Revue internationale des sciences sociales
érès

I.S.B.N.9782749200422
192 pages

p. 145 à 157
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Perspectives de politique et de recherche

n° 171 2002/1

2002 Revue internationale des sciences sociales Perspectives de politique et de recherche

L’accès des chercheurs des pays en développement à la science et à la technologie internationales

Clemente Forero-Pineda Clemente Forero-Pineda enseigne l’économie à l’Universidad del Rosario et l’administration à l’Universidad de los Andes, à Bogotá. Il a été directeur général de Colciencias, l’institut national colombien de science et technologie. Hernán Jaramillo-Salazar Hernán Jaramillo-Salazar est doyen de la faculté d’économie de l’Universidad del Rosario et coauteur et directeur de publication de 37 Modos de Hacer Ciencia en América Latina (tm Editores, Bogotá, 1997).
La présente étude a pour objet d’analyser différents problèmes relatifs à l’accès des chercheurs des pays en développement à la connaissance scientifique. Les obstacles auxquels se heurtent ces chercheurs sont classés selon leur origine : ceux qui sont inhérents aux processus de la recherche en général et ont des effets inhibiteurs particuliers sur les chercheurs des pays en développement, et ceux qui sont liés au cadre institutionnel et au contexte économique du pays en développement considéré. La tendance à la privatisation des fruits de la recherche scientifique a conduit nombre d’institutions de la science ouverte des pays industrialisés à restreindre l’accès à la connaissance qu’elles utilisent et produisent. Cependant, s’agissant des pays en développement, l’incapacité de la communauté scientifique et technologique à susciter un appui économique et politique endogène en faveur de ses activités se présente comme l’obstacle principal à l’accès à la connaissance. L’insuffisance des ressources allouées à la recherche, y compris dans des pays qui pourraient sans peine consacrer d’importantes sommes à ce type d’activités, se révèle être un obstacle de taille dans un monde où l’information scientifique et technologique est de plus en plus commercialisée et de plus en plus onéreuse. La dynamique qui conduit à un équilibre de faible efficience des activités scientifiques et technologiques est enfin analysée.
En 1801, Francisco de Caldas découvre une méthode pour mesurer l’altitude en montagne. À partir de connaissances générales tirées d’un ouvrage de Sigaud de la Fond – qui établit un rapport entre la pression barométrique et la température d’ébullition de l’eau – et grâce à une longue série d’expériences menées à faible et à haute altitudes dans divers lieux des Andes colombiennes et équatoriennes, il établit une correspondance stable entre l’altitude des montagnes et la température d’ébullition de l’eau, découverte qui s’est révélée extrêmement utile pour les relevés géographiques. Caldas n’est toutefois pas sûr de l’originalité de sa découverte. Il écrit : « Quand se présente à nous une idée heureuse, que nous n’avons pas avisée dans les rares et vieux ouvrages qui nous parviennent, il nous semble avoir affaire à une chose nouvelle, alors que cela fait peut-être déjà deux cents ans qu’on l’a mise en pratique chez les nations civilisées [1]. »
La situation des scientifiques, inventeurs et technologues modernes dans les pays en développement a beaucoup évolué depuis l’époque de Caldas. Ils sont nombreux à pouvoir se procurer le dernier ouvrage paru dans n’importe quel domaine, à avoir accès à l’Internet ou encore à assister à des congrès scientifiques. Ils ne s’en heurtent pas moins à des problèmes d’accès aux connaissances scientifiques et technologiques et de création de ce type de connaissances. Il ne leur est pas toujours aisé d’entrer dans les réseaux scientifiques internationaux ni de participer à des projets menés en collaboration. L’accès à l’information la plus précieuse – même quand elle est publiée – devient de plus en plus coûteux. Ils se heurtent même parfois à des obstacles infranchissables qui leur interdisent l’accès à certains types de connaissance. Les responsables politiques, quant à eux, ne souhaitent pas toujours mettre en œuvre les moyens nécessaires pour que la science et la technologie locales puissent entretenir la croissance de l’économie nationale ni pour que ces scientifiques puissent apporter leur contribution à la science au plan international.
L’intégration des scientifiques de ces pays dans les circuits de la communauté scientifique mondiale serait sans doute profitable à celle-ci dans son ensemble, et ce pour des raisons multiples et complémentaires :
  • « Placer l’information entre les mains d’une population de chercheurs plus variée » (David et Foray, 1995), ce qui accroît la valeur de toute connaissance, puisque cette connaissance a davantage de chances de donner lieu à des découvertes ;
  • Élargir les possibilités de coopération dans les processus de recherche, des résultats partiels venant enrichir un objectif scientifique commun ;
  • Disposer d’un groupe de scientifiques aptes à analyser des publications ou à valider des expériences menées dans des contextes divers ;
  • Permettre une remise en cause de théories ou de paradigmes d’autant plus fructueuse que l’ensemble des contextes expérimentaux est varié ;
  • Permettre le renouvellement des paradigmes scientifiques, qui passe par la collaboration de scientifiques travaillant dans des contextes différents. Malgré la controverse qu’elle a suscitée, la médecine fondée sur l’expérience (evidence-based medicine, dans Oxman et al., 1993) illustre bien les avantages d’une collaboration mondiale. Elle exige un plus grand nombre de cas et des contextes variés pour la méta-analyse. Cette « recherche sur la recherche » tire parti de l’incorporation de davantage de scientifiques venant de davantage de régions du monde. L’emploi de ce savoir dépend également du contexte et la conversion de la méta-analyse en connaissance applicable exige la participation de chercheurs de ces divers contextes ;
  • Assurer en commun le financement et l’exécution de grands projets scientifiques, en particulier quand ces projets doivent être menés dans différents scénarios géographiques, comme par exemple dans le cas du réchauffement de la planète, de l’Antarctique ou du prélèvement de particules sous des latitudes équatoriales ;
  • Traiter une gamme plus large de problèmes qui ne sont pas toujours des priorités pour les scientifiques des pays développés. Le cas de la recherche sur le paludisme montre comment les priorités de communautés scientifiques plus grandes (et les dépenses des organismes de financement) peuvent ne pas aller dans le sens de la solution de problèmes touchant les pays tropicaux. Cette divergence de priorités peut être surmontée grâce à un effort financier et scientifique de la part des pays en développement eux-mêmes. La portée des programmes scientifiques mondiaux s’en trouve ainsi élargie.
En dépit de ces avantages, des facteurs économiques, ainsi que des facteurs institutionnels, parfois profondément enracinés dans la culture des communautés scientifiques et des sociétés, bloquent de manière persistante l’accès universel à la connaissance scientifique et technologique. La sagesse économique et sociologique classique appelle à une libre circulation des connaissances scientifiques, mais à l’aube du xxie siècle, cette idée demeure dans une large mesure du domaine de l’utopie.
 
