Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 437 à 446
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Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Drogues, organisations criminelles et politiques publiques

Brésil : nouveaux espaces de criminalité en Amazonie

Regine Schönenberg Regine Schönenberg a étudié à Bonn, Londres et Berlin. Elle participe depuis douze ans, à titre de chercheur ou de collaborateur, à divers projets menés dans l’Amazonie brésilienne ; elle poursuit actuellement des recherches de postdoctorat sur le trafic international des drogues et la transformation sociale à l’Université de Francfort tout en enseignant à l’Université libre de Berlin. Elle a publié dernièrement Le Trafic international des drogues et la transformation sociale (2000).Email : regschoen@aol.com
L’auteur examine l’effet régional et local des processus de transformation sociale rapide, s’agissant des causes profondes de la réceptivité croissante au trafic international des drogues. L’Amazonie brésilienne connaît depuis trente ans un processus de reconstruction des schémas sociaux, des rapports de pouvoir, des institutions et des réseaux de redistribution. Dans les régions d’occupation traditionnelle comme dans les régions d’intense migration, l’absence d’une régulation étatique cohérente a ouvert un champ propice aux nouvelles activités criminelles. Deux exemples à cet égard sont examinés et comparés.
 
Introduction
 
 
Dans les régions qui connaissent des transformations sociales rapides, des vides se créent par suite du relâchement de la régulation étatique, de la rupture des liens sociaux et du développement de l’économie informelle, et ce, aussi bien dans les pays capitalistes avancés que dans les pays en développement. Toutefois, dans la mesure où, au départ, la situation de ces pays n’est pas la même, ces processus prennent des formes certes comparables mais distinctes. Dans les deux cas, l’effet de l’informalisation croissante de l’économie est fonction des moyens de régulation dont dispose l’État et du potentiel intégrateur de l’environnement social. Pour la plupart des pays, l’adaptation des représentations, des institutions et des procédures à des normes qui évoluent à la vitesse toujours plus grande de l’interdépendance mondiale représente une mission quasi impossible. Le non-respect des cadres réglementaires existants, le développement de la corruption et la disparition progressive des institutions qui définissaient les responsabilités politiques et sociales, tels sont certains des corrélats visibles de ce phénomène. L’objet du présent article est de répertorier les éléments qui déterminent l’effet régional et local de ces processus, l’accent étant mis sur la distinction de plus en plus difficile à établir entre l’informel et le criminel.
Des affaires de trafic de drogue dans l’Amazonie brésilienne permettront d’illustrer quatre constatations capitales et, il faut l’espérer, de se faire une première idée des causes profondes de la réceptivité locale à ce trafic :
La mondialisation ébranle les valeurs et les attributions régulatoires ; alors qu’elles étaient à l’origine ancrées dans le local et le national, ces valeurs et attributions représentent désormais un « mélange » d’éléments traditionnels et d’autres importés. De ce fait, la capacité de l’État et des relais systémiques existants à maîtriser ces processus, qui était déjà problématique alors qu’elle constitue le critère minimal de responsabilisation de l’action des pouvoirs publics, tend à s’affaiblir encore plus.
L’organisation et la gestion des activités criminelles recoupent dans une très large mesure le caractère formel ou informel des règles régissant les entreprises et institutions légales qui constituent leur environnement immédiat (Cartier-Bresson, 1997, p. 56 et suiv. ; Sassen, 1999, p. 153 et suiv.).
Les processus actuels de transformation sociale ont tendance à mettre à mal la capacité d’intégration des structures de pouvoir patrimoniales actuelles en Amazonie. Comme, dans le même temps, la représentation des intérêts abstraits fait défaut dans les institutions modernes, l’une des stratégies utilisées pour limiter la désintégration sociale consiste à élargir les espaces informels.
La mesure dans laquelle la population locale accepte les activités criminelles à l’intérieur de ces espaces informels est fonction de l’état du pouvoir judiciaire local, des possibilités d’accès aux institutions étatiques et de l’existence d’activités économiques de substitution légales. Les stratégies de survie des intéressés n’excluent aucune des possibilités existantes mais les choix risquent de s’opérer bien plus sur des bases informelles et personnelles, ce qui complique grandement la tâche des décideurs publics.
Après cette brève introduction, on s’attachera à décrire le contexte local, national et international de la région étudiée, c’est-à-dire la toile de fond historique et politique de l’analyse empirique des quatre thèses centrales. L’étude de la communauté traditionnelle riveraine d’Abaetetuba, dans le Pará occidental, et l’affaire du trafiquant de drogue Leonardo Dias Mendonça, fondateur du « cartel de Suri », dont les bases se trouvent dans la région pionnière du Pará méridional, serviront d’exemple. J’ai essayé, pour conclure, d’identifier les déterminants fondamentaux de l’effet régional et local des processus de transformation sociale rapide en ce qui concerne les causes profondes de la réceptivité au trafic international des drogues.
