2001
Revue internationale des sciences sociales
Centres et périphéries : les tendances de la politique scientifique et de la biologie moléculaire en Espagne
María Jesús Santesmases
[*]
María Jesús Santesmases est docteur en chimie et actuellement chercheuse boursière de la Communauté autonome de Madrid auprès de l’Unité de politiques comparées du Conseil supérieur de recherche scientifique (csic) à Madrid. Ses dernières publications sont les suivantes : Mujeres científicas en España : profesionalización y modernización social (2000), Entre Cajal y Ochoa : ciencias en la España de Franco (sous presse) et « Severo Ochoa and the biomedical sciences in Spain under Franco » (2000).
La biologie moléculaire a été introduite dans les centres de recherche et les universités espagnoles sous l’effet de deux influences étrangères principales. L’une d’entre elles a été la promotion par l’oece (devenue en 1961 l’ocde) de la politique scientifique et technique en Europe après la Seconde Guerre mondiale. Les sciences de la vie, en particulier, ont reçu un appui considérable aux États-Unis, contrairement à la physique, qui avait donné naissance à la bombe atomique. Les autorités scientifiques, académiques et politiques espagnoles ont été sensibles à ces tendances qui se dessinaient dans les centres de pouvoir économique européens de l’après-guerre. Ainsi, quand la conjoncture politique et économique est devenue favorable, elles ont contribué à la promotion des recherches biomédicales en Espagne. En pleine décennie de développement économique et sous la conduite scientifique du prix Nobel de médecine Severo Ochoa (Espagnol de nationalité étasunienne), la recherche en biochimie et en biologie moléculaire a reçu l’appui politique et scientifique nécessaire à la création de nouveaux groupes et centres de recherche en Espagne à partir de 1970.
L’Espagne dans une double perspective comparative : on se propose, d’une part, d’étudier les origines de la politique scientifique en Europe après la Seconde Guerre mondiale et son influence en Espagne et, d’autre part, d’analyser les expériences conduites en sciences biomédicales aux États-Unis, leur évolution et leur influence en Espagne. Dans un souci de synthèse, les deux perspectives, européenne et étasunienne, sont ici considérées comme étant inséparables l’une de l’autre. Dans le cas des États-Unis, la production massive et rapide de connaissances scientifiques dans les domaines de la biomédecine est à son tour considérée comme inséparable des politiques en faveur de la science et de la technologie qui y ont été adoptées. À l’initiative aussi bien des États-Unis que des organisations internationales issues du plan Marshall (l’Organisation européenne de coopération économique, oece, et son héritière : l’Organisation pour la coopération et le développement économiques, ocde), ont été mises en œuvre des politiques relatives à la recherche en biochimie et en biologie moléculaire en Espagne.
Les politiques internationales : États-Unis, oece et ocde à l’origine des politiques scientifiques européennes
Le développement scientifique et technique atteint actuellement par les pays occidentaux et orientaux les plus puissants, comme les États-Unis, l’Europe du Nord et le Japon, a une histoire. Nous avons opté ici, pour tenir compte des limites qui circonscrivent la présente étude et par souci d’efficacité analytique, pour une approche rétrospective du nouvel état des choses et du nouveau paysage politique, culturel et social découlant de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La situation de l’Espagne n’y évolue guère. La dictature militaire issue de la guerre civile espagnole (1936-1939) avait été ouvertement germanophile durant la Seconde Guerre mondiale, guerre dont les vainqueurs étaient la science et la technologie, qui avaient donné aux Alliés les instruments – pour reprendre le terme (tools) de Headrick (1981) – que sont la bombe atomique, le radar, le calcul automatique et la pénicilline. Les pays alliés ne pouvaient pas accepter qu’un régime comme l’Espagne reçoive au même titre que les autres les aides immédiates et directes que le ministre des Affaires étrangères Marshall avait proposées et réussi à faire adopter au Congrès des États-Unis pour reconstruire l’Europe. Les opinions publiques des pays alliés, extrêmement attentives à la situation des régimes non démocratiques, auraient vu d’un mauvais œil l’établissement de relations officielles bilatérales entre l’Espagne et leurs pays ou des organisations internationales dans l’immédiat après-guerre.
La reconstruction européenne, rendue possible grâce à l’aide des États-Unis, passait par un certain nombre de politiques : politiques économiques et industrielles, mais aussi éducatives, scientifiques et techniques. L’Organisation européenne de coopération économique (oece), fondée en 1948, devait être l’organisme principal chargé d’administrer les fonds du plan Marshall, d’une part, et, d’autre part, d’introduire des politiques inspirées par les États-Unis. Ces politiques étaient, dans le domaine scientifique, le produit de l’évolution intervenue en matière scientifique et technique aux États-Unis du fait de l’effort de guerre (Bush, 1945 ; King, 1974).
Les intérêts des États-Unis en matière de défense en Europe occidentale furent le premier moteur de rétablissement des relations extérieures entre l’Espagne et les États-Unis, qui signèrent leur premier accord en 1953. Celui-ci se concrétisa essentiellement par la mise en place d’un ensemble de bases militaires des États-Unis sur le territoire espagnol, laquelle aurait une contrepartie économique, mais aussi politique (Viñas, 1981). En 1955, une convention signée dans le cadre de cet accord permit aux États-Unis de vendre à l’Espagne certains excédents agricoles. Trente pour cent du produit de la vente en étaient affectés à des projets de développement et 60 % destinés à couvrir des « frais » des États-Unis en Espagne. Une petite part de ces 60 % fut employée à la création, en octobre 1958, de la Commission d’échange culturel (Comisión de Intercambio Cultural) entre l’Espagne et les États-Unis, couramment appelée commission Fulbright. La Commission, qui avait pour vocation première de permettre à des étudiants des États-Unis de faire leurs études en Espagne, s’ouvrit, à partir de 1961, également à des universitaires espagnols souhaitant compléter leur formation aux États-Unis (Bela, 1984).
Quant à l’oece, elle inscrivait à l’ordre du jour de son programme politique la promotion de la formation et de la recherche scientifiques et techniques au moins depuis 1949, date à laquelle elle avait rédigé le premier document relatif à l’information scientifique et technique. On y avançait que l’innovation scientifique et technique avait peu à offrir à la reconstruction de l’Europe à court terme, mais qu’elle deviendrait une décennie plus tard un sujet de la plus haute importance, ce pourquoi on recommandait de lancer immédiatement des expériences de coopération scientifique internationale. En 1959, Dana Wilgress, qui avait été auparavant ambassadeur du Canada auprès de l’oece et de l’otan, fut chargé de réaliser une étude sur les organisations scientifiques des États membres. Les rapports de Wilgress, rédigés peu avant que l’oece ne devienne l’ocde, avec l’entrée des États-Unis et du Canada, soulignaient l’importance économique de la science ainsi que la nécessité de mener des politiques scientifiques cohérentes. Wilgress recommanda que les affaires scientifiques soient consolidées au plus haut niveau au sein de l’ocde et que soit créé un groupe destiné à conseiller en matière de politiques scientifiques et constitué de scientifiques. La science et la technologie étaient ainsi inscrites à l’ordre du jour politique de l’ocde à sa naissance.
Le travail de l’ocde dans le domaine scientifique et technologique fut conçu en termes politiques, puisque cette organisation avait davantage vocation à peser sur les décisions des pays membres qu’à mettre sur pied des projets concrets (King, 1974). C’est précisément lors de la Conférence ministérielle de la science à Paris en octobre 1963 qu’on tâcha de faire connaître parmi les pays membres les suggestions contenues dans les rapports rédigés par Wilgress et dans le rapport publié ultérieurement par une commission consultative spéciale chargée de la politique scientifique présidée par le Français Pierre Piganiol. Ce dernier, intitulé Science and the Policy of Governments (La science et la politique scientifique des États) (1961) et couramment appelé rapport Piganiol, amorçait une nouvelle conception de la politique scientifique qui serait celle des années soixante-dix.
