2002
Revue internationale des sciences sociales
Nouvelles régulations
Les marchés de technologies dans l’économie du savoir
Ashish Arora
Ashish Arora est maître de conférence à la Heinz School of Public Policy and Management de l’Université Carnegie Mellon de Pittsburgh, et directeur de recherche au Carnegie Mellon University Software Industry Center.
Andrea Fosfuri
Andrea Fosfuri est assistant de gestion stratégique au Département de commerce de l’université Carlos III de Ma-drid et associé de recherche au cepr de Londres.
Alfonso Gambardella
Alfonso Gambardella enseigne l’économie et la gestion à l’École supérieure Sant’Anna de Pise (Italie).
Bien que les transactions portant sur les technologies, les idées, les connaissances ou les informations souffrent d’imperfections, tout indique qu’elles sont plus répandues que par le passé. Dans la présente étude, nous soutenons que ces marchés changent la mentalité traditionnelle pour laquelle la seule possibilité qui s’offre à une entreprise désireuse de lancer une innovation est de mettre au point la technologie sur place, ou, pour une entreprise qui met au point une technologie, de posséder les ressources en aval qui lui permettront de fabriquer et de commercialiser les produits. Cela concerne le rôle des entreprises à la fois en tant qu’utilisatrices de technologies (elles peuvent « acheter » des technologies) et en tant que fournisseurs de technologies (elles peuvent « vendre » des technologies). D’autres implications sont également examinées dans le présent article. En particulier, on y soutient qu’une « répartition des tâches novatrices » peut être un mécanisme puissant de transfert international de technologies. Les auteurs étudient un exemple intéressant de diffusion internationale de technologies de traitement chimique entre le monde avancé et les pays en développement qui a eu lieu par l’intermédiaire de sociétés spécialisées dans la mise au point et la fourniture de technologies. L’article se conclut par un examen des politiques nationales dans le cadre des marchés mondiaux de technologies.
C’est désormais un lieu commun que de dire que nous vivons dans une économie du savoir. Comme tous les clichés, celui-ci a quelque chose de faux dans la mesure où il laisse entendre que les économies précédentes ne s’appuyaient pas sur du savoir. Si quelque chose a changé dans le système économique qui caractérise la majorité des pays industrialisés depuis deux siècles et demi, c’est sans doute l’importance croissante que le savoir scientifique et technologique revêt pour l’activité économique. Un économiste de la stature de Simon Kuznets soutenait que ce qui distinguait la croissance économique moderne, c’était l’application systématique de la science à des fins économiques. Ce que nous soutenons, nous, c’est que ce qui distingue l’économie dite « du savoir » par rapport à ce qui existait aux époques précédentes, c’est le rôle croissant du savoir en tant que produit économique, acheté et vendu sur les marchés de technologies.
Le présent article s’appuie sur une recherche que les auteurs ont menée sur plusieurs années et qui a fait l’objet d’une publication récente (Arora, Fosfuri, Gambardella, 2001). Cette recherche portait plus particulièrement sur la nature et le fonctionnement des marchés de technologies, notamment des marchés de biens technologiques intermédiaires et sur leurs implications pour le commerce et la politique des pouvoirs publics.
Avec l’apparition du laboratoire de r-d d’entreprise, en particulier à la fin du xixe siècle, les grandes sociétés d’Europe occidentale et des États-Unis ont commencé à élaborer leur propre technologie. On en trouve une illustration, par exemple, dans le tableau de la croissance économique américaine au xxe siècle considérée du point de vue des entreprises que propose Chandler (1990). Pour lui, l’application systématique de la science a lieu dans l’enceinte plus organisée de l’entreprise, la production de connaissances nouvelles allant de pair avec leur application par le biais d’investissements complémentaires dans le domaine de la recherche, de la fabrication et de la commercialisation.
Le concept de création du savoir associée à l’utilisation de ce savoir ne suffit plus pour comprendre la croissance économique au xxie siècle. Au cours des dix ou quinze dernières années, on a assisté à une multiplication rapide des systèmes d’échange de technologies ou de services technologiques, depuis les partenariats et coentreprises de r-d, les contrats de licence, les accords de concession réciproque de licences, jusqu’à la r-d externalisée.
Bien que l’on manque de chiffres empiriques globaux sur l’augmentation graduelle de ces accords, tout indique que les échanges de technologies sont plus fréquents que par le passé. Par exemple, Grindley et Teece (1997) notent une utilisation accrue des octrois de licences de technologies par des sociétés comme ibm, Hewlett-Packard, Texas Instruments et at&t dans les années quatre-vingt-dix. De plus, aujourd’hui, plusieurs sociétés et logiciels ont vu le jour, qui aident les entreprises à gérer leur portefeuille de brevets. Les sociétés spécialisées dans la création de technologies nouvelles sont désormais un élément important du paysage industriel dans de nombreux secteurs de haute technologie. Enfin, on a vu apparaître des marchés électroniques et en ligne où les technologies se vendent et s’achètent.
Nous n’allons pas jusqu’à dire que la r-d interne de sociétés bien connues sera supplantée par une r-d externalisée. Ce que nous voulons, c’est plutôt comprendre les conditions dans lesquelles la technologie peut faire l’objet de transactions commerciales, que ce soit par des sociétés déjà en place ou par des sociétés qui se spécialisent dans la production de technologies. En dehors de la diffusion de technologies, ces transactions pourraient jouer un rôle important en encourageant l’innovation. C’est ce qui se passe quand les concepteurs d’une technologie n’ont pas les moyens de la commercialiser. Si elles n’ont pas la perspective de pouvoir tirer profit de leurs innovations en les mettant sur le marché, nombre de petites sociétés à base technologique n’investiront pas dans la création de technologies nouvelles et utiles. De plus, comme nous allons essayer de le montrer ici, les marchés technologiques internationaux peuvent être un mécanisme important d’une diffusion efficace de la technologie dans les pays en développement.
Nous commencerons par donner une définition provisoire des marchés de technologies et récapitulerons les informations empiriques dont on dispose sur le volume et l’importance de ces marchés. La section 3 portera sur les implications du développement des marchés de technologies pour la stratégie des entreprises. La section 4 traitera du rôle des marchés de technologies dans la promotion de la diffusion internationale de la technologie. La section 5 conclura en examinant les implications de la mondialisation de ces marchés pour les politiques nationales.
Les marchés de technologies
Définition provisoire
Dans la présente étude, nous utilisons le terme « marché » au sens large. À strictement parler, les transactions du marché se font d’égal à égal, sont anonymes et, de manière générale, supposent l’échange d’un bien contre de l’argent. Nombre des transactions technologiques que nous avons observées, sinon la plupart, ne répondent pas à tous ces critères à la fois. Elles supposent souvent des contrats très précis et peuvent se situer dans le cadre d’alliances technologiques. Si donc il nous arrivera souvent de peindre à grands traits, pour bien mettre en contraste les transactions du marché avec le processus interne à une société, ce ne sera pas pour contester l’existence de formes hybrides caractéristiques des transactions sur les marchés des technologies, mais plutôt pour donner plus de netteté à notre propos.
