2001
Revue internationale des sciences sociales
Drogues, organisations criminelles et politiques publiques
Violence à Rio de Janeiro : styles de loisirs, de consommation et de trafic de la drogue
Alba Zaluar
Alba Zaluar est professeur titulaire d’une chaire d’anthropologie à l’Institut de médecine sociale de l’Université d’État de Rio de Janeiro (uerj), où elle coordonne le nupevi (Groupe de recherche sur la violence). Adresse : Instituto de Medicina Social/uerj, Rua São Francisco Xavier, 524, 7° andar, Bloco D, Rio de Janeiro, ZP 20550-013. Email : azaluar@openlink.com.br ou alba@uerj.br.
Dans le présent article, nous tenterons de comprendre les liens entre pauvreté et trafic de drogue au détail ; nous nous intéresserons aux mécanismes qui ont provoqué les changements économiques, sociaux et politiques survenus dans les quartiers pauvres. Bien qu’il ne faille pas perdre de vue le contexte historique de ces changements, dans lequel prospèrent la violence et le trafic de la drogue, cet article porte sur les données que les recherches sur le terrain, notamment celles effectuées de 1997 à 2000, ont permis de rassembler. La dernière de ces enquêtes compare les données sur la criminalité et les indicateurs sociaux, et les interprète à la lumière des matériels ethnographiques sur les différents styles de consommation et de trafic de drogue dans trois districts de Rio de Janeiro : Copacabana, dans la zone la plus riche de la ville ; Tijuca, dans un secteur où dominent les classes moyennes ; Madureira, dans un quartier habité surtout par les plus pauvres. Cette enquête montre comment les jeunes favelados sont séduits par la vie dangereuse et la culture de la virilité associées à un certain style de commerce de la drogue, où beaucoup trouvent la mort.
Le présent article examine le point de vue actuel sur la criminalité et la violence qui sévissent dans les villes du Brésil, en particulier à Rio de Janeiro, considérée comme une des villes les plus violentes du pays. Cette « perception » découle de l’opinion selon laquelle la pauvreté et les inégalités s’aggraveraient, ce qui expliquerait les crimes violents, notamment les homicides, et les délits contre les biens. Pourtant, l’extraordinaire augmentation du taux de criminalité, et tout particulièrement la progression des homicides, ne s’explique que si on la met en corrélation avec le trafic de la drogue aux niveaux local et transnational. Cette affirmation est étayée, pour l’essentiel, par l’enquête sur le terrain que j’ai menée au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix dans les quartiers pauvres de Rio de Janeiro, où la plupart des crimes et délits se rapportent à des conflits personnels et commerciaux dans lesquels sont impliqués des gens ayant partie liée avec les bandes spécialisées dans le trafic de stupéfiants (Zaluar, 1994). Les données statistiques fournies par les autres études menées au Brésil (Adorno, 1990 ; Zaluar et al., 1995 ; Soares et al., 1996 ; Beato et Assunção., 2000) ne sont pas concluantes, même si elles font toutes apparaître des pourcentages élevés d’homicides liés au trafic de stupéfiants (de 25 % jusqu’à 52 %).
Partant du principe que de nombreux jeunes gens pauvres se sont trouvés en situation de vulnérabilité par suite de graves problèmes familiaux – mais aussi à cause d’un manque de contact avec le monde adulte, d’un système scolaire déficient, d’une formation professionnelle inexistante et de possibilités d’emploi insuffisantes –, je présente des arguments à l’appui de la notion d’« intégration perverse » (Castels, 1998, p. 166-180) que j’ai déjà analysée dans un précédent article (Zaluar, 2000). Je soutenais dans cet article que l’évolution du marché parallèle à Rio de Janeiro, évolution provoquée par la présence de trafiquants de drogue dans la ville, en particulier dans les favelas, a criminalisé le secteur informel : le commerce de la drogue, plus précisément celui de la cocaïne et de la marijuana, étant illégal, a pris une tournure violente. Cette activité économique à haut risque, fatale à la plupart des jeunes qui intègrent les bandes de trafiquants, a prospéré dans le cadre d’une organisation fluide, hiérarchique et impitoyable, et ne devrait en aucun cas être assimilée à une « stratégie de survie ».
Au plan macrosocial, après des débats passionnés, on s’est dans une large mesure accordé à reconnaître que la société d’après-guerre a été soumise à un processus accéléré de transformations économiques, politiques et culturelles, et que ces transformations se sont traduites pour l’essentiel par la fragmentation sociale et l’importance croissante accordée aux activités de loisirs et de consommation en tant que moyens de définir de nouvelles identités sociales. Du coup, les jeux d’argent, l’usage de stupéfiants et la recherche du plaisir sous toutes ses formes ont pris une extrême importance dans la vie de beaucoup de gens, et dans celle des jeunes en particulier. Les milieux qui exploitent la consommation de drogues illicites et d’autres activités illégales font d’énormes profits. À l’intérieur des réseaux mondiaux du crime organisé, ceux qui occupent une position stratégique dans le grand cartel des filières transnationales peuvent gagner beaucoup d’argent en peu de temps, du fait de l’absence ou de la rareté des limites institutionnelles et par le recours à la violence dans le règlement des conflits
[1]. Ce secteur prospère de l’économie mondiale s’est spécialisé dans la production et la diffusion illégales de biens et de services qui font partie intégrante de la « consommation de masse en tant que phénomène de mode
[2] ». S’ajoute à cela le fait que les contrats passés avec les mafiosi font du tort à des tiers ; bien qu’ils permettent parfois d’éviter les conflits, ils prennent avant tout en compte les intérêts fondamentaux des participants. Les liens de loyauté personnelle ne sont pas le résultat d’un acte librement consenti par la personne, ils sont imposés par la menace ou l’emploi de la violence physique. Le chef peut être magnanime à l’occasion, si l’idée lui prend de l’être, si tel est son bon vouloir. Pour autant, l’atmosphère faite de peur, de respect et d’affection mêlées qui l’entoure n’efface pas le caractère despotique du pouvoir qu’il exerce, car elle vide de son sens l’autonomie de ses sujets.
