2001
Revue internationale des sciences sociales
L’Organisation mondiale du commerce, l’environnement et la contestation écologique
Michel Damian
Michel Damian, économiste, est professeur à l’Université Pierre-Mendès-France de Grenoble (France) et chercheur à l’Institut d’économie et de politique de l’énergie (iepe/cnrs).Email : michel.damian@upmf-grenoble.fr
Jean-Christophe Graz
Jean-Christophe Graz, politologue, est chercheur au Fonds national suisse de la recherche scientifique et Visiting Research Fellow au Centre in Global Political Economy de l’Université de Sussex (Royaume-Uni). Publié sous leur direction : Commerce international et développement soutenable (2001).
L’article examine la façon dont l’environnement met à l’épreuve l’Organisation mondiale du commerce (omc). L’analyse se réfère à l’économie politique globale et à l’économie écologique. La première section traite de la gouvernance environnementale. La seconde, consacrée à la contestation écologique, examine de façon critique les principales propositions de celle-ci. Trois points sont en particulier mis en évidence. 1) L’environnement ne faisait pas partie de l’ordre du jour du Cycle d’Uruguay. Or aujourd’hui, l’omc ne peut plus en faire abstraction : la contestation écologique a transformé le débat en introduisant les limites physiques de la biosphère et l’emprise du politique dans l’organisation des échanges. 2) Le secrétariat de l’omc entre maintenant en matière sur le contenu de la contestation écologique. Il prend ainsi acte du champ de contestabilité infini des politiques commerciales, en particulier sur le statut du libre-échange et du commerce administré, sûr et équitable. 3) Mais pour régler les différends commerciaux liés à l’environnement, l’omc se limite à mobiliser des normes exogènes. La production de ces normes est du ressort d’accords multilatéraux aux configurations diverses et d’institutions internationales aux statuts hybrides. Les transferts d’autorité impliqués par l’adoption de telles normes exogènes constituent désormais un enjeu crucial de l’économie politique globale du commerce et de l’environnement.
L’environnement ne figurait pas à l’ordre du jour du Cycle d’Uruguay de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (
gatt) lancé en 1986 à Punta del Este. Or, l’évidence est aujourd’hui criante : l’Organisation mondiale du commerce (
omc) ne peut plus faire abstraction de l’environnement. Non seulement le développement soutenable compte parmi les objectifs fondamentaux inscrits à son préambule, mais un nombre toujours plus grand de différends commerciaux touchent de près ou de loin à l’environnement
[1]. Si l’environnement représente un enjeu fondamental pour l’
omc, c’est parce qu’il place la politique commerciale dans ses relations d’ensemble avec le rôle de l’État en matière économique, sociale et écologique. Dans une telle perspective, construire la relation entre commerce, environnement et développement soutenable consiste à tenir compte de l’incidence, sur les conditions de l’échange, des réponses différenciées des sociétés humaines dans leur rapport à l’autre, à leur futur et à la nature.
La place de choix qu’occupe l’
omc parmi les institutions économiques internationales (notamment en raison des mesures de représailles qui dépendent de son Organe de règlement des différends) est suspendue à sa capacité d’offrir une réponse crédible à ces nouvelles exigences. Le Comité du commerce et de l’environnement, dans les années qui ont suivi sa création en 1995, œuvrait dans l’ombre des corridors genevois. Mais, plus récemment, les initiatives se sont multipliées pour donner à l’environnement une importance plus stratégique au sein de l’agenda de l’
omc. En mars 1999, son secrétariat organise et médiatise un séminaire de haut niveau sur la question. En octobre de la même année, il publie une étude emblématique de la nouvelle approche, qui infléchit sur certains points le principe de primauté de la libéralisation des échanges sur la protection de l’environnement (Nordström et Vaughan, 1999). En juillet 2000, le Comité du commerce et de l’environnement organise pour la première fois une session conjointe avec les Secrétariats des Accords multilatéraux d’environnement et le Programme des Nations Unies pour l’environnement (
pnue) – avec, notamment, des représentants de la Convention sur la diversité biologique, du Protocole de Montréal et de la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique. En octobre de la même année, Mike Moore ouvre la deuxième session conjointe en soulignant que, pour la première fois, le directeur général de l’
omc assiste en personne à une réunion du Comité. C’est aussi à cette occasion qu’il signe un article dans l’
International Herald Tribune (25 octobre 2000), pour amplifier le nouveau message selon lequel il s’agit de travailler avec le
pnue, les Secrétariats des Accords multilatéraux d’environnement et les organisations environnementales, en vue de mettre en œuvre une « approche équilibrée et équitable pour préserver les ressources précieuses dont nous dépendons tous
[2] ».
Cet article examine la façon dont la problématique de l’environnement met aujourd’hui l’omc à l’épreuve. L’ordre du jour de cette organisation intergouvernementale dépasse l’expression des seuls intérêts de ses États membres. L’analyse se situe dans le contexte plus large de l’emprise des idées portées par les mouvements sociaux et les organisations non gouvernementales, ainsi que des débats sur la soutenabilité à long terme de l’économie capitaliste. La première section traite de la gouvernance environnementale à l’omc. L’environnement est longtemps resté en lisière de l’agenda du gatt. Une inversion de l’ordre du jour s’opère dans le sillage de la Conférence de Rio au début de la décennie quatre-vingt-dix : environnement, développement soutenable et libéralisation des échanges apparaissent dès lors compatibles, moyennant le respect de certains principes clés. Cette première section porte en particulier sur la manière dont l’omc recourt, de façon systématique, à des normes exogènes à son propre cadre réglementaire pour statuer sur les différends commerciaux liés à l’environnement. La seconde section est consacrée à la contestation écologique. Cette contestation est présentée à partir des travaux de l’économie écologique. Ce courant est très composite et éloigné de l’écologisme radical, mais il est proche des positions défendues par les plus grandes organisations environnementales qui tentent actuellement d’infléchir l’ordre du jour de l’omc. Cette seconde section présente la critique écologique du libre-échange et ses propositions pour un commerce limité, équitable et soutenable. Elle examine de façon critique les projets d’internalisation des coûts environnementaux suivant les deux voies plus ou moins complémentaires de la défense des politiques nationales et de l’harmonisation multilatérale des normes.
