Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 397 à 405
doi: en cours

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Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

Le développement et les activités du crime organisé à Bombay

Molly Charles Molly Charles est directrice adjointe du National Addiction Research Centre, 5e étage, Hôpital Bhardawadi, Bhardawadi Road, Andheri (West), Bombay-400 058, Inde. Elle s’intéresse surtout au crime organisé, aux coûts socio-économiques de la culture et du trafic de drogues, ainsi qu’à la recherche sur les politiques en matière de drogues. Elle est le maître d’œuvre du livre Drug Culture in India - A Street Ethnographic Study of Heroin Addiction in Bombay (1999).Email : mollycharles@hotmail.com
Dès les années 1790, le port de Bombay (Mumbai) s’est développé grâce à la contrebande de l’opium en direction de la Chine. À présent, c’est à la fois la capitale financière et le centre névralgique des groupes criminels organisés (gco) de l’Inde. La structure de ces gco a évolué en s’adaptant aux exigences des différentes périodes qui ont suivi l’indépendance. Ils sont gérés selon le principe du profit, et ils changent de marchandises en fonction des possibilités qu’offrent les politiques du gouvernement. De plus, les changements géopolitiques qu’ont connus les pays voisins ont créé une atmosphère favorable au trafic de stupéfiants. La puissance de ces gco leur a permis d’infiltrer les organismes publics et la légèreté des peines sanctionnant la délinquance en col blanc leur a donné l’occasion d’opérer dans un certain nombre de domaines, développant ainsi leur base de revenus bien au-delà du racket de rue. La mondialisation a élargi leur champ d’action et a multiplié les possibilités de blanchiment d’argent. Certains de leurs membres appartiennent à la nouvelle génération d’hommes d’affaires internationaux. Leurs réseaux sont à la fois nationaux et internationaux, ce qui limite l’impact des faibles efforts que le gouvernement déploie pour combattre les activités des gco. Le présent article, qui s’appuie sur des données primaires et secondaires, décrit le développement et les activités de certains groupes et fait quelques propositions d’action.
Le développement de Bombay (Mumbai) en tant que plaque tournante de la contrebande de l’opium de Malwa [1] vers la Chine remonte à la période précoloniale (1790-1830). Les ports qui faisaient le commerce de l’opium étaient nombreux : Karachi, Thatta (actuel Pakistan), Lakhpat, Beyt, Porbandar, Diu, Jafarabad, Bhavnagar, Khambat, Jambusar, Tankaria, Bharuch, Surat, Daman, Vasai, Thane, Alibag et Bombay (sur la côte ouest de l’Inde actuelle). On comptait 116 sociétés commerciales autochtones dans la région de Malwa et dans les États du Gujerat et du Rajasthan, 121 à Bombay, et deux à Goa. Elles fonctionnaient toutes indépendamment des Britanniques. Il n’y avait que 25 trafiquants d’opium non autochtones dans la région, et la plupart étaient d’origine portugaise ou avaient des relations avec le Portugal. On a construit des bateaux dans le port de Bombay dès 1790, et nombre d’entre eux faisaient l’aller et retour entre Bombay et la Chine. Le port de Bombay était le centre névralgique de l’exportation de l’opium en direction de la Chine. Farooqui (1998) s’est penché sur le commerce de l’opium en Inde et a donné des aperçus sur la nature de l’économie, de la société et de l’État à la fin de la période précoloniale en Inde. Il est clair que l’accumulation primitive rendue possible par la contrebande de l’opium a permis aux commerçants du centre et de l’ouest de l’Inde de former une classe de capitalistes.
