Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 485 à 492
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Drogues et État

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Drogues et État

Brésil : le trafic de drogues dans l’État fédéré du Rondônia

Christian Geffray Christian Geffray était anthropologue, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement et membre du Centre d’études africaines de l’École des hautes études à Paris. Il travaillait depuis 1995 sur les effets sociaux, économiques et politiques du trafic de cocaïne en Amazonie brésilienne. Il était un des coordinateurs scientifiques du projet most de l’unesco sur les drogues. Il est prématurément décédé le 9 mars 2001.
Le trafic de drogues a profondément affecté la vie sociale, politique et économique des États brésiliens frontaliers de la Bolivie. L’article analyse et périodise ce « cycle amazonien de la cocaïne » depuis le début des années quatre-vingt dans l’État fédéré du Rondônia : la formation des premiers réseaux du grand trafic ; la ruée vers l’or du fleuve Madeira et la popularisation de l’accès à la cocaïne à travers le troc de biens volés (ou exportés en contrebande), contemporaines de la formation d’un important marché intérieur de la drogue au Brésil ; le déclin commercial des villes-frontière et la prospérité, grâce au trafic, des villes de l’intérieur. L’auteur articule cette évolution historique avec la montée en puissance de certains trafiquants à l’intérieur de l’appareil de l’État fédéré par la conquête de charges électorales.
 
Introduction
 
 
L’information sur le trafic de drogue au Brésil est longtemps apparue, dans la presse nationale, comme saturée par l’emphase accordée à la petite distribution urbaine au détail, tandis que la question de l’organisation brésilienne du commerce de gros, en amont des petits vendeurs des métropoles, était rarement posée. Le mutisme ou l’inconséquence médiatiques et politiques a persisté, sur ce thème, depuis le début des activités du grand trafic au Brésil dans les années quatre-vingt, jusqu’à la création d’une nouvelle Commission parlementaire d’enquête sur le narcotrafic en 1998. Cette attitude était assez compréhensible dans les États fédérés comme le Rondônia, où des organes de presse importants pouvaient être sous influence de trafiquants locaux, et où le commerce de la drogue faisait vivre directement et indirectement beaucoup de gens. Elle est plus difficile à interpréter au niveau fédéral où l’indifférence des médias ne fut guère rompue, de façon sporadique, que par quelques flambées judiciaires scandaleuses, dépourvues de suivi journalistique et de conséquences politiques. Nos enquêtes sociologiques furent les premières réalisées sur ce thème dans la région frontalière de la Bolivie, plus de quinze ans après le début du « cycle de la cocaïne » en Amazonie brésilienne. Nous présentons ici une synthèse sommaire de nos résultats [1].
 
La pénétration du trafic de drogue dans l’État du Rondônia
 
 
Jusqu’aux années soixante, la forêt dense du Rondônia était peuplée de quelques groupes amérindiens et de caboclos riverains des fleuves dont les patrons, commerçants caoutchoutiers, vivaient dans les bourgades du nord et de l’ouest de l’État, accessibles par voie fluviale ou aérienne. Porto Velho, la capitale, puis Guajara-Mirim, furent désenclavées dans les années soixante-dix par l’ouverture d’une route, la Br 364, dans le sillage de laquelle des centaines de milliers de colons vinrent s’établir. La région devint alors le théâtre d’une colonisation de peuplement classique, avec son cortège de rivalités et de conflits fonciers, offrant des occasions de promotion économique et sociale exceptionnelles aux plus habiles, aux plus courageux ou aux moins scrupuleux venus tenter leur chance sur la « frontière ». À partir des années quatre-vingt, les revenus du trafic de cocaïne commencèrent à jouer un rôle déterminant dans l’évolution de la société régionale.
