Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868926
376 pages

p. 327 à 339
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n° 168 2001/2

2001 Revue internationale des sciences sociales

La dynamique de l’apprentissage technologique dans l’industrialisation

Linsu Kim  [*] Professeur de gestion à l’Institut d’administration des affaires de l’Université de Corée à Séoul (Corée), Linsu Kim est aussi président du Conseil de la réforme de l’État et président de la Société coréenne de gestion de la connaissance. Ses derniers ouvrages parus sont : Imitation to Innovation (1997), Learning and Innovation for Economic Development (1999) et Technology, Learning and Innovation (en collaboration avec Richard Nelson, 2000).
Le cadre d’analyse élaboré par l’auteur permet de voir comment l’industrialisation se réalise à travers la création d’un potentiel technologique interagissant avec l’évolution de la concurrence sur les marchés, la politique gouvernementale, la stratégie des entreprises et la culture sociale dans un pays en développement. Ce cadre est appliqué à la Corée pour décrire la dynamique de l’apprentissage technologique dans le processus d’industrialisation. De l’exemple coréen se dégagent un ensemble de conséquences pour les autres pays en développement.
 
Introduction
 
 
Dans la plupart des pays avancés, l’industrialisation aura été un processus de transformation d’une société traditionnelle en société moderne, dans lequel la science et la technologie ont joué un rôle décisif. Il ressort de nombreuses études que plus de 50 % de la croissance économique procèdent dans ces pays de l’innovation technologique (Grossman, 1991). En d’autres termes, le développement industriel est le processus de création de capacités technologiques par un apprentissage aboutissant à leur traduction en produits et procédés innovants dans le cours d’un changement technologique continu (Pack et Westphal, 1986).
Par capacité ou potentiel technologique, il faut entendre l’aptitude à mettre à profit les connaissances technologiques dans la production, l’ingénierie et l’innovation pour entretenir la compétitivité des prix et de la qualité. Ce potentiel permet à une entreprise d’assimiler, utiliser, adapter et modifier les technologies existantes. Il lui permet aussi de créer des technologies nouvelles et de développer des produits et procédés nouveaux pour répondre à l’évolution de l’environnement économique. C’est par l’apprentissage technologique qu’il se constitue et s’accumule, ce dont tant les gouvernements que les entreprises devraient se préoccuper pour accroître la compétitivité. Les activités en la matière s’inscrivent pour une large part dans le cadre de l’entreprise, mais les politiques publiques peuvent les faciliter par la mise en place d’importants équipements d’infrastructure.
Dans les pays avancés, c’est surtout « l’apprentissage par la recherche » qui, en faisant reculer les limites de la connaissance, assure l’accumulation de capacités technologiques. Dans les pays en développement, par contre, c’est avant tout le processus d’« apprentissage par la pratique » imitatif qui joue ce rôle. Une poignée de nouveaux pays industriels, aux premiers rangs desquels la Corée, Taiwan et Singapour (Hobday, 1995), sont passés très vite de « l’apprentissage par la pratique » à « l’apprentissage par la recherche ».
Le cadre d’analyse présenté ci-après, qui permet d’expliquer la dynamique de l’apprentissage technologique dans le processus d’industrialisation, est ici appliqué à l’exemple typique de la Corée, d’où l’on peut tirer un ensemble de conséquences pour les autres pays en développement.
 
