Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 493 à 499
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Drogues et État

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Drogues et État

Trafic de drogues, économies illicites et société en Amazonie occidentale

Roberto Araújo Roberto Araújo est ethnologue, chercheur au Musée Goeldi au Brésil, où il coordonne le Département des sciences humaines. Il se consacre à la sociologie des fronts pionniers d’Amazonie brésilienne, avec diverses publications, parmi lesquelles « Fondation d’un lieu et formes de domination sur un front pionnier » dans L’Oppression paternaliste au Brésil (1996). Depuis 1998, il travaille sur le commerce de la cocaïne en Amazonie occidentale, dans le cadre du projet most de l’unesco sur les drogues. Email : Raos@amazon.com.br
Cet article décrit quelques-unes des principales conséquences sociales et politiques de l’émergence du commerce de la cocaïne en Amazonie brésilienne, à partir de l’exemple de l’État de l’Acre. Touchant l’ensemble des couches de la population, le trafic de drogues s’y affirme depuis les années quatre-vingt, à l’instar d’autres filières illicites, comme une alternative à la crise de l’économie du caoutchouc. Mais ses implications sont différentes pour les régions septentrionales et méridionales de l’État. Dans ces dernières, et notamment dans la capitale de l’Acre, le développement d’un marché local de consommateurs urbains apparaît fortement lié à la corruption policière et à l’exercice illégal de la violence par les organismes de répression. Dans les premières, où les mécanismes de redistribution sociale des revenus illégaux semblent être plus effectifs, le commerce de la cocaïne contribue à une certaine prospérité des populations, grâce notamment à un nouvel essor du secteur tertiaire. Si la violence y est relativement moins nécessaire comme garante du contrôle social, la mainmise des grands trafiquants et hommes d’affaires sur les fonctions exécutives dans l’appareil d’État soumet le champ politique tout entier aux rapports noués dans la sphère de la criminalité.
 
Introduction
 
 
Depuis les sources du fleuve Javari au nord-ouest jusqu’aux rives de l’Abunã au sud-est, l’État de l’Acre (capitale Rio Branco) est situé au point le plus occidental du Brésil, entre la Bolivie et le Pérou. Suite à un exode rural de plus en plus accentué depuis les années soixante-dix, la population s’est distribuée dans les centres urbains autour de ces routes, avec une concentration massive dans les régions méridionales de l’État proches de Rio Branco. Les effets d’une croissance urbaine entraînée par l’exode rural sont partout manifestes [1], mais on peut distinguer a priori au moins deux grandes configurations régionales dans l’État : un ensemble méridional densément peuplé et mieux intégré aux récents échanges routiers avec l’économie nationale, à l’exemple de la vallée de l’Acre ; un ensemble septentrional à plus faible densité démographique et davantage soumis, par son isolement relatif, aux anciens circuits fluviaux de l’écoulement du caoutchouc.
Ces flux démographiques, constitués surtout par les populations d’anciens seringueiros, font pendant à une perte de vitesse de l’extraction du caoutchouc et, plus globalement, d’un secteur primaire qu’aucun dynamisme industriel ne vient relayer. En même temps, à partir des années quatre-vingt, le tertiaire semble connaître une prospérité qu’il serait difficile d’imputer au seul accroissement relatif de ce secteur. Alors que de nombreux patrons se voient dans l’impossibilité de maintenir leurs dépendants en forêt et leurs négoces en ville, d’autres au contraire font preuve d’une extraordinaire capacité d’investissement. Diversifiant leurs activités, ils se retrouvent à la tête d’importants groupes d’entreprises qui leur permettent de contrôler les principaux circuits de l’approvisionnement marchand. Un commerçant est ainsi devenu, en un peu plus de dix ans, le véritable maître d’une ville d’une vingtaine de milliers d’habitants sur les rives du Tarauaca ; il est le propriétaire d’un service de taxis aériens (trois avions), d’une entreprise de distribution de boissons, d’une compagnie de transport fluvial (barges), d’une usine de torréfaction de café, d’un réseau de pompes à essence, de fermes d’élevage bovin, des principaux entrepôts marchands de la ville et, patron d’un bar, venait d’acquérir de nouveaux lotissements urbains pour mieux se lancer dans la restauration.