Les principales conclusions de cet article sont les suivantes : 1) L’agenda du commerce et de l’environnement ne se limite plus au seul problème de compatibilité entre libéralisation des échanges et protection de l’environnement. La contestation écologique et sociale a transformé le débat en introduisant les limites physiques de la biosphère et l’emprise du politique dans l’organisation des échanges ; 2) Le secrétariat de l’omc se sert de son autonomie relative pour répondre sur une base argumentative à ses opposants et accepte même d’entrer en matière sur le contenu de leurs critiques. Il est par là même en train de prendre acte du champ de contestabilité infini des politiques commerciales. C’est à la fois beaucoup et bien peu. Il s’agit néanmoins d’un infléchissement réel de la problématique de l’environnement au sein de l’omc ; 3) Les organes décisionnels de l’omc, c’est-à-dire le Conseil général, les conférences ministérielles et l’Organe de règlement des différends, s’efforcent de maintenir une cloison étanche entre commerce et environnement (l’omc s’étant jusqu’à présent toujours refusée à endogénéiser la relation entre biosphère et commerce international). Ils ne statuent pas sur le contenu des règles environnementales élaborées à l’extérieur de l’omc, dans toutes sortes d’institutions hybrides. Pour les organes décisionnels, le problème est seulement celui de la conformité de ces normes avec les principes de base du système commercial multilatéral, l’accès au marché et la non-discrimination. Les transferts d’autorité impliqués par l’adoption de telles normes exogènes constituent désormais un enjeu crucial de l’économie politique globale du commerce et de l’environnement.
La gouvernance environnementale à l’omc
L’ordre commercial international issu de la Seconde Guerre mondiale avait discrètement anticipé les enjeux relatifs à la préservation de l’environnement et ses répercussions sur la conduite des échanges internationaux. Cet ordre tentait de concilier, sur une très large échelle, la tradition libérale d’une économie internationale ouverte avec d’importantes garanties protégeant les nouvelles capacités d’intervention des États vis-à-vis de la production, de l’emploi et plus généralement du bien-être économique et social (Graz, 1999). Il autorisait aussi des restrictions aux échanges pour des raisons que l’on qualifierait aujourd’hui d’« environnementales ». Dans le cadre du
gatt, les alinéas b et g de l’article XX permettent de mettre à l’abri de barrières commerciales les politiques mises en œuvre par les États pour sauvegarder certaines valeurs liées à la préservation des ressources naturelles et de la vie
[3].
La défense de ces valeurs s’est d’abord faite sur le plan national, sans répercussions sur la conduite des échanges internationaux. À partir des années soixante, les enjeux environnementaux sortent de la marginalité pour progressivement investir l’agenda politique. Sur le plan national, ce mouvement s’est traduit en particulier par la création des premiers ministères de l’environnement, d’agences nationales et de programmes ad hoc. La Conférence de Stockholm marque le passage de la question environnementale sur le plan international. L’environnement – au sein du gatt, comme à Stockholm en 1972 – est alors essentiellement perçu comme une contrainte à lever pour ne pas entraver les échanges.
L’agenda originel : l’environnement hors du gatt
La Conférence de Stockholm représente une étape charnière pour la thématique de la globalisation sociale et écologique. Elle a en particulier popularisé l’image du « vaisseau spatial Terre » lancée quelques années auparavant par Kenneth Boulding. Le titre du rapport préparatoire – Nous n’avons qu’une terre – résume à lui seul son message essentiel. « Nous entrons dans la phase mondiale de l’évolution sociale », déclarait René Dubos, coauteur du rapport préparatoire (et à l’origine de la formule emblématique « Penser globalement, agir localement »). « En pratique, ajoutait-il, les problèmes du vaisseau spatial Terre, qui affectent l’humanité tout entière, doivent être abordés sous l’angle mondial » (Nations Unies, 1972, p. 22).
C’est dans ce contexte que le gatt est sollicité pour contribuer au travail préparatoire de la conférence. Les industriels des pays riches craignent que l’adoption de normes antipollution rigoureuses ne réduise leur compétitivité sur les marchés mondiaux et ne génère de nouvelles mesures protectionnistes. Le Groupe de travail sur le commerce et l’environnement, créé en 1971 au sein du gatt, publie la même année son premier rapport. Celui-ci est marqué par une certitude, un objectif et une appréhension. La certitude témoigne du cadre de pensée hégémonique dans lequel était alors envisagé le traitement des problèmes environnementaux : « Tous les conflits d’intérêts commerciaux résultant de différences entre les normes nationales […] pourront être résolus grâce aux accords ou aux procédures qui existent déjà ou qui sont en cours d’élaboration » (gatt, 1971, p. 25). En conformité avec la raison d’être du gatt, l’objectif est « d’éviter les situations dans lesquelles l’institution de systèmes nationaux pour combattre la pollution pourrait compromettre l’expansion continue des échanges internationaux » (ibid., p. 26). L’appréhension est celle d’une délocalisation vers les « havres de pollution » : « L’une des conséquences éventuelles des réactions nationales au problème pourrait être un transfert accéléré des industries ou des opérations les plus polluantes vers des pays où le problème de la pollution est moins aigu » (ibid., p. 26). La ligne directrice du gatt est avant tout d’éviter les distorsions et les obstacles au commerce, de maintenir en quelque sorte l’environnement à la lisière des échanges. L’unique recommandation de la Conférence de Stockholm sur la relation commerce-environnement (Recommandation 103) reprendra cette ligne directrice en suggérant que « tous les pays […] acceptent de ne pas invoquer leur souci de protéger l’environnement comme prétexte pour appliquer une politique discriminatoire ou réduire l’accès à leur marché ».
De l’environnement au développement soutenable
Deux éléments ont contribué à rapprocher l’environnement du cadre institutionnel du gatt, puis de l’omc. Une première transformation concerne l’augmentation du nombre des Accords multilatéraux d’environnement (ame) et le renforcement de certains d’entre eux du fait de l’irruption de problèmes véritablement globaux, comme le trou dans la couche d’ozone ou l’effet de serre. Il existe actuellement environ 200 ame, dont près de 20 contiennent des dispositions commerciales restrictives. Les plus contraignants sont la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (cites, 1973), le Protocole de Montréal relatif aux substances qui appauvrissent la couche d’ozone (1987), la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et de leur élimination (1989), le Protocole de Carthagène sur la sécurité biologique (2000) et, potentiellement, le Protocole de Kyoto pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre (1997). L’enjeu clé de ces accords porte toujours sur le renforcement des dispositions prévues par l’inclusion de mesures commerciales restrictives.
La seconde transformation concerne le thème occulté à Stockholm : le développement. Dans les années soixante-dix, la plupart des pays en voie de développement associaient à leur critique de l’ordre économique international un discours radical reposant sur le « développement auto-centré » et l’« écodéveloppement
[4] ». L’impasse à laquelle semblaient mener les multiples initiatives prises dans le cadre de ce débat amena l’Assemblée générale des Nations Unies à créer une nouvelle commission, cette fois-ci explicitement chargée de réfléchir au lien entre le développement et l’environnement. C’est là l’origine du rapport Brundtland. Publié en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement sous le titre
Notre avenir à tous, ce rapport a profondément renouvelé le débat sur la relation entre environnement et développement. L’approche devenait apparemment plus consensuelle, avec un impact considérable sur la scène publique.
