité scientifique inhérent à sa nature et à sa pratique. Le fait que le nombre des revues spécialisées et celui des contributions à ces revues soient considérés comme des indicateurs du degré de développement de cette activité est la preuve que le volume de publications auquel donnent lieu les travaux de recherche constitue une mesure valide de sa vitalité. Non seulement les scientifiques communiquent leurs résultats à leurs pairs au moyen d’articles dans des revues spécialisées, de preprints (publications préliminaires) sur support électronique et de communications présentées à diverses conférences, mais ils s’appuient en outre sur les travaux publiés antérieurement pour formuler des propositions de recherches et des suggestions d’ordre méthodologique. L’échange de points de vue et de données entre collègues est un élément essentiel de la phase expérimentale. La communication reste ensuite une nécessité à chacune des étapes ultérieures.
La communication scientifique constitue elle-même un champ de recherche particulier, que l’on a défini comme « l’étude des moyens mis en œuvre par les spécialistes d’un domaine quelconque (physique, biologie, sciences sociales et sciences du comportement, sciences humaines, technologie, etc.) pour exploiter et diffuser l’information, par des voies formelles ou des voies informelles » (Borgman, 1989). Par « voies formelles », il faut entendre l’information publiée (autrement dit, rendue publique), qui reste en général à la disposition d’un vaste public durant de longues périodes de temps, comme celle que l’on trouve dans les livres et les publications en séries. L’information circulant par des voies informelles a un caractère plus éphémère et est réservée à un nombre restreint de destinataires. Des exemples notables en sont les communications orales et la correspondance personnelle (Meadows, 1998). Les canaux informels diffèrent des canaux formels en ce qu’ils autorisent une interaction plus immédiate entre l’émetteur de l’information et son récepteur.
La technologie de l’information, point de convergence des ordinateurs et des réseaux, est en train de transformer en profondeur les systèmes de communication scientifique. Cette évolution est allée de pair avec d’autres changements importants dans la sphère scientifique, comme la mondialisation de la science et l’essor des bio-sciences (Kling et McKim, 1999). L’importance nouvelle que les études sur la communication scientifique ont acquise à compter de la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix s’explique sans doute par la réorganisation progressive du système sur lequel se fonde cette communication, alliée au développement rapide de la technologie de l’information, des réseaux et de l’édition électronique (Borgman, 2000).
Les deux modes de communication, formel et informel, connaissent des transformations à ce point radicales qu’il devient de plus en plus malaisé de définir ce qui les distingue. Cet effacement progressif des frontières entre des catégories jusque-là bien définies est un aspect majeur du passage du support imprimé au support électronique. Il a des conséquences non seulement sur la manière dont s’échange l’information, mais encore sur la nature des organismes qui ont la responsabilité de la traiter et de la fournir. Les rôles traditionnellement assignés au producteur de l’information, à celui qui en assure le traitement et à celui qui l’utilise sont profondément remodelés. Il est difficile de dire si la publication d’un rapport de recherche sur la Toile par le chercheur ou l’institution même qui en est l’auteur relève de la communication formelle ou de la communication informelle, puisqu’elle participe à la fois de l’une et de l’autre. Informelle, elle l’est parce que n’entrant dans aucune catégorie classique, telle que celle des articles publiés dans les revues spécialisées, mais elle n’en est pas moins formelle en ce qu’elle ne vise pas un groupe particulier, quiconque le souhaite pouvant accéder à l’information. Il n’est pas davantage possible de définir clairement en termes traditionnels la démarche d’un scientifique qui « publie » son travail sur la Toile, car il est à la fois le producteur de l’information et celui qui l’édite et la diffuse. Il peut même faire de son rapport un outil de savoir en incluant dans sa « publication » des liens renvoyant à d’autres travaux également accessibles sur la Toile.
De telles évolutions affectent la structure globale du système de communication scientifique, en transformant les fonctions et les rôles des différents acteurs concernés. De ce fait, les méthodes traditionnelles de publication et de communication des travaux scientifiques sont sans cesse redéfinies à la lumière des possibilités nouvelles offertes par la technologie de l’information. La question de savoir dans quel sens ces transformations se poursuivront durant les premières décennies du nouveau siècle donne lieu à d’intéressantes spéculations.
La publication de travaux de recherche : une période de transition
Publier est un aspect essentiel de la communication formelle entre scientifiques. Les premières revues scientifiques virent le jour dès la fin du xviie siècle, lorsqu’il devint malcommode pour les membres des sociétés savantes de se communiquer leurs travaux sous forme épistolaire. L’examen par les pairs fut alors le moyen utilisé pour garantir la qualité des travaux imprimés. La publication formelle était aussi un moyen de garder la trace des résultats et des observations. Au cours des trois siècles suivants, l’édition scientifique et universitaire prit une ampleur considérable afin de faciliter la communication entre chercheurs (Oppenheim, Greenhalgh et Rowland, 2000).
Bon nombre d’experts considèrent que la publication de travaux scientifiques, dont les revues spécialisées sont le principal véhicule, traverse actuellement une crise qui impose l’émergence de nouvelles structures de communication. Même si l’édition scientifique répond aux besoins des scientifiques et des chercheurs, condamnés à « publier ou disparaître », cette activité obéit de plus en plus aux intérêts commerciaux des éditeurs. Depuis quelques années, les bibliothèques universitaires sont contraintes de réduire le nombre de publications en séries auxquelles elles sont abonnées, alors même que la production d’information scientifique croît de façon exponentielle. En effet, leur budget diminue alors même que le nombre de revues spécialisées et leur prix ne cessent d’augmenter. De ce fait, la masse de documents mise à la disposition des scientifiques par les services de bibliothèque a diminué partout dans le monde. Nombreux sont les bibliothécaires et les spécialistes de l’information qui voient dans cette commercialisation croissante des publications scientifiques une menace pour la libre circulation de l’information spécialisée, vitale pour l’investigation et la créativité scientifiques, sur laquelle a longtemps reposé la communication entre chercheurs (Create Change, 2000).
