2001
Revue internationale des sciences sociales
Le projet most : transformations économiques et sociales liées au problème international des drogues
[1]
Secrétariat de most
Depuis la fin du bipolarisme qui a caractérisé la guerre froide, l’ordre mondial subit une série de mutations structurelles, définies en termes de « crises », de « transition » ou de « turbulences ». Le désordre qui règne dans les rapports entre les différents acteurs de la scène mondiale pourrait en réalité être considéré comme la résultante d’une confrontation qui, actuellement, gouverne les forces de centralisation et celles de décentralisation du système international. Cette confrontation est caractérisée par les multiples réactions des acteurs étatiques face à la montée des intérêts économiques et sociaux.
Le système mondial semble traversé de tendances fort complexes dans lesquelles se conjuguent et se confrontent des logiques et des niveaux de régulation très hétérogènes. En effet, dans les transformations du temps présent, les instances de régulation et de médiation ne sont pas nécessairement ajustées à chaque niveau d’intervention. L’une des difficultés provoquées par la géo-économie et la géopolitique de la drogue à l’échelle planétaire est étroitement liée à l’inadéquation entre les instances de régulation, locales, nationales et internationales, et les niveaux – spatiaux et temporels – des activités économiques, sociales et politiques.
Les années 1980/1990 ont été fortement marquées par l’essor des activités liées au trafic des drogues illicites. Durant cette période, la transformation, l’exportation et, dans une moindre mesure, la production et la distribution des drogues illicites ont été largement investies par de grandes organisations criminelles dont certaines ont pu jouer un rôle moteur dans le développement des marchés et contrôler de larges segments du trafic. Ces organisations sont désormais présentes dans toutes les grandes régions du monde, au Nord comme au Sud. Actuellement, le marché des drogues ne connaît ni nationalité ni frontières. Plus que jamais, il incarne les nouveaux désordres du monde de l’après-guerre froide.
La problématique des drogues est l’un des facteurs d’un mouvement de recentrage des relations internationales – au même titre que les crises d’identité, les flux transnationaux (démographiques, culturels et économiques). Elle est devenue, à côté des questions de l’environnement et des droits de l’homme, un nouveau champ de bataille et de négociation de la scène internationale – et donc de la mondialisation.
Pour analyser la question des drogues, le programme most a initié un projet de recherche avec le soutien du pnucid : « Transformations économiques et sociales liées au problème international des drogues », portant sur l’Amérique latine et l’Asie. Dans le domaine du marché des drogues, l’intervention publique a un rôle central à jouer dans la régulation des rapports entre l’offre et la demande. Une meilleure connaissance de ces mécanismes et de leurs conséquences économiques et sociales est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’un domaine pour l’essentiel occulte et peu exploré.
Un des facteurs dynamiques de ces transformations, selon les membres du réseau most, réside dans l’explosion des productions de toutes les drogues dans l’ensemble des régions du monde. Prenons les cas de figure des cultures du cocaïer et du pavot. Les cultures du cocaïer concernent principalement la Bolivie, le Pérou et la Colombie, mais elles s’étendent aujourd’hui à l’Équateur, au Brésil, au Venezuela, au Panama, à la Guyane. Elles sont également signalées dans d’autres grandes régions du monde. Les laboratoires de chlorhydrate (le produit final fabriqué à partir de la pâte base de cocaïne) ont tendance à se multiplier dans d’autres pays, comme l’Argentine ou le Chili. En ce qui concerne les cultures du pavot, elles se sont répandues sur tous les continents, notamment en Asie du Sud-Est, en Asie centrale, en Turquie, en Égypte, en Europe de l’Est, au Mexique et dans d’autres pays d’Amérique centrale. Les marchés les plus lucratifs, à la fois pour la coca et les opiacés, restent les États-Unis et l’Europe occidentale, mais la consommation s’étend beaucoup plus rapidement aujourd’hui, y compris dans les nouveaux milieux d’affaires, en Europe de l’Est, en Asie du Sud-Est et plus généralement dans beaucoup d’autres pays en voie de développement. Le cannabis et ses dérivés sont désormais généralisés à toute la planète.
C’est ainsi que la production et la distribution des drogues sont aujourd’hui une source tout à fait considérable de revenu. Comme l’analyse fort bien Guilhem Fabre, il s’agit d’un revenu qui peut permettre de combler les déficits budgétaires ou de s’enrichir, aux niveaux personnels, de groupes de population, d’entreprises ou même de pays, avec d’importantes répercussions sur les crises financières récentes. Les drogues impliquent aussi bien des populations marginalisées économiquement, comme les paysans-producteurs ou certains petits revendeurs, que des organisations criminelles ou certains segments intégrés de la société, dans le monde des entreprises ou des institutions de l’État. Le recyclage des profits concerne, quant à lui, directement le centre de l’économie et de la société (au niveau des patrimoines fonciers, immobiliers et financiers) en impliquant directement les entreprises et les institutions financières.
Les transformations sociales qui s’opèrent à partir du développement de l’économie de la drogue révèlent une extension des secteurs d’activités illégales et de leur interpénétration avec les secteurs officiels de la société. Elles mettent en cause le droit, les normes et les règles élémentaires de l’organisation économique et sociale, et elles semblent infléchir en profondeur l’évolution de nos sociétés. L’étude approfondie de ces transformations a donc une portée prospective essentielle pour les décideurs et pour la définition d’instruments appropriés de gestion publique à court, moyen et long terme. Tant du point de vue de la consommation que de la production ou de la distribution, de grandes variations existent. C’est pourquoi il est nécessaire de multiplier les études de cas, qui se concentrent sur les spécificités nationales et locales, pour confronter les secteurs et les populations les plus touchés dans les différentes sociétés et pour discuter de nouvelles hypothèses, comme celles présentées par les membres du réseau most dans ce numéro de la riss.