Les premiers Brésiliens s’engagèrent de façon significative dans le trafic international au tournant des années soixante-dix/quatre-vingt, après que les trafiquants boliviens eurent installé leurs laboratoires dans l’État d’Amazonie bolivienne frontalier du Rondônia, le Beni, durant l’administration du général Banzer (voir carte) [2]. Les Boliviens se tournèrent alors, naturellement, vers leurs voisins brésiliens pour l’approvisionnement de leurs laboratoires en produits chimiques indispensables à la fabrication du chlorhydrate de cocaïne (éther, acétone, kérosène, etc.). Tous les grands trafiquants brésiliens « historiques » de la région inaugurèrent leurs activités, à cette époque, par l’exportation frauduleuse de ces substances chimiques en Bolivie, où ils étaient rémunérés en cocaïne qu’ils réexportaient pour leur propre compte. Le nord amazonien du Brésil et le Mato Grosso du Sud, frontalier du Paraguay, par où transitait une part de la production de cocaïne bolivienne, devinrent ainsi des zones de passage pour les trafiquants brésiliens et boliviens, aux côtés des Colombiens qui cherchaient à diversifier leurs routes.
La consommation locale et nationale était encore marginale à cette époque. La cocaïne circulant dans le Rondônia était vouée pour l’essentiel à l’exportation, et les effets du trafic demeuraient limités et localisés dans les régions frontalières, à Guajara-Mirim et Costa Marquès, dans la capitale Porto Velho, et le long des rivières-frontières Guaporé, Mamoré et Madeira, peu à peu désertées par les populations riveraines. Certains collecteurs de caoutchouc furent abandonnés par leurs anciens patrons reconvertis dans le trafic ; d’autres reçurent des présents des trafiquants qui achetaient leur silence et leur complicité, beaucoup abandonnèrent le fleuve pour tenter leur chance en ville ou, à leur tour, dans le trafic.
Parmi les Brésiliens qui introduisirent le trafic de drogue dans la région et ouvrirent la voie aux générations suivantes, deux personnalités se dégagent nettement : Nereu Machado de Lima à Guajara-Mirim (jugé et condamné), et M.B. à Porto Velho (jugé et acquitté). Le premier, issu d’une famille migrante misérable, parvint à se promouvoir en quelques années à la tête d’une clientèle populiste considérable à Guajara-Mirim ; mais son succès, aussi ostentatoire que fragile, se heurta aux stratégies discrètes, occultes mais sensiblement plus efficaces et durables des trafiquants héritiers de la vieille oligarchie marchande locale. Son petit « empire » local défraya la chronique journalistique régionale et fédérale, mais se disloqua à sa mort en 1986, tandis que M. B., à Porto Velho, eut une postérité criminelle beaucoup plus profonde dans l’État. Pilote et propriétaire d’une compagnie de taxi aérien à Porto Velho, le trafiquant disposait d’une flottille aérienne et de contacts commerciaux d’un bout à l’autre de la chaîne marchande clandestine : des fournisseurs de produits chimiques de São Paulo (introduits chez Shell ou Rhôdia-Rhône Poulenc) aux producteurs boliviens de San Ramon, Magdalena, Riberalta, Trinidad, Santa Ana (dont Roberto Suarez) ou colombiens de Leticia et Medellin (dont Pablo Emilio Escobar), lesquels lui fournissaient la cocaïne qu’il exportait pour son propre compte vers les États-Unis par le Venezuela et les Caraïbes.
Contrairement à Machado de Lima, M.B. entretenait les meilleures relations avec de nombreux notables de l’administration publique de l’État ou de la municipalité de Porto Velho : son principal associé dans le trafic était le pilote du gouverneur ; un député fédéral (Isaac Newton, jugé et condamné) l’aidait dans la prospection du marché des précurseurs à São Paulo, du marché consommateur en Europe, dans le placement de ses fonds ou l’organisation du transit de sa drogue en Amérique centrale, etc. La qualité de ses relations parmi les élites était telle que, lors de son inculpation en 1985 (suite à une opération de police fédérale, l’Operaçào Excentric), les députés de l’Assemblée de l’État signèrent un pronunciamiento dénonçant publiquement les violences policières à son égard et se portèrent collectivement garants de l’honorabilité du trafiquant. Il fut acquitté en 1987 et accrut encore ses activités jusqu’à sa mort, deux ans plus tard. Au total, il contribua plus que tout autre à banaliser le grand trafic dans le Rondônia, il inaugura les routes et réseaux de contacts clandestins nationaux et internationaux que la génération suivante allait exploiter et diversifier, tout en demeurant à l’écart des rivalités de clientèle politique et sans briguer pour lui-même de charge élective dans l’État. Ses héritiers dans la carrière n’eurent pas tous la même retenue.