Quand les Britanniques eurent pris Bombay aux Portugais, ils en firent un centre commercial, essentiellement parce que la ville offrait un havre de sécurité contre les puissances locales hostiles. L’affrontement initial entre Britanniques et marchands d’opium autochtones aboutit rapidement à des accommodements et à un partenariat. L’une des trois premières filiales de la Banque de Hong Kong en Inde fut installée à Bombay, et toutes trois servirent à financer le commerce de l’opium avec la Chine.
Après l’indépendance et la partition, Karachi se trouvant désormais au Pakistan, le gouvernement indien procéda à des investissements massifs pour faire de Bombay le plus grand port ouvert sur l’Occident. L’Inde a la plus grosse flotte marchande des pays en développement et, en tonnage transporté, occupe le quinzième rang au monde. Le port de Bombay a continué de jouer un rôle important dans le développement de la contrebande organisée après l’indépendance de l’Inde (1947). La croissance de Bombay en tant que capitale financière de l’Inde a encore élargi le champ d’activité des groupes criminels organisés (gco) de la ville. Actuellement, presque toutes les grandes banques, sociétés financières, compagnies d’assurances et mutuelles d’Inde y ont leur siège. Bombay est le siège de la principale bourse du pays et représente 10 % des emplois industriels, 33 % de l’impôt sur le revenu, 60 % des droits de douane, 20 % des taxes centrales et 40 % des échanges extérieurs de l’Inde.
L’agglomération de Bombay regroupe 130 millions d’habitants et les nouveaux arrivants ne cessent d’affluer. Le réseau de chemins de fer et les services de transport sont de qualité, et la ville reçoit 50 % des voyageurs internationaux qui se rendent dans le pays. Le tourisme est une des industries qui se développent le plus rapidement, juste derrière la confection et la joaillerie/bijouterie.
Bien que la contrebande soit apparue au cours de la Seconde Guerre mondiale dans un cadre de pénurie alimentaire et de rationnement, on n’abordera dans le présent article que la période qui a suivi les années soixante, et seulement les problèmes de l’initiation à la délinquance, du recrutement dans les bandes et des limites de la répression. Cette étude est novatrice puisqu’elle est la première de son type en Inde (même si, paraît-il, les services du ministère de l’Intérieur disposent de rapports internes confidentiels). Elle repose sur des données puisées à des sources primaires, c’est-à-dire auprès de ceux-là mêmes qui participent à des activités délictueuses et auprès des forces de l’ordre. Les sources secondaires sont les articles de journaux sur la question (pour la période 1985-2000) et 250 affaires traitées en application de la loi sur les stupéfiants et les substances psychotropes. Les données présentées ici ont été vérifiées à plus de deux sources pour s’assurer de leur fiabilité et les personnes interrogées ont été rencontrées séparément ; dans certains cas, il y a eu deux entretiens.
Les gco font partie de la vie de Bombay. Ils regroupent des personnes qui se livrent à des activités illégales rémunératrices (notamment au trafic de drogue) sans tenir compte des frontières nationales. Leur structure a été étudiée pour déterminer si, dans leur gestion interne, ces organisations étaient de type bureaucratique ou féodal. Selon Lawrence (in Lombardo, 1997), bien qu’elles puissent suivre l’un ou l’autre de ces modèles pendant quelque temps et dans certaines circonstances, elles n’en adoptent pas moins généralement un système ouvert avec une structure extrêmement souple pour faciliter l’adaptation à des environnements changeants. Plus l’environnement est homogène et stable et plus la structure d’un gco est stricte et hiérarchique. Anderson (in Lombardo, 1997) a montré que les deux types de structures pouvaient coexister. Nombre de gco ont un patron, un adjoint et des lieutenants qui forment une structure hiérarchique selon le modèle mafieux.
 