Puisque les inégalités sociales, économiques et institutionnelles demeurent, ces nouvelles formes mondialisées de commerce configurent une intégration sociale et économique perverse pour les victimes de l’exclusion. La question qu’il reste à examiner comme il convient, c’est celle de savoir comment les effets de la pauvreté et de l’urbanisation accélérées, et de l’immigration, sont liés à la présence de réseaux
[3] et de flux de criminalité plus ou moins organisés
[4] (Schiray, 1994). Bien que la pauvreté et l’urbanisation accélérée soient des conséquences et des causes évidentes de l’exclusion, le crime organisé transcende toutes les barrières sociales, noue des liens avec l’activité économique légale et ne peut survivre sans l’appui institutionnel des organismes publics. Si l’on étudie les réseaux qui servent d’intermédiaires entre activités économiques légales et activités économiques illégales, on peut finalement relier les microdimensions et les macrodimensions, et les niveaux local et mondial de l’économie transnationale des stupéfiants, dans le cadre de laquelle de pauvres gens s’emploient, au péril de leur vie, à vendre la drogue au détail pour assurer les énormes profits engrangés aux échelons supérieurs du commerce de gros. Les narcotrafiquants prospèrent en exploitant l’activité dangereuse et souvent mortelle des petits dealers.
Du fait des prix très élevés des drogues illicites (la cocaïne est plus chère que l’or dès l’instant où elle pénètre en territoire brésilien), leur commerce est devenu une source de profits énormes et rapides ainsi qu’une cause d’extrême violence. La demande qui garantit ces profits considérables est générée par le changement des modes de vie associé à la consommation individuelle, dont on peut dire qu’elle est une consommation-phénomène de mode (qui inclut l’usage des drogues illicites) et qu’elle est plus coûteuse que la consommation familiale de l’après-guerre, liée dans les classes moyennes à la recherche du confort domestique. Cette évolution des habitudes de consommation est allée de pair avec une nouvelle conception du travail, de la souffrance, des loisirs et du plaisir. Elle a en outre coïncidé avec la progression impressionnante de certains délits « contre les biens » – larcins et vols avec agression – et « contre la vie » – agressions et homicides (undcp, 1997). Il reste encore à étudier comme il convient le micromécanisme local par lequel cela est arrivé.
L’hypothèse principale se fondait sur le caractère interactif des circuits, des réseaux, des modes de loisir et des processus sociaux plus diffus qui débouchent sur une activité criminelle, en l’occurrence le trafic de drogue, en tant qu’activité économique, c’est-à-dire menée dans le cadre d’une organisation qui, au niveau « commerce de détail », peut avoir un caractère régulier ou irrégulier, être un mode de vie ou un moyen de s’enrichir, en même temps qu’une activité intermittente, passagère ou permanente. Les différentes formes que ce trafic est susceptible de revêtir pourraient être liées à la fréquence de certains délits observés dans trois districts de Rio de Janeiro. Auquel cas, le mode de trafic serait un facteur d’importance. Les données disponibles sur la délinquance étaient celles qui ont trait à la criminalité organisée : vols qualifiés et larcins (qui permettent aux consommateurs de payer l’argent qu’ils doivent aux dealers) ou homicides, qui peuvent être, et sont souvent, une manière de résoudre les conflits internes, s’agissant notamment de ce qu’on a appelé des « homicides systémiques » (Beato et Assunção, 2000). L’équipe de recherche
[5] a étudié les styles de trafic et les réseaux dans chacun de ces districts, qui ont été choisis parce qu’ils abritaient plusieurs établissements légaux voués à la vie de bohème et de nombreux bidonvilles (
favelas), mais aussi parce que, d’un district à l’autre, on notait de fortes disparités socio-économiques. On y a observé les liens établis entre dealers des
favelas et dealers « des rues », ainsi qu’entre consommateurs et trafiquants. C’est dire que la recherche avait un caractère plus qualitatif que quantitatif.
Comme l’indique le recensement de 1991, Rio de Janeiro comprenait 570 favelas dispersées sur tout son territoire, où vivaient plus de 16,1 % de la population totale de la ville. À l’intérieur de ces favelas, la densité de population est de 341 habitants par hectare, ce qui représente huit fois la densité moyenne de la ville. Au cours des années quatre-vingt, les trafiquants ont réussi à prendre le pouvoir local dans la plupart d’entre elles, évinçant les dirigeants de l’association des habitants et les responsables syndicaux qui avaient joué jusque-là un rôle important (Zaluar, 1994).