Cette publication a tout d’abord construit et popularisé la notion de « développement durable » ou « soutenable ». Sa définition liminaire est la suivante : « La défense de l’environnement est […] inhérente à l’idée de développement soutenable […]. Le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs […]. Même au sens le plus étroit du terme, le développement soutenable présuppose un souci d’équité sociale entre les générations, souci qui doit s’étendre, en toute logique, à l’intérieur d’une même génération » (cmed, 1988, p. 47 et 51). Le rapport Brundtland attirait aussi l’attention sur les relations entre le niveau de revenu et la protection de l’environnement : « La diminution de la pauvreté est, par elle-même, une condition préalable d’un développement respectueux de l’environnement » (ibid., p. 82). Le rapport interpellait enfin les organisations intergouvernementales, en particulier le gatt et la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (cnuced), pour qu’elles investissent la relation entre commerce international et environnement (ibid., p. 101).
La nouvelle approche : l’omc à l’épreuve du développement soutenable
L’ordre du jour qui vise à rendre compatibles commerce, environnement et développement durable est progressivement devenu celui du gatt, puis de la Conférence de Rio, et enfin de l’omc (Damian, Chaudhuri et Berthaud, 1997). Or, la définition de l’environnement, comme celle du développement durable, n’a pas de bornes aisément repérables. La première loi environnementale jamais passée dans une législation nationale est à ce titre exemplaire. Dans le National Environmental Policy Act (nepa), adopté aux États-Unis en 1969 et toujours en vigueur, le terme « environnement » n’est jamais explicitement défini, même si la loi fait référence à plusieurs reprises à la « qualité de l’environnement humain ». Comme le relèvent Ebbin et Kasper (1974, p. 242), « cette formule peut être comprise comme recouvrant l’ensemble des conditions physiques, sociales, économiques, politiques et psychologiques dans lesquelles les gens vivent ».
L’omc est confrontée à des difficultés pour devenir le cadre institutionnel propre à statuer sur le nouveau domaine de contestabilité ouvert par les enjeux de définition de l’environnement et du développement durable. Depuis les Accords de Marrakech en 1994, l’environnement est pourtant devenu pour elle une priorité. C’est à Marrakech que la création d’un Comité du commerce et de l’environnement a été décidée (sur l’insistance toute particulière des États-Unis). En suivant les termes mêmes du rapport Brundtland, son mandat est « d’identifier les relations entre les mesures commerciales et les mesures environnementales de manière à promouvoir le développement durable ». Or, les positions défendues au sein du comité demeurent encore si contradictoires qu’aucune conclusion notoire n’a pu être atteinte. Le vocable « environnement » n’a même pas trouvé le consensus suffisant pour être ajouté à la fin de l’alinéa b de l’article XX, dont on sait qu’il sert pour l’instant de base légale aux restrictions commerciales liées à l’environnement. De surcroît, ce mot tabou ne fait partie ni du « programme incorporé » (le programme de travail verrouillé par les Accords de Marrakech, principalement dans le domaine de l’agriculture et des services), ni des « nouveaux sujets » (ceux inclus par la Déclaration ministérielle de Singapour en 1996, en particulier l’investissement et la politique de la concurrence). L’environnement reste dans la catégorie des « autres sujets » (comme les normes sociales ou le commerce électronique), susceptibles de faire l’objet de négociations seulement si un consensus venait à se dégager pour cela.
Dans ce maelström apparemment inextricable, l’
omc règle pourtant les conflits. Comment le fait-elle ? En se restreignant. Elle ne statue pas sur l’« environnement ». Elle laisse d’autres institutions le faire, dont elle utilise les normes, en particulier dans le cadre de l’Accord sur les obstacles techniques au commerce (
otc) et de celui sur les mesures sanitaires et phytosanitaires (
sps), tous deux entrés en vigueur en 1995
[5]. Certaines de ces institutions sont publiques. Par exemple, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (
fao) et l’Organisation mondiale de la santé (
oms) encadrent les normes alimentaires du
Codex alimentarius, créé en 1962, dont le champ de compétence porte sur l’hygiène et la sécurité alimentaire, l’étiquetage, les méthodes d’analyse, d’inspection et de certification. Le
Codex constitue une des principales sources normatives de l’Accord
sps
[6]. Désormais, lorsque l’
omc est amenée à statuer sur des conflits commerciaux découlant d’enjeux alimentaires, elle tranche non pas sur la base de son propre corpus normatif (qui n’existe pas), mais sur celui du
Codex. D’autres institutions de références normatives ont un statut plus hybride. C’est en particulier le cas de l’Organisation internationale de normalisation (
iso), dont les membres sont, selon les pays, des organismes gouvernementaux de normalisation ou des associations professionnelles d’industriels. L’Accord
otc considère les normes internationales volontaires établies au sein d’organismes tels que l’
iso comme un référentiel privilégié dans le mécanisme de règlement des différends de l’
omc. En revanche, les normes obligatoires fixées par les agences gouvernementales sont définies comme des « règlements techniques », dont les objectifs doivent être « légitimes » pour ne pas être assimilés à des restrictions commerciales (Accord
otc, art. 2, 9 et annexe 3). Les Accords multilatéraux d’environnement (
ame) deviennent aussi des références normatives pour l’
omc. Depuis l’année 2000, le Comité du commerce et de l’environnement a intensifié ses efforts pour clarifier le statut des relations entre l’
omc et les
ame.
C’est dans cet entrelacs d’institutions et de normes exogènes que l’omc statue sur les différends commerciaux liés à l’environnement et au développement soutenable. En la matière, le seul domaine de compétence propre à l’omc est de juger si les restrictions commerciales notifiées par les États sont scientifiquement validées et conformes à son propre cadre réglementaire (avant tout en matière de non-discrimination et de traitement national). Cela explique pourquoi l’omc refuse pour l’instant de retenir le principe de précaution comme fondement d’une restriction, alors même que celui-ci fonde la politique environnementale de l’Union européenne (art. 174.2 [ex 130R] du Traité de Rome consolidé). Tous les conflits récents ont en effet été jugés à l’aune de « preuves scientifiques suffisantes » : le risque doit être scientifiquement avéré, l’évaluation des risques doit être scientifiquement étayée, il doit exister de réelles probabilités de réalisation de ces risques.