Pouvoirs publics et gco
 
 
Les arrêtés municipaux sur la prohibition, sur les loyers et sur la réglementation du commerce de l’or, qui visaient à protéger les industries nationales en prélevant des taxes d’importation de 300 %, ont contribué à l’apparition des gco à Bombay. Dans certaines zones urbaines, ces organisations ont commencé, dans les années cinquante, à se livrer à la contrebande de l’alcool, au chantage et à l’exploitation des maisons closes des banlieues (le centre de Bombay a eu un grand bordel, le Kamathipura, dès les années vingt). Dans les années cinquante, une poignée de voyous ont réussi à s’imposer par leur sens des affaires et leur caractère impitoyable. Pour gérer leurs affaires, ils associaient les pratiques bureaucratiques et les pratiques mafieuses. Le plus souvent, les dadas (gangsters) recevaient leurs admirateurs dans la journée. Dans les années soixante, les choses ont pris un tour plus organisé, avec l’apparition de nouvelles activités lucratives. Les années quatre-vingt furent marquées par des rivalités entre gangs et par des regroupements. Ensuite, on a assisté au développement de gco basés dans d’autres pays, la gestion des affaires quotidiennes étant confiée à des assistants ou à des partenaires du même réseau.
Dans les années soixante, certains phénomènes sociaux comme les migrations ont déterminé la structure et les activités des groupes à Bombay. Karim Lala, émigré pathan de la province du Nord-Ouest (à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan), a placé des membres de sa famille et d’autres personnes de sa communauté à la tête de son gco. C’étaient des gens au physique impressionnant, que leur coiffe grandissait encore. De manière générale, ils s’y entendaient pour intimider la population locale par le dacoit et par le racket de rue. Ils se chargeaient d’expulser les locataires pour le compte des propriétaires et promoteurs qui voulaient s’épargner la peine de recourir aux moyens légaux [2], ils fournissaient protection et tueurs et faisaient le trafic de dérivés du cannabis (Sunday, 1988).
Les membres du gco de Varadharajan étaient des Tamouls d’Inde du Sud. Ils faisaient le commerce de marchandises volées sur les docks, créaient des distilleries clandestines, dirigeaient des maisons closes et des tripots, et se livraient au chantage et à la contrebande. Si ses lieutenants menaient certaines activités en toute indépendance, Varadharajan suivait de près tout ce qui se faisait d’important. Ce groupe bénéficiait du soutien du parti du Congrès et sa chute coïncida avec le déclin de ce parti à Bombay. L’essor à Bombay du parti Shiv Sena, qui prônait l’expulsion des Indiens du Sud, a beaucoup contribué au démantèlement du gco de Varadharajan au profit de ses concurrents (Mehta, 1999 ; Pereira, 1986). Souvent, quand un groupe criminel est démantelé en réponse aux besoins du moment, la police protège d’autres groupes moins importants pour que sa source de revenus complémentaires ne soit pas entièrement tarie (Blitz, 1989).
Ce sont les politiques des pouvoirs publics qui déterminent à partir de quel moment une activité illégale devient viable. À Dubai, surnommé le « supermarché des contrebandiers », c’est 500 millions de dollars d’or qui sont négociés chaque année. Outre que son cours n’est pas le même sur les marchés nationaux et les marchés internationaux, l’or est un bon moyen de blanchiment de l’argent. C’est ce qui explique pourquoi la contrebande de l’or se poursuit en dépit de la faible différence des cours entre le marché indien et le marché international (Green, 1977).
Étant donné que, jusqu’à une période récente, il n’y avait pas d’accord d’extradition entre Dubai et l’Inde, les gco de Bombay ont créé une base à Dubai. L’exportation d’or de Dubai vers l’Inde est légale jusqu’à ce que l’or atteigne les eaux territoriales indiennes. Le réseau de Bhatia envoie les chargements d’or et les hommes de Dawood veillent à ce qu’ils parviennent sans encombre aux négociants de la ville. Dawood a joui à Dubai d’une réputation d’homme d’affaires avisé jusqu’à ce qu’un attentat à la bombe, à Bombay, le prive de ses appuis en Inde [3]. Il peut administrer son groupe même en dehors du pays grâce au pouvoir et à l’argent dont il dispose. Il continue à travailler en réseau avec d’autres groupes moins importants ainsi qu’avec les membres de son groupe pour mener diverses activités à Bombay. Un autre groupe, dirigé par Arun Gawli, a pu lui aussi fonctionner à plein rendement tant qu’il a bénéficié d’un soutien politique. Dès que ce soutien a manqué, le groupe a été dans l’incapacité de se maintenir, faute de liens internationaux, et ses possibilités d’activités lucratives se sont réduites (Times of India, 1990).
Quelle que soit la politique du gouvernement, il faut un lien entre les personnes au pouvoir et la pègre pour qu’une affaire soit viable. La corruption des responsables politiques commence lors des élections législatives. Les candidats et leurs partis utilisent tous les moyens pour obtenir de l’argent pour leur campagne électorale. Les grands trafiquants financent les partis et leur fournissent des gros bras. La corruption a permis aux contrebandiers et autres gangs de prendre pied dans la société indienne (Alats, 1999). La situation a empiré avec les années, puisque de nombreux députés élus ont été mis en examen. Des personnalités exerçant des responsabilités publiques sont mêlées à la plupart des grands scandales des années 1986-1991 avec, en jeu, des millions de dollars des États-Unis.
La corruption des forces de l’ordre renforce la position de la pègre. Elles extorquent de l’argent à l’accusé comme à la partie requérante, les montants allant de cinq à cinq cents dollars au niveau d’un commissariat local (Bhagirathi, 2000). Sur les soixante-huit commissariats de la ville, huit sont classés « A », c’est-à-dire que les pots-de-vin y sont importants. Ils sont situés à proximité d’aéroports, de maisons closes, de résidences de chefs de gco et d’hôtels borgnes. Les policiers versent des pots-de-vin pour être affectés à ces commissariats pendant au moins trois ans au cours de leur carrière. On dit que ces postes reviennent aux plus offrants.
 