Le cadre d’analyse
 
 
À partir d’une étude approfondie de l’industrie automobile coréenne, Kim (1998) a élaboré un cadre intégré pour élucider la dynamique de l’apprentissage technologique à l’échelon de l’entreprise (voir la figure 1), apprentissage dont on voit qu’il est assuré rapidement par le jeu des conversions entre savoirs explicite et implicite. Par savoir explicite, il faut entendre celui qui est codifié et transmissible dans un langage systématique formalisé. Au contraire, le savoir implicite est si profondément ancré dans l’esprit et le corps humains qu’il est difficile à codifier et à communiquer et ne peut trouver son expression que dans l’action, l’engagement et l’intervention dans un contexte précis. Apprentissage et création de savoir par l’interaction des savoirs explicite et implicite prennent de l’ampleur suivant une progression en spirale ascendante du niveau individuel à celui de l’organisation (Nonaka et Takeuchi, 1995).
Fig. 1
Modèle intégré
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La figure 1 permet aussi de constater que bien des variables agissent directement ou indirectement sur ce processus en spirale. L’orientation de l’apprentissage est du nombre. Au premier stade de l’industrialisation, les entreprises des pays en développement désossent les produits étrangers standard pour les imiter et les reproduire. C’est là qu’en sont la plupart des pays en développement de la deuxième et de la troisième vagues. Puis, à mesure que l’industrialisation progresse, ils abandonnent l’imitation reproductrice pour se concentrer sur l’imitation créatrice en produisant des imitations qui présentent des caractéristiques de performance nouvelles. La plupart des nouveaux pays industriels de la première vague en sont à cette étape. Lorsqu’un pays en développement rattrape les pays avancés et atteint la frontière technologique, la priorité passe de l’imitation à l’innovation originale. Le Japon est sans doute le seul pays à être parvenu à ce stade depuis la Seconde Guerre mondiale. L’orientation de l’apprentissage influe sur la vitesse et la nature du processus, car elle exige des catégories et des qualités différentes de savoir, tant explicite qu’implicite, selon les cas. Au stade de l’imitation reproductrice, par exemple, la conversion des connaissances est aisée et rapide et comporte peu de tâtonnements, parce que les connaissances standard sont très généralement accessibles et que la rétro-ingénierie et « l’apprentissage par la pratique » soulèvent relativement peu de difficultés (Kim, 1997a). À celui de l’imitation créatrice, en revanche, la conversion est de plus en plus difficile et se fait au prix de beaucoup de tâtonnements, parce que l’assimilation des connaissances disponibles devient elle-même de plus en plus difficile. Au stade de l’innovation, il devient extrêmement compliqué de générer des connaissances nouvelles par l’apprentissage et de les appliquer de manière créatrice pour obtenir des produits et services compétitifs.
Le processus d’apprentissage dépend aussi en partie de la capacité d’absorption, qui comprend deux éléments importants, la base de connaissances existantes et l’intensité de l’effort (Cohen et Levinthal, 1990). La base de connaissances existantes est un tremplin indispensable à l’apprentissage technologique, car le savoir d’aujourd’hui influe sur les processus d’apprentissage et la nature des connaissances dont l’acquisition aboutira demain à la création d’un supplément de savoir. Quant à l’intensité de l’effort, c’est la quantité d’énergie dépensée par les membres de l’organisation pour résoudre les problèmes. Il ne suffit pas de mettre les entreprises en contact avec les connaissances extérieures pertinentes si elles ne font aucun effort pour les internaliser. Partant, l’apprentissage est d’autant plus rapide et solide que la base de connaissances existantes et l’intensité de l’effort sont plus importants. Comment les entreprises peuvent-elles accroître ces connaissances ? Pour celles des pays en développement, le transfert de technologie des entreprises étrangères de pays avancés peut constituer une source très importante de connaissances neuves. Il peut faire l’objet de transactions en bonne et due forme par l’intermédiaire des mécanismes du marché, dont les principales sont l’investissement étranger direct, les licences étrangères et les installations clés en main. Il peut aussi s’effectuer hors marché par des mécanismes informels, qui sont le plus souvent la construction de matériel d’origine (en oem), les publications et la mobilité des personnes. La création de connaissances neuves par le processus d’apprentissage technologique en spirale peut aussi rehausser le niveau de la base de connaissances existantes.
Comment les entreprises devraient-elles gérer l’intensité de leur effort ? En temps normal, l’apprentissage technologique peut être cumulatif, mais il arrive qu’il y ait solution de continuité si une entreprise, percevant une crise de la concurrence sur ses marchés, met en œuvre une stratégie pour y remédier. De même que le terme « crise » en chinois est la combinaison de deux caractères (menace et possibilité), certaines entreprises se servent d’une crise comme d’une occasion d’intensifier leur effort et de transformer leur potentiel technologique d’un seul coup par un apprentissage accéléré. La crise peut alors être créatrice et non pas destructrice (Kim, 1998).
La crise peut être provoquée de l’extérieur si l’entreprise perd sa position concurrentielle sur le marché ou être créée par anticipation lorsque la direction suscite un sentiment de crise en imposant des objectifs qui sont de véritables gageures. La crise venue de l’extérieur peut être une crise pour la direction sans l’être nécessairement pour les échelons inférieurs de l’organisation, qui peuvent aussi bien refuser d’en reconnaître la réalité. Par contre, la création proactive d’une crise de la part de la direction qui impose à une équipe des objectifs très ambitieux engendre une forte pression à l’intensification des efforts d’apprentissage technologique et rend ainsi cette crise créatrice.
Le gouvernement dispose de tout un arsenal d’instruments d’action pour peser sur le processus dynamique d’apprentissage technologique à l’échelon de l’entreprise. Il peut investir dans la mise en valeur des ressources humaines qui assurent les activités technologiques. Il peut aussi avoir recours à des mesures de politique industrielle et de R-D pour créer une demande d’apprentissage technologique et renforcer l’offre de capacités technologiques et, par des incitations financières et fiscales, faciliter le jeu de leurs interactions (Kim et Dahlman, 1992).
 
La dynamique de l’apprentissage technologique dans l’exemple coréen
 
 
La plupart des pays en développement ont essayé d’industrialiser leur économie, mais la majorité a peu avancé dans cette voie. En l’espace des quatre dernières décennies, la Corée, l’un des rares à avoir réussi à faire avancer de grands progrès, a transformé son économie agraire de subsistance en nouveau pays industriel. À partir de 1962, l’économie coréenne a réalisé un taux de croissance de près de 8 % en moyenne par an, qui a porté le pnb par habitant, aux prix courants, de 87 dollars en 1962 à 10 550 dollars en 1997. Bien qu’elle ait subi cette année-là sa crise la plus grave, elle a rebondi en affichant un taux de croissance impressionnant de 10 % en 1999 et devrait avoir progressé de plus de 8 % en 2000.
Les exportations, qui ne dépassaient pas les 40 millions de dollars en 1962, en étaient à 143 milliards en 1999, moyennant des changements structurels d’importance. Au milieu des années soixante, par exemple, la Corée se mit à exporter des textiles, vêtements, jouets, perruques, panneaux de contreplaqué et autres produits standard à forte intensité de travail. Dix ans plus tard, ses navires, son acier, son électronique grand public et ses services de construction menaçaient les fournisseurs établis des pays industriels avancés. Au milieu des années quatre-vingt, elle ajoutait à la liste de ses principaux produits d’exportation les ordinateurs, les puces, les magnétoscopes à cassettes, les systèmes de commutation électronique, les automobiles, les installations industrielles et d’autres produits de haute technicité. Depuis lors, elle a commencé à exporter des produits de la prochaine génération comme ceux de l’électronique multimédia, la télévision haute-définition et les systèmes de télécommunication cellulaires.
Comment la Corée a-t-elle réalisé un essor aussi phénoménal de son potentiel technologique en une quarantaine d’années seulement ? Le cadre d’analyse peut être appliqué à son cas pour illustrer le processus dynamique d’apprentissage technologique qui caractérise l’industrialisation. Les variables qui agissent directement sur ce processus en spirale, à savoir l’orientation de l’apprentissage et la capacité d’absorption, sont les principaux éléments structurels de l’analyse qui suit. Des variables indirectes comme le transfert de technologie ou la création de crises, telles qu’elles ont été introduites dans le cadre d’analyse, sont également prises en considération.
 
