Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 509 à 517
doi: en cours

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Perspective culturelle

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Perspective culturelle

Le contexte socioculturel de l’usage des drogues et ses implications pour les politiques de lutte contre la toxicomanie

Molly Charles Molly Charles est directrice adjointe du Centre national de recherches sur les toxicomanies (National Addiction Research Centre – narc), Bhardawadi Hospital, Bombay, Inde. Courrier électronique : mollycharles@hotmail.com. Elle est l’auteur principal de l’ouvrage Drug Culture in India – A Street Ethnographic Study of Heroin Addiction in Bombay, paru en 1999. Gabriel Britto Gabriel Britto est le directeur du narc. Email : premag@bom5.vsnl.net.in. Ses publications portent sur l’action sociale, la mobilisation politique, les politiques de santé et la gestion de la toxicomanie.
Pendant des siècles, la diversité culturelle de l’Inde a favorisé le développement de l’usage des substances psychotropes sans faire naître d’inquiétude majeure concernant la toxicomanie. Le présent article s’appuie sur une recherche menée par les auteurs et sur des données secondaires pour tenter de présenter les modes d’usage des drogues en Inde et leurs dimensions sociale, culturelle, religieuse et utilitaire ; les auteurs examinent quelques-uns des facteurs responsables des changements radicaux qui sont intervenus depuis les années quatre-vingt. Ils montrent en particulier que la loi sur les stupéfiants et les substances psychotropes (Narcotics Drugs and Psychotropic Substances Act) de 1985 a retiré à la société le pouvoir de lutter contre la toxicomanie pour le confier à un système judiciaire moribond ; la loi a aussi fait se multiplier la consommation d’alcool, d’héroïne et d’autres médicaments plus nocifs en criminalisant l’usage social, religieux, culturel et récréatif de l’opium et du cannabis ; elle a également donné une nouvelle vigueur aux maffias du crime organisé. Enfin, elle a produit un effet pervers, auquel il faudrait remédier de toute urgence, en supprimant la possibilité de se faire soigner facilement et à peu de frais par les guérisseurs traditionnels. L’article formule certaines recommandations en matière d’action publique à l’intention des organismes des Nations Unies, des États membres, et plus particulièrement des décideurs publics indiens.
 
Introduction
 
 
Le rapport aux substances psychotropes, qui varie selon les lieux, est le fruit d’évolutions séculaires. Les différentes façons dont on use d’une même drogue selon les cultures et au sein de celles-ci démontrent le rôle que jouent des facteurs autres que la composition chimique de la drogue. La pratique de la drogue est imprégnée par les relations, les significations et les contextes sociaux (Curra, 2000). L’environnement socioculturel construit la réalité des drogues, leur usage et leur abus.
La signature à La Haye, en 1912, de la Convention internationale de l’opium, que diverses adjonctions sont venues compléter au cours des années, marque le début des tentatives engagées pour créer des normes uniformes d’usage des drogues. L’ensemble a fait l’objet d’une codification au sein de la Convention unique sur les stupéfiants, en 1961. Cette convention étendait les dispositifs de contrôle à la culture des plantes qui servent de matière première aux stupéfiants (pnucid, 1992). Plusieurs pays, tels que l’Inde, se trouvèrent dans l’obligation de criminaliser des traditions vieilles de plusieurs siècles et d’accepter une définition homogène de la dépendance aux drogues et de sa gestion. Ainsi, la consommation de l’opium, de la feuille de coca, du cannabis et de leurs dérivés est interdite quelle que soit sa forme (pratiques consistant à fumer, mastiquer ou boire le produit), sauf à des fins scientifiques ou médicales. Cette exception a même été refusée dans les faits aux praticiens des systèmes traditionnels de médecine.
La décision de se plier à ces exigences, prise sous la pression de la Banque mondiale et du fmi, a transformé la situation de la drogue dans de nombreuses régions de l’Inde, où l’usage maîtrisé du cannabis et des produits opiacés était traditionnel depuis bien plus de mille ans. Avec la mise en œuvre de la loi sur les stupéfiants et les substances psychotropes (Narcotic Drugs and Psychotropic Substances Act) de 1985, ces usages traditionnels furent automatiquement criminalisés.