Opérations menées par des groupes criminels organisés
 
 
Les activités du crime organisé portent sur un certain nombre de trafics tels que la contrebande de produits de luxe, le commerce de l’or et des diamants, le hawala (système bancaire parallèle), le racket de rue ou le commerce illicite d’alcool et de drogues. Ce sont les restrictions apportées par le gouvernement aux importations de montres étrangères dans les années soixante qui ont été à l’origine de la contrebande. Quand le gouvernement a imposé une taxe de 300 % sur le matériel électronique importé, les contrebandiers se sont lancés dans le trafic d’ordinateurs et de matériel électronique.
Les gco ont utilisé différentes méthodes, recourant notamment à des passeurs et tirant parti des lacunes de la législation en matière de transferts de marchandises. Les Indiens qui ne résidaient pas dans leur pays pouvaient, à leur retour, rapporter avec eux leurs effets personnels (dans le cadre du « transfert de résidence ») moyennant le versement d’une taxe d’importation peu élevée. Cela a permis aux gco de faire entrer en fraude d’importantes quantités de biens. Lorsque, par exemple, le cbi (Central Bureau of Intelligence, Bureau de renseignements central) a perquisitionné les locaux de l’ubc (Unaccompanied Baggage Cargo, Service des bagages non accompagnés) du port de Bombay, il a saisi pour 10 millions d’inr de marchandises [4] importées au titre du transfert de résidence et qui avaient été dédouanées sans inspection. Des plaintes ont été déposées contre un commissaire-enquêteur adjoint, deux commissaires et neuf douaniers. Après ces événements, il n’y a plus eu d’envoi en provenance de Dubai pendant quelque temps et les activités quotidiennes de dédouanement ont chuté de 80 %. Selon les informations dont on dispose, les contrebandiers, de mèche avec les douanes, auraient infligé au trésor public une perte de l’ordre de 375 millions de dollars des États-Unis (Harish, 1995).
Les gco introduisent certains produits pour blanchir leur argent. Le Groupe d’action financière sur le blanchiment de capitaux a établi en 1997 que l’or était utilisé à cette fin (gafi, 1998). En Inde, toutes les classes de la population utilisent l’or pour l’épargne. Le système de taxes locales encourage cette pratique, et il est rare que les bijoutiers fournissent des récépissés de vente pour les objets d’or. Avant les élections, l’or est importé en grandes quantités pour les frais de campagne (Economic Times, 1996).
Le diamant joue un rôle semblable. À l’origine, le lien entre les diamants et la pègre en Inde s’est développé sur le terrain moralement impeccable de la campagne contre l’Apartheid. L’Inde entretient en effet depuis longtemps des relations commerciales avec l’Afrique du Sud, où réside depuis de nombreuses générations une importante communauté de commerçants indiens. L’importation de diamants bruts d’Afrique du Sud, leur polissage en Inde et l’exportation des produits finis constituent une activité de première importance. Bien que l’Inde se soit jointe au boycott économique de l’Afrique du Sud, les affaires ne s’en sont pas moins poursuivies, et les marchands de diamants ont donc été amenés à dépendre de la pègre (Britto, 1987). De plus, la vente et l’achat de diamants peuvent servir à blanchir l’argent, à transférer des fonds dans des paradis fiscaux et à échapper au fisc. Selon les informations dont on dispose, l’exportation et l’importation de pierres précieuses et semi-précieuses entre l’Inde et la Belgique sont sous-facturées à hauteur de 357 millions de dollars des États-Unis [5] (Fonds monétaire international, 1998). C’est un secteur qui échappe au contrôle des opérations financières ; il n’y a jamais de reçus, à aucun niveau que ce soit, et les transactions se font de la main à la main (Green, 1977). Les diamants peuvent être utilisés en contrepartie de l’héroïne. Leur valeur par rapport à leur volume et à leur poids est très proche de celle de l’héroïne, et ils servent de valeur de réserve pour des utilisations furtives (Executive Intelligence Review, 1986). Un grand nombre de négociants en diamants de Bombay ont été victimes du chantage exercé sur eux par les gco ; certains ont été abattus.
 