L’omc accorde ainsi un rôle extensif à la science et à l’expertise. Ce mode de gouvernance, loin de refléter le principe souvent mis en avant de best practice, facilite au contraire la domination des plus puissants. Le témoignage du représentant français au Comité exécutif du Codex alimentarius est à cet égard exemplaire : « Ceux qui sont les mieux préparés, les mieux conseillés et qui disposent des meilleures armes dominent les autres. Précisément, l’arme essentielle s’appelle ici expertise et ce sont les États qui disposent des meilleurs réseaux d’expertise qui, généralement, l’emportent » (Doussin, 1998, p. 17 – souligné par l’auteur). Ce rôle extensif accordé à la science et à l’expertise est aussi caractéristique d’une forme d’autorité épistémique qui tente de conférer aux élites nationales et transnationales l’exclusivité de l’expertise professionnelle légitime, comme pour tenir à distance les conflits de valeur et de distribution inhérents au politique (Hewson et Sinclair, 1999). La science ne produit cependant, le plus souvent, que des connaissances provisoires. Elle offre des interprétations, des méthodes pour faire évoluer celles-ci, mais sans forcément réduire la frange de l’incertitude. Elle n’a donc pas de légitimité exclusive pour favoriser une orientation plutôt qu’une autre. Pour les choix de société, le rôle des différentes valeurs éthiques apparaît alors bien plus essentiel que celui des connaissances disponibles.
La contestation écologique
Le paradigme libéral procède d’une vision ontologique particulière des relations causales entre la sphère économique et la biosphère. La biosphère est soumise à la sphère économique, qui elle-même repose sur une ontologie anthropocentrée, utilitariste et instrumentale du rapport de l’homme à l’environnement. De la croissance de toutes les grandeurs économiques on peut attendre une meilleure satisfaction des besoins (y compris la préservation de l’environnement). En quelque sorte, on peut « faire mieux avec plus ».
La vision ontologique de la contestation écologique est en rupture avec cette conception. Il s’agit de « faire avec moins », selon l’injonction célèbre de Georgescu-Roegen. La sphère économique doit ici trouver sa place au sein de la biosphère, qui est finie et dont il faut respecter les grandes lois de régulation. Et c’est la sphère de l’éthique et du politique qui doit commander la relation d’inclusion de la sphère économique au sein de la biosphère
[7]. Dans le champ académique, la critique écologique s’est institutionnalisée dans les années quatre-vingt, notamment par l’entremise d’une association professionnelle, l’International Society for Ecological Economics, qui édite la revue
Ecological Economics. Ce courant est très composite et n’a pas l’apanage de l’étude des relations entre la sphère économique et la biosphère. Sous l’impulsion d’Herman Daly, il est cependant l’un des plus engagés dans le débat académique concernant les questions de commerce et d’environnement.
Sur le plan politique, la critique écologique du paradigme libéral a d’importants relais parmi les mouvements environnementalistes (Greenpeace, 2000 ; wwf, 1999). La politique internationale de l’environnement, en mettant l’accent sur les connaissances scientifiques et la recherche de solutions globales, offre une porte d’entrée privilégiée aux acteurs non étatiques sur la scène politique mondiale (Princen et Finger, 1994). L’omc ne peut plus aujourd’hui remplir son mandat sans porter une attention particulière aux groupes environnementalistes. Qu’ils soient d’orientation radicale ou pragmatique, ils sont parties prenantes tant aux propositions de réformes de l’omc qu’à certains des différends commerciaux liés à l’environnement. En particulier aux États-Unis, ce sont les groupes environnementalistes qui saisissent les tribunaux et réussissent par ce biais à infléchir les législations nationales et mettre ainsi à l’épreuve le cadre réglementaire de l’omc. Ils se retrouvent aussi aux premières lignes des contre-sommets tenus à l’occasion des Conférences ministérielles. Enfin, les plus pragmatiques d’entre eux participent aux différentes plates-formes institutionnelles créées pour donner substance à la nouvelle orientation du secrétariat de l’omc en faveur d’une approche « équilibrée et équitable » entre libéralisation commerciale et développement soutenable.
La force de la contestation écologique ne repose toutefois pas seulement sur la mobilisation d’acteurs non étatiques sur une échelle transnationale. Elle provient aussi du fait que certaines de ses propositions font déjà partie des instruments nationaux et multilatéraux envisagés, voire adoptés par les États. C’est pour cette raison que les principaux enjeux de la contestation écologique renvoient, d’une part, à la défense des politiques nationales en faveur de l’environnement et, d’autre part, aux compensations financières et techniques nécessaires à la mise en œuvre d’une harmonisation multilatérale des normes environnementales.
La critique du libre-échange
Le fait de considérer l’économie comme un sous-système de la biosphère opérant dans un environnement fini transforme totalement la relation supposée entre libre-échange et croissance. Avant même d’engager le débat théorique sur les deux termes de la relation, le libre-échange est stigmatisé sur le plan physique, en raison des pressions qu’il exerce sur l’environnement et les hommes. Le libre-échange déstructure les sociétés des pays du Sud, en particulier les femmes et la paysannerie, et autorise le pillage de leur patrimoine génétique. La multiplication des volumes transportés accroît les émissions de polluants. Plus généralement, l’augmentation de toutes les grandeurs économiques amplifie les prélèvements sur les stocks et les rejets dans les puits à déchets.
L’objection théorique des économistes écologiques se fonde sur le cadre restrictif des hypothèses retenues par Ricardo dans la théorie des avantages comparatifs : pas d’externalités, prix stables, avantages comparatifs constants dans le temps, pas de relations de pouvoir, immobilité internationale des facteurs. L’hypothèse d’immobilité des facteurs est la plus contestée : « La pierre d’angle empirique de toute l’argumentation classique du libre-échange, l’immobilité du capital, s’est transformée en un tas de gravier » (Daly et Cobb, 1989, p. 216).
Cette critique du libre-échange et de la théorie de l’avantage comparatif pourrait paraître élémentaire. Les débats autour de la nouvelle théorie du commerce international ont modifié l’argumentation en faveur du libre-échange : il est sous-optimal en théorie, mais reste optimal en pratique. Comme le relève Krugman, la question n’est en fin de compte pas « scientifique », mais « essentiellement politique » (1993, p. 364), puisque s’éloigner du libre-échange aurait toutes les chances de faire plus de mal que de bien. Le coup de force de la contestation écologique réside dans le renversement qu’elle opère entre conclusions d’économie politique et recommandations de politique économique. Si le libre-échange ne tient pas théoriquement, la « position par défaut » (Daly, 1995, p. 313) peut tout aussi bien consister à protéger l’économie nationale contre l’éco-dumping et à favoriser l’autosuffisance.
En effet, avec le libre-échange, les pays qui internalisent les coûts environnementaux dans leurs prix seraient désavantagés par rapport à ceux qui ne le font pas. La concurrence du moindre coût écologique est considérée comme déloyale, puisqu’elle proscrirait la mise en œuvre d’une politique écologique dont le coût paraît pourtant légitime. Pour la contestation écologique, l’internalisation des coûts environnementaux doit alors être menée sur une base nationale et multilatérale – ces deux chemins étant plus ou moins complémentaires selon les courants.