L’étape de l’imitation reproductrice
 
 
En Corée, l’imitation reproductrice remonte aux années soixante dans des industries légères comme les textiles, le jouet, le contreplaqué et l’électronique grand public, et aux années soixante-dix dans des industries lourdes comme l’automobile, la sidérurgie, la construction navale et les machines-outils.
Comment les entreprises coréennes se sont-elles dotées de la base de connaissances existantes qu’exigeait un apprentissage technologique rapide dans ces industries ? Essentiellement, en faisant appel à l’éducation, au transfert de technologie étrangère, à la création délibérée de chaebols (grands conglomérats familiaux) et à la mobilité des techniciens expérimentés. En premier lieu, l’effort d’éducation mené par la Corée pour développer ses ressources humaines aura été l’un des traits les plus frappants de son industrialisation. Plusieurs autres pays en développement ont atteint un rythme d’expansion aussi rapide de l’enseignement élémentaire, mais elle seule a réussi à développer l’éducation de manière équilibrée à tous les niveaux suffisamment tôt pour qu’elle appuie son développement économique. Utilisant des données sur 73 pays en développement qui remontaient à la fin des années cinquante, Harbison et Myers (1964) ont constaté que trois pays, la Corée, Taiwan et la Yougoslavie, affichaient des niveaux d’instruction bien supérieurs à ce que leur niveau de développement économique aurait laissé prévoir. Ces pays sont ceux dont l’industrialisation devait progresser remarquablement durant les décennies suivantes. Dans le cas de la Corée, les chiffres indiquent bien la grande importance que la société attache à l’éducation. Les premières années, l’éducation a progressé plus vite que l’économie, d’où un grave problème de chômage pour les diplômés, mais la formation d’une main-d’œuvre instruite a créé une base de connaissances implicites qui allait beaucoup compter pour le développement ultérieur de l’économie, laquelle n’a pas tardé à absorber l’excédent.
Dépourvues au départ de capacités technologiques, les entreprises coréennes firent très largement fond sur les sources étrangères pour se procurer les connaissances, tant formelles qu’implicites, dont elles avaient besoin. La plupart de celles qui étaient importantes ou capitales pour résoudre les problèmes techniques au stade de l’imitation reproductrice pouvaient s’obtenir par des mécanismes informels comme les publications, la rétro-ingénierie et l’assistance technique associée à la fabrication d’équipement en oem. Ce fut là le mode de transfert de technologie manifestement dominant dans les petites entreprises innovantes. Pour leur part, les grandes entreprises eurent recours à des mécanismes formels comme le transfert d’installations clés en main ou les accords de licence technique avec des fournisseurs étrangers. Cela dit, c’est le transfert informel de technologie qui aura le plus contribué au développement continu des capacités des grandes comme des petites entreprises (Kim, 1997a).
Par ailleurs, le gouvernement a délibérément créé et entretenu les chaebols pour qu’ils soient les moteurs d’un développement économique rapide. C’est avant tout à eux que la Corée doit son industrialisation. Ils recrutaient les nouveaux entrants les plus qualifiés, disposaient des ressources techniques et financières pour acquérir les technologies étrangères, assuraient la diffusion rapide des capacités technologiques parmi les filiales par l’application de l’expérience acquise dans un secteur d’activité à un autre secteur et furent ainsi le fer de lance de l’expansion, de l’approfondissement et de la mondialisation spectaculaires de la R-D industrielle en Corée.
Enfin, la mobilité des techniciens expérimentés aura été pour les dernières venues l’un des moyens les plus efficaces de s’assurer la base de connaissances nécessaire. Les fabricants d’électronique grand public arrivés dans la branche dans les années soixante-dix ont en majorité commencé par débaucher des cadres et techniciens expérimentés des entreprises existantes. Dans les années cinquante et soixante, les grandes entreprises publiques de la chimie et de la construction de machines s’en remettaient entièrement aux opérations clés en main et aux ingénieurs étrangers pour se constituer leur base de connaissances initiale, mais leurs ingénieurs qui se formaient ainsi à la production moderne finissaient par passer dans le secteur privé, avec les connaissances qui étaient pour lui d’une importance cruciale.
Comment le gouvernement coréen et les cadres dirigeants des sociétés ont-ils accru l’intensité de l’effort ? Essentiellement, par la promotion des exportations, la création en toute hâte d’industries lourdes et d’industries chimiques, une stratégie du transfert de technologie et la création de crises. Au départ, étant donné l’étroitesse du marché intérieur, le gouvernement misa surtout sur la promotion des exportations pour atteindre ses objectifs de croissance économique. Cette politique, tout en leur ouvrant des possibilités d’activité, imposa des crises externes aux entreprises engagées dans une lutte à mort avec la concurrence sur les marchés internationaux. Pour survivre à ces crises et maximiser l’utilisation des capacités de production excédant les besoins du marché intérieur, les entreprises coréennes se mirent à leur tour à créer des crises internes pour accélérer l’apprentissage technologique par la rétro-ingénierie, l’importation et une assimilation rapide des technologies de production venues de l’étranger.
D’autre part, le gouvernement coréen imposa aux entreprises une crise externe en mettant sur pied à la hâte des industries lourdes et une industrie chimique sans préparation suffisante du côté du potentiel technologique. Il lança le programme en avance sur le calendrier prévu avec beaucoup plus d’intensité et dans des délais beaucoup plus courts qu’il ne l’avait précédemment envisagé. Cette hâte était motivée plus par la nécessité de mettre en place un appareil autonome de défense nationale après le retrait des forces américaines que par des préoccupations économiques. Elle devait se solder par un alourdissement rapide de l’endettement extérieur, une mauvaise affectation des ressources, l’inflation et une nouvelle concentration de puissance économique aux mains des chaebols engagés dans ces industries. Cela dit, son résultat le plus important fut un apprentissage technologique accéléré. Faute de potentiel technologique, les chaebols durent s’en remettre presque entièrement aux sources étrangères. L’effort d’assimilation des technologies importées dépassait de si loin les capacités des entreprises que le programme de création de ces industries imposa une crise majeure pour la mise sur pied et le démarrage des installations, sans parler de la maîtrise des technologies de production. Les entreprises se virent forcées d’assimiler ces technologies très rapidement en accélérant l’apprentissage, comme l’indique la figure 1, et d’améliorer ensuite l’utilisation de leurs capacités de production en renforçant leur compétitivité pour survivre. De ce fait, il n’aura fallu que quinze ans en Corée pour que le rapport de valeur ajoutée des industries légères à l’industrie lourde et la chimie tombe de quatre à un, contre vingt-cinq ans au Japon et cinquante ans aux États-Unis (Watanabe, 1985).
Troisièmement, la politique du gouvernement et la stratégie des entreprises en matière de transfert de technologie étrangère ont aussi intensifié l’effort. Dans les années soixante, le gouvernement coréen avait institué des restrictions aux investissements étrangers directs, tout en favorisant les transferts de technologie par d’autres moyens, notamment les importations de biens d’équipement – moyennant quoi, ces investissements, contrairement à ce qui s’est passé dans les autres pays en développement, n’ont eu qu’un effet minime sur l’économie coréenne. Cette politique força les entreprises coréennes à rester indépendantes des multinationales étrangères dans leur gestion. Même si quelques prises de participation furent autorisées pour une raison ou une autre, cette indépendance fut préservée. Hyundai Motors en offre un bon exemple (Kim, 1998). Cette politique créa une crise, contraignant les entreprises coréennes à investir résolument dans l’acquisition de connaissances technologiques, ce qui, par voie de conséquence, les amena à accumuler des capacités en la matière. À la différence des filiales étrangères, qui peuvent s’en remettre à leur société mère pour leur fournir les technologies requises, les entreprises coréennes indépendantes durent prendre des initiatives et jouer un rôle central pour acquérir, assimiler et améliorer les technologies étrangères standard en vue de les imiter en les reproduisant.
Quatrièmement, enfin, beaucoup d’entre elles ont fabriqué des crises, soit pour réagir à des crises d’origine externe, soit en leur absence, en fixant des objectifs très ambitieux comme moyen de réaliser au plus vite l’apprentissage technologique. Les crises de ce genre intensifient l’effort fait au niveau individuel comme à celui de l’organisation pour trouver d’autres orientations, ce qui les rend créatrices au lieu qu’elles soient destructrices. Cette pratique de la crise et l’apprentissage rapide ont été très répandus dans le secteur manufacturier coréen. Les entreprises de l’automobile, de la construction navale, de la sidérurgie, de l’électronique et de la construction de machines ont connu des processus analogues dans la phase d’imitation reproductrice.
 