Certains grands trafiquants partirent en effet à la conquête des mandats publics à la fin des années quatre-vingt, et cette stratégie nouvelle coïncida avec une mutation brutale du commerce de la cocaïne dans la région et à l’échelle du Brésil. On assista alors à trois processus concomitants, vers le milieu de la décennie : a) la ruée vers l’or du fleuve Madeira ; b) l’émergence d’un débouché commercial pour la pâte base et le chlorhydrate de cocaïne à l’intérieur du Brésil, c’est-à-dire la formation du marché national ; c) la démonétarisation de l’accès à la cocaïne auprès des producteurs boliviens.
L’orpaillage dans les rivières Mamoré et Madeira commença au début des années quatre-vingt et prit la dimension d’une « ruée » au milieu de la décennie, avant d’atteindre son apogée autour de 1990. On parlait alors de 6 000 barges aurifères, distribuées sur environ 400 km de fleuve entre Vila Murteira, près de Guajara-Mirim, et Porto Velho (voir carte). Jusqu’en 1991, pendant six ans, dix à vingt mille personnes vécurent et travaillèrent sur la rive brésilienne du fleuve frontalier, hors de portée des autorités et face aux laboratoires de raffinage de cocaïne situés sur la rive bolivienne du fleuve, où travaillaient des centaines de producteurs et vendeurs de cocaïne. La population des chercheurs d’or (garimpeiros) comptait plusieurs milliers de consommateurs réguliers ou occasionnels (ceux qui travaillaient en immersion dans le lit des fleuves fumaient presque tous de la pâte base), dont certains travaillaient à quelques kilomètres seulement des faubourgs de Porto Velho. La société des garimpeiros constitua alors un foyer d’expansion de la consommation de pâte base de cocaïne dans l’ensemble de l’État du Rondônia, et certains d’entre eux jouèrent un rôle décisif dans l’établissement des premiers réseaux d’approvisionnement des populations urbaines de la région. Quelques-uns, parmi les plus démunis, devinrent de simples « mules » (transporteurs) ou s’installèrent en ville comme petits distributeurs ; d’autres se reconvertirent en artisans taxi, surtout à Porto Velho, où ils formèrent une petite population de transporteurs-entremetteurs accueillant et orientant les acheteurs locaux ou les trafiquants venus du sud à la recherche de cocaïne (en gros ou demi-gros) ; d’autres, enfin, cédèrent à la tentation d’exporter leur production d’or en contrebande pour la troquer directement contre de la cocaïne qu’ils s’efforcèrent de revendre le plus loin possible, à meilleur prix, jusque dans les métropoles du Sud-Est.
Entre le marché local naissant, mais limité aux villes du Rondônia, et le marché international encore inaccessible à la plupart des anciens chercheurs d’or (ou aux colons déclassés de la région), surgit alors un troisième marché : le marché national. La figure du trafiquant urbain s’imposait dans les quartiers de Porto Velho comme à Rio de Janeiro au milieu de la décennie, et une population nouvelle de petits et moyens trafiquants issus de ces régions frontalières contribuèrent à former, dès cette période, une multitude de petits réseaux véhiculant la cocaïne à l’échelle du pays tout entier, alimentant le marché intérieur en formation. Les chercheurs d’or ou anciens chercheurs d’or ne furent pas la cause de la formation de ce marché, mais ils étaient particulièrement bien placés pour s’y engager et ils contribuèrent à son expansion en accélérant la formation et la diversification des réseaux d’approvisionnement de la consommation locale et nationale.