De la même façon que dans l’État voisin du Rondônia, les activités marchandes ont bénéficié dans l’Acre des rentes apportées par le commerce de la cocaïne. Tout d’abord dans les villes proches de la Bolivie, comme Brasiléia et Plácido de Castro, qui ont pu profiter les premières des largesses de Boliviens prêts à dilapider les gains obtenus outre-frontière par l’exportation illégale. Beaucoup d’entrepreneurs brésiliens ont toutefois franchi un pas de plus en s’engageant dans les opérations illicites elles-mêmes.
La contrebande de précurseurs n’a pas constitué ici, comme dans le Rondônia, l’étape initiale de cette implication progressive des commerçants locaux dans l’illégalité. Les difficultés d’écoulement dues à l’isolement territorial expliquent sans doute l’absence de laboratoires dans l’Acre. Mais ces difficultés font en même temps de l’État une zone privilégiée pour le transport de la pâte base provenant du Pérou vers les laboratoires colombiens (le Pérou était encore, quatre ans plus tôt, le plus grand producteur de pâte base mais n’a jamais été réputé pour sa production de chlorhydrate de cocaïne). Dès le début des années quatre-vingt, dans les petits aéroports peu contrôlés par les autorités, les pompistes recevaient ainsi de leur patron l’ordre d’approvisionner, sans poser trop de questions, ces vols dont les passagers payaient en liquide, en dollars, le plein d’essence. Les pistes privées des anciens domaines de production de caoutchouc apparaissent rapidement, avec la complicité des propriétaires, comme autant de relais pour les trajets clandestins. À la fin de la décennie, le commerce de la cocaïne attire même des personnes disposant de liquidités qui, sans y être directement impliquées, s’associent pour financer d’éventuelles opérations illégales organisées par quelqu’un de leur connaissance : professions libérales, hauts fonctionnaires, etc.
Sous des formes très diverses selon le degré d’implication des investisseurs et l’origine du capital investi, les rentes de la cocaïne sont ainsi devenues, dans l’Acre, avec la crise de l’économie du caoutchouc, une source alternative de revenus. L’évolution de l’économie illicite semble accompagner les mouvements démographiques d’ensemble, car les effets du trafic (accumulation de capital, revenus destinés à la consommation ou à l’investissement sur place) sont aujourd’hui beaucoup plus étendus dans les centres urbains où se concentrent les populations éloignées des régions frontalières.
L’Acre n’a pas été, cependant, le théâtre de ces dynamiques de la colonisation récente qui, dans le Rondônia ou en Amazonie orientale, ont globalement entraîné, dans un premier temps, un renforcement de la petite exploitation agricole et des activités productives liées au secteur primaire. L’achat des récoltes caféières dans le Rondônia put ainsi être partiellement financé par les rentes illicites (blanchiment), et constituer par là un mécanisme de redistribution sociale des bénéfices issus du commerce de la cocaïne, comme le montre C. Geffray dans ce même numéro. Ces effets redistributifs ne se font pas sentir dans les mêmes proportions sur le territoire de l’Acre, notamment dans les régions méridionales de l’État, où l’engagement direct dans le petit trafic urbain apparaît aux yeux d’une grande partie de la population comme la seule possibilité d’améliorer ses conditions de vie. Au fur et à mesure que se développe la consommation locale de pâte base (la « mela », fumée avec du tabac), les affrontements entre dealers pour la conquête et le maintien des points de vente se traduisent alors par une augmentation exceptionnelle du nombre d’assassinats dans la capitale.