Pour un commerce limité et des règles unilatérales
S’il s’agit de privilégier l’internalisation des coûts environnementaux sur une base nationale, une première proposition consiste à ériger des taxes écologiques aux frontières pour protéger ce choix politique contre l’éco-dumping des autres. Selon Daly, un des plus ardents partisans de cette orientation, l’efficience d’un tel choix proscrit de l’assimiler à du protectionnisme (Daly et Goodland, 1994, p. 76). La seconde proposition prend acte du fait que plus de la moitié du commerce mondial est du commerce intra-branche. Elle consiste donc à limiter le commerce en renversant la « position par défaut » d’une spécialisation illimitée pour « aller dans le sens d’une plus grande autosuffisance nationale, régionale et locale » (Røpke, 1994, p. 21). Un premier corollaire est de mettre en œuvre un « nouveau protectionnisme », pour maximiser le commerce local et relocaliser les activités économiques sur la base d’une démocratie locale (Hines et Lang, 1993 ; Prugh, Costanza et Daly, 2000). Un « commerce équilibré » est le second corollaire. Si les échanges étaient limités à ce qui est strictement nécessaire, les pays n’importeraient pas à crédit, en alimentant la mobilité internationale des capitaux, mais principalement sur la base de leurs recettes d’exportations, elles aussi réduites (Daly et Goodland, 1994, p. 90). L’appel récurrent à l’« autosuffisance des communautés nationales » constitue un prolongement logique à ces exigences, puisque c’est au sein de cet espace qu’elles sont censées être mises en œuvre (Daly et Cobb, 1989, p. 209-235). Les propositions précédentes ont toutes pour horizon la décroissance des économies du Nord pour permettre le développement de celles du Sud.
L’internalisation des coûts environnementaux sur une base nationale appelle plusieurs remarques. Tout d’abord, Daly justifie sa défense de l’autosuffisance des communautés nationales en s’appuyant, dans une bonne dizaine de publications, sur une utilisation très discutable du célèbre texte de Keynes National Self-Sufficiency, écrit en 1933. Dans le contexte très particulier de la grande dépression, l’autosuffisance nationale a pour Keynes la principale vertu d’autoriser l’expérimentation : « Nous souhaitons – du moins pour l’instant et aussi longtemps que dure la phase actuelle d’expérimentation et de transition – être nos propres maîtres et demeurer aussi libres que faire se peut des interférences du monde extérieur » (Moggridge, 1980, vol. XXI, p. 240). Keynes réfléchit à haute voix. Toute la fin de son texte est de surcroît consacrée à des mises en garde (il cite explicitement Mussolini, l’Allemagne et Staline) : « Dans les pays où les tenants de l’autosuffisance nationale sont arrivés au pouvoir, il me semble que, sans exception, beaucoup de choses insensées sont en train d’être faites » (p. 243). Daly fait également peu de cas des trois grands dangers du nationalisme économique – stupidité, hâte et intolérance – contre lesquels s’élève Keynes.
Par ailleurs, une politique nationale d’autosuffisance ne garantit pas automatiquement la soutenabilité interne. C’est du moins ce qu’il faut retenir de l’étude historique de Gowdy (1995, p. 507). Enfin, les taxes écologiques aux frontières ne pourraient devenir un instrument privilégié que pour les économies nationales les plus puissantes. Outre celui de l’affectation des montants collectés, de telles taxes posent au moins deux problèmes. Les pays en développement, qui seraient tout aussi fondés à ériger de telles taxes pour les biens qu’ils exportent, n’ont pas le pouvoir de marché pour le faire. Si les pays développés taxent les externalités négatives en provenance des pays en développement, ils devraient réciproquement compenser les externalités positives, comme la soutenabilité importée avec des produits de base achetés à bas prix ou les bénéfices qu’ils retirent de l’immigration de travailleurs qualifiés en provenance de ces mêmes pays. Ici encore, les pays en développement n’ont pas le pouvoir de négociation pour imposer ce genre de solution à l’échelle globale. Seuls quelques-uns des pays les plus riches ont jusqu’à présent envisagé des droits de douane contre l’éco-dumping, tout particulièrement les États-Unis.
Pour un commerce équitable et des règles multilatérales
L’internalisation multilatérale des coûts environnementaux catalyse aujourd’hui les propositions les plus essentielles et les conflits les plus lourds. Le premier enjeu est celui des Accords multilatéraux d’environnement et de leur extension à des domaines nouveaux. Ils soulèvent en effet un problème de taille, puisque leur négociation bute toujours sur la possibilité ou non d’intervenir de façon physique sur l’échange. L’enjeu des restrictions ou des interdictions (comme dans le cas du Protocole de Montréal sur les chlorofluorocarbones –
cfc) est en effet celui de la rupture avec le mécanisme des prix. En amont des opérations mêmes de l’échange, ce problème renvoie à l’incidence des procédés et méthodes de production sur les conditions de l’échange. Or, l’
omc maintient une cloison étanche entre les restrictions sur les produits – acceptables sous certaines conditions – et celles impliquant les procédés et méthodes de production – prohibées, à la seule exception des articles fabriqués en prison (art. XX, § e du
gatt). Cette exception est cruciale, puisqu’elle explicite tout le fossé qu’il y a entre d’un côté des méthodes de production morales, responsables, équitables, sûres, bref soutenables, et de l’autre des méthodes amorales, irresponsables, inéquitables, dangereuses, c’est-à-dire insoutenables (Arden-Clarke, 1998). L’affaire thon-dauphin entre les États-Unis et le Mexique, qui alimente la chronique depuis le début des années quatre-vingt-dix, est sans doute la plus exemplaire des enjeux que présentent les restrictions commerciales sur la base des procédés et méthodes de production
[8].
En effet, sur quels critères de soutenabilité, sur quelles capacités technologiques, avec quel accès au crédit pour investir dans des technologies propres les pays pauvres peuvent-ils éviter de nouvelles restrictions des échanges dans de telles conditions ? La difficulté d’une intervention physique par les quantités ou les procédés est qu’elle mêle protection de l’environnement et protectionnisme. Que ce soit pour la préservation des dauphins dans le conflit États-Unis-Mexique ou pour la protection de la couche d’ozone, les impulsions initiales sont parties d’études scientifiques, suivies de luttes et d’actions en justice des mouvements environnementalistes (américains en l’occurrence). Mais les acteurs économiques concernés ont reformulé dans leur propre intérêt les revendications écologiques initiales (en acceptant le bannissement des importations de thon en provenance du Mexique dans un cas, par la pression sur l’industrie chimique mondiale pour l’abandon de la production de cfc dans l’autre). Pour reprendre la formule de De Sombre (1995), il y a souvent alliance entre Baptists (les environnementalistes) et Bootleggers (littéralement, les « trafiquants d’alcool », pour dire vite, les capitalistes). Les interventions physiques peuvent ainsi être appréciées d’un double point de vue : préservation de la biosphère et de ses ressources d’un côté, protectionnisme arrogant du puissant contre le faible de l’autre. C’est pourquoi, pour faire accepter les préférences collectives des pays développés par le reste de la planète, le volet le plus crucial de tous les accords multilatéraux d’environnement sera de plus en plus celui des compensations financières et des transferts de technologies.