 
Le contexte national et international
 
 
En 1984, le processus d’abertura brésilienne a mis fin à plusieurs années de dictature militaire et débouché sur les élections présidentielles de 1985 ; la nouvelle Constitution brésilienne (1988) a permis la mise en place de toute une série de nouveaux programmes et institutions. Deux grandes orientations, parmi celles prises à cette époque, sont à noter eu égard à leurs incidences régionales, à savoir la reconnaissance et la démarcation d’un territoire pour les populations autochtones [1], d’une part, et la création d’un ministère fédéral et de ministères régionaux de l’environnement chargés de veiller à l’application de la loi sur l’environnement qui venait d’être formulée, d’autre part.
Le rapport Brundtland (pnue, 1987) a introduit la notion de « développement durable » et tiré la sonnette d’alarme à propos de la disparition des forêts tropicales, ce qui a contribué à déclencher le processus décrit plus haut au Brésil. En 1992, la Convention du pnue sur la biodiversité et le programme Action 21 ont conféré plus de poids à cette démarche. À la même époque, la Convention internationale des Nations unies sur les drogues (1988) proclamait la généralisation de la « guerre à la drogue », sous la direction des États-Unis [2]. Ce dernier facteur s’est traduit par une répression accrue contre les cartels de la drogue colombiens et les guérilleros du farc dans ce pays. Ces cartels ont alors commencé à décentraliser et réorienter leurs circuits de commercialisation, substituant le Brésil au Venezuela, et le farc, ayant besoin de plus d’armes, a augmenté ses « taxes ».
En Amazonie, ces événements sont passés quasiment inaperçus, alors même que leurs effets indirects et leurs interactions allaient bientôt transformer la réalité locale. Aujourd’hui, de nombreuses régions pionnières sont entourées de multiples zones autochtones ou protégées. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, selon la police fédérale brésilienne et l’Agence fédérale de protection de l’environnement, en raison de la protection accrue de l’environnement, les exploitants forestiers auraient progressivement, soit mis fin à leurs opérations, soit adopté des pratiques encore plus illégales, telles que la corruption, le « blanchiment de bois » et le trafic de cocaïne. Outre le paternalisme, qui permet les échanges de faveurs par exemple, et le clientélisme, qui se manifeste notamment par l’achat des votes, on constate désormais des pratiques illégales telles que la corruption de fonctionnaires pour obtenir une licence d’exportation légale du bois obtenu illégalement et des activités criminelles telles que l’exportation de cocaïne dans les chargements de bois. Étant donné que l’environnement socio-économique est essentiellement à caractère informel et que la survie dépend de réseaux personnels, les compétences sociales et de communication individuelles deviennent des sources de légitimation d’activités informelles, illégales ou criminelles (McIllwain, 1999, p. 301 et suiv.).
 
Description des lieux du crime
 
 
L’Amazonie brésilienne, aussi appelée « Amazonie légale », couvre une superficie considérable (4,8 millions de km2) ; elle compte 18,2 millions d’habitants d’origines culturelles diverses et regorge de ressources naturelles. Les interventions de l’État en Amazonie depuis 1966 (opération Amazônia) ont été qualifiées de développementalistes et modernisatrices, affirmation qui n’a jamais été confirmée par les faits. Dans l’arrière-pays traditionnel, en particulier, l’économie demeure très peu monétarisée et fonctionne selon les systèmes traditionnels de l’endettement. Y compris dans les régions pionnières, les formes paternalistes de reproduction sociale demeurent la règle, même si des éléments de modernité, représentés, par exemple, par les activités des ong, les projets internationaux et les possibilités modernes de communication, sont en train de modifier progressivement ce schéma.
À l’origine, le Brésil était considéré comme un pays de transit classique de la cocaïne andine. Cette thèse n’est corroborée ni par la réalité des réseaux criminels ni par celle des schémas de consommation locaux : le trafic de cocaïne a été parfaitement intégré à d’autres activités informelles et illégales et le trafic de pâte base est aujourd’hui monnaie courante dans les villes amazoniennes, où il pose un problème social de plus en plus grave.
Les deux États auxquels je me réfère sont l’Amazonas [3] et le Pará [4]. Tant le premier, qui partage de longues frontières avec la Colombie et le Pérou, que le second, qui compte des ports animés et des routes nationales, sont impossibles à surveiller. Tous deux comptent de nombreuses pistes d’atterrissage clandestines ; le premier peut être considéré comme le point d’entrée et le second le point de sortie de grandes quantités de cocaïne en provenance de Bolivie, du Pérou et de la Colombie.