Nous nous concentrerons dans cet article sur les formes historiques de la relation aux plantes psychotropes en Inde, sur les modifications de la législation régissant l’usage des drogues, sur le rôle du crime organisé, ainsi que sur les évolutions des modes de consommation des drogues dans certaines zones localisées de l’Inde.
 
La diversité culturelle et les formes traditionnelles de la consommation de drogue
 
 
L’Inde est un kaléidoscope de cultures d’une extraordinaire diversité. En témoignent la présence de dix-huit langages régionaux et de 1 652 langues maternelles, et l’entremêlement des populations issues de groupes ethniques profondément différents. Les Indiens pratiquent presque toutes les grandes religions du monde : l’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, le sikhisme, le judaïsme, le zoroastrisme, le christianisme et l’islam, mais aussi l’animisme et le totémisme. L’hindouisme lui-même compte, pour sa part, des milliers de dieux et de déesses, l’adoration d’une divinité familiale se transmettant de génération en génération (Malayala Manaroma, 1998).
Ces différentes cultures ont favorisé l’emploi de substances psychotropes pour des usages médicaux, religieux, sociaux ou utilitaires. Ceux-ci sont présents sous différentes formes dans tout le pays et se maintiennent aussi dans de nombreuses villes, parallèlement à l’utilisation contemporaine de produits dérivés ou de drogues de synthèse.
L’usage médicinal
Les systèmes traditionnels de médecine, tels que Ayurveda, Siddha, Unani et Tibbi, recourent à l’opium et au cannabis dans la composition de médicaments pour le traitement des affections humaines ou animales. Les Indiens disposent de toute une panoplie de remèdes familiaux, de médications tribales et de pratiques médicales populaires dans lesquels interviennent également des substances psychotropes.
L’utilisation du Cannabis sativa est attestée dans le traitement de nombreuses affections – tétanos, hydrophobie, delirium tremens, convulsions infantiles, asthme, accouchement difficile, insomnie, choléra, hystérie, rhumatismes, dysenterie, diarrhée, toux, problèmes digestifs, etc. (Herer, 1991, Chopra et Chopra, 1990). La pharmacopée indienne de 1954 mentionne deux préparations à base de cannabis – un extrait liquide et une teinture.
L’opium a également trouvé sa place au sein des systèmes traditionnels de médecine, bien que son usage varie d’une école à l’autre (les médecins Tibbi utilisent actuellement davantage l’opium dans leurs préparations médicinales que les Ayurveda). Dans le Tibbi, il est utilisé pour le traitement de la douleur, l’assèchement de la catarrhe, contre la toux, l’asthme, le hoquet, pour le traitement des délires maniaques et des états inflammatoires du cerveau, contre la diarrhée, la dysenterie, la paralysie faciale, l’épilepsie et les états nerveux similaires. Les médecins Tibbi voient dans l’opium un stimulant temporaire du cerveau qui fait naître une sensation de plaisir, de vigueur physique et de chaleur. Il est également utilisé comme aphrodisiaque et pour la production de sperme. Dans l’Ayurveda, l’opium est employé comme analgésique et dans le traitement de la diarrhée et de la dysenterie, encore qu’à certains stades de ces maladies seulement. Dans les familles, on s’en sert pour lutter contre différents états inflammatoires, l’hémorragie, l’érésipèle, etc. Il était utilisé sous forme liquide pour traiter la conjonctivite, les maux d’oreille, les douleurs dentaires, ainsi que pour lutter contre le diabète, réduire la sensibilité des patients durant les stades avancés de la variole et prévenir les crises de paludisme. Pour soigner les maux de dents dus par exemple à une dent creuse, on plaçait une boulette d’opium dans la cavité.
