Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 419 à 426
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Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

L’argent et le trafic de drogues à São Paulo  [1]

Guaracy Mingardi Guaracy Mingardi est docteur en sciences politiques de l’Université de São Paulo (usp). Chercheur à l’ilanud, il coordonne actuellement le Secteur d’analyse des informations criminelles (saic) du Ministère public de São Paulo. Ses recherches portent sur la police, le crime et le trafic de drogues. Il a notamment publié deux ouvrages, Les Policiers, les oies et les truites (1992, réédité en 2000) et L’État et le crime organisé (1999).Email : guaracy@netpoint.com.br.
La littérature sur le crime organisé présente couramment le phénomène comme transnational : c’est ce que l’auteur discute. Il n’existe pas, en effet, d’organisation criminelle qui puisse se dispenser du concours de personnes ayant une influence locale, qu’elles soient elles-mêmes des criminels ou des membres de l’appareil d’État. L’article analyse quels types de relations existent entre les organisations étrangères engagées dans le trafic de drogues et les organisations criminelles proprement brésiliennes.
Il y a déjà bien des années que le Brésil est considéré comme une route importante du trafic international de cocaïne. Le sujet est trop fréquemment traité à la légère par la presse, aussi bien nationale qu’étrangère. Comme si les grands gangs internationaux ne faisaient qu’utiliser le territoire national, avec peu ou aucune attache avec le crime local. En fait, c’est une absurdité. Dans cet article, nous allons chercher à montrer comment les liens avec les organisations locales sont cruciaux pour le trafic international.
Tous les cas cités se réfèrent au trafic dans l’État de São Paulo, le plus peuplé et le plus économiquement développé au Brésil. São Paulo est également très important pour l’économie du trafic de drogues, autant pour le trafic local que pour le trafic international. L’État est le plus grand marché consommateur de ces substances du pays. Il constitue, au surplus, une plaque tournante majeure pour le trafic hors de l’Amérique du Sud, car il possède l’aéroport et le port les plus fréquentés du continent. Trois substances illégales se partagent la plus grande partie de la consommation locale : marijuana, cocaïne et crack. La somme des trois correspond à la quasi-totalité des saisies enregistrées par la police.
Parmi les substances illégales, la plus traditionnelle, au Brésil, est la marijuana. Elle a été consommée pendant des décennies par toutes les classes sociales. La cocaïne, qui avait joui d’une certaine vogue dans les classes les plus aisées de la population et parmi les cercles de la bohème pendant la première moitié de ce siècle, est revenue en force dans le marché au cours des années quatre-vingt. Elle était surtout consommée par la classe moyenne, car son prix n’a jamais été attirant pour les classes moins favorisées. Au cours des années quatre-vingt-dix, le crack est devenu la « cocaïne des pauvres » et a envahi des secteurs de marché auparavant réservés à d’autres substances. C’est le cas des enfants de rue, qui traditionnellement aspiraient de la colle de cordonnier pour échapper pendant quelques moments à leur dure existence. Une zone de la ville – près de vingt pâtés de maisons – située dans le centre-ville abritait tellement d’usagers de cette drogue qu’elle a été surnommée « Crackland ». Actuellement, le boom du crack s’est calmé, et la marijuana, après vingt ans d’ostracisme, reprend sa place au centre des préoccupations.
Les deux dernières décennies, dominées successivement par la cocaïne et par le crack, ont laissé des marques profondes dans le marché de São Paulo. Elles ont provoqué l’entrée de nouveaux acteurs qui ont déplacé les anciens trafiquants. La grande nouveauté est l’accroissement de la violence dans les activités du trafic, violence qui n’existait pratiquement pas jusqu’au début des années soixante-dix [2]. Une autre conséquence, constatée principalement au cours des dix dernières années, est l’éclatement du marché. À l’opposé du marché de Rio de Janeiro, basé fondamentalement sur la cocaïne et hautement cartellisé, le marché pauliste est parcellisé. Il suit, apparemment, le modèle libéral classique, avec une infinité de vendeurs et d’acheteurs, ce qui provoque une grande concurrence et maintient les prix modiques.