Marabá, principale ville du Pará méridional, est souvent appelée le « cœur » de l’Amazonie, parce qu’elle accumule tous les problèmes d’une région pionnière classique et que s’y expriment toutes les tendances typiques de ce type de région. Au xixe siècle, Marabá était l’une des grandes bases de départ des escadrons de la mort et son organisation sociale est, du moins en partie, le produit du massacre des populations autochtones de la région. Par la suite, son expansion était animée par une économie extractive organisée hiérarchiquement, où une majorité de travailleurs saisonniers étaient entièrement soumis aux caprices de quelques « patrons ». Les nouvelles institutions et leurs représentants locaux ont toujours été rapidement absorbés par les structures de pouvoir locales, stables et clientélistes.
Pendant près d’un siècle, les grands propriétaires terriens et les commerçants ont conservé le monopole incontesté de la violence. Or, depuis le début des années quatre-vingt, la ruée vers l’or et l’ouverture de la grande mine de fer de Carajás ont contraint les élites traditionnelles à partager le pouvoir avec des aventuriers nouveaux riches qui ont commencé à investir dans les entreprises locales et à s’investir dans la politique locale. Par ailleurs, des professionnels venus du sud du Brésil ont établi de nouvelles normes en matière de rapidité, de flexibilité et de mobilité dans la défense de leurs intérêts commerciaux. Tant la ruée vers l’or que le projet du Grand Carajás ont suscité une vague massive de migrations vers le Pará méridional. Les rapports au travail dans ces nouvelles activités ont été certes intégrés à la logique cyclique de la région [5], mais l’existence d’une main-d’œuvre abondante a provoqué la violation du contrat social ancestral, qui reposait sur une logique de clientélisme à long terme, à base d’échange (inégal), et qui a cédé la place à une logique violente à court terme reposant sur l’exploitation forcenée.
À partir du milieu des années quatre-vingt, la fin de la ruée vers l’or et de la construction de grands projets dans la région a été suivie par une phase de pression croissante sur les ressources en terre coïncidant avec des débats et conflits sur la réforme agraire au plan national. Au cours de la décennie qui a suivi, Marabá a été généreusement indemnisée au titre de terres qui avaient été expropriées, supposément pour être distribuées aux migrants sans terre, aux populations traditionnelles déplacées et aux ex-chercheurs d’or. En fait, l’incra, organisme chargé de la réforme agraire, est devenu le cœur d’un système de redistribution des ressources fédérales entre les élites locales, tandis que la municipalité « s’occupait » de la « distribution » des contributions financières de l’État de Pará. Seul un vaste consensus politique sur la légitimité de ces pratiques de corruption et leur ancrage dans les institutions sociales et religieuses [6] peuvent expliquer la dynamique actuelle de l’échange politique, économique et social (Cartier-Bresson, 1997, 50-53).
 
Deux exemples amazoniens
 
 
Les régions d’occupation traditionnelle et celles d’occupation plus récente ne présentent pas les mêmes schémas d’intégration des activités et des protagonistes de la criminalité. Alors que les effets primaires des processus de transformation rapide créaient des zones de non-droit dans le Pará méridional, par exemple, les effets secondaires d’une modernisation qui débouchait sur la décadence économique ont essentiellement touché des zones telles que l’Abaetetuba.
Abaetetuba – Pará
Dans l’Abaetetuba [7], les facteurs contribuant à la transformation sociale de pratiquement tous les secteurs de l’activité économique sont particulièrement nombreux, même abstraction faite de toute nouvelle activité légale, aussi peu importante soit-elle. La combinaison de ces processus avec la prédisposition, historique et géographique, de la ville à la contrebande fait que la situation actuelle n’a rien d’étonnant.
Bien que les jésuites se soient installés et aient fondé des missions parmi les populations autochtones dès le xviie siècle, Abaetetuba n’est devenue une vraie ville qu’en 1895. Son histoire politique, sociale et économique est facile à retracer, en ce sens qu’elle est l’apanage des élites traditionnelles ou, dans les rares cas d’ascension sociale, de familles autochtones bien connues. La famille urbaine ou rurale moyenne vit de plusieurs sources de revenu, par exemple : des services publics, une activité commerciale officielle ou informelle, une pension, la pêche, la cueillette, une agriculture de subsistance et une source illégale. Selon le recoupement des estimations données par différents répondants à l’interview, environ 15 000 emplois dépendent actuellement, directement ou indirectement, d’activités illégales telles que la contrebande de cigarettes ou le trafic de drogue.
