Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 389 à 396
doi: en cours

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Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

Introduction : trafic de drogues, organisations criminelles et politiques publiques de contrôle

Michel Schiray Michel Schiray est économiste, chercheur du cnrs. Il est membre du cired et du crbc de l’ehess, à la Maison des sciences de l’homme, à Paris. Il travaille actuellement à Rio de Janeiro. Il est un des coordinateurs scientifiques du projet most de l’unesco sur les drogues. Il a récemment organisé le numéro « Trafic de drogues et criminalités économiques » de la revue Monde en développement.Email : schiray@msh-paris.fr.
Cette introduction aux enquêtes menées principalement au Brésil, en Inde, en Chine s’attache à montrer l’importance de la recherche pour pallier les limites de l’information des médias et des institutions officielles spécialisées, pour une connaissance du trafic de drogues et de ses conséquences. Elle esquisse un panorama de l’effort scientifique développé à travers le monde, en relevant la suprématie indéniable des États-Unis et les efforts exceptionnels déployés par les chercheurs de quelques pays fortement impliqués, parmi lesquels la Colombie et l’Italie, qui contrastent avec les réserves étonnantes des milieux académiques de la plupart des autres pays. Elle tente de sélectionner et de discuter quelques résultats issus des divers travaux qui pourraient orienter les prolongements de la recherche. Elle suggère la variété des questions soulevées, selon que l’on se situe au niveau local, national ou international, et tente d’en identifier quelques-unes. Elle montre que le trafic de drogues est lié aux autres activités criminelles et s’efforce d’analyser les formes d’organisation qui le contrôlent. La conclusion propose quelques questions essentielles sur la contribution que peut apporter la recherche pour les politiques publiques nationales et internationales de contrôle.
La principale originalité des travaux développés dans le cadre du projet Most sur les drogues est d’avoir engagé des enquêtes de terrain approfondies dans les différents pays participants. Autant la presse et les autres médias, notamment le cinéma et la télévision, ont depuis longtemps donné une place de premier plan aux réalités qui entourent le trafic de drogues, autant la recherche scientifique et universitaire, faute de soutiens institutionnels et de légitimité académique, a négligé ce champ de travail, considéré trop opaque et également dangereux. Ce sont les résultats d’un ensemble d’enquêtes menées à des niveaux locaux et régionaux qui sont présentés dans cette partie. Beaucoup de questions résultent de cette expérience de recherche menée dans plusieurs pays en s’appuyant sur une collecte intensive de données empiriques nouvelles, démarche inédite au plan scientifique dans ce domaine. Ce sont ces questions que cette contribution tente de présenter, de manière encore préliminaire, autour de quelques grands thèmes.
 
Recherche, médias et institutions publiques spécialisées : une question internationale d’information
 
