Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782865868933
192 pages

p. 533 à 544
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Perspective culturelle - Dossiers ouverts

n° 169 2001/3

2001 Revue internationale des sciences sociales Perspective culturelle - Dossiers ouverts

La pauvreté, le microcrédit et les enseignements du Mahatma Gandhi : un exemple à suivre pour les donateurs

K. P. Padmanabhan K. P. Padmanabhan est actuellement consultant indépendant en matière de microfinance. Il a été successivement banquier, conseiller financier rural auprès de différents gouvernements, consultant en matière de microfinance dans plusieurs institutions des Nations Unies et chargé de recherche à l’Institut d’études sur le développement (Sussex). Il a notamment publié Rural Financial Intermediation, Rural Credit et Development Challenges. Enfin, il est membre de l’International Council et de la Atma Vidya Educational Foundation.Email : padman-moon@hotmail.com
Le problème le plus angoissant de notre époque sur le plan moral, politique et économique est celui de la pauvreté dans les pays en développement. L’aide massive accordée par les donateurs pour soutenir les efforts de lutte contre la pauvreté n’a pas donné les résultats escomptés. La raison principale en est l’incompatibilité entre, d’une part, les macropolitiques qui vont de pair avec la mondialisation, la libéralisation et la privatisation et, d’autre part, les objectifs visés par les différents projets. C’est dans le secteur du microcrédit qu’une telle incompatibilité est la plus flagrante. D’une part, les donateurs appuient les prêts consentis aux micro-entreprises et, d’autre part, les macropolitiques font que ces mêmes micro-entreprises ne sont pas viables et que les institutions de microfinance deviennent dépendantes de subventions. L’une des façons de résoudre de telles contradictions et de venir en aide aux plus démunis pourrait être d’adapter la pensée de Gandhi au développement économique. Si les donateurs consacraient davantage de ressources à la promotion d’emplois salariés au sein de micro-entreprises viables plutôt que d’encourager le travail indépendant par le biais de microfinancements, ils pourraient ainsi secourir des millions de personnes menant une existence précaire et vivant dans la misère, fléau qui touche plus particulièrement les femmes, et leur permettre d’échapper à la pauvreté. Ainsi que l’a souligné Gandhi, l’idée maîtresse est de conférer aux pauvres un pouvoir d’achat tout en préservant leur dignité.
 
La pauvreté dans le tiers monde et la mobilisation des donateurs
 
 
Le problème le plus angoissant de notre époque sur le plan moral, politique et économique est celui de la pauvreté qui sévit dans les pays en développement. James D. Wolfensohn, président de la Banque mondiale, a résumé le problème en ces termes : « Au seuil du nouveau siècle, la pauvreté demeure un problème mondial qui revêt d’immenses proportions. Sur les 6 milliards de personnes que compte la planète, 2,8 milliards disposent de moins de 2 dollars par jour et 1,2 milliard de moins de 1 dollar par jour » (Banque mondiale, 2000). La répartition des profits économiques pendant le xxe siècle a été extrêmement inégale et injuste, les plus démunis étant en nombre bien supérieur aux nantis. Dans les 20 pays les plus riches du monde, le revenu moyen est 37 fois supérieur à celui des 20 pays les plus pauvres – l’écart ayant ainsi doublé au cours des 40 dernières années. Les disparités à l’intérieur d’un même pays sont tout aussi criantes, sinon plus. Lors du discours qu’il a prononcé à l’Université de Warwick le 14 décembre 2000, Bill Clinton a lancé un appel vibrant en faveur d’une « troisième voie » qui permettrait de conserver à la mondialisation un « visage humain ».
Les donateurs ont fait preuve de bonne volonté. Le Livre blanc du gouvernement britannique sur le développement international (1997) leur a fixé des objectifs précis. Sur une population mondiale de 5,7 milliards (1995), la proportion de pauvres – c’est-à-dire de personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour sur la base du pouvoir d’achat de 1985 (ajusté aux prix courants) – est de 23 %, soit 1,3 milliard de personnes. L’objectif est de ramener cette proportion à 12 %, sur une population mondiale de 7,3 milliards, d’ici à 2015, ce qui ferait passer de 1,3 à 0,9 milliard le nombre de pauvres en l’espace de quinze ans. Ces objectifs ont été approuvés par le Sommet mondial pour le développement social (Copenhague, 1995) et le Sommet mondial de l’alimentation (Rome, 1996). Le Livre blanc a défini deux conditions essentielles pour que les efforts des donateurs soient couronnés de succès :
  1. Élaboration de politiques et de principes clairement définis à l’échelle internationale pour promouvoir un développement durable et préserver l’environnement ;
  2. Affirmation d’une volonté politique pour que ces principes soient respectés à la fois dans les pays pauvres et dans les pays riches.
Cependant, sur ces deux points, les efforts déployés se sont soldés par un échec. Les donateurs n’ont pas été en mesure de traduire leurs théories et leurs bonnes intentions dans la pratique, malgré l’aide massive accordée aux pays en développement. Au cours de la seule année 1997, l’aide publique au développement consentie pour alléger la dette à long terme du tiers monde s’est élevée à 44 200 millions de dollars, dont 40 % sous forme de prêts émanant d’institutions multilatérales et 4 % de donateurs bilatéraux (Banque mondiale, 1998a). Cette aide a été attribuée essentiellement selon deux formules, l’une préconisant l’application de politiques macroéconomiques et l’autre tendant à appuyer des projets spécifiques en faveur d’activités de subsistance, d’infrastructures sociales et matérielles, etc. L’écueil principal a été que ces politiques et ces projets ont évolué dans des directions divergentes sans aucune coordination entre les donateurs.