Facteurs historiques et géographiques : Pendant près de deux cents ans, si l’on excepte le court intermède du boom du caoutchouc (1880-1915), Abaetetuba produisait essentiellement de la cachaça ; elle était connue sous le nom de « pays de l’alcool de canne à sucre ». Le nombre des usines, engenhos, est passé d’une soixantaine, qui fournissaient environ 15 000 emplois directs et indirects [8] en 1975, à une entreprise de six employés en 1999. L’industrie de la cachaça reposait essentiellement sur des rapports d’échange non monétaires, à base d’obligations et d’interdépendances, entre les propriétaires d’usine, les planteurs de canne à sucre, les propriétaires terriens, les commerçants et les ouvriers. Son déclin est étroitement lié à un ensemble de facteurs externes qui empêchaient plus qu’ils ne favorisaient la modernisation de ce secteur (Scott. D. Anderson, 1991, p. 101-121). L’extraction de produits forestiers, la plantation et le traitement de la canne à sucre, la pêche et le commerce fluvial constituent les activités économiques traditionnelles, et la contrebande représente depuis toujours, comme le rappellent les anciens, une activité complémentaire très répandue.
Facteurs que l’on peut imputer aux formes traditionnelles de reproduction sociale. L’économie dans son ensemble a toujours été, et est encore de manière générale, fondée sur les crédits informels et un système compliqué de clientélisme et d’échange de faveurs. Ce type de reproduction traditionnelle de la vie socio-économique est autoréférentiel et, de ce fait, hostile à l’innovation et à l’investissement. Dans le même temps, il crée des rapports de dépendance par endettement et obligation qui facilitent l’infiltration des activités criminelles.
Les effets de l’inflation. Le commerce fluvial et les expéditions de pêche peuvent nécessiter des mois de voyage et, étant donné que toute cette activité repose sur un préfinancement informel par des « patrons », le système a été sérieusement ébranlé pendant les périodes de forte inflation (des années 1980 jusqu’à 1994). De ce fait, disposer de devises est devenu vital pour la survie économique, ce qui favorise bien entendu la criminalité organisée.
Les effets secondaires des technologies modernes et de la politique d’intégration nationale. La construction d’autoroutes reliant le sud et le nord-est du pays à la région de l’Amazonie a radicalement transformé la vie locale : d’innombrables migrants et une multitude d’entreprises rivales, venus principalement du sud du pays, ont ainsi trouvé une voie d’accès à l’Amazonie.
S’agissant d’Abaetetuba, la marque de cachaça industrielle « 51 », venue du sud du Brésil, est apparue par des circuits modernes de distribution au milieu des années soixante-dix. Fabriqué avec du sucre de canne plus concentré et des technologies plus efficaces, ce produit était bien meilleur marché que la cachaça locale et a pratiquement rayé de la carte les structures de production précaires des îles d’Abaetetuba. L’adoption de lois sur le travail et sur l’hygiène et la sécurité en 1974 a constitué un autre coup dur pour cette industrie. Étant donné les capacités de gestion extrêmement limitées des entreprises insulaires, s’adapter à ces obligations juridiques modernes était synonyme de faillite. Les mêmes causes expliquent le déclin continu des briqueteries sur les îles.
Parallèlement, vivre à la ville devenait plus intéressant : seul l’univers urbain offrait l’éducation, les soins de santé, l’électricité et la télévision, ce qui a poussé les familles aisées à s’installer dans la ville d’Abaetetuba. Ce fut le cas notamment pour de nombreux propriétaires d’exploitations de canne à sucre.
Depuis trente ans, le secteur des pêches subit pratiquement toutes les conséquences possibles de la transformation sociale, au point qu’il représente un exemple classique de position régressive : la pêche n’a jamais constitué une activité économique exclusive en Amazonie, mais était une parmi bien d’autres activités extractives menées essentiellement à des fins de subsistance. En se professionnalisant, ce secteur a donc mis en lumière la situation économique affaiblie des autres domaines d’activité.
Outre les problèmes liés à la bureaucratie, à la dépendance à l’égard de crédits informels dans des systèmes clientélistes et aux incidences de l’épuisement des ressources, deux autres facteurs ont contribué à accentuer le déclin du secteur et renforcé la probabilité du choix de la criminalité au niveau individuel :
  • La construction de la centrale hydroélectrique de Tucuruí (1986) a coupé les itinéraires de migration des poissons et modifié leur cycle de reproduction dans l’estuaire ; les pêcheurs imputent aux répercussions de ce projet une diminution de 30 % de la production ;
  • L’Agence fédérale de protection de l’environnement responsable de ce secteur n’a procédé à aucune étude sur les modifications locales de ce type mais a insisté pour que des lois de protection de l’environnement inadaptées soient appliquées telles quelles. Les activités de pêche étaient donc interdites au mauvais moment et au mauvais emplacement. Par ailleurs, un délai de six mois est normalement prévu pour le transfert des allocations de chômage au cours de la période protégée. Il en est résulté une criminalisation de l’ensemble du secteur, qui devenait à la fois plus propice au racket par les agents de l’État et plus vulnérable aux activités criminelles telles que la contrebande et la piraterie. Les solutions économiques de substitution et la modernisation du secteur ont été bloquées par l’indisponibilité des crédits, renvoyant une fois de plus les pêcheurs vers le crédit informel et les pressions criminelles.