La technologie se présente sous des formes très différentes, et aucune définition générale n’est satisfaisante. Par exemple, elle peut prendre la forme de la « propriété intellectuelle » (de brevets) ou de biens incorporels (par exemple un logiciel, ou un dessin ou modèle) ; elle peut aussi résider dans un produit (par exemple un prototype, ou un dispositif comme une puce conçue pour exécuter certaines opérations), ou bien encore prendre la forme de services techniques. Nous n’essaierons pas d’en donner une définition et utiliserons au contraire le terme au sens vague de « savoir utile », fondé sur les sciences de l’ingénieur et les disciplines scientifiques, qui, d’ordinaire, part de l’expérience pratique de la production. Cela signifie également que les transactions portant sur la technologie peuvent prendre des formes diverses, depuis le simple octroi de licences sur des biens intellectuels nettement définis jusqu’à des accords complexes de collaboration qui peuvent parfaitement prévoir un développement de la technologie ou sa réalisation « à partir de zéro
[1] ». On trouvera résumée à la figure 1 notre définition des marchés de technologies sous la forme d’une typologie simple, avec des exemples canoniques pour chaque cas.
Fig. 1
Typologie simple des marchés de technologies
Notre définition des marchés de technologies est proche de celle que propose le Département américain de la justice dans ses « Antitrust Guidelines for the Licensing of Intellectual Property » (us Department of Justice, 1995), c’est-à-dire « des marchés de biens intellectuels pour lesquels des licences d’exploitation sont octroyées et des marchés de produits de substitution proches – c’est-à-dire des technologies ou biens suffisamment substituables pour peser sur le rapport de forces à l’œuvre sur le marché, s’agissant du bien intellectuel faisant l’objet d’une licence d’exploitation » (us Department of Justice, 1995, p. 6). La définition que nous donnons à la figure 1 inclut aussi ce que le Département de la justice appelle « marchés d’innovations », considérés comme marchés des technologies « futures ».
Figurent dans ce nombre les accords par lesquels les parties conviennent de mener des activités conjointes ou indépendantes pour aboutir à l’élaboration de technologies qui feront l’objet d’échanges entre elles (ou seront propriété commune). C’est en règle générale ainsi que se présentent le marché de la r-d sous contrat et les divers types d’alliances et de coentreprises technologiques.
Somme toute, un marché de technologies désigne les transactions en vue de l’utilisation, de la diffusion et de la création de technologies. Il comprend les transactions portant sur des ensembles complets de services technologiques (brevets, propriété intellectuelle et savoir-faire) et la concession de brevets. En font également partie les transactions portant sur un savoir qui n’est ni brevetable ni breveté (par exemple les logiciels ou les nombreux dessins, modèles et innovations non brevetés).
Quelques indications utiles
Les marchés de technologies ne sont pas chose nouvelle. Lamoreaux et Sokoloff (1997 et 1998) ont montré preuves à l’appui qu’il existait au
xixe siècle un marché actif des brevets aux États-Unis. Cependant, on constate que ce type de marché a connu un déclin après les années vingt, pour ne reprendre que lors des deux dernières décennies
[2]. On trouvera dans Arora, Fosfuri et Gambardella (2001) des estimations approximatives de l’ampleur et des limites des marchés de technologies au cours des dernières décennies. En utilisant des données systématiques sur les transactions technologiques, nous nous sommes aperçus que le commerce des technologies a crû dans les années quatre-vingt-dix sous l’impulsion d’industries de pointe comme celles des logiciels, des produits chimiques et de l’électronique. Le tableau 1 fait apparaître le nombre total de ces transactions – et, entre parenthèses, leur valeur – par secteur de l’industrie entre 1985 et 1997. La valeur d’une transaction est calculée en additionnant les redevances de brevets et les droits de licence, ainsi que les dépenses d’équipement et investissements dans la
r-d rendus possibles par les droits versés sur les licences.
Tableau 1
Le marché des technologies : nombre et valeur (en millions de dollars de 1995) des transactions technologiques entre 1985 et 1997, par secteur
1985-1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 Nombre total (valeur totale)
SIC28 439 310 461 395 486 596 351 208 222 3496 (5809) (4102) (6101) (5227) (6431) (7887) (4645) (2753) (2938) (46264) SIC 35 129 115 210 188 195 192 164 63 69 1360 (6280) (5599) (10224) (9153) (9493) (9347) (7984) (3067) (3359) (66211) SIC36 234 190 310 316 366 415 326 135 151 2479 (10971) (8908) (14534) (14816) (17160) (19457) (15284) (6329) (7080) (116227) SIC73 143 207 360 334 363 610 770 405 424 3689 (1740) (2518) (4380) (4063) (4416) (7421) (9368) (4927) (5158) (44881) SIC87 11 9 45 253 156 73 34 22 17 707 (171) (140) (701) (3939) (2429) (1137) (529) (343) (265) (11009) Autres 174 209 468 523 560 540 545 289 293 3858 (2781) (2901) (5471) (6373) (6549) (6354) (6658) (3342) (3156) (48240) Total 1130 1040 1854 2009 2126 2426 2190 1122 1176 15073 (27753) (24169) (41410) (43571) (46479) (51604) (44469) (20761) (21956) (332831) Note : SIC28 = Produits chimiques ; SIC35 = Machines et outillages industriels ; SIC36 = Matériel électrique et électronique ; SIC73 = Services aux entreprises ; SIC87 = Services de gestion et d’ingénierie. Valeur des transactions en millions de dollars de 1995. Source : les données sont tirées d’une base de données commerciales fournie par la Securities Data Corporation, principal four nisseur commercial de données de ce type. Pour plus de précisions, voir Arora, Fosfuri et Gambardella (2001).
Il ressort de ce tableau qu’il y a eu plus de quinze mille transactions technologiques pour une valeur totale de plus de trois cent trente milliards de dollars, soit en moyenne près de mille cent cinquante transactions d’une valeur de vingt-sept milliards de dollars par année
[3]. Si l’on prend les chiffres des redevances touchées par des sociétés américaines, on parvient à une estimation semblable pour l’ampleur des marchés de technologies. Il y a là une concordance rassurante, qui donne à penser que le volume total des transactions technologiques est de l’ordre de trente à cinquante milliards de dollars par an. Pour faire la part des choses, on notera que le montant total des dépenses de
r-d aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, en Italie et au Canada s’élevait en 1995 à environ trois cent quarante milliards de dollars et que les dépenses de
r-d non militaire étaient de trois cent milliards de dollars.
La valeur de l’ensemble des transactions technologiques représente donc environ 9 % du total des dépenses de r-d non militaire dans les pays développés. Bien que les marchés de technologies en soient bien souvent encore à leur début, la valeur des opérations commerciales est d’ores et déjà non négligeable. Les données dont nous disposons montrent aussi que le nombre de transactions de ce type a augmenté régulièrement dans le temps, à l’exception des deux dernières années de notre échantillon (peut-être parce que les chiffres des transactions de ces années n’ont pas été intégralement communiqués).