L’échec des donateurs : un constat irréfutable. Tandis que les gouvernements des pays en développement, encouragés par les donateurs, ont adhéré aux principes de mondialisation, de libéralisation et de privatisation, les progrès vers l’élimination de la pauvreté ont non seulement marqué le pas, mais sont en perte de vitesse. Par exemple, le nombre de pauvres en Indonésie est passé de 22,5 millions au début de 1996 à environ 50 millions à la fin de 1998 (fida, 1999). En Inde, l’application de ces macropolitiques pendant une dizaine d’années n’a guère eu d’impact sur la création d’emplois ou la régression de la pauvreté. Sur environ 400 millions de travailleurs, 8 % seulement se trouvent dans le secteur structuré, tandis que les autres exercent des activités marginales, non qualifiées et mal payées. Le secteur des nouvelles technologies de l’information n’a guère créé plus de 500 000 postes parmi ce que l’on appelle les « métiers verts » (green collar jobs). M. John Langmore, fonctionnaire des Nations unies, a fait la réflexion suivante : « Il paraît que les banques de Wall Street auraient économisé 13 milliards de dollars pour leurs primes de fin d’année. Ce jour-là, les courtiers ont donc touché plus de dix fois le revenu journalier du cinquième le plus pauvre de l’humanité. » Cinq ans après la Déclaration de Copenhague, une grande partie des prédictions concernant notamment les inégalités sociales étaient devenues une réalité. La mondialisation a certes permis d’améliorer le niveau de vie de certains, mais la majorité de la population mondiale est restée en marge des avantages procurés par la nouvelle économie.
D’autres critiques se sont également élevées pour dénoncer l’échec de l’aide au développement. Parmi les projets récemment financés par la Banque mondiale, entre un quart et un tiers ont donné des résultats moins que satisfaisants (Banque mondiale, 1998b). Le Congrès des États-Unis a désigné un comité, dirigé par le professeur Allan Meltzer, qui a préconisé une restructuration et une réorientation de la Banque mondiale et du fmi, après avoir constaté que :
  1. Les capitaux privés vont de préférence aux pays en développement d’une certaine envergure ;
  2. Le taux de réussite des projets de la Banque mondiale est très faible ;
  3. Il existe un chevauchement d’activités considérable entre la Banque mondiale et les banques régionales de développement.
Le Comité a donc formulé les recommandations ci-après :
  1. Les pays où le revenu par habitant est supérieur à 4 000 dollars ne sont pas habilités à recevoir des prêts et ceux où le revenu dépasse 2 500 dollars ne peuvent bénéficier que de prêts limités ;
  2. Les prêts consentis par la Banque mondiale doivent concerner exclusivement des activités d’utilité publique (par exemple, programmes de lutte contre le sida ou de défense de l’environnement) et être accordés directement aux services responsables, sans passer par les pouvoirs publics.
La raison essentielle de l’échec des donateurs est l’incompatibilité qui existe entre les deux stratégies choisies, à savoir macropolitiques de mondialisation-libéralisation-privatisation d’une part et, d’autre part, objectifs spécifiques des différents projets. Cette incompatibilité est particulièrement flagrante dans le secteur du microcrédit. D’un côté, les donateurs ont encouragé des projets de microcrédit afin de venir en aide aux pauvres travaillant dans les microentreprises, mais ces mêmes microentreprises ont fait faillite par la faute des macropolitiques préconisées par les donateurs. Les institutions de microfinance ont dû recevoir, pendant longtemps, d’importantes subventions pour pouvoir survivre. Des contradictions du même ordre ont été constatées dans d’autres secteurs. Or, il serait notamment possible de les résoudre en s’inspirant de la pensée de Ghandi et en adaptant celle-ci au développement économique, comme nous le verrons plus loin.
Le microcrédit illustre ces contradictions. Depuis toujours, les gens ont l’habitude de prêter ou d’emprunter de petites sommes d’argent. Cette pratique courante a été rebaptisée microcrédit à la fin des années quatre-vingt. Appliquée aux pauvres auxquels elle permettait de se mettre à leur compte et misant davantage sur leurs gains potentiels que sur de véritables garanties, elle est bientôt devenue l’une des activités de développement le plus en faveur à l’échelle internationale. D’après une estimation, sur les quelque 500 millions de pauvres ayant une activité indépendante (c’est-à-dire ayant pu emprunter pour gérer une microentreprise), 10 millions seulement, jusqu’à présent, ont obtenu un prêt dans un établissement officiel. Si l’on veut que 10 % des pauvres puissent accéder à un financement institutionnel d’ici à 2005 et 30 % d’ici à 2025, il faudrait que l’ensemble des microprêts consentis, qui s’élèvent actuellement à environ 2,5 milliards de dollars, atteignent quelque 12,5 milliards de dollars en 2005 et 90 milliards en 2025, pour une clientèle totale d’environ 180 millions (Women’s World Banking, 1995). À supposer qu’à chaque client correspondent 1 000 dollars (dépôt plus prêt), le secteur de la microfinance dépasserait en valeur 500 milliards de dollars ! Deux instances jouent à cet égard un rôle décisif : le gcap (Groupe consultatif d’assistance aux plus pauvres), qui dépend de la Banque mondiale, et la Campagne du Sommet du microcrédit, qui est une ong internationale. L’un et l’autre sont, depuis cinq ans, le fer de lance de ce mouvement. Avec une vingtaine de donateurs, ils ont fixé à 100 millions l’objectif à atteindre d’ici à 2005. Lors du Sommet du microcrédit, qui s’est tenu à Washington en février 1997, une déclaration regroupant 1 359 signataires a proclamé que 100 millions de familles parmi les plus déshéritées et, en particulier, les femmes appartenant à ces familles pourraient bénéficier d’ici à 2005 d’un crédit assorti de services financiers et commerciaux pour accéder à un travail indépendant. Le Sommet de Washington, comme le gcap, axent essentiellement leurs efforts sur l’aide aux microentreprises.