Les effets secondaires des grands projets. Outre les incidences susmentionnées, la construction de la centrale hydroélectrique a interrompu les circuits commerciaux traditionnels des négociants régionaux opérant sur le fleuve et le commerce a été détourné vers de nouveaux itinéraires et de nouvelles villes, d’où une marginalisation encore plus grande des zones d’habitat traditionnel.
La construction d’une usine d’aluminium à Bacarena a suscité un exode rural massif tant de l’extérieur qu’à l’intérieur du comté d’Abaetetuba. Des éléments de modernisation ont été introduits par ce biais, de nouveaux schémas de consommation, par exemple, mais qui ne pouvaient durer une fois les travaux de construction achevés. Les effets positifs de la modernisation auxquels la municipalité s’attendait – croissance économique, nouveaux emplois, etc. – ne se sont pas concrétisés, aucune médiation n’étant jamais intervenue entre les stratégies développementalistes et la logique traditionnelle d’Abaetetuba. En conséquence, la main-d’œuvre qualifiée de Bacarena est venue d’autres régions du Brésil et vit et consomme à présent à Belém.
Les effets d’une politique de répression incohérente. De par son incohérence et son caractère sporadique, la répression menée par la police fédérale, qui s’en prenait aux cibles les plus immédiatement visibles, a entraîné un déclin de la contrebande de cigarettes et l’augmentation d’une criminalité qui est essentiellement le fait d’adolescents toxicomanes privés de leur source de revenus. On a assisté également à une augmentation de la piraterie, imputée en partie aux policiers civils et militaires dont les moyens de racket les plus directs avaient disparu. La professionnalisation croissante du trafic de drogue est le résultat le plus lourd de conséquences et le moins voulu de ces politiques.
Les effets des crises colombiennes (Andreas, 1995). Parce que les forces qui contrôlent les « zones libérées » de la Colombie (farc et forces paramilitaires) avaient besoin de toujours plus de fournitures militaires, les informateurs de la police et les pêcheurs locaux ont signalé un développement des opérations d’échange non monétaire de cocaïne contre des armes et des munitions.
Conclusion : les répercussions interdépendantes de facteurs et de processus eux-mêmes liés entre eux ont créé une forte réceptivité aux activités illégales. Les schémas sociaux traditionnels, plutôt fermés, s’efforcent encore d’absorber et d’intégrer les effets illégaux de la transformation sociale. La loi du secret a imposé l’inertie et l’hostilité à toute innovation.
Leonardo Dias Mendonça – Le « cartel de Suri »
Au début de l’opération Tornado [9], en 1997, la police fédérale elle-même, qui menait l’opération, n’a pas réalisé qu’elle venait de découvrir l’un des plus importants maillons de la chaîne reliant la cocaïne colombienne aux armes du Suriname. Ayant saisi au total 24 petits avions et 2,4 tonnes de cocaïne, la police fédérale traquait encore l’un des chefs de l’organisation lorsqu’en juillet 1999, des informations faisant état d’activités de déboisement illégal l’ont conduite à la ferme de Belauto, à São Felix de Xingú. Sur les lieux, tout à fait par hasard, les policiers ont découvert avec étonnement les documents relatifs à 17 inscriptions au registre du commerce concernant des entreprises de construction, des stations d’essence, des avions-taxis et des exploitations agricoles. Ils ont placé sous surveillance le propriétaire, Wilson Torres Moreira, et son associé, Leonardo Dias Mendonça [10]. L’arrestation des deux hommes, en novembre 1999, et de 14 autres suspects [11] a permis de démanteler un impressionnant réseau d’entreprises fondé sur la division du travail et utilisant les technologies modernes de communication. Reposant sur la confiance et sur des intérêts économiques et des valeurs communs, ce réseau servait aux trafics de cocaïne et d’armes (Mc Illwain, 1999).
Lorsque, dans les années quatre-vingt (1984/1985), les activités des chercheurs d’or se sont déplacées de Serra Pelada (Pará méridional) à Itaituba (Bas-Pará) et aux régions autochtones, Yanomami et Raposa Serra do Sol (Roraima), des rapports d’allégeance stables s’étaient instaurés entre les détenteurs de créances, les hommes politiques et les pilotes. Étant donné que l’État brésilien avait le monopole de l’achat d’or et que ce monopole a toujours fait l’objet d’entorses, la recherche de l’or en tant qu’activité attire les aventuriers et baigne dans l’illégalité et la violence. Cela étant, elle fournit l’une des rares possibilités d’ascension sociale et d’accumulation rapide du capital.