 
Le trafic de drogues, comme les autres grands secteurs de la criminalité économique, occupe aujourd’hui, et depuis peu, une bonne place dans les priorités des organisations internationales, entre et au sein des gouvernements et dans les administrations publiques spécialisées. Il n’est, cependant, documenté pour l’essentiel que par le travail journalistique (parfois exceptionnel, mais souvent désastreux) et diffusé par les médias ou les rumeurs (dans les pires conditions). L’information diffusée par les institutions officielles reste très parcimonieuse et frileuse, en ce qui concerne cet aspect de la question générale des drogues. Peu de travaux sérieux et approfondis ont été entrepris sur ces sujets dans le monde. Peu de moyens – et ils devraient forcément être importants – ont été mis à disposition pour cela. La connaissance des services spécialisés elle-même, qui n’est pas du tout négligeable, est restée enfermée et concentrée à des fins opérationnelles de répression ou plus étroitement politiques.
Quelques lieux, cependant, ont fait l’objet d’investigations et de production de connaissances plus approfondies. La Colombie, la Bolivie ou le Pérou, pays qui concentrent l’essentiel de la production de la coca et de la cocaïne et qui sont frappés de plein fouet par le narcotrafic, depuis les paysans-producteurs jusqu’aux trafiquants internationaux en touchant toutes les sphères de la société, méritent d’être situés au premier plan. Ces pays ont produit des chercheurs dont les travaux sont à compter parmi les meilleurs. Certains l’ont aussi payé de leur vie. La Thaïlande, la Birmanie ou le Pakistan, parmi les pays les plus touchés par le trafic d’héroïne, sont aussi à l’origine de recherches parfois exceptionnelles à l’échelle internationale, et ce, depuis plusieurs années. Ce n’est pas le cas des pays d’Afrique, où l’Afrique australe, le Nigeria ou le Maroc (principal fournisseur de cannabis pour l’Europe), notamment, n’ont pas développé d’effort de recherche significatif sur ces thèmes. En Europe, l’Italie, un des pays les plus notoirement impliqués dans ces activités, a su encourager un processus exceptionnel de recherche pour devancer et accompagner le mouvement judiciaire contre la criminalité organisée des mafias. Les autres pays d’Europe sont restés bien modestes jusqu’aux années récentes, y compris les Pays-Bas, considérés pourtant comme la principale plaque tournante du trafic pour l’ensemble des drogues illégales en Europe et qui se présentent, sur le plan de la recherche et de l’expérimentation sociale en matière de toxicomanie, à la pointe du sujet. Les États-Unis, quant à eux, sont les plus anciens et demeurent les plus importants producteurs de recherche en la matière, comme ils le sont pour l’ensemble des criminalités économiques, et notamment le blanchiment d’argent, avec des dispositifs uniques de connaissance et d’information. Ils disposent de moyens d’enquête et d’appareils statistiques exceptionnels au niveau mondial. Ils tentent, d’ailleurs, d’imposer leurs informations et leurs systèmes de collecte de données aux autres pays (comme ils l’ont fait dans les décennies antérieures pour les législations internationales et nationales dans le domaine des drogues). Mais ils soutiennent également des travaux qualitatifs approfondis et souvent de qualité. Cette recherche tend à couvrir l’ensemble du monde dans les différents continents, y compris l’Europe. Mais la profusion n’est pas non plus synonyme de clarté, et même si ces travaux donnent beaucoup à apprendre, il manque toujours d’outils, de synthèses et de nouvelles interprétations fortes qui permettent d’avancer sérieusement dans la mesure correcte du phénomène et la réflexion en profondeur qu’exigent l’ensemble de ces problèmes, en dépassant les approches trop techniques et sectorielles, quand elles ne sont pas idéologiquement orientées.
 