La Campagne du Sommet du microcrédit a mené une action de promotion énergique par le biais de centaines de réseaux internationaux et nationaux, mobilisant les gouvernements, les institutions de microfinance, les banques, les ong, etc. D’après de récentes estimations, 13,8 millions de pauvres (dont 10,3 millions de femmes) ont ainsi pu bénéficier de quelque 10 milliards de dollars sous forme de prêts (et 20 milliards de dollars sous forme d’épargne). Sur un total de 1 100 institutions de microfinance, on compte uniquement huit organismes de grande envergure (sept en Asie, un en Amérique latine et aucun en Inde ou en Chine), qui regroupent à eux seuls plus de 75 % des activités du secteur (Banque mondiale, 1996b). Si certaines institutions de microfinance ont une clientèle supérieure à 2 millions, d’autres atteignent moins d’un millier de personnes. L’exactitude de ces données dépend de la qualité des rapports communiqués par ces « méga-banques ». On ignore le nombre précis de pauvres qui ont pu franchir le seuil de pauvreté, ainsi que le montant global des aides des donateurs, qu’il s’agisse de dons, de prêts à des conditions libérales, d’envoi de consultants à l’étranger, etc. Il est vraisemblable que les plus méritants et les plus pauvres, s’ils n’étaient pas dans l’orbite des méga-banques, ont été laissés pour compte, plus particulièrement en Afrique.
Le « prophète » en la matière est un personnage modeste du Bangladesh, le professeur Mohammad Yunus, qui a lancé dans les années soixante-dix le concept inédit de la Banque des pauvres, par les pauvres et pour les pauvres, connue sous le nom de banque Grameen. À l’heure actuelle, cette formule est appliquée dans 40 000 villages sur près de la moitié du territoire du Bangladesh. Les prêts consentis ne dépassent pas en moyenne 160 dollars et intéressent plus de 2,37 millions de pauvres (dont 95 % de femmes), soit environ 18 % de la clientèle mondiale des institutions de microfinance. Cette formule a été reprise dans 58 pays par plus de 220 institutions, généralement avec le soutien des donateurs. Ses détracteurs ne mettent pas en cause le principe de cette « banque à l’envers » mais soutiennent que ce type d’opération bancaire, qui témoigne certes de qualités de cœur mais manque d’une autorité centrale, est extrêmement coûteux et risque de tomber rapidement en panne si les donateurs ne lui fournissent pas le carburant nécessaire.
La loi inflexible du profit. Quelle que soit la définition ou la conception du financement bancaire, si l’emprunteur ne parvient pas à gagner plus qu’il ne doit rembourser, créancier et débiteur ne tarderont pas à se trouver en mauvaise posture. Cet impératif de « compatibilité entre les revenus de l’emprunteur et le taux de prêt » est sans appel. Ce problème apparaît comme de plus en plus difficile à résoudre dans le secteur du microcrédit en raison des politiques de mondialisation, de libéralisation et de privatisation, qui portent atteinte à la viabilité des microentreprises. Ceux qui se sont engagés dans ce type d’activité sont voués à une grande précarité ou menacés de chômage. Depuis 1990, plus d’un million de microentreprises en Inde ont fermé leurs portes et 2 millions sont au bord de la faillite. Elles représentent au total près de 13 % des 24 millions de microentreprises que compte l’Inde et qui couvrent, à elles seules, 97 % du secteur. Même si ces chiffres contiennent quelques imprécisions, ils sont certainement significatifs de la tendance qui se dessine en Inde et dans d’autres pays pauvres. L’un des points forts du programme de réforme économique préconisé par Gandhi en Inde portait sur la commercialisation du khadi, toile tissée à la main avec du coton filé sur un rouet traditionnel, le charka. Malgré les aides massives accordées par le gouvernement indien, le khadi a pratiquement disparu du marché. Il a entraîné dans sa disparition celle des artisans tisserands. Ceux-ci, couverts de dettes, ont préféré s’ôter la vie plutôt que d’affronter leurs créanciers. Les métiers à tisser manuels ont été remplacés par des machines, qui à leur tour ne sont plus rentables. Dans le Times of India du 5 janvier 2001, on trouve l’annonce suivante :
« Les propriétaires de six usines de tissage de la ville de Solapur se sont suicidés au cours des six derniers mois parce qu’ils étaient menacés de faillite – c’est ce qu’a fait savoir le président de l’Association Srinivas Chatale, qui regroupe les usines de tissage du district. Plusieurs d’entre eux avaient dû recourir à des emprunts pour financer leur activité. Cependant, beaucoup se trouvaient en difficulté pour rembourser leur dette, en raison de la chute enregistrée dans la demande de produits textiles et de la crise financière qui frappe l’ensemble du secteur. Les pouvoirs publics devraient venir en aide à l’industrie textile afin d’empêcher de telles tragédies », a-t-il ajouté. Dans bien d’autres pays pauvres, les microentreprises n’ont pas été en mesure de soutenir la concurrence de la technologie moderne et de la production de masse. Le scénario qui se profile est particulièrement bien décrit par Richard J. Barnet et John Cavanagh : « Une pléthore d’êtres humains talentueux, habiles, mésestimés et inutiles – tel est le talon d’Achille du nouvel ordre mondial qui est en train de s’instaurer. Le problème est d’une simplicité désarmante : on se trouve devant une masse incroyable de gens, toujours plus nombreux, dont on n’a pas besoin et dont on ne veut plus pour fabriquer les biens ou fournir les services que les acheteurs du monde entier sont en mesure de s’offrir. Les pressions exercées par la concurrence mondiale pour une réduction des coûts constituent une menace qui pèse sur la grande majorité des 8 milliards d’êtres humains qui peupleront la planète au cours des vingt-cinq prochaines années, avec la perspective pour eux de n’être ni producteurs ni consommateurs. Le système économique mondial privilégie l’efficacité de la production aux dépens de la dignité de l’être humain » (Barnet et Cavanagh, 1995).