Le second enjeu de l’internalisation multilatérale porte sur les interventions, non plus physiques, mais monétaires. À ce titre, les économistes écologiques, comme les environnementalistes, prônent l’internalisation des coûts environnementaux et sociaux dans les prix internationaux (
wwf, 1999 ; Daly et Goodland, 1994 ; Costanza
et al., 1995). Cette proposition prend au mot l’économie néoclassique en multilatéralisant son instrument privilégié. Celle-ci fait en effet de la taxe, et donc du signal-prix, le vecteur d’intégration des externalités négatives. En pratique, une telle internalisation pourrait s’inspirer de l’Accord international sur les bois tropicaux, négocié dans les enceintes de la
cnuced au début des années quatre-vingt-dix. Cet accord, tout comme quelques autres sur des produits tropicaux tels que le cacao, le café, le jute ou le caoutchouc, fait explicitement référence à des prix internationaux intégrant les coûts environnementaux. Il requiert de tenir compte « de prix qui reflètent les coûts de la gestion durable des forêts et qui soient rémunérateurs et équitables
[9] ». Aucun de ces accords n’est toutefois entré en vigueur. La tentative plus ancienne du Programme intégré des produits de base dans les années soixante-dix et quatre-vingt a aussi échoué. Tout indique que l’internalisation des externalités dans les accords internationaux sur les matières premières sera une œuvre de très longue haleine.
L’internalisation multilatérale par les prix soulève de toute façon plusieurs problèmes, en particulier ceux des conflits de distribution inhérents aux mécanismes de compensation, des limites écologiques et politiques à évaluer monétairement les coûts environnementaux, ainsi que des contraintes proprement monétaires dans la manipulation des prix obtenus (inflation et modification des taux de change). Ici encore, l’essentiel se résume à la faiblesse du pouvoir de marché et, plus généralement, de négociation des pays en développement. Ce serait un changement considérable si les mouvements environnementalistes et l’économie écologique parvenaient à ancrer l’internalisation multilatérale par les prix dans le corpus normatif et réglementaire du commerce et de l’environnement
[10].
Ces différents projets d’internalisation, et tout particulièrement ceux concernant l’internalisation nationale par des taxes aux frontières et l’internalisation multilatérale par les quantités et les procédés, se heurtent tous à d’importantes résistances en provenance du Sud. Ici, les arguments des économistes indiens Bhagwati et Srinivasan (1996) rejoignent ceux de l’activiste, elle aussi indienne, Vandana Shiva, voire de Martin Khor, à la tête du Third World Network en Malaisie. Quelles que soient leurs divergences scientifiques et politiques, chacun d’eux considère que les projets d’harmonisation dans le cadre de « clauses environnementales » reviennent en fin de compte à du protectionnisme peu déguisé, à un impérialisme culturel et moralisant ou encore, pour les seuls activistes, à une tactique de division des forces sociales.
L’enjeu paradoxal de l’harmonisation est qu’elle conditionne aussi l’extension du libre-échange. Le principe de « clauses environnementales » paraît même indispensable pour établir de nouveaux compromis qui non seulement encastrent le libéralisme dans la société, mais aussi tiennent compte de son propre encastrement dans la biosphère.
Pour un commerce soutenable
Les principales propositions de la contestation écologique peuvent être présentées sous forme de schéma (cf. figure 1). Le schéma peut faire l’objet de deux lectures.
Fig. 1
Commerce et environnement : les propositions de la contestation écologique
Si l’on considère, en première lecture, l’opérationnalité de ces propositions, il y a un maillon faible : celui des rapports entre développement interne et commerce extérieur, plus précisément celui du « rôle du commerce » dans la mise en œuvre de politiques crédibles de développement soutenable. Pour les économistes écologiques, le commerce équilibré, entre les deux bornes du libre-échange et de l’autarcie, ne se conçoit pas sans ouverture sur l’extérieur. Il en va de même pour l’accès aux connaissances – et donc aux technologies. En d’autres termes, l’ouverture internationale est nécessaire. Pour Daly (1996, p. 150), il en découle même une position de principe radicale : alors que les libre-échangistes rejettent la circulation gratuite des connaissances, celles-ci devraient, elles aussi, être considérées comme libres, comme un bien collectif global. Or, tant que les conditions d’un tel monde idéal ne sont pas réunies, il faut bien s’interroger sur les conditions d’obtention de la technologie dans le contexte actuel d’enclosure de la propriété intellectuelle (May, 2000). La notion de « commerce équilibré » requiert donc de préciser la fonction du commerce. Les économistes écologiques reconnaissent que le commerce international est parfois clairement avantageux, qu’il demeure une « option opportune » (convenient alternative, Daly, 1995, p. 313). Mais ils n’explicitent ni quand, ni comment, ni pour quelles raisons il le serait. L’invocation d’une « alternative » reste alors une coquille vide.
Ainsi, du point de vue de la théorie économique, la contestation écologique bute sur le statut de ses propositions en économie ouverte (Rosewarne et Damian, 1997). Il y a un comportement d’évitement en ce qui concerne la fonction que doit remplir le commerce extérieur dans les politiques internes de développement soutenable. Il ne peut en effet y avoir de processus de développement soutenable sans importations, et donc sans exportations pour les financer. Comment modifier la spécialisation interne dans un sens « soutenable » sans avoir accès à de nouveaux inputs technologiques fournis par le commerce international ? Et inversement, que faire d’un surplus interne non utilisable tel quel pour l’investissement sans accès aux marchés extérieurs ?
Si l’on considère que la contestation écologique vise à laisser ouvertes les options concernant le rôle du commerce, en supposant que la construction du développement soutenable est de l’ordre de la responsabilité partagée des communautés nationales et de la société civile mondiale, alors la critique précédente tombe. Selon cette seconde lecture, l’explicitation du rôle du commerce pour le développement soutenable est du domaine de l’action politique de longue durée. L’alchimie d’autosuffisance, de commerce équilibré et d’ouverture pour le développement soutenable est à inventer collectivement. La définition concrète de ces catégories et des relations qu’elles entretiennent entre elles relève de contingences sociales et historiques. En inversant la « position par défaut » qui tient le libre-échange comme politiquement nécessaire quand bien même il serait « sous-optimal » théoriquement, la critique écologique fait tout à la fois redécouvrir la dimension inhérente des médiations politiques dans l’organisation des échanges et la forme contingente qu’elles revêtent dans l’espace et dans le temps. Elle permet d’appréhender la cohérence possible d’un commerce administré qui, autrement, apparaîtrait comme un ensemble de contradictions entre des engagements libre-échangistes et des politiques protectionnistes.