Le fait que les directeurs de publication détiennent des droits de reproduction exclusifs sur les articles paraissant dans leurs revues est une cause de mécontentement fréquente au sein de la communauté universitaire. Les conditions restrictives que certains d’entre eux imposent aux auteurs souhaitant rééditer leurs propres travaux ou les réutiliser à des fins d’enseignement ont indigné auteurs et universités. Les droits élevés demandés par les grandes maisons d’édition pour autoriser une nouvelle publication d’ouvrages qui sont le fruit de recherches coûteuses, souvent financées par les universités elles-mêmes, ont amené des auteurs et des administrateurs à envisager le principe de l’autopublication (Anon, 2000). L’édition électronique apparaît comme une solution de rechange aux yeux des auteurs qui n’ont pas la possibilité de faire appel aux revues traditionnelles ou qui s’y refusent.
Beaucoup d’universitaires ne voient pas pourquoi la communication entre chercheurs devrait demeurer presque totalement tributaire des éditeurs commerciaux. Chacun en est toutefois conscient, les nouveaux systèmes de publication ont peu de chances de s’imposer s’ils ne sont pas mis en œuvre avec professionnalisme. Or, depuis que les chercheurs, aidés par les technologies de l’information, se sont familiarisés avec l’ordinateur, ils ont acquis un certain nombre de compétences qui étaient jusque-là l’apanage des éditeurs (Oppenheim, Greenhalgh et Rowland, 2000) ; l’apparition de logiciels de plus en plus puissants, mais d’une utilisation aisée, et l’aide experte que leur fournissent leurs institutions dans le domaine de l’édition électronique et de l’informatique ont permis à nombre d’entre eux d’envisager l’autopublication.
On a suggéré que les universités et autres établissements d’enseignement et de recherche pourraient être appelés à jouer un rôle décisif dans la réorganisation de la communication scientifique. Les presses universitaires assureraient la publication des ouvrages spécialisés, dont elles resteraient titulaires des droits d’auteur, ce qui permettrait d’économiser une part des sommes utilisées jusqu’à présent pour racheter aux éditeurs commerciaux les droits relatifs à des travaux réalisés par les propres enseignants et chercheurs de l’université (Oppenheim, Greenhalgh et Rowland, 2000).
D’autres auteurs ont proposé que les chercheurs de toutes disciplines « publient » leurs articles en les versant aux archives librement accessibles d’un « système de communication interuniversitaire », c’est-à-dire d’un réseau électronique où les universités auraient de nouveau le contrôle des auteurs et des travaux « publiés ». Des comités de lecture, dont les membres seraient sélectionnés et élus par les institutions participant au projet, seraient chargés de noter chaque article en fonction de sa contribution à la discipline intéressée avant sa diffusion dans le système. Les lecteurs auraient la possibilité d’ajouter des commentaires signés sur différents aspects du contenu d’un article, par exemple pour suggérer d’y inclure des références, réfuter certains arguments, signaler des chiffres erronés, etc. Passé un certain laps de temps (six mois, a-t-on suggéré), il pourrait être établi une version révisée de l’article qui serait soumise au comité de lecture pour approbation définitive. Entre autres avantages, cette formule permettrait de faire l’économie de coûteux abonnements à des revues spécialisées et d’utiliser à d’autres fins les sommes ainsi libérées. Les bibliothèques n’ayant plus à traiter et entreposer un nombre toujours plus important de publications, ce système se traduirait pour elles par un gain de temps et d’espace (Rogers et Hurt, 1990).
Dans le monde universitaire d’aujourd’hui, le prestige que confère la publication par de luxueuses revues imprimées, où les articles sont sélectionnés selon le principe de l’examen par les pairs, est cependant un fait dont les chercheurs ne peuvent se permettre de ne tenir aucun compte. Cette formule demeurera la solution de choix pour une majorité de chercheurs aussi longtemps qu’elle sera la seule forme de publication reconnue valide par les comités d’examen. Dans le cas où un réseau du type « système de communication interuniversitaire » verrait effectivement le jour, on compte que les institutions universitaires considéreraient automatiquement le fait d’y avoir été publié comme une base valide pour décider des titularisations, des promotions, de l’octroi de bourses et autres mesures fondées sur une appréciation des compétences. Pour l’heure, ce sont les éditeurs et leurs propres comités de lecture qui décident des auteurs publiés.
La notion de « publication » est étroitement liée, dans l’univers électronique, à l’existence d’une forme quelconque d’assurance de qualité. La fiabilité est considérée comme une condition à laquelle il est impératif de satisfaire pour être effectivement « publié » sur la Toile. Elle suppose que le document électronique a fait l’objet d’un certain contrôle collectif, à l’issue duquel il a été reconnu que son contenu présentait un degré de fiabilité élevé. Ce contrôle collectif repose en général sur certaines normes propres à la communauté scientifique, comme les garanties que confèrent l’examen par les pairs, la réputation de l’éditeur, la qualité d’une revue spécialisée ou le parrainage par tel ou tel organisme (Kling et McKim, 1999). Les auteurs ont tendance à choisir les revues auxquelles ils adressent leurs articles en fonction de leur prestige, du sérieux dont fait preuve selon eux leur comité de lecture, de leur capacité de toucher le public visé et de leur circulation au sein du groupe cible (Borgman, 2000). Point intéressant, les délais de publication sont, semble-t-il, une considération secondaire, sauf peut-être dans certains domaines de recherche où la concurrence est si rude qu’il est impératif de revendiquer immédiatement toute nouvelle avancée.