Information et connaissance
 
 
Les premières études sur l’économie de la science et de la technologie, et en particulier sur le rapport qu’elle entretient avec la croissance économique, partent du principe que la connaissance circule librement et complètement entre tous les agents économiques et que ces agents sont à tout moment prêts à exploiter le meilleur de ce savoir dans leurs activités économiques. Une fois que les facteurs limitant la circulation de la technologie qui a une valeur commerciale ont été reconnus, on a établi une dichotomie entre science et technologie. Mais l’idée que la connaissance scientifique circule librement et totalement est souvent maintenue, en vertu du fait que le dispositif de récompense des activités scientifiques garantit à la fois la volonté de rendre publique la connaissance scientifique et l’empressement du monde scientifique dans son ensemble ainsi que du public de s’approprier et d’utiliser cette connaissance. Bien entendu, la nouvelle économie de la science est une exception à cette règle et elle analyse de manière très détaillée les répercussions économiques des mécanismes complexes de diffusion de la connaissance.
La technologie de l’information a considérablement élargi les possibilités de communication chez les scientifiques, notamment au sein d’une même discipline ou d’un même domaine. Mais depuis quelques années déjà, les technologies de l’information seules se révèlent insuffisantes pour garantir une diffusion correcte de la connaissance scientifique au sein d’une société et entre différentes sociétés dans le monde moderne.
La nouvelle économie de la science trace une démarcation nette entre information et connaissance. Dasgupta et David (1994) définissent l’information comme une « connaissance réduite et transformée en messages qui peuvent être facilement communiqués entre agents de décision ». Mais ils ajoutent une dimension capitale à cette relation : « La transformation de la connaissance en information est donc une condition nécessaire à l’échange de la connaissance en tant que marchandise » (p. 493). À l’inverse, la notion de connaissance renvoie aux mécanismes par lesquels les communautés produisent, échangent et utilisent l’information. Or, la plupart des études sur les facteurs qui limitent l’accès à la science et à la technologie sont axées sur les obstacles à l’accès à l’information, et non à la connaissance, scientifique et technologique.
S’agissant des obstacles au développement de la science et des activités de recherche-développement dans les pays en développement, il est fondamental de prendre en compte le contexte dans lequel interviennent la production, la diffusion et l’utilisation de la connaissance. L’accès à la connaissance implique davantage qu’un simple accès à l’information.
Pour qu’un pays ait accès à la connaissance, il faut qu’il dispose de groupes stables de scientifiques et de technologues qui se consacrent en permanence à la production et à la transformation de la science et de la technologie et qui soient à même de pérenniser la possibilité d’échanger de nouvelles connaissances avec des membres des communautés scientifique et technologique mondiales. Il faut également qu’il y ait une production endogène de connaissance et donc un transfert régulier d’information entre le monde de la recherche d’une part, et celui de l’économie et de la politique d’autre part, à la fois aux plans tant national qu’international.
Les chapitres qui suivent sont consacrés à décoder certains des problèmes d’accès à la connaissance scientifique dans la pratique de la recherche scientifique et dans les activités de recherche-développement des secteurs productifs. Les obstacles économiques et institutionnels à l’accès à la connaissance sont de deux ordres. Ils peuvent être inhérents aux institutions qui gouvernent les communautés scientifique et technologique à l’échelle mondiale, auquel cas, bien souvent, ils sont renforcés par des réglementations et des politiques ou par l’évolution des institutions chargées de la gestion de la propriété intellectuelle dans les pays industrialisés. Ou ils peuvent être directement liés au fait que la dynamique des rapports entre les communautés scientifiques et les sphères économique et politique aboutit à un équilibre de bas niveau dans les pays en développement [2]. L’idée est ici que l’interaction entre les institutions mondiales chargées de protéger les droits de propriété intellectuelle et la dynamique interne de la politique scientifique dans les pays en développement explique l’insuffisance de l’accès à la connaissance ainsi que la plupart des facteurs s’opposant au progrès de la science et de la technologie dans ces pays. Les chapitres suivants sont consacrés à chacun de ces types d’obstacle et à la manière dont ils interagissent.
 