L’étape de l’imitation créatrice
 
 
Dans les années quatre-vingt, l’érosion de la compétitivité des industries à technologies standard et bas salaires a forcé les entreprises coréennes à réorienter leur apprentissage, jusque-là axé sur l’imitation reproductrice, vers l’imitation créatrice, pour laquelle elles avaient besoin d’une base de connaissances existantes d’un niveau très sensiblement plus élevé.
Qu’ont fait les pouvoirs publics et la direction des sociétés pour rehausser leur base de connaissances existantes ? Les cinq principales sources de savoir à ce stade auront été le transfert de technologie en bonne et due forme, l’exode inverse des compétences, la R-D d’entreprise, les universités et les instituts publics de recherche. Pour commencer, les entreprises coréennes ont continué à faire très largement appel au transfert de technologies étrangères. À la différence des technologies standard, aisément accessibles et qu’elles pouvaient se procurer gratuitement par des mécanismes informels, les technologies de pointe ne pouvaient s’obtenir que par des mécanismes formels et à un coût qui, comme l’attestent les statistiques, allait devenir de plus en plus élevé : en effet, les investissements étrangers directs sont passés de 218 millions de dollars dans les années 1967-1971 à 1,76 milliard de dollars dans la période 1982-1986, cependant que, de leur côté, les redevances au titre des licences étrangères se trouvaient portées de 16,3 millions à 1,18 milliard de dollars.
D’autre part, il y avait à l’étranger un réservoir de main-d’œuvre coréenne extrêmement qualifiée. Le gouvernement coréen avait adopté une politique assez libérale quant à l’exode des cerveaux dans la phase d’imitation reproductrice : en 1967, 96,7 % des scientifiques et 87,7 % des ingénieurs coréens formés à l’étranger étaient restés sur place, essentiellement aux États-Unis, contre 35 % et 30,2 %, respectivement, en moyenne pour tous les pays (Hentges, 1975). Dans les années soixante-dix, avec les progrès rapides de l’industrialisation, le gouvernement coréen entreprit méthodiquement de rapatrier les scientifiques et ingénieurs coréens établis à l’étranger. Le programme mené sous les auspices de l’État à cet effet fut une belle réussite, puisque peu de rapatriés retournèrent dans les pays avancés, et il servit ensuite de modèle au secteur privé lorsque celui-ci se mit, dans les années quatre-vingt, à recruter résolument des scientifiques et ingénieurs de haut niveau qui allaient jouer un rôle clé tant dans les tout nouveaux instituts publics de recherche que dans les centres de R-D des entreprises.
L’avènement et l’essor des activités de R-D des entreprises fut en effet l’un des traits les plus remarquables de cette phase d’imitation créatrice, en assurant aux entreprises un pouvoir de négociation pour les transferts formels de technologie, en leur permettant d’assimiler les technologies importées et en les amenant à générer des connaissances nouvelles par la conversion des connaissances existantes et par la recherche. Comme l’indique le tableau 1, le nombre des laboratoires de R-D d’entreprise, qui se réduisait à un seul en 1970, avait atteint 966 en 1990, preuve du sérieux avec lequel les entreprises coréennes s’attelaient au développement des technologies intermédiaires. Dans le même temps, le volume total des investissements dans la R-D était passé de 10,6 milliards à 3,35 billions de won (soit de 28,6 millions à 4,68 milliards de dollars des États-Unis), et la part de la R-D dans le pnb, de 0,32 à 1,95 %. Son taux de croissance était le plus élevé du monde. Le secteur privé, qui ne représentait que 2 % des dépenses totales de R-D de la Corée en 1963, en avait atteint 81 % en 1990.