Le projet a visé à :
- Produire de nouvelles connaissance, en rassemblant et en traitant des informations, le plus souvent inédites, sur la situation dans différents pays. En effet, le caractère spécifique du thème, comme sa nouveauté dans de nombreuses régions, ont pour conséquence un grand déficit des connaissances de base sur le sujet, hormis pour quelques pays (comme les États-Unis ou les pays andins, notamment) ;
- Procéder à une analyse comparative entre pays et régions étudiés, de manière à mieux identifier les différentes dimensions historiques, culturelles, sociales, économiques, juridiques et politiques du développement du trafic de drogues et des transformations sociales qui lui sont liées ;
- Constituer un réseau d’institutions de recherche et de chercheurs dans les différentes régions du monde, Asie, Amérique du Nord et du Sud, Afrique, Moyen Orient, Europe de l’Ouest et de l’Est. Le réseau de base déjà existant sera élargi et stabilisé, on s’attachera à identifier, à intéresser et à associer de nouvelles équipes, surtout dans les régions où la recherche est la plus lacunaire ;
- Constituer un véritable pôle d’expertise, à un niveau international, capable de fournir une aide à la décision tant auprès des responsables publics des différents pays que des institutions internationales et régionales et d’intervenir auprès des médias et de divers secteurs de la société civile.
La conception et la méthodologie
Le projet a reposé sur un travail de réseau entre institutions de recherche reconnues pour leur qualité scientifique et leur orientation délibérément pluridisciplinaire dans le champ des sciences sociales.
Il a privilégié les recherches développées dans quatre aires géographiques : le Brésil, la Chine, l’Inde et le Mexique. Toutes ces régions sont économiquement complexes et diversifiées, et toutes sont impliquées de manière fortement croissante dans le commerce de drogues. Le projet a appuyé la constitution d’équipes dans ces régions et y a concentré une bonne part de l’effort de recherche.
Les résultats scientifiques
- La production d’éléments de connaissance nouveaux dans ces quatre grandes régions privilégiées et leur comparaison avec ceux disponibles dans les pays traditionnellement spécialisés qui les entourent ;
- Une meilleure compréhension théorique des conditions du développement du trafic de drogues et des transformations économiques et sociales qui leur sont liées ;
- La production régulière d’analyses sur l’état de la question au niveau global, mais également sur le plan régional et sous-régional (par le biais de chaires unesco).
Publications du projet
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Astorga, Luis. 2000, Drug Trafficking in Mexico : A First General Assessment, most Discussion Paper, Paris, unesco.
Britto, Gabriel ; Charles, Molly. 1999. Socio-economic Transformations and the Drug Scene in India, most Discussion Paper, Paris, unesco.
Colombie, Thierry. Impact économique et social de la culture du pavot sur la communauté des Yanaconas au sein du massif colombien, most Discussion Paper, Paris, unesco.
Fabre, Guilhem. 1999. Les Prospérités du crime : trafic de stupéfiants, blanchiments et crises financières dans l’après-guerre froide, La Tour-d’Aigues/Paris, Éditions de l’Aube/unesco.
Laniel, Laurent. The Relationship between Research and Drug Policy in the United States, most Discussion Paper, Paris, unesco.
Machado, Lia Osorio. 1997, Financial Flows and Drug Trafficking in the Amazon Basin, most Discussion Paper, Paris, unesco.
most. 1998. Globalization and the International Drug Problem in Central Asia and Pakistan, Tashkent, unesco.
Observatoire géopolitique des drogues. 1998. Les Drogues en Afrique subsaharienne, Paris, Khartala.
Tiers monde (revue). 1999. « Drogues : un nouvel avantage comparatif ? », tome XL, n° 158, avril-juin, Paris, puf.
Zaluar, Alba. Violence Related to Illegal Drugs, Easy Money and Justice in Brazil : 1980-1995, most Discussion Paper, Paris, unesco.
Les résultats institutionnels attendus (évaluation des politiques existantes et pertinence de la recherche pour l’élaboration des politiques)
Le régime international de prohibition en matière de drogues, aussi légitime soit-il pour contenir les risques d’explosion démesurée de la toxicomanie, sous-estime les implications sociales, économiques et politiques de la création d’un marché illégal très fortement internationalisé et largement accessible, malgré les moyens consacrés à la répression. Le projet vise donc à contribuer à mieux comprendre et mesurer les transformations sociales à différents niveaux, international, national et local, notamment dans les grandes agglomérations urbaines.
Ses résultats permettent de construire une nouvelle argumentation sur les conséquences économiques, sociales et politiques des mesures internationales et nationales de contrôle en matière de drogues. Cette argumentation est de nature à rééquilibrer les démarches construites à partir de considérations de santé publique et de police qui servent, selon nous, trop exclusivement de fondement à ces politiques, au détriment d’approches de prévention.
[1]
Ce projet, approuvé par le comité scientifique du
most en 1996, a été mis en œuvre par l’
unesco en coopération avec le
pnucid (Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues, Vienne). Le programme
most tient à remercier la section de la recherche du
pnucid pour tout le soutien accordé. Ce texte a été préparé par le secrétariat de
most.
[2]
La série «
most Discussion Papers » est disponible sur le site www.unesco.org/most/drugs.htm. Pour tout renseignement à propos des publications, veuillez consulter le secrétariat de
most (ssmost@unesco.org).