Microcrédit : une baguette magique ? C’est là qu’intervient le microcrédit pour sauver la situation. Voici un exemple typique de réussite : Rajamma avait emprunté 7 000 roupies (196 dollars) pour acheter une vache laitière. Au bout de dix mois, elle avait remboursé sa dette et libéré ses filles de leur caution. Rajamma est maintenant propriétaire de sa vache, ainsi que d’un veau, et gagne plus de 1 200 roupies (34 dollars) par mois. Avec ses économies, elle a acheté un demi-acre de terrain et contracté un autre emprunt afin de l’irriguer pour y cultiver l’arachide. La fille aînée de Rajamma suit des cours de couture tandis que les plus jeunes vont à l’école. Tous ces miracles n’auraient pas eu lieu si elle n’avait pas adhéré à un groupe d’auto-assistance local et obtenu un prêt de la Bridge Foundation, ong spécialisée dans le microcrédit, à Karnataka en Inde (Countdown, 2005).
Si l’on y regarde de plus près, la réalité est cependant différente. Pour les quelque 500 millions d’éleveurs déshérités que compte l’Inde, le problème essentiel n’est pas le manque d’argent mais de nombreux autres facteurs : les vaches laitières et le fourrage sont rares et de mauvaise qualité, les aliments concentrés destinés au bétail coûtent cher, les services vétérinaires sont médiocres et le marché est mal desservi (Banque mondiale, 1996a). Le rapport de la Banque mondiale, qui reconnaît les mérites des 65 000 coopératives laitières (9 millions d’adhérents) s’efforçant de résoudre certains de ces problèmes, ne fait pratiquement pas état des problèmes financiers comme étant un obstacle majeur.
Les plus démunis peuvent-ils devenir des microentrepreneurs ? Emprunter, tout miser pour développer une activité spécifique, faire des bénéfices et rembourser sa dette en honorant les échéances – autant de défis qui exigent souvent des talents que ne possèdent pas les plus démunis et en l’absence desquels ils tombent dans l’extrême pauvreté. L’hypothèse, avancée par de nombreux donateurs, selon laquelle l’octroi d’un prêt peut les sortir de cette impasse est utopique. Cela est particulièrement vrai des femmes, qui ont du mal à survivre dans le secteur informel et ont peur de s’endetter pour se lancer dans une activité qui les obligerait à sortir de chez elles. D’après de récentes études, il apparaît que le microcrédit n’atteint pas les plus déshérités, contrairement à l’opinion admise, ce qui était prévisible. « L’évaluation précise de l’impact économique des programmes et institutions de microfinance se heurte à des difficultés méthodologiques et les résultats des études sont souvent contradictoires. Néanmoins, certains constats commencent à apparaître. Par exemple, une récente enquête menée auprès de treize institutions de microfinance démontre que les familles qui ont franchi le seuil de pauvreté ou se situent à la lisière de celui-ci tirent un meilleur parti des prêts qui leur sont consentis que celles appartenant à la catégorie inférieure. Il semblerait donc que de telles institutions, malgré leur utilité, ne s’adressent pas nécessairement aux foyers les plus déshérités » (Banque mondiale, 2000).
Passer de la simple survie au statut d’entrepreneur est une démarche lente et malaisée. « Monter sa propre entreprise ou se mettre à son compte exige rigueur et discipline. Certains possèdent les aptitudes nécessaires pour y parvenir, mais tel n’est pas le cas de la plupart. Lorsqu’ils ont le choix, rares sont ceux qui optent pour un travail indépendant. Dans les économies industrielles, les chômeurs qui décident d’avoir recours à une aide immédiate leur permettant d’exercer une activité propre sont moins de 5 % et, malgré une sélection de plus en plus poussée, 30 à 60 % d’entre eux échouent dès les premières années. Les pays en développement, où le chômage est répandu et les possibilités d’emploi peu nombreuses, comptent une bien plus grande proportion de travailleurs indépendants, mais le pourcentage d’échec est le même. Il reste encore beaucoup à apprendre au sujet des capacités et du potentiel du travail indépendant » (oit, 1996). Une étude de l’usaid intitulée Lender Transaction Costs : Where Rubber Hits the Road et portant sur douze institutions de microfinance situées dans trois continents est parvenue à la conclusion que les dépenses de personnel constituaient l’élément déterminant de leur viabilité. D’après ce rapport, seuls deux facteurs expliquent la différence : le niveau des salaires versés au personnel affecté au programme par rapport au pib local, des salaires plus faibles se traduisant par une plus grande viabilité financière, et les taux réels d’intérêt, c’est-à-dire par rapport à l’inflation (usaid, 1995). L’activité bancaire, la gestion monétaire et la comptabilité sont des métiers techniques. Confier ces tâches à des travailleurs non qualifiés en vue de réduire les coûts pose une multitude de problèmes. Les astuces imaginées par certaines de ces institutions à la demande des donateurs pour diminuer les coûts, par exemple la sous-traitance des opérations de microfinance à de petites ong par des ong plus grandes, le recours à des agents travaillant sur commission, le recrutement d’employés de banque très mal payés (le salaire mensuel de certains ne dépassant pas 10 à 20 dollars), etc., n’ont pas fonctionné. La plupart des banques rurales régionales créées en Inde pour servir de mécanismes de financement à faible coût n’ont pas tardé à fermer leurs portes : la plainte déposée par leurs employés pour obtenir la parité de leurs salaires avec ceux du personnel des banques commerciales a été jugée recevable par le tribunal (Padmanabhan, 1987).