 
Marché local de la cocaïne et violence des groupes para-policiers
 
 
La réputation de tueur peut être évoquée dans certaines histoires de vie comme une condition favorable à l’établissement du trafiquant de rue, car elle démontre une aptitude du sujet à exercer un contrôle territorial à l’encontre de ses rivaux et sert de caution à sa fiabilité comme dépositaire de la marchandise à débiter. Mais cet exercice ne s’établit jamais comme le simple résultat d’une opposition des petits vendeurs entre eux pour le partage du marché. Le rôle des institutions policières dans la distribution urbaine de la drogue figure précisément comme un aspect saillant des implications sociales et politiques du commerce de la cocaïne dans l’État.
L’action des « groupes d’extermination en uniforme [2] » en est ici symptomatique. Elle se solde par des meurtres à répétition dans les milieux de la petite pègre des faubourgs de Rio Branco, attribués à la police. En 1987, un quotidien de la capitale mentionne l’élimination de quatre truands, identifiés uniquement par leur surnom et qui, depuis la veille, étaient venus « grossir la liste des individus exécutés par la police ou abattus sur l’ordre de certains de ses agents. La succession de bandits assassinés ou disparus semble prouver l’existence d’un “escadron de la mort” constitué au sein des commissariats de la capitale, avec l’appui implicite, mais parfois ostensible, de divers policiers. Nos sources dans la police font état d’une “liste noire” contenant le nom des criminels promis à la mort, comme untel et untel, etc., dans un total de plus de 30 victimes probables des groupes d’extermination (sic). […] Malgré les démentis emphatiques du secrétaire de Sécurité et du commissaire général, le nombre croissant des plaintes pour tortures ainsi que des exécutions sommaires révèle qu’une négociation est en cours dans les coulisses de la police qui se destine à extirper le mal en s’attaquant directement à ses racines » (A Gazeta do Acre, 29/11/1987).
Ces exécuteurs ne cherchent pas vraiment à se protéger derrière l’anonymat. Leur stratégie ne consiste pas à éliminer des délinquants en s’efforçant de cacher l’existence de leur « groupe d’extermination » au sein de la police. Récemment encore, ils faisaient au contraire étalage de leurs pratiques tout en jouissant de la protection d’individus haut placés dans l’appareil juridico-policier. L’homme clé des « groupes d’extermination » dans l’Acre est Hildebrando Pascoal, qui fut longtemps commandant de la police militaire avant de devenir député, d’abord à l’Assemblée de l’État fédéré et ensuite au Congrès national (fédéral). Issu d’une famille modeste mais solidement enracinée dans la vallée de l’Acre, il a fait carrière, comme la plupart de ses frères, dans les services de la police. Réputé pour son caractère violent, il est aux prises avec la justice depuis 1983, lorsqu’il échappa de justesse à une inculpation criminelle pour meurtre. Dans une sentence prononcée en octobre de cette année-là et quoique renonçant à condamner H. Pascoal « jusqu’à l’apparition de nouvelles preuves », le juge ne put s’abstenir de mentionner les circonstances particulièrement difficiles de l’enquête policière :
« L’instruction judiciaire a eu d’énormes difficultés pour conduire les enquêtes policières, soit par le manque de ressources, soit aussi en vertu de la grande influence que la famille des accusés possède au sein de la société locale. […] Tous les efforts furent déployés pour nous dérober la vérité. On a produit des témoins qui n’avaient aucune connaissance des faits et qui mentaient sans vergogne dans leurs dépositions, car ils avaient été instruits pour ne pas dire la vérité. D’autres, à l’inverse, ont choisi de se taire par crainte de subir des représailles. »
Cette « grande influence sociale » des accusés tient à des réseaux familiaux profondément ancrés dans l’appareil policier. Au fil des procès, on remarque ces sortes d’« échanges de bons procédés » entre notables, comme lorsqu’un secrétaire de Sécurité se déplace en personne pour demander la reddition de H. Pascoal lors d’une visite privée à la famille du suspect, sans se préoccuper des conséquences politiques de ce geste. Ces échanges témoignent des rapports clientélistes dans la sphère de la sécurité publique et de la justice qui assurent l’impunité de certains individus.