Les obstacles inhérents aux institutions de la science à l’échelle mondiale
 
 
Les obstacles les plus évidents à la pratique de la science sont les limitations touchant l’infrastructure et la communication et le coût élevé des technologies des télécommunications et de l’information les plus efficientes. Les responsables politiques des pays en développement, convaincus que l’accès à la connaissance se fait automatiquement dès lors qu’existe une connexion aux réseaux d’information modernes, insistent sur cet argument [3]. Or, l’expérience des pays d’Amérique latine montre que pour les pouvoirs publics, l’intégration des scientifiques et des technologues dans les réseaux internationaux de chercheurs est bien plus coûteuse que la simple mise en place des moyens de connexion.
L’incapacité de la plupart des médias à transmettre la composante tacite de la connaissance est un autre important obstacle. La notion de tacite renvoie à la connaissance qui n’est pas facile à partager dans une communication géographiquement distante, faute d’avoir été codifiée ou énoncée [4]. Cette connaissance renvoie à ce qu’on appelle des « conventions de science locales ». Bien que l’étendue du fonds commun de connaissances générales produit par les recherches entrant dans la communication réduise la durée du contact direct nécessaire pour transférer de la connaissance tacite (non codifiée), il a été démontré que dans bien des cas un « noyau dur » de connaissance tacite peut entraver la reproductibilité des expériences scientifiques, la conception de dispositifs expérimentaux viables, voire la faculté des destinataires de la connaissance en question à appliquer des résultats généraux dans des contextes différents (Forero, 1999). Cela explique pourquoi les investissements consacrés à la mise en place de réseaux humains devraient être nettement plus importants que ceux qui sont nécessaires pour doter les intéressés de moyens de connexion.
D’après l’ocde, « toutes les connaissances de nature à être codifiées et réduites à des informations peuvent désormais être transmises sur de longues distances pour un coût très modique. […] La révolution numérique a accentué l’évolution vers la codification de la connaissance et modifié la répartition entre connaissance codifiée et connaissance tacite dans le bilan global de connaissance de l’économie » (ocde, 1996, p. 13). Les obstacles à l’accès à la connaissance ne se limitent pas à la connaissance codifiée et les facteurs les plus limitatifs sont peut-être ceux relatifs à la connaissance tacite.
La circulation internationale de la connaissance tacite bute sur des obstacles économiques et politiques à la coopération scientifique et elle est un élément clé pour expliquer le phénomène de l’exode des cerveaux : un système de connexion, même parfait, ne suffit pas à garantir la réussite à un brillant chercheur d’un pays en développement dans une communauté scientifique gouvernée par des principes mertoniens. La règle de la priorité et l’avantage d’être en étroit contact avec des scientifiques qui défrichent les confins de la connaissance (et de reposer ainsi sur des épaules de géants), à quoi s’ajoutent les avantages offerts par les laboratoires et entreprises des pays industrialisés qui louent les services de scientifiques immigrants, sont en grande partie responsables de l’exode des cerveaux [5].
On peut voir dans l’exode des cerveaux le résultat des différentiels de productivité de la recherche entre les travailleurs de la science ou de la recherche-développement des pays développés et des pays en développement (Lucas, 1988). Ritterband analyse, depuis 1970, les règles appliquées aux États-Unis en matière d’échange international dans le domaine de l’éducation et de migrations estudiantines. « L’objectif de la législation relative aux échanges éducatifs, conclut-il, est de faciliter l’éducation et non de créer un pont qui favoriserait l’immigration non légale. Cet objectif n’est pas atteint, même si la relation initiale entre visa et objectifs de migration semble indiquer que la loi fonctionne » (p. 71). L’auteur ajoute plus loin qu’il est « assez manifeste que les dispositifs juridiques relatifs aux échanges éducatifs ont été détournés pour faciliter l’immigration clandestine ». En 1998, la National Science Foundation des États-Unis affirmait que, pour certains pays, comme Taïwan et la République de Corée, plutôt qu’un exode des cerveaux vers les États-Unis, on doit parler de « circulation des cerveaux », tout en reconnaissant que pour d’autres, comme la Chine et l’Inde, c’était l’hypothèse de l’exode des cerveaux qui cadrait le mieux avec les données (Johnson et al., 1998).
Il est également important de garder présent à l’esprit que certains événements ponctuels, comme par exemple le départ de membres clés d’une équipe de recherche – lesquels sont éventuellement motivés par des considérations (macro)économiques et démographiques – pèsent sur la capacité des équipes de recherche ou des laboratoires à exploiter et, ce qui est plus important, maintenir de manière continue un flux bidirectionnel de connaissances. Les petites communautés scientifiques sont évidemment plus fragiles en cas de départs de ce type [6].
La nouvelle économie de la science affirme depuis longtemps qu’une des conditions nécessaires est que le bénéficiaire de quelque type de transfert de connaissance que ce soit ait suffisamment de connaissances générales pour être à même de recevoir l’objet du transfert. Les lacunes dont souffrent la plupart des pays en développement en matière d’éducation empêchent leurs scientifiques et technologues ainsi que leur population active d’être à même de bénéficier de transferts de connaissances scientifiques et générales respectivement. Ce phénomène tient aux politiques menées dans ces pays.
Il existe également des obstacles qui tiennent à l’organisation complexe des communautés scientifiques. Le nouveau scénario de la science dans un monde globalisé est caractérisé par la présence de consortiums de recherche, de réseaux très spécialisés, d’alliances stratégiques associant l’université et le secteur privé et de coentreprises auxquelles participent des agents divers et nombreux. Pour bénéfique qu’elle soit, l’association entre des institutions pratiquant une science ouverte et des sociétés commerciales privées aggrave les difficultés auxquelles se heurtent les chercheurs des pays en développement désireux de collaborer avec leurs homologues des pays développés. Il existe des exemples ou des entreprises privées dans des pays en développement avaient intérêt à stimuler des collaborations de ce type, mais c’est l’exception et non la règle. Les antagonismes que la présence d’intérêts privés introduit dans les activités scientifiques ont modifié à la fois les conditions d’accès et les règles de reconnaissance en matière scientifique. Dans ce nouveau schéma, un nombre considérable d’éventuels partenaires, leur infrastructure institutionnelle, leurs réseaux de soutien et les mesures incitatives prises au plan national à l’égard des scientifiques ou des groupements scientifiques entrent en jeu et déterminent si les chercheurs des pays en développement vont participer à ces projets ou s’ils seront tenus à l’écart. Il faut par conséquent que ces pays, par le biais de leurs politiques scientifiques et technologiques, essaient de faire connaître, et reconnaître, au plan international leurs activités scientifiques.
On avance souvent, parmi les facteurs s’opposant à une meilleure visibilité et à une plus grande reconnaissance du travail scientifique des chercheurs des pays en développement, la rareté des mentions de publications rédigées dans des langues autres que l’anglais dans les principaux répertoires de revues scientifiques. Par rapport au pib, la part des articles de scientifiques d’Amérique latine dans les répertoires comme le Science Citation Index (sci) ou Pascal est faible, comme le font apparaître les graphiques 1 et 2.
Graphique 1
Publications recensées dans SCI par rapport au PIB (1998)
IMGIMGPublications recensées dans SCI par rapport au PIB...IMGIMF
Graphique 2
Publications recensées dans Pascal par rapport au PIB (1998)
IMGIMGPublications recensées dans Pascal par rapport au ...IMGIMF