Afin de réduire le coût des prêts, les donateurs ont encouragé la formation de groupes d’auto-assistance, composés de 5 à 30 membres. Cela a créé d’autres problèmes, du fait que le maintien de ces groupes coûtait très cher et exigeait un type particulier d’ong. Séduites par les conditions généreuses offertes par les donateurs, de soi-disant ong ont fait leur apparition, souvent sous une étiquette politique. Sur les 185 ong récemment passées au crible par le gouvernement indien, une bonne trentaine ont été stigmatisées. Les groupes d’auto-assistance sont des organismes non reconnus n’obéissant à aucune autorité. Même s’ils permettent au prêteur et à l’emprunteur de réaliser respectivement 33 % et 80 % d’économie, les banques hésitent généralement à recourir à leurs services (dfid, 1998).
Remboursement : c’est là que le bât blesse. L’euphorie suscitée par les prêts solidaires, dans le sillage du succès remporté par la banque Grameen qui avait créé cette formule pour optimiser les taux de remboursement, commence à se dissiper. L’analyse critique des contrats de « crédit solidaire » met en cause la façon dont l’obligation de responsabilité conjointe est mise en pratique dans les groupes constitués par la banque Grameen pour garantir le crédit. L’enquête fait apparaître que la pression exercée par les responsables officiels du crédit est beaucoup plus efficace que celle émanant des membres du groupe (dfid, 1998). En outre, il n’est pas certain que les institutions de microfinance tiennent une comptabilité précise de leurs arriérés de paiement.
Il est fort probable qu’elles aient tendance à ne pas signaler les infractions, tandis que de nombreux donateurs ne vérifient pas toujours les comptes des organismes de prêt qu’ils financent. Les tentatives faites pour évaluer le taux de remboursement des projets bénéficiant de l’aide des donateurs se heurtent souvent à de graves difficultés. Les registres ne sont pas mis à jour ni tenus avec précision ; les découverts sont épongés ; les défauts de paiement sont reportés de façon à masquer la responsabilité de l’emprunteur, etc. La comptabilité concernant les arriérés se heurte à de nombreux problèmes méthodologiques, même dans les trois grandes institutions de microfinance : la banque Grameen au Bangladesh, le programme de soutien rural Aga Khan au Pakistan et le projet de développement de la région de Lilongwe au Malawi (Von Pischke et al, 1998).
Financement prolongé par les donateurs. Le taux élevé de dépendance à l’égard des subventions enregistré par de nombreuses institutions de microfinance démontre bien qu’elles demeurent tributaires des donateurs. Si une institution de ce type prête à un taux de 10 % et qu’elle est subventionnée à 100 %, il lui faudra porter son taux à 20 % si elle veut ne plus dépendre d’un financement. Par exemple, dans le cadre d’un projet care en faveur des petites entreprises dans la zone périurbaine de Lusaka, une institution zambienne de microfinance a atteint un taux de dépendance de 1 146 % (Banque mondiale, 1998c). Si elle avait voulu se passer de l’aide des donateurs, elle aurait dû réajuster son taux de prêt et le porter de 40 % à environ 440 % ! D’après le site Web de la Banque mondiale sur les institutions de microfinance en Afrique du Nord, il apparaît qu’en dépit du soutien prolongé des donateurs, seules 10 d’entre elles sur un total de 60 sont proches de la viabilité économique. Lors de l’évaluation croisée de 84 fonds de crédit auxquels elle apportait son soutien, la gtz est parvenue à la conclusion que cinq seulement des fonds de crédit évalués aboutissaient à la mise en place d’un système financier (gtz, janvier 1997). « Une autre étude a constaté que la plupart des programmes de microfinance examinés avaient besoin d’être subventionnés pour demeurer viables. De plus en plus souvent, les résultats obtenus par ces institutions sont analysés en fonction de deux critères essentiels : leur aptitude à atteindre la clientèle visée et leur dépendance à l’égard des subventions. Bien que ces critères ne suffisent pas à évaluer pleinement l’impact économique des institutions de microfinance, ils mettent en évidence le coût social à payer pour que de telles institutions atteignent leurs objectifs. Les résultats obtenus en fonction de ces deux critères indiquent dans quelle direction les programmes de microfinance doivent faire porter leurs efforts : chercher à atteindre une viabilité financière tout en élargissant leur rayon d’action » (Banque mondiale, 2000).
D’après le professeur Dale Adams et le Dr J. D. Von Pischke, un grand nombre de prêts accordés aux microentreprises ne sont pas remboursés, la plupart de ces programmes ont une durée limitée et les emprunteurs ne tirent aucun profit matériel, à long terme, de programmes qui ne font qu’accroître leur dette, car le plus souvent l’obtention d’un prêt n’est pas leur préoccupation prioritaire. Ils font observer que la prestation de services financiers aux pauvres coûte cher et que la mise en place, à cette fin, d’institutions financières viables exige beaucoup de patience et une prise en compte judicieuse des coûts et des risques encourus (Adams et Von Pischke, 1992).