Les conditions d’un bon fonctionnement d’activités criminelles bien enracinées, durables, complètes et complexes résident dans la direction/hiérarchie/confiance, la répartition/délégation/décentralisation des pouvoirs et les technologies modernes/réseaux informels de communication ; tels sont les éléments indispensables à la viabilité de toute entreprise, légale ou illégale. Dans le cas d’espèce, Leonardo Dias Mendonça assurait la direction, puisqu’il était responsable de l’intégration et de la supervision de tous les intervenants. Tous lui faisaient, et lui font encore, personnellement allégeance et il surveillait toutes les entreprises extérieures. Sur cette base, une répartition décentralisée des tâches entre les différents groupes d’acteurs, dans différents lieux et pays, devenait possible.
Pour assurer effectivement l’échange de cocaïne contre des armes, il fallait disposer de moyens de transport ; ce secteur a été pris en charge par un pilote expérimenté et grand ami de Leonardo Dias Mendonça. L’empire commercial immédiat de Mendonça, qui comprenait 17 entreprises, était coordonné par le partenaire en affaires de ce dernier, Wilson Torres Moreira. L’une des fonctions importantes des entreprises de bâtiment était de permettre l’utilisation des appels d’offres publics afférents à des marchés de construction pour procéder à des opérations périodiques de blanchiment d’argent. Les garages et les stations d’essence étaient essentiels pour l’approvisionnement en essence et en pièces de rechange, ainsi que pour le blanchiment d’argent. Une entreprise d’avions-taxis était chargée d’acheter et de vendre des appareils et d’organiser des voyages d’affaires.
Le secteur qui contribue le plus à organiser et pérenniser l’ancrage social dans la région regroupe l’élevage du bétail, le commerce du bois et le parrainage d’un club de rodéo. Les bonnes relations avec les fonctionnaires chargés des marchés publics s’entretiennent dans le cadre de ces réseaux d’affaires et sociaux ; outre les pots-de-vin en bonne et due forme, le système suppose un échange à long terme de faveurs. Un autre groupe professionnel important est celui des avocats « de famille » qui entretiennent normalement des relations professionnelles stables à l’intérieur de l’ensemble du secteur judiciaire, fournissent et reçoivent l’information, donnent des conseils, aident à contourner les procédures bureaucratiques et vont jusqu’à falsifier les documents. Dans le cas de l’opération Tornado, la police fédérale de Marabá n’a pas été associée à l’enquête, parce qu’en 1999 son directeur, accusé de corruption, était en congé.
Les technologies modernes de la communication, le téléphone mobile par satellite en particulier, étaient tout à la fois une condition nécessaire et un point faible pour l’organisation de l’ensemble de cette entreprise criminelle. Coordonner à partir d’une ferme isolée dans le Pará méridional des marchés multinationaux conclus entre des protagonistes se trouvant en Colombie, en divers lieux du Brésil et au Suriname ouvrait effectivement de vastes perspectives nouvelles. Cela dit, les comptes des différentes parties, examinés par les enquêteurs au cours de l’opération Tornado, permettaient d’établir des liens entre des délinquants que l’on aurait autrement considérés comme les protagonistes d’affaires de trafic de drogue sans lien les unes avec les autres. Qui plus est, les coordonnées des boîtes noires des appareils ont permis de reconstituer une part importante du schéma d’ensemble du réseau criminel [12].
Selon la déposition du ressortissant surinamien, Bernardus Annaud Nauhu [13], qui était l’interprète de Dino Bouterse [14] de 1993 à 1996, l’échange d’armes contre de la cocaïne, qui constituait apparemment l’épine dorsale de l’entreprise criminelle de Mendonça, a débuté en février 1993. À l’époque, Mendonça a expliqué qu’il travaillait pour la guérilla colombienne du farc et souhaitait échanger des armes automatiques contre de la cocaïne. Les années suivantes, la cocaïne était déposée devant les côtes surinamiennes dans des sacs de caoutchouc. Selon les observations d’un collègue [15], à la fin des années quatre-vingt-dix, de nombreuses pistes d’atterrissage clandestines ont été construites près de la frontière avec la Guyane française et sont utilisées par l’armée surinamienne et les chercheurs d’or brésiliens opérant dans la jungle. L’éloignement et le caractère illégal des mines d’or surinamiennes au regard des réseaux de chercheurs d’or et de pilotes font apparemment de ces pistes d’atterrissage des sites appropriés pour le chargement des armes.