Ce sont sans doute les études de cas portant sur des secteurs spécifiques qui illustrent le mieux l’importance croissante des marchés de technologies. L’industrie chimique offre un exemple de secteur où l’octroi de licences sur des technologies de produits et de procédés est très répandu depuis de nombreuses années. De même, les échanges commerciaux portant sur des technologies prennent une importance considérable dans de grandes industries de pointe comme celles des logiciels, des semi-conducteurs et des biotechnologies. Par exemple, dans le domaine des semi-conducteurs, on a constaté une augmentation importante des sociétés sans usines, voire « sans puces », qui se spécialisent dans la conception de « modules » de puces séparés et autonomes et vendent leurs dessins ou modèles à d’autres sociétés qui conçoivent et fabriquent la puce complexe dans laquelle les modules séparés sont insérés. En outre, au cours des dix dernières années, les accords de concession de licences et de concession réciproque de licences ont augmenté considérablement dans ce secteur et la tendance à breveter a augmenté au même rythme que le besoin de protéger la propriété intellectuelle dans les transactions de ce type
[4].
Les marchés de technologies et la stratégie d’entreprise
Les effets de l’absence sur les marchés des ressources propres aux entreprises
Pour comprendre quelles peuvent être les répercussions des marchés de technologies, il est utile de considérer de façon plus générale ce que signifie l’absence sur les marchés des ressources qui distinguent une société de ses concurrentes. Ces ressources sont notamment la technologie, l’expertise industrielle et les installations de production, la réputation de la marque, le capital humain, les réseaux de fournisseurs et des circuits de commercialisation bien établis. Pour être facteurs de performance durablement supérieure à la moyenne, les ressources doivent satisfaire à trois critères : être recherchées, peu abondantes et imparfaitement mobiles (voir Barney, 1991). En d’autres termes, un avantage concurrentiel doit pouvoir s’appuyer sur des ressources pour lesquelles il n’y a pas ou ne peut y avoir de marchés actifs. L’entreprise obtient alors un avantage concurrentiel durable en ayant accès à des atouts qui sont hors de portée de ces concurrents.
De même, la réflexion sur la stratégie technologique a le plus souvent abordé la question en postulant implicitement ou explicitement que les ressources technologiques ne pouvaient s’acheter et se vendre directement et que les services de ces ressources ne pouvaient être « loués ».
Quelles sont les conséquences de cette absence des technologies sur les marchés ? La conséquence immédiate, c’est que l’innovateur doit exploiter la technologie sur place, c’est-à-dire que, pour qu’on puisse en extraire la valeur, la technologie (ou plutôt les services qu’elle offre) doivent être incorporés dans des biens et services qui sont ensuite vendus. Ces biens et services doivent avoir des coûts inférieurs ou se négocier à des prix plus élevés pour générer des bénéfices supérieurs au taux de rendement concurrentiel.
Prenons le cas d’une entreprise qui a mis au point une technologie nouvelle et économique pour fabriquer un produit. Afin de tirer profit de cette technologie, l’entreprise doit l’utiliser pour fabriquer le produit en question. Non seulement il faudra pour cela qu’elle puisse accéder à des ressources complémentaires (terrain, matériel, réseaux de commercialisation, etc.), mais les bénéfices dépendront aussi du volume que l’entreprise pourra produire et vendre. Si les ressources complémentaires ne sont pas elles-mêmes sur un marché concurrentiel ou si les entreprises n’y ont pas le même accès, ce sont les entreprises qui accèdent le plus facilement à ces ressources complémentaires qui tireront le plus de profits de la technologie. De même, ce sont les entreprises capables d’exploiter la technologie à grande échelle qui en obtiendront le plus.
Si l’on va plus loin dans le même ordre d’idées, des entreprises plus importantes ou ayant davantage accès à des ressources complémentaires auront plus tendance à investir d’emblée dans la technologie. Qui plus est, les entreprises qui investissent dans la technologie auraient également intérêt à investir aussi dans des ressources complémentaires que l’on ne peut se procurer facilement et avantageusement sur le marché. En d’autres termes, comme le dit Teece (1986), les sociétés ont intérêt à investir dans la création de ressources cospécialisées pour maximiser le gain tiré de la mise au point d’une technologie nouvelle. Bref, indépendamment du marché des technologies, une entreprise doit souvent acquérir d’autres ressources pour pouvoir tirer bénéfice d’une technologie. Dans la mesure où ces autres ressources sont elles-mêmes coûteuses et non liquides, les entreprises riches en fonds propres, importantes et intégrées qui disposent de ressources de ce type sont davantage encouragées à investir dans la mise au point de technologies nouvelles (Nelson, 1959). Inversement, les entreprises plus petites ont de grosses difficultés à élaborer et commercialiser des technologies.
La situation est tout autre quand une ressource peut être vendue ou louée. Le concepteur de technologies n’a pas besoin de posséder de ressources complémentaires ni même d’y avoir directement accès. L’importance relative des ressources complémentaires à l’intérieur des entreprises diminue à mesure que des ressources complémentaires de ce type existent au niveau de secteurs ou de marchés dans leur ensemble. Manifestement, certains facteurs ou coûts de transaction peuvent augmenter le coût de l’acquisition des ressources complémentaires à l’extérieur par rapport à ce qui se passe quand elles sont propriété de l’entreprise, même quand pareils marchés existent. Dans notre ouvrage, nous distinguons les facteurs cognitifs (comme la dépendance contextuelle et la capacité d’absorption) et les problèmes contractuels et autres imperfections du marché qui peuvent restreindre l’accès des entreprises aux ressources complémentaires externes. Dans la mesure où ces imperfections perdent de l’importance, pour utiliser la terminologie de Teece, l’existence de ressources complémentaires au niveau des marchés ou secteurs peut compenser l’absence de ressources de ce type au niveau de l’entreprise.
En fin de compte, un marché de ressources donne à l’innovateur – c’est-à-dire à la société qui a mis au point une technologie nouvelle – davantage de possibilités. Au lieu d’insérer une technologie qui vient d’être inventée dans des produits et services, une société peut choisir de la vendre ou d’accorder une licence d’exploitation à d’autres, ou elle peut encore choisir de l’acheter à des prestataires externes plutôt que de la mettre au point intra muros. Cela ne signifie pas que les sociétés ne vont se procurer des technologies qu’à l’extérieur. Les grandes sociétés choisiront probablement un juste équilibre entre l’acquisition à l’extérieur et la mise au point interne, même si, pour les sociétés dont les capacités technologiques propres sont relativement faibles, l’existence de sources technologiques externes peut être indispensable pour pouvoir produire et vendre des produits plus nouveaux. De même, un marché de biens technologiques ne signifie pas que les sociétés novatrices se spécialiseront purement et simplement dans la concession de licences, même si plusieurs petites entreprises (d’ailleurs, pas toutes si petites) ont prospéré comme prestataires spécialisés de technologies. En fait, comme nous le noterons également ci-après, une bonne stratégie en présence de marchés de technologies dépend de l’efficacité des marchés d’autres types de biens, notamment de nature financière.