Les fournisseurs boliviens virent donc surgir, à côtés de leurs gros clients brésiliens « historiques », une foule de petits acheteurs de cocaïne indépendants témoignant de la montée en puissance du marché brésilien. Ils surent s’y adapter rapidement : ils n’exigèrent plus d’être payés en dollars nord-américains (dont l’accès pouvait être difficile aux acheteurs modestes) et acceptèrent de céder leur drogue contre toutes sortes de biens pourvu qu’ils pussent les écouler avantageusement sur le marché bolivien. Ce grand troc a probablement commencé avec l’or des orpailleurs du fleuve Madeira, mais on parlait déjà, à cette époque, du détournement de tonnes de café ou de riz que des trafiquants des villes de la Br 364 troquaient en Bolivie contre la cocaïne ; on a même exporté en contrebande des tonnes de cassitérite provenant du garimpo de Bom Futuro, près d’Ariquémès, dont une part était troquée contre cocaïne (le minerai était caché dans des flotteurs de barges fluviales transportés par camions et passait en Bolivie à hauteur de Vila Murteira, près de Guajara-Mirim). Ces pratiques sonnèrent le glas de l’âge d’or des villes-frontière de Costa Marquès et Guajara-Mirim : les commerçants trafiquants boliviens de San Ramon, par exemple, qui s’approvisionnaient jusqu’alors en riz, haricots ou café dans ces bourgades brésiliennes où ils payaient en narcodollars, commencèrent à troquer directement leur cocaïne contre les récoltes mises à leur disposition par des commerçants ou fonctionnaires trafiquants des villes de l’intérieur, Vilhena, Pimenta Bueno, Cacoal, Ji Parana, etc. Les troupeaux de bétail, qu’on utilisait jusque-là pour transporter de la cocaïne (dans des tampons hygiéniques introduits dans les animaux) entre Costa Marquès et Ji Parana, commencèrent à circuler en sens inverse, du Brésil vers la Bolivie, où les bêtes étaient troquées contre le chlorhydrate de cocaïne.
Les trafiquants boliviens acceptaient naturellement de céder leur drogue contre des biens volés, et les activités de certains trafiquants brésiliens prirent alors un tour plus violent. Les plus modestes fournisseurs échangeaient leur cocaïne ou leur pâte base à la frontière contre des biens de faible valeur volés au Brésil, de simples bouteilles de gaz, des bicyclettes, des vêtements ou des appareils ménagers ; d’autres prenaient le bétail volé, les machines agricoles, les bijoux. À Ji Parana, des voleurs détournaient des avions vers la Bolivie où ils les abandonnaient contre 80 kg de cocaïne (les pilotes des avions affrétés pouvaient être assassinés à l’issue de ces opérations). Mais l’essentiel du grand troc porta sur les véhicules automobiles, auxquels les candidats trafiquants de toutes conditions pouvaient avoir accès. Les vols de voitures et camions (1 à 8 kg de cocaïne pour une automobile, selon le modèle et l’existence de papiers en règle, et jusqu’à 70 kg de cocaïne pour un tracteur de semi-remorque) commencèrent à se multiplier sur la route fédérale Br 364 et dans toutes les villes du Rondônia. Des voleurs occasionnels pouvaient tenter leur chance à côté des bandes organisées, les propriétaires venaient parfois troquer leurs propres véhicules en déclarant leur vol aux assurances, tandis que de grands trafiquants commanditaient des groupes, parfois violents, qui volaient pour leur compte. De sérieux problèmes de sécurité se posèrent alors sur les routes du Rondônia et du Mato Grosso, où on ne circulait plus guère la nuit, tandis que les trafiquants boliviens se transformaient en receleurs : le domaine du principal fournisseur de San Ramon, par exemple, ressemblait à un vaste parking où il entreposait les véhicules volés au Brésil et acquis en échange de sa drogue.
Cette mutation des conditions d’accès à la cocaïne bolivienne élargit considérablement le nombre des trafiquants, diversifia leur origine et stimula, logiquement, le vol et la formation de groupes de voleurs et de réseaux de receleurs à l’échelle de l’Union fédérale, puisque des automobiles et des camions volés dans le Para, dans le Nordeste, à Rio de Janeiro ou São Paulo pouvaient être acheminés jusqu’en Bolivie pour le troc. Le vol planifié, le recel, la dissimulation, le maquillage et le transfert des véhicules pour l’exportation furent réalisés à une telle échelle dans les villes de la Br 364 que le contrôle des Ciretran (organisme municipal chargé de l’immatriculation des véhicules) constitua à la fin des années quatre-vingt un enjeu stratégique pour les trafiquants : les voitures et camions dûment documentés étaient plus aisément revendables, et à meilleur prix, par les Boliviens, qui offraient en échange une quantité plus importante de cocaïne.