Tableau 1
Interpellations de trafiquants dans la ville de São Paulo (avril 1998-juin 1999)
SubstanceInterpellations%
Marijuana95432,6
Crack83328,5
Cocaïne111938,3
Autres170,6
Total2 923100,0
Source : Groupe de répression du trafic de drogues, Ministère public de l’État de São Paulo

Pour arriver en ville, la drogue doit beaucoup voyager. La marijuana a plusieurs origines. Elle vient du Paraguay par camion, mélangée à d’autres chargements, dont le plus commun est le bois. Ou bien des États du nord-est du pays, principalement l’État de Pernambuco. Quant à la pâte base, elle est normalement achetée à la frontière avec le Paraguay ou la Bolivie. Ceci lorsqu’il s’agit de petites quantités, jusqu’à vingt ou trente kilos. Les plus grands volumes entrent usuellement au Brésil par avion, lesquels atterrissent et déchargent leurs marchandises dans divers endroits de l’État. Le trafiquant, qui a déjà payé sa marchandise par virement bancaire, reçoit son chargement et le transporte par camion ou fourgon jusqu’à sa base d’opération, en ville. Les plus grandes saisies de pâte base ont été réalisées lors de transactions qui suivaient exactement le modèle décrit. La plus importante a été de 300 kilos au début de 1999. La cocaïne destinée à la consommation locale arrive à São Paulo par des routes semblables à celles du crack, mais provient également d’Amazonie et, quelquefois, directement de Colombie. Les frais supplémentaires sont compensés par la valeur de revente, qui est deux fois celle du crack [3]. Pour approvisionner ce marché, trois niveaux de trafiquants de drogues illicites sont nécessaires dans la ville de São Paulo.
Le microtrafiquant – c’est le groupe le plus important agissant dans la ville. Il est composé en majeure partie de jeunes gens âgés de 16 à 27 ans. Ils vendent surtout des cristaux de crack et de petites quantités de marijuana. Près de 80 % des trafiquants arrêtés appartiennent à ce groupe.
Le petit trafiquant – c’est un détaillant, quoiqu’il vende également de petites quantités à d’autres trafiquants – travaille avec des quantités inférieures à 10 kg. Le petit trafiquant peut être autonome ou gérant de boca (« point de vente »). Il possède souvent un casier judiciaire pour trafic ou bien d’autres délits, normalement des atteintes à la propriété. Il ne travaille pas tout seul, comme les microtrafiquants. Il a fréquemment jusqu’à trois associés ou employés.
Le trafiquant moyen – détaillant ou grossiste, il traite des quantités qui vont jusqu’à 250 kg. Normalement, il est distributeur en gros, quoique certains soient propriétaires de points de vente.
L’introduction du crack et de la cocaïne dans le marché de São Paulo a entraîné l’accroissement de la violence. Jusqu’au début des années soixante-dix, le trafic ne provoquait que peu de morts dans la ville, dont la majorité résultait de règlements de comptes entre trafiquants. Actuellement, le trafic et l’usage de drogues sont responsables de près de 20 % du nombre de meurtres de la ville, meurtres plus fréquents dans certains quartiers que dans d’autres. Il y a l’exemple de zones où le trafic est intense mais où l’on ne voit que peu de meurtres, tandis qu’en d’autres zones, très violentes, il n’existe pas beaucoup de cas de drogues. La lecture que nous faisons de cette constatation est que la violence du trafic est liée à deux facteurs distincts :
  • L’histoire locale de la violence : les zones où le trafic tue beaucoup sont celles où la ville est traditionnellement plus violente, comme par exemple les quartiers sud-ouest, champions – depuis plus de vingt ans – en nombre de meurtres ;
  • La défaillance de la répression : dans le quartier surnommé « Crackland », situé en plein centre de la ville et reconnu comme la zone où l’on consomme le plus de crack, la répression policière est beaucoup plus efficace que dans la périphérie, où la consommation est plus petite mais où la police est moins présente. Le résultat est que le trafiquant de « Crackland » tue bien moins que son collègue de la périphérie.
La répression, ou bien le manque de répression, est un des facteurs qui soutiennent le trafic. Les diverses polices brésiliennes sont peu ou ne sont pas formées pour affronter le trafic. À de rares exceptions près, les trafiquants qui ont affaire à la justice ne sont que des petits ou moyens trafiquants. Moins de dix trafiquants moyens approvisionnant São Paulo ont été pris pendant les dernières années, et l’on estime qu’il en existe au moins cent qui opèrent dans la ville. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette inefficacité, mais deux d’entre elles semblent les plus plausibles. La première, et peut-être la plus importante, est la corruption. Depuis le boom de la cocaïne, le nombre de policiers impliqués dans le trafic ne fait qu’augmenter. Le policier corrompu de São Paulo emploie, au moins, trois formules consacrées pour arrondir ses revenus avec l’aide du trafic :
  • Libérer le prisonnier moyennant le paiement d’une certaine somme d’argent ;
  • Détourner la moitié de la quantité de cocaïne saisie pour la revendre. Pour ne pas éveiller les soupçons, le policier ajoute du talc ou une autre substance à la cocaïne restante, de façon que la quantité saisie demeure la même ;