Le droit d’auteur et l’assurance de qualité sont, on le conçoit, deux des principaux sujets de préoccupation de la communauté scientifique face à la prolifération des publications électroniques. Dans la plupart des cas, les revues diffusées en ligne ne sont aujourd’hui que des équivalents électroniques de leur version sur papier auxquels l’accès est payant et filtré par un mot de passe. L’éditeur commercial reste titulaire des droits d’auteur et l’acceptation ou le rejet des manuscrits relève de la décision de lecteurs désignés par le rédacteur en chef. Même si le support a changé, les forces du marché continuent dans une large mesure de régir la communication scientifique formelle.
Mais ce n’est là qu’un aspect des choses. Dans certaines disciplines parmi les plus dynamiques, où la publication sous le contrôle des pairs n’est plus adaptée aux besoins actuels de la recherche, les scientifiques ont su mettre à profit les possibilités offertes par les nouvelles technologies pour inaugurer de nouveaux modes de communication. Ces nouvelles pratiques, qui combinent en général procédures formelles et procédures informelles, sont en train de transformer non seulement le « paysage » de la communication scientifique, mais encore la manière de faire de la recherche. Néanmoins, ces changements radicaux ne se sont pas produits du jour au lendemain, mais à l’issue de plusieurs décennies d’innovations et de progrès dans le domaine de la communication par ordinateur qui, après avoir dans un premier temps facilité l’utilisation des systèmes d’information existants, ont contribué à une remise en question des méthodes de la communication scientifique.
L’émergence de nouveaux modes de communication scientifique
Au cours des quatre dernières décennies, les progrès techniques ont révolutionné la manière dont s’opèrent le traitement, le stockage, la consultation, le partage et l’analyse de l’information. Dès 1975, la production assistée par ordinateur de bulletins d’analyse et les services de recherche automatique en ligne s’étaient banalisés. Les flux d’information scientifique et technique n’en avaient cependant guère été affectés, les centres d’information et bases de données traditionnels jouant toujours pleinement leur rôle au sein du système de communication scientifique. Au cours des dernières années du millénaire, on a vu se développer l’utilisation de l’ordinateur et de la télématique, qui sont venus s’ajouter aux moyens de communication plus traditionnels tels que les revues et ouvrages spécialisés. La recherche scientifique est devenue de plus en plus une entreprise collective transcendant les frontières institutionnelles, géographiques et politiques. Les scientifiques ont alors commencé à souhaiter des échanges d’information plus fréquents, plus dynamiques et plus souples avec leurs collègues. La communication informelle à laquelle donnent lieu conférences, conventions et autres réunions de caractère scientifique et technique s’est intensifiée, témoignant d’un besoin permanent de contacts personnels. L’avènement, à compter des années soixante-dix, de réseaux télématiques spécialisés, l’apparition de l’Internet au début des années quatre-vingt, puis de la Toile mondiale (World Wide Web) au début des années quatre-vingt-dix ont apporté aux scientifiques l’autonomie en matière d’échange d’information qu’ils appelaient de leurs vœux.
L’attitude ambivalente que l’on observe aujourd’hui à l’égard des nouveaux systèmes d’information scientifique tient à ce que, d’une part, les scientifiques disposent désormais d’un accès accru et mieux intégré à un vaste éventail de sources d’information, mais que, d’autre part, l’accès intellectuel à l’information spécialisée se heurte à un certain nombre d’obstacles. Les scientifiques se plaignent d’être submergés par une masse excessive d’informations, tout en se félicitant de la manière dont la télématique leur a, à bien des égards, simplifié la vie. Tous les canaux de communication gagnent aujourd’hui en efficacité, la difficulté étant alors de faire le tri face à une offre pléthorique. L’Internet et la Toile mondiale permettent d’accéder à toutes sortes de dérivés des formes traditionnelles de la littérature scientifique et technique – communications, revues, bulletins, bases de données bibliographiques, séries de données, répertoires, rapports officiels, textes réglementaires et normatifs – ainsi qu’à des systèmes interactifs novateurs. Les catalogues d’un certain nombre de bibliothèques et divers catalogues collectifs sont désormais en ligne. Néanmoins, la documentation ainsi disponible n’est pas nécessairement d’un accès aisé pour l’utilisateur. Si l’accès intellectuel aux bases de données classiques mises en ligne est facilité par exemple par le recours à un vocabulaire normalisé au stade de l’indexation et par l’utilisation de thésaurus, la recherche ne peut s’effectuer sur d’autres sites de l’Internet qu’au moyen de répertoires d’adresses organisés selon des règles de classification très générales ou de liens hypertexte dont la logique sémantique demeure implicite (Vickery, 1999).