Bien que la médecine occidentale ait pour l’essentiel remplacé la médecine traditionnelle dans les villes, de nombreuses zones rurales s’en remettent toujours pour l’essentiel à la médecine traditionnelle ou tribale et aux remèdes « de bonne femme ». Les méthodes occidentales sont trop onéreuses pour la majorité de la population indienne et les médecins allopathes préfèrent exercer dans les villes. Une étude récente réalisée dans deux districts d’Inde occidentale montre que les praticiens traditionnels utilisent l’opium et le cannabis à des fins médicinales pour traiter diverses maladies humaines et animales (Britto et Charles, 2000).
L’écart entre le droit et les faits
La Convention unique autorise expressément l’usage médical. Dans de nombreux pays, c’est aussi cette disposition de la Convention qui est invoquée pour fournir de la méthadone, de la buprénorphine ou d’autres substituts aux toxicomanes. En Inde, le gouvernement a fait voter la loi sur les stupéfiants et les substances psychotropes de 1985 afin de se conformer à la Convention. Cette loi et ses textes d’application autorisent tout à fait l’usage de l’opium et du cannabis pour le traitement des affections touchant les êtres humains comme les animaux. Des formulaires réglementaires doivent être remplis afin d’obtenir une autorisation ; les droits à verser sont fixés mais varient selon les États. Les médecins traditionnels, les propriétaires de bétail et d’animaux domestiques ainsi que les toxicomanes ont le droit de se procurer de l’opium ou du cannabis. Mais ils doivent se déclarer et déposer une demande dans les formes prescrites pour obtenir une autorisation assortie d’un quota mensuel ou hebdomadaire (pour plus de précisions, voir Britto et Charles, 2000). Dans les faits cependant, aucun mécanisme n’a été mis en place pour assurer la distribution de ces substances psychotropes aux praticiens de village, qui sont plus d’un quart de million, ce qui les oblige à recourir au marché noir pour se les procurer et réduit l’efficacité de leurs médications du fait des produits frelatés.
Le Sri Lanka avait mis au point une méthode systématique de distribution d’opium aux praticiens traditionnels (vedaralas) à des fins médicinales en mobilisant les hôpitaux de district, qui tiennent un registre des médecins de leur zone. Il fallut des années pour mettre en place ce système – des débats parlementaires eurent lieu et on créa des commissions pour étudier sa faisabilité, ses avantages et sa nécessité. En 2000, cependant, la « communauté internationale des donateurs » a contraint le Sri Lanka à mettre un terme à cette pratique. De telles décisions naissent, au mieux, de l’ignorance de nos cultures et de l’esprit de la Convention. Au pire, elles traduisent l’arrogance occidentale et l’influence de l’industrie pharmaceutique relayée par les organismes des Nations unies.
Cette situation est lourde de conséquences pour le patrimoine culturel des civilisations anciennes comme celles de la Chine et du sous-continent indien, qui représentent presque la moitié de l’humanité. Le gouvernement de l’Inde, en partenariat avec la Chine et d’autres pays où la médecine traditionnelle est riche de connaissances, devraient défendre l’idée que dans le cas de civilisations anciennes comme les nôtres, « l’usage médicinal » inclut l’utilisation de l’opium et du cannabis dans la pratique médicale traditionnelle. La culture ne se réduit pas à la seule culture occidentale ; pas plus que l’allopathie n’est la seule médecine.
L’usage religieux
La religion joue un rôle majeur dans la formation chez l’individu de sa vision du monde et de la façon dont il comprend le sens de son existence. Dans le contexte indien, vu la présence d’une multitude de confessions différentes – sans compter les personnes qui n’en ont aucune –, la situation est beaucoup plus complexe qu’elle ne l’est dans les pays où une seule religion prédomine. On le constate en ce qui concerne l’usage des stupéfiants. Quand la consommation de psychotropes est prescrite, ou du moins fortement recommandée dans un cadre religieux, un contrôle s’opère sur la quantité de drogue ingérée, ainsi que sur les occasions et la finalité de l’usage des drogues.