Depuis la fin des années soixante-dix, deux cartels ou « organisations » criminels opposés contrôlent plusieurs favelas, divisant leurs habitants en amis et ennemis : le Comando Vermelho et le Terceiro Comando. Malgré l’étiquette des organisations, au plan des affaires les « commandos » ont fonctionné comme des réseaux de réciprocité horizontale par l’intermédiaire desquels les gangs de chaque favela s’entraident pour se procurer drogues et armes à feu quand ils viennent à en manquer. Il y a maintenant quatre bandes organisées – Comando Vermelho, Comando Vermelho Jovem, Amigos dos Amigos et Terceiro Comando – mais la rivalité entre les anciens ennemis est toujours la plus âpre. Bien que les « commandos » ne soient pas des entreprises familiales et ne soient pas dirigés par un « grand chef », leurs réseaux ne sont pas toujours horizontaux. On constate d’importantes inégalités en ce qui concerne les rapports de force et le partage des bénéfices. L’organisation du trafic des stupéfiants (gangs criminels ou quadrilhas), à l’intérieur des favelas, est simple : il y a le « propriétaire du marché » (dono da boca de fumo) ou « le trafiquant » (o traficante), deux « directeurs » ou davantage, un pour la marijuana, un autre pour la cocaïne, et plusieurs revendeurs plus ou moins importants, dont certains sont des employés (« comptables », « vapeurs », « soldats »), et de nombreux « petits avions » (vendeurs intermédiaires), les premiers touchant des salaires variables ou des pourcentages sur les ventes, les seconds recevant une petite part de la drogue, qu’ils peuvent vendre ailleurs à un prix plus élevé. Quand le processus politique et militaire a été mené à son terme, le « trafiquant » en chef devient « le propriétaire de la colline » (o dono do morro), autre nom pour désigner le bidonville.
Au cours des entretiens, les jeunes ont mentionné que les quadrilhas apportaient à leurs membres une sécurité supplémentaire. Elles leur assurent, en effet, une assistance juridique : c’est ainsi que plus le jeune occupe une place élevée dans la hiérarchie du crime organisé, moins il risque d’être condamné. Puisque l’argent peut acheter la défense, et que les armes offrent la protection que la peur appelle, il est logique de perpétrer de plus en plus de crimes afin d’avoir toujours de l’argent et des armes, de se faire respecter par le gang et de bénéficier de sa protection. Au fond, leur préférence pour le vol à main armée s’explique par le fait qu’ils peuvent ainsi réduire au silence les témoins éventuels, apeurés, imposer à leurs complices un respect mêlé de crainte, offrir enfin le revolver en « cadeau » aux policiers – autant de manières d’échapper à l’arrestation et de rendre la condamnation plus difficile, que j’analyse dans un autre texte de cette revue. De toute façon, les événements peuvent déjouer leurs calculs : rien n’empêche en effet qu’un pauvre bandit puisse être passé à tabac, torturé, ou qu’on tente de lui extorquer une somme d’argent qu’il n’est pas en mesure de fournir. On peut faire main basse sur son arme à feu ou les biens qu’il a volés, et il peut malgré tout être arrêté si les policiers préfèrent augmenter la mise au jeu de la corruption ou faire correctement leur travail. Il arrive aussi qu’il soit accusé de crimes qu’il n’a pas commis, ce qui est une manière d’accélérer la « solution » des affaires criminelles. Il y a des contraintes professionnelles et des objectifs d’efficacité, au sein de l’institution, qui coexistent avec les pratiques traditionnelles de la violence et de la corruption. Les cas de « révolte », c’est-à-dire la décision de « prendre les armes » et de suivre une carrière criminelle, étaient liés à ces rencontres dangereuses avec les policiers.
Cela étant, nous avons découvert au cours de la recherche sur le terrain que les dealers, notamment à Copacabana, n’étaient pas tous des jeunes issus des favelas, censés être les seuls assez pauvres pour se laisser séduire par cette stratégie de survie. Des femmes (manucures, prostituées, vendeuses), ainsi que des adultes travaillant dans le secteur des services (marchands ambulants, chauffeurs de taxi, concierges, et même commerçants) vendent aussi des drogues illicites aux consommateurs.
L’autre grande découverte que nous avons faite, c’est que les taux de criminalité dans les trois districts ne pouvaient s’expliquer ni par les données socio-économiques, ni par l’anomie. Les délits contre les biens (vols qualifiés et crimes avec voies de fait), qui sont liés à la richesse des victimes, et les crimes contre les personnes (homicides), liés à la pauvreté, atteignent les taux les plus élevés à Madureira, le district où l’on trouve la population la plus pauvre. À Copacabana, le taux d’homicides est de 8,8 pour 100 000 habitants, tandis qu’à Tijuca et à Madureira, il avoisine 21 et 34 respectivement. On enregistre à Copacabana un grand nombre de vols, mais, à Madureira, ils atteignent aussi un chiffre record. Pourtant, Copacabana est le district où l’on trouve les plus hauts niveaux de revenus : 65 % des chefs de famille ont des revenus moyens ou des revenus élevés, 40,58 % se situent dans les trois tranches de revenus les plus élevés, et seulement 11 % sont au-dessous du seuil de pauvreté (deux salaires minimum). À Tijuca, district moins riche que celui de Copacabana, la répartition des revenus se concentre sur les niveaux moyens : 59 % des chefs de famille ont des revenus moyens et élevés, 35,44 % atteignent les trois niveaux les plus élevés, 17,2 % sont au-dessous du seuil de pauvreté. À Madureira, la répartition des revenus est contrastée : 40 % des chefs de famille ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté, 33 % gagnent deux à cinq fois le salaire minimum, et seulement 22 % se rangent dans la catégorie des revenus moyens et élevés, parmi lesquels 5,4 % seulement dans celle des plus hauts revenus. L’inégalité est donc moindre à Madureira que dans les deux autres districts, car il y a moins de gens riches vivant à proximité de gens pauvres. C’est pourquoi, à Madureira, les pauvres volent, dévalisent ou tuent d’autres pauvres.