Gummett (1992) situe l’origine de la politique scientifique à une époque antérieure à l’influence de l’oece. Il est vrai que le rapport de Vannevar Bush, Science, the Endless Frontier, a inauguré des tendances à suivre, que le Royaume-Uni a été l’un des premiers pays à aborder la question de la coordination des efforts nationaux en science et technologie à la fin de la guerre et que la France a formé des commissions spéciales chargées de définir un plan de recherche scientifique. Dans le cas de l’Espagne, l’influence de l’ocde est un des principaux facteurs en la matière. C’est grâce à elle que les États-Unis et le reste de l’Europe ont pu exercer leur influence dans ce domaine de l’action politique, domaine qui manquait en Espagne, du moins jusqu’au lancement du premier Plan de développement économique (1964-1967), d’une stratégie politique et d’un budget (Sanz-Menéndez, 1997, voir en particulier le chapitre 4).
Il faut donc voir dans la Conférence ministérielle sur la science de 1963 le point de départ d’une série de mesures destinées à favoriser la recherche scientifique et technique dans le cadre du développement économique. Une fois l’Espagne admise dans les institutions de Bretton Woods (Fonds monétaire international et Banque mondiale), entra en vigueur en 1959 le Plan économique de stabilisation, qui avait été conçu pour mettre un terme définitif à la politique d’autarcie et à l’isolement qui avaient caractérisé la première décennie du gouvernement de Franco, les années quarante. Cette politique s’était progressivement vue neutralisée par la reprise, au cours des années cinquante, des relations diplomatiques avec les pays occidentaux, l’admission de l’Espagne aux Nations unies et un premier accord avec l’oece limité au domaine agricole et signé en 1955 (Moreno, 1998). Elle avait cependant maintenu jusqu’alors des relations commerciales bilatérales avec les pays voisins géographiquement et politiquement, même au plus fort de son isolement international, c’est-à-dire dans les années de l’après-guerre (Guirao, 1998).
Manuel Lora-Tamayo, ministre de l’Éducation nationale et chef de la délégation espagnole lors de la Conférence de Paris en 1963, changea l’appellation de son ministère, qui devint le ministère de l’Éducation et de la Science. C’est cette même année que l’Espagne créa une Commission déléguée (interministérielle) de l’administration chargée de la politique scientifique, qui dépendait directement du chef du gouvernement, au moment où on s’apprêtait à lancer le premier Plan de développement économique (1964-1967). Le Commissariat général au plan de développement, qui était inspiré par son homonyme français (Sanz-Menéndez, 1997), affecta une part budgétaire à la recherche scientifique et technique. D’après les estimations les plus optimistes, la part annuelle du PIB consacrée à la recherche-développement n’était cependant, en 1963, que de 0,2 %.
Les documents publiés au cours des années soixante par l’ocde recommandaient de faire bénéficier la recherche d’un soutien plancher afin que soient rendus possibles le progrès scientifique et le transfert de technologie en Europe. On y préconisait la concentration d’efforts autour de chercheurs prestigieux et reconnus afin de créer des centres d’excellence. En Espagne, les décisionnaires se montrèrent, nous allons le voir plus loin, sensibles à ces suggestions lorsque la conjoncture nationale fut favorable.
L’influence des États-Unis, exercée directement par le biais des sciences biomédicales
Quant aux États-Unis, ils disposaient, dans le cadre de leur stratégie de réorganisation du système de recherche scientifique et de développement technologique qui avait si bien fonctionné pendant la Seconde Guerre mondiale, d’une agence de leur Service public de santé (Public Health Service, phs), le bureau des National Institutes of Health (Instituts de santé nationaux), lesquels devinrent, dès la fin du conflit, des organes de premier plan, disposant d’un important budget et de substantielles ressources humaines spécialisées et produisant de nombreuses connaissances dans tous les domaines de la recherche médicale. La croissance du budget des National Institutes of Health pouvait s’expliquer, d’après Rasmussen (1997), par l’intérêt, également croissant, des États-Unis à transformer la puissance de la bombe atomique en « un service en faveur de la vie ». Les sciences de la vie, et en particulier la biologie, qui relevaient de la physique de la vie (biophysique), gagnèrent ainsi un appui politique scientifique, et par conséquent budgétaire.
Aux États-Unis, la majorité des organes disposant d’un budget destiné à la recherche commencèrent à financer des recherches qui appliquaient les techniques de la physique aux problèmes médicaux. Du ministère de l’Énergie (Department of Energy, doe) au Bureau de recherche navale (Office for Naval Research, onr), en passant par les National Institutes of Health, ils contribuèrent tous à bâtir la biophysique, qui allait ensuite englober la biologie moléculaire, la génétique moléculaire et, d’une manière générale, la recherche biomédicale. Cette discipline avait recours à des appareils de conception récente tels que l’ultracentrifugeuse, l’unité d’électrophorèse et le microscope électronique, qui commencèrent à être fabriqués et commercialisés à la faveur des budgets d’achat très confortables dont bénéficièrent, dès 1946, les équipes de chercheurs aux États-Unis. Ces sciences de la vie étaient ainsi définies davantage en termes de technique que de recherche : les instruments matériels en étaient un élément crucial. Les isotopes lourds et radioactifs utilisés dans les études sur le métabolisme, les rayons X et la diffraction d’électrons, utiles pour explorer les structures des macromolécules biologiques, les techniques de cultures tissulaires et cellulaires ou encore les nouvelles méthodes employées en électrophysiologie sont autant d’exemples de ces instruments.
Le système de financement par l’État de la recherche scientifique et technique mise en place aux États-Unis pendant la guerre allait se poursuivre après la fin de celle-ci et tracer la voie à suivre aux pays de leur sphère politique. La guerre froide, dans un premier temps, puis le lancement de Spoutnik par l’Union soviétique en 1957 donne lieu à ce qu’on a appelé l’âge d’or de la recherche aux États-Unis. Cependant, il faut souligner que le système de recherche médicale de ce pays était déjà, alors, prodigieusement riche et qu’il enfermait des mécanismes de formation des ressources humaines qui accentua le soutien croissant aux sciences biomédicales amorcé pendant la seconde moitié des années quarante, cinq ans avant l’approbation de la National Science Foundation (Fondation scientifique nationale) que le rapport Bush avait proposée (Strickland, 1972).
Le discours en faveur du recours à des techniques de physique appliquées aux sciences biomédicales, qui avait été lancé par Warren Weaver de la Fondation Rockefeller entre les deux guerres et qui avait trouvé un écho favorable (Abir-Am, 1982 ; Kay, 1993 ; Kohler, 1991), eut une incidence non seulement sur la biologie molécularisée mais aussi sur la physiologie, la neurophysiologie et l’électrophysiologie.
Les conditions de la recherche scientifique dans les années soixante en Espagne : le cas de la biochimie et de la biologie moléculaire
Le début des années soixante vit la petite communauté scientifique espagnole rassemblée autour des cérémonies qui suivirent la remise du prix Nobel de médecine à Severo Ochoa (1905-1993). Après des études de physiologie expérimentale en Espagne, Ochoa quitta son pays natal au début de la guerre civile afin de poursuivre sa carrière de chercheur. Dans les années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, il travailla aux côtés d’Otto Meyerhof, ancien physiologue déjà passé, alors, à la biochimie, à Heidelberg (Allemagne) et en Angleterre, notamment avec Rudolf Peters à Oxford. Quand les scientifiques britanniques commencèrent à consacrer leur travail scientifique et technique à l’effort de guerre, Ochoa quitta l’Europe pour les États-Unis. Il passa deux années dans l’unité de biochimie enzymatique que Carl et Gerty Cori dirigeaient à la faculté de médecine de l’Université de Washington et, à partir de 1942, il travailla à l’Université de New York (nyu), d’abord comme assistant de recherche, puis comme chef du département de pharmacologie, avant de prendre enfin la direction du département de biochimie. Ochoa resta à l’Université de New York jusqu’à sa retraite, en 1974. Il travailla par la suite à l’Institut Roche de biologie moléculaire à Nutley (New Jersey) et, en 1985, il retourna s’installer définitivement en Espagne, à Madrid.