Les gco et le trafic de drogue
 
 
Les gco ont estimé que le trafic de drogue était une bonne affaire parce que la marge bénéficiaire y est énorme. Parmi les personnalités bien connues du trafic de drogue à grande échelle en Inde, on citera : Karim Lala, Iqbal Mirchi, Gurubux (alias Sam Biryami), Dawood et Chotta Rajan. En même temps qu’ils disposent d’un réseau international pour leur trafic, la plupart d’entre eux ont des entreprises légales dans des pays développés et des pays en développement. Ces gco sont étroitement soudés et l’on n’y accueille pas volontiers les nouveaux venus, sauf s’ils connaissent quelqu’un dans la place. Une recommandation personnelle est nécessaire, ne serait-ce qu’au niveau du revendeur de rue (Indian Express, 1986 ; Thevar, 1998).
L’Inde a joué un rôle important dans le commerce de l’opium avec la Chine sous les Britanniques, mais le trafic ne s’est pas poursuivi de la même façon après l’indépendance, en 1947. Le parti de Gandhi cherchait surtout à interdire l’alcool. L’usage social et religieux du cannabis ou de l’opium s’est poursuivi dans le pays. Les nouvelles formes de drogue sont apparues dans les années soixante avec l’afflux de touristes venus de pays développés pour questionner l’Asie mystique. Les rapports étroits entre les touristes et la jeunesse aisée, en certains lieux touristiques, ont amené un nouveau mode de consommation. En raison des prix élevés, ces usages n’ont pas dépassé une mince couche de la population. Pour ces jeunes, la consommation de cannabis n’avait aucun rapport avec le contexte culturel traditionnel ; c’était une mode, et on la suivait.
Avec la libéralisation des échanges, les gco ont abandonné certains produits qui ne rapportaient plus suffisamment, compte tenu des risques encourus, et en ont cherché de nouveaux. Leur choix s’est arrêté sur les drogues et les armes légères. Avant les années quatre-vingt, certains exportaient déjà du cannabis, mais le commerce des drogues n’était pas aussi dynamique qu’aujourd’hui. Ce qui a facilité le développement de ce trafic, ce sont les changements géopolitiques qui ont eu lieu dans les pays voisins (Pakistan, Afghanistan et Iran), et qui ont fait de l’Inde une importante plaque tournante. Dans les zones en proie à l’agitation politique, et en particulier à la frontière du Myanmar, du Pakistan et de l’Afghanistan, le trafic de drogues s’est joué de frontières perméables. L’opposition politique interne a pris des formes extrémistes dans des États comme le Pendjab, le Cachemire, Manipur, Nagaland, Assam et Mizoram, et des liaisons transfrontières se sont établies.
Que ce soit pour le transit ou à des fins de consommation locale, le transport de drogues à destination de l’Inde se fait par voie terrestre, maritime et aérienne. Les zones frontières de l’Inde sont extrêmement perméables au transport par voie terrestre. Étant donné la rudesse de l’environnement et l’absence de structures de base, les candidats aux fonctions de passeur ne manquent pas. Les opérations transfrontières rapportent d’énormes bénéfices aux gco. À Jaisalmer et dans les régions avoisinantes de Barmer, qui longent le Pakistan sur 760 km, on a saisi pour 78 crores d’inr (19 millions de dollars des États-Unis) d’héroïne, au prix du marché international (Rahul, 1987).
La voie aérienne est souvent utilisée ; on fait appel, là encore, à des passeurs qui prennent de gros risques : certains sont morts pour avoir essayé de passer de l’héroïne introduite dans leur corps. Pour éviter les accidents mortels, ils font très attention à la durée du vol et évitent de se rendre aux toilettes. En 1998, les passeurs arrêtés étaient des nationalités suivantes : 26 Nigérians, 17 Népalais, 17 Britanniques et 12 Sri Lankais (Narcotics Control Bureau [ncb], 1998).
Souvent, le trafic se fait avec la complicité du personnel des compagnies aériennes. En 1997, un pilote a été arrêté pour avoir dissimulé de l’héroïne dans sa valise à double fond. Selon les services des douanes, il existe un réseau bien organisé au sein d’Air India. Ce réseau serait en relation avec le service de recrutement du personnel, de sorte que les agents engagés peuvent être placés à des postes sensibles des opérations de transport aérien (Shinde, 1997). En interdisant à un avion d’Air India de décoller de Lagos et en ne l’autorisant à repartir qu’après que le Premier ministre indien eût rencontré au Canada le Président nigérian dans le cadre de la réunion des chefs d’État et de gouvernement du Commonwealth, les autorités nigérianes ont pris une mesure qui a assombri les relations entre les deux pays. Pour plus de détails sur les saisies faites à différents aéroports, voir ncb (1996, 1997, 1998).
Les autorités ont besoin d’informations précises pour agir, étant donné qu’elles ne peuvent pas matériellement fouiller chaque conteneur. Les ncb ont saisi 3 330 kg de méthaqualone et 6 197 litres d’anhydride acétique dans des conteneurs en 1998 (ncb, 1998). L’héroïne parvient à Bombay en provenance des États de Madhya Pradesh, du Rajasthan et d’Uttar Pradesh – où la culture est autorisée – par camion, train et autres moyens de locomotion. En 1996, la Direction des enquêtes fiscales de Bombay a intercepté à Vasai, dans la banlieue de Bombay, un camion en provenance d’Amritsar (Pendjab), qui transportait 72 kg d’héroïne et 119 kg de haschisch (ncb, 1996). À Bombay, l’héroïne vient donc de trois sources : Pakistan, Afghanistan et production nationale, par ordre décroissant d’importance.
 