Il est vrai que seule une faible proportion de l’information disponible sur l’Internet peut être qualifiée de scientifique et qu’elle a de plus grandes chances d’être aisément accessible que l’information non scientifique. Pour mener à bien leurs tâches quotidiennes, les scientifiques, comme tous les professionnels, ont besoin d’avoir accès à toutes sortes d’informations – horaires des vols et services hôteliers avant la tenue d’une conférence, renseignements sur les réunions elles-mêmes ou encore informations sur divers types de matériel, tels que matériel de laboratoire, matériel de bureau, réactifs, etc. Il leur faut également pouvoir retrouver les coordonnées d’autres spécialistes de leurs propres disciplines ou de domaines connexes et prendre contact avec eux pour leur demander des informations ou des conseils ou pour les inviter à telle ou telle conférence. Autrefois, ce type d’information circulait de bouche à oreille. Aujourd’hui, il suffit de consulter les pages Web d’autres internautes, d’institutions ou de sociétés commerciales.
Les technologies de l’information et de la communication ont été adoptées avec une aisance et une rapidité extrêmement variables selon les disciplines. S’il faut s’attendre à ce que certaines induisent une transformation générale des méthodes de travail des scientifiques, d’autres ne s’imposeront sans doute que dans des disciplines à même de tirer pleinement parti des possibilités novatrices qu’elles offrent. Des études donnent à penser que chaque discipline mettra à profit les aspects de la communication par ordinateur qui s’intègrent le mieux à son organisation sociale traditionnelle. Ces technologies s’institutionnaliseront au fur et à mesure que leur utilisation deviendra affaire de routine (Walsh et Bayma, 1996).
Avant d’être adoptée dans un grand nombre de disciplines, l’innovation technique est le plus souvent le fait de chercheurs travaillant dans des secteurs très actifs et généreusement subventionnés. Elle survient en général lorsque les circuits traditionnels fondés sur l’imprimé ne répondent plus aux besoins de communication de disciplines connaissant des avancées rapides. Un bon exemple en est la fusion froide, où les médias traditionnels sont vite apparus inaptes à répercuter les multiples rebondissements qui ont agité ce domaine de recherche « brûlant » vers la fin des années quatre-vingt. Un bulletin électronique spécialement créé pour l’occasion et doublé d’une messagerie s’imposa comme le meilleur moyen d’échanger des informations durant les quelques mois où le sujet fut au centre du débat scientifique. Lorsque parurent les premiers articles dans la presse spécialisée, la plupart des scientifiques étaient déjà parvenus à la conclusion qu’il n’y avait plus lieu de s’y intéresser (Meadows, 1991).
Dans des domaines comme les mathématiques, la physique, le calcul et la linguistique, la circulation préalable des manuscrits sous forme de preprints est désormais la principale méthode utilisée par les chercheurs pour rendre compte de nouvelles découvertes. Un an après la mise en place du premier serveur de preprints en physique théorique des hautes énergies, au début des années quatre-vingt-dix, cette pratique était déjà devenue la règle dans ce domaine de recherche. Toutes les opérations sur ce serveur sont automatisées, y compris les procédures de soumission des manuscrits. Il est possible d’accéder aux archives par e-mail, ftp anonyme et le World Wide Web. Tout en accélérant la diffusion des travaux de recherche, ce système évite le gaspillage que génère la diffusion de documents imprimés. Le serveur fait en outre office de point de rencontre virtuel pour des scientifiques qui, autrement, n’auraient peut-être jamais eu de contacts entre eux. Même si dans le domaine de la physique des hautes énergies, l’usage des prépublications sur support papier s’était déjà imposé et avait supplanté les revues spécialisées en tant que principal mode de diffusion, un tel usage n’est pas considéré comme un préalable indispensable à l’adoption d’un système d’archivage électronique dans d’autres disciplines (Ginsparg, 1996).
Nous l’avons vu, les applications interactives ont connu un succès très variable selon les disciplines et selon les thèmes de recherche et les institutions (North Carolina Board of Science and Technology/National Research Council, 1999). Cela s’explique en partie par des différences dans le degré d’utilisation des technologies de l’information, ainsi que par la volonté plus ou moins grande de collaborer avec d’autres chercheurs et par les formes de collaboration retenues. Les bases de données, les bibliothèques et la possibilité d’y accéder sont indispensables aux disciplines qui reposent sur l’exploitation des données, alors que la possibilité d’afficher ou de visualiser des sous-ensembles de données revêt souvent, pour d’autres, une importance primordiale. Algorithmes et logiciels sont des outils tout aussi nécessaires pour les disciplines fondées sur la modélisation (National Research Council, Committee towards a National Collaboratory, 1993). Dans certains domaines, l’informatique a insufflé une nouvelle vie à des sujets de recherche déjà anciens. Tel est le cas, par exemple, de la géométrie des espaces à petit nombre de dimensions, qui joue aujourd’hui un rôle important comme base théorique des techniques de visualisation liées à la modélisation et au calcul scientifique. De même, les systèmes et logiciels informatiques font de plus en plus souvent appel aux mathématiques pour la conception des algorithmes (Fenstad, 1999).
Mais les changements les plus significatifs qu’ont suscités la souplesse et l’adaptabilité extraordinaires des moyens de communication électronique sont sans doute ceux qui affectent les méthodes de recherche traditionnelles. Des aspects aussi fondamentaux de l’activité scientifique que la collaboration entre chercheurs sont redéfinis sur des bases radicalement nouvelles. De nouveaux champs de recherche voient le jour à la croisée de disciplines classiques, par suite de la pénétration rapide des technologies de l’information dans toutes les sphères de l’activité scientifique.