Son domaine de spécialisation, la biochimie enzymatique, permit à Ochoa, en collaboration avec son étudiante postdoctorale française Marianne Grunberg-Manago, de découvrir en 1955 une nouvelle enzyme de polymérisation des nucléosides, la polynucléotide phosphorylase (pnpasa), qui permettait d’obtenir des polymères très proches de l’acide ribonucléique (arn). Cette découverte valut à Ochoa le prix Nobel de médecine en 1959, alors qu’il était déjà l’un des biochimistes les plus éminents et reconnus des États-Unis (pays dont il avait acquis la citoyenneté en 1956). Cette enzyme est l’un des principaux instruments expérimentaux qui permirent à l’équipe dirigée par Marshall Nirenberg au National Institute of Health de Bethesda, dans l’État du Maryland, et à l’équipe de Ochoa elle-même de contribuer au déchiffrement du code génétique, c’est-à-dire à l’isolement des triplets élémentaires de l’adn qui sont responsables de la synthèse de chacun des vingt acides aminés connus qui constituent les protéines. Même si la pnpasa se révéla inactive in vivo, c’est-à-dire même si elle n’était pas responsable de la synthèse de l’arn dans la cellule mais bien des dissociations, cette enzyme permit à Ochoa de passer de la biochimie à la biologie moléculaire et d’être à l’origine, dès les années soixante, d’importants apports dans le domaine de la connaissance du code génétique et de la biosynthèse des protéines.
En 1960, rares étaient les jeunes scientifiques, se consacrant à la biochimie, qui étaient rentrés en Espagne. Ils achevaient leur formation postdoctorale aux États-Unis, au Royaume-Uni ou dans d’autres pays du Nord de l’Europe. Cependant, ceux qui étaient rentrés ou qui étaient sur le point de le faire furent suffisamment nombreux pour que soit organisée une première réunion autour de la biochimie en Espagne, sous la houlette de Severo Ochoa, en 1961. À partir de ce moment-là, Ochoa se rapprocha et suivit de près l’évolution des recherches en biochimie qui allaient être réalisées en Espagne et il apporta un soutien manifeste aux jeunes qui essayaient de mettre en place de telles recherches et de créer une Société espagnole de biochimie (Sociedad Española de Bioquímica) qui allait finalement voir le jour en 1963 (Santesmases et Muñoz, 1997).
La fondation de cette nouvelle société reçut le soutien des autorités du Conseil supérieur de recherche scientifique (Consejo Superior de Investigaciones Científicas, csic), où travaillaient la plupart de ceux qui allaient devenir ses premiers membres. Le csic avait été créé, à peine la guerre civile terminée, pour encourager et coordonner la recherche scientifique et technique en Espagne. Son secrétaire général, l’abbé José María Albareda, qui le dirigeait presque comme une entreprise familiale, fit en sorte de promouvoir la biochimie, discipline directement liée à ses intérêts scientifiques puisqu’il était chimiste et qu’il enseignait la minéralogie et les sciences du sol à l’Université de Madrid. Albareda conserva sa fonction de secrétaire général jusqu’à sa mort, en 1966. Le ministre de l’Éducation, Manuel Lora-Tamayo, professeur de chimie organique, participa à la création de la Société et y donna une conférence plénière en janvier 1963, quelques mois avant d’assister, à Paris, à la Conférence internationale interministérielle sur la science réunie sous les auspices de l’ocde.
Ochoa était déjà, alors, une personnalité scientifique reconnue publiquement en Espagne. La presse rendait compte de toutes ses visites dans son pays natal, même de ses déplacements à caractère strictement privé ou de ses vacances. Pourtant, rares étaient ceux qui connaissaient ou qui étaient à même de comprendre ses recherches. Dès 1961, Ochoa présenta un jeune médecin et chercheur en biochimie qui étudiait les enzymes du métabolisme – un des domaines de spécialisation d’Ochoa lui-même, qui lui avait valu de notables succès en tant que biochimiste – comme l’un des chercheurs les plus prometteurs. Alberto Sols (1907-1989) et un groupe de confrères qui partageaient sa volonté de donner une plus grande place à la biochimie en Espagne parvinrent à susciter un consensus de nature politico-scientifique qui fit de cette discipline expérimentale l’une des branches qui se développa le plus en Espagne au cours des années soixante. Tout au long de cette décennie, les biochimistes espagnols participèrent à diverses rencontres scientifiques internationales consacrées à la biochimie : congrès, comités d’organisation et comités de rédaction de revues.
Les tendances internationales en biologie moléculaire et leur influence en Espagne
Pendant ce temps, les spécialistes restaient à l’affût des résultats de nouvelles expériences : la biologie moléculaire était parvenue à gagner l’attention du monde scientifique et elle attirait maintenant celle des responsables des politiques scientifiques des pays européens. En 1962, les prix Nobel de médecine et de chimie échurent à cinq biologistes moléculaires éminents et déjà célèbres : Max Perutz et John Kendrew (pour leur contribution à la connaissance de la structure des protéines), et James D. Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins (pour leurs apports scientifiques sur la structure de l’adn). Les cinq chercheurs se retrouvèrent à Stockholm pour prendre part, à l’Académie de Suède, à la première grande cérémonie de reconnaissance scientifique et publique de la biologie moléculaire. Un bon nombre des prix Nobel de médecine et de chimie ont été décernés, à partir de cette année-là, à des scientifiques travaillant dans les domaines de la biologie et de la biomédecine molécularisées, disciplines qui ont fait des acides nucléiques les « molécules mères » (master molecules), moteurs de l’activité cellulaire.
Un centre de recherche consacré à la biologie moléculaire avait été mis sur pied, avec l’aide des États-Unis, à Ravello, près de Naples. C’était l’époque où Ochoa poursuivait, avec l’équipe de Marshall Nirenberg et sans relâche, ses recherches sur le code génétique. Même s’il travaillait sur ce sujet depuis 1961 et sur la fonction de la pnpasa dans la synthèse de l’arn depuis 1955, il n’aborda la biologie moléculaire à l’occasion de ses conférences en Espagne qu’en 1963, quand il donna une conférence intitulée « La clave genética » (« La clé génétique ») à la clôture de la deuxième réunion de biochimie. Il n’y avait parmi le public scientifique ni biologistes moléculaires, ni généticiens, mais chacun, dans l’assistance, devint un propagateur des nouvelles recherches d’Ochoa. Celui-ci conservait son rôle scientifique de premier plan à l’heure où la biologie moléculaire assimilait, entre autres instruments expérimentaux, l’enzyme qui lui avait valu le prix Nobel.
Les techniques sur lesquelles se bâtissait la biologie moléculaire dans les pays les plus influents devinrent une exigence technologique pour le développement de cette discipline en Espagne. C’est dans les centres de recherche espagnole qu’il faut, en partie, chercher l’explication des difficultés soulevées par une mise à jour complète des expériences qui étaient menées, ou qui commencèrent à être menées, dans le pays aussi bien dans le domaine de la biochimie que dans celui de la biologie moléculaire. Le Centro de Investigaciones Biológicas (centre de recherche en biologie), éminent centre de recherche madrilène, fut certes doté, à partir du milieu des années soixante, de matériel technique moderne, notamment d’une ultracentrifugeuse, d’un appareil d’électrophorèse et d’un dispositif servant à l’étude des processus biochimiques par marquage isotopique, mais, dans le meilleur des cas, un seul appareil devait servir un centre de plus de cent personnes.