Le trafic de drogue dans la rue
 
 
À Bombay, il y a une forte demande d’héroïne brute, de produits pharmaceutiques, de cannabis et d’inhalants. Marginalisés et émaciés, les toxicomanes qui consomment de l’héroïne de mauvaise qualité et ont surtout pour habitude de « chasser le dragon » sont facilement repérables. Selon les renseignements dont on dispose, l’ensemble de la distribution est entre les mains de quelques personnes seulement. Elles ont des liens étroits avec les gco, mais on ne sait pas exactement si ce sont des liens de sujétion ou de partenariat. Quand un chargement arrive en ville, il est distribué aux intermédiaires, qui prennent de 20 à 50 kg à la fois. Ils répartissent les drogues en différents lieux de la ville en faisant appel à leurs coursiers locaux ou parfois par téléphone. Les affaires ne sont conclues que lorsque les contacts sont fermement établis.
Pour vendre dans les rues, il faut des revendeurs, des emballeurs, des guetteurs, des goûteurs et des intermédiaires qui livrent la drogue aux clients. Les revendeurs peuvent faire appel à différents types de personnes. Un revendeur occasionnel peut charger ses enfants de faire les livraisons. Certains trafiquants recrutent des toxicomanes à cette fin et les paient en nature et en espèces. Nul ne sait aussi bien qu’eux évaluer la qualité d’une substance. Chez les revendeurs, les femmes sont moins tracassées et moins suspectes que les hommes. En outre, les hommes finissent souvent par consommer de la drogue, ce qui gêne l’activité. Les femmes sont également employées pour empaqueter la drogue dans des pudis (paquets d’un quart de gramme d’héroïne). À cette fin, on loue une cabane pour une brève durée, les propriétaires assurant le guet à l’extérieur.
La plupart des petits trafiquants placent leurs bénéfices en or ou en capitaux dans leur ville natale. Une pratique semblable a été relevée dans l’État du Gujerat (Britto et al., 2000). Ils déposent également leurs gains chez des usuriers locaux qui prêtent à 10 % par mois et accordent aux trafiquants un petit pourcentage. Pour des raisons de sécurité, ils déposent leur or en gage chez ces prêteurs locaux pour une partie de sa valeur. Quand ils se font prendre par les forces de l’ordre, ils finissent, pour se sortir d’affaire, par dépenser une grande partie de leur épargne en pots-de-vin ou en frais de procès.
 