  • Le policier reçoit mensuellement de la bande une certaine somme préalablement convenue. Cette modalité est connue sous le nom de « carnet ».
L’autre raison qui expliquerait le manque de combativité de l’appareil de répression brésilien est l’origine de celui-ci. La police, le Ministère public et le judiciaire ont été créés pour agir contre le criminel individuel. La loi elle-même a été rédigée en visant l’individu et non pas les bandes organisées. Dans un cas typique, les policiers arrêtent et fournissent des preuves contre l’individu qui vend de la cocaïne, mais seulement contre lui. Le policier ne court pas après les autres personnes impliquées, le procureur ne dénonce que le vendeur, et le juge ne veut même pas savoir si l’individu fait partie ou non d’une bande. Chacun d’eux ne fait que suivre la lettre de la loi, qui commande l’emprisonnement du trafiquant.
Quant aux gros trafiquants, la justice brésilienne a rarement de leurs nouvelles. La répression du trafic laisse beaucoup à désirer. La façon dont les investigations sur le crime organisé sont conduites met en évidence de grossières défaillances. Le concept de crime organisé diffère d’une police à l’autre. Il n’existe pas de pensée articulée sur le façon dont celui-là doit être traité. La seule chose parfaitement claire est que le trafic international est de la compétence exclusive de la police fédérale.
Mais qui est chargé de la répression du trafic entre les États ? En vérité, aucun secteur de la police brésilienne n’est spécifiquement responsable de cette répression. Les polices des États ne répriment que le trafic local. La police fédérale n’est chargée que du trafic international. Métaphoriquement, il est plus sûr de transporter de la cocaïne de la ville de Campo Grande jusqu’à São Paulo, soit une distance de plus de mille kilomètres, que de vendre cette cocaïne à São Paulo ou de la faire traverser de Puerto Soares à Corumbá. Sur la frontière, c’est la police fédérale qui agit. À São Paulo, c’est la police civile. Entre les deux, personne.
Une autre des faiblesses est l’absence de communication entre les polices. Il n’existe aucun moyen pratique d’échange d’informations entre les polices des États. Ce n’est que maintenant que l’on commence à créer un système informatisé de fichiers au niveau fédéral. Il serait heureux que les grands groupes internationaux n’investissent que rarement dans le marché brésilien. Ils n’agissent normalement que dans le transport de la cocaïne vers l’étranger. L’atomisation du marché est un facteur qui rend peu attrayants les investissements de la part des gros trafiquants dans le marché brésilien. L’arrivée du crack est peut-être le facteur qui a le plus contribué à cette atomisation. Un autre facteur important est la différence entre produits. Pour la consommation locale de crack, les trafiquants importent normalement de la pâte base de coca, et non de la cocaïne en poudre, qui est le produit majoritairement exporté. Un troisième facteur est le prix. La cocaïne coûte de dix à vingt fois plus en Europe ou aux États-Unis qu’au Brésil. Il est donc beaucoup plus intéressant d’exporter la marchandise que de la vendre sur place. Au surplus, les risques courus par les trafiquants au Brésil sont faibles, ce qui permet à l’exportateur d’opérer sans crainte excessive.
Cette situation fait que les trafiquants les plus importants utilisent principalement São Paulo comme base ou comme étape. Cet État est un carrefour pour la majorité des marchandises qui traversent le pays ; il l’est donc également par les exportateurs de cocaïne. Il existe de nombreux cas connus de filières internationales dirigées par des trafiquants locaux qui ont choisi l’État de São Paulo comme base d’opérations.
Une des plus importantes organisations criminelles qui ont opéré dans l’État a surgi pendant les années quatre-vingt et a sévi jusqu’en 1992 ou 1993. Parmi ses membres, des chefs d’entreprises de taille moyenne, quatre pilotes d’avion, un homme politique influent, plusieurs policiers et un grand entrepreneur. Leur façon d’opérer était la suivante : ils achetaient de la cocaïne en Bolivie ou au Paraguay et la transportaient par avion jusqu’à une ville moyenne de l’intérieur de l’État. De là, la cocaïne était transportée jusqu’au port de Santos, le plus fréquenté du pays, où elle était embarquée à destination de l’Europe. La ville où l’avion se posait possédait quelques avantages : elle était dirigée par l’homme politique susmentionné, l’aéroport local n’était pas contrôlé et la ville se trouvait relativement près du grand São Paulo. Apparemment, la filière s’est dissoute après un changement politique dans l’État, lorsqu’un nouveau gouverneur a été élu dont le parti n’avait aucune attache avec les chefs de ce réseau. Cependant, aucun membre important du groupe n’a été arrêté, à l’exception des pilotes appréhendés lors d’un atterrissage. Mais aucune enquête policière n’a été ouverte contre les chefs de l’organisation. L’influence politique et économique des chefs du réseau était peut-être trop importante pour l’appareil de répression.
Les trois cas qui suivent ont trait à d’autres types d’organisations criminelles qui agissent au Brésil. Ce sont des organisations nées à l’étranger mais qui ont créé des liens avec des groupes de criminels bien brésiliens.
 