La mention la plus ancienne que l’on connaisse du soma en tant que psychotrope remonte aux temps de la culture védique, apportée en Inde par les Aryens. Le Sama Veda, un des hymnes du Rig Veda (les Saintes Écritures de l’hindouisme), composé entre 1500 et 1000 avant J.-C., contient une référence au jus de soma. L’association au plan religieux entre l’usage du soma et Shiva (un dieu hindou) en Inde et au Népal a pu se former progressivement par le brassage entre la civilisation de la vallée de l’Indus (à partir de 3000 ans avant J.-C.) et des éléments aryens qui envahirent cette vallée autour de 2000 avant J.-C. (Husain, 1992). Parmi les sceaux de cette époque qui ont été retrouvés, certains portaient une représentation d’un dieu ressemblant à Shiva. Les Aryens vouaient un culte aux phénomènes naturels et manifestaient leur dévotion en allumant des feux à l’âtre, en chantant des hymnes à leurs dieux et en offrant du riz, du lait, du soma ou des animaux en sacrifice. Les Aryens considéraient le soma comme sacré parce que le sentiment d’euphorie créé par l’absorption de son jus, doté de propriétés enivrantes, était assimilé à un état de béatitude spirituelle. Les chercheurs, cependant, ne sont pas unanimes à penser que le soma était bien le cannabis. Certains ont avancé que le soma pourrait avoir été le Sarcotemma, un parent du laiteron américain, le Peganum harmala, l’Amantia muscaria, la Stropharia cubensis ou une plante grimpante dépourvue de feuilles du type Periploca (McKeena, 1993).
Quoi qu’il en soit, l’important est qu’en Inde, aujourd’hui, la consommation du cannabis est perçue comme un équivalent de celle du soma par Shiva. En conséquence, la consommation de gandjah, de bhang et de charas est associée aux cérémonies religieuses et sociales par les Hindous. Lors de Shivratri, le bhang est versé sur le shivlanga en signe de la présence de la réalité transcendantale invisible de Shiva. Les gens célèbrent l’événement pour manifester leur bonheur, puisqu’on pense que Shiva s’est marié ce jour-là. On consomme du cannabis à l’occasion d’autres fêtes comme le Janmashtami et l’Holi (la fête des couleurs). Durant la fête de l’Holi, les hommes et les femmes absorbent un breuvage élaboré à partir de feuilles de cannabis, de lait et de fruits séchés (Fischer, 1975). Les législateurs indiens n’ont pas interdit la consommation du bhang, à juste titre.
Le cannabis est employé par les yogis (personnes dont la quête n’est plus d’ordre matériel mais transcendantal), les sâdhus (prêtres indiens), et les fakirs (croyants musulmans itinérants) pour favoriser la méditation. Pour ceux-ci, dont le nombre dépasse un demi-million en Inde, le cannabis est un moyen d’entrer en contact avec les zones cachées de la conscience ; il les aide, dit-on, à faire face aux conditions climatiques extrêmes, à surmonter la faim et la soif, et à développer la concentration. Aucun fonctionnaire sain d’esprit de la police des stupéfiants n’oserait les arrêter pour usage de drogue.
Les usages sociaux et utilitaires
L’opium a rempli des fonctions sociales dans différentes communautés en Inde. Durant la période Mughal, les empereurs absorbaient parfois un breuvage élaboré à partir de capsules de pavot. Cette boisson, appelée charburgha, était composée d’un mélange de chanvre, d’opium, de vin et de kuknar. Dans la région du Saurashtra, l’opium est consommé sous la forme d’une boisson connue sous le nom de kasumba. On la prépare en pilant l’opium et en le mélangeant avec de l’eau. Un autre procédé consiste à mêler l’opium brut à d’autres ingrédients tels que le safran, le musc et le sucre ; cette mixture est alors présentée sous forme de petites pastilles (Chopra et Chopra, 1990, Masihi et Desai, 1998).
Les Rajpoutes consomment de l’opium durant les mariages, au moment de conclure une affaire importante, pour faciliter la catharsis après la mort d’un parent proche, pour accroître leur longévité (et surmonter les conditions climatiques extrêmes de la région) et pour développer le plaisir sexuel. En signe de respect, l’hôte fait boire à son invité quelques gouttes d’opium dans la paume de sa main. On donne de l’opium aux chameaux avant un long voyage, afin qu’ils supportent le soleil du désert. Au Pendjab et en Haryana, on donne de l’opium aux ouvriers agricoles durant la saison des moissons. Dans les villages du Cachemire, les habitants se rassemblent à la veillée pour discuter des problèmes du village en fumant une pipe d’opium qu’ils font circuler parmi eux.