Impact des gco sur la société
 
 
Les gco n’existent et ne se développent que grâce aux protections politiques, aux liens avec la délinquance en col blanc, à la corruption des partis politiques et institutions sociales, au fossé de plus en plus profond qui sépare les nantis des exclus, au sentiment de pauvreté relative et au culte du succès sans partage, de plus en plus répandu chez le public. Ce climat a suscité un grand nombre de vocations à entrer dans les réseaux criminels pour obtenir argent et pouvoir. La restructuration industrielle de Bombay a rejeté de nombreux individus qui, désespérés, sont la proie facile des agences de recrutement des gco. Des jeunes sans passé criminel ont quitté les États les moins développés de l’Inde (Bihar et Uttar Pradesh) pour venir exercer à Bombay les fonctions de tueurs à gages pour pas plus de 60 dollars des États-Unis (Times of India, 1999). Nombre de toxicomanes jetés en prison pour avoir utilisé des drogues se sont liés en détention avec des membres de gco qui leur ont appris les usages du milieu.
Les délinquants en col blanc qui tournent les réglementations en matière de taxes publiques sur les exportations, les importations, les opérations immobilières, les travaux de construction, la production de films et autres opérations constituent des proies faciles pour les racketteurs des gco (Bhagirathi, 2000). De toute évidence, la loi est appliquée de façon sélective s’agissant des « règlements de comptes » entre membres de gco. Outre que ces procédés traduisent un mépris absolu de la loi, ils permettent aussi aux gco de se débarrasser des indésirables qui sont dans leurs propres rangs et chez leurs rivaux. À la longue, le crime organisé va criminaliser les institutions de gouvernance et d’administration de la société. C’est ce qui ressort clairement si l’on considère que le nombre d’hommes politiques qui ont un passé judiciaire chargé ou ont de proches parents dans le monde de la pègre est en augmentation (Alats, 1999). Depuis les années quatre-vingt, les scandales économiques dans lesquels des hommes politiques ont trempé portent sur des montants qui vont de 22 millions de dollars à 586 millions de dollars (Bhagirathi, 2000).
La corruption des administrations donne aux criminels la possibilité d’échapper aux mailles du filet ou encore de s’installer à l’étranger pour y diriger leurs réseaux de l’extérieur. Par exemple, une personne mise en cause dans une saisie de mandrax (méthaqualone) a versé 65 000 dollars à l’enquêteur de la Cellule des stupéfiants de Bombay. Son nom a été rayé du dossier et elle a pu poursuivre son trafic. La criminalisation des institutions par le trafic de drogue est d’ores et déjà visible et se développe en raison des marges bénéficiaires énormes qui sont possibles. Quelques saisies véritables ici et là ne peuvent empêcher le trafic.
 