De la collaboration aux « collaboratoires »
La révolution des technologies de l’information n’a en rien allégé le travail intellectuel que représente la production d’informations scientifiques, techniques et médicales. Néanmoins, l’utilisation combinée de l’ordinateur et de la télématique pourrait contribuer à accroître la productivité et l’efficacité des chercheurs (National Research Council, Committee towards a National Collaboratory, 1993). De manière générale, les scientifiques s’intéressent aujourd’hui à des problèmes d’une complexité croissante et d’un caractère fondamentalement interdisciplinaire qui nécessitent un travail d’équipe dans lequel chacun apporte les compétences, les contacts, les informations et les données propres à sa spécialité.
La capacité des scientifiques de communiquer par-delà les océans s’est traduite par une multiplication des travaux de recherche menés en collaboration et par l’émergence d’une communauté scientifique mondiale où chercheurs et scientifiques font preuve d’une mobilité accrue. Témoin l’accroissement considérable, à la fin du xxe siècle, du nombre de travaux signés par plusieurs coauteurs. De 1981 à 1995, le nombre d’articles cosignés a augmenté de 80 % et celui des articles résultant d’une collaboration internationale de 200 %, alors que le volume total d’articles publiés n’a progressé que de 20 %. Ces tendances s’observent tous domaines de recherche confondus (National Science Board, 1998). La collaboration entre collègues représente un défi pour la communauté scientifique. Même si la technologie ne peut suffire en elle-même à rapprocher des partenaires réticents, elle fournit un environnement propice à la collaboration et à la communication.
Le terme « collaboratoire » a été forgé à partir des mots « collaboration » et « laboratoire » pour désigner l’ensemble des techniques, outils et équipements permettant à des scientifiques de travailler avec des installations et des collègues situés à distance comme si ceux-ci se trouvaient sur place et étaient physiquement en contact les uns avec les autres (Glasner, 1996). Ces « centres sans murs » constituent une manière nouvelle de conduire des travaux de recherche qui permet à des chercheurs de tous horizons d’avoir aisément accès à d’autres personnes, d’autres données, d’autres instruments et d’autres résultats en une sorte de laboratoire de recherche virtuel. Les collaboratoires réalisent un subtil équilibre où sont respectées les exigences propres à chaque discipline, mais où tous les partenaires travaillent à la réalisation d’un objectif commun. Ils viennent ainsi jeter des passerelles entre les disciplines. Ils offrent en outre un excellent moyen de mettre à profit les techniques informatiques et télématiques de pointe pour faire reculer les limites de la science, en particulier dans des branches pionnières de disciplines telles que l’océanographie, la physique de l’espace ou la biologie moléculaire (North Carolina Board of Science and Technology/National Research Council, 1999).
Les recherches sur la cartographie des gènes sont considérées comme un parfait exemple de collaboratoire scientifique. Ces travaux ont même donné naissance à une discipline nouvelle, la bio-informatique, décrite comme le fruit du mariage de l’ordinateur et de la biologie, qui s’est développée parallèlement aux efforts pour déchiffrer le génome humain et qui a pour objet de collecter, analyser et interpréter les données génétiques. La bio-informatique a vu le jour au début des années quatre-vingt sous la forme d’une base de données baptisée GenBank, créée par le ministère américain de l’Énergie en vue de répertorier les courtes séquences d’adn que les scientifiques commençaient tout juste à déchiffrer dans le cadre du Projet sur le génome humain. Le volume de données résultant du séquençage de l’adn a connu par la suite une croissance exponentielle. Aux États-Unis, en Europe et au Japon, des sociétés privées, ainsi que d’autres institutions publiques, ont mis en route des projets parallèles en créant à leur tour leurs propres bases de données afin de regrouper toutes les informations relatives aux séquences de gènes, à l’expression des gènes, à la structure de diverses protéines et à la cartographie des interactions entre protéines, de sorte que le Projet sur le génome humain prit une dimension véritablement internationale. Des logiciels spéciaux permettant de comparer des séquences d’adn furent mis au point. Les chercheurs acquirent la possibilité de verser directement des séquences de gènes à la GenBank via le World Wide Web. La complexité des bases de données sur le matériel génétique est telle que toutes sortes de spécialistes furent appelés à travailler de concert pour développer les connaissances dans ce domaine. Le besoin se fit de plus en plus pressant de regrouper cette masse considérable d’information présentant un intérêt majeur pour des chercheurs du monde entier. L’interopérabilité des différentes bases de données mises sur pied, c’est-à-dire leur capacité de « dialoguer » les unes avec les autres, devint un enjeu primordial. Les différentes institutions et sociétés commerciales poursuivant des recherches sur le génome nouèrent des alliances stratégiques en vue de mettre en commun leurs multiples sources de données et de réduire autant que possible les chevauchements (Howard, 2000).
Le Projet sur le génome humain diffère aussi des recherches classiques en ce qu’il génère un vaste corpus de données de référence utiles dans un grand nombre d’autres disciplines scientifiques. Cette avalanche de données a fait vaciller une forme de communication scientifique qui était demeurée inchangée durant près de trois siècles. Le support papier se prêtant mal au stockage de tels volumes de données, les chercheurs eurent tôt fait de l’abandonner au profit de la communication électronique. Les bulletins consacrés à la question se multiplièrent, de même que les serveurs de listes. Mais la grande nouveauté, c’était que les données étaient directement versées à la GenBank et autres bases de données similaires avant même la publication des manuscrits dans les grandes revues spécialisées, c’est-à-dire avant l’examen par les pairs. L’un des avantages de ce système est que le personnel qui gère la base de données est à même de déceler toute éventuelle erreur ou anomalie dans les données et de la corriger avant que celles-ci soient rendues publiques. De plus, les comités de lecture ont accès aux données initiales, ce qui n’est pas le cas avec les revues classiques.