Dans de nombreux endroits en Inde, on utilisait l’opium comme sédatif pour les enfants. On leur en donne, mélangé à des bonbons, pour qu’ils restent calmes pendant que leur mère se rend à son travail (Andrew, 1926 ; Chopra et Chopra, 1990).
On fume de la marijuana et du haschisch en abondance partout en Inde, ces substances constituant l’alcool du pauvre. Une boisson appelée thandai est élaborée à partir de feuilles tendres de cannabis, de lait et de fruits séchés. On la boit pour supporter les grandes chaleurs et combattre la déshydratation. Elle est consommée durant l’été dans le centre, l’est et le nord-ouest de l’Inde. Le cannabis est également consommé sous forme de gâteaux, de desserts et d’amuse-gueules.
Il est important de souligner que le rôle de l’Organisation mondiale de la santé (oms) est de fournir aux États membres des données scientifiques sur les questions relatives à la santé publique afin de leur permettre de peser les avantages et les inconvénients des options présentes, en se basant sur des faits concrets avant toute prise de décision. Dans la mesure où les traités des Nations unies s’imposent à leurs membres de façon perpétuelle et où leur abrogation est rarement envisagée, l’oms supporte une lourde responsabilité. L’oms, cependant, lorsqu’elle a participé aux discussions ayant abouti à la Convention unique, n’a fourni aucune base scientifique à l’appui de l’inclusion du cannabis dans la liste des drogues à interdire, pour la simple raison qu’il n’en existait pas. Une recherche sur les effets du thc sur le cerveau de la souris n’équivaut pas à une recherche sur le cannabis. Une feuille, une graine, de la résine ou la racine de la plante de cannabis comprennent des millions de composants, dont l’un est le thc [1].
L’Inde disposait, comme d’autres pays, de vingt-cinq ans pour éliminer les usages culturels, religieux, sociaux et utilitaires de l’opium et du cannabis, mais ne fit rien. Aucune étude de référence ne fut menée pour évaluer la nature et l’étendue du problème ; pas plus qu’il n’y eut d’étude sur les conséquences de la signature de cette Convention sur nos systèmes de santé, économique, culturel et politique ; il n’y eut pas non plus d’évaluation objective des dommages causés par le cannabis par rapport à ceux provoqués par l’alcool ou le tabac. Conclure des traités de cette manière est dénué de sens.
 
Les changements dans le monde et leurs conséquences sur la consommation de drogue
 
 
Désireuse d’équilibrer sa balance commerciale avec la Chine, la Grande-Bretagne se mit à cultiver du pavot à grande échelle dans certaines provinces de l’Inde britannique. Elle livra aussi deux guerres de l’opium à la Chine. Pour la première fois en Inde, le contrôle de la culture et du commerce de l’opium ainsi que de ses points de vente devenait manifestement une source de profits. Pendant et après les luttes de libération, les partisans de Gandhi s’opposèrent à l’usage de toute forme de substances psychotropes et firent vigoureusement campagne contre la consommation d’alcool, ce qui conduisit à l’instauration de la prohibition dans de nombreux États, dont certains la maintiennent encore aujourd’hui. L’interdiction de consommer de l’alcool conduisit au développement d’activités de contrebande devenues économiquement profitables.