Classiquement, une part des revenus des trafiquants du Rondônia était investie dans l’immobilier, dépensée en biens de consommation personnels divers ou réinjectée dans l’économie locale à travers des transactions destinées à blanchir l’argent. Les trafiquants importants achetaient souvent, par exemple, une ou plusieurs barges fluviales qu’ils ne se souciaient guère de mettre en exploitation : ils rachetaient la production des propriétaires des barges voisines, au-dessus des prix pratiqués par les acheteurs patentés, avant d’aller déclarer cet or comme le fruit de leur propre extraction. D’autres créaient sur le papier une entreprise forestière, rachetaient le bois des forestiers dits « picapau », qui exploitent clandestinement le bois précieux des aires indigènes ou des parcs nationaux, et le déclaraient comme le produit de leurs coupes, etc. Les ventes aux enchères de bétail étaient également des sites privilégiés pour le blanchiment des revenus de trafiquants possédant une fazenda d’élevage, par l’achat de troupeaux fictifs avec la complicité rémunérée des priseurs (nul n’allait compter les bêtes sur les fazendas ; les marchés aux bestiaux de toutes les villes de la Br 364 furent concernés par ces pratiques).
 
Effets sociaux, économiques et politiques. Le cas J. R.
 
 
En 1991, le déclin commercial des villes-frontière de Costa Marquès et Guajara-Mirim était déjà consommé, tandis que l’activité économique redoublait d’intensité à l’intérieur, à Ariquémès, Jaru, Ji Parana, Cacoal, Pimenta Bueno, Rolim de Moura, Vilhena, etc. (voir carte), en pleine période de marasme économique national. Le centre de gravité du trafic de drogue dans l’État s’était déplacé entre 1985 et 1990 de la frontière bolivienne vers les villes pionnières de la Br 364. Les routes terrestre et fluviale reliant Guajara à Porto Velho ne constituaient plus l’axe dominant du narcotrafic dans l’État, et les héritiers de l’oligarchie amazonienne traditionnelle, probablement majoritaires sur le marché de la cocaïne dix ans plus tôt, devaient composer dorénavant avec les nouveaux colons qui se bousculaient auprès des fournisseurs boliviens. Ces parvenus durent se prémunir eux aussi de la répression et, classiquement là encore, ils neutralisèrent les fonctionnaires par la corruption, et les élus en contribuant à leurs campagnes électorales (dont ils renchérissaient les coûts). Des obligés des trafiquants commencèrent à se faire élire à la tête des municipalités, aux députations d’État ou fédérales, lorsque les trafiquants n’emportaient pas eux-mêmes, en personne, de hautes charges publiques. La trajectoire d’un grand trafiquant de São João, J. R., élu député fédéral à cette époque [3], illustre cette procédure radicale de neutralisation de l’État par la conquête et l’occupation de ses charges électives, et mérite qu’on s’y arrête.
Issu d’une famille de migrants pauvres du Parana, J. R. commença sa carrière comme fonctionnaire de l’Institut national de la réforme agraire. Il abusa de ses fonctions dès le début des années quatre-vingt pour réaliser des escroqueries à l’achat du café ou détourner des récoltes afin de les exporter en contrebande en Bolivie. Il inaugura ses activités trafiquantes, comme beaucoup d’autres, en achetant à São Paulo des précurseurs qu’il revendait aux laboratoires boliviens ; il disposa rapidement de plusieurs avions et d’une piste clandestine sur une de ses fazendas isolées en forêt, où il réceptionnait et réexpédiait les substances chimiques ou la drogue ; il acheta bientôt une barge fluviale pour exploiter l’or du fleuve Madeira et plusieurs camions pour son entreprise de transport ; il possédait plusieurs hôtels à São João, des appartements dans le sud du pays, diverses entreprises fictives. À la fin des années quatre-vingt, il gérait la concession régionale d’une grande marque de bière et défrayait la chronique mondaine de la région à la présidence du Country Club, ce qui ne l’empêchait pas de commanditer par ailleurs un groupe de voleurs de véhicules écumant les routes et villes voisines de São João… Il fut élu en 1990 et assuma honorablement ses fonctions de député fédéral au Congrès de Brasilia, dit-on, jusqu’à l’arrestation à São Paulo de son frère, qui se trouvait en possession de 540 kilogrammes de cocaïne.