 
Un développement économique intégré : les enseignements de Gandhi
 
 
Le Mahatma Gandhi (le titre Mahatma, qui signifie littéralement « grande âme », a été conféré pour la première fois à Gandhi par son ami Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature) n’utilisait jamais les expressions typiques du jargon du développement économique telles que : « opportunité », « autonomisation », « sécurité », « habilitation », « filet de sécurité », « décentralisation », « induit par la demande », « autosélection », etc. Mais sa célèbre phrase est bien plus éloquente : « À un peuple qui meurt de faim et qui se morfond dans l’oisiveté, Dieu ne peut oser apparaître que sous la seule forme acceptable d’un travail accompagné du salaire qui assurera la nourriture. Le poème que réclament des millions d’affamés est une nourriture qui leur redonnera de la vie. Et cela, on ne peut pas le leur donner. Il faut qu’ils le gagnent. Et ils ne peuvent le gagner qu’à la sueur de leur front [1]. »
Anthony Copley a parfaitement résumé la philosophie de Gandhi : « Nous revenons à l’idée que Gandhi a mis l’accent davantage sur les moyens que sur la fin, sur tel ou tel aspect plutôt que sur une vision entièrement nouvelle de la société. Mais la présence du Royaume des Cieux (Ram Rajha) préside à cette vision. Il est intéressant de relire une description de la société future telle que la concevait Gandhi dans son hebdomadaire Harijan (22 juillet 1946) : la vie n’est pas une pyramide dont le sommet est soutenu par la base. La vie est le cercle océanique au centre duquel se trouve l’individu, toujours prêt à donner sa vie pour le village, ce dernier étant prêt à périr pour le cercle des villages, jusqu’à ce qu’à la fin l’ensemble devienne une seule et même vie composée d’individus, jamais agressifs ni arrogants mais toujours humbles, partageant la majesté du cercle océanique dont ils font partie intégrante. Ainsi, la circonférence extérieure n’exercera aucune pression sur le cercle intérieur en vue de l’opprimer, mais insufflera de la force à tous ceux qui le composent tout en y puisant elle-même son énergie » (Copley, 1987).
Gandhi percevait intimement les problèmes, les aspirations, les forces et les faiblesses des pauvres. Il connaissait aussi les motivations des riches, leur cupidité, leur ambition et leurs capacités. Il est intéressant de connaître les conseils qu’il a donnés au fils d’un riche industriel qui lui avait confié toute sa fortune : « Parle peu ; écoute tout le monde mais fais seulement ce qui est juste ; tiens compte de chaque minute ; vis avec les pauvres ; ne tire jamais gloire de ta richesse ; inscris minutieusement chaque dépense ; concentre-toi sur l’étude ; fais régulièrement de l’exercice ; tiens un journal ; prie deux fois par jour ; enfin, souviens-toi que la force des sentiments est des millions de fois plus précieuse que l’acuité de l’intellect. »
« Le bonheur, expliquait Gandhi à Margaret Bourke-White, photoreporter au magazine Life, tout en l’initiant au maniement du rouet, ne vient pas des choses matérielles – pas même du confort moderne – mais il peut naître du travail et de la fierté qu’on éprouve en l’accomplissant » (Attenborough, 1982).
Idées maîtresses de la pensée de Gandhi. À propos de Gandhi, lord Irwin, vice-roi de Sa Majesté en Inde en 1926 et anglican profondément religieux, déclarait : « C’est un ennemi déconcertant, généreux, irrationnel, insaisissable et aussi difficile à épingler sur un point de logique qu’un papillon sur les plaines de son Gujarat natal » (Copley, 1987). Cependant, parmi les prises de position complexes et apparemment contradictoires de Gandhi, on peut dégager plusieurs idées maîtresses :
  1. Le principal atout des pauvres est qu’ils constituent une main-d’œuvre semi-qualifiée ou non qualifiée que l’on peut difficilement comptabiliser ou convertir en avoirs financiers ou matériels ;
  2. La meilleure façon de tirer parti de cet atout et de le transformer en pouvoir d’achat pour des millions de pauvres est la création d’emplois à faible composante technologique ;
  3. Les riches, s’ils s’abstiennent de consommer de façon excessive, accumulent du capital. Ils devraient se considérer comme les dépositaires de ce capital et en assurer la tutelle au profit des pauvres, dans des entreprises où ces derniers seraient salariés ;
  4. Il faudrait éviter une centralisation excessive de la production, qui risque d’aboutir à l’« anomie », c’est-à-dire l’absence totale de normes tant dans la société que pour l’individu. À cet égard, Gandhi se fait peut-être l’écho des idées proclamées par le sociologue français Émile Durkheim (Durkheim, 1893). Ce dernier a insisté sur l’importance de normes et de valeurs sociales partagées pour maintenir la cohésion et la solidarité sociales. Le problème majeur de la société moderne est l’absence de maîtrise des comportements individuels. D’après Durkheim, la recherche de l’intérêt personnel au mépris de l’intérêt général peut provoquer la désagrégation de la société ;
  5. Les pauvres les plus improductifs – en ce sens qu’ils ne peuvent être ni salariés ni installés à leur compte – devraient être protégés par l’État au moyen de dispositifs de sécurité appropriés, financés par les philanthropes ;
  6. Le culte de la spiritualité permettrait de faire contrepoids à la cupidité excessive des hommes, à leurs rivalités et à leur frénésie de consommation ;
  7. Il faut respecter la nature et résister à la tentation de satisfaire ses besoins immédiats au détriment d’un bienfait à long terme.