Le contexte narco-trafiquant de l’affaire Mendonça ne diminue en rien son importance pour la compréhension plus vaste de la dynamique concrète des processus de transformation observés au plan régional. Il constitue un exemple des conséquences que peuvent avoir les formes durables et asymétriques d’organisation sociale dans les régions pionnières, où la constitution d’un État moderne au sens weberien du terme n’a jamais eu lieu et où les réseaux criminels fournissent par conséquent le cadre de toute interaction sociale.
 
Conclusions
 
 
L’étude historique de l’organisation sociale dans les « points chauds » concernés est essentielle pour comprendre l’inclusion locale et régionale des activités de trafic de drogue. La connaissance précise des formes actuelles et traditionnelles de représentation, des normes et valeurs qui les sous-tendent et de leurs modes respectifs d’institutionnalisation, ainsi que l’existence et la nature des relais systémiques horizontaux et verticaux (O’Donnell, 1999), sont des préalables nécessaires à toute évaluation de l’impact régional et local des forces transformatrices. Les résultats de cette analyse permettent de cerner la réceptivité aux activités criminelles dans une société donnée.
S’agissant des quatre thèses présentées en introduction, les cas étudiés confirment les points suivants :
  • La mondialisation et ses manifestations dans la vie nationale, politique et économique ont largement contribué au processus actuel de transformation en Amazonie. Les grands projets de développement, les nouvelles infrastructures et les technologies, institutions et lois en matière de communication ont pris une ampleur de loin supérieure à la faible capacité de l’État à les maîtriser, ainsi qu’à celle des formes traditionnelles d’intégration sociale. En fonction de la culture juridique et des rapports de pouvoir dans le lieu considéré, la médiation des incompatibilités entre les nouveaux protagonistes et les règles et procédures traditionnelles s’effectue dans des espaces informels qui ne cessent de s’étendre. À Abaetetuba, les efforts déployés par les élites traditionnelles toujours en place pour centraliser le contrôle et freiner les changements structurels sont avérés. Dans le Pará méridional, toute modification est perçue comme une possibilité supplémentaire de développer les activités économiques, sans se préoccuper de savoir si elles sont légales, illégales ou criminelles ;
  • Les modalités concrètes des activités criminelles coïncident dans une large mesure avec les habitudes commerciales formelles ou informelles de l’environnement immédiat. À Abaetetuba, les élites locales s’efforcent de maintenir les apparences de la légalité en mettant « leur » territoire à l’abri des interventions extérieures et des modifications internes, alors que, dans le Pará méridional, les protagonistes opèrent en général plus ouvertement. Au fil des trente dernières années, l’impunité s’est institutionnalisée. La constitution initiale, d’inspiration pionnière, de la société locale a été consolidée par agrégation sur la logique extractive à court terme de quelques élites puissantes, aussi bien traditionnelles que nouvelles, qui occupent alternativement les institutions publiques, municipales ou fédérales. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que les mêmes noms réapparaissent toujours ici et là, qu’il s’agisse d’or illégal, de déboisement clandestin, de subventions frauduleuses ou de trafic de cocaïne ;
  • Parce que les institutions étatiques modernes sont constamment sous-représentées, les contrats sociaux se négocient localement. Le bon fonctionnement des réseaux de redistribution informelle suppose que deux conditions soient réunies : l’existence d’avoirs économiques suffisamment importants pour être distribués et l’existence d’une forme ou une autre de système d’incitations et de sanctions qui pousse à la redistribution ;
  • À Abaetetuba, la transformation a débouché sur une complète déliquescence des activités économiques légales. L’élite traditionnelle s’est effritée et les formes traditionnelles de redistribution économique ont disparu avec les activités qui les sous-tendaient. Pour survivre socialement et économiquement par le trafic de drogue, les « patrons » ont besoin de « clients » différents et moins nombreux. De ce fait, la capacité d’intégration sociale est moins forte et les exclus sont de plus en plus nombreux à se tourner vers de nouvelles activités criminelles telles que la piraterie et le racket ;
  • Dans le Pará méridional, les courants migratoires continus ont depuis longtemps sapé les bases des obligations sociales qui pouvaient exister auparavant. La violence, l’impunité et la corruption sont désormais si généralisées et ancrées dans la vie publique et privée que l’agrégation de nouvelles activités criminelles semble presque naturelle et détermine qui est socialement inclus ou exclu ;
  • La régulation étatique, là où elle a été introduite en Amazonie, est généralement incohérente. De nouvelles institutions sont créées et de nouveaux textes réglementaires ou législatifs adoptés sans que l’on se préoccupe des relais systémiques avec les institutions de régulation formelles et informelles existantes (Rose-Ackerman, 1999, p. 227-228). Parallèlement, les « contrats sociaux » traditionnels sont rompus. Il en va ainsi dans les régions traditionnelles comme dans les zones pionnières, même si les conséquences sont différentes. Ces évolutions rendent toute forme de responsabilisation problématique et tendent à substituer à l’informalité traditionnelle la construction de « relais » informels à court terme. L’éventail de ces nouvelles solutions informelles va des improvisations innovantes, qui peuvent être par la suite formalisées, à la mise en place de solutions criminelles – corruption, contrebande, trafic de cocaïne, etc. ;
  • Le fait que le trafic international de cocaïne se soit infiltré dans des zones où la solidité de l’organisation sociale était déjà problématique risque de faire oublier la solution qui consiste à rééquilibrer les relations sociales à la faveur des processus transformateurs. Les liens avec les réseaux criminels internationaux et l’afflux massif de l’argent de la drogue – qui s’accompagne d’activités de blanchiment d’argent et de consommation locale des drogues – ont encouragé la criminalité et contribué à transformer des domaines sociaux informels en espaces de criminalité.