Les débats sur ces répertoires sont courants au sein des communautés scientifiques des pays en développement. D’une part, les revues réputées représentent l’autorité suprême pour ce qui est de consacrer une contribution et de valider une connaissance au plan international. De l’autre, elles semblent pencher en faveur des paradigmes dominants, et excluent donc les questions de portée régionale ou locale. Cet argument est particulièrement avéré dans le cas des sciences sociales. Cependant, un indice global synthétisant les données relatives aux principaux répertoires scientifiques fait apparaître un accroissement sensible de la visibilité du travail scientifique mené dans les pays d’Amérique latine (voir le graphique 3).
Graphique 3
Visibilité scientifique globale dans les répertoires scientifiques Amérique latine et Caraïbes)
IMGIMGVisibilité scientifique globale dans les répertoir...IMGIMF
Bien que liée, souvent de manière inextricable, aux débats en cours au sein du monde scientifique, la question des revues internationales est différente de celle des bases de données. Vecteurs de l’information scientifique, les revues ont également une fonction d’instruments de validation. Elles sont en effet un outil fondamental de validation des priorités. Quand on publie un article sur l’Internet, il devient accessible à un large public, mais sa qualité, sa méthodologie et son originalité n’ayant pas été examinées, il n’est pas validé. Les revues scientifiques publiées de manière classique passent par un long et minutieux processus de digestion des nouvelles connaissances, processus qui n’est pas garanti dans le cas d’une publication sur l’Internet et qui peut intervenir ou non dans les revues électroniques. La qualité des articles d’une publication régulière sur l’Internet ne tient qu’au risque que court l’auteur d’entamer son propre prestige. Le volume, la dispersion et l’hétérogénéité de l’information scientifique consultable sur la Toile créent un besoin d’intermédiation en information scientifique, fonction qui peut être remplie ou non par les bases de données.
Le paiement de cette information soulève un problème apparu il y a longtemps déjà à propos de l’échange d’information technologique : l’acheteur d’une information n’a pas les moyens de savoir quel intérêt elle présente pour lui, à moins qu’il ne la connaisse. Le phénomène classique de défaillance du marché est ainsi introduit dans le monde de la science par l’obligation de payer pour des connaissances scientifiques. Les abonnements à des transferts réguliers d’information scientifique de qualité reconnue ou bien à des bases de données réputées, comme Medline, peuvent en partie résoudre ce problème, mais l’efficience de l’exploitation de l’information scientifique pâtit alors de ces arbitrages fondés sur une information à caractère commercial.
L’un des problèmes auxquels se heurtent les scientifiques s’agissant de l’accès à l’information sur les progrès de la science et de la technologie tient à l’imposant volume des sources d’information et à la diversité de leur contenu, de leur forme, des moyens permettant d’y accéder, ainsi que de leurs détenteurs. D’où l’importance de la question de savoir s’il faut laisser aux lois du marché le soin de régir le fonctionnement des bases de données.
Le droit relatif aux bases de données évolue rapidement dans les pays développés, de même que la controverse sur la gestion des bases de données scientifiques dans ses rapports avec les droits de propriété intellectuelle. Aux États-Unis comme en Europe, il existe des propositions visant à renforcer les droits de propriété intellectuelle des propriétaires de bases de données, à ne pas confondre avec ceux des créateurs de la connaissance que contiennent ces bases de données (David, 2000). Plusieurs initiatives ont vu le jour pour s’opposer à ces projets d’ordre législatif. Elles plaident en faveur d’un « modèle fondé sur une science ouverte » et font valoir les dangers qui menacent la science et la coopération mondiales. L’aaas, l’Académie nationale des sciences, l’Association of Research Librarians, la Digital Future Coalition et d’autres organisations figurent parmi les premières initiatives de cet ordre (Science, 8 juillet 1998). Plus récemment, un manifeste pour une science citoyenne, responsable et unie (Manifesto for a Responsible and United Citizens’ Science) (février 2000) et la Public Library of Science ont réuni 21 000 signatures dans 157 pays à partir d’une lettre ouverte sur la question (Scientific American, 23 avril 2001).
Les arguments axés sur l’effet dissuasif sur la coopération scientifique de la protection des droits afférents aux bases de données valent a fortiori pour les activités scientifiques menées dans les pays en développement : les frais d’accès, les contre-incitations à la collaboration et la méfiance entre chercheurs par crainte d’une exploitation commerciale de la connaissance partagée soulignent les points les plus faibles du rapport qu’on peut établir entre les chercheurs des pays développés et ceux des pays en développement. La Communauté européenne, dans son rapport sur les aspects relatifs aux droits de propriété intellectuelle en matière de collaboration par l’Internet, s’inquiète de la fragilité du modèle fondé sur la science ouverte employé traditionnellement dans les bases de données scientifiques et des conséquences irréparables de son éventuel démantèlement. Il est montré comment l’introduction des droits de propriété intellectuelle peut induire des blocages dans les relations de collaboration scientifique. Dès lors qu’on a adopté l’appropriation et le contrôle par les droits de propriété intellectuelle, il devient pratiquement impossible de revenir à un modèle fondé sur la science ouverte […]. La mise en place de droits de propriété intellectuelle sur un objet, qui peut être très spécifique, risque alors de « clore » l’accès à la connaissance au détriment des autres entreprises de recherche fondamentale et des progrès industriels (Granstrand et al., 2001).
D’autres politiques, visant à améliorer dans les pays industrialisés la compétitivité du secteur industriel par des mesures protectionnistes, ont une incidence particulièrement négative sur l’accès des chercheurs des pays en développement à la connaissance. Outre la question des droits de propriété intellectuelle sur les bases de données, que nous avons évoquée plus haut, l’évolution vers la privatisation des activités et des découvertes scientifiques a conduit nombre d’institutions pratiquant la science ouverte dans les pays industrialisés à restreindre l’accès à leurs travaux et la communication des scientifiques avec leurs homologues, tant des pays développés que des pays en développement. Des clauses inscrites dans les contrats de travail viennent encore limiter cette communication, comme l’atteste un contrat établi récemment entre une entreprise transnationale du secteur de l’agro-alimentaire et une prestigieuse université des États-Unis. Tout aussi importantes sont les politiques nationales qui limitent l’accès des scientifiques étrangers et imposent des restrictions technologiques, car elles entravent les activités de recherche en même temps qu’elles incitent les pays en développement à mettre au point certaines technologies.
Les conséquences de ces politiques sur les entreprises transnationales et les États ne sont pas toujours bien comprises. Elles peuvent, par un effet pervers, non seulement nuire aux pays en développement, mais également léser les intérêts des sociétés commerciales qui détiennent la connaissance ainsi que de leur pays. Un débat est en cours depuis quelque temps sur ce sujet. Deardorff (1992) défend l’idée d’une protection différenciée des droits de propriété intellectuelle qui permettrait aux pays en développement de bénéficier d’un régime de droits de propriété sur la technologie plus souple que celui des pays développés. Selon cet auteur, une protection différenciée va dans le sens des intérêts de tous, en ce sens qu’elle profiterait aux pays en développement, mais aussi, fait des plus intéressants, aux grandes entreprises des pays développés qui peuvent revendiquer cette propriété intellectuelle. Vishwasrao (1994) avance que le manque de protection de la propriété intellectuelle dans un pays en développement apporte certains bénéfices à court terme à ce pays, mais que ceux-ci peuvent être réduits à néant par un comportement adaptatif stratégique de la part de grosses sociétés commerciales qui optent pour l’implantation de filiales dans d’autres pays en développement. Ferrantino présente une étude empirique approfondie qui met en évidence que le commerce des États-Unis ne tire pas forcément parti de l’adoption par un autre pays d’un régime rigoureux de protection des droits de propriété intellectuelle.
 