Il importe toutefois que les collaboratoires ne demeurent pas le privilège exclusif des pays scientifiquement avancés. Parce qu’ils offrent aux petits pays des possibilités de participer à des travaux de pointe, ils représentent un enjeu vital : associer davantage les petites communautés scientifiques à la recherche mondiale. L’une des principales questions que soulève aujourd’hui la diffusion rapide des technologies de l’information est celle de savoir jusqu’à quel point ce phénomène réduit les clivages entre centres et périphéries dans le domaine de la science, en ce qui concerne en particulier le poids des chercheurs et des projets scientifiques des pays en développement dans la recherche internationale.
L’annonce récente par des chercheurs de l’État de São Paulo du décryptage de la toute première séquence du génome d’un agent pathogène d’un végétal prouve que les pays de la périphérie peuvent faire bonne figure dans la recherche de pointe (Collins, 2000). Deux initiatives complémentaires ont contribué à renforcer la contribution de la recherche brésilienne à l’activité scientifique mondiale. C’est tout d’abord une politique mise en place dans les années soixante, en vertu de laquelle une fraction donnée de toutes les recettes fiscales de l’État de São Paulo est reversée aux termes de la loi à la fapesp, une fondation créée par ce même État pour promouvoir la science et la technologie, qui a permis de financer un projet aussi ambitieux. Puis, la constitution d’un institut de recherche « virtuel » destiné à relier entre eux les 35 laboratoires travaillant au séquençage de l’adn qui sont disséminés dans l’État de São Paulo a fourni la complexe infrastructure matérielle, technique et humaine qui était nécessaire pour mener à bien ce travail. L’idéal serait que d’autres « petits pays » (« petits » dans le domaine scientifique) fassent de même. Dans la pratique, toutefois, les conditions sont souvent loin d’être réunies pour que puissent être adoptées, à l’échelle d’un pays ou d’un État fédéré, des stratégies visant de même à promouvoir la recherche scientifique.
La communication par ordinateur dans les pays en développement
En principe, le passage à l’édition électronique devrait être extrêmement bénéfique pour les scientifiques du monde entier, puisque, pour la première fois, la possibilité leur est offerte de communiquer de façon informelle avec les chercheurs de n’importe quelle autre région du monde. Néanmoins, la vision idéalisée d’un modèle radicalement nouveau de la communication scientifique internationale où les scientifiques des pays en développement joueraient un rôle de plus en plus important dans la recherche mondiale est sérieusement mise en doute par des spécialistes de ces pays, qui font valoir que, par elle-même, la technique ne changera rien à leur situation à la périphérie. Beaucoup pensent que la plupart des pays en développement restent les laissés-pour-compte de la révolution de la communication et que « l’info-pauvreté » vient s’ajouter aux nombreux autres fossés qui séparent déjà les pays en développement des nations industrialisées. Les premiers accusent un fort retard sur les seconds dans tous les domaines de la production des connaissances (Arunachalam, 1999).
L’accès à l’ordinateur progresse indéniablement dans presque tous les pays. Même si la plupart des centres de recherche ont pour politique générale de fournir à tous leurs chercheurs des ordinateurs connectés aux réseaux, l’utilisation qui en est faite varie selon l’environnement social, économique et juridique propre à chaque pays (Meadows, 1991). Dans ces circonstances, les pays en développement apparaissent nettement désavantagés.
À eux seuls, les coûts techniques pourraient constituer un obstacle pour les institutions mêmes qui semblent les plus aptes à bénéficier des avantages de la recherche assistée par l’ordinateur. Les outils de pointe menacent d’aggraver encore le retard actuel des pays en développement sur les pays industrialisés dans la plupart des domaines de recherche. Sans une infrastructure des télécommunications et une connectivité équitables, les collaboratoires fondés sur l’informatique et la télématique ne pourront mettre à profit les ressources intellectuelles que représentent les spécialistes des pays en développement. Une solution possible à ce problème serait que le secteur commercial et l’État s’associent en vue de mettre sur pied l’infrastructure indispensable. Tout dépend en définitive du coût de la connectivité et de la largeur de bande disponible (North Carolina Board of Science and Technology/National Research Council, 1999).
En limitant les possibilités d’accès aux réseaux mondiaux (Sadowsky, 1993), l’absence d’infrastructure matérielle adéquate pourrait fort bien être le principal obstacle au développement de la communication par ordinateur dans les pays en développement, mais ce n’est pas le seul. D’autres résultent de la pénurie de techniciens qualifiés et du fait que les gouvernements et le secteur public n’ont pas suffisamment pris conscience des avantages liés aux technologies de l’information et à la connectivité. Cela est particulièrement vrai, s’agissant de cette dernière, des pays pauvres, où les problèmes de santé et de nutrition sont le principal sujet de préoccupation et où la technologie est considérée comme un luxe sans grand intérêt ni utilité pratique. On met souvent en cause aussi un cadre réglementaire et organisationnel qui, tant au niveau des pouvoirs publics que des institutions, est incapable d’assurer la mise en œuvre d’un système de diffusion de l’information rapide, efficace et sans discontinuité (Russell, 2000).