Au-delà de ces activités communes à de nombreux trafiquants, une partie des narco-revenus de J. R. fut engagée, de façon plus originale, sur le marché régional du café. Il acheta des récoltes au-dessus des prix communément pratiqués par ses concurrents et les revendit dans les autres États en dessous du prix normal. Il lui fut aisé, dans ces conditions, de conquérir le marché en quelques années : des commerçants indépendants se plaignaient encore de sa concurrence déloyale en 1991, mais d’autres avaient déjà été ruinés ou rachetés par le trafiquant, des membres de sa famille ou des prête-noms. Des négociants de café des autres villes de la Br 364, Ji Parana, Jaru, etc., ne purent suivre les prix cassés par le trafiquant qu’en lui revendant leur café, à lui-même ou à ses mandants officieux. Des quantités croissantes de café furent donc progressivement rachetées dans le Rondônia, directement ou indirectement, par J. R. qui s’interposait désormais entre les producteurs et les négociants locaux d’une part, le marché national d’autre part. Le processus fut irrésistible : sa famille, qui ne possédait qu’un modeste entrepôt de café en 1983, se trouvait à la tête de la principale entreprise de São João en 1991 (lorsque le frère fut arrêté à São Paulo). Quatre ans plus tard, la ville était devenue la plus grosse municipalité acheteuse et exportatrice de café de l’État du Rondônia, bien qu’elle ne fût pas la première productrice. Les élites de São João honorèrent alors l’homme qui était devenu « le premier acheteur d’une ville devenue première acheteuse de café de l’État », et J. R. fut élevé au titre de citoyen d’honneur de la ville (1995).
Le succès de la culture du café déconcertait les experts locaux, car la productivité dans le minifundio du front pionnier amazonien était basse, le recueil et le transport des récoltes sur des milliers de kilomètres de chemins de terre mal entretenus occasionnaient des dépenses considérables. On produisait par ailleurs le même café « robusta » dans l’Espirito Santo, à proximité immédiate des ports d’exportation de l’Atlantique et sur de vastes plantations où la productivité du travail était bien supérieure, le coût du ramassage et du transport des récoltes minime. Enfin, selon les responsables de l’organisme public chargé de suppléer au sous-paiement éventuel des récoltes des petits agriculteurs (Conab), les petits colons du Rondônia s’estimaient bien rémunérés pour leur café, l’État n’avait jamais à intervenir pour soutenir les prix. Les responsables politiques, les fonctionnaires ou les techniciens locaux de la Banque mondiale évoquaient parfois le « miracle du café » du Rondônia et semblaient ignorer que cette production bénéficiait de la manne délivrée par le trafiquant, dont les narco-revenus agissaient à l’achat et à la revente des récoltes, à la manière d’une subvention occulte.
Le comportement de J. R. lésait les intérêts de ses concurrents, menacés de disparaître ou de perdre leur indépendance, et engendrait une tension au sein même des élites marchandes. C’est peut-être pour cette raison que le trafiquant fut contraint de s’engager pleinement dans la compétition politique, locale et étatique, là où ces tensions commerciales viendraient à s’exprimer, afin d’anticiper et de neutraliser d’éventuelles réactions politiques ou judiciaires (préoccupation indifférente aux trafiquants ordinaires, fussent-ils très puissants comme M. B., dont l’argent était placé ailleurs et n’affectait pas la concurrence locale). En tout état de cause, son entreprise politique fut d’autant plus aisée que l’allocation de sa manne occulte sur le marché du café lui permettait de jouir d’une base sociale large et fidèle, aisément mobilisable dans une perspective électorale : « J. R. est très fort chez les colons. » Il était devenu, en effet, grâce au café, le bienfaiteur de milliers de personnes qu’il préservait de facto de la rapacité de ses concurrents légaux. Il paracheva la consolidation de son fief électoral en usant des artifices ordinaires du populisme : le triomphe lui fut assuré lorsqu’il commença à faire circuler chaque année, à Noël et à Pâques, des camions chargés de jouets, d’œufs en chocolat ou divers cadeaux et friandises distribués gracieusement aux enfants pauvres, à fournir gratuitement la boisson lors des fêtes de charité, etc.