Les techniques existaient et les scientifiques passaient une partie considérable de leur temps à tâcher de les obtenir au lieu de se consacrer à leurs propres recherches. Cependant, le matériel technique restait rare et il fallait pour y avoir accès s’inscrire sur une liste d’attente. Il faut voir dans ces complications découlant d’une infrastructure incomplète une des raisons pour lesquelles les scientifiques travaillant dans le domaine de la biochimie et de la biologie moléculaire ne pouvaient produire autant de connaissances en matière de biologie et ne pouvaient les produire au même rythme que les centres de recherche qui, à l’étranger, étaient pour eux une référence et un modèle. Ces exigences technologiques fort onéreuses, bien qu’il s’agisse de matériel technique de dimensions petites ou moyennes, renvoient encore au problème de l’adoption d’une politique scientifique et technique dont la fonction première serait l’affectation de ressources économiques à la recherche. Si l’influence internationale a été déterminante dans la naissance de la politique scientifique en Espagne, une politique économique et industrielle nationale sans réels moyens assigna en revanche au développement scientifique et technologique, au mieux, une fonction secondaire dans le développement économique, ce qui se traduisit par des budgets très modestes dans ce domaine de l’action politique publique.
En 1964, on fonda en Suisse l’Organisation européenne de biologie moléculaire (embo), organisation privé à but non lucratif et régie par le droit suisse. Si les biologistes moléculaires qui en sont à l’origine avaient pour objectif initial la création d’un grand laboratoire européen propre à enrayer la fuite de cerveaux européens en direction des États-Unis, où la recherche bénéficiait de conditions plus favorables qu’en Europe, leur aspiration était trop ambitieuse en regard des ressources disponibles, la biologie n’étant pas encore parvenue à créer un consensus politique suffisamment solide pour attirer l’indispensable attention des responsables des politiques scientifiques dans les États européens. Même si les organisations internationales encourageaient la coopération scientifique sur le plan international – on a vu que c’était le cas de l’ocde et dans le domaine de la biologie, également, de l’unesco et du Conseil de l’Europe –, les ressources politiques et économiques ne furent pas au rendez-vous de ce projet de laboratoire avant la décennie suivante. Pour trouver un précédent, il faut remonter à la création du Centre européen pour la recherche nucléaire (cern, aujourd’hui rebaptisé Organisation européenne pour la recherche nucléaire), doté d’un imposant équipement technique, à commencer par le grand accélérateur de particules construit près de Genève et dont le projet, lancé dans les années cinquante, a bénéficié du soutien de l’unesco à un moment où la politique scientifique des pays européens n’était pas encore une politique publique forte d’un discours solide et efficace qui l’aurait mise en phase avec le développement technologique et industriel des nations, comme ce serait le cas à partir des années soixante.
Ainsi, l’embo était apparue à un moment où l’influence de l’ocde sur la mise en place de politiques publiques nationales était en plein essor. Les scientifiques n’étaient déjà plus libres de se représenter eux-mêmes lors des réunions internationales, comme cela avait été le cas au cours des négociations qui avaient conduit à l’approbation du cern (Pestre et Krige, 1992). En effet, le lancement de politiques scientifiques et techniques nationales découlant des propositions et des rapports publiés par l’ocde avait donné lieu à un espace politique dont les scientifiques pouvaient faire partie mais dont ils n’étaient pas les responsables principaux. La politique scientifique relevait désormais de la sphère ministérielle, même si elle n’était pas toujours placée sous la tutelle d’un ministère consacré exclusivement à la science, auquel cas elle échéait à celui de l’éducation ou de l’industrie. Ses premiers membres lancèrent l’embo essentiellement grâce à leur propre prestige scientifique jusqu’en 1969, date à laquelle il fut décidé qu’elle serait financée par les États membres.
Depuis la création de l’embo, les scientifiques qui en étaient membres, réunis dans un collectif très éminent sur le plan scientifique, avaient obtenu entre 1964 et 1968 un financement privé destiné à leurs activités et venant essentiellement de la Fondation Volkswagen. Mais ils n’obtinrent pas eux-mêmes le budget nécessaire à la création d’un grand laboratoire de biologie moléculaire européen. Il n’était pas davantage facile d’obtenir que la biologie moléculaire eût un statut de grande science qui aurait justifié des installations techniques coûteuses dont les frais auraient été partagés. Le matériel technique des laboratoires de biologie moléculaire était de dimension minuscule en regard de l’accélérateur de particules européen. Mais le discours relatif à la nouvelle biologie, à la science des structures macromoléculaires et aux expériences qui sondaient le secret de la vie était activement propagé. Cette biologie prenait ses distances par rapport à la biochimie, dont les porte-parole, John Kendrew en tête, conduisirent des débats avec les biochimistes autour de cette nouvelle science qui, d’après Hans Krebs, prestigieux biochimiste d’Oxford né en Allemagne, ressemblait tant à la biochimie (Abir-Am, 1992a et 1992b).
Paradoxalement, l’année où l’embo est créée en Suisse coïncide avec celle qui voit la naissance de la Fédération des sociétés européennes de biochimie (febs) à Londres, alors que la biochimie était déjà acceptée depuis une cinquantaine d’années en tant que discipline indépendante de la physiologie dans les pays les plus influents, tels que les États-Unis et le Royaume-Uni (Kohler, 1982). Deux ans plus tard, en 1966, Kendrew présenta son rapport relatif à l’opportunité de promouvoir la biologie moléculaire au Royaume-Uni et Krebs, parlant au nom de la Société britannique de biochimie (Biochemical Society), répliqua vertement que la biologie moléculaire n’était en réalité autre que la biochimie.
En 1966, commença à circuler parmi un groupe restreint de biochimistes espagnols un document appelant à la création d’une « école postdoctorale de biologie moléculaire » sous la direction d’Ochoa. Les biochimistes furent les premiers défenseurs de cette proposition, alors que les premiers biologistes moléculaires espagnols formés à la nyu avec Severo Ochoa ou bien à Cambridge, Londres ou Harvard, étaient à peine rentrés de l’étranger et prêts à introduire en Espagne les méthodes et le savoir-faire de la nouvelle biologie. Le premier Plan de développement économique déjà mis en route se montrait généreux envers la biochimie espagnole, compte tenu des maigres ressources – de l’ordre de 0,2 % du pib – qui étaient alors allouées à la recherche scientifique et technique en Espagne. Ochoa continua à être le principal soutien international aux recherches menées en Espagne dans le domaine de la biochimie, tandis qu’il présidait l’Union internationale de biochimie entre 1961 et 1967.
Ce premier projet d’école postdoctorale de biologie moléculaire en Espagne est à rapprocher, d’une part, du statut qu’était en train de gagner la biologie moléculaire grâce à l’activité de groupes de recherche européens travaillant dans les sciences biologiques et biomédicales, mais également du modèle de transition de la biochimie vers cette biologie moléculaire incarnée par Ochoa, qui était présent dans les esprits. Les biochimistes espagnols étaient sans doute particulièrement sensibles à l’itinéraire de ce scientifique qu’ils chérissaient et admiraient. On peut penser qu’ils envisagèrent d’opérer une transition inspirée par la sienne, en évitant les crises que traversait au même moment le Royaume-Uni.