Traduit de l’anglais
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anderson, Scott D. 1991. « Engenhos na várzea : uma análise do declínio de um sistema de produção tradicional na Amazônia », dans Philippe Léna et Adélia Engrácia de Oliveira, Amazônia – A fronteira agrícola 20 anos depois, Belém-Pará.
·  Andreas, P. 1995. « The retreat and resurgence of the state : liberalizing and criminalizing cross-border flows in an integrated world », Réunion annuelle de l’Association américaine de sciences politiques (31 août-3 septembre 1995), Chicago.
·  Cartier-Bresson, J. 1997. « Corruption networks : transaction security and illegal social exchange », dans Heywood, P., Political Corruption, Oxford, Blackwell.
·  Ibge, 1998. Censo Abaetetuba, Belém, Instituto Brasileiro de Geografia e Estadística.
·  McIllwain, J.S. 1999. « Organized crime : A social network approach », Crime, Law and Social Change, vol. 32, n° 4, 301-323.
·  O’Donnell, G. 1999. « Horizontal accountability in new democracies », Schedler, A., Diamond, L., Plattner, M., The Self-Restraining State – Power and Accountability in New Democracies, Londres, Lynne Rienner.
·  Rose-Ackerman, S. 1999. Corruption and Government – Causes, Consequences and Reform, New York/Cambridge, Cambridge University Press.
·  Sassen, S. 1999. Globalization and its Discontents, New York, The New Press.
·  Schönenberg, R. 2000. Internationaler Drogenhandel und gesellschaftliche Transformation, duv, Wiesbaden.
·  pnue 1987. Rapport Brundtland, publication des Nations unies, New York.
 
NOTES
 
[1]Articles 231 et 232 en référence à : article 169 de la Convention de l’oit (1989), chapitre 26 d’Action 21 (1992), article 8j, Convention sur la biodiversité/pnue (1992).
[2]À partir de 1989, l’argument de la guerre froide qui servait à justifier des dépenses militaires considérables en Amérique latine a été remplacé par celui de la guerre contre les drogues.
[3]1 580 000 km2, 2,1 millions d’habitants : 71 % urbains et 29 % ruraux.
[4]1 250 000 km2, 5 millions d’habitants : 59 % urbains et 41 % ruraux.
[5]Exemple : préparation des sols et plantation (septembre- novembre), travail à Carajás (décembre-avril/saison des pluies), travail à Serra Pelada (mai-août/saison sèche).
[6]Rodéo-clubs, clubs de football, Rotary, Lions et églises.
[7]1 090 km2, 106 738 habitants (deux fois plus qu’en 1960) : 59,7 % urbains et 40,3 % ruraux, ibge 1998.
[8]Ne connaissant pas le chiffre susmentionné, Chico Narinha, ex-maire d’Abaeté, situait à près de 15 000 le nombre des personnes vivant actuellement d’activités illicites (Anderson, 1994).
[9]Pour plus de détails : R. Schönenberg. 2000. « Drug Trafficking in the Brazilian Amazon », in Rapport annuel most/unesco, à paraître.
[10]Respect et refus du secret bancaire et du secret des communications téléphoniques.
[11]Huit pilotes, quatre hommes d’affaires, deux agriculteurs, un avocat.
[12]Processo Federal 1999. 39.01.001560-0-vol.VI.
[13]Déposition devant les agents De Kok et Slobbe, le 27 avril 1998, à Leiden (Pays-Bas).
[14]Fils de Desi Bouterse, ex-président du Suriname condamné par contumace pour trafic de drogue aux Pays-Bas en 1998 et 2000.
[15]Le chercheur concerné souhaite garder l’anonymat jusqu’au terme de son travail de recherche.
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