Mais l’élection de ce trafiquant à la députation fédérale ne fut pas un cas isolé. Elle s’inscrivait dans une entreprise plus vaste et audacieuse conduite par un sénateur, lui aussi trafiquant, visant l’élection au poste de gouverneur de l’État à Porto Velho. Les trafiquants et leurs obligés maires ou députés rassemblés autour de ce sénateur disposaient, comme J. R., d’une base sociale et électorale localisée dans la partie sud-est de l’État, dans le quadrilatère compris entre Costa Marquès, Pimenteiras, Vilhena et Cacoal. C’est la région la plus éloignée de la capitale, en marge des réseaux redistributifs traditionnels de l’État clientéliste, centrés dans le nord-ouest. Plusieurs dizaines de milliers de petits colons y subsistent, dispersés, à l’écart des bourgs de la Br 364, mal desservis par des routes peu carrossables, en lisière de fazendas et de forêts abritant parfois des pistes d’aviation clandestines. C’est aussi une région où les revenus de la cocaïne, investis ou alloués par les trafiquants, contribuaient fortement à l’activité économique (on vient de le voir à propos du café) et engendraient des effets de légitimation sociale d’autant plus puissants que l’État était loin ou absent. En un sens, cette entreprise de conquête du pouvoir d’État fut l’expression, dans le champ politique, du déplacement du centre de gravité du trafic, du nord-ouest frontalier vers les villes pionnières de l’intérieur et du sud-est.
Le sénateur qui menait l’entreprise avait été élu en 1986. Il appartenait à l’époque au parti du gouverneur en exercice, auquel il imposa un de ses comparses au poste de secrétaire d’État à l’Intérieur et à la Justice (le sénateur effectua également des démarches au ministère de la Justice fédéral, à Brasilia, pour neutraliser – « desactivar » – la police fédérale, sans succès). Mais il visait pour lui-même le poste de gouverneur et cultivait sa légitimité populiste à l’échelle de l’État, à travers une fondation qui délivrait en son nom des soins de santé primaires ou odontologiques, des médicaments, etc. Il rassembla ses proches au sein d’un nouveau parti pour se lancer à la conquête du palais du gouverneur : outre J. R., quatre députés et un autre sénateur. Il obtint un tel score au premier tour que son élection au siège de gouverneur ne faisait de doute pour personne, mais il fut assassiné avant le second tour (le 12 octobre 1990), et les projets de conquête de l’État par les trafiquants parvenus du Sud-Est furent suspendus pour quelques années.
Mais les adversaires politiques de la victime, qui s’installèrent à sa place au palais du gouverneur, comptaient parmi eux des notables qui n’étaient pas moins engagés dans le trafic ou aux côtés des trafiquants que J. R. Le nouveau gouverneur jouissait en outre de la confiance des trafiquants installés de longue date dans la capitale, mais qui n’avaient jamais envisagé, eux, de se présenter en personne aux suffrages des électeurs, à la différence des hors-la-loi intempestifs venus du Sud-Est. Ce qu’on a appelé à l’époque, au congrès de Brasilia, le « lobby (bancada) des narcotrafiquants du Rondônia » était composé de députés ou sénateurs hors-la-loi qui pouvaient être engagés, au sein de leur État fédéré d’origine, dans des stratégies clientélistes violemment concurrentes. Et ces conflits n’étaient pas le prolongement brésilien de la concurrence colombienne entre Cali et Medellin, comme les journalistes de la grande presse brésilienne l’imaginaient volontiers à l’époque : « Il existe des villes entières, dans le Rondônia, qui sont contrôlées par les trafiquants de Cali et d’autres par ceux de Medellin [4]. » Ces rivalités étaient l’expression de stratégies différentes de deux populations de trafiquants visant un objectif identique : la neutralisation et l’instrumentalisation de l’État. Les uns, bien en cour auprès de la haute administration de l’État de Porto Velho, entendaient garder leur nom en retrait et leur clientèle sous influence discrète ; les autres, parvenus des régions de colonisation récentes et marginales, envisageaient de conquérir la capitale en édifiant une clientèle politique à l’échelle de l’État sur leur nom propre.