Tableau 1
Dépenses de recherche-développement, 1965-1998
IMGIMG1965	1970	1975	1980	1985	1990	1995	1...IMGIMF
1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 1998 Dépenses de R-D 2,1 10,5 42,7 282,5 1 237,1 3 349,9 9 440,6 11 336, État 1,9 9,2 30,3 180,0 306,8 651,0 1 780,9 6 Secteur privé 0,2 1,3 12,3 102,5 930,3 2 698,9 7 659,7 3 051,8 8 276,4 Parts respectives 61 :39 97 :03 71 :29 64 :36 25 :75 19 :81 19 :81 27 :73 État/Secteur privé R-D/PNB 0,26 0,38 0,42 0,77 1,58 1,95 2,51 2,52 Secteur manufacturier Dépenses de R-D NA NA 16,7a 76,0 688,6 2 134,7 5 809,9 6 439,2 En pourcentage des ventes NA NA 0,36a 0,50 1,51 1,96 2,72 2,64 Effectif de chercheurs (total)b 2 135 5 628 10 275 18 434 41 473 70 503 128 315 129 760 Instituts publics de recherche 1 671 2 458 3 086 4 598 7 542 10 434 15 007 7 Universités 352 2 011 4 534 8 695 14 935 21 332 44 683 12 587 Secteur privé 112 1 159 2 655 5 141 18 996 38 737 68 625 51 162 66 018 Dépenses de R-D par chercheur (en milliers de won) 967 1 874 4 152 15 325 27 853 47 514 73 574 87 361 Nombre de chercheurs pour 10 000 habitants 0,7 1,7 2,9 4,8 10,1 16,4 28,6 27,9 Nombre de centres de R-D d’entreprise 0 1c 12 54 183 966 2 270 3 760 a : 1976. b : À l’exclusion des assistants de recherche, techniciens et autres personnels d’appui. c : 1971 Source : kita (Korean Industrial Technology Association) 2000.

De plus, l’imitation créatrice exigeait des universités qu’elles produisent des scientifiques et ingénieurs bien formés et possèdent des compétences fondamentales plus poussées que jamais, mais la qualité médiocre de l’enseignement et de la recherche universitaires constituaient un obstacle de première grandeur à la constitution d’une base de connaissances nationale. Ayant échoué dans ses efforts pour réformer les universités du premier cycle, tourné vers la formation d’enseignants, le gouvernement décida de fonder l’Institut supérieur coréen de la science et de la technologie, établissement d’enseignement supérieur axé sur la recherche qui était spécialisé en sciences fondamentales et sciences de l’ingénieur. Néanmoins, un unique établissement ne pouvait produire à lui seul suffisamment de diplômés pour rehausser la base de connaissances des entreprises.
En l’absence de recherche universitaire, le gouvernement prit l’initiative de mettre en place plusieurs instituts publics de recherche en recrutant des scientifiques et ingénieurs coréens formés à l’étranger. Ces instituts à vocation industrielle se consacraient surtout à des secteurs comme la chimie, les machines, l’électronique, les sciences de la mer, la normalisation, l’énergie nucléaire, les biotechnologies, l’ingénierie de systèmes et l’aérospatiale pour répondre aux besoins croissants du secteur privé. Nombre de chercheurs expérimentés formés dans ces instituts allaient ensuite travailler dans les centres de R-D des entreprises.
Que firent le gouvernement et la direction des entreprises pour renforcer l’intensité de l’effort ? Comme dans la phase précédente, la promotion des exportations et la création de crises allaient jouer un rôle important au stade de l’imitation créatrice. Tout d’abord, comme la Corée s’est alors engagée dans des ajustements de ses structures industrielles pour passer des technologies standard aux technologies intermédiaires, elle a changé de concurrents sur ses marchés d’exportation, les pays en développement y étant remplacés par les pays avancés. De ce fait, la priorité toujours accordée à la promotion des exportations a rendu la concurrence plus difficile à soutenir pour les entreprises coréennes, qui ont ainsi essuyé une crise redoutable sur les marchés internationaux. La plus grande âpreté de la concurrence dans les industries de plus haute technicité et le fait que les pays avancés n’étaient guère disposés à partager les technologies de pointe les obligèrent à intensifier leurs efforts de R-D de manière à stimuler « l’apprentissage par la recherche ».
D’autre part, bien que l’imitation créatrice exige beaucoup plus d’invention que l’imitation reproductrice, la fabrication de crises a continué d’être un outil stratégique utile pour intensifier l’effort d’apprentissage technologique. Cela dit, son utilité est en raison inverse du degré de créativité qu’exige l’effort technologique.
 