Pourtant, à peine rentrés en Espagne, où les attendaient des laboratoires à Barcelone et à Madrid, les scientifiques spécifiquement formés en biologie moléculaire prirent la relève dans la promotion de nouveaux laboratoires consacrés à cette branche de la biologie qui allait de succès en succès sur le plan international. Forts de l’appui de Ochoa et sans tensions apparentes, David Vázquez, Margarita Salas et Eladio Viñuela allaient compter parmi les principaux soutiens scientifiques du nouveau centre. Ils participèrent à des comités d’organisation, lesquels comptaient des chefs d’équipes de biochimiste comme Carlos Asensio, Julio Rodríguez Villanueva et Federico Mayor, pour ne citer que ceux-là. On envisagea l’ouverture d’un nouveau centre à Barcelone avec le soutien de Juan Oró, professeur de biochimie et de biophysique à l’Université de Houston, ainsi que du biologiste moléculaire catalan Jaume Palau, formé à Londres aux techniques d’étude de la structure et des interactions de l’adn.
Le nouveau centre de Barcelone, baptisé Institut de biologie fondamentale (Instituto de Biología Fundamental) et dont la création fut décidée en 1970, s’installa provisoirement dans des bâtiments préfabriqués attenants à un hôpital universitaire. Le Centre de biologie moléculaire (Centro de Biología Molecular, cbm) qui devait être construit à Madrid prit un retard de quelques années. Quand on allait l’ouvrir, en 1975, Ochoa avait presque perdu l’envie de rentrer en Espagne, mais il l’inaugura lui-même dans le cadre du programme d’un Congrès international réuni à Madrid et à Barcelone en son hommage et à l’occasion de son 70e anniversaire, auquel participèrent des amis et des collègues de Ochoa, dont une douzaine de prix Nobel. Grâce à une aide substantielle de la National Science Foundation, les chercheurs du cbm bénéficièrent de moyens techniques sans précédent dans les laboratoires dans ce domaine en Espagne, de qualité et en quantité suffisante pour l’époque et qui les maintinrent extraordinairement proches des recherches menées au plan mondial. Les aides en provenance des États-Unis étaient liées à l’accord bilatéral alors reconduit avec l’Espagne, qui conservait son caractère essentiellement militaire, et, de ce fait, à la permanence des installations militaires des États-Unis sur le sol espagnol.
En Espagne, le soutien politique à la création de ces nouveaux centres de recherche scientifique venait de José Luis Villar Palasí, ministre de l’Éducation et de la Science entre 1968 et 1972, qui était très proche des sciences biomédicales. Ses frères Carlos et Vicente Villar travaillaient dans le domaine de la biochimie, le premier dans le laboratoire de Joseph Larner à Cleveland (États-Unis) et le second comme professeur de biochimie auprès de la Faculté de pharmacie de Barcelone. Ochoa et les groupes de chercheurs qui restèrent en contact avec lui parvinrent à créer ce consensus, fondement de la concentration d’efforts autour de personnalités scientifiques prestigieuses que l’ocde avait recommandées. C’est une conjoncture politique nationale favorable qui permit aux suggestions de l’ocde d’avoir une influence en la matière et qui fit, de surcroît, bénéficier du soutien – considérable en regard des moyens économiques que l’Espagne consacrait à la recherche – de la National Science Foundation.
La présence physique permanente de Ochoa – qui ne rentra définitivement en Espagne qu’en 1985 – ne serait plus, en fin de compte, indispensable puisque la biochimie et la biologie moléculaire avaient atteint, à partir du milieu des années soixante-dix, une reconnaissance sur les plans scientifique et politique qu’elles n’allaient pas perdre. Le prestige de Ochoa allait de pair avec son poids scientifique et son influence. Encouragés par ces succès, les biochimistes et les biologistes moléculaires espagnols firent gagner à leurs disciplines une place scientifique qui irait toujours croissant (Santesmases, 2000). Ils s’étaient tous, grâce à leur travail de recherche et leurs stratégies de légitimation scientifique, rapprochés de très près des nœuds les plus influents des réseaux d’échange et de reconnaissance des recherches menées alors en biomédecine.
La création tardive – en 1963 – d’une Société espagnole de biochimie (Sociedad Española de Bioquímica, seb) ne provoqua pas un retard équivalent dans l’introduction de la biologie moléculaire en Espagne. Si les premières sociétés de biochimie étaient nées dans les premières décennies du xxe siècle, peu après la création des revues Biochemische Zeitschrift en Allemagne, Journal of Biological Chemistry aux États-Unis, Biochemical Journal au Royaume-Uni ou Journal de chimie biologique en France (Kohler, 1982), l’introduction de la biochimie en Espagne, qui connut quelques épisodes modestes mais pas moins déterminants dans les années trente, intervint de manière irréversible à partir des années cinquante, sans qu’ait été créée de revue spécialisée. La seb reconnut ouvertement son intention d’encourager la participation des biochimistes espagnols dans ses revues étrangères, dont le prestige était stable et solide. Elle reconnaissait ainsi sans ambiguïté la supériorité étrangère et la difficulté qu’une revue espagnole de biochimie aurait, sur le plan pratique, à gagner la reconnaissance que les autres avaient obtenue. En même temps, il faut voir dans ce geste une volonté d’éviter le repli national et de fondre les contributions espagnoles à la biochimie avec les recherches menées dans des laboratoires plus importants et mieux équipés, c’est-à-dire ceux qui se trouvaient à l’étranger.
La conscience du retard scientifique, profonde chez les biochimistes, stimula suffisamment ces derniers pour que, au cours des années soixante, la production des laboratoires espagnols de biochimie soit à la hauteur, actualisée et à même de répondre aux problèmes considérés importants par les prestigieux biochimistes qui siégeaient dans les comités éditoriaux des revues auxquelles les scientifiques espagnols soumettaient leurs travaux. Quant à la mise à jour technique, elle devrait attendre jusqu’au milieu des années soixante-dix. Si les aides apportées par la National Science Foundation depuis les États-Unis furent essentielles pour que de nombreux groupes de recherche en biologie fondamentale puissent s’équiper en matériel technique, la politique scientifique espagnole s’efforça, elle aussi, d’y contribuer, et de nombreux laboratoires bénéficièrent d’aides spéciales au titre de l’infrastructure quand Federico Mayor Zaragoza, professeur de biochimie de l’Université de Madrid, était sous-secrétaire du ministère de l’Éducation et de la Science. En 1975, les laboratoires du csic disposaient de plusieurs ultracentrifugeuses, d’appareils d’électrophorèse et de quelques scintillomètres utiles pour la détection d’isotopes radioactifs, appareils achetés grâce au Fonds national de développement de la recherche scientifique et technique (Fondo Nacional para el Desarrollo de la Investigación Científica y Técnica).
Mais il convient de s’en tenir à une perspective comparative. Rappelons que, dès 1953, le groupe dirigé par Paul Zamecnik au Huntington Memorial Hospital de Boston (États-Unis) disposait d’un ensemble complet de centrifugation et d’appareils de détection des isotopes radioactifs dans les acides aminés, ce qui permit la mise au point d’un système expérimental de synthèse des protéines in vitro, qui devint la norme dans tous les laboratoires de biologie moléculaire (Rheinberger, 1997). Il y a donc un décalage d’une vingtaine d’années. Là encore, les groupes de chercheurs espagnols marchèrent sur les pas de ces laboratoires biologiques et biomédicaux de renom.