La dynamique de l’équilibre à bas niveau dans les pays en développement
 
 
Nonobstant l’importance des entraves externes à l’accès à la connaissance issues de la science mondiale, l’incapacité des scientifiques et des technologues des pays en développement à obtenir un soutien économique et politique endogène au profit de leurs activités apparaît comme l’un des principaux obstacles à cet accès. Le manque de ressources destinées à la recherche, y compris dans des pays qui pourraient sans peine consacrer des sommes importantes à ce type d’activités, se révèle être un imposant frein à l’accès à la connaissance, dans un monde où l’information scientifique et technologique est de plus en plus commercialisée et onéreuse. Le présent chapitre permettra de cerner, à partir de l’expérience de quelques pays d’Amérique latine, la dynamique qui aboutit à des équilibres de faible efficience dans le domaine scientifique et technologique.
Les communautés scientifiques nationales ne se forment pas automatiquement, pas plus qu’elles ne sont produites par le marché ni par d’autres forces sociales spontanées. C’est tout le contraire : le libre jeu de ces forces conduit généralement les pays en développement et leurs communautés scientifiques à des équilibres de faible efficience. Dans ces équilibres malheureusement stables, les communautés scientifiques sont extrêmement réduites et stagnantes. Les structures de production et de diffusion de la connaissance, que celle-ci soit scientifique ou technologique, nécessitent une forme d’action collective productrice d’équilibres de forte efficience, où la production et l’utilisation des connaissances sont suffisantes et à même d’entretenir des taux de croissance modérés à élevés.
Une observation de l’évolution des petites communautés scientifiques, en particulier dans les pays d’Amérique latine, donne à penser qu’en l’absence de politiques menées en amont ces communautés tendent à suivre des voies où :
  • La probabilité de contacts et d’une interaction fructueuse entre leurs membres est considérablement inférieure à ce qui est observé dans des communautés scientifiques nationales plus nombreuses [7] ;
  • Les transmissions de connaissances entre la communauté scientifique et le secteur industriel sont modestes dans un sens comme dans l’autre ; la mobilité des scientifiques entre universités et instituts de recherche ou entreprises privées est faible ;
  • L’accès de ces communautés scientifiques, de dimensions durablement modestes, et des technologues locaux aux domaines pionniers de la connaissance est rare ;
  • Les publications de ces scientifiques dans les grandes revues scientifiques internationales sont rares, même compte tenu des dimensions de la communauté à laquelle ils appartiennent ;
  • Les découvertes scientifiques importantes ne sont pas fréquentes et l’impact de la recherche nationale sur la communauté scientifique internationale est négligeable ;
  • L’accès aux grands projets scientifiques est très limité ;
  • Les taux d’émigration de scientifiques très qualifiés sont élevés ; ceux-ci ne sont pas seulement attirés par une plus grande valorisation de leurs compétences, mais également par la plus grande accumulation de capital humain qu’ils comptent trouver dans des communautés scientifiques plus vastes (Lucas, 1988) ;
  • La rareté de la connaissance apportée par les communautés scientifiques locales à l’industrie ou à l’agriculture et les difficultés liées à l’achat de technologie à l’étranger dans un souci de compétitivité internationale poussent les entreprises locales à limiter leurs projets d’entreprise à l’implantation sur des marchés nationaux protégés ; la croissance de ces entreprises ralentit tandis que s’accentue leur vulnérabilité à l’égard de la concurrence étrangère ;
  • L’exode des cerveaux et l’absence de pressions de la part du secteur productif ou de tout autre secteur de la société dissuadent les responsables politiques d’investir suffisamment dans la formation des scientifiques ou dans la recherche. Le graphique 4 ci-dessous met en regard les dépenses en science et technologie et le pib dans certains pays et en Amérique latine ;
  • Le travail scientifique est relativement moins valorisé que le travail professionnel.
Graphique 4
Dépenses afférentes à la science et la technologie par rapport au PIB (1998)
IMGIMGDépenses afférentes à la science et la technologie...IMGIMF
La situation de ces communautés scientifiques peut être qualifiée de piège, puisque aucune force endogène ne vient perturber l’équilibre de faible efficience.
Trois questions peuvent se poser au sujet de la stabilité de ce piège, qui se présente comme le principal obstacle à l’accès à la connaissance : pourquoi, si la connaissance est un déterminant reconnu de la croissance et du développement social, les gouvernements et les personnalités politiques des pays en développement classent-ils la science et la technologie parmi les priorités secondaires ? Pourquoi les entreprises du secteur privé de ces pays ne recourent-elles pas aux communautés scientifiques pour obtenir le savoir dont elles ont besoin ? Pourquoi les scientifiques et les technologues de ces pays sont-ils si rarement mobilisés en tant que force politique en faveur de la connaissance ?
La science et les pouvoirs publics dans les pays en développement
Certains voient dans l’horizon rapproché des hommes et femmes politiques et des responsables gouvernementaux une explication aux politiques menées et aux comportements politiques qu’on observe dans les pays en développement. De la gestion des crises financières au clientélisme, tout s’expliquerait par des institutions qui inscrivent dans le court terme le comportement du monde politique. Dans le cas de la science et de la technologie, ce comportement est particulièrement dommageable, car les résultats visibles apparaissent bien après les investissements et bien après l’échéance du mandat pour lequel ont été élus les responsables politiques.