De surcroît, si l’on réfléchit à la façon dont un marché de technologies conditionne la stratégie, un autre facteur au niveau de l’industrie doit être pris en compte. Les marchés, en particulier les marchés performants, sont très égalisateurs. Un marché de technologies abaisse les barrières tarifaires et attise la concurrence sur le marché des produits, ce qui oblige souvent à revoir les stratégies en vigueur. Cela suppose à son tour que lorsqu’il existe un marché dynamique pour un bien donné, celui-ci ne peut donner d’avantage concurrentiel durable, et que les sociétés doivent chercher ailleurs pour l’emporter sur leurs concurrents.
Les marchés de technologies et les stratégies d’acquisition de rentes
Teece (1986) relève plusieurs facteurs qui déterminent la capacité d’une société de tirer profit d’une innovation : la nature de la technologie, la solidité du régime de droits de propriété intellectuelle, les ressources complémentaires, la reproductibilité et l’imitabilité. L’octroi de licences est d’autant plus rentable qu’il y a un écart plus marqué entre les coûts de reproduction et les coûts d’imitation. Si la technologie est facile à reproduire et à transférer, mais difficile à imiter, l’innovateur peut toucher des rentes non négligeables simplement en accordant des licences d’exploitation. Quand donc la base de connaissances sous-jacente est suffisamment codifiée et n’est pas spécifiquement contextuelle, quand aussi les droits de propriété intellectuelle sont bien définis et protégés, l’octroi de licences peut donner de bons résultats.
Par exemple, comme nous le montrons amplement dans notre livre, il existe un marché très important des services de génie chimique et des processus chimiques. Le développement du génie chimique a joué un rôle majeur dans la mise au point de modes plus généraux et abstraits de conceptualisation des processus chimiques. De même, il semblerait que les brevets fonctionnent mieux appliqués à la chimie qu’à d’autres industries. De surcroît, de nombreux processus, en particulier dans l’industrie pétrochimique, sont conçus pour une variété spécifique de catalyseurs qui peuvent faire l’objet d’un droit de propriété en raison de la difficulté d’imitation à partir d’une simple analyse structurelle. Le catalyseur peut donc servir d’otage au donneur de licence, puisqu’en ne respectant pas l’accord initial, le preneur de licence risque une rupture d’approvisionnement en catalyseurs.
Dans une étude récente, Teece (1998) reconnaît que la formation de marchés de technologies pourrait modifier cette conception des choses. Il note que la dissociation de la propriété intellectuelle et des produits suscite l’apparition d’un nouvel environnement de gestion des connaissances où l’accent est mis sur la façon de tirer profit d’un capital de savoir, même s’il prévient que « […] ce peut être une stratégie risquée que de viser à devenir purement et simplement une société d’octroi de licences qui n’est pas directement présente sur le marché de production et qui est de plus en plus éloignée de la fabrication et de la conception du produit lui-même […] » (voir Grindley et Teece, 1997). Étant donné que le risque peut payer, l’innovateur peut désormais choisir de mettre en balance, d’une part, sa capacité à tirer profit d’une ressource en l’insérant dans des produits et services et, d’autre part, les coûts de transaction qu’entraîne le commerce de technologies. L’octroi de licences est alors une option non contradictoire avec la production interne.
En présence d’un marché de technologies, il faut donc qu’une entreprise sache bien quelles sont ses compétences fondamentales, négociables et non négociables. Cela étant acquis, elle peut décider si telle découverte ou compétence technologique doit être exploitée sur le plan interne ou par l’octroi de licences. Dans bien des cas, des entreprises peuvent disposer de technologies non fondamentales (parfois d’une valeur considérable) qui peuvent faire avantageusement l’objet d’une licence d’exploitation.
La décision d’exploiter une technologie sur place dépend de plusieurs facteurs. En premier lieu, elle est tributaire de la répartition des ressources complémentaires. Si l’entreprise a plus facilement accès à des ressources complémentaires que ses concurrentes, il est clair que l’exploitation interne représente une stratégie intéressante. Inversement, si elle n’a guère de ressources complémentaires, elle peut envisager de vendre la technologie ou d’accorder une licence d’exploitation de celle-ci. Un cas particulier se présente quand la technologie en question est d’application générique, par exemple s’il s’agit d’une technologie polyvalente. Dans ce cas, seule une entreprise extrêmement importante et très diversifiée pourra l’exploiter de façon satisfaisante sur le plan interne. Sinon, il est beaucoup plus probable que les ressources complémentaires pertinentes seront réparties plus largement, de sorte que l’octroi d’une licence d’exploitation de cette technologie sera beaucoup plus rémunérateur.
Ce qui précède montre bien l’importance des coûts de transaction sur les marchés des différents types de biens. Si les coûts de transaction qu’entraîne l’acquisition de ressources complémentaires telles que des capacités de production et de commercialisation sont inférieurs aux coûts de transaction qu’entraîne la vente d’une technologie ou l’octroi d’une licence d’exploitation, un innovateur qui manque de capacités complémentaires peut néanmoins choisir d’exploiter sa technologie au sein de l’entreprise. En fait, de nombreux facteurs jouent sur les coûts de transaction en matière d’échange de technologies. Au premier rang de ceux-ci figurent des droits patrimoniaux bien définis et respectés. Il est plus facile de définir et de faire respecter des droits patrimoniaux, et les coûts de transaction dans les contrats d’octroi de licences technologiques sont inférieurs, quand les connaissances peuvent être clairement présentées (Winter, 1987), et ce dans des catégories générales et abstraites (Arora et Gambardella, 1994). Ces représentations diminuent la dépendance contextuelle de la technologie, l’affranchissant pour des utilisations plus générales et réduisant les obstacles cognitifs au transfert de technologie (voir également Von Hippel, 1994).
La difficulté de l’appréciation peut accroître sensiblement les coûts des transactions. Il est particulièrement important de procéder à une estimation précise dans les cas où l’entreprise manque de ressources en aval pour commercialiser la technologie. Les pratiques et normes comptables actuelles, qui remontent à une époque où l’on cherchait essentiellement à mesurer des biens tangibles et matériels, doivent être modifiées pour que les marchés de technologies puissent s’épanouir.
Ce que l’on sait moins, c’est combien les marchés de technologies eux-mêmes peuvent contribuer à mieux prendre en compte les ressources technologiques incorporelles. Un marché de technologies améliore la précision de toute estimation. Il le fait de la façon la plus évidente, en donnant une mesure objective de la valeur, si le bien a fait l’objet d’échanges dans le passé ou si des biens similaires ont fait l’objet d’échanges. Il est inutile de dire que la technologie est hautement différenciée et que son « cours » reflétera probablement des facteurs spécifiques à l’acheteur et au vendeur. Toute mesure monétaire risque par conséquent d’être imparfaite. Cela dit, ces problèmes ne sont pas propres à la mesure de la valeur de la technologie. Par exemple, si l’on considère le marché prospère des tableaux de maîtres, on constate que la différenciation des produits et les sources spécifiques de valeur n’empêchent pas le marché de fonctionner relativement bien.