La dépendance des scientifiques espagnols et de leurs responsables politiques vis-à-vis des pays plus développés avait un double aspect : technologique et scientifique. Les dispositifs techniques n’étaient ni conçus ni construits en Espagne, pas plus que les connaissances ni les axes de recherche n’étaient définis au sein de la communauté scientifique espagnole. Il existait de surcroît une dépendance en matière d’itinéraire : il fallait suivre le chemin que d’autres avaient tracé. La combinaison de ces deux dépendances donna lieu à un contexte où l’entrée des équipes de scientifiques dans le « courant principal », au cœur des recherches biologiques et biomédicales, était doublement entravée. Il ne semblait pas possible, et cela paraît difficile encore aujourd’hui avec le recul du temps, de tracer une voie au développement auquel d’autres étaient parvenus, différente de celle qui se superpose au chemin déjà emprunté par des pays ayant du poids, alors que l’enjeu consiste justement à rattraper les réalisations de leurs corps scientifiques.
Les politiques scientifiques elles-mêmes, leurs normes et leurs critères à l’heure de distribuer les ressources et d’évaluer cette distribution suivirent la même voie. Cela n’était pas dû à un quelconque destin fatal scientifique de ce qu’on pourrait appeler la périphérie ou la semi-périphérie européenne, mais bien à la très forte influence que l’étranger a toujours eue sur l’Espagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les domaines politique, scientifique et technologique. L’évaluation de la politique scientifique espagnole n’était menée que depuis quelques années et la prospective venait à peine de naître que ces deux disciplines étaient déjà devenues des outils pour les responsables des politiques scientifiques en Europe et aux États-Unis depuis la crise des années soixante-dix.
En 1967, Ochoa donna son premier cours de biologie moléculaire en Espagne. Les cinq séances de cours du soir furent organisées par le cercle de la Sociedad de Estudios y Publicaciones (Société d’études et de publications), où il fit une mise à jour des connaissances en biologie moléculaire. La foule qui se pressait n’était guère formée pour comprendre d’emblée la masse d’informations et de détails maniée par Ochoa. La presse publia tous les jours des synthèses des conférences. Le cours contribua cependant à élargir le concept de biologie pour faire de cette discipline une science expérimentale plus fondamentale et qui s’éloignait de l’idée alors prédominante qui voyait dans la biologie une science naturelle (étude de microorganismes, de plantes et d’animaux).
Ainsi, Ochoa contribua, de diverses manières, à la présence scientifique, mais aussi publique, de la biochimie et de la biologie moléculaire en Espagne, ce qui profita à ces disciplines et à leurs chercheurs. Une fois préparés pour réaliser des expériences comparables à celles qui étaient menées dans les laboratoires étrangers où ils avaient achevé leur formation scientifique, ils commencèrent à mettre en pratique leurs propres projets en Espagne. À cet effet, ils prirent en compte très sérieusement les difficultés techniques et économiques qui se présentaient à eux. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas entrer en concurrence avec ces laboratoires étrangers et, dans la plupart des cas, ils suivirent l’exemple des biochimistes espagnols auprès de qui ils s’étaient d’abord formés et optèrent pour des axes de recherche simples mais novateurs dans le paysage scientifique espagnol, qui leur permettraient de former de jeunes chercheurs dans les techniques nouvelles de la biologie moléculaire sans entrer en compétition avec les laboratoires étrangers où ils s’étaient formés. Le cas du groupe de Margarita Salas et Eladio Viñuela illustre bien ce type de stratégie, qui leur permit non seulement de faire école mais également d’obtenir des résultats qui leur valurent une reconnaissance internationale au début des années soixante-dix grâce à leurs études sur la génétique moléculaire du bactériophage φ29 de la bactérie B. subtilis menées avec leurs jeunes collaborateurs Jesús Ávila et José Manuel Hermoso.
Plusieurs centres de biologie fondamentale jouissent aujourd’hui en Espagne d’un prestige qu’ils doivent à leur grande productivité et aux moyens dont ils disposent. Encore loin des grands laboratoires d’Europe et des États-Unis, les centres espagnols maintiennent, dans la plupart des domaines de recherche les plus compétitifs, une productivité qui augmente plus vite que celle des centres dont ils s’inspirent. Pourtant, si on feuillette les numéros récents des revues scientifiques les plus prestigieuses, on constate l’absence de ces centres qui ont fait de l’Espagne un participant très intéressant dans la production de connaissances biologiques et dont le corps scientifique suit de près les tendances les plus marquantes du monde de la recherche le plus développé. Si on en cherche l’explication dans le passé récent, on doit se rappeler que la crise économique des années soixante-dix signifia un arrêt de ce qui s’annonçait au début de la décennie comme une participation croissante du corps biologiste en Espagne aux domaines les plus célèbres et prestigieux de la recherche en biologie fondamentale. À partir des années quatre-vingt, les biologistes se ressaisirent, notamment à la faveur de la relance, depuis la fin des années soixante-dix, des politiques encourageant un plus grand développement scientifique et technologique en Espagne et de la redéfinition des mécanismes d’affectation des ressources destinées à la recherche, de la formation de comités spécialisés par discipline et de la mise en place de normes en matière de financement étatique des projets de recherche (Sanz-Menéndez, 1997).
Les rapports sur la production scientifique espagnole devinrent optimistes à partir des années quatre-vingt, quand la recherche scientifique et technique semblait être inscrite à l’ordre du jour politique et qu’elle a bénéficié de budgets croissants. À ce moment-là, la production scientifique des pays les plus influents était bien supérieure, même si elle augmentait plus lentement, et la distance qui la séparait de la production espagnole persista, quand elle ne s’élargit pas.
La tendance de la politique scientifique espagnole actuelle consiste à maintenir les sciences biologiques et biomédicales dans la catégorie des principales disciplines à promouvoir directement par le biais des financements étatiques destinés à des projets de recherche. C’est ce qui apparaît à la lecture du plan national de recherche scientifique, de développement et d’innovation technologique pour la période 2000-2003, où seule la part de la recherche en télécommunications est plus importante pour l’an 2000. L’introduction de mesures visant à encourager dans le même temps la participation privée dans la vie scientifique et technologique en Espagne a donné lieu à un certain nombre de succès isolés mais pas moins éminents. Les spécialistes ne sont cependant pas certains que ces mesures de participation privée doteront le système public de recherche des moyens correspondant à leurs besoins, de moyens qui permettent d’accroître le niveau de compétence du corps scientifique et de lui donner un plus grand poids sur le plan international, sachant que le pays manque d’une industrie intéressée par les résultats scientifiques des centres publics. Une étude récente (Muñoz et al., 1999) relative aux industries espagnoles dans le domaine de la biotechnologie présente des données contradictoires et peu encourageantes. Le nombre d’entreprises de recherche et développement sont plutôt rares. Il s’agit parfois de filiales à vocation commerciale qui conduisent peu ou pas de recherches et qui, le cas échéant, suivent les directives des grands centres de recherche que leurs maisons mères multinationales détiennent dans les pays où se trouvent leurs sièges. Dans d’autres cas, il s’agit d’entreprises nationales qui luttent contre vents et marées pour dénicher et conserver des créneaux spécifiques qui ne les placent pas en concurrence avec les multinationales. L’Union européenne et son programme cadre de science et technologie finance des projets de coopération scientifique et contribue actuellement à asseoir le prestige de nombre de chercheurs espagnols parmi les plus féconds et les plus importants. Mais la recherche d’une place plus prépondérante à l’échelle internationale reste semée d’écueils.
