2001
Revue internationale des sciences sociales
Tribune libre
Le développement participatif, entre souhaits et réalité
Karl Blanchet
Karl Blanchet est directeur de programme pour Handicap International, organisation française non gouvernementale, au Togo, depuis 1997. Il coordonne toutes les activités de cette association au niveau national.
Quarante ans après les indépendances, les pays africains n’ont toujours pas décollé. Les innombrables indicateurs produits par les organismes nationaux nous décrivent une situation tout à fait pessimiste, voire même pire que celle qu’a connue l’Afrique dans les années soixante-dix. Pourtant, depuis de nombreuses années, des budgets relativement importants sont investis dans le domaine du développement, des milliers de personnes travaillent sur ces thèmes. Pourquoi à l’heure actuelle, après une remise en cause des politiques de développement des années soixante-dix et quatre-vingt et une prise de conscience de l’importance de l’opinion des populations dans leur propre développement, les succès des projets dits « participatifs » ne sont-ils toujours pas probants ? Est-ce que le développement participatif n’est pas devenu une nouvelle idéologie mal comprise et mal appliquée ? Le Togo, pays qui subit une crise politique dénoncée par la communauté internationale, connaît actuellement une émergence de projets conçus et réalisés par les populations. Cet exemple nous permet de mieux appréhender le travail de l’agent social de développement et de comprendre ce que signifie « participation des populations » dans l’esprit des opérateurs de terrain.
Nous entendons souvent des discours sur l’humanitaire et le développement qui malheureusement ne montrent qu’un seul aspect des choses. S’adressant en priorité au monde occidental dans lequel vit l’auteur, ces discours tentent de clarifier la relation aidant-aidé, sauveteur-sauvé, nous-eux. L’agent de développement devient un moralisateur pernicieux, roi de la vertu et défenseur des plus faibles.
Ces discours ne sont-ils pas ceux d’un occidental blasé des campagnes de publicité et de pétitions organisées par les organisations non gouvernementales en Europe ? Ne sont-ils pas les « sanglots d’un homme blanc
[1] » regardant les habitants du tiers-monde comme des moitiés d’homme, des enfants incapables de s’exprimer et de se défendre ?
Le rapport sur le développement 2000-2001 édité par la Banque mondiale, Combattre la pauvreté, est éloquent sur l’état des pays en voie de développement, où 2,8 milliards de personnes, soit la moitié de la population mondiale, vivent avec moins de 12 francs français par jour.
On peut se demander si le travail de développement a réellement son utilité dans la manière dont il a été accompli jusqu’au début des années quatre-vingt-dix. Ces dernières années ont vu l’émergence de nouvelles démarches, fondées sur la participation des populations. Qu’en est-il aujourd’hui de leur impact ? Peut-on déjà en tracer un bilan et en tirer les premières leçons ?
La participation des populations, un indicateur incontournable, à la base de l’évolution du travail social dans les pays du Sud
À Lomé, au Togo, lors d’une table ronde organisée par le pnud en 1985, les bailleurs de fonds et l’État dressent un bilan des actions initiées depuis dix ans dans le pays. Les résultats obtenus sont très mitigés et amènent tous ces opérateurs à repenser leur approche. Le concept de « développement local participatif » apparaît alors. Il s’agit de mettre en place des projets destinés aux populations conçus et réalisés avec les communautés.
Comme l’explique M. Alain Pliez
[2], coordinateur national du Projet pluriannuel des microréalisations (
ppmr) du Fonds européen de développement (
fed) : « Il ne reste actuellement aucune trace des projets mis en place dans les années quatre-vingt, alors qu’ils ont nécessité énormément de ressources financières et de ressources humaines. Sur le terrain, c’était un déploiement d’“experts”, de véhicules. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Les rapports d’évaluation ont montré que les projets étaient conçus par des conseillers économiques et financiers qui ne tenaient pas compte des mentalités et du contexte local. Dans plusieurs régions, on réalisait les mêmes projets avec les mêmes méthodes et approches. On les imposait aux populations. »
La reconnaissance des échecs précédents et l’évolution du contexte politique togolais ont amené les différents opérateurs du développement à travailler de plus en plus avec les populations. En 2000, malgré l’arrêt de la coopération européenne bilatérale
[3], des actions continuent et s’intensifient, tournées vers le développement de la société civile.