Les « mules » des réseaux nigérians
 
 
L’aéroport international de Guarulhos (Grand São Paulo) est communément utilisé pour envoyer de la cocaïne en Europe et aux États-Unis. Pour le transport de la drogue sont utilisées ce que l’on appelle des « mules », personnes qui portent ou qui avalent des petites quantités de ce produit. Ces individus ne sont pas autonomes. Ils effectuent tous cette activité pour le compte de grandes organisations africaines, européennes ou latino-américaines. La police civile estime qu’elle n’arrive à interpeller que 10 % de ces « mules ». Quoi qu’il en soit, elle est quand même arrivée à saisir, en un an, près de 100 kg de cocaïne transportés par ces porteurs. Cela signifie qu’une tonne par an, au moins, de ce produit quitterait le Brésil par le seul aéroport de Guarulhos. Un des principaux groupes qui se consacrent à ce transport est composé principalement de Nigérians. D’après un recensement pénitentiaire, le groupe le plus nombreux d’étrangers détenus à São Paulo serait précisément celui des Nigérians.
Les premiers cas de « mules » nigérianes sont apparus au début des années quatre-vingt-dix. Ils ont éveillé l’intérêt en raison de l’aspect inhabituel de ce trafic : des Africains transportant de la cocaïne de l’Amérique latine vers l’Europe. Pendant les sept années suivantes, les trafiquants ont fait en sorte de toujours garder une longueur d’avance sur la police. La lecture des enquêtes policières a permis d’établir qu’au début, la marchandise était transportée par les cadres mêmes du réseau. La destination était l’Europe, avec quelquefois une escale en Afrique. Après plusieurs arrestations, les trafiquants ont recruté pour ce transport d’autres Nigérians, étrangers à la bande. Ces dernières années, ils ont changé de nouveau leur modus operandi et utilisent maintenant des Européens en mal d’argent pour servir de « mules ». Ces individus, connus sous le nom de « mules blanches », introduisent la marchandise directement dans leur pays d’origine.
Les « mules blanches » reçoivent entre 1 000 et 2 000 dollars pour leur travail, en plus des billets d’avion. Pour certains, c’est l’occasion de faire du tourisme à bon compte.
De 1995 à 1998, vingt « mules blanches » appartenant à l’une de ces organisations ont été arrêtées. Le chef de cette organisation au Brésil, un Nigérian, Peter Christopher Onwumere, a été arrêté à São Paulo le 27 mars 1997. Sa présence y était signalée depuis des mois, mais personne ne semblait pressé de l’arrêter. Ce n’est qu’à la requête pressante de la direction de la police des narcotiques qu’il a été appréhendé. L’enquête a démontré qu’il achetait la cocaïne en Bolivie et que des passeurs brésiliens ou boliviens la transportaient à São Paulo par lots de dix à quinze kilos. Là, elle était emballée et expédiée sous le contrôle d’une « mule » européenne. Le prix du kilo de cocaïne acheté en Bolivie se situait entre 1 000 et 2 000 dollars.
En ce qui concerne les organisations nigérianes, le travail du chercheur Miroslav Nozina élucide bien la question. Il montre les similitudes qui existent entre elles et les principaux trafiquants d’Europe orientale. Composés d’une dizaine de personnes, ils transportent de la cocaïne, de la marijuana, du haschisch et de l’héroïne dans divers pays de la région. Le recrutement est tribal ou familial.
 