À ce propos, il convient d’apporter quelques nuances. On connaît bien, depuis Merton, les formes d’expression de l’effet qu’il appela lui-même effet Mateo et qui veut que le développement scientifique donne davantage de prestige à ceux qui en ont déjà le plus. Les annuaires de centres prestigieux et importants sont réalisés hors des frontières espagnoles par des revues qui, pour la plupart, n’ont pas d’Espagnols parmi leurs conseillers éditoriaux. Il est indispensable d’accéder aux centres où se décide la distribution de prestige. Il ne suffit pas de conduire des recherches originales ni de se battre pour être publié dans les revues de plus grand renom. Il est nécessaire, pour accéder à ces lieux de décision, de bénéficier de l’appui politique de son gouvernement, à en croire certains scientifiques que nous avons consultés. Le mérite ne suffit pas, comme au cours du processus qui a conduit à la création du Laboratoire européen de biologie moléculaire (embl). De complexes négociations politiques, auxquelles doit prendre part le corps scientifique, semblent avoir été le fondement sur lequel s’est bâti le prestige de certains des laboratoires européens les plus éminents et appartenant à des pays ayant une longue histoire moderne et contemporaine d’influence politique internationale (Solingen, 1993).
Tableau 1
Chronologie
| 1939 | Fin de la guerre civile espagnole.Création du csic. | |
| 1945 | | Fin de la Seconde Guerre mondiale. |
| 1948 | | Création de l’oece. |
| 1949 | | Création du Groupe de travail n° 3 de l’oece, chargé de l’information scientifique et technique. |
| 1952 | | Création de l’Agence européenne de productivité. |
| 1953 | Signature d’accords de défense entre l’Espagne et les États-Unis. | Création de l’Union internationale de biochimie (uib). |
| 1955 | L’Espagne entre dans l’uib.L’Espagne est acceptée à l’onu. | |
| 1958 | L’Espagne est admise à la Banque mondiale et au fmi.Création du Centre argentin d’information scientifique et technologique (caicyt). | |
| 1959 | L’Espagne est admise à l’oece.Severo Ochoa reçoit le prix Nobel de médecine. | |
| 1961 | | Création de l’ocde et, en son sein, du Comité de recherche scientifique.Rapport Piganiol (publié à Paris en 1963).Ochoa accède à la présidence de l’uib. |
| 1963 | Création de la Commission déléguée de l’administration chargée de la politique scientifique.Création de la Sociedad Española de Bioquímica (Société espagnole de biochimie). | Conférence ministérielle sur la science, Paris, octobre. |
| 1964 | Création du Fondo Nacional para la Investigación Científica (Fonds national de recherche scientifique). | Création de l’Organisation européenne de biologie moléculaire (embo).Création de la Federation of European Biochemical Societies (febs) (Fédération des sociétés de biochimie européennes). |
| 1968 | Début des relations officielles avec Ochoa en vue de son retour en Espagne.Politique de rapatriement des « cerveaux émigrés ». | |
| 1969 | Sixième réunion de la febs, Madrid, avril. | Création de la Conférence européenne de biologie moléculaire (European Conference of Molecular Biology, ecmb). |
| 1970 | Création de l’Institut de biologie fondamentale (Instituto de Biología Fundamental) à Barcelone. | Approbation du Laboratoire européen de biologie moléculaire (European Molecular Biology Laboratory, embl). |
| 1975 | Création du Centre de biologie moléculaire Severo-Ochoa à Madrid. | |
La biologie moléculaire connut un considérable essor en France quand Jacques Monod lui-même faisait partie du groupe de spécialistes chargé de définir la politique scientifique française dans les années soixante (De Chadarevian et Gaudillière, 1996). John Kendrew, l’un des porte-parole les plus marquants de la biologie moléculaire au Royaume-Uni et en Europe, travailla pour le Conseil de la recherche médicale (Medical Research Council) britannique et il eut une influence décisive dans le soutien public à la biologie moléculaire dans son pays (De Chadarevian, 1997). Dans le cas de l’Espagne, les moments les plus prometteurs et les plus grands succès coïncident avec les négociations complexes entre scientifiques et responsables politiques sur la conception de nouveaux centres de recherche, négociations où devait se décider la tenue de congrès internationaux en Espagne, comme celui de la febs à Madrid en 1969 et qui fut l’occasion, pour les chercheurs en biochimie et en biologie moléculaire, de faire se réunir des scientifiques et le ministre de l’Éducation et de la Science, et d’obtenir de ce dernier un engagement formel de développer ces disciplines dans les universités et dans les centres de recherche et de créer de nouveaux centres en ayant présent à l’esprit l’exemple de Ochoa, illustration de ce à quoi un scientifique né en Espagne et disposant de moyens adaptés pouvait parvenir (Santesmases, 2000). Ce type d’activités politico-scientifiques mobilise des ressources économiques et humaines et donne lieu à des attentes scientifiques susceptibles d’être l’objet de financements en faveur de projets de recherche cohérents avec elles.
Comme le suggère Mokyr (1990), le progrès technologique est fragile et vulnérable et il ne dépend pas seulement d’un milieu propice. Il est extrêmement sensible au contexte social et économique et peut facilement succomber à de légers changements extérieurs. Cette affirmation semble particulièrement pertinente si on considère des pays moins puissants que les pays les plus influents, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas su conserver plus longtemps une place importante et ce que Mokyr appelle le progrès.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’évolution de la production de savoir et de la politique en matière scientifique a été marquée par l’influence des États-Unis, qui sont devenus, à la faveur du succès de leur politique technologique pendant la guerre, un modèle à suivre, bien que, comme le souligne Vannevar Bush (1945) dans son célèbre rapport sur la « frontière sans fin », cette politique ait consisté à appliquer les résultats de la science obtenus en Europe – la pénicilline, le radar, la bombe atomique même, les explosifs. L’Europe, épuisée et déprimée moralement et économiquement, se releva grâce au plan Marshall. Et l’administration chargée de distribuer ces fonds en faveur du développement, l’oece, dicta la marche à suivre en matière de politiques publiques.
L’article de Bush grandit la science fondamentale, dont il fit un élément essentiel du développement économique jusqu’à la crise des années soixante-dix. La flambée du prix du pétrole, conséquence de la volonté des pays riches en pétrole brut, mais à peine en voie de développement, de s’enrichir et origine de la crise économique dans le monde développé, entraîna la première évaluation de l’investissement dans la science et la technologie depuis la fin de la guerre. Harvey Brooks, qui avait participé à la rédaction des premiers comptes rendus sur les ressources des pays membres de l’ocde affectées à la science et à la technique depuis les années soixante, s’interrogeait en 1978 au sujet des réalisations des recherches biomédicales, dont les découvertes fondamentales n’avaient pas encore tenu la promesse de guérir ou de vaincre certaines des maladies qui justifiait des projets de recherche financés par les organisations étasuniennes (Brooks, 1998).
Quand les experts en politique scientifique de l’ocde, dont un des plus éminents participants au présent volume de la Revue internationale des sciences sociales, Jean-Jacques Salomon, pesaient sur la mise en place et la définition de politiques nationales, ils traçaient une direction, un chemin à suivre vers le développement. Pour les pays européens, et d’une manière générale pour ceux de sa partie occidentale, c’était là la voie à suivre. Un pays pouvait rester à la traîne, avoir un retard plus ou moins important, mais il avait des bases sur lesquelles s’appuyer. Le renforcement des alliances politiques et économiques qu’elle avait conclues avec le Nord de l’Europe et de l’Amérique impliquait pour l’Espagne de se laisser guider par les politiques que ces pays avaient mises sur pied. Suivre les normes que l’Occident avait définies était une conséquence apparemment logique de l’appartenance au club du développement. Certains ont estimé que les pays à la traîne qui optaient pour le développement avaient l’avantage de connaître les effets des politiques conduites antérieurement (Jean-Jacques Salomon, entretiens privés). Pourtant, il est apparu que les organisations apprennent surtout en menant leurs propres stratégies et politiques et, dans une bien moindre mesure, grâce aux succès et, aux échecs des stratégies et des politiques des autres.