L’étape de l’innovation
 
 
Ayant maîtrisé les technologies intermédiaires nécessaires à l’imitation créatrice, quelques chaebols ont commencé à relever le défi des technologies émergentes pour innover. Dans les semiconducteurs, par exemple, Samsung a développé avant le Japon les puces à mémoire vive dynamique (dram) de 256 mega et 1 giga (Kim, 1997b). Malgré l’existence aux États-Unis d’un brevet sur lequel une licence avait été concédée, c’est la Corée qui a été le premier pays à réussir à commercialiser la technologie du téléphone mobile à accès multiple par code de répartition (amcr).
Comment la Corée est-elle parvenue à l’étape de l’innovation pour ce qui est de la base de connaissances existantes ? Quels problèmes a-t-elle à résoudre à présent ? Dans les deux phases précédentes, le savoir requis était aisément accessible ailleurs, et les entreprises coréennes pouvaient le copier ou l’acheter pour leur propre base de connaissances. Au stade de l’innovation, en revanche, elles sont obligées de le générer. À cet effet, elles ont appliqué avec succès cinq formules – recherche fondamentale dans les universités, projets de recherche appliquée axés sur des missions dans les instituts publics de recherche, intense activité de R-D dans les entreprises, mondialisation des activités de R-D et recrutement à l’étranger de personnel de très haut niveau.
Tout d’abord, conscient de l’importance de la recherche fondamentale à l’université, le gouvernement coréen a commencé à transformer une douzaine d’universités en écoles des hautes études ayant pour vocation la recherche, grâce à quoi l’effectif des chercheurs universitaires a augmenté de plus du double, passant de 21 332 en 1990 à 51 162 en 1998. De plus, imitant l’exemple des États-Unis, il a lancé en 1989 un projet prévoyant la mise en place de centres de recherches scientifiques et de centres de recherches techniques dans les principales universités du pays, dont le nombre est passé de treize en 1990 à trente-cinq en 1995. Il reste que la plupart des universités coréennes ne sont pas encore outillées pour apporter l’appui voulu à l’économie et à l’industrie nationales. La constitution d’un système universitaire moderne solide demandera des investissements énormes et un changement culturel majeur, et il prendra au moins une décennie, sinon davantage.
Parallèlement à cet effort d’investissement dans la recherche universitaire, les instituts publics de recherche ont joué leur rôle en développant, à partir de certains des résultats importants de la recherche, des produits (comme les puces dram 4m, le système de commutation électronique et le système de téléphone mobile amcr) qui ont ensuite été transmis au secteur privé. En 1992, le gouvernement a lancé le projet de R-D nationale de pointe, connu également sous le nom de Projet du G7, destiné à hausser le potentiel technologique de la Corée jusqu’au niveau des pays du G7 en 2020 au plus tard. Il y sera investi conjointement par l’État, les universités et l’industrie un montant total de 5,7 milliards de dollars des États-Unis, dont la moitié environ viendra du secteur privé. Néanmoins, en raison de l’expansion rapide des activités privées de R-D et de l’intensification de la R-D universitaire, il est question depuis un certain temps de réformer les instituts publics de recherche en vue de redéfinir leur rôle, mais les pesanteurs organisationnelles et leur syndicat ont rendu la mise en œuvre des réformes difficile.
Troisièmement, constatant depuis quelques années qu’il est de plus en plus difficile de se procurer des technologies à l’étranger et de plus en plus important de disposer d’un potentiel d’innovation pour préserver la compétitivité internationale de la Corée, le secteur privé a spectaculairement accru ses efforts de R-D en portant ses dépenses de 2,37 billions de won (3,36 milliards de dollars) en 1990 à 8,27 billions de won (7,52 milliards de dollars) en 1998. Après la crise asiatique, l’État a beaucoup augmenté ses investissements dans la R-D, mais le secteur privé conservait encore à peu près la même part du total national en 1998, soit 73 % (voir le tableau 1), ce qui est l’un des chiffres les plus élevés parmi les nouveaux pays avancés comme parmi les nouveaux pays industriels. Le tableau permet aussi de constater que le nombre des centres de R-D d’entreprise est passé de 966 en 1990 à 3 760 en 1998, chiffres révélateurs de l’importance que les entreprises privées attachent depuis quelques années à la R-D.
Quatrièmement, bien que les investissements dans la recherche aient beaucoup augmenté du côté des universités et des instituts publics de recherche, les entreprises coréennes jugent indispensable d’imaginer d’autres solutions en vue de se constituer une base de connaissances pour les nouvelles technologies de pointe que de faire appel aux fournisseurs étrangers de technologies, qui sont de moins en moins disposés à les leur procurer. L’une d’elles est la mondialisation de la R-D, qui comprend l’implantation d’antennes de R-D à l’étranger, la prise de contrôle, par fusion ou acquisition, d’entreprises étrangères de pointe et des alliances stratégiques avec les grandes firmes multinationales. Les chaebols ont installé des antennes de R-D aux États-Unis, au Japon et en Europe pour suivre les changements technologiques et faire de la R-D de pointe. Le cas de Samsung, qui s’est propulsé en brûlant les étapes dans les semiconducteurs, est un bon exemple de la manière dont les entreprises coréennes ont utilisé ces antennes pour acquérir la base de connaissances nécessaire (Kim, 1997b). À cet effet, elles pratiquent aussi la prise de contrôle, par fusion ou acquisition, de sociétés à capital-risque étrangères à forte intensité de R-D. Cela dit, la mondialisation de la R-D est une formule si neuve pour les entreprises coréennes qu’elle ne va pas sans de nombreux tâtonnements dans la gestion des entreprises étrangères qu’elles ont acquises.