Le trafic en gros
 
 
Le 5 février 1999, la police a pris d’assaut la maison de Carlos Alberto Ávila Gonzalez à Pirituba, quartier de la ville de São Paulo. On y a saisi une importante somme d’argent, divers documents et deux véhicules.
Carlos Alberto est un ancien capitaine de l’armée colombienne, expulsé pour implication dans le trafic de drogues. De l’analyse des documents saisis et des informations obtenues principalement auprès du fbi et de la dia italienne (Direzione Investigativa Antimáfia), on peut affirmer qu’il était l’un des chefs d’une bande internationale de narcotrafiquants.
La manière d’opérer des trafiquants était la suivante : mélangée à des engrais organiques et des farines de poissons, la drogue était dissimulée dans des matelas, des couvertures et des batteries d’automobile, mise dans des conteneurs et embarquée sur des navires. Le transport à l’étranger se faisait par l’intermédiaire de sociétés d’exportation. La documentation saisie a permis d’identifier plusieurs de ces entreprises établies à São Paulo. La police a également saisi des machines à coudre, des ordres d’achat de tissus, de mousse de caoutchouc, de fil, de ruban (utilisés pour la reconstitution des matelas après les avoir bourrés de drogue).
Il existe de solides indices d’au moins deux gros envois vers l’Europe. La documentation saisie indique qu’une grande quantité de matelas a été envoyée à la société Padrino Trade en Yougoslavie, par le port de Bar. La comptabilité du groupe a enregistré l’achat et l’envoi de matelas, mais il existe également une note qui indique l’achat d’une machine à coudre des matelas. On soupçonne que les matelas ont quitté le Brésil remplis de cocaïne. Une autre société du groupe a envoyé des batteries de véhicules automoteurs remplies de cocaïne à une entreprise espagnole.
Les membres du réseau, à São Paulo, devaient réceptionner les chargements de cocaïne, les introduire dans des batteries et des matelas et les envoyer en Yougoslavie en conteneurs. Pour ce faire, le groupe louait des dépôts dans toute la ville.
La drogue était déchargée sur le port de Bar, en Yougoslavie, et envoyée ensuite à la ville italienne de Bari, où elle était reçue par l’organisation criminelle Sacra Corona Unita, qui se chargeait de la distribuer dans le reste de l’Europe, et particulièrement en Espagne.
Un individu connu sous le nom de Chepe exerçait apparemment d’importantes fonctions dans le réseau. Il est colombien et s’occupe du transport de l’argent. Cet individu est également connu sous le surnom qui lui a été attribué par la police du Trésor américain. Il est impliqué dans une transaction de blanchiment d’argent de la drogue à Miami.
I. V., un autre des membres de la bande, recevait un salaire et son nom était utilisé pour constituer des entreprises. Il travaillait directement pour Chepe. Il était également partenaire d’une des sociétés d’exportation utilisées par les trafiquants.
La police a identifié plus de douze noms de personnes qui appartiendraient à la bande. La majorité est composée de partenaires des entreprises utilisées pour le trafic, mais quelques-unes des personnes mentionnées ne sont que des prête-noms. Il peut s’agir de personnes qui n’existent pas, ou bien de noms alternatifs pour les trafiquants.
En raison d’erreurs de la part de la police, aucun des membres du réseau n’a été appréhendé. D’autres, comme le capitaine Carlos Alberto, ont disparu. Rien ne permet d’affirmer que le réseau a été démantelé. Il est probable qu’il poursuit ses activités grâce à de nouvelles sociétés-écrans.
 