Niveaux territoriaux et diversité des questions liées au trafic de drogues
 
 
Le niveau territorial de discussion est déterminant dans l’identification des problèmes et l’appréciation des conséquences du trafic de drogues pour l’économie et la société. Les méthodologies de travail et de recherche sont aussi tout à fait différentes.
Au niveau local, et dans les grandes agglomérations notamment, les conséquences les plus sensibles sont liées à la consommation et l’abus de drogues. Les questions socio-sanitaires et personnelles y occupent largement le devant de la scène. Mais la consommation et l’abus sont évidemment aussi un facteur d’insécurité publique. Non pas seulement, sans doute, par les comportements particuliers des usagers, quand ils abusent, que par la petite délinquance qui leur est le plus souvent liée, pour l’acquisition des produits. Le trafic, lui, peut entraîner des situations de violence réelle, y compris le meurtre, en fonction de l’organisation locale de la distribution. Le cas extrême de Rio de Janeiro est à cet égard exemplaire, mais il ne représente pas toutes les situations des grandes villes. Un trafic local mieux organisé, c’est-à-dire mieux contrôlé par les trafiquants et les institutions de répression se développe certainement dans de meilleures conditions, en évitant une violence apparente extrême et socialement coûteuse, comme cela semble être le cas dans la ville de Mumbai (Bombay). Au niveau local aussi, se pose dans toutes les grandes villes du monde la question des retombées économiques de ce commerce. Ce secteur devient de plus en plus attirant pour certains jeunes confrontés à l’exclusion, au chômage et, plus généralement, aux modèles de réussite et de consommation internationaux. Cela est confirmé dans la plupart des contextes urbains, aujourd’hui. Dans certains quartiers défavorisés de grandes villes marqués par l’absence de l’État, on peut observer des situations dans lesquelles des trafiquants parviennent à transformer leur pouvoir d’argent en pouvoir tout court, y compris armé, et à dominer ainsi la vie sociale et communautaire. Cela est le cas d’exemples typiques de certaines favelas de Rio de Janeiro. Mais ce pouvoir d’argent peut également avoir un impact direct sur les institutions et les entreprises locales. Bien que ce sujet reste le moins bien documenté dans son ampleur, toutes les villes étudiées au Brésil, en Inde et même en Chine montrent la présence forte d’une corruption au sein des appareils policiers et judiciaires, notamment, et l’existence d’entreprises fictives ou réelles couvrant des activités de trafic ou recyclant ses profits. Le cas de l’industrie cinématographique de Mumbai est à cet égard particulièrement illustratif, en raison de ses liaisons financières privilégiées avec les milieux qui concentrent l’ensemble des activités criminelles de la ville. À l’extrême, dans certaines régions où les institutions de l’État disposent le moins de capacités de contrôle et d’intervention, on peut assister à une interpénétration poussée entre les activités économiques officielles et les activités de trafic, avec une position dominante de personnes engagées dans les commerces illégaux sur la vie économique et même politique locale, comme on le présente pour différents États de l’Amazonie brésilienne.
Au niveau national, régional et international, les questions apparaissent plus diffuses, plus difficiles à identifier et, à certains égards, plus complexes et, pourtant, sans doute plus déterminantes. Les quatre pays sur lesquels se concentrent les travaux présentés, à côté de ceux de la région d’Afrique australe, sont tous des grands pays où le commerce des drogues pose de sérieux problèmes mais qui ne sont pas véritablement spécialisés dans ces produits, comme c’est le cas de pays voisins de chacun d’entre eux (pays Andins d’un côté, pour les dérivés de la coca, et pays du Triangle d’or et du Croissant d’or, de l’autre côté, pour les dérivés du pavot). Ces pays sont très diversifiés économiquement et les produits de la drogue restent relativement marginaux, sur le plan strictement macro-économique. Ce qui est déjà moins vrai si l’on considère l’ensemble des activités économiques criminelles, pour une part liées au trafic de drogues, comme nous le verrons.
Au niveau national encore, dans l’ensemble des pays étudiés, les organisations ou, plus exactement, les grands opérateurs qui assurent les grands mouvements du commerce de drogue sont généralement peu identifiés. Certes, certaines saisies policières sont impressionnantes (atteignant plus de 3 tonnes de cocaïne, par exemple, au Brésil), pouvant conduire au démantèlement de tel réseau particulier organisé de Rio de Janeiro, à partir de la Bolivie et à destination des États-Unis et de l’Europe, avec des opérateurs implantés en Amazonie et des sociétés-écrans ou servant certaines opérations du trafic dans divers États du pays. Mais ces organisations sont le plus souvent ponctuelles, même si leurs différents membres sont plus stables dans le développement de ces activités, en renouvelant sans cesse leurs partenaires. Elles sont probablement nombreuses, montées opération par opération, donc, le plus souvent, difficiles à identifier. Quelques cas, comme ceux présentés à São Paulo notamment, montrent aussi la présence d’organisations criminelles internationales bien identifiées s’implantant durablement dans les différents pays, en association avec des partenaires locaux. On le retrouve aussi en Inde et en Chine. À Bombay, notamment, nombre de groupes criminels et leurs chefs sont assez largement connus. Tout en étant fortement implantés localement sur le plan économique et disposant même parfois d’appuis politiques, ils ont su acquérir un rayonnement international aussi bien avec les organisations des pays producteurs, en Afghanistan et au Pakistan notamment, mais aussi, pour la distribution, dans différentes régions du monde, à partir des réseaux qu’ils entretiennent à l’étranger.
 