Actuellement, plusieurs projets de ce type sont en cours au Togo : le Programme pluriannuel de microréalisations du fed, le Fonds social de développement de la coopération française, le rcc (Renforcement des capacités communautaires) de l’unicef, le fenu (Fonds d’équipement des Nations Unies) du pnud, le ppfs (Projet pilote de fonds social) de la Banque mondiale. Ces projets menés par les organismes internationaux sont conçus globalement sur le même schéma. L’objectif est commun : satisfaire les besoins des populations en activités génératrices de revenus et en infrastructures collectives. La démarche est également similaire : un groupe de personnes, tel qu’un groupement de paysans ou d’artisans ou bien encore une association de parents d’élèves, a une demande à formuler. Il peut s’agir de la construction d’un poulailler, d’un grenier à céréales, d’un puits pour le maraîchage, d’un pont ou bien encore d’un dispensaire ou d’une école. « Un agent d’ong, explique Mme Rita Agbenda, Présidente du groupement Handicapés sans frontières de Sotouboua, vient nous aider à réfléchir à tous les tenants et aboutissants du projet, avec plusieurs réunions du groupe, l’agent de développement nous aide encore à remplir le formulaire de demande de financement. » Puis des conseillers techniques des organismes internationaux vérifient sur place l’existence du groupe, son organisation et le bien-fondé du projet.
Un critère essentiel est le niveau de participation du groupe à cette action. Par « participation », ces organismes entendent notamment une « participation contributive », c’est-à-dire financière. En effet, l’organisme financeur impose au groupe de participer à hauteur de 25 % de la valeur totale du projet. La forme de cette contribution varie : de l’argent, des matériaux de construction, de la main d’œuvre. « En réalité, ajoute M. Alain Pliez, avec un projet réellement bien monté et une population bien mobilisée, les communautés ne peuvent fournir que 10 % de la valeur globale. » Dans ce cas, les organismes s’arrangent pour ajouter la contribution de l’État dans le fonctionnement des projets, telle que le salaire de l’instituteur.
Mais un fait est clair au sein des organismes internationaux : « Couler du béton n’est pas une fin en soi. Il faut accompagner les communautés dans leurs projets et renforcer les capacités de la société civile », fait remarquer M. Henri-Luc Thibault, chef du Service de coopération et d’action culturelle (scac) de l’Ambassade de France.
Outre les organismes internationaux, les ong ont-elles aussi développé et encouragé cette évolution vers la prise en compte des besoins et des demandes des populations dans leur propre développement.
Les démarches participatives sont apparues dès les années soixante-dix grâce aux travaux de Paolo Freire
[4] puis de Kolb
[5], qui font prendre conscience de l’importance du savoir et des expériences des populations. Des méthodes sont alors mises au point, composées d’outils de recherche qualitative ou d’enseignement qui s’adaptent à la culture de la population. Cornwell
[6] recense plus d’une trentaine de méthodes qui se ressemblent, se complètent et s’adaptent au contexte : la
marp (Méthode accélérée de recherche participative), la
rap (Recherche action participation) ou encore le
tpd (Théâtre pour le développement), pour ne citer que ces trois-là.
M. Kamilou Wahabou, coordinateur de projet à Handicap International, décrit une séance marp : « Nous avons entrepris une enquête qualitative sur les conditions de vie des personnes handicapées au Togo durant l’année 1998 avec la Fédération togolaise des associations de personnes handicapées. Après avoir été formés à la marp, les enquêteurs vont dans les villages prendre rendez-vous avec des groupes de personnes handicapées. Les chefs de village sont informés de notre démarche. Le jour venu, nous réunissons les personnes handicapées. Nous nous installons sous l’arbre à palabre et en langue vernaculaire leur expliquons cette enquête. Durant toute la journée, l’animateur doit traiter plusieurs questions avec le groupe : quels sont les problèmes que vous rencontrez ? Quels sont les problèmes prioritaires ? Quelles solutions voyez-vous à ces problèmes ? Toutes les réponses sont notées sur de grands papiers puis analysées à la coordination. »
Ces démarches ont bouleversé le rôle de l’agent de développement. Ce dernier n’est plus ce héros aventurier, baroudeur. Il devient un travailleur social diplômé, qualifié, recruté selon des critères bien précis. S’il est européen, il est diplômé d’études supérieures spécialisées telles que des dess en développement ou bien encore des écoles spécialisées (bioforce, ifaid).
« Les humanitaires sont ceux qui professent une confiance dans les hommes et leurs capacités à améliorer, à construire un monde plus juste
[7]. » Les agents de développement sont aujourd’hui des promoteurs de l’Homme pluriel. Ils ne sont pas les bâtisseurs, mais les catalyseurs, les créateurs de ponts et de liens entre différentes compétences qui s’unissent pour « construire un monde plus juste ». Les populations ne sont plus de simples bénéficiaires, mais deviennent les actrices principales de leurs propres projets et non plus de l’aide importée, de l’assistanat parachuté.