Les vidéo-bingo
 
 
Le 27 octobre 1999, Manoel Tubino, ancien président de l’Institut national de développement des sports, dénonça à la Commission des affaires sociales du Sénat d’importants fonctionnaires du ministère du Sport et du Tourisme. Selon lui, ces fonctionnaires auraient favorisé les propriétaires de quelques-unes des « maisons de bingo », en leur donnant la permission d’exploiter des machines « vidéo-bingo ». D’autres dénonciations suivirent, concernant plusieurs hauts fonctionnaires du ministère.
Des documents présentés par le bureau du procureur de la République ont indiqué que la Mafia aurait collaboré à l’élaboration de l’arrêté ministériel qui a autorisé l’entrée de machines vidéo-bingo au Brésil, en dépit du fait que le jeu est illégal. En plus, des entreprises liées à cette organisation criminelle auraient aidé à distribuer plus de 20 000 machines à sous au Brésil.
D’après la dia, le propriétaire de trois entreprises qui ont installé les machines au Brésil est l’homme de paille de Lillo Rosario Lauricella, un des grands chefs de la Mafia italienne, arrêté à Rome, accusé d’un trafic portant sur plusieurs tonnes de cocaïne et d’héroïne.
Selon les documents italiens, c’est un certain Fausto Pellegrinetti qui est le bailleur de fonds du réseau. Pellegrinetti commande la Banda della Magliana, organisation criminelle impliquée dans la vente de cocaïne et d’héroïne à Rome. Les machines de bingo venaient d’Espagne, de l’entreprise Recreativos Franco, et entraient au Brésil par l’entremise de la société Nevada Diversões, dont l’administrateur était français. Son nom est François Filippeddu et il apparaît comme le gestionnaire de la société Nevada Diversões Comércio Importação e Exportação Ltda. Un autre personnage important de ce réseau est son frère Julien, Corse lié à une organisation séparatiste de l’île et qui a joué un rôle important dans la phase initiale de l’opération, où il a négocié, avec Lauricella, Pellegrinetti et leurs partenaires brésiliens, les conditions pour la constitution des sociétés nécessaires à la commercialisation des machines. Lauricella affirme que Jean Filippeddu a investi des fonds dans l’affaire, quoique son nom n’apparaisse pas.
Une lecture des interrogatoires de Lillo Rosario Lauricella envoyés par la dia montre que l’accusé reconnaît ses liens avec Ivo Noal, personnage connu à São Paulo comme le plus gros opérateur de loterie clandestine (le jeu de « bicho »). Lorsqu’ils se sont intéressés au marché de São Paulo, les « maffiosi » sont allés trouver Noal. Lauricella a dit que le consentement d’Ivo Noal était nécessaire pour l’installation des machines. Celui-ci recevrait près de 80 000 dollars par mois. Dans un autre passage, Lauricella dit qu’il a donné personnellement 200 000 dollars à Noal.
L’organisation comprendrait deux secteurs d’opérations : le premier tourné vers la gestion du trafic de drogues et le deuxième vers la gestion financière des affaires. Pour mettre en œuvre ces activités de blanchiment, une société de fait a été montée, composée de personnages dont la réputation est pour le moins douteuse ; quelques-uns, d’ailleurs, sont des maffiosi recherchés par la justice. La société était dotée d’un « conseil d’administration général » auquel participait Lauricella et deux autres membres de l’organisation. Lauricella affirme que les ressources destinées à cet investissement provenaient directement du trafic de drogues. En tant que préposé de Pellegrinetti, il avait une marge de liberté considérablement étendue et une excellente connaissance des rouages de l’affaire.
Dans l’intention de blanchir cet argent illicite, un mécanisme complexe de transactions bancaires a été monté. Les rapports du dia indiquent qu’il existait deux filières bancaires dont le point d’arrivée était une banque de Miami, où le flux financier était déposé sur le compte courant d’une entreprise de tourisme. Toutes les enquêtes du dia se fondent sur des données recueillies par l’agence et sur des conversations téléphoniques interceptées. Une autre filière bancaire prend son départ en Espagne. Les fonds arriveraient au Brésil via la Suisse, Andorre et les États-Unis.
Personne encore n’a été arrêté en vertu de ces accusations. Mais un scandale de cette ampleur ne pouvait que provoquer des bouleversements dans le milieu politique. Les articles de presse relatifs à cette affaire ont provoqué la fermeture de plusieurs de ces entreprises, ainsi que quelques démissions dans le service public. La dernière a été celle du ministre des Sports.
 