Trafic de drogues et activités criminelles : diversité des formes d’organisation
 
 
Le trafic de drogues, à un certain niveau de transaction, est aujourd’hui très largement organisé par des groupes ou des réseaux criminels largement polyvalents. Une spécialisation peut s’établir pour une période, mais cette activité s’associe et se complète généralement dans le temps avec d’autres activités illégales et criminelles. Le commerce de drogues est une opportunité de gains parmi d’autres. Mais il a été particulièrement lucratif au cours de ces dernières décennies, avec la croissance de la consommation de ces produits. Ces associations sont diverses selon les lieux et les régions. Aux frontières du Brésil, de l’Inde, de la Chine ou du Mexique, comme aussi en Afrique australe, le trafic de drogues est largement associé aux activités de contrebande d’or, de minerais rares, de pierres précieuses, d’armes ou de tous autres produits plus ordinaires. En Amazonie brésilienne, cette association a même pris la forme d’un troc entre cocaïne et marchandises volées, voitures, camions ou avions, notamment. Dans les grands centres urbains, au Brésil ou en Inde surtout, les mêmes groupes peuvent développer tour à tour, et selon les périodes, ces activités de trafic de drogues associées souvent à celui des armes, aux attaques à main armée contre les banques, les fourgons de transport d’argent ou chez des particuliers, au vol de voitures et au recel, aux enlèvements ou aux activités de racket et d’extorsion en se spécialisant sur l’une ou l’autre de ces activités selon le moment et l’opportunité. Et l’on retrouve aussi, souvent, cette association avec les promoteurs des jeux interdits et clandestins, traditionnels ou plus modernes, comme le montre notamment l’exemple de la ville de São Paulo. Parfois encore, le trafic de drogues s’associe à des activités tout à fait légales. Comme le montre un exemple en Amazonie, dans des territoires peu contrôlés où les frontières entre activités licites et illicites sont très floues et où ces distinctions ont presque perdu leur sens, les mêmes groupes peuvent être en même temps les grands agents locaux de l’activité économique officielle et les grands trafiquants. Et l’on retrouve, à travers tout le parcours des grands circuits du commerce de la drogue, des entreprises réelles tout à fait officielles – à côté des sociétés de façade – qui servent aussi bien de couverture que de structure logistique matérielle pour le transport et la distribution de ces produits. Cela est encore plus évident pour la phase suivante des activités de trafic comme des autres activités criminelles : le recyclage des profits et les activités de blanchiment au travers des institutions financières et dans l’économie réelle officielle.
Mais les organisations criminelles prennent des formes très diverses. À Bombay, comme on le montre, nombreux sont les groupes qui se sont constitués historiquement sur des bases ethniques de l’intérieur, avec des chefs et une certaine hiérarchie, même si une certaine flexibilité interne s’impose dans leur fonctionnement. Des ententes existent nécessairement entre ces groupes pour le partage des territoires et des activités, mais la concurrence, parfois violente, reste la règle. À Rio de Janeiro, quatre organisations horizontales sont réputées se disputer le contrôle des points de vente de drogues dans les favelas pour l’approvisionnement local, d’une manière, on le sait, parfois très violente. Mais ces formes d’organisation apparaissent plutôt comme des réseaux d’entraide et d’association criminelle, souvent ponctuelles, entre petits groupes implantés localement et aucune évidence ne peut démontrer le caractère structuré de ces organisations, avec des hiérarchies stables et une permanence de leaders capables d’imposer un contrôle sur ces activités, même si certains noms apparaissent et se renouvellent périodiquement. À Guangzhou, en Chine, on observe également une diversité de petites organisations qui se disputent le marché local ou le commerce de transit vers le reste du pays ou même à l’extérieur. Certaines d’entre elles sont directement liées aux grandes organisations criminelles agissant depuis Hong Kong, les autres sont constituées sur des bases ethniques, les dernières, de type clanique, sur des bases essentiellement familiales. Une certaine spécialisation existe entre elles. Ces trois exemples constituent chacun un modèle spécifique et original d’organisation au niveau d’une grande ville. L’exemple présenté à São Paulo introduit une autre dimension. À côté d’une organisation assez classique de distribution locale par de petits groupes se partageant le marché et le territoire de la ville, pour la petite distribution ou l’approvisionnement en gros, on peut observer l’intervention de grandes organisations internationales opérant dans la ville, l’utilisant comme lieu intermédiaire de transit pour l’approvisionnement du commerce international mais aussi, ce qui est le plus impressionnant, pour développer de nouvelles activités illicites à partir des profits du trafic. Cette intervention et la pénétration de ces organisations se réalisent en association avec des organisations locales capables d’intervenir auprès de sphères parmi les plus élevées de l’État, y compris au niveau fédéral. Cet exemple, normalement difficile à reconstituer, est évidemment très important. Il touche à ces parties de l’organisation du trafic les plus difficilement identifiables, pour le professionnel de la police et de la justice, comme, a fortiori, pour le chercheur. Ces réalités du trafic de haut niveau ne sont généralement pas le fait d’organisations stables et visibles comme celles qui opèrent, dans les quartiers, au niveau de la ville. Même si elles impliquent des organisations importantes, ces opérations sont le plus souvent ponctuelles, fondées sur des réseaux en mouvement permanent et donc difficiles à connaître et à localiser. La flexibilité, la souplesse et la rapidité de ces associations sont autant de facteurs qui assurent la réussite de ces entreprises. Le mode de constitution et d’intervention privilégié de ces organisations par opération leur donne un caractère précaire, provisoire, éphémère et circonstanciel. Elles s’appuient pourtant sur des réseaux aux relations plus stables et souvent de très longue durée. Connaître et comprendre le fonctionnement de ces réseaux, notamment pour l’intervention publique, demande un travail approfondi dans le temps qui relève de services très spécialisés dans la collecte, le suivi et le traitement de l’information. Ces réseaux plus stables constituent, en effet, la base ou le vivier de ce que l’on peut qualifier d’entreprises criminelles qui ont le plus souvent un caractère précaire, au niveau de leurs interventions.
 