Compatir est une attitude. Promouvoir est un métier
[8]. « La subtilité du travail d’agent de développement est de constamment être dans le doute, selon M. Thibault, afin d’accepter ses propres erreurs et d’être sans cesse à l’écoute. »
Ainsi l’agent de développement se construit en même temps que le sujet promu. Ce métier est tourné vers l’autre, dirigé vers l’Homme à la fois semblable et différent. Le travailleur social donne de sa personne et de son énergie, tout comme les bénéficiaires. C’est cet échange, cette « alliance
[9] », qui permettent la construction de relations humaines, sur fond de confiance mutuelle, sur lesquelles vont reposer les fondements des projets communs.
« Participez, c’est un ordre ! »
La réalité est plus complexe. La population ne joue pas toujours un rôle central dans les projets.
Comme l’explique Roland Colin
[10], « le terme de participation peut recouvrir deux contenus sémantiques différents, dans une acceptation passive ou active ». En effet, « participer » peut tout simplement signifier prendre part à une initiative sans en être réellement l’instigateur et le meneur. Dans ce cas, celui qui participe n’a aucun pouvoir. Il a seulement un rôle à jouer, une tâche à mener. M. Ramanou Nassirou, directeur de l’
ong wages, qui finance 6 000 femmes de Lomé à l’aide de microcrédits, se rappelle ses années passées en
ong internationale en tant que chef de projet : « À la fin des années quatre-vingt, un important bailleur de fonds souhaite développer un projet de construction de greniers à céréales dans la région de Bassar, au nord du Togo. Il cherche un opérateur. Nous lui proposons rapidement un projet de construction de cent greniers à grains dans la région de Bassar en n’omettant pas de préciser que le projet s’accompagne d’une sensibilisation/éducation des villageois. Une fois le financement accordé, nous allons sur le terrain pour demander qui est intéressé par des greniers à grains. Qui serait assez fou pour refuser ? On leur demande alors une mobilisation autour du projet. Les greniers ont bel et bien été construits mais n’ont jamais servi. Avec le recul, c’était prévisible, nous avons travaillé à l’envers. » L’
ong a été prise de cours par les délais et les contraintes imposés par les bailleurs de fonds, qui sont encore largement en vigueur aujourd’hui et rendent difficile la réalisation de toutes les étapes nécessaires au bon déroulement du projet avec les populations.
Dans l’exemple précédent, la première étape d’identification des besoins auprès des populations a été absente et la population ne s’est pas appropriée le projet. Aujourd’hui, si une ong utilise des méthodes participatives pour identifier les besoins en prenant le temps qu’il faut, cela signifie qu’elle possède les ressources financières et humaines nécessaires et qu’elle a une promesse orale informelle d’un bailleur de fonds. Dans le cas contraire, initier une telle démarche et se voir refuser le financement, c’est prendre le risque que l’ong perde toute crédibilité auprès de la population et des autorités locales.
Dans le contexte actuel de crise économique et politique du Togo, le risque est grand, car les bailleurs de fonds hésitent à investir dans un pays à l’avenir incertain. En outre, comment construire des projets utiles aux populations, qui ne durent que trois ou quatre ans ! En effet, l’Union européenne ou la Coopération française ne peuvent pas pour le moment proposer des durées de projets plus importantes. « Nous sommes en pleine phase d’évolution, explique M. Thibault, où nous essayons d’assouplir nos instruments financiers aux contraintes des populations. De plus, nous multiplions les réunions de concertation entre financeurs pour une meilleure cohérence nationale. Mais nous ne sommes qu’au début de cette mutation. »
Les démarches participatives ont tout de même la particularité de demander à l’agent de développement du temps, du temps d’écoute et d’adaptation.
Ces contraintes de temps forcent les agents de développement à accélérer ou à supprimer certaines étapes. On aboutit à des situations incohérentes, comme l’explique M. Charles Bebay, chef de mission au Togo de l’ong française Vétérinaires sans frontières : « Un organisme international a financé la construction d’une étable pour un groupement de paysans de la région de la Kara pour abriter deux bœufs. Dans le cadre de mon programme, je rencontre le président du groupement et le félicite du financement obtenu. Il me confie que certes il est content mais que de toute façon, il attend que l’entreprise ait fini la construction pour tout casser et tout recommencer. Surpris, je lui demande pourquoi. Il me dit que les boxes prévus sur les plans des conseillers agronomes de l’organisme international sont trop petits pour accueillir deux bœufs. Mais pourquoi ne pas l’avoir signalé avant le début des travaux ? Il me répond qu’il n’a pas osé contredire les experts. » Une seule étape négligée dans le cycle du projet suffit à le faire échouer.