 
Conclusion
 
 
Les informations dont dispose le public brésilien sur les phénomènes qui viennent d’être évoqués, y compris dans le Rondônia, ressemblent aux pièces éparses d’un puzzle : ceux qui en disposent ne peuvent en saisir immédiatement la cohérence. L’histoire du « miracle » du café demeure ignorée des autorités fédérales, sinon des fonctionnaires ou élus locaux qui ne veulent peut-être pas le savoir, et ne savent même pas surtout qu’ils ne veulent pas le savoir : souvent, leur bonne foi ne peut être surprise. Il convient néanmoins de donner une mesure nuancée de la situation : la grande majorité des entrepreneurs du Rondônia ne sont naturellement pas des trafiquants, même si, dans certains secteurs de la vie économique, ils travaillent sous condition de l’existence et de l’intervention des trafiquants sur leurs marchés. La majorité des hommes publics élus ne sont pas non plus des trafiquants ni leurs hommes de paille, même si aucun homme public ne peut espérer se faire élire dans le Rondônia contre les intérêts et l’assentiment tacite des hors-la-loi : la condition minimale aux yeux de ces derniers est que le postulant à un mandat donne des gages implicites de sa volonté de ne pas mobiliser la puissance publique contre leurs affaires. Tous les trafiquants, enfin, ne fréquentent pas les clubs de l’élite : derrière les réseaux des grands hors-la-loi notoires qui viennent d’être évoqués, il existe dans toutes les villes de l’État des réseaux indépendants dont les membres se désintéressent de la vie publique pourvu qu’on les laisse trafiquer en paix, et d’autres dont l’activité est sans grand effet sur la vie économique et sociale locale puisqu’ils investissent leurs richesses ailleurs. Enfin, l’autocensure consciente ou inconsciente à laquelle les populations du Rondônia sont collectivement assujetties, bien au-delà du cercle des trafiquants et de leurs obligés, ne résulte pas seulement des avantages secondaires qu’une partie d’entre elles retirent de l’existence de l’activité illégale. La rupture de la « connivence » par transgression de la censure – la dénonciation publique des faits – peut exposer à la menace de mort, de sorte que le mutisme et l’ignorance publiques résultent en dernier ressort d’une logique ouverte ou intériorisée de la terreur. Nous espérons pourtant avoir montré qu’il serait vain de prétendre saisir l’histoire et la dynamique sociales, économiques et politiques contemporaines de ces régions sans prendre en considération l’existence du commerce illégal de cocaïne. Il semble que l’on commence à prendre la mesure du phénomène au Brésil.
 
NOTES
 
[1]La recherche a été conduite depuis 1995 dans le cadre d’une convention ird-cnpq du Museu P. E. Goeldi de Belém et soutenue à partir de 1997 par le programme most-unesco. Nous avons enquêté en octobre-novembre 1995 dans le Mato Grosso, puis d’avril à août 1996 et en juillet 1997 dans le Rondônia.
[2]La carte montre les régions frontalières boliviennes où sont installés des laboratoires de raffinage de cocaïne. Certains d’entre eux peuvent être très mobiles, montés en forêt à proximité d’une rivière, à l’occasion d’une commande, et démontés deux jours plus tard, une fois obtenue la quantité de chlorhydrate souhaitée. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, il existe de plus en plus de laboratoires sur le territoire du Brésil, appartenant à des trafiquants brésiliens important de la pâte base de cocaïne.
[3]Le mandat de J. R. a été cassé ultérieurement, pour des raisons indépendantes de son activité dans le trafic, pour laquelle il n’a jamais été jugé. Il demeure un notable important de sa municipalité, que nous appelons ici « São João ».
[4]« Existem cidades inteiras, em Rondônia, que sào controladas pelos trafiquantes de Cali e outras pelos de Medellin », Veja, 31 juillet 1991, p. 31.
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La carte montre les régions frontalières boliviennes où son...
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