Tous les freins à une utilisation optimale des nouvelles technologies en matière de communication électronique ne sont pas d’ordre matériel. Divers facteurs sociaux, culturels et politiques et certains maux propres aux sociétés en développement retardent la mise en œuvre de ces technologies. Le fait que la plupart des logiciels et des sources d’information accessibles par la voie électronique sont conçus non seulement dans une langue étrangère, mais encore dans un environnement culturel peu familier constitue une barrière importante pour les utilisateurs de la majorité des pays en développement. La grande masse de l’information actuellement disponible sur l’Internet est en anglais du fait même qu’elle émane des universités du Nord, et souvent des États-Unis. D’aucuns, devant ce déferlement, ont évoqué le spectre d’un impérialisme du savoir et d’une domination culturelle.
Néanmoins, compte tenu des différences considérables qui subsistent entre les pays les moins avancés, sur le plan des ressources comme des capacités, il convient de s’abstenir de toute généralisation excessive concernant l’activité scientifique dans l’ensemble de ces pays. On note en outre des différences dans le degré de « périphéricité » des divers secteurs au sein d’un même pays en développement. Du fait de la concentration dans les grandes villes des principaux établissements d’enseignement supérieur et de recherche, l’infrastructure en matière de communication et de télématique est elle aussi centralisée. D’où, dans les pays en développement, des disparités sur le plan de l’accès à l’information entre les scientifiques travaillant dans les grands centres urbains et ceux qui, basés à la campagne, se trouvent plus ou moins coupés de l’environnement électronique.
Ce fossé croissant qui divise les scientifiques des pays en développement en deux grands groupes – ceux qui bénéficient d’un accès efficace aux technologies de l’information et qui constituent « l’info-élite » et ceux pour qui cet accès est difficile, voire impossible – a des incidences manifestes sur leurs perspectives d’intégration dans la communauté scientifique mondiale. Des études antérieures ont montré que les scientifiques des pays en développement qui jouissent d’une faveur et d’un prestige tout particuliers sont généralement ceux qui font de la recherche fondamentale, le plus souvent dans les grands laboratoires centralisés des capitales. Ces scientifiques auront en général davantage d’intérêts communs et des contacts plus étroits avec le centre que les chercheurs qui ne travaillent que sur des problèmes locaux. Dans une étude récente consacrée à l’utilisation des technologies de l’information par les scientifiques du Mexique, plus de 80 % des physiciens et des biologistes faisant partie de l’échantillon retenu qui travaillaient dans la capitale disposaient d’un bon accès au courrier électronique et aux services de l’Internet (Ford et Rosas Gutiérrez, 1999). Fait intéressant, on note une corrélation entre cette facilité d’accès et la publication d’un plus grand nombre d’articles dans des revues internationales. En revanche, les scientifiques faisant de la recherche appliquée, dans bien des cas sur le terrain et loin des grands centres de recherche, ont traditionnellement un moindre accès aux ressources, y compris aux technologies de l’information. On voit qu’à l’intérieur même des pays en développement coexistent utilisateurs du « premier monde » et utilisateurs du « tiers monde ».
À n’en pas douter, les scientifiques et les institutions des pays en développement qui disposent de moyens d’information et de télécommunication modernes sont mieux à même de jouer un rôle significatif au sein de la communauté scientifique mondiale que leurs collègues moins privilégiés. Dans l’univers électronique, l’information a moins tendance à demeurer à l’intérieur d’un cercle étroit de chercheurs, ce qui met fin à cet « accès réservé » qui caractérisait les moyens plus classiques de transfert de l’information. Alors que dans le système de communication scientifique traditionnel, seul un nombre restreint de chercheurs pouvaient faire partie des « collèges invisibles », dans l’environnement télématique moderne, il est courant que l’on communique à des collègues les messages reçus par courrier électronique ou transmis par un serveur de listes, élargissant ainsi le cercle des récepteurs potentiels (Weller, 1996).
Néanmoins, les technologies de l’information ne peuvent à elles seules briser les barrières sociales et culturelles qui, de l’avis de beaucoup, empêchent les scientifiques des pays en développement d’occuper la place qui leur revient au sein de la communauté internationale des chercheurs. On ne parviendra à débarrasser l’évaluation scientifique de tout élément subjectif que lorsque les décideurs reconnaîtront que l’origine géographique d’un travail scientifique est de peu de conséquences pour sa qualité.
L’édition électronique sur l’Internet a d’importantes incidences sur la visibilité de la recherche menée dans les petits pays dont la production scientifique est trop souvent méconnue. Si l’information scientifique en provenance des pays en développement a échappé par le passé à l’attention de la communauté scientifique mondiale, c’est en raison du nombre restreint de périodiques nationaux recensés dans les bases de données bibliographiques internationales. Dès lors toutefois que la recherche locale s’organise directement sur le World Wide Web, ses résultats se trouvent diffusés dans le monde entier et deviennent accessibles par l’Internet. Les scientifiques des pays en développement ont également la possibilité d’accéder aux serveurs de preprints et de « publier » leurs travaux directement sur ces serveurs ou sur d’autres systèmes d’archives ouvertes similaires.
Les communautés scientifiques des pays en développement sont tout à fait conscientes de la nécessité de renforcer d’urgence leurs capacités dans le domaine de l’informatique et de la télématique. En exerçant des pressions sur leurs gouvernements et en faisant appel aux organisations internationales pour que celles-ci les aident à améliorer leur infrastructure en matière de technologies de l’information, il est à espérer qu’elles parviendront à inverser la tendance à un élargissement du « fossé numérique ». Dans l’intervalle, de nombreux scientifiques des pays en développement resteront tributaires de collaborateurs ou de collègues altruistes bénéficiant d’un meilleur accès qu’eux à toutes les sources d’information indispensables pour demeurer compétitifs dans un monde où la recherche scientifique évolue à un rythme rapide.