Par ailleurs, Copacabana a le plus fort contingent de personnes âgées (25 %) de la ville, bien que sa population ne représente que la moitié de celle de Madureira : sur une population totale de 170 000 personnes, 43 000 sont âgées de 60 ans et plus. Les adultes représentent 41 % de la population totale, les jeunes (de 0 à 29 ans) 33 %. Cela explique peut-être le fait que ce district soit celui où l’on enregistre le taux le plus élevé de vols, puisque les victimes désignées de ce type de délit sont les personnes âgées. Tijuca, district résidentiel, est bien équilibré s’agissant de la structure par âge : la population jeune représente 40 % de la population totale, la population adulte 40 % également, et la population âgée (60 ans et plus) 20 %. Le tableau général donné par les chiffres à Madureira est le reflet de la pauvreté qui caractérise ce district : sur 373 000 habitants, 47 % ont moins de 29 ans, 23 % étant des enfants et des adolescents de moins de 14 ans (quatre fois plus qu’à Copacabana) ; les adultes représentent 40 % de la population totale, et les personnes âgées 13 %. Il est donc plus qu’ailleurs nécessaire d’éduquer et d’occuper les jeunes du district de Madureira.
Malgré sa population âgée, Copacabana est loin d’être un district conservateur ou traditionnel. Au contraire, c’est le centre touristique et artistique le plus important de la ville. L’anonymat, la culture cosmopolite, la tolérance, un climat de liberté – voilà ce qui caractérise le district depuis le début, sans doute parce que se côtoient dans le même espace des gens de tous âges, aux options sexuelles divergentes, appartenant à divers groupes ethniques, à des races et des classes sociales différentes. De nombreux étrangers, venus d’autres secteurs de la ville, d’autres régions du pays et d’autres pays du monde, s’y retrouvent pour s’amuser. Des prostituées, dans des centaines de bars, de restaurants, de night-clubs et de kiosques, proposent des drogues et du sexe. De nombreux dealers (« vapeurs » et « avions ») et consommateurs de drogue arpentent les rues en quête de distractions diverses.
Tijuca a toujours été un district essentiellement résidentiel et familial. Bien qu’il abrite trois écoles de samba renommées et que leurs festivals se déroulent sur son territoire, il ne connaît pas de vie nocturne agitée. Quant à l’anonymat, il est éloigné de son style de vie. District connu pour sa population conservatrice, il règne la nuit dans ses rues tranquilles une atmosphère provinciale, sauf aux endroits dont les jeunes ont fait des lieux de réunion. Pourtant, Tijuca passe pour être un des districts les plus violents de Rio de Janeiro. Au cours des années quatre-vingt, la vogue des bars à musique (caractéristiques du district) n’a fait que s’amplifier. Leur essor est allé de pair avec celui de la consommation de cocaïne, laquelle pourrait facilement s’étendre, les treize favelas que compte Tijuca étant très proches les unes des autres. Toutes les collines, couvertes d’habitations irrégulières, sont sous le contrôle des trafiquants. Du fait de leur proximité, et parce que les trafiquants appartiennent à des commandos différents, on ne peut aller nulle part sans crainte. C’est ainsi que les hommes qui vivent dans une favela ne peuvent plus se rendre aux soirées samba (pagodes), aux bals de musique funk ou aux répétitions de samba dans une autre favela s’ils appartiennent à des commandos ennemis. Le jeune intrus désireux de s’amuser qui passerait outre signerait par là même son arrêt de mort.
À Madureira, les drogues illicites ne sont pas visibles, et il n’est pas facile de s’en procurer en dehors des favelas. Il n’est pas question non plus de flâner dans les rues. Les gens que l’on y voit marcher savent où ils vont. Les « commandos » qui contrôlent les collines ont divisé militairement non seulement les favelas mais les rues de la ville. Il faut faire très attention à ne pas tomber aux mains des ennemis ou, comme ils disent, des « Allemands ». De plus, les rues sont peu éclairées et la police n’y fait que de rares patrouilles. Les activités de loisirs qui ont la prédilection des jeunes sont les bals « traditionnels » dans les clubs, les soirées samba dans les écoles de samba et les bals de musique funk dans les favelas. Pour ces jeunes, qui ne peuvent guère s’aventurer en dehors du territoire contrôlé par le gang, le district se divise en zones « amie » et « allemande ». Ils ne peuvent aller que dans les zones contrôlées par leur « commando » ou par un commando « allié ».
On observe toutefois des différences importantes quant aux styles qui ont la faveur des jeunes. Le charm et le funk sont l’un et l’autre des styles musicaux inspirés de la musique afro-américaine en vogue depuis la fin des années soixante-dix. À chaque style correspond une manière de s’habiller et de danser. Il n’y a ni violence, ni drogues à l’intérieur des clubs où se déroulent les bals charm. Les jeunes se considèrent eux-mêmes comme de fantastiques danseurs et des « mordus » de la musique. Ils s’habillent avec élégance, dans un style traditionnel : c’est pour eux une façon d’affirmer leur différence vis-à-vis des fans du funk. Contrairement aux bals funk, les bals charm réunissent des gens de générations et de couches sociales différentes. Ainsi les adultes exercent-ils sur les jeunes un certain contrôle social, ce qui constitue un antidote aux loyautés puissantes et fermées que l’on observe au sein des groupes de jeunes, notamment dans les gangs et les galères. Ceux qui vont aux bals charm sont davantage axés sur le travail et ne sympathisent pas avec les gangs, même si l’identité sociale acquise dans l’activité de loisir revêt à leurs yeux une très grande importance.