« Ces gens-là – disait un témoin – sont tous allés à l’école ensemble. Ils se connaissent depuis qu’ils sont tout petits. […] Alors, un beau jour, le juge vient voir tel officier de la police militaire pour se plaindre que sa maison a été volée. Le lendemain, comme par hasard, le voleur est retrouvé mort et les objets volés sont rendus (au propriétaire). C’est comme ça que ça marche. »
D’autres services, comme l’intimidation de débiteurs, sont également rendus par des policiers aux autorités ou à des notables, qui sont d’autant plus enclins à passer l’éponge sur les « excès » de leur milice personnelle. Dans ce contexte où l’appareil répressif est soumis dans une grande mesure à l’intérêt de particuliers, l’articulation entre criminalité urbaine, vente de drogues et exactions policières s’affirme comme une constante dans la vie de Rio Branco. Témoignant en juin 1999 devant une commission parlementaire sur le narcotrafic, un ex-employé de H. Pascoal déclarait avoir entendu le député ordonner l’exécution d’un trafiquant de rue qui avait envahi le territoire d’un de ses protégés. Et encore :
« (D’après le témoin) plusieurs personnes impliquées dans le narcotrafic fréquentaient la maison de Hildebrando. Deux dealers de confiance du député assuraient la surveillance des points de vente à bord d’une moto qui lui appartenait. […] Le caporal Paulino et le sergent Alex s’appropriaient la drogue des dealers qui envahissaient les zones contrôlées par Hildebrando, qui (selon le témoin) revendait la drogue et utilisait l’argent ainsi obtenu pour financer les campagnes politiques de sa famille » (O Estado de São Paulo, 30 juin 1999).
Relayés dans la pègre par des malfaiteurs et des indicateurs, le groupe de policiers organisé autour de H. Pascoal en vient ainsi à contrôler le marché de la cocaïne en ville. Le député possède également une influence notoire sur l’univers carcéral : un simple mot de lui aux autorités carcérales suffit pour hâter la libération d’un prisonnier ou pour changer le régime de sa peine. Il se vante de l’indulgence de sa belle-sœur, procureur général au Ministère public, à l’égard de certains dossiers judiciaires compromettants pour lui. Ses réseaux comprennent plusieurs commissaires de la police civile qui se chargent de confisquer la drogue des concurrents et font traîner les enquêtes sur les meurtres commis par le groupe. Ils se donnent ainsi les moyens de s’approprier (de façon partielle ou intégrale et en toute impunité) les revenus d’activités illicites et d’imposer les conditions d’exercice de ces activités à leur propre convenance.
La prospérité financière de la famille est manifeste : on dit de H. Pascoal qu’il rafle toujours les meilleurs lots dans les ventes aux enchères de bétail. Sa richesse lui donne les moyens de financer ses prétentions politiques. Au sein même de la corporation policière, il prête de l’argent à des taux usuraires et en prélève les intérêts directement sur le bulletin de paie des policiers. Il utilise ces créances comme moyens de pression pour obtenir l’appui politique de ses subordonnés. On l’accuse également d’avoir distribué de l’argent parmi les cortèges d’électeurs qui s’empressent auprès des candidats en période électorale – qui avec une ordonnance médicale, qui avec trois mois de factures impayées – dans l’espoir de rétablir l’équilibre d’un budget domestique misérable. Lors de sa seconde élection, des points de distribution gratuite de sachets de pâte base auraient été mis en place à l’intention des drogués de la ville, pour gagner leur vote.
Rien de tout cela ne suffit à expliquer les éclatantes victoires électorales remportées par H. Pascoal, le député le mieux élu de l’Assemblée de l’État fédéré et du Congrès national (fédéral). Plutôt que de mettre sa réussite au seul compte d’une distribution électoraliste des rentes issues de ses activités illicites, il faut en chercher les raisons dans sa légitimité au sein de la société locale. Lui-même n’a jamais douté de la légitimité de ses pratiques, établies par devers et à l’insu de la loi. Mis en cause par le président du tribunal de justice comme responsable des crimes commis par les groupes d’extermination, il s’est posé en victime de la persécution d’individus qui chercheraient à lui nuire en raison de son rôle de protecteur des honnêtes gens vis-à-vis des bandits.