Dimensions et conséquences économiques et sociales du trafic de drogues
 
 
Les impacts économiques du trafic de drogues, lui-même lié le plus souvent à d’autres activités criminelles, peuvent être appréciés à plusieurs niveaux. L’exemple colombien, sans doute le mieux étudié au plan mondial, montre l’importance que peut prendre ce secteur dans l’économie nationale d’un grand pays, avec ses effets sur l’emploi, les revenus, les investissements productifs et improductifs, le commerce, la propriété économique, les flux financiers ou la balance des paiements extérieurs, mais aussi sur les règles, les normes et les lois qui régissent le fonctionnement de l’économie. Les exemples présentés en Amazonie brésilienne montrent comment, dans certains contextes peu contrôlés par les institutions publiques, des villes entières de taille moyenne peuvent se développer ou péricliter avec la présence ou le retrait et le déplacement du trafic. La redistribution des profits peut aussi y soutenir des secteurs importants d’une économie régionale ou des entreprises de l’économie officielle. Avec les produits des autres activités criminelles, ils gonflent la circulation financière et bancaire de ces régions de manière totalement disproportionnée par rapport aux richesses officielles. En Chine, dans la province du Guangdong, à Guangzhou et Shenzhen, des agriculteurs et des pêcheurs se sont engagés dans le trafic en vendant une partie de leur patrimoine. Ils font partie de ces populations migrantes qui ont su, à partir de leurs bases économiques et sociales anciennes, s’engager dans des activités illégales et ainsi s’enrichir. Dans les grandes métropoles, l’argent de la drogue peut affecter notablement des quartiers ou des secteurs entiers de la ville. À Rio de Janeiro, même si l’on doit rester prudent sur l’importance réelle des richesses générées par le trafic, il est indéniable qu’une redistribution existe au sein des favelas, notamment, et que de nombreuses petites entreprises et des biens immobiliers sont acquis à partir de cette source de revenus. L’inventaire des biens de certains des plus grands trafiquants connus en témoignent. À Bombay, les exemples cités montrent davantage encore les liaisons des organisations criminelles et des trafiquants avec les secteurs de l’immobilier, du commerce ou des industries, comme celle du cinéma. Leur intervention s’étend aussi dans le développement des systèmes bancaires traditionnels parallèles, non officiels, eux-mêmes liés au commerce de l’or et des pierres précieuses. Et ce qui apparaît, pour le chercheur, encore plus clairement qu’à Rio de Janeiro, ce sont les liaisons de la criminalité « en col blanc » avec les organisations criminelles, qui leur ouvrent des champs considérables d’expansion. À Rio de Janeiro comme à São Paulo, en effet, il apparaît très difficile d’identifier les niveaux les plus élevés de l’organisation du trafic, notamment ceux qui sont orientés sur l’extérieur et qui donnent certainement les plus gros profits. Cela exprime la principale difficulté que doit affronter le chercheur dans ce domaine et qui est liée aux obstacles que rencontrent les institutions policières et judiciaires quand elles veulent intervenir dans certains milieux économiques et politiques de la société, notamment dans les pôles centraux du pays. L’expérience récente, au Brésil, d’une commission parlementaire d’enquête (cpi) sur le narcotrafic, conduite au niveau fédéral, est à cet égard très significative. Plus de 800 personnes ont été mises en cause à l’issue de cette enquête engagée il y a près de deux ans. Il s’agit en grande partie de personnes que l’on peut tout à fait qualifier de « cols blancs », y compris quelques députés fédéraux et un nombre appréciable d’élus de différents États, mais la liste qui concerne les deux grands centres urbains du pays que sont Rio de Janeiro et São Paulo apparaît très modeste et ne met en cause aucune personnalité économique ou politique de premier plan. Notons que, dans ces deux villes, les affaires les plus importantes, par rapport au niveau du trafic, ont été provoquées de l’extérieur, via Interpol ou les services spécialisés d’autres pays. L’une des affaires les plus importantes du pays était effectivement dirigée contre un opérateur implanté à Rio de Janeiro, mais l’enquête judiciaire a été réalisée en Amazonie et dans quelques autres États et s’est concentrée sur les intervenants locaux de l’organisation dans ces régions. L’opérateur principal de Rio de Janeiro a en fait été interpellé à New York et l’enquête a laissé de côté tout ce qu’il pouvait y avoir comme implications de l’organisation à Rio de Janeiro. On ne peut que constater une paralysie certaine des institutions nationales à intervenir à ce niveau, dans ces lieux centraux du pays. Ceci constitue évidemment un sujet de recherche passionnant pour le chercheur et de première utilité pour la connaissance et l’intervention publique. Il est donc encore difficile d’apprécier les impacts économiques qui pourraient résulter de ce qui s’organise et se traite à ce niveau le plus élevé du trafic. On ne peut qu’observer le décalage considérable entre les informations recueillies directement par les institutions policières, judiciaires ou parlementaires, et a fortiori par le