D’un autre côté, le temps manque aussi aux populations pour s’investir dans leur projet. Elles ont également des occupations personnelles, communautaires et familiales, qui leur prennent du temps : leurs champs, les cérémonies, les fêtes. « Cette difficulté s’accentue, explique M. Pliez, lorsque dans le même village deux projets de deux organismes sont initiés. Comment demander aux gens d’être disponibles ? » Parfois, une démotivation apparaît lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils ont dû donner de leur temps et de leurs finances pour construire une école pour leurs enfants, alors que le village d’à côté s’est vu offrir gratuitement une école par la Banque islamique pour le développement ou la Coopération japonaise, financeurs qui maintiennent des méthodes d’assistanat.
Le participatif n’est pas toujours facile à mettre en place dans des sociétés telles que la société togolaise, dans laquelle il existe des rapports hiérarchiques marqués. Il faut tenir compte de la chefferie traditionnelle, des différences de rapports entre âges et sexes différents, des rapports interethniques. Pour passer d’une simple collaboration à un véritable engagement de la population où les décisions sont prises au niveau local, certaines conditions préalables sont à mettre en place au Togo. Comme le dit Mme Léontine Ayayi, Présidente de la coalition pour la Marche mondiale des femmes au Togo, organisée en octobre 2000 : « La participation de tous est souvent difficile car la voix de certains est prépondérante : les hommes par rapport aux femmes, les vieux par rapport aux jeunes, les intellectuels par rapport aux paysans. Pour que tous puissent avoir voix au chapitre, il faut d’abord que certains d’entre eux sachent lire et écrire. Trop souvent, nos paysans ont un complexe d’infériorité face à un homme diplômé et parlant français. Ils perdent leur confiance en eux et n’osent pas contredire cette personne. Or, les projets deviennent de plus en plus complexes à gérer. Vous pouvez imaginer le mal que peuvent avoir ces personnes à s’affirmer face à des spécialistes du développement. »
Le participatif au service de la construction de la société civile
La participation des populations à tous les niveaux du cycle du projet est une démarche nécessaire aujourd’hui pour un succès du travail social de développement.
Les démarches participatives n’en sont encore qu’à leur début, avec encore quelques obstacles. Mais un effort est notable de la part des bailleurs de fonds, qui tentent d’assouplir leurs procédures de financement.
Il est indéniable que désormais, chez tous les acteurs du développement, la priorité reste le renforcement des capacités de structures locales, comme les groupements et les associations qui se créent partout dans le pays.
La philosophie du participatif a également un impact réel sur la construction de la société civile. Ainsi, pour Roland Colin : « La participation n’est pas une recette, une technique, une méthodologie, mais un certain type de fonctionnement des institutions sociales et de la création culturelle traduisant un projet de société et donc un choix politique. » Ce choix politique est celui de la démocratie, où les voix se font entendre, où les communautés apprennent à prendre des décisions ensemble en tenant compte des intérêts de chacun.
Comment ne pas rester insensible à la mobilisation de tout un village, à la manière de celui de Lao Kope, près de Notsé, qui a creusé un puits et demande uniquement un conseil technique pour l’achat d’une pompe ? De telles initiatives montrent que la mentalité de la population a évolué de manière notable.
Il reste encore à introduire une meilleure prise en compte de l’avis des usagers, des consommateurs, des populations dans la construction des politiques nationales telles que celle de l’éducation ou la santé.
[1]
D’après l’ouvrage de Pascal Bruckner,
Les Sanglots de l’homme blanc, Paris, Point, 1986.
[2]
Les citations ne faisant pas référence à des publications ou à des ouvrages sont issues d’entretiens menés par l’auteur auprès d’interlocuteurs présents au Togo.
[3]
L’Union européenne a vivement critiqué le gouvernement togolais et son Président dans le déroulement des élections présidentielles dont les résultats ont été proclamés le 24 juin 1998. Un arrêt de la coopération bilatérale a été décidé. De même, les Nations Unies dénoncent, dans un rapport d’enquête publié en février 2001, le manque de respect du gouvernement togolais pour les droits humains et le non-respect des sanctions votées par le Conseil de sécurité concernant l’
unita.
[4]
Lire P. Freire,
Creating Alternative Research Methods, Londres, Monopoly, 1982.
[5]
D’après D.A. Kolb,
Experiential Learning, Englewood Cliffs N.J., Prentice Hall, 1984.
[6]
Voir A. Cornwell ; J. Guyt ; A. Welbourn,
Acknowledging Process : Challenges for Agricultural Research and Extension Methodology, Brighton, Institute of Development Studies, 1993.
[7]
Selon Rony Brauman,
Humanitaire : le dilemme, Paris, Le Seuil, 1996.
[8]
Lire Bernard Husson,
Le Paradoxe de l’action humanitaire, Lyon, Université catholique de Lyon, 1993.
[9]
Selon Tardy,
Les Difficultés de l’Alliance, Bruxelles,
cee phare/tacis, 1993.
[10]
D’après R. Colin,
Les Méthodes et techniques de la participation au développement, Paris,
cidessco/
unesco, 1985.