Les incitations à s’en tenir au court terme s’agissant de la mise en place des politiques relatives à la science et à la technologie sont certainement renforcées par les incertitudes quant aux produits de l’investissement dans la connaissance ainsi que par des arguments théorico-idéologiques favorables à une division du travail intégrant l’avantage concurrentiel de départ des pays industrialisés en matière de production de connaissances de tous types. Selon ce point de vue, les pays en développement ne devraient se consacrer qu’à la production agricole et industrielle et tâcher d’accroître la productivité de ces secteurs par l’importation de technologies. Ce point de vue a été critiqué car il ne tient pas compte de ce qu’une grande partie du commerce technologique concerne des produits qui sont dans la phase descendante de leur cycle commercial et qui ont besoin d’une protection sur le marché ou de subventions pour être vendus. En outre, l’achat de technologies – en particulier quand il s’opère sans l’aide d’experts – est effectué dans des conditions fixées par le vendeur, de sorte que l’acheteur n’est pas nécessairement compétitif sur les mêmes marchés que l’auteur de la technologie.
Il arrive que les responsables politiques des pays en développement s’engagent à lancer des programmes scientifiques et technologiques d’envergure et à consentir les investissements correspondants. Les candidats s’entourent lors de leur campagne électorale de personnalités connues du monde scientifique, ce qui peut déboucher sur une augmentation du budget de la science, voire sur la création de ministères spécialisés. En outre, au cours des années de forte croissance du pnb, les banques multilatérales peuvent proposer de financer des programmes de science et technologie aux gouvernements avides de devises. Mais dès que la croissance ralentit et que le déficit public s’alourdit, le financement des projets scientifiques ainsi que les programmes de formation scientifiques sont suspendus. Il s’ensuit généralement une série de cycles dans les efforts scientifiques de ces pays qui découragent les vocations scientifiques et multiplient les incertitudes quant aux projets scientifiques et technologiques.
Scientifiques et entrepreneurs
Tous les obstacles nationaux à l’accès à la connaissance dans les pays en développement ne sont pas d’ordre idéologique. La concurrence sur le marché mondial ne laisse qu’une place exiguë aux produits technologiquement inférieurs. Sans un marché protégé, des frais de transport importants ou des dépenses considérables en publicité, il est pratiquement impossible pour un produit de ce type de rester sur le marché mondial.
Les avantages technologiques sont de courte durée, de sorte que les entreprises ont besoin d’un apport constant de connaissances et de liaisons stables avec les marchés mondiaux pour rester compétitives. L’équilibre est délicat à maintenir sans de grands laboratoires de recherche, lesquels exigent d’importants investissements. Si l’entreprise n’est pas suffisamment grande, il est difficile d’escompter qu’elle soit à même de réunir les fonds nécessaires pour se doter d’une structure de recherche suffisante qui lui soit propre. Et si l’action collective a des coûts de transaction élevés et que les pouvoirs publics ne prennent pas de mesures incitatives pour affecter des crédits publics à la recherche technologique (pour les raisons exposées au chapitre précédent), il y a fort à parier que peu d’entreprises seront capables de survivre en s’appuyant sur une circulation permanente de technologie locale. À cela, elles préféreront exploiter une technologie sous contrat de licence (ou la copier), quittes à sacrifier parfois même leurs exportations en direction des marchés mondiaux, et se limiter à une production à petite échelle destinée à leurs marchés protégés. Ainsi, le manque de continuité dans l’approvisionnement du secteur productif en savoir local crée une dépendance dynamique des entrepreneurs des pays en développement vis-à-vis de la technologie étrangère, que celle-ci soit achetée ou copiée, empêche leurs entreprises de tenir tête à la concurrence sur le marché mondial et se répercute sur les chercheurs locaux en accentuant leur isolement par rapport au marché.
Des communautés peu portées à l’action collective
Les communautés scientifiques des pays en développement ont souvent du mal à s’organiser pour agir collectivement :
  • Leur propension à unir leurs efforts, ressources et projets dans de grands programmes collectifs est généralement limitée et ne se manifeste que sur la demande des bailleurs de fonds ;
  • Les intérêts institutionnels des universités, centres de recherche et associations du secteur privé prévalent souvent sur les intérêts généraux de la collectivité. Les exemples abondent d’initiatives de coopération réduites à néant par le conflit entre ces deux types d’intérêts ;
  • Leur capacité de mobiliser et de faire pression pour faire adopter des politiques et obtenir des financements est généralement faible, même quand l’existence de la communauté est menacée par des réductions budgétaires.
Un tel comportement ne peut s’expliquer comme résultat d’attitudes communes aux scientifiques et technologues dans le monde entier. Il est davantage l’expression de la persistance de certains modes de gouvernance dans les institutions de recherche et les unions professionnelles. Malgré les réformes qui ont été adoptées dans certains pays concernant le fonctionnement global des systèmes nationaux de science et d’innovation, il est fréquent d’observer dans ces pays une réticence à réformer les structures de gouvernance internes des universités, instituts de recherche et associations de producteurs. Dans les universités, par exemple, les réglementations qui déterminent l’équilibre entre enseignement et recherche-développement ne laissent à la recherche que de 10 à 20 % de l’ensemble du temps de travail de l’enseignant, même dans les établissements d’enseignement supérieur les mieux financés et les mieux classés ; l’affectation de crédits de recherche au profit des universités s’opère souvent davantage au gré de l’autorité bureaucratique que selon des critères scientifiques et incite rarement à la coopération ou à la formation de groupes.
Du fait de ces structures traditionnelles de gouvernance des organisations du domaine de la science et de la technologie, à quoi s’ajoute une répartition déséquilibrée de la connaissance dans nombre de ces sociétés qui confèrent souvent aux chercheurs une situation de quasi-monopole dans ce domaine, la compétition pour l’obtention de maigres ressources publiques est exacerbée et encourage des stratégies individuelles pour y avoir accès, plutôt que la coopération. Cependant, des initiatives de coopération, qui se sont révélées extrêmement réussies, permettent à certains groupes, alliances et réseaux de recherche de progresser.
 