Une poignée de chaebols pilotes qui en sont à l’étape de l’innovation ont commencé à nouer des alliances stratégiques avec de grandes firmes étrangères pour développer des technologies du futur, mais la triade Japon-États-Unis-Europe représente 95,6 % du nombre total de ces alliances, contre 2,3 % seulement aux alliances avec les nouveaux pays industriels, Corée comprise (Freeman et Hagedoorn, 1993). Il faut que la Corée mette au point ses propres technologies pour les partager avec ses concurrents si elle veut développer son réseau technologique mondial. C’est en procédant ainsi que Samsung Electronics, par exemple, a accédé en 1999 au quatrième rang dans le monde, derrière ibm, nec et Canon, pour le nombre de brevets enregistrés aux États-Unis, qui est souvent pris comme indicateur supplétif de la compétitivité internationale.
Cinquièmement, enfin, les chaebols coréens s’en sont remis davantage encore dans les années quatre-vingt-dix à l’exode inverse de compétences pour rehausser leur base de connaissances existantes et pour passer directement aux technologies les plus récentes. Beaucoup d’entre eux, dans des industries comme l’automobile, l’électronique et les semiconducteurs, ont persuadé certains des meilleurs scientifiques et ingénieurs américano-coréens de revenir. Ils leur ont offert des emplois passionnants et des ensembles de prestations très tentants en même temps qu’une indépendance considérable. D’après les statistiques officielles, 427 scientifiques et ingénieurs ont été recrutés à l’étranger par les centres de R-D d’entreprise durant la seule année 1992.
À mesure que les entreprises coréennes se rapprochent de la frontière technologique, il leur devient de plus en plus difficile de gérer l’intensité de l’effort. On peut cependant faire quatre observations. Tout d’abord, le fait que la concurrence ne cesse d’être toujours plus vive sur les marchés est pour elles un stimulant très fort. À leur vocation exportatrice s’est ajouté l’aiguillon de la libéralisation des importations sous le régime de l’Organisation mondiale du commerce (omc). Elles se sont ainsi trouvées forcées de soutenir la concurrence des entreprises multinationales non seulement sur leurs marchés d’exportation mais encore sur le marché intérieur, d’où une crise externe qui les a amenées à intensifier leur effort.
D’autre part, la création de crises est un moyen efficace d’accélérer l’apprentissage technologique lorsqu’il s’agit de rattraper un retard, mais non pour innover. Les objectifs de l’apprentissage peuvent être plus précis et plus clairs dans le premier cas que dans le second. Les entreprises en cours de rattrapage peuvent acquérir les connaissances existantes en dépouillant les publications, en débauchant du personnel, en faisant des tournées d’observation et en prenant des licences de technologie. Les entreprises innovantes, en revanche, sont obligées de travailler dans une ambiguïté stratégique d’où seule se dégage une direction générale (Nonaka, 1988), et elles ont du mal à repérer des sources extérieures de savoir ou les connaissances pertinentes. Il s’ensuit que l’apprentissage dans ce cas peut être créateur, mais pas nécessairement très rapide.
De plus, les Coréens n’ont plus autant d’ardeur au travail que dans les dernières décennies. La démocratisation et le mouvement syndical ont entraîné d’importants changements dans le climat social et celui des organisations : les travailleurs sont devenus beaucoup moins soumis qu’ils ne l’étaient auparavant. La nouvelle génération, élevée dans l’abondance, est moins disposée à travailler dur que ses aînés, ce qui fait qu’il est de plus en plus difficile, même aux entreprises qui en sont au rattrapage, de recourir à la création de crises pour intensifier l’effort d’apprentissage.
Enfin, la crise asiatique de 1997 a visiblement engendré des phénomènes très dynamiques sur les marchés. Pour améliorer leur trésorerie à court terme, les grands chaebols ont réduit de 13 % environ leurs activités de R-D durant l’année qui a suivi la crise (Kim, 1999). D’où la brusque apparition en Corée d’un très grand nombre de petites entreprises axées sur la technologie, créées par les scientifiques et ingénieurs très qualifiés licenciés par les chaebols, qui a porté le nombre des entreprises à risque d’une centaine juste après la crise, au début de 1998, à plus de 7 000 en juin 2000. Contrairement à l’attente générale, le nombre des laboratoires de R-D d’entreprise est passé de 3 060 au moment de la crise en Corée à 5 200 deux ans plus tard. Les pme représentaient 95 % de cette progression.
 