De surcroît, lorsqu’elles investissent en r-d, les entreprises procèdent implicitement à des calculs de ce type, comme le font des investisseurs quand ils évaluent les sociétés sur les marchés de capitaux. Les marchés de technologies sont tels que la contribution des technologies peut être évaluée indépendamment de la valeur des autres ressources appréciables dont l’entreprise peut disposer. À son tour, cette estimation peut permettre aux entreprises de se spécialiser dans la mise au point de technologies sans nécessairement devoir acquérir de capacités en aval.
Indépendamment des coûts de transaction, la décision relative à l’exploitation au sein de l’entreprise dépend aussi de l’ampleur de la concurrence sur les différents marchés de la « chaîne de valeur » de l’innovation. Par exemple, l’innovateur peut se heurter à une concurrence beaucoup plus rude sur le marché des produits que sur le marché des technologies. Dans ce cas, les profits de l’exploitation en entreprise risquent d’être peu élevés, limités par la capacité de l’innovateur d’augmenter ses ventes et de gagner des parts de marché, ce qui est par définition un processus lent. L’innovateur se heurtera peut-être à une concurrence beaucoup plus faible sur le marché des technologies et pourra peut-être y obtenir des profits beaucoup plus élevés. Ce sont ces considérations qui ont amené Qualcomm à cesser de produire des combinés téléphoniques équipés de sa technologie d’amcr et à se concentrer sur l’octroi de licences d’exploitation. Au début des années quatre-vingt-dix, Qualcomm avait lancé une technologie de téléphonie sans fil fondée sur l’Accès multiple à répartition par code (amcr), qui était sensiblement supérieure à la technologie existante. Qualcomm a installé cette technologie dans des téléphones cellulaires (combinés) et a connu une croissance rapide, avec un chiffre d’affaires de quatre milliards de dollars et un revenu net de plus de deux cent millions de dollars en 1999. L’entreprise a cependant décidé de se restructurer de fond en comble. Invoquant une baisse des marges dans ses activités liées aux combinés amcr, elle a abandonné la fabrication et s’est concentrée sur la conception de l’amcr et l’octroi de licences d’exploitation de sa technologie. Sur une base annuelle, Qualcomm a fait en 1999 près de 400 millions de dollars de profit en octroi de licences d’exploitation et droits, ce qui est légèrement supérieur à ce qu’elle a dépensé en r-d cette même année.
Marchés de technologies et placements internationaux
Non seulement les marchés de technologies sont importants pour la création et la diffusion de technologies à l’intérieur des entreprises, mais, quand ils sont dynamiques, ils stimulent vivement la diffusion des technologies d’un pays à l’autre. Ils favorisent la répartition des tâches et le développement de prestataires spécialisés dans les technologies. Une fois qu’une technologie a été mise au point, ces prestataires peuvent la vendre dans d’autres pays à un coût inférieur au coût de la mise au point initiale. De la sorte, les pays qui viennent en second bénéficient du fait qu’une invention, une technologie nouvelle ou un modèle nouveau ont déjà été mis au point ailleurs et que le coût de l’invention a donc déjà été supporté dans le pays d’origine.
L’exemple du secteur chimique illustre parfaitement comment la mise en place d’une industrie en amont de prestataires spécialisés dans les technologies améliore l’accès, diminue les dépenses d’équipement et réduit les obstacles à l’entrée dans l’industrie en aval, avec des effets positifs sur les investissements globaux dans cette dernière. Il se trouve qu’entre les années trente et les années soixante, l’industrie chimique moderne des pays développés a connu une croissance rapide. Ce phénomène a encouragé le développement des entreprises spécialisées dans la conception et la réalisation de processus chimiques, les « sociétés d’études techniques ». Dans les années soixante-dix, et surtout dans les années quatre-vingt, à mesure que l’industrie chimique moderne voyait le jour dans les pays les moins avancés (pma), elle tirait profit de la présence de sociétés d’études techniques qui venaient aussi vendre leur technologie aux industriels de la chimie de ces pays. Pour dire les choses simplement, l’expansion de l’industrie chimique dans les pays développés a créé un secteur en amont, qui a ensuite contribué à la croissance de l’industrie chimique dans les pays en développement. Ce qui compte, c’est que les pma ont tiré profit du fait que le coût (fixe) de la création de sociétés d’études techniques avait déjà été supporté dans les pays industrialisés.
La figure 2 donne un résumé des effets que nous voulons mettre ici en évidence.
Fig. 2
La transmission des impulsions de croissance
Dans un premier temps, le développement, dans le monde industrialisé, du marché d’un processus chimique donné encourage l’apparition de sociétés d’études techniques spécialisées dans la conception d’usines chimiques pour réaliser ce processus. C’est là l’effet classique de l’importance du marché sur la répartition verticale des tâches dans une industrie. Comme Smith (1776) et Stigler (1951) l’ont noté, quand les marchés se développent, certaines activités sont réalisées plus efficacement par des sociétés (fournisseurs) spécialisées. Ces dernières peuvent desservir un marché plus vaste que le marché des entreprises particulières en aval (et donc que le volume d’activités de celles-ci). Les fournisseurs sont alors plus efficaces en raison d’une spécialisation potentielle plus importante. En achetant des moyens de production à des fournisseurs plus efficaces, les industries d’aval tirent profit du fait qu’elles acquièrent ces moyens de production à un coût moins élevé que si les sociétés particulières devaient les produire elles-mêmes.
Dans un deuxième temps, il y a l’effet que les sociétés d’études techniques du monde industrialisé exercent sur l’ampleur du marché des pays en développement. Pour comprendre cet effet, supposons que les sociétés d’études techniques du monde industrialisé ne puissent pas alimenter les pma. Si elles ne veulent pas s’en remettre à des multinationales, les entreprises des pma devront fournir les services elles-mêmes ou s’appuyer sur d’éventuelles sociétés d’études techniques nationales. Dans un cas comme dans l’autre, les entreprises des pma auront à acquitter des prix très élevés. De ce fait, il y aura moins d’investissements dans l’industrie chimique. Étant donné le coût élevé du transport de nombreux produits chimiques, cela entraînera un ralentissement de la croissance de l’activité chimique et de l’activité industrielle de façon générale.
Cette histoire simple repose sur l’idée que le facteur de production essentiel, la technologie, se négocie facilement d’un pays à l’autre. Certes, il n’est pas toujours facile d’appliquer dans un pays ce que l’on a appris dans un autre, et le transfert de technologie a certainement un coût. Ce coût sera probablement tributaire de la nature même du savoir inscrit dans la technologie, un savoir tacite et moins articulé étant plus difficile à transférer, mais il dépendra aussi de la « capacité d’absorption » de l’entreprise réceptrice (Cohen et Levinthal, 1989). Cependant, ce qui compte, c’est que le coût du transfert soit nettement inférieur au coût initial de l’élaboration de la technologie. C’est en ce sens que la charge fixe que représente l’élaboration ou l’invention de la technologie est payée par les industries ou les pays qui émergent en premier (dans le cas qui nous intéresse, les industries chimiques du monde industrialisé), tandis que les industries ou pays qui arrivent après (les industries chimiques des pma) ne paient que le coût additionnel de l’adaptation de la technologie à leurs besoins et utilisations spécifiques et non pas les coûts initiaux de l’invention des principes de base.