Les galères, à l’inverse, constituent la principale clientèle des bals funk. Les divisions en côtés A et B sont génératrices de disputes pendant la danse et de violentes bagarres dans la salle de bal. Les participants sont plus jeunes et n’ont pas de liens forts avec le monde du travail, l’école ou l’univers professionnel. Leur culture est celle de la masculinité, affirmée par les paroles de leurs chansons favorites et par les discours du dj qui les incite à faire des prouesses, d’aller si nécessaire jusqu’à se battre à mort. Pendant les bals, malgré l’interdiction, 15 minutes d’« amusement » sont autorisées – 15 minutes de combat sanguinaire. Ces bals deviennent ainsi une manière indirecte de lier violence des jeunes et commerce de drogues illicites, dans la mesure où ces jeunes partagent les valeurs et les pratiques de l’ethos guerrier (Elias et Dunning, 1993, p. 138), lesquelles établissent un lien symbolique entre l’orgueil mâle et la domination d’un territoire.
La présence et, parfois, l’intervention des trafiquants sont faciles à déceler dans les bals funk, particulièrement dans ceux qu’on appelle « bals communautaires », parce qu’ils se déroulent dans une favela et sont autorisés et financés par le « trafiquant ». Il faut passer obligatoirement par l’association locale des habitants pour recevoir l’autorisation officielle de la police militaire. En fait, l’« association », déjà contrôlée par les trafiquants, engage aussi des disc-jockeys et d’autres membres de l’équipe technique. Il y a moins de tension et de conflits dans ce type de bal parce que tout le monde connaît tout le monde et appartient au même commando. Le dj, quant à lui, peut se trouver dans une situation difficile, pris entre le « propriétaire » et les policiers corrompus. Il risque parfois sa vie.
Malgré les nombreuses différences que nous avons observées dans les circuits des loisirs, les consommateurs de drogue ne se distinguaient pas les uns des autres par le style de consommation. Dans tous les districts, ils se montraient soucieux de préserver leur vie privée et faisaient preuve de discrétion dans l’usage de la drogue, de façon à ne pas « se trahir », à ne pas effrayer non plus les autres consommateurs fréquentant les mêmes établissements bohèmes. La répression policière et la crainte de voir leur toxicomanie découverte par leurs familles et leurs voisins peuvent expliquer cette prudence. Les consommateurs essaient donc de ne pas dépasser la dose de façon à ne pas manifester les signes (yeux hagards, agitation, perte de la maîtrise de soi) qui permettraient de les « repérer » facilement. En fait, le style de consommation observé dans les lieux publics des trois districts où jeunes et adultes s’amusent a un caractère essentiellement social. Dans les kiosques, les restaurants, les bars et les caves à vins, les comportements maîtrisés des consommateurs sont appréciés de tous, y compris des trafiquants locaux. Ce n’est pas pour dire qu’il n’y a pas de gros consommateurs, mais ceux qui font une consommation excessive de drogue risquent d’avoir de graves problèmes dans leurs rapports avec les autres consommateurs et les revendeurs qu’ils côtoient dans les espaces publics, dans la mesure où ils portent atteinte à l’ordre public et peuvent donc avoir maille à partir avec la police qui surveille les lieux, ou avec les revendeurs, auxquels ils devront toujours plus d’argent. En ces lieux, l’usage de drogue est simplifié, souple et adapté au rythme urbain ; toutes les transactions se font très vite, de façon à ne pas attirer l’attention.
À Copacabana, il existe au moins trois réseaux de trafiquants qui opèrent dans les endroits bohèmes : 1) le bord de mer ; 2) les night-clubs et le circuit de la prostitution ; 3) les restaurants, les bars et les caves à vins proches de l’un des bidonvilles où se trouve un important point de vente. Dans les lieux 1 et 2, les « vapeurs » sont constamment en mouvement (comme leur nom le suggère), ne restent jamais longtemps au même endroit, s’évaporent dès que la police procède à des contrôles, même s’ils sont de connivence avec certains policiers ou en quête de nouveaux clients. Ils sont beaucoup plus discrets en ces lieux que lorsqu’ils se postent à l’entrée des favelas ou des rues voisines des districts de Tijuca et de Madureira. Dans les rues principales ou, comme ils disent, « sur la piste » (na pista), les prix sont de cinq à dix fois plus élevés : ils varient en fonction de l’écart entre l’offre et la demande.
Dans le second réseau – celui qui fonctionne dans les lieux de loisir et de prostitution –, la majorité des transactions (achat et vente de drogues illicites) ont été décidées à l’avance, puisque les « vapeurs » et les « avions » évitent de transporter la marchandise. Le « vapeur » enregistre la demande et se rend là où la drogue est cachée, tandis que les « avions » se dirigent vers les collines, où ils peuvent se procurer à meilleur marché des drogues plus pures. Cela dit, les clients ne craignent pas d’être escroqués : entre gens de connaissance, cela ne se fait pas. La confiance sert les deux parties, qui ont besoin de pouvoir continuer à faire affaire ensemble. Les escrocs sont montrés du doigt et perdent vite toute crédibilité. Dans ce réseau, certains revendeurs préfèrent le système de l’appel téléphonique : ils se rendent à l’appartement de leur client dès que ce dernier les appelle. Ils ne restent pas dans les rues.