Les changements politiques à l’intérieur et à l’extérieur du pays
Enserrée entre le Croissant d’or et le Triangle d’or, l’Inde est devenue une voie de transit importante pour le trafic de drogue dans les années quatre-vingt. La révolution islamique de 1979 en Iran, le déclenchement de la guerre en Afghanistan la même année et la restauration du régime militaire du général Zia au Pakistan perturbèrent les réseaux traditionnels de contrebande de l’héroïne entre l’Asie et l’Occident, qui se mirent à passer par l’Inde (Britto, 1987). De surcroît, l’agitation politique au Sri Lanka ouvrit un nouvel itinéraire depuis l’Inde vers les marchés mondiaux. Les troubles politiques au Pendjab, au Cachemire, dans l’Inde du Nord-Est, réprimés par les forces armées, créèrent un climat d’anarchie dans lequel le trafic d’armes et d’héroïne se mit à prospérer. Il faut dire aussi que le gouvernement n’a pas mis en œuvre de programmes de développement adaptés pour le Cachemire et la région du Nord-Est, où de nombreux habitants se sentent isolés et abandonnés par le pouvoir central. Aussi les décisions du gouvernement central sont-elles très peu respectées dans ces régions.
Dans toutes ces zones limitrophes, des communautés vivent des deux côtés de la frontière et sont reliées par des liens de sang et par des échanges commerciaux multiséculaires. L’ogd [2] cite le cas des Gujjars au Cachemire (ogd, 1997) et dans sa partie occupée par le Pakistan ; les Kukis vivent des deux côtés de la frontière entre l’Inde et le Myanmar ; les Tamouls vivent au Sri Lanka et en Inde ; on trouve des Pendjabis au Pakistan comme en Inde.
La loi sur les stupéfiants et les substances psychotropes et l’abandon de certaines drogues pour d’autres
Avant la promulgation de la loi sur les stupéfiants et les substances psychotropes en 1985, trois lois portant sur la réglementation des drogues avaient été adoptées : la loi sur l’opium de 1857, la loi sur l’opium de 1878 et la loi sur les drogues dangereuses de 1930. Elles furent considérées comme insuffisamment répressives (Barowalia, 1992).
Avec la loi de 1985, le trafic de l’héroïne devint nettement plus rentable. Dans de nombreuses villes, les revendeurs de cannabis et d’opium s’aperçurent que le harcèlement policier était identique, qu’ils vendent du cannabis, de l’opium ou de « l’héroïne brune » (héroïne brute), tandis que la marge de profit était plus importante dans ce dernier cas, ce qui était utile pour corrompre les fonctionnaires. Quelques revendeurs décidèrent alors qu’il était beaucoup plus pratique et lucratif de faire le commerce de l’héroïne brune. Afin de créer un marché pour ce produit, ils fournirent à leurs clients traditionnels la nouvelle drogue, sous le prétexte qu’elle était proche du cannabis et de l’opium, parfois gratuitement au commencement. D’autres firent découvrir à leur clientèle la nouvelle drogue en mélangeant le cannabis avec de l’héroïne brune dans le chillum (l’équivalent d’une pipe) sans que leurs acheteurs en soient informés. D’un autre côté, certains revendeurs refusèrent de vendre de l’héroïne brune, en déclarant qu’elle tuait les gens et que cela aurait été contraire à leurs principes. Aujourd’hui encore, on trouve des vendeurs qui ne font à aucun prix commerce d’héroïne brune (Charles et al., 1999). Une autre conséquence de la loi de 1985 fut une augmentation vertigineuse du prix des produits traditionnels.
Dans des endroits comme le Rajasthan, la consommation d’opium sous forme de breuvage cède rapidement la place à celle de l’héroïne brune ; les magasins d’alcool se sont multipliés et les distilleries clandestines poussent comme des champignons. Au Pendjab, les gens avaient pour habitude de manger de l’opium et de boire de l’alcool, puisque la religion sikhe leur interdit de fumer. Du fait de la prohibition de l’opium, la dépendance aux produits médicamenteux, notamment à la buprénorphine en injection, s’est développée de façon phénoménale. Les étudiants pundjabis ont transporté ce nouveau genre de toxicomanie jusqu’aux lointaines villes de district (par exemple, le district du Bidar dans le Karnataka, en Inde du Sud), où ils se rendent pour leurs études.