Les conséquences à en tirer pour les autres pays en développement
 
 
L’expansion phénoménale que la Corée s’est assurée en se dotant d’un potentiel technologique sur les quatre dernières décennies implique de nombreuses conséquences pour les autres pays en développement. La première est que la promotion des exportations est un instrument de politique publique efficace pour inciter les entreprises à accélérer leur apprentissage technologique afin de soutenir la concurrence. Elle a forcé les entreprises coréennes des industries tournées vers l’exportation à réaliser cet apprentissage beaucoup plus rapidement et à se développer plus vite que les entreprises des industries de remplacement des importations. De même, les pays dont l’industrialisation était axée sur l’exportation ont connu une croissance plus rapide que ceux qui avaient misé sur les produits de substitution aux importations. Les nouveaux pays industriels d’Asie orientale, tournés vers l’exportation, se sont développés plus vite que ceux d’Amérique latine, dont l’industrialisation visait au remplacement des importations.
D’autre part, l’expansion et l’amélioration de l’éducation à tous les niveaux sont parmi les mesures les plus importantes et les plus efficaces que les gouvernements puissent prendre pour aider les entreprises à se doter d’une base de connaissances existantes adéquate. Dans la phase d’imitation reproductrice, l’éducation a connu un vif essor qui a permis aux entreprises coréennes de disposer d’une base de connaissances existantes suffisante pour leur apprentissage technologique, mais, dans les phases ultérieures, celui-ci s’est trouvé sérieusement entravé par un sous-investissement dans l’amélioration de l’éducation. Comme de nombreuses études l’ont montré, ce sont à la fois la quantité et la qualité de l’éducation qui font qu’une économie rattrape ou non rapidement son retard sur les pays avancés (Baumol, Blackman et Wolff, 1991).
Troisième constatation, une politique libérale en matière d’exode des compétences appliquée dans les débuts de l’industrialisation peut être profitable à long terme aux pays en développement. Si ceux-ci ne laissent pas leurs rares scientifiques et ingénieurs migrer vers les pays avancés avant l’industrialisation ou à ses tout débuts, beaucoup d’entre eux ne trouveront pas sur le marché intérieur d’emplois qui leur permettent de faire progresser leurs compétences techniques. L’exode des cerveaux a posé un problème à la Corée tout au long des années soixante, mais ses scientifiques et ses ingénieurs ont fini par revenir au pays, où ils ont joué un rôle décisif dans le passage aux technologies intermédiaires et aux nouvelles technologies.
L’efficacité de l’apprentissage technologique dépend beaucoup de l’ampleur de la base de connaissances implicites. Les trois grands moyens de faire en sorte que celle-ci soit suffisante sont 1) le recrutement de personnel de haut niveau, 2) le transfert de technologies étrangères et 3) l’apprentissage par la recherche dans le cadre d’activités internes de R-D. L’exemple coréen prouve que ces trois éléments sont complémentaires et non pas substituables. En recrutant des scientifiques de haut niveau, une entreprise se dote de connaissances implicites supérieures, qui lui permettent de s’attaquer dans ses activités internes de R-D aux technologies sophistiquées et, par voie de conséquence, de renforcer sa position dans la négociation de transferts de technologie.
La stratégie du transfert de technologie devrait évoluer au fil du temps, à mesure que l’industrialisation progresse. Lorsqu’il s’agit de technologie standard et simple, les entreprises locales peuvent faire de la rétro-ingénierie en désossant les produits étrangers. Lorsque la technologie dépasse leurs capacités, elles peuvent recourir aux licences étrangères et tâcher d’assimiler le plus vite possible la technologie importée. Dans le cas d’une technologie intermédiaire, les entreprises locales peuvent intensifier leurs activités internes de R-D pour renforcer leur position dans les négociations sur les transferts de technologie. Enfin, pour les technologies de pointe, elles peuvent implanter des antennes de R-D dans les pays avancés et avoir recours aux acquisitions ou fusions et aux alliances stratégiques pour y accéder.
Autre condition préalable à remplir pour se doter du potentiel technologique nécessaire à l’industrialisation, l’effort doit atteindre une certaine intensité. Comme le prouve le cas de la Corée, l’un des moyens les plus efficaces d’intensifier l’effort au niveau individuel comme à celui de l’organisation consiste à créer des crises en fixant des objectifs très ambitieux. L’effort très intense mené en fonction de tels objectifs pour résoudre une crise pousse chacun des membres du personnel à s’engager dans une recherche active d’information en vue de trouver des moyens inédits d’y faire face et à accélérer pour son compte la conversion et l’accumulation de connaissances. Du même coup, s’intensifient aussi les interactions au sein du personnel, ce qui entraîne une conversion et une accumulation de connaissances au niveau de l’organisation.
Il faut que, de leur côté, les politiques publiques en matière de technologie évoluent avec les changements qui adviennent sur les marchés et dans l’environnement technologique. Le système national d’innovation de la Corée, par exemple, a bien fonctionné dans la phase d’imitation reproductrice, mais il a commencé à poser des problèmes dans les phases ultérieures parce que le gouvernement n’avait pas modernisé le système éducatif national ni réajusté les structures industrielles pour les adapter aux transformations de l’environnement économique (Kim, 1993 ; Kim, 2000).
Enfin, l’exemple coréen indique que le rôle des instituts publics de recherche devrait lui aussi évoluer au fil du temps. Dans les premières années de l’industrialisation, ceux-ci devraient fournir une assistance technique au secteur privé pour renforcer sa position de négociation pour les transferts de technologie et lui permettre d’assimiler et d’adapter rapidement la technologie importée. Ils devraient aussi former de nombreux chercheurs expérimentés, qui puissent par la suite jouer un rôle central dans la R-D industrielle privée. En d’autres termes, ces instituts ne doivent pas être jugés au nombre de brevets ou de résultats de recherche importants qu’ils produisent et transfèrent au secteur privé, mais au rôle qu’ils jouent pour aider le secteur privé à transférer dans les technologies étrangères à des conditions économiques et à les assimiler et les améliorer utilement. Lorsqu’ensuite l’industrialisation passera à l’étape de l’innovation, leur rôle pourra devenir plus modeste avec l’expansion rapide de la recherche universitaire et des activités de R-D des entreprises.
L’exemple de la Corée sera sans doute en partie difficile à suivre pour les autres pays en développement, en raison des transformations radicales de l’environnement économique international observées depuis lors. Tout d’abord, le nouvel ordre commercial international instauré dans le cadre de l’omc fait que ces pays auront du mal à protéger leurs marchés intérieurs pour permettre à leurs industries naissantes de faire l’apprentissage requis. Qui plus est, du fait des pressions nouvelles qui se font jour, sous le régime de l’omc, en faveur d’une libéralisation des marchés intérieurs de produits, de services et d’investissements, il leur sera sans doute plus difficile de devenir indépendantes des multinationales que ce ne l’a été à la Corée.
D’autre part, la protection des droits de propriété intellectuelle va étouffer dans l’œuf la phase d’imitation reproductrice des technologies étrangères. La rétro-ingénierie des produits étrangers à cette fin sera plus difficile et plus coûteuse pour les pays en développement qu’elle ne le fut pour la Corée dans les années soixante et soixante-dix. La Chine, par exemple, est soumise de la part des États-Unis à une énorme pression en faveur du respect des droits de propriété intellectuelle, à laquelle le Japon, la Corée et Taiwan ne s’étaient pas heurtés dans la phase initiale de leur industrialisation.
 
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NOTES
 
[*]Les recherches sur lesquelles cet article s’appuie ont pu être menées grâce à la fondation Suam de Séoul (Corée).
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