À partir des développements précédents, la problématique de l’environnement à l’omc peut se résumer à trois aspects essentiels. 1) L’agenda du commerce international s’est transformé : l’environnement et le développement soutenable sont devenus une composante des échanges, et donc de la politique de l’omc. Son Secrétariat en a maintenant pris acte. 2) Les organes décisionnels de l’omc maintiennent cependant une cloison étanche entre commerce et environnement. Le domaine de compétence de l’omc concerne la négociation et la gestion des conditions de l’échange entre États. Pour régler les différends commerciaux liés à l’environnement, elle se limite à mobiliser des normes exogènes dont la production est du ressort d’accords multilatéraux aux configurations diverses et d’institutions internationales aux statuts souvent hybrides (publics, privés, intergouvernementaux, non gouvernementaux, groupes d’experts, etc.). 3) Cette double problématique – l’omc est contrainte d’intégrer l’environnement à son agenda tout en s’opposant à l’internalisation en son sein de la construction d’un corpus normatif et réglementaire – est issue de l’emprise récente de la critique écologique et sociale dans les enceintes internationales. Celle-ci a ouvert un champ de contestabilité infini des politiques commerciales sur le statut du libre-échange et du commerce organisé, limité, équilibré, sûr et équitable. C’est, à long terme, l’enjeu le plus important de la problématique de l’environnement à l’omc.
Enjeu de long terme, donc, mais aussi enjeu de l’histoire en train de se faire. Les instances de pouvoir qui mettent en avant le paradigme libéral sont aussi celles qui sont contraintes de l’amender en intégrant progressivement certaines – et seulement certaines – exigences de leurs contradicteurs. L’évolution récente du corpus scientifique et doctrinal des principales institutions économiques multilatérales est à ce titre significative. Tout en maintenant le principe selon lequel commerce et environnement demeurent deux domaines bien distincts, la dernière étude importante de l’omc sur le sujet est caractéristique de cet infléchissement : « En bref, l’enjeu n’est ni le commerce, ni la croissance économique. L’enjeu est de savoir comment réinventer les politiques environnementales dans le cadre d’une économie mondiale toujours plus intégrée pour pouvoir continuer à vivre à l’intérieur de limites écologiques » (Nordström et Vaughan 1999, p. 7). En attendant, l’empreinte écologique du monde riche sur la biosphère restera une question d’actualité.
·
Arden-Clarke, C. 1998. « Process and production methods », dans Brack, D. (dir. publ.), Trade and Environment : Conflict or Compatibility ?, London, Royal Institute of International Affairs, p. 72-78.
·
Bhagwati, J. ; Srinivasan, T.N. 1996. « Trade and the environment : does environmental diversity detract from the case for free trade ? » dans Bhagwati, J. ; Hudec, R. (dir. publ.), Fair Trade and Harmonization. Prerequisites for Free Trade ? vol. 1, Economic Analysis, Cambridge, Mass., The mit Press, p. 159-224.
·
cmed. 1988. Notre avenir à tous. Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, Montréal, Éditions du Fleuve.
·
Costanza, R. ; Audley, J. ; Borden, R. ; Ekins, P. ; Folke, C. ; Funtowicz, S.O. ; Haris, J. 1995. « Sustainable trade : a new paradigm for world welfare », Environment, 37, 5, p. 19-20 et 39-44.
·
Daly, H.E. 1995. « Against free trade : neoclassical and steady-state perspectives », Journal of Evolutionary Economics, 5, 3, p. 313-326.
·
–. 1996. Beyond Growth. The Economics of Sustainable Development, Boston, Beacon Press.
·
–. ; Cobb, J.B. 1989. For the Common Good. Redirecting the Economy toward Community, the Environment, and a Sustainable Future, Boston, Beacon Press.
·
–. ; Goodland, R. 1994. « An ecological-economic assessment of deregulation of international commerce under gatt », Ecological Economics, 9, 1, p. 73-92.
·
Damian, M. ; Chaudhuri, B. ; Berthaud, P. 1997. « La libéralisation des échanges est-elle une chance pour le développement durable ? », Revue Tiers-Monde, 38, 150, p. 427-446.
·
De Sombre, E.R. 1995. « Baptists and bootleggers for the environment : the origins of United States unilateral sanctions », Journal of Environment & Development, 4, 1, p. 53-75.
·
Doussin, J.-P. 1998. « Codex alimentarius et Organisation mondiale du commerce, un nouveau rôle pour les experts ? », Comptes rendus de l’Académie d’agriculture de France, 84, 3, p. 15-22.
·
Ebbin, S. ; Kasper, R. 1974. Citizen Group and the Nuclear Power Controversy : Uses of Scientific and Technological Information, Cambridge, Mass., The mit Press.
·
gatt. 1971. Lutte contre la pollution industrielle et commerce international, Étude sur le commerce international, n° 1, Genève, gatt, juillet.
·
Gowdy, J.M. 1995. « Trade and environmental sustainability : an evolutionary perspective », Review of Social Economy, 4, p. 493-510.
·
Graz, J.-C. 1999. Aux sources de l’omc. La Charte de La Havane, 1941-1950/Precursor of the wto. The Stillborn Havana Charter, 1941-1950, Genève, Droz.
·
Greenpeace. 2000. The Greenpeace International Seminars on Safe Trade, Amsterdam, Greenpeace International, July.
·
Hewson, M. ; Sinclair, T. 1999. « The emergence of global governance theory », dans Hewson, M. ; Sinclair, T. (dir. publ.), Approaches to Global Governance Theory, Albany, State University of New York Press, p. 3-22.
·
Hines, C. ; Lang, J. 1993. The New Protectionism : Protecting the Future Against Free Trade, London, Earthscan.
·
Krugman, P. 1993. « The narrow and broad arguments for free trade », The American Economic Review, Papers and Proceedings, 83, 2, p. 362-366.
·
Le Bras, H. 1994. Les Limites de la planète. Mythes de la nature et de la population, Paris, Flammarion.
·
May, C. 2000. A Global Political Economy of Intellectual Property Rights. The New Enclosures ?, London and New York, Routledge.
·
Moggridge, D.E. (dir. publ.), 1980. The Collected Writings of John Maynard Keynes, vol. xxi et xxvii, London, Macmillan and Cambridge University Press for the Royal Economic Society.
·
Nations Unies. 1972. Conférence des Nations Unies sur l’environnement, Stockholm 5-16 juin 1972. Déclaration, plan d’action, recommandations, résolution, Genève, Centre de l’information économique et sociale à l’Office européen des Nations Unies.