Plus d’un an après son arrestation et celle de dizaines de ses complices, de vastes pans de l’opinion publique à Rio Branco semblent bien lui donner raison. Les meurtres de truands ont certes diminué dans la capitale à la suite de la déchéance des « exterminateurs », mais les cambriolages et les braquages ont en revanche sensiblement augmenté. Ce regain d’infractions contre les biens ne concerne pas uniquement des classes moyennes ou des commerçants de quartier effrayés par l’impunité nouvelle des petits malfrats. Il touche également, voire surtout, des petites gens contraintes dorénavant, par exemple, de payer des droits de passage (pedagios) à certains coins de rue. On remarque à l’unisson que « ça n’était jamais arrivé du temps de Hildebrando ».
 
Filières illicites et contrôle social dans l’Acre septentrional
 
 
L’amalgame entre le trafic de drogue et la cruauté des « groupes d’extermination » dans la presse masque un fait majeur qu’il convient de rappeler. La violence apparaît jugulée dans l’Acre septentrional, où les investissements de capitaux illégaux et les mécanismes de redistribution des rentes illicites sont comparativement plus importants. Les villes moyennes de 20 000 à 50 000 habitants dans les vallées du Juruá et du Tarauacá sont en effet toujours le fief d’anciens patrons seringalistas qui ont su mettre à profit les nouvelles occasions d’enrichissement. Nombre de grands commerçants d’aujourd’hui exploitaient dans les années quatre-vingt des domaines caoutchoutiers. Quelles que fussent les circonstances de leurs premiers contacts avec les exportateurs de cocaïne, force est de constater l’importance des vieux sentiers de forêt pour le passage de la drogue. Certains chemins – menant du Pérou à Cruzeiro do Sul par le Paraná dos Mouras ou en traversant les massifs frontaliers vers les sources du Javari – sont régulièrement empruntés grâce au concours des riverains, recherchés comme guides ou receleurs temporaires de la marchandise.
Des réseaux bâtis sur des liens de parenté, de compérage ou sur des contacts préalables avec de modestes fournisseurs commerciaux en milieu urbain, favorisent la contrebande vers Cruzeiro do Sul de petites quantités de pâte base. Il s’agit parfois de travailleurs ou de paysans péruviens qui viennent vendre du côté brésilien de la frontière quelques centaines de gramme reçues, semble-t-il, en guise de salaire ou de rémunération. Ils sont hébergés chez un riverain et leur marchandise enfouie dans les environs, le temps nécessaire au maître des lieux pour nouer la transaction avec un acheteur en ville.
Le recrutement des populations régionales (guides, bateliers, indigènes employés à la construction de pistes d’atterrissage, etc.) peut aussi fournir un appui logistique à des opérations de plus grande envergure, où des caravanes de porteurs encadrés par des gardes armés transportent la drogue à pied pendant une partie du trajet, avant de l’acheminer par bateau et par avion, le cas échéant, vers les laboratoires colombiens. Des surveillants à la solde des trafiquants informent ceux-ci des mouvements de la police fédérale affectée au contrôle des frontières.
Dans un tel contexte, les grands patrons disposent d’atouts considérables. Traditionnellement chargés d’organiser l’écoulement de la production d’hévéa et les flux de marchandises par voie fluviale, ils possèdent non seulement les moyens de transport (barges, etc.), mais entretiennent également des relations commerciales, voire personnelles, qui, à une échelle plus vaste, peuvent s’avérer utiles pour organiser des transports illicites. Il n’y a cependant pas une superposition des circuits de la cocaïne avec les réseaux de commercialisation du caoutchouc, car d’autres modifications sont intervenues entre-temps pour diversifier ces échanges et leurs agents. Les filières de l’essence et du bois, par exemple, sont particulièrement représentatives des métamorphoses survenues, puisque ces produits atteignent sur le marché des valeurs plus élevées que le caoutchouc. Quand ils sont exploités illégalement (détournement des subventions destinées au transport d’essence par des ventes clandestines sur le lieu de l’achat ; extraction de bois dans des zones protégées, etc.), leur intérêt en tant que source de revenus augmente encore davantage. Dans ce dernier cas, les filières peuvent bénéficier déjà de divers procédés (tels que la corruption de fonctionnaires, le triage du personnel et des procédures, etc.) à l’œuvre également dans le commerce de la drogue.