Les premières priorités en matière de politique scientifique en Espagne furent arrêtées au milieu des années quatre-vingt, une dizaine d’années après les premiers exercices d’évaluation dans les pays les plus développés. On ne pouvait pas brûler les étapes, probablement à cause des budgets très modestes de la recherche et du développement technologique, qui s’inscrivaient de surcroît dans le cadre plus large d’une politique industrielle timide. On ne peut imaginer ni parvenir à un consensus entre les autorités politiques et le monde scientifique avec des budgets exigus. La culture de la politique scientifique connaissait un extraordinaire essor et les résultats dans les pays les plus développés étaient extrêmement encourageants. Dans le cas de la biologie moléculaire, les expériences menées sur l’adn recombinant, qui avaient renversé les barrières naturelles entre les espèces au tout début des années soixante-dix (Wright, 1996), avaient frappé l’imagination, privée et publique, industrielle et scientifique, culturelle et politique. C’est depuis cette époque-là qu’on parle de vaincre bientôt des maladies grâce au génie génétique. Si les vaccins et certains médicaments ont optimisé la synthèse de l’adn dans certains cas grâce à ce mécanisme recombinant, les résultats thérapeutiques ne sont, en revanche, pas encore concluants. Mais le discours en faveur de la science fondamentale n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa puissance (à ce sujet, voir notamment Baltimore, 1978).
Le discours officiel qui veut que l’effort scientifique technique déployé par les États-Unis au cours de la Seconde Guerre mondiale ait consisté justement à appliquer les résultats obtenus en Europe en science fondamentale s’est généralisé. Ainsi, le monde scientifique défend habituellement l’idée que tout développement technologique ou industriel est précédé par une expérimentation à caractère fondamental et visant exclusivement à accroître les connaissances scientifiques. La science fondamentale s’appuie, du point de vue de la communauté scientifique, sur une solide expérience historique indispensable au développement. Tout cela contribue, dans le cas de l’Espagne, à maintenir une dépendance vis-à-vis de l’extérieur, qui n’est pas seulement technologique ou scientifique mais également politique. Ce qui était en plein essor, c’était une culture de la politique scientifique et l’idée qu’on avait du développement scientifique. On peut penser que la tendance est que ce type de dépendance perdure ou se développe. Dans le cas des recherches biomédicales menées en Espagne, il semble plutôt se développer.
Traduit de l’espagnol
·
Abir-Am, P.G. 1982. « The discourse of physical power and biological knowledge in the 1930’s : a reappraisal of the Rockefeller Foundation policy in molecular biology », Social Studies of Science, n° 12, p. 225-263 (voir les réponses de John Fuerst, Ditta Bartels, Robert Olby et E.J. Yoxen à Abir-Am dans Social Studies of Science, n° 14, p. 225-263).
·
–. ; Pnina, G. 1992a. « From multidisciplinary collaboration to transnational objectivity : International space as constitutive of Molecular Biology », dans Crawford, E. ; Shinn, T. ; Sörlin, S. (dir. publ.), Denationalizing Science : The Context of International Scientific Practice, Sociology of Science Yearbook 16, Dordrecht, Reidel, p. 153-186.
·
–. ; –. 1992b. « The politics of macromolecules : molecular biologists, biochemists and rhetoric », Osiris, n° 7, p. 164-191.
·
Baltimore, D. 1978. « Limiting science. A biologist’s perspective », Daedalus, printemps, p. 37-45.
·
Bela, R. 1984. « El intercambio cultural entre España y Estados Unidos de 1953 a 1982 », dans Influencia norteamericana en el desarrollo científico español, Madrid, Asociación Cultural Hispano-Norteamericana, p. 7-17.
·
Brooks, H. 1978. « The problem of research priorities », Daedalus, printemps, p. 171-190.
·
Bush, V. 1945. Science, The Endless Frontier, Washington, us Government Printing Office.
·
De Chadarevian, S. ; Gaudillière, J-P. 1996. « The tools of the discipline : Biochemists and molecular biologists », The Journal of the History of Biology, vol. 29, 3, p. 327-479.
·
Guirao, F. 1998. Spain and the Reconstruction of Western Europe 1945-1957, Londres, MacMillan.
·
Gummett, P. 1992. « Science and technology policy », dans Hawkesworth, M. ; Kogan, M. (dir. publ.), Encyclopædia of Government and Politics, vol. 2, Londres-New York, Routledge, p. 759-776.
·
Headrick, Daniel R. 1981. The Tools of Empire. Technology and European Imperialism in the Nineteenth Century, New York-Oxford, Oxford University Press (traduction en espagnol : Los instrumentos del imperio. Tecnología e imperialismo europeo en el siglo XIX, 1989, Madrid, Alianza).
·
Kay, L.E. 1993. The Molecular Vision of Life : Caltech, the Rockefeller Foundation and the Rise of the New Biology, New York-Oxford, Oxford University Press.
·
King, A. 1974. Science and Policy. The International Stimulus, Londres, Oxford University Press.
·
Kohler, R.E. 1982. From Medical Chemistry to Biochemistry. The Making of a Biomedical Discipline, Cambridge, Cambridge University Press.
·
–. 1991. Partners in Science. Foundations and Natural Scientists 1900-1945, Chicago, University of Chicago Press.
·
Mokyr, J. 1990. The Lever of Riches. Technological Creativity and Economic Progress, Oxford University Press. (Traduction en espagnol : La palanca de la riqueza. Creatividad tecnológica y progreso económico, 1993, Madrid, Alianza).
·
Moreno, A. 1998. Franquismo y construcción europea (1951-1962), Madrid, Tecnos.
·
Muñoz, E. et al. 1999. Estudio y análisis prospectivo de la biotecnología y su aplicación en España, Madrid, cefi (polycopié).
·
Pestre, D. ; Krige, J. 1992. « Some thoughts on the early history of cern », dans Galison, P. (dir. publ.), Big Science : The Growth of Large Scale Laboratories, Stanford, Stanford University Press, p. 78-99.
·
Rasmussen, N. 1997. « The mid-century biophysics bubble : Hiroshima and the biological revolution in America, revisited », History of Science, n° 35, p. 245-293.
·
Rheinberger, Hans-Jörg. 1997. Toward a History of Epistemic Things. Synthesizing Proteins in the Test Tube, Stanford, Stanford University Press.
·
Santesmases, M.J. 2000. « Severo Ochoa and the biomedical sciences in Spain under Franco, 1959-1975 », Isis (sous presse).
·
–. ; Muñoz, E. 1997. « Scientific organisations in Spain (1950-1970) », Social Studies of Science, n° 27, p. 187-219.
·
Sanz-Menéndez, L. 1997. Estado, ciencia y tecnología en España, Madrid, Alianza.
·
Solingen, E. 1993. « Between markets and the state : scientists in comparative perspective », Comparative Politics, n° 26, p. 31-51.
·
Strickland, S.P. 1972. Politics, Science, and Dread Disease. A Short History of United States Medical Research Policy, Cambridge (Massachusetts, États-Unis), Harvard University Press.
·
Viñas, Á. 1981. Los pactos secretos de Franco con los Estados Unidos. Bases, ayuda económica, recortes de soberanía, Barcelona, Grijalbo.
·
Wright, Susan. 1996. Molecular Politics : Developing American and British Regulatory Policy for Genetic Engineering, 1972-1982, Chicago, University of Chicago Press.
[*]
Ce travail n’aurait pas été possible sans le long entretien que j’ai eu avec Jean-Jacques Salomon en 1997, au cours duquel j’ai appris sur l’histoire de la politique scientifique européenne beaucoup plus que ce qu’on peut trouver dans les livres. J’ai une dette également envers Alexander King, qui a accepté de me recevoir chez lui à Londres. Je remercie enfin Hebe Vessuri et Emilio Muñoz pour leurs commentaires et suggestions.