·
Nordström, H. ; Vaughan, S. 1999. « Trade and environment », Special Studies, 4, Geneva, World Trade Organization.
·
Princen, T. ; Finger, M. 1994. Environmental ngos in World Politics, London, Routledge.
·
Prugh, T. ; Costanza, R. ; Daly, H.E. 2000. The Local Politics of Global Sustainability, Washington dc, Island Press.
·
Røpke, I. 1994. « Trade, development and sustainability – a critical assessment of the “free trade dogma” », Ecological Economics, 9, 1, p. 13-22.
·
Rosewarne, S. ; Damian, M. 1997. « Towards a managed international trade for sustainable development : A critic of ecological arguments », dans Smith, P. ; Tenner, A. (dir. publ.), Dimensions of Sustainability, Baden-Baden, Nomos, p. 209-215.
·
wto. 2001. Environmental Database for 2000. Note by the Secretariat, Committee on Trade and Environment. Geneva, World Trade Organization, 20 June (wt/cte/w/195).
·
wwf. 1999. Initiating an Environmental Assessment of Trade Liberalization in the wto, Gland, World Wild Fund for Nature.
[1]
Sur la période 1980-1990, les notifications environnementales ont représenté 7,8 % du total des notifications relatives aux obstacles techniques au commerce, mais 15 % en 1998, 12,5 % en 1999 et 15,6 % en 2000 (
wto, 2001, p. 2).
[2]
La nouvelle approche du secrétariat a aussi consisté à créer un « portail environnement » sur son site web :
http :// www. wto. org/ english/ tratop_e/ envir_e/ envir_e. htm.
[3]
Des restrictions aux échanges sont possibles pour des raisons « nécessaires à la protection de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou à la préservation des végétaux » (alinéa b) ou pour des raisons « se rapportant à la conservation des ressources naturelles épuisables, si de telles mesures sont appliquées conjointement avec des restrictions à la production ou à la consommation nationale » (alinéa g). Ces exceptions ne doivent pas contrevenir au principe de non-discrimination et de traitement national (art. I et III), ni constituer une restriction déguisée au commerce international.
[4]
Le
pnue (Programme des Nations Unies pour l’environnement) s’était initialement référé à l’écodéveloppement, mais il cessera d’utiliser ce terme sous la pression américaine – le contenu donné à l’écodéveloppement par ses promoteurs étant trop radical.
[5]
Les accords
otc et
sps portent tous deux sur les « entraves techniques aux échanges », en particulier sur la discrimination commerciale à laquelle peuvent conduire les réglementations nationales. L’Accord
otc, négocié une première fois durant les années soixante-dix et largement révisé durant le Cycle d’Uruguay, est de portée générale puisqu’il s’applique à toutes les marchandises. L’Accord
sps est issu du Cycle d’Uruguay. Il porte spécifiquement sur les mesures établies pour protéger la santé et la vie des personnes et des animaux ou préserver les végétaux.
[6]
Pour la sécurité alimentaire, l’
omc a recours au
Codex ; pour d’autres sources normatives, comme la santé animale ou la protection des végétaux, elle recourt à l’Office international des épizooties (Word Animal Health Organization) et à la Convention internationale pour la protection des végétaux (basée à la
fao).
[7]
La posture ontologique de la finitude de la biosphère renvoie à la question de l’échelle de l’activité économique vis-à-vis de l’environnement. Cette question, qui est celle de la capacité de charge de la biosphère, fait l’objet de fortes divergences. Pour les plus alarmistes, en particulier Daly qui s’y réfère de manière récurrente, l’humanité absorberait déjà 40 % des capacités de photosynthèse offertes par le rayonnement solaire. Mais pour d’autres, en particulier Le Bras (1994, p. 118-144), ce chiffre serait tout au plus de 2,5 %.
[8]
L’affaire thon-dauphin a éclaté en 1991, lorsque le Mexique a déposé plainte auprès du
gatt pour l’embargo appliqué par les États-Unis sur ses exportations de thon. Pour les États-Unis, l’embargo se justifiait en raison des méthodes de pêche mexicaines. Les filets employés entraînaient la mort d’une espèce de dauphins protégée dans le cadre du
Marine Mammal Protection Act, adopté par le Congrès américain en 1972. Par deux fois, en 1991 et 1994, le
gatt a donné raison au Mexique, en se fondant précisément sur l’exclusion des procédés et méthodes de production comme motif acceptable de restriction commerciale, quand bien même il s’agirait d’un motif apparemment aussi légitime que la protection d’espèces animales en danger. Cette décision de l’organe d’appel du
gatt n’a jamais été formellement adoptée, en raison de l’opposition des États-Unis. Ceux-ci ont maintenu leur embargo jusqu’en avril 2000, date à laquelle l’administration a estimé que le Mexique se conformait aux nouveaux critères, élaborés en 1998 dans le cadre du Programme international de protection des dauphins. Cet accord multilatéral d’environnement avait aussi résolu les problèmes soulevés par l’étiquetage
dolphin safe en place depuis 1990. Mais en avril 2000, la controverse a resurgi après la victoire de groupes environnementalistes devant une Cour de district californienne. À cette occasion, le Département du commerce a été contraint de revenir à l’ancien étiquetage, qui correspond à un embargo
de facto des importations de thon en provenance du Mexique. En octobre 2000, après de nouvelles consultations infructueuses, le gouvernement mexicain envisageait de porter l’affaire devant l’
omc. Cette controverse pourrait paraître anecdotique, mais elle soulève des enjeux essentiels : protection des dauphins (voire, pour certains, « totémisation » de ceux-ci) ; protectionnisme déguisé (les États-Unis sont le premier producteur mondial de thon) ; imposition unilatérale d’un procédé de production (le filet de pêche aux normes américaines) ; multilatéralisation des normes environnementales (Programme international de protection des dauphins) ; ou,
a contrario, toute-puissance du cadre réglementaire de l’
omc face aux réglementations environnementales nationales, souveraines et justifiées du point de vue des environnementalistes.
[9]
cnuced,
Accord international de 1994 sur les bois tropicaux,
td/timber.2/16, New York et Genève, Nations Unies, art. 1, § e.
[10]
Cette proposition renvoie au débat ancien sur les prix rémunérateurs. Depuis les propositions pionnières de la Charte de La Havane à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les projets d’institutionnaliser des prix rémunérateurs pour le développement ont pour l’essentiel échoué. En 1943, dans le cadre de la planification de l’après-guerre sur ce point, Keynes était bien conscient qu’un « prix économique international raisonnable » demeurerait toujours le « nœud gordien » de toute proposition en la matière (Moggridge, 1980, vol. XXVII, p. 187).