Les liaisons entre certaines filières stratégiques (variables selon les régions) et le trafic de drogue sont, de ce point de vue, loin d’être fortuites. L’exemple le plus éclatant, à Cruzeiro do Sul, est sans doute celui d’Orly Cantarelli, ex-maire de la ville et proche du sénateur Olavo Pires avant que ce grand trafiquant du Rondônia ne soit tué. Les premiers démêlés de Cantarelli avec la justice datent du milieu des années quatre-vingt, lorsqu’il est accusé de soumettre des travailleurs à un régime de semi-esclavage sur ses domaines du Haut Juruá, et d’exploiter illégalement le bois de réserves indigènes. Dix ans plus tard, alors que Cantarelli est devenu gouverneur de l’État fédéré, son secrétaire personnel dénonce l’utilisation de son entreprise de transports fluviaux pour acheminer de la cocaïne dans des bidons d’essence. L’achat aux États-Unis par le gouverneur ès qualité d’un Boeing 727-200, introduit de façon irrégulière au Brésil avec une cargaison de matériel électronique non déclarée et par l’intermédiaire d’une société-écran à Rio de Janeiro, avait aussi multiplié les soupçons sur la nature de ses rapports avec certains personnages dans l’entourage d’une pilote et trafiquante notoire, arrêtée en 1994 pour le trafic de 7,2 tonnes de cocaïne dans l’État de Tocantins. Finalement, le gouverneur défraye la chronique régionale pour les malversations de fonds publics et le népotisme qui caractérisent sa gestion. Les entreprises familiales des Cantarelli connaissent alors une prospérité inouïe. Elles obtiennent des contrats très importants pour transporter le diesel nécessaire au fonctionnement des générateurs des principales villes du Purus et du Taraucá ou pour construire des routes.
Ces contrats sont évalués en millions de dollars et la question se pose ici de la possibilité pour ces trafiquants d’accéder aux fonds étatiques et d’en disposer à leur guise. On a affaire dès lors à autre chose que la simple corruption de fonctionnaires et il ne s’agit plus seulement, comme dans le cas H. Pascoal, de faire payer à certains dealers ou petits voleurs la rançon de leur impunité tout en sévissant contre les récalcitrants, mais d’ajouter les détournements au pactole des revenus illégaux [3].
Les grands trafiquants sont avant tout des hommes d’affaires et leurs entreprises donnent du travail à des centaines d’employés. La bonne marche de leurs négoces se répercute sur la création d’emplois indirects et fait vivre une multitude de sous-traitants dans le bâtiment, dans l’hôtellerie et dans la restauration. Investis de fonctions administratives, ils peuvent aussi favoriser l’embauche des fonctionnaires. Dans ces villes isolées mais moins touchées par la pression démographique que la capitale, paraît ainsi régner une paix sociale relative. Le contrôle exercé sur les populations dispense de l’exercice d’une répression violente et soutenue sur une population ici autrement asservie. Dans l’ensemble, les habitants qui s’approvisionnent dans les magasins de patrons dont dépend par ailleurs leur rémunération constituent une clientèle politique captive que se partagent une poignée de personnages influents.
Le recours au meurtre reste dans ce cas tout à fait exceptionnel. Les rivalités entre patrons peuvent prendre à l’occasion les apparences anodines d’une concurrence autour d’un appel d’offres, tel ce riche commerçant qui se proposait de transporter le diesel des générateurs publics mais fut évincé du pactole par l’entreprise des Cantarelli. Le même commerçant donna son soutien à un candidat de l’opposition de gauche au gouvernement de l’État, finalement victorieux. Son but n’était pas d’améliorer ses chances lors de futurs appels d’offres conduits, cette fois-ci, dans les règles (même si en l’occurrence la réputation d’honnêteté du candidat n’était pas en cause). Il visait plutôt une victoire de l’opposition qui affaiblirait encore davantage Cantarelli, son rival, déjà accablé à l’époque par diverses accusations criminelles, en se donnant l’occasion de renforcer ses propres réseaux d’associés et d’étendre leur influence à des poste-clefs de l’administration [4].