Les préoccupations actuelles et les espoirs pour l’avenir
Les trente années qui se sont écoulées depuis que Diana Crane a rédigé son article de fond sur la nature de la communication et des influences dans le domaine scientifique (Crane, 1970) ont été marquées par une restructuration radicale des mécanismes de la communication scientifique. On a modernisé certaines procédures pour les adapter aux changements induits par les nouvelles technologies de l’information, principalement dans des domaines comme les sciences de l’espace, la physique des hautes énergies ou la recherche sur le génome humain. Peut-être le plus grand bouleversement résultant de l’irruption des technologies de l’information dans la sphère de la recherche scientifique ne tient-il pas tant à la rapidité, à la flexibilité et à la portée de la communication par ordinateur qu’aux incidences de ces possibilités sur la pratique de la science. Des questions nouvelles et fondamentales concernant la production, le transfert et l’accessibilité de l’information scientifique qui ne s’étaient pas posées avant la révolution électronique se font à présent jour. La protection du droit d’auteur et la préservation des documents scientifiques sont des problèmes souvent évoqués. Les archives scientifiques doivent être conservées indéfiniment mais, à la différence de leurs équivalents imprimés, les documents électroniques n’ont pas d’existence matérielle et permanente. Qui donc sera le dépositaire de ces documents « fragiles » et assurera la responsabilité de préserver le patrimoine scientifique mondial sous sa forme numérique ?
De surcroît, alors que l’édition électronique prend de plus en plus le pas sur l’édition de documents imprimés, il apparaît nécessaire de mener des recherches plus poussées sur les caractéristiques fondamentales de la communication et de la collaboration scientifiques. La souplesse accrue et la pénétration dans le monde entier du discours véhiculé par l’ordinateur transforment profondément les relations avec les partenaires extérieurs, en particulier par-delà les frontières politiques, culturelles et géographiques. Pour comprendre comment il est devenu possible d’échanger toutes sortes d’informations sans discontinuité et quelle que soit la situation géographique, il importe d’avoir une connaissance plus approfondie du processus que constitue la collaboration elle-même. On s’intéresse donc aux aspects sociologiques de la communication entre chercheurs de différentes disciplines, surtout lorsque cette communication se limite à des échanges à distance. La collaboration, comme la communication, est intrinsèquement un processus social, ce qui signifie que de nombreux facteurs connexes peuvent intervenir et interviennent effectivement (Katz et Martin, 1997).
Au bout du compte, l’utilisation efficace de l’infostructure mondiale aux fins de la recherche scientifique dépendra de la mesure dans laquelle les nouveaux outils s’intégreront aux méthodes de travail des chercheurs et aideront ces derniers à réaliser leurs objectifs. Quand bien même les mécanismes évoluent, les fonctions de base de la communication et les aspirations fondamentales des scientifiques demeurent identiques. Comme le font observer quelques auteurs, il est tout à fait concevable qu’à l’avenir les travaux scientifiques se présentent, non plus sous la forme en deux dimensions de pages de texte, d’images et de données chiffrées, mais comme des univers tridimensionnels à l’intérieur desquels il sera possible de naviguer. Ces univers pourront communiquer avec d’autres univers, tels que serveurs d’archives, ou permettre une collaboration interactive en temps réel entre plusieurs chercheurs (Casher et Rzepa, 1995). Sans doute est-il facile d’imaginer que de tels changements induits par la technologie puissent se produire. Il est plus difficile de prévoir la manière dont la communauté scientifique, en tant qu’elle est avant tout une structure sociale, réagira à de tels changements. Processus intrinsèquement collectif, la recherche repose sur tout un réseau préétabli de relations et oppose de ce fait une inertie considérable aux changements.
La communication informelle, qui représente la forme de communication entre chercheurs et groupes de chercheurs la moins structurée, est en train de se développer, facilitée par les médias électroniques. Il se pourrait bien que la communication par ordinateur, dont on a pu penser qu’elle réduirait peu à peu la nécessité pour les scientifiques de franchir de longues distances afin de se rencontrer physiquement, ait l’effet inverse. Des contacts positifs et fructueux entre des scientifiques géographiquement éloignés les uns des autres risquent fort d’accroître encore leur envie de se parler de vive voix. Les diverses possibilités d’échanges informels, tels que courrier électronique ou serveurs de listes, qui permettent d’associer un plus large public au débat scientifique et le fait qu’il est aujourd’hui moins coûteux et plus facile de voyager pourraient avoir pour effet d’accroître la participation aux réunions scientifiques. Il est fort possible que l’Internet rapproche les scientifiques, et pas seulement dans le cyberespace.
Pour l’heure du moins, il est probable que les changements dans la structure des systèmes de communication entre scientifiques se feront plutôt sur le mode de l’évolution que de la révolution, les systèmes nouveaux coexistant avec les systèmes plus classiques. Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme la direction dans laquelle les choses évoluent n’est peut-être qu’une tendance passagère qui fera place à un avenir que nous aurons été incapables d’anticiper (Hurd, 1996). Néanmoins, deux choses ne font aucun doute. En premier lieu, nous sommes dans une période de transition décisive où sont jetées les bases de ce que sera demain la communication entre chercheurs, si difficile qu’il soit de prévoir ce que nous réserve l’avenir. Et deuxièmement, l’évolution des mécanismes de la communication scientifique internationale sera toujours plus liée aux progrès et à la diffusion des technologies de l’information.
Traduit de l’anglais
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