En fait, une précision s’impose ici. Nous ne disons pas que grâce aux sociétés d’études techniques les entreprises des pma auront moins à dépenser pour créer des usines chimiques, et encore moins que le coût à payer sera inférieur à celui que doivent payer les sociétés chimiques du monde industrialisé ou les multinationales. Le coût de création d’une usine chimique par une société d’un pays en développement risque fort d’être très élevé, même avec des sociétés d’études techniques. Ce que nous voulons dire, c’est que, lorsqu’il y a des sociétés d’études techniques, le coût est inférieur à ce qu’il serait s’il n’y en avait pas. Cela signifie également que les entreprises pourront investir davantage que s’il n’y avait pas dans le monde industrialisé des sociétés d’études techniques qui servent de vecteurs des technologies de transformation.
Dans notre ouvrage, nous fournissons des estimations quantitatives sur l’importance d’une répartition des tâches dans l’industrie chimique, en nous appuyant sur les données concernant près de cent quarante technologies chimiques de premier plan. Il ressort de cette analyse empirique que les investissements dans les usines chimiques des pma sont d’autant plus importants qu’il y a davantage de fournisseurs de technologies (sociétés d’études techniques) à l’œuvre dans le monde industrialisé. De plus, les sociétés d’études techniques sont davantage opérantes dans le cas des entreprises chimiques de pays en développement que dans celui des sociétés multinationales qui investissent dans les pma. La raison en est que ces dernières entreprises ont davantage de capacités technologiques internes. La présence des sociétés d’études techniques est donc pour elles relativement moins importante.
Pour nous faire une idée de l’impact d’un secteur en amont de fournisseurs de technologie sur l’ensemble des investissements sur le marché d’aval, nous avons entrepris de mesurer l’effet d’une société d’études techniques supplémentaire dans un marché de processus type sur la valeur totale en dollars attendue d’un investissement sur le marché de ce processus dans les pma. Nous nous sommes aperçus qu’une société d’études techniques supplémentaire accroîtrait les investissements de quelque trois millions de dollars par an et par pays. Pour l’ensemble des trente-huit pma de notre échantillon, l’augmentation des investissements dans un processus type a été de l’ordre de cent quatorze millions de dollars sur dix années (1980-1990). La plupart de nos marchés avaient déjà plus de cinq ou six sociétés d’études techniques ; l’effet d’une société d’études techniques en plus n’a donc pas été très important. Cependant, une simulation simple effectuée à partir de nos estimations a montré que, lorsqu’il y avait une société d’études techniques supplémentaire sur un marché qui n’en comptait aucune ou qui n’en comptait qu’une, l’effet en était assez considérable. La « valeur » des sociétés d’études techniques est, comme on peut s’y attendre, plus élevée quand elles sont moins nombreuses que sur les marchés où l’on compte déjà plusieurs fournisseurs de technologie.
Dans un contexte quelque peu différent, on aurait pu conceptualiser le phénomène examiné ici comme transfert international de technologie. Sans aucun doute, les sociétés d’études techniques sont des sources importantes de technologie chimique, mais de nombreuses grosses entreprises chimiques procèdent également à des transferts de technologie à l’étranger. Cependant, les fabricants de produits chimiques doivent peser les profits tirés de la vente de technologie par rapport aux pertes de revenu réel ou potentiel de la vente de produits en aval. D’autre part, les sociétés d’études techniques assortissent la fourniture de technologie de conditions et ne vendent pas leurs produits et leur savoir-faire à n’importe qui. De la sorte, elles ont réellement contribué à la mise en place d’un marché des technologies, dont de nombreux pays en développement ont profité. Ainsi, outre les gains classiques tirés des améliorations de la productivité, la spécialisation et la répartition des tâches peuvent avoir d’autres avantages, parfois négligés, pour la croissance industrielle et économique.
En fait, la possibilité de faire passer les ressources des pionniers aux derniers arrivés n’est pas réservée aux seules sociétés d’études techniques. Dans une étude désormais classique, Rosenberg (1976) montrait comment les industriels de l’automobile avaient tiré profit des technologies et outils élaborés par les fournisseurs de machines-outils travaillant pour les fabricants de bicyclettes au xixe siècle. Ultérieurement, ces producteurs de machines-outils ont également contribué au développement des industries de transformation en dehors des États-Unis d’Amérique. De façon similaire, les fournisseurs de machines textiles de Manchester ont contribué à la diffusion des technologies textiles au Japon, en Inde et en Chine, et même de nos jours la fourniture par des producteurs italiens de machines-outils à des usines textiles de pma aurait amélioré la compétitivité de ces entreprises face aux industriels italiens du textile sur les marchés des pma.
Marchés « mondiaux » des technologies et politiques nationales
Les marchés des technologies, comme les autres marchés, se mondialisent. Dans un certain sens, il fallait bien s’y attendre étant donné la baisse des coûts de transport et le fait que des gouvernements – qui, sous d’autres rapports, peuvent même être protectionnistes – se montrent plus sensibles aux avantages de la technologie. Les progrès rapides des communications, dont l’Internet n’est que la dernière illustration en date, n’ont fait qu’accélérer le processus de mondialisation.
En même temps, il est naturel que ces marchés apparaissent surtout dans de grandes régions technologiquement et économiquement avancées, et pas dans les pays en développement. Mais cela signifie aussi que ces derniers n’ont pas à axer leurs efforts sur le développement de pareils marchés. Au contraire, ils peuvent chercher avant tout à mettre en place des institutions qui permettront à leurs entreprises d’y participer plus efficacement.
Le cas de l’industrie chimique de l’Europe de l’Ouest dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale constitue un excellent exemple. Avant la guerre, cette industrie était, technologiquement, très en avance sur celle des États-Unis. Les bouleversements dus à la guerre, le développement de l’industrie pétrochimique et des technologies de fabrication liées à celle-ci aux États-Unis auraient dû donner à l’industrie chimique américaine un avantage décisif sur ses concurrentes européennes, dont les compétences reposaient sur les procédés à base de charbon. Cependant, en quelques années, les industries chimiques allemande, britannique et française avaient dans une large mesure adopté le pétrole et le gaz naturel comme produits de base. Si cette transformation a été possible, c’est parce que l’on avait pu accéder à des connaissances techniques en matière de génie chimique et de raffinage mises au point aux États-Unis. De surcroît, les sociétés d’études techniques avaient beaucoup contribué à intégrer la technologie et à en fournir aux clients européens. Dans les années soixante, les sociétés d’études techniques ont joué un rôle semblable au Japon. La politique industrielle japonaise, qui avait tendance à restreindre l’accès des sociétés étrangères au marché national, était beaucoup plus réceptive aux importations de technologies étrangères. En fait, ce qu’elle cherchait à faire dans ce contexte, c’était à se donner les moyens d’absorber et d’adapter la technologie étrangère.