Bien que la législation soit suffisante pour permettre l’incarcération des trafiquants, un fossé sépare les objectifs visés et ce qui se passe dans la réalité. Les trafiquants qui sont pris savent comment profiter au maximum des failles de la législation et obtenir un non-lieu faute de preuves. Seuls les consommateurs et les petits dealers sont condamnés à de longues peines de prison. Ces derniers ont donc adopté des stratégies variées pour survivre. L’une d’entre elles consiste à faire faire le travail de revente par les femmes et à faire ensacher et livrer la drogue par les adolescents et les enfants de la famille. Une autre stratégie est de faire tester la pureté de la drogue par l’usager pour le compte du revendeur.
L’ajustement structurel et les liens avec le monde de la clandestinité
Les programmes d’ajustement structurel en Inde ont accru la misère humaine et l’écart entre les riches et les pauvres. L’Inde se situe au 135e rang sur 174 pays, selon l’indicateur du développement humain, avec 32 % de sa population rurale et 21 % de sa population urbaine vivant en dessous du seuil de pauvreté. Sur une population totale de 960,2 millions d’individus, autour de 70 % de ce total ne disposent pas des équipements sanitaires de base ; les soins de santé élémentaires restent inaccessibles pour 135 millions d’habitants ; et l’eau potable demeure un « rêve » pour 171 millions de personnes (pour plus de précisions, voir Haq, 1997). Cette situation s’aggrave rapidement du fait des programmes d’ajustement structurel.
Ces programmes peuvent avoir des effets néfastes sur la main-d’œuvre ; or, les travailleurs sont particulièrement vulnérables en Inde. Sur une population active totale s’élevant à quelque 317 millions de personnes, 8,5 % travaillent dans le secteur où les syndicats sont présents et bénéficient de ce fait de la sécurité de l’emploi et d’une protection sociale, et 91,5 % sont dénués de toute protection de cet ordre. Mais aujourd’hui, en raison des changements qui sont intervenus, même le secteur syndicalisé ne peut compter conserver les avantages sociaux dont il a bénéficié jusqu’à présent. Dans l’ensemble, les travailleurs du secteur non syndicalisé sont des indépendants, ou sont employés comme occasionnels, dans toute sorte de contextes. Les nouvelles orientations, notamment la privatisation de secteurs auparavant maintenus sous le régime de la propriété publique, le relâchement du contrôle de l’État sur les investissements et l’abrogation sélective de plusieurs lois régissant le travail, ont renforcé la position du patronat, affaibli le pouvoir de négociation des salariés et conduit à l’extension du secteur non syndiqué, comme on peut le constater dans toutes les branches d’activité, notamment celles de l’industrie manufacturière, de la construction, du commerce, du transport, de l’entreprise, de la communication et d’autres services (Davala, 1996).
Ce sombre scénario a débouché sur davantage de chômage et de sous-emploi et sur une baisse des salaires pour la moyenne des gens. Cela a conduit de nombreux citadins pauvres à la marginalité, que certains fuient dans la drogue et la petite délinquance, et généralement dans des modes de vie alternatifs. En outre, certains jeunes chômeurs ont rejoint les rangs du crime organisé comme hommes de main, collecteurs de dettes ou tueurs à gages. Les journaux ont publié des articles sur des tueurs à gages de Bombay, tous âgés de moins de 24 ans et sans antécédents criminels connus.
La levée des obstacles à l’importation de presque tous les produits a constitué un autre aspect du processus de libéralisation. On a supprimé toutes les grandes restrictions à l’importation et abaissé les droits de douane. Les mafias qui s’étaient spécialisées dans la contrebande d’or, d’argent, de biens électroniques, etc., ont dû trouver de nouvelles activités pour maintenir à flot leur organisation. Elles furent contraintes de s’orienter vers le trafic de drogue et d’armes (entre autres), qui génèrent des marges de profit élevées.
L’impact des nouvelles formes d’usage des drogues
Les normes sociales permettaient de maîtriser l’usage des drogues de façon bien plus efficace que ne l’a fait la législation, qui a simplement accru la stigmatisation des consommateurs de stupéfiants. La législation actuelle a criminalisé l’usage de type culturel et le traite presque sur le même pied que la consommation de drogues de synthèse ou de produits dérivés. En conséquence, des formes non culturelles d’usage de la drogue sont apparues parallèlement aux nouvelles drogues. Les drogués consomment sous le manteau, tant qu’ils peuvent cacher au regard d’autrui la ruine de leur existence. Cela complique le processus de guérison. Il ne s’agit plus seulement de se défaire de la substance chimique, il faut aussi lutter contre la stigmatisation sociale qui s’attache à la toxicomanie, se réorienter, réorganiser ses habitudes de vie et de travail, et faire face aux problèmes judiciaires lorsqu’il y a eu délinquance.