C’est un « style » qui contraste avec ceux que l’on observe dans les autres districts. En tout cas, il n’est pas propre à toutes les zones de Copacabana. Dans un autre secteur, plus proche de l’une de ses favelas, on constate à l’inverse que les consommateurs « des rues » et les trafiquants de la favela entretiennent de fréquents rapports, comme il est de règle en de nombreux secteurs de Tijuca et partout à Madureira. Actuellement, le trafic n’est pas aussi tranquille, prudent et paisible : on peut y observer la même dynamique de la violence, engendrée par la même volonté de contrôler le territoire, que dans les autres districts où le territoire des trafiquants, à l’intérieur des favelas, déborde constamment dans le reste du district. Cela étant, puisqu’à Copacabana le phénomène reste limité à quelques rues voisines d’une favela, il n’est pas surprenant que le taux d’homicides enregistré dans ce district soit bien inférieur à ce qu’il est dans les deux autres.
Le district de Tijuca est tout à fait particulier géographiquement parlant : ses rues sillonnent des vallées cernées par de nombreuses collines. Les dealers ont su tirer parti de cette caractéristique. Les disparités sociales entre zones urbanisées et favelas s’estompent dès que l’on pénètre dans le monde des drogues illicites. Les consommateurs « des rues » gravissent tranquillement les collines pour y acheter directement, au point de vente convenu, une drogue moins coûteuse et de meilleure qualité, même s’ils savent qu’ils prennent plus de risques que les clients des classes moyennes de Copacabana qui achètent sur « la piste ». Les consommateurs, quel que soit leur degré de dépendance, doivent calculer les risques qui découlent de la répression et de la corruption policières, qui coexistent dans les favelas et les rues voisines, ainsi que les dangers inhérents aux transactions avec les revendeurs des collines. Ils disent de ces derniers : « Il faut savoir s’y prendre avec eux pour prendre contact et prendre congé et ne pas perdre la vie. »
D’ailleurs, les trafiquants des bidonvilles règnent sans trop de problèmes sur les rues de Tijuca. Il s’agit pour eux d’empêcher les dealers indépendants d’y vendre leur marchandise, ou de montrer leur puissance de feu. Il est courant de voir des trafiquants armés déambuler. Quand le « propriétaire des collines » repère un vendeur non autorisé, il le menace. Si ce dernier insiste et tient tête au gang criminel, il est tué. On ne peut vendre de drogue à Tijuca sans y être autorisé par le propriétaire. Les collines sont si proches les unes des autres, encerclant les golfes étroits où vivent les gens « des rues », que parfois la guerre des gangs et les fusillades intermittentes font irruption dans les foyers, à l’intérieur comme à l’extérieur des favelas. Elles viennent briser la tranquillité de ce district conservateur et familial. Il arrive même que les balles atteignent les maisons et tuent les gens dans leur lit ou devant leur poste de télévision.
La facilité d’accès aux collines explique que le commerce de la drogue au détail y prospère. Le trafic n’en continue pas moins dans les bars et aux coins des rues, car « partout on vend des drogues ». Certains bars sont des points de vente connus : les intermédiaires font la navette entre ces bars et les collines, d’où ils rapportent la drogue à leurs clients. Ceux qui gravissent les collines prennent des risques mais profitent aussi de la situation, même si les profits restent faibles. Ils forment un groupe stable : ils ont gagné la confiance du « propriétaire » ou de ses « directeurs », et appellent cela « avoir une réputation ». Ils achètent une certaine quantité de drogues, qu’ils revendent ensuite à un prix plus élevé dans les lieux bohèmes. Ils peuvent aussi se procurer diverses drogues et les payer plus tard : ils deviennent alors des « avions ». Cela suppose qu’ils inspirent une confiance plus grande encore. Ils s’emploient à gagner le respect et la considération du propriétaire et achètent donc toujours plus de drogue : ils peuvent accéder ainsi au rang de « vapeurs ». Dans le même temps, ils sont contraints de s’engager toujours plus avant dans d’autres activités criminelles menées par le gang, au risque de se laisser entraîner dans des conflits mortels. De leur point de vue, la situation idéale serait de rester quelqu’un qui a gagné la considération, l’amitié et le respect mais ne s’engage pas trop, sans devenir pour autant un « ennemi », un « chien », un « faible d’esprit » comme c’est le cas pour d’autres revendeurs. On ne devrait pas non plus être très ambitieux : gagner trop d’argent dans les rues en tant qu’intermédiaire peut attirer l’attention des trafiquants ou des policiers. De celui qui s’est fait ainsi repérer, on dit qu’il est « un homme marqué » et que sa situation « devient sinistre ». Alors, soit il tue pour ne pas être tué, soit il quitte le district, voire la ville. Il doit « disparaître ».
Le trafic pratiqué à Tijuca, comme à Madureira, est donc contrôlé directement par les trafiquants des favelas. Ceux-ci utilisent constamment leurs armes pour défendre leur territoire ou le monopole qu’ils exercent sur le commerce de la drogue, et tenter de mettre un terme à la répression. C’est ainsi qu’ils menacent les concurrents éventuels, contraignent par la force leurs débiteurs, concluent de fragiles accords avec les policiers qui leur extorquent de l’argent, et intimident les témoins. Il existe un contrôle militarisé de la zone qui est plus manifestement associé aux expressions métaphoriques locales de la masculinité. Ce « style » s’écarte de celui qui prévaut à Copacabana. Là, les revendeurs, qui se considèrent comme des clandestins et n’imaginent pas pouvoir contrôler un territoire, adoptent un style beaucoup plus discret.