Gandhi appréciait les vertus de la simplicité et le capital social qu’elle confère. S’abstenir de toute « consommation ostentatoire » et mener une « vie simple » ont une valeur d’exemple considérable. Gandhi insistait sur le caractère relatif de la pauvreté. Il savait que les pauvres évaluent leur situation non seulement en fonction de leurs besoins, mais par rapport à la prospérité qui les entoure. Il n’était pas ennemi de la technologie en soi, mais mettait en garde contre le risque que cette « servante », une fois introduite dans la maison, prenne la place du maître qui deviendrait à son tour son « esclave ». Il est intéressant de noter qu’au cours des années soixante-dix, Philip Slater lançait le même avertissement en déclarant : « Nous prétendons que la technologie est au service de l’homme, mais c’est elle maintenant qui commande en famille, trop puissante pour qu’on puisse la chasser, et plus personne ne peut désormais s’en passer. Nous n’avons qu’une crainte, c’est de la contrarier » (Slatler, 1970). Gandhi aurait également désapprouvé la définition sans nuance de la pauvreté appliquée à la totalité d’une nation, sans parler du seuil de « un dollar par jour » fixé par les donateurs pour l’ensemble de la planète.
Gandhi : son temps est venu. Ils ont été nombreux, même parmi ses partisans les plus proches, à juger les idées de Gandhi utopiques et irréalisables. Et pourtant, les événements semblent plus que jamais lui donner raison, notamment l’échec du capitalisme « techno-mondial » qui n’a pas réussi à instaurer une justice sociale. Depuis longtemps, les sociétés pauvres enregistrent des taux élevés de croissance économique sans qu’aucune retombée positive ne se manifeste pour les plus déshérités. De façon surprenante, même l’Amérique, qui a connu neuf années d’essor économique sans précédent, n’est pas parvenue à diminuer sensiblement la proportion de pauvres (individus dont le revenu annuel est inférieur à 16 660 dollars pour une famille de quatre personnes) : celle-ci était de 15,1 % en 1993 et de 12,7 % en 1998 (The Economist, 20 mai 2000). À l’heure actuelle, nombreux sont ceux qui critiquent la complexité des définitions de la pauvreté (par exemple, celle qui s’appuie sur le pouvoir d’achat requis pour un niveau donné de calories consommées) et l’idée selon laquelle le seuil de pauvreté peut être franchi une fois pour toutes, comme s’il s’agissait d’un fleuve. Mais la principale suggestion de Gandhi a certainement été de vouloir placer le pouvoir d’achat entre les mains des pauvres et de préconiser la relance économique des villages. De nos jours, en Inde, alors que le gouvernement ne sait où trouver de la place pour entreposer les quelque 40 millions de tonnes d’aliments qui se sont accumulés, des millions de gens ont faim. De même, le gouvernement s’est aperçu que sur les 589 000 villages que compte le pays (où vivent 80 % des pauvres), seuls 274 000 villages (de 1 500 habitants) – soit 47 % – étaient desservis par des routes praticables en toutes saisons ; pour les villages dont la population est inférieure à 1 000 habitants, la proportion est même inférieure à 37 %. Si seulement on avait écouté Gandhi ! Gandhi, dans la stratégie qu’il préconisait, soulignait l’importance du khadi et tournait le dos au capitalisme industriel. Il s’était rallié tardivement aux intérêts des artisans tisserands, qui ne pouvaient plus exercer leur activité et s’étaient repliés dans les villages pour chercher du travail en milieu rural. « Le khadi devint l’emblème du mouvement lancé par Gandhi au cours des années vingt. En encourageant chacun à reconnaître la valeur de rédemption du travail manuel, Gandhi indiquait aux paysans comment gagner un peu d’argent supplémentaire, notamment pendant la saison creuse ou en cas de famine – en réponse à la misère extrême du monde rural. C’était également une façon de produire du filé de coton destiné aux tisserands et de créer des emplois pour les artisans des villages » (Copley, 1987). En somme, pour reprendre l’expression de Richard Falk, Gandhi se faisait l’avocat d’une « nouvelle mondialisation par le bas ».
En fait, Gandhi avait prévu avec lucidité les « trous noirs » et les contradictions du capitalisme industriel. Lester C. Thurow, professeur d’économie, exprime les mêmes inquiétudes : « Le capitalisme a un seul objectif – l’intérêt individuel s’accompagnant d’un maximum de consommation pour satisfaire ses besoins personnels. La cupidité ne peut en aucun cas constituer un objectif permettant d’assurer à long terme la cohésion de la société. Les individus qui appartiennent à la société capitaliste privilégient exclusivement les biens de consommation et les loisirs. Le danger n’est pas que le capitalisme implose, comme le communisme. Le vrai danger, c’est la stagnation, et non l’effondrement » (Thurow, 1996). Gandhi n’était pas un économiste, mais un juriste appartenant à la caste des marchands (communauté Bania). Il a été suffisamment perspicace pour s’apercevoir que, pendant l’époque coloniale, les producteurs primaires avaient été doublement floués, d’abord en tant que producteurs puis en tant que consommateurs, pour satisfaire la cupidité des maîtres.