L’usage de la drogue est devenu clandestin du fait de la criminalisation, ce qui a eu pour conséquence de favoriser des modes de consommation à risque. Compte tenu du vih en particulier, l’usage de seringues est devenu dangereux. Actuellement, on s’emploie, dans le cadre des programmes de réduction des risques, à lutter contre les dangers liés à la prise de drogue en intraveineuse par la fourniture de seringues stériles ou l’administration de médicaments de substitution. Dans le contexte indien, il apparaît beaucoup plus pertinent de concevoir la réduction des risques comme visant d’abord à empêcher le remplacement des drogues traditionnelles, comme le cannabis et l’opium, par l’héroïne brune ou les drogues d’origine pharmaceutique. En considérant toutes les formes d’usage des drogues comme un seul et même type, la loi a indirectement encouragé les toxicomanes à s’orienter vers des drogues plus dures et des modes d’administration plus dangereux. On peut déjà observer le passage à des drogues d’origine pharmaceutique. À partir du moment où un médicament est mis sur le marché, il peut s’écouler une ou deux décennies avant que l’oms ne l’inscrive sur la liste des substances proscrites, comme ce fut le cas pour la méthaqualone (comprimés de mandrax) et la buprénorphine. Quand le médicament est interdit, son fabricant peut retirer le produit du marché officiel mais d’autres le rendront disponible sur le marché gris ou noir en en retirant d’énormes profits. Après avoir été interdit durant près de deux décennies, le mandrax fait aujourd’hui l’objet d’une contrebande, en quantité énorme, depuis Bombay et le Gujarat vers les pays africains. Presque toutes les saisies de cette drogue se chiffrent en tonnes.
 
Conclusion
 
 
L’Inde entretient une relation de type culturel avec les substances psychotropes depuis des siècles. Cette situation a évolué durant les années quatre-vingt, suite à la fois à une nouvelle législation réglementant l’usage de la drogue, aux changements politiques intervenus à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et à la connexion opérée entre des mafias déjà bien établies et le commerce de la drogue. Aujourd’hui, la situation de la drogue en Inde est le produit de l’interaction entre ce lien culturel, le crime organisé, la criminalisation de toutes les formes d’usage de drogue et la création de nouveaux réseaux de commerce de la drogue. Des changements structurels ont encore compliqué la situation en accroissant l’écart entre les « gagnants » et les « perdants ». Les politiques de lutte contre la drogue doivent dépasser l’horizon de la criminalisation et s’attaquer aux problèmes du développement, de la misère et de la réalité sociale dans la région. L’application d’une législation qui criminalise soudainement l’usage des drogues sans tenir compte des pratiques religieuses et culturelles préexistantes ne fera que perturber l’équilibre qui s’est établi au fil des siècles et donner naissance à des usages non traditionnels des drogues, c’est-à-dire en dehors des normes culturelles qui en assuraient le contrôle. Nous en appelons, au travers de cet article, à la mise en œuvre de politiques publiques spécifiquement adaptées à chaque culture et à chaque substance, respectueuses de tous les aspects de la culture et en particulier des systèmes traditionnels de médecine.
Traduit de l’anglais
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  pnucid. 1992. United Nations and Drug Abuse Control, Canada, United Nations Department of Public Information.
 
NOTES
 
[1]Le thc est l’appellation non brevetée du tétrahydrocannabinol (delta-9-tétrahydrocannabinol). Le thc est un hallucinogène qui constitue le principe actif du cannabis. On se réfère également au thc pour désigner la substance que l’on trouve dans la résine du chanvre. Il a été synthétisé pour la première fois en 1966.
[2]ogd : Observatoire géopolitique des drogues.
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