Il ne s’agit pas ici de « sales affaires » qui se dérouleraient comme un épiphénomène, aux marges d’un champ politique institué pour l’administration de la chose publique. À l’inverse, les affrontements et les alliances politiquement significatives traversent les institutions mais se nouent selon la logique des recompositions clientélistes au sein des filières illicites. L’action des groupes para-policiers constitue une facette plus spectaculaire des économies illicites en Amazonie occidentale que la domination exercée par les grands patrons, mais elle n’est qu’un indice d’une entente sociale fragile qui, une fois rompue, fait instantanément la place à des formes violentes et illégales de contrôle social.
 
NOTES
 
[1]Les estimations de l’ibge (1996) font état d’un total de 483 593 habitants, dont 47,3 % résident dans la seule commune de Rio Branco. La seconde commune la plus importante, Cruzeiro do Sul, concentre 11,7 % (56 705 hab.) de la population de l’Acre, suivie de Tarauacá avec 4,8 % (23 715 hab.) et de Sena Madureira avec 4,8 % (23 330 hab.).
[2]Dès la fin des années soixante, le contrôle des effectifs policiers des États est repris par le régime militaire. La dictature militaire va les mobiliser contre certaines organisations radicales de gauche, dans une répression qui n’a pas tardé à faire de tout opposant politique une victime potentielle. Des commandos spéciaux, connus pour employer la torture, éliminaient physiquement les prisonniers en toute impunité. Largement dénoncés et ayant fait l’objet de plusieurs études sur les régimes dictatoriaux au Brésil et en Amérique latine, ces faits avaient de graves implications, déjà visibles au moment de la « transition démocratique » mais dont on commence à peine, sans doute, à réaliser l’étendue. En effet, déliés de la fonction de répression vis-à-vis des opposants au régime, ce qui n’avait plus aucune raison d’être, certains secteurs de la police militaire se sont engagés séance tenante dans une « guerre contre le crime » faisant appel aux mêmes méthodes extralégales jugées indispensables pour l’accomplissement de leur mission.
[3]La participation de H. Pascoal au narcotrafic ne se limite pas à l’extorsion. Ses propriétés foncières servent pour des opérations de chargement/déchargement de drogues. Le nom de son frère apparaît dans une enquête de la police fédérale en 1996. Sete Bandeira Pascoal est cité alors qu’il se rendait en Colombie en compagnie de grands trafiquants péruviens. Une piste d’atterrissage de Sete Pascoal était utilisée à l’occasion par des pilotes qui travaillaient pour ces individus. Fournissant des appuis logistiques et donnant couverture à des opérations illicites, H. Pascoal a sans doute aussi été en mesure d’assurer l’approvisionnement local à certains moments. La cpi du narcotrafic a aussi mis en évidence ses associations avec des réseaux criminels interétatiques, au même titre que des personnages éminents de la région Nordeste, dont un frère de P.C. Farias, le trésorier de l’ex-président Collor de Melo dans l’État d’Alagoas. Quoi qu’il en soit, H. Pascoal n’apparaît pas comme un trafiquant d’envergure nationale et internationale.
[4]Bien lui en a pris, semble-t-il, car alors même que de nombreux personnages politiques et hommes d’affaires de l’État ont été mis sur la sellette pour enrichissement illicite devant une commission parlementaire chargée d’enquêter au niveau fédéral sur le narcotrafic, son nom fut rayé du rapport de la commission. Dans les rangs mêmes de l’opposition, on attribue cette omission au fait qu’il a donné son appui au gouverneur actuellement en poste.
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