Conclusion
 
 
Bombay est devenu depuis les années cinquante un centre névralgique important pour les gco, même si dès 1803 le trafic de l’opium y était à la base de l’accumulation du capital. La structure et le fonctionnement des gco ont évolué avec l’environnement social. Ils font chanter les délinquants en col blanc en même temps qu’ils en font leurs associés. Ils infiltrent la société à des niveaux différents et, ce faisant, corrompent les systèmes d’administration.
La législation de lutte contre les gco ne peut être efficace en soi. Il faut s’attaquer aux liens des gco avec les réseaux de délinquants en col blanc, aux pressions économiques qui s’exercent pour constituer rapidement des capitaux, aux pressions politiques liées aux processus démocratiques électoraux, aux pressions exercées par des entités organisées et aux effets de la mondialisation. Au niveau local, les disparités économiques scandaleuses ne peuvent que créer des vocations à entrer dans les gco. L’application sélective de la loi peut faire passer l’activité commerciale d’un gco à l’autre pour le profit de telle ou telle section de l’élite au pouvoir mais elle ne peut éliminer le trafic de drogues.
Il faut étudier le problème de la criminalité organisée dans son environnement social et politique. C’est une tâche qui dépasse les possibilités des services répressifs. Il faut des travaux de longue haleine de recherche multidisciplinaire associant historiens de l’économie, macro-économistes, spécialistes des sciences politiques, sociologues, anthropologues, comptables et banquiers. Il faut une loi qui autorise à obtenir des données des diverses administrations chargées de l’ordre public. Bien qu’un appel ait été lancé aux spécialistes en sciences sociales en 1988 lors de la Conférence internationale sur l’abus et le trafic illicite des drogues, très peu de pays ont constitué des équipes de recherche holistiques de ce type.
Traduit de l’anglais
 
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·  Ogd. 1997. La Géopolitique mondiale des drogues, Rapport annuel 1995-1996, Paris, ogd.
·  Pereira, I. G. 1986. « Matunga cops keep Vardha in check, but smaller dons encouraged », Bombay, The Daily, 31 mai.
·  Rahul, Bed. 1987. « War or peace, the caravan moves on », Bombay, The Indian Post (10 avril 1987).
·  Shinde, Pradeep. 1997. « Drugs on high, Air India cases reveal smuggling network », Bombay, Midday, 19 octobre.
·  Sunday. 1988. « The law of the streets », Bombay, Sunday, 1er mars.
·  Thevar. 1998.« Iqbal Mirchi : From greengrocer to globe-trotting drug runner », Bombay, Bombay Times, 7 avril.
·  Times of india, 1999. « Hitmen trained in a slipshod manner », Bombay, Times of India (14 janvier 1997).
·  –. 1990. « Gawli Gang’s den busted », Bombay, Times of India, 3 janvier.
 
NOTES
 
[1]La région de Malwa s’étend de la partie ouest du Madhya Pradesh à la partie sud du Rajasthan. L’opium était cultivé dans les régions qui n’étaient pas placées sous le contrôle de l’East India Company et était passé en fraude en Chine en concurrence avec les Britanniques, qui avaient la haute main sur le commerce de l’opium de Patna, produit dans les États de Bihar et Uttar Pradesh.
[2]L’arrêté de 1973 sur les loyers de Bombay a renforcé le rôle de la pègre dans l’immobilier et le bâtiment. Il empêchait d’expulser les locataires et d’augmenter les loyers. Propriétaires et promoteurs ont donc recouru aux services de la pègre à cet effet. La pègre aidait aussi les promoteurs à passer outre aux normes de construction, soit en corrompant les fonctionnaires responsables, soit en obtenant leur mutation ailleurs (Sunday, 1988).
[3]En décembre 1992, des groupes politiques intégristes ont détruit la Babri Masjid, provoquant ainsi des manifestations communautaires de nature politique qui ont opposé hindous et musulmans dans plusieurs régions de l’Inde. Nombre de ceux qui ont péri à Bombay étaient musulmans. En représailles, plusieurs attentats à la bombe ont été perpétrés. Ces événements ont montré combien les membres des gco (toutes religions confondues) avaient sapé les systèmes de gouvernance. Ce choc a amené à prendre de sérieuses mesures contre certains gco.
[4]Un dollar des États-Unis = 46 inr ; 10 000 000 inr = un Crore inr. Ainsi, un crore inr = 0,25 million de dollars.
[5]En 1997, les exportations indiennes vers la Belgique étaient de l’ordre de 1 088 millions de dollars des États-Unis et les exportations belges vers l’Inde étaient estimées à 2 617 millions de dollars. D’après les chiffres belges, les exportations indiennes vers la Belgique s’élèvent à 1 209 millions de dollars et les exportations belges vers l’Inde sont estimées à 2 852 millions de dollars des États-Unis.
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[3]
En décembre 1992, des groupes politiques intégristes ont dé...
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Un dollar des États-Unis = 46 inr ; 10 000 000 inr = un Cro...
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