L’idée est simple et bien connue : la mondialisation des marchés tend à restreindre l’influence des interventions politiques sur les résultats obtenus sur le marché. Dans le cas de pays relativement peu importants comme certains pays européens ou des pays peu développés, les interventions politiques, si elles ne sont pas coordonnées avec celles d’autres pays, risquent de n’avoir que peu d’effet. Par exemple, les politiques mises en œuvre par les petits pays pour élaborer des normes ou mettre en place d’autres types de structures d’appui ont peu de chance de susciter un développement sensible des marchés technologiques. De même, le renforcement ou l’affaiblissement des droits de propriété intellectuelle n’auront probablement guère d’effet sur le marché mondial des technologies, bien qu’ils puissent en avoir un sur l’importance du flot des technologies qui entrent dans les pays.
Les politiques d’encouragement, de coordination ou de contrôle des marchés de technologies seront surtout efficaces quand elles auront été mises en place par de grands pays (par exemple, les États-Unis) ou par des ensembles de pays (par exemple, l’Union européenne). Pareilles politiques exigent une coordination entre les pays et des interventions supranationales dans des cadres internationaux. Mais c’est précisément à ce niveau supranational qu’il est le plus difficile de prendre des décisions en raison des nombreux conflits d’intérêts et de l’absence de mécanismes d’exécution forts. C’est aussi la raison pour laquelle les politiques mises en œuvre par un grand pays comme les États-Unis (par exemple dans le domaine des droits de propriété intellectuelle ou de l’élaboration de normes) peuvent avoir une forte influence sur le développement mondial des marchés de technologie. De même, l’Union européenne peut jouer un rôle significatif, en particulier si elle parvient à harmoniser les politiques de ses États membres et à éviter qu’ils n’adoptent des règles et normes différentes.
Pour la plupart des autres pays, la principale question sera sans doute de savoir comment tirer profit du développement du commerce technologique à l’échelle du monde entier. Il faudra pour cela encourager une utilisation efficace des technologies existantes plutôt que la création de nouvelles. De même, les politiques visant à suivre l’évolution internationale des technologies augmentent en importance, tout comme les organismes chargés de renforcer la valeur des contrats et de réduire les coûts de la recherche. De ce point de vue, les pays peuvent chercher à augmenter leurs capacités de sélectionner les technologies et d’élaborer des technologies complémentaires.
Dans les secteurs où les marchés de technologies sont développés et où les technologies peuvent plus efficacement faire l’objet d’échanges, les pays ou régions devraient se spécialiser en fonction de leurs avantages comparatifs. Cela ne signifie pas que les pays devraient cesser d’investir dans la recherche-développement, mais qu’ils devraient se montrer plus sélectifs quant aux secteurs et types d’activités qu’ils visent, au moins à cours ou moyen terme.
Nul n’ignore que la r-d et la délivrance de brevets sont concentrées dans les pays les plus riches. En particulier, les États-Unis et l’Europe occidentale ont une longueur d’avance sur leurs concurrents en recherche fondamentale et élaboration de technologies « génériques » telles que les semi-conducteurs et la génétique. Ils n’ont pas seulement l’avantage d’être partis les premiers, mais aussi de disposer d’une infrastructure industrielle plus vaste pour appliquer leurs découvertes. Ces avantages sont moins évidents quand les technologies et produits doivent être adaptés aux utilisations et besoins locaux. Si l’on admet que des sociétés ou industries implantées à proximité des utilisateurs ont un avantage lorsqu’il s’agit de communiquer avec le marché et d’acquérir des informations utiles pour adapter leurs technologies, des sociétés d’autres parties du monde pourraient profiter de ce créneau. C’est ainsi que, même si la production de technologies de base est concentrée, d’autres régions peuvent accéder à ces technologies et tirer profit de leur proximité par rapport aux utilisateurs ou de leurs avantages comparatifs pour élaborer des technologies complémentaires, tant que les marchés des technologies restent actifs.
Ces recommandations n’ont rien de neuf et d’aucuns y voient un remède à une « arriération » technologique perpétuelle. Certains pays résisteront peut-être à ce type de répartition internationale des tâches de la production et de l’adaptation technologique. La raison en sera aussi bien l’orgueil national que le souci de garder la mainmise sur des technologies stratégiques. Il est donc possible que joue, au niveau national, une forme de syndrome de « l’invention étrangère ». Qu’ils soient justifiés ou non, il importe de savoir que, là où ils existent, les marchés de technologies augmentent le coût d’opportunité de ce genre d’attitude. Pour dire les choses simplement, si d’autres se sont déjà acquittés de la charge fixe que représente l’élaboration d’une technologie et si la concurrence entre vendeurs suppose que le prix de la technologie est fonction du coût marginal du transfert de technologie, une stratégie visant à élaborer la technologie sur le plan interne et à nouveaux frais doit procurer d’autres avantages que le simple fait d’être propriétaire de la technologie en question. Les politiques nationales n’ont guère intérêt à chercher à « réinventer la roue », sauf si cette réinvention fait partie d’un processus de renforcement de la « capacité d’absorption » ou d’une stratégie à long terme pour exercer un leadership technologique international.
Dans un cadre dynamique, la répartition internationale des tâches, avec ce qu’elle implique de spécialisation dans la production et l’adaptation technologique, signifie que les pays qui se spécialisent dans cette dernière n’ont pas besoin de renoncer à devenir des producteurs de technologies, au moins dans certains domaines bien précis. Par exemple, en partant d’une politique d’élaborations technologiques complémentaires de celles auxquelles procèdent des zones ou régions de pointe, les sociétés et industries locales peuvent petit à petit se familiariser avec la technologie de base, et devenir éventuellement les producteurs de technologies essentielles (voir également Rosenberg et Steinmueller, 1998). L’industrie indienne des logiciels, par exemple, a commencé par fournir des composantes bas de gamme pour de grosses sociétés d’ingénierie informatique, en particulier aux États-Unis. Il semblerait que cette stratégie puisse amener certaines au moins de ces entreprises à mettre en place des activités d’élaboration de produits plus complexes (Arora et al., 2001). On pourrait en dire autant des sociétés d’ingénierie informatique irlandaises, qui semblent avoir amélioré leur capacité de production de nouveaux logiciels dans certains créneaux du marché (Arora, Gambardella et Torrisi, 2001). Bref, dans un cadre dynamique, la structure de la spécialisation n’est pas immuable. Avec de la chance et beaucoup de travail, les avantages de la spécialisation dans des activités technologiques bas de gamme (adaptation) pourraient même être un tremplin pour s’élever dans la chaîne de valeur. Il est sans doute essentiel pour cela qu’il y ait apprentissage par interactions systématiques avec les utilisateurs et les producteurs de technologies de pays plus avancés.