Dans le numéro du Times publié à l’occasion du millénaire, Nelson Mandela a déclaré : « Nous sommes contraints de remettre en question les principes de la mondialisation et d’envisager l’alternative préconisée par Gandhi, lorsque nous voyons des économies qui engendrent le chômage et des sociétés où les masses meurent de faim, alors qu’une minorité est rassasiée. Gandhi cherchait à affranchir l’individu de l’aliénation créée par la machine et à redonner une valeur morale au processus de production. » Lors de la Conférence internationale sur les valeurs humaines, qui s’est tenue à Amsterdam le 28 novembre 2000, les hauts responsables de la Banque mondiale, du Haut Commissariat pour les réfugiés, etc., se sont engagés à respecter les valeurs humaines, quels que soient les problèmes politiques, économiques et sociaux à résoudre. Alfredo Sfeir-Younis, vice-président de la Banque mondiale, a proclamé que les valeurs humaines constituaient le seul instrument dont disposent les institutions internationales pour évoluer vers un monde meilleur. D’autres idées soutenues par Gandhi gagnent également du terrain. Lors d’un récent sondage Time/cnn, il apparaît que 79 % des Américains souhaiteraient simplifier leur existence. Le concept de « dépossession » fait également son chemin dans d’autres pays industrialisés. Lors du récent Sommet mondial des chefs religieux et spirituels, organisé sous l’égide des Nations unies, les suggestions formulées par de nombreux participants s’inspiraient de la pensée de Gandhi. Le Pacte mondial des Nations unies, initiative récente s’adressant aux dirigeants d’entreprise, aux salariés et à la société civile en vue de promouvoir le respect des valeurs universelles et une gestion responsable dans le monde des affaires, constitue un autre exemple de la mise en pratique des enseignements de Gandhi.
La pensée de Gandhi : comment les donateurs peuvent-ils s’en inspirer ? Nous indiquons ci-après de quelle façon les donateurs pourraient s’inspirer des enseignements de Gandhi pour aider les pauvres :
  1. S’efforcer davantage de conférer du pouvoir d’achat aux pauvres ; les emplois salariés ou le travail indépendant ne sont qu’une façon d’y parvenir ;
  2. Promouvoir des technologies, des entreprises et des débouchés permettant d’exploiter la main-d’œuvre semi-qualifiée ou non qualifiée que représentent les pauvres. Pendant longtemps encore, le manque de qualifications représentera leur atout majeur ;
  3. Encourager la qualification progressive des pauvres grâce à un enseignement technique, s’adressant notamment aux femmes ;
  4. d) Associer les nantis aux projets de lutte contre la pauvreté en faisant valoir que les pauvres constituent un « marché d’avenir » pour leurs produits ;
  5. Créer un dispositif de sécurité approprié, avec le soutien de riches philanthropes dans les pays bénéficiaires, afin de venir en aide à ceux qui sont totalement improductifs du fait qu’ils ne peuvent accéder ni à un travail indépendant, ni à un travail salarié ;
  6. Accorder davantage d’attention aux aspects écologiques des projets bénéficiant d’une aide ;
  7. Promouvoir les valeurs religieuses, morales et éthiques, en préconisant la modération en matière de consommation, la simplicité de vie, la tolérance, la compassion et la fraternité au sein de la communauté locale, nationale et internationale ;
  8. Concilier les politiques macroéconomiques avec l’objectif de « croissance à visage humain ».
Dans le contexte spécifique du microcrédit, les donateurs pourraient faire porter leurs efforts sur des emplois salariés à l’intention des plus démunis. Ainsi, au lieu d’affecter toutes les ressources des donateurs au microfinancement de centaines de millions de personnes pour leur permettre d’accéder à un travail indépendant (ce qui n’est certainement pas la meilleure façon d’aider les plus défavorisés) et de subventionner les institutions de microfinance pendant des périodes prolongées, les donateurs pourraient apporter leur soutien à des microentreprises de plus en plus viables, qui pourraient employer les plus démunis et notamment les femmes. Si dix millions de microentreprises viables étaient créées chaque année au cours des cinq prochaines années, cela permettrait de venir en aide à 400 millions de déshérités. En moyenne, chaque entreprise peut employer quatre personnes, essentiellement des femmes à la lisière du seuil de pauvreté et ayant au moins deux personnes à charge. Les politiques des donateurs devraient donc avoir pour objectif essentiel de conférer du pouvoir d’achat à ceux qui sont dénués de tout, ainsi que le préconisait Gandhi.
 
Conclusion
 
 
On assiste dans le monde à une révolution financière sans précédent ainsi qu’à un phénomène de polarisation. Les bénéfices de General Motors et de Ford dépassent le pib de l’ensemble des pays subsahariens : les plus grands brasseurs d’argent de la planète ne sont pas des pays, mais des sociétés. La fortune des 400 personnalités les plus riches des États-Unis, d’après le Forbes Magazine, a augmenté cette année de 20 % pour atteindre 1,2 trillion de dollars ; en 2015, les avoirs de ce club exclusif pourraient dépasser l’ensemble des revenus de la moitié la plus pauvre de l’humanité. Jan Tinbergen a avancé l’hypothèse selon laquelle le seuil maximum de tolérance que peut supporter une société civilisée en matière de disparité des revenus est de 1 pour 15 (Padmanabhan, 1992). En 1650, John Lightfoot, vice-recteur de l’Université de Cambridge, avait établi sur la base des « preuves disponibles » que Dieu avait créé Adam et Ève à 9 heures du matin, le 23 octobre 4004 av. J.-C. Lorsque de nouvelles vérités apparaissent, il devient nécessaire de remettre en cause les précédentes conjectures et conclusions. Il est temps pour les donateurs de réfléchir sur les politiques, les programmes et les projets qu’ils élaborent pour venir en aide aux pauvres. La question n’est pas de savoir s’il faut ou non les transformer, mais dans quelle direction opérer cette transformation. La pensée de Gandhi ouvre à cet égard des perspectives qui méritent d’être explorées.
Traduit de l’anglais
 
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NOTES
 
[1]Cet extrait de la publication Young India (1921), parue sous la direction de Gandhi, figure dans la préface du livre (Padmanabhan, 1986) rédigée par le regretté C. Subramaniam, ex-ministre des Finances de l’Inde et fidèle collaborateur de Gandhi pendant de nombreuses années.
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