chercheur, avec certaines données diffusées par des institutions officielles financières spécialisées qui, au Brésil par exemple, ont avancé dans la presse des évaluations colossales que nous ne reprendrons pas et qui sont probablement disproportionnées avec la réalité du blanchiment de l’argent de la drogue traversant les institutions financières et bancaires, pour l’essentiel à Rio de Janeiro et à São Paulo. L’analyse de ce décalage est certainement un des points principaux auxquels doit s’attacher le chercheur pour reconstituer une cohérence minimale entre les vérifications micro-économiques et les exercices macro-économiques qui s’imposent à l’information internationale. À défaut, on laissera dire n’importe quoi et l’on sera soumis à n’importe quelle forme de manipulation informationnelle, politique et idéologique typique des discours tenus sur ces domaines occultes, comme en témoignent plusieurs articles de ce numéro. Or, ces sujets concernent aujourd’hui des aspects évidemment centraux de nos économies et de nos sociétés.
Parmi l’ensemble des conséquences sociales du trafic de drogues, la violence et l’insécurité publique dans certains territoires sont celles qui concentrent certainement l’attention la plus immédiate des populations et des pouvoirs publics. Ces phénomènes sont le plus sensibles dans les grandes villes. Mais les situations peuvent être différentes selon les lieux. À Rio de Janeiro, on considère encore que le trafic serait à l’origine de la majorité des homicides, dont le taux est un des plus élevés du pays. Ce ne serait pas le cas de São Paulo, qui a pourtant atteint un niveau équivalent de violence extrême et où la liaison avec la drogue apparaît beaucoup plus faible, proportionnellement. À Rio de Janeiro, les favelas qui abriteraient les principales sources d’approvisionnement en produits pour le marché local sont généralement réputées comme des lieux d’une grande insécurité en raison de la présence des trafiquants. À São Paulo, certaines « scènes » qui concentrent la distribution de produits dans la ville ne sont pas considérées comme des lieux dangereux, même si le trafic perturbe tout de même la vie des quartiers. À Bombay, l’observation de la distribution dans la ville ne fait pas état d’une violence particulière, même si les groupes criminels n’hésitent pas à recourir à la force dans certaines circonstances précises, de manière très ponctuelle. Non plus à Guangzhou, malgré l’existence de groupes criminels dont l’organisation interne est considérée comme « militaire ». Aucune de ces villes ne fait état d’une organisation structurée qui contrôlerait les activités de trafic, pouvant aussi pacifier (ou non, selon les besoins) l’exercice de ce commerce, comme le recommanderait une logique de développement du marché et des profits. Dans ces contextes qui semblent tous concurrentiels, ces différences de situation par rapport à la violence semblent, cependant, exprimer une certaine capacité d’entente et de partage des territoires et des activités entre les différents groupes criminels intervenants, en fonction aussi des modalités d’intervention, licites et illicites, des institutions officielles de répression. C’est ce qu’il s’agirait de mieux connaître et comprendre. Mais la violence extrême et l’insécurité liée au trafic peuvent s’exercer, de manière plus diffuse et encore plus durement, dans les régions décentralisées de passage des produits. Certains exemples le montrent en Amazonie brésilienne, où non seulement l’État n’est pas en mesure d’assurer normalement un contrôle public, mais où certains de ses représentants peuvent eux-mêmes s’associer à des organisations criminelles, voire les contrôler, pour leur propre profit, allant jusqu’à faire usage de leur monopole légal de la violence pour leurs intérêts propres.
D’autres aspects manifestes particulièrement graves que confirment et détaillent plusieurs enquêtes concernent l’attrait que peuvent exercer les activités de trafic, à côté d’autres activités criminelles, auprès de groupes de population défavorisés soumis à de graves difficultés d’insertion dans le marché du travail formel ou informel. À Rio de Janeiro, à Bombay ou à Guangzhou, comme dans les plus petites villes de l’intérieur, ce sont notamment les jeunes des quartiers pauvres, écartés des systèmes scolaires et professionnels, ou les immigrants démunis de l’intérieur qui s’associent le plus directement à la criminalité, faute d’accès à une insertion légale et économique normale. Cet attrait est souvent renforcé par la diffusion accélérée des modèles mondiaux de consommation et de certains genres de vie que ces activités sont censées favoriser. Mais, au-delà de ces situations très typiques, ce que les enquêtes confirment avec force, c’est que l’entrée dans la criminalité paraît toucher des personnes de toutes les couches de la population, des classes moyennes aux sommets de l’échelle sociale, rompant progressivement les barrières de la légalité et de l’illégalité au sein de l’ensemble de la société. Ce phénomène, s’il n’est pas vraiment nouveau, représente, avec les nouvelles opportunités de marchés et de profits, une fracture centrale dans la gestion du développement de l’économie et de la société au plan international. Il mérite d’être étudié en profondeur.
 