Échapper au piège
 
 
Les problèmes d’accès à la connaissance auxquels se heurtent les chercheurs des pays en développement sont liés aux politiques néo-mercantilistes des pays développés concernant l’information scientifique et également à la dynamique sociale qui anime les activités scientifiques dans leurs propres pays. En outre, le processus de création de connaissance englobe plus que le seul accès à l’information. L’accès à l’information exige davantage qu’un simple accès à l’information scientifique et technologique. C’est là que les dynamiques internes et les obstacles extérieurs interagissent pour empêcher l’accès de ces scientifiques et technologues aux activités scientifiques mondiales. Les politiques de ces pays, associées à des initiatives d’action collective animées par la communauté scientifique, à la fois dans les pays développés et dans les pays en développement, ont montré que cet accès était susceptible d’améliorations.
Les indicateurs de la science et de la technologie dans certains pays d’Amérique latine confirment ce qu’on savait déjà pour les pays nouvellement industrialisés d’autres régions. Les politiques et le financement public de la science et de la technologie sont à l’origine de bonds dans l’évolution de ces indicateurs, qui se produisent à la suite d’efforts particuliers de la part de certains États. Le Brésil, dans certaines époques de fort investissement du gouvernement en science et technologie, est un bon exemple de la viabilité de ces mutations.
Dans d’autres pays d’Amérique latine, de modestes améliorations ont été obtenues grâce à des politiques générales donnant des résultats spécifiques dans certains domaines de la recherche, voire grâce à certains groupes particuliers. Ces politiques, qui autorisent à corriger le cap en l’orientant davantage vers la croissance et qui évitent le piège de la dynamique sociale de la science, comportent généralement les mesures suivantes (Forero, 1994) :
  • Investir dans la formation de scientifiques, en particulier dans des programmes de doctorat nationaux ayant pour objectif de mettre la science en rapport avec les secteurs productifs et en prise avec les spécificités de l’environnement géographique et social local ;
  • Parrainer financièrement la formation de groupes de recherche locaux, afin de vaincre l’isolement des chercheurs qui travaillent individuellement ;
  • Favoriser les contacts et les réseaux reliant les groupes scientifiques locaux à leurs homologues internationaux (Jaramillo, 2000) ;
  • Doter toutes les couches de la population des compétences générales nécessaires à l’utilisation des connaissances scientifiques et des technologies de l’information (Banque mondiale, 1999, p. 19) ;
  • Mettre en pratique des politiques favorisant « l’apport de cerveaux » (brain-gain) pour attirer ouvertement des scientifiques étrangers et faire revenir ceux qui avaient émigré [8] ;
  • Inciter, par des mesures plus vigoureuses, l’industrie et l’agriculture à innover et à instaurer des contacts permanents avec les scientifiques et les technologues dans les universités et les centres de recherche indépendants.
La science mondiale deviendra peut-être le lieu d’une collaboration internationale généralisée et intense, ou bien celui d’un accès extrêmement stratifié à la connaissance. Les conditions pour que prédomine le premier de ces scénarios sont, d’une part, le démantèlement des obstacles extérieurs à l’accès à la connaissance, et d’autre part le renversement de la dynamique interne perverse qui empêche de nombreux pays en développement de prendre activement part au développement de la science.
Traduit de l’anglais
Les auteurs remercient Elsa Espinosa, pour sa précieuse assistance dans le travail de recherche, ainsi que les participants aux ateliers de l’iiasa de Laxenburg (Autriche) sur la science mondiale (1997) et sur la collaboration télématique et la recherche scientifique (1999) pour leurs commentaires sur un précédent travail sur ce même sujet. La seconde partie est le développement d’une idée présentée et débattue à l’occasion de la Convention scientifique nationale de Colombie (2000) dont il a été rendu compte dans Colombia, Ciencia y Tecnología (décembre 2000).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Albornoz, M. 2000. « El Genoma es ajeno (las penas son de nosotros) », Redes : Revista de Estudios Sociales de la Ciencia, vol. 7, 15, p. 6-10, Buenos Aires, août.
·  Banque mondiale. 1999. Rapport sur le développement dans le monde – la connaissance au service du développement 1998-1999, Eska/Banque mondiale.
·  Cowan, R. ; David, P. ; Foray, D. 1999. The Explicit Economics of Knowledge Codification and Tacitness, working paper, Stanford, mai.
·  Dasgupta, P. ; David, P. 1994. « Toward a new economics of science », Research Policy, n° 23, p. 487-521.
·  David, P. 2000. « The digital technology boomerang : new intellectual property rights threaten global “open science” », World Bank Conference, volume abcde-2000.
·  –. 1996. Communications, Creativity and Research Network Dynamics : An Elementary Model of Scientific Communities, Oxford, automne.
·  –. ; Foray, D. 1995. « Distribution et expansion de la base de connaissances scientifiques et technologiques », Revue sti, n° 16, ocde, Paris.
·  Deardorff, A. 1992. « Welfare effects of global patent protection », Economica, février, p. 33-51.
·  Ferrantino, M. J. 1994. « The effect of intellectual property rights on international trade and investment », Weltwirtsch Arch., 42, p. 155-166.
·  Forero, C. 1994. « Science et technologie dans la modernisation de la Colombie », Acta Forum Engelberg, Engelberg (Suisse).
·  –. 1999. « Knowledge access and collaboration in scientific research », Atelier esf-iiasa-nsf, Laxenburg (Autriche), décembre.
·  Granstrand, O., David, P. ; Foray, D. 2001. Intellectual Property Rights Aspects of Internet Collaboration, European Community, working paper, Bruxelles, janvier.
·  Jaramillo, H. 2000. Las redes de cooperación : un modelo organizacional de articulación para la ciencia y la tecnología, document de travail, Universidad del Rosario, Bogotá.
·  Johnson, J. ; Regets, M. 1998. « International Mobility of Scientists and Engineers to the United States – Brain Drain or Brain Circulation ? », Issue Brief, nsf division of science resource studies, 10 novembre, p. 1-5.
·  Lucas, R. Jr. 1988. « On the mechanics of economic development », Journal of Monetary Economics, 22.
·  Narváez, N. ; Rosas, A. 1996. El « brain-gain » en la comunidad científica mexicana : una mirada alternativa, Mexico, document de travail, cich-unam.
·  ocde. 1996. L’Économie fondée sur la connaissance, ocde/gd(96)102, Paris.
·  Oxman, A.D. ; Sacket, O.L. ; Guyatt, G.H. 1993. « User’s guide to the medical literature », jama, 270, 17.
·  Ricyt. 2000. El Estado de la Ciencia, Buenos Aires.
·  Ritterband, P. 1970. « Law, policy, and behaviour : educational exchange policy and student migration », American Journal of Sociology, vol. 76, n° 1, p. 71-82.
·  Vessuri, H. 1994. « Foreign scientists, the Rockefeller Foundation and the origins of agricultural science in Venezuela », Minerva, vol. XXXII, n° 3.
·  Vishwasrao, S. 1994. « Intellectual property rights and the mode of technology transfer », Journal of Development Economics 44, p. 381-402.
 