En fait, certains pays, comme la Russie et Israël – et dans une moindre mesure, l’Inde – ont des infrastructures scientifiques et technologiques relativement développées. Mais ils n’ont pas un marché suffisamment étendu ni l’infrastructure technologique et économique complémentaire qui permettraient d’exploiter au mieux ces infrastructures scientifique et technique. À cet égard, ils ressemblent aux fournisseurs de technologies spécialisées. Un marché technologique bien développé et mondialisé permettra à des entreprises de ces pays de tirer davantage de profit de leurs investissements en sciences et en génie mécanique en fournissant de la technologie à ceux qui sont capables de la développer et de la commercialiser plus efficacement. Là encore, on peut se heurter à l’opposition de ceux qui y voient une façon de « ruiner le fonds de commerce ». Répétons-le : notre objectif n’est pas de recommander des politiques spécifiques, car une bonne politique est fonction des caractéristiques propres à une situation, mais d’attirer l’attention sur la possibilité qu’offrent les marchés technologiques.
Le présent article et les travaux de recherche plus vastes dont il est extrait cherchent à répondre à des questions telles que : dans quelles conditions la technologie ressemblera-t-elle à un bien négociable et, dans ce cas, quelles en seront les conséquences pour la mise au point et l’utilisation de technologies nouvelles, pour la diffusion de la technologie, ainsi que pour la politique des pouvoirs publics et la stratégie du monde des affaires ? Dans nos efforts pour répondre à ces questions, nous nous sommes heurtés à diverses difficultés. Il n’est pas facile de définir les marchés technologiques. Les technologies changent souvent de mains selon les biens d’équipement ou produits finis dans lesquels elles sont incorporées. Si notre attention porte plus spécialement sur les ventes de technologies distinctes de produits matériels, l’incorporation ou la séparation de la technologie peut être le résultat d’un choix délibéré. De surcroît, il est difficile de faire le départ entre savoir et technologie.
La même réserve s’applique à ce que nous considérons comme un concept nouveau élaboré ici, à savoir la répartition des tâches novatrices. À bien des égards, la distinction entre la répartition traditionnelle des tâches et la répartition des tâches novatrices n’est pas limpide. Mais, même s’il y a de bonnes raisons pour faire la distinction, l’une et l’autre ont aussi de nombreux traits communs : les propriétés et implications (par exemple pour la croissance économique) de la spécialisation verticale peuvent dépasser le domaine des biens manufacturés pour s’étendre à la spécialisation technologique et au processus d’innovation. C’est ainsi que la répartition des tâches novatrices procure les avantages classiques de la spécialisation. Par exemple, dans de nombreuses industries de pointe d’aujourd’hui, les petits fournisseurs de technologies jouissent d’un avantage comparatif en ce qu’ils créent des idées et technologies nouvelles, et les grosses sociétés en ce qu’elles développent ces technologies et les font passer à une plus grande échelle, en même temps qu’elles fabriquent et commercialisent. De plus, les fournisseurs de technologies spécialisées peuvent jouer un rôle essentiel en généralisant et développant l’innovation en vue d’une large utilisation et en la diffusant, comme le font les sociétés d’études techniques dans l’industrie chimique depuis de nombreuses années, notamment en stimulant les mécanismes commerciaux de transfert de technologie vers les pma, comme nous avons essayé de le faire ressortir dans le présent article. En particulier, les sociétés d’études techniques ont montré comment la répartition des tâches novatrices dans un secteur pouvait faire bénéficier les derniers arrivés d’une baisse des barrières à l’entrée. Par la répartition des tâches, la croissance du marché dans une région peut susciter des techniciens qui stimulent la croissance dans d’autres régions.
En même temps, comme nous l’avons indiqué dans notre dernière partie, la mondialisation des marchés technologiques pose de nouveaux problèmes aux gouvernements. En particulier, nous avons vu que, comme tous les marchés mondiaux, les marchés technologiques échappent en partie aux décisions politiques nationales. De plus, notamment dans les pays qui viennent en second, des avantages peuvent être tirés d’une politique qui encourage les acteurs nationaux à acheter des technologies sur ces marchés plutôt que d’essayer de les élaborer sur le plan interne. Nous n’ignorons pas que cette stratégie peut avoir des inconvénients. Par exemple, on a dit que les investissements internes en technologie étaient importants si l’on voulait améliorer les capacités d’apprentissage local. Nous nous sommes contentés de noter qu’il fallait comparer les avantages de ces stratégies avec les différences de coûts entre l’élaboration interne de technologies et l’adaptation de technologies obtenues auprès de producteurs internationaux. L’exemple que nous avons exposé des sociétés d’études techniques dans l’industrie chimique a effectivement montré qu’une répartition des tâches novatrices passant par le marché avait puissamment contribué à la diffusion des technologies ainsi qu’à la croissance des industries en aval dans les pays destinataires.
Traduit de l’anglais
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[1]
Il peut aussi y avoir des transactions technologiques qui passent par des fusions et des acquisitions, ou dues à la mobilité des gens. Cependant, nous ne tiendrons pas compte de ces cas ici.
[2]
Il ressort d’une étude faite par le British Technology Group (
btg, 1998) que la plupart des grosses sociétés des pays industrialisés disposent de technologies inutilisées pour lesquelles elles n’ont pas accordé de licence d’exploitation dans le passé, mais qu’elles souhaiteraient exploiter. On peut alors parler du sous-développement, voire de l’absence d’un marché de technologies. On en trouve la confirmation dans une estimation faite par l’Union européenne selon laquelle, en Europe, vingt milliards de dollars sont dépensés chaque année pour mettre au point des innovations et technologies qui ont déjà été élaborées ailleurs (voir
wwww. european-patent-office. org/ patinfopro/ index.htm).
[3]
Dans notre ouvrage, nous abordons plus en détail la nature et l’étendue des marchés de technologie dans certaines de ces industries de pointe.
[4]
L’expérience de Reliance Petroleum est ici intéressante. Reliance Petroleum fait partie d’un grand groupe indien, le Reliance Group, qui a commencé dans l’industrie chimique puis s’est étendu en amont aux produits intermédiaires (acide téréphtalique purifié pour les polyesters) ainsi qu’à la production de matières premières de base et au raffinage. Reliance s’est associé à Bechtel et à d’autres entrepreneurs très importants et a réussi à mettre en place dans l’État du Gujerat (Inde) la plus grosse raffinerie « à base locale » du monde, qui représente 25 % de la capacité de raffinage de l’Inde, ainsi que des usines en aval. Cette installation a été opérationnelle six mois avant la date prévue, sans dépassement budgétaire. De toute évidence, bien que Reliance ait investi dans l’ingénierie chimique, c’est surtout sa capacité de repérer les sources de technologie et de les gérer qui a été la clé de son succès commercial. L’expérience de Reliance, qui est entré dans le secteur du raffinage pétrolier sans avoir les moyens de concevoir ou de construire une raffinerie, donne à penser que les sociétés qui ont en leur sein les compétences de gestion appropriées peuvent acquérir une bonne partie des technologies sur le marché.