À Madureira, il est fréquent de voir des gens installés à des points stratégiques, à l’intérieur des favelas et « dans les rues », vendre de la marijuana et de la cocaïne, ou fumer l’une et « sniffer » l’autre. À vrai dire, il n’y a pas de division bien définie entre ces secteurs, et personne n’a de préjugé contre les favelados, les habitants des bidonvilles, car tout le monde ou presque est pauvre. N’importe qui peut se procurer des drogues dans les collines sans éveiller les soupçons. Dans ce district, les frontières entre réseaux de trafic et styles de loisirs sont assez floues. La principale division, et la plus lourde de conséquences, est celle qui est liée à l’existence des « commandos ». L’accès aux drogues ne dépend donc pas des intermédiaires, qui les achètent dans les favelas. Celles-ci n’ont pas de limites bien marquées, aussi les consommateurs disent-ils qu’ils n’ont pas besoin de faire appel à eux, comme cela se passe ailleurs. Habituellement, les toxicomanes consomment ouvertement les drogues à l’endroit même où ils les achètent, dans une petite allée de la favela ou une rue voisine, pour éviter un flagrant délit. Quant aux prix pratiqués, à Madureira la cocaïne et la marijuana sont de huit à dix fois moins chères que « sur la piste », à Copacabana. Il n’en reste pas moins que les consommateurs évoquent eux aussi le climat de tension perceptible quand ils achètent directement au trafiquant. Ils mentionnent également la brutalité dont il fait preuve et reconnaissent qu’ils doivent se plier à ses conditions pour ne pas perdre la vie.
Certains favelados disent qu’il est impossible de ne pas se mêler des opérations menées de temps à autre par les gangs, de refuser les invitations fréquentes – aux soirées, aux barbecues et aux bals. D’autres entendent continuer à s’attirer la considération et le respect pour pouvoir vendre plus de drogue pendant une période limitée. Ils rêvent de gagner un peu d’argent et d’abandonner les opérations illicites pour ouvrir, en toute légalité, un petit commerce. Cela étant, tous reconnaissent que personne n’est contraint d’entrer dans le gang. Le jeune propose, de son propre chef, de se montrer loyal et « disposé à tuer », ce qui est une autre manière de gagner le respect et la confiance. S’il est un bon tireur, il devient un soldat et un membre du gang qui domine la colline.
Si l’on considère la chose d’un point de vue militaire, les « commandos » antagonistes se disputent violemment le territoire ou le contrôle des affaires et interdisent aux habitants des zones dominées par leurs ennemis de franchir les limites de leur pré carré, parfois même pour rendre visite à des amis ou des parents. C’est pourquoi les favelados, à Tijuca et Madureira, parlent d’une « guerre interminable » qui met aux prises les trafiquants appartenant à des commandos ennemis ou oppose policiers et trafiquants. Dans cette guerre, non seulement les membres des gangs, mais aussi les jeunes qui vivent dans les mêmes favelas ou dans des favelas amies, sont obligés d’apporter leur aide chaque fois que des ennemis attaquent un autre gang appartenant au même commando. Les recrues forment alors une bande (bonde, ou « lien ») qui répondra à l’attaque de l’autre bande, laquelle s’est constituée de la même manière.
Quand des « soldats » sont appelés pour le trafic, cet appel est adressé aux jeunes qui ont réussi à passer outre au règlement qui existe maintenant dans l’armée brésilienne et enjoint à cette dernière d’éviter de recruter des jeunes des favelas. Ils ont été formés pendant leur service militaire, qui est encore obligatoire. Même quand ils ne sont pas membres des gangs, ces jeunes sont « invités » à monter et à démonter les armes à feu, à instruire de nouveaux soldats, à affronter des ennemis quand la favela où ils vivent est envahie par la police ou par un gang rival. Ils doivent accepter l’« invitation » non pas tant parce qu’ils y sont contraints, mais parce qu’ils se sentent tenus de collaborer avec le gang qui contrôle le quartier où ils vivent. De toute façon, ils savent qu’en cas de refus, il leur en coûtera, tant au plan moral qu’au plan physique. Ils perdront leur réputation et l’estime du « propriétaire de la colline », ils risquent d’être expulsés de la favela ou, pire, d’être exécutés. Parfois, ils sont même « invités » à former les « bandes » qui vont envahir les quartiers ennemis.
Cette culture guerrière, machiste, à laquelle adhèrent les gangs de trafiquants, imprègne le milieu où les garçons grandissent. C’est ce qui explique l’attrait croissant de la violence dans ce milieu. Car les jeunes ont été en partie socialisés dans cette configuration (Elias et Dunning, 1993, p. 10-11). En adoptant leurs codes, ils cherchent à s’attirer le respect et la considération des membres du gang, et à se faire une réputation. Beaucoup pensent que ce contexte social est une composante naturelle et éternelle de l’interaction sociale. Parmi ceux-là, plusieurs ont des amis ou des parents qui ont fait partie des réseaux de trafiquants. Ces jeunes n’osent pas contrevenir aux règles du réseau. C’est ainsi qu’ils deviennent des conformistes et perdent toute autonomie, et c’est pour cela qu’ils sont considérés comme « téléguidés » (teleguiados).