Conclusion
 
 
Ces trois affaires montrent que São Paulo est l’une des plaques tournantes du trafic international de stupéfiants. Il est évident qu’il existe d’autres schémas, connus… des seuls trafiquants. Dans cet article, j’ai cherché à démontrer que la situation est plus complexe que l’imaginent beaucoup d’analystes. Les organisations internationales ne peuvent pas exister sans maintenir un contact avec les groupes locaux.
De la même façon que toutes les organisations criminelles, le trafic international ne peut exister sans liens avec l’appareil de répression des pays où elle agit. Dans le cas brésilien, cela signifie l’entretien de contacts avec la police fédérale et la police des États. Dans le premier cas, celui des Nigérians, ces liens se bornent à la corruption. Les investigations démontrent sans aucun doute que les trafiquants africains se sont maintenus (ou se maintiennent encore en activité) parce que les polices ferment les yeux sur leurs activités.
Dans le cas du trafic vers l’Italie, les liens des trafiquants avec des exportateurs brésiliens qui aident à expédier la cocaïne en Europe sont évidents. En dépit de tout cela, aucun de ces exportateurs n’a été formellement accusé de trafic. Une enquête a bien été ouverte, mais elle a été rapidement suspendue, et les exportateurs poursuivent leurs activités normales.
Dans le cas du blanchiment, les liens existent avec deux groupes distincts : le crime organisé de São Paulo, en fait la Mafia, a acheté aux caïds du jeu de « bicho » le droit d’installer ses machines dans la ville, et une collusion avec des secteurs du gouvernement fédéral a permis l’entrée des machines au Brésil.
Les problèmes causés par le trafic ne sont pas le monopole des pays producteurs ou grands consommateurs. L’internationalisation de l’économie et l’ouverture d’une infinité de routes commerciales ont rendu tous les pays susceptibles d’être utilisés par le crime, qui s’est lui aussi internationalisé. Qui aurait pu imaginer, il y a dix ans, que des Nigérians iraient transporter de la cocaïne en Europe en partant d’aéroports brésiliens ? Ou bien qu’une organisation criminelle comme la Mafia irait blanchir de l’argent de la drogue au Brésil, alliée à des partenaires brésiliens et mettant en œuvre d’innombrables entreprises dans le monde entier ? Mais internationaliser ne signifie en aucune façon se passer du personnel local, et moins encore subordonner les acteurs locaux aux réseaux. Du moins quand il s’agit d’affaires criminelles. Cela parce que la répression est encore menée par la police et la justice de chaque pays. Les organisations criminelles agissent à l’échelle mondiale, mais la répression est locale et aucun réseau ne peut se passer « d’investissements » dans l’appareil répressif des états nationaux. Corrompre la police yougoslave ne garantit pas le libre passage des trafiquants au Brésil et vice versa. Si les groupes colombiens désirent envoyer de la cocaïne en Italie en passant par le Brésil et la Yougoslavie, ils auront besoin d’appuis dans les quatre pays.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Mingardi, Guaracy. 1992. Tiras, gansos e trutas : cotidiano e reforma na Polícia Civil, Editora Scritta, São Paulo.
·  –. 1996. « Corrupção e violência na Polícia Civil de São Paulo »,
·  in Justicia en la calle – ensayos sobre la policia en América Latina, Fundação Konrad Adenauer/ Dike, Medellin.
·  –. 1998. O Estado e o Crime Organizado, IBCcrim, São Paulo.
·  Soares, Luiz Eduardo (Coord.). 1993. Criminalidade urbana e violência, iser, Rio de Janeiro.
·  Uchôa, Marco Antônio. 1996. Crack. O caminho das pedras, São Paulo. Ática.
·  Zaluar, Alba. 1996. Da Revolta ao Crime sa, Editora Moderna, Rio de Janeiro.
 
NOTES
 
[1]Une partie de cet article se fonde sur des rapports préparés par deux analystes de la criminalité au Ministère public de l’État de São Paulo : Marco Alessandro Castanha et Roland Gomes Pinheiro.
[2]Même actuellement, la violence due au trafic n’est pas aussi importante, relativement à l’ensemble, que la presse le prétend. D’après les journaux, la majorité des meurtres résulterait du trafic. Mais pratiquement toutes les recherches, aussi bien académiques que policières, considèrent le trafic et l’usage de drogues illégales comme responsables d’un peu plus de 20 % de l’ensemble des meurtres à São Paulo.
[3]Un kilo de pâte base peut être acheté en Bolivie pour 400 dollars. Après transformation en cristaux de crack, sa valeur peut atteindre de 4 000 à 6 000 dollars. La cocaïne en poudre coûte plus du double, mais, en contrepartie, elle est revendue plus cher, principalement parce que chaque intermédiaire « baptise » (mélange) le produit, de sorte qu’un kilo peut se trouver multiplié par quatre, lorsqu’il arrive au consommateur final.
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[3]
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