Questions de recherche pour les politiques publiques de contrôle
 
 
L’expérience de recherche avec les institutions policières et judiciaires chargées de la lutte contre le trafic et les activités criminelles montre bien les limites d’une politique de contrôle trop strictement fondée sur les formes classiques et les plus immédiates de répression. Les préoccupations trop strictement opérationnelles de ces institutions rendent difficile la compréhension d’ensemble de l’organisation de ces activités. L’intervention des polices comme celle des tribunaux est ponctuelle, une affaire suivant l’autre, alors que la logique de développement des organisations et des réseaux criminels est dynamique et s’étend dans le temps, souvent dans la longue durée. Leurs interventions se concentrent aussi sur les parties les plus visibles (dans certains quartiers désignés, notamment) ou les plus accessibles (aux postes frontières, par exemple), alors que les parties les plus importantes des organisations et des profits de ces activités sont évidemment les mieux dissimulées. Le cloisonnement des institutions policières et, souvent même, la compétition qu’elles se livrent rendent plus difficile la mise en commun des connaissances acquises sur le terrain. Plus grave encore, les pratiques arbitraires trop fréquentes des services de répression, la corruption, voire même, parfois, l’implication directe de certains de leurs représentants dans les activités criminelles, peuvent rendre évidemment suspecte l’information que l’on peut rassembler sur la réalité de ces activités à partir de ces sources. L’effort de recherche en est d’autant plus important et utile pour réunir et reconstituer, en toute impartialité, des éléments de connaissance de sources variées et espacées dans le temps et tenter de rétablir des cohérences et des liaisons sur la réalité de l’organisation de ces activités.
Et, au-delà, ce que montrent le mieux les enquêtes présentées, à travers l’analyse des dimensions économiques et sociales du trafic, c’est que les politiques de contrôle ne peuvent pas se limiter à de simples opérations de répression ponctuelles, mais pourraient s’inscrire dans un cadre d’intervention plus large s’attachant à intégrer, également, l’ensemble des questions les plus perceptibles, le développement des quartiers et des régions défavorisées, un soutien à l’insertion des populations les plus fragiles, comme certains jeunes ou certains immigrants, d’un côté, et un contrôle plus éclairé des mouvements financiers, à travers les systèmes bancaires et fiscaux, et des activités de certaines entreprises, de l’autre côté. Entre ces deux ensembles de questions, l’éventail est large. Il montre le caractère diffus du phénomène de la criminalité économique qui, loin d’être un phénomène « à part », tend à imprégner la société dans son ensemble, comme s’attache à le montrer ce numéro.
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