Pourtant, à Madureira et Tijuca, certains parmi les habitants plus âgés estiment qu’ils devraient garder leurs distances par rapport aux membres des gangs. Il est courant d’entendre prononcer des phrases du genre : « Ils nous respectent et ne s’imposent pas à nous », ou « nous ne nous réunissons pas avec ces garçons ». Ceux qui tiennent ce genre de propos sont des voisins qui appartiennent aux écoles traditionnelles de samba ou à des groupes religieux, ou qui font passer le travail avant tout le reste. D’autres tiennent le même discours : ceux qui habitent là depuis longtemps et ont été témoins des changements qui ont profondément modifié les relations sociales au sein des familles et du quartier. Leurs styles de loisirs intègrent en général plusieurs générations. Ils peuvent ainsi surveiller, au cours de certaines activités, leurs enfants et petits-enfants. En règle générale, ils se contentent d’interdire aux dealers de vendre des drogues ou d’exhiber des armes à feu à leurs portes, là où les enfants jouent, comme pour bien marquer la différence qui existe entre eux et les trafiquants. Ils résistent à l’intimidation et aux accords imposés. En adoptant ces attitudes, ils mettent en évidence le caractère traditionnel et respectable de leur quartier par rapport à d’autres quartiers du district.
Malheureusement, ils n’ont pas encore reçu le soutien des services administratifs et de la police. Plusieurs organisations gouvernementales et non gouvernementales ont mis toutefois en place de nouveaux projets, ou apporté un appui aux associations bénévoles de quartier pour aider les jeunes qui ont des problèmes à l’école ou chez eux. Il n’existe encore aucun projet visant à mettre un terme à la guerre des gangs ou à pacifier les jeunes qui vivent sur le fil du rasoir et qui, à cause de cela, tuent et sont tués.
Traduit de l’anglais
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–. 2000. « Perverse integration. Drug trafficking and youth in the favelas of Rio de Janeiro », Journal of International Affairs, 53/2, p. 654-671.
[1]
Dans le monde entier, l’existence de lois prohibitives et d’une forte censure morale sanctionnant ce genre d’activités oblige les organisations clandestines à réagir violemment, qu’il s’agisse de litiges commerciaux ou privés (menaces, intimidation, chantage, extorsion), ou de résolution des conflits (agressions, meurtres, terrorisme).
[2]
Le « style » est une notion à laquelle on a recours pour remplacer les notions de culture et de sous-culture, lesquelles ont des incidences théoriques inapplicables à une époque d’évolution accélérée des identités et des pratiques sociales. D’abord utilisé au Centre of Cultural Studies de Birmingham pour désigner ce qu’on appelait « culture des jeunes » (
youth culture), « style » est devenu ensuite le terme le plus apte à caractériser les innovations rapides et éphémères, s’agissant de la musique, de l’habillement, de l’art, des modes langagières et autres comportements juvéniles, innovations qu’il n’était plus possible d’interpréter exclusivement dans la perspective holistique de la religion ou d’une culture de classe, même si elles n’étaient pas entièrement coupées de l’une et de l’autre (Hall, 1980). Elles font désormais partie intégrante du marché des biens symboliques ou culturels de la société dite de consommation (Featherstone, 1995, p. 36-44).
[3]
La notion de réseau a deux acceptions dans les études portant sur le trafic de la drogue aujourd’hui. Primo, elle s’enracine dans les notions de territorialité et de hiérarchie auxquelles on a recours lorsqu’on envisage, du point de vue géographique, la création de métropoles internationales, nationales et régionales, pour étudier le flux des informations et des produits qui passera de l’une aux autres via des nœuds et des points stratégiques d’interconnexion. Secundo, et là on se rapproche du concept anthropologique de réseau social, la notion de réseau est utilisée pour étudier et mieux appréhender les activités illégales qui fonctionnent comme un circuit continu de relations interpersonnelles fondées sur le secret et la confiance (confiance toujours mise à l’épreuve), autrement dit, sur la connaissance que les gens ont les uns des autres et la vigilance qu’ils exercent les uns sur les autres, ainsi que sur les accords qu’ils ont conclus et les règles qu’ils respectent, et qui vont désormais de soi. Dans cette seconde acception, la notion de « réseau » s’applique notamment aux niveaux inférieurs du commerce de la drogue, dont l’écheveau est complexe, décentralisé et à peine contrôlé, contrairement à ce qui se passe avec les narcotrafiquants et leurs financiers, qui cherchent habituellement à centraliser et à hiérarchiser (cartels et mafias) (
pnucid, 1997).
[4]
Le concept de criminalité organisée est étroitement lié à celui de « mafia » et a fait l’objet d’un débat interminable depuis le siècle dernier : le premier évoque le caractère organisé ou désorganisé de la criminalité, tandis que le second appelle l’attention sur l’aspect « criminalité, travail ou entreprise ». Dans un cas comme dans l’autre, on a indubitablement affaire à un ensemble d’activités dispersées dans des réseaux qui ont une composante économique (entreprise, activités répétitives, sans la discipline, la régularité et les droits qui caractérisent le travail normal), un objectif – le profit, plus facile et plus important dans les réseaux du trafic en gros –, et qui utilisent des méthodes et des devises variables pour les échanges caractéristiques des relations clandestines.
[5]
L’équipe de recherche comprenait des étudiants de licence et de troisième cycle travaillant sous ma direction au
nupevi. Ces travaux étaient financés par le ministère de la Justice (gouvernement fédéral brésilien) et par le
nuseg (gouvernement de l’État de Rio de Janeiro).