NOTES
 
[1]Lettre à Santiago Pérez de Arroyo, Quito, 6 octobre 1801. Les historiens modernes avancent que ce manque d’information sur l’état des connaissances en Europe a permis à Caldas de se détacher des méthodes dogmatiques et scolastiques qui étaient enseignées dans les écoles coloniales espagnoles de l’époque (J. Arias de Greiff, « Encuentro de Humboldt con la ciencia de la España americana : transferencias en dos sentidos », dans El regreso de Humboldt, Musée national de Colombie, Bogotá, mars-mai 2001).
[2]Ces obstacles entrent en conflit avec la production de connaissance, avec sa transmission par l’éducation et avec son transfert des créateurs et interprètes vers les usagers.
[3]Mario Albornoz renvoie à une conception bureaucratique qui est fréquente chez les gouvernants des pays d’Amérique latine : « Cette conception remet en cause […] l’utilité des efforts déployés pour se doter de moyens scientifiques et technologiques endogènes […]. Elle s’est vue renforcée par l’émerveillement que suscite l’Internet dans certains milieux politiques et confond les processus de création et de transmission des connaissances. En outre, elle ignore que le fait de renoncer à produire localement des connaissances nuit à la faculté de s’approprier celles qui sont produites hors de la région » (Albornoz, 2001, p. 8).
[4]Voir Cowan, David et Foray (1999) pour une analyse détaillée de la connaissance tacite.
[5]R. Lucas (1988) a proposé une hypothèse sur le rapport existant entre migration et capital humain.
[6]Le quotidien La Nación de Buenos Aires a récemment rendu compte du départ de deux chercheurs, qui a pratiquement conduit au démantèlement d’un groupe de recherche génétique argentin de premier plan (édition du 9 mai 2001).
[7]Paul David a mis en évidence le fait que cette probabilité de contact détermine la faculté de la communauté à parvenir à un consensus (David, 1996).
[8]On peut trouver des évaluations historiques et scientométriques des politiques qui ont réussi à attirer des scientifiques étrangers vers les pays d’Amérique latine dans Hebe Vessuri, « Foreign scientists, the Rockefeller Foundation and the origins of agricultural science in Venezuela », Minerva, vol. XXXII, n° 3, automne 1994, et dans N. Narváez et A. Rosas, « El “brain-gain” en la comunidad científica mexicana : una mirada alternativa », polycopié, cich-unam, Mexico (1996).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Lettre à Santiago Pérez de Arroyo, Quito, 6 octobre 1801. L...
[suite] Suite de la note...
[2]
Ces obstacles entrent en conflit avec la production de conn...
[suite] Suite de la note...
[3]
Mario Albornoz renvoie à une conception bureaucratique qui ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Voir Cowan, David et Foray (1999) pour une analyse détaillé...
[suite] Suite de la note...
[5]
R. Lucas (1988) a proposé une hypothèse sur le rapport exis...
[suite] Suite de la note...
[6]
Le quotidien La Nación de Buenos Aires a récemment rendu co...
[suite] Suite de la note...
[7]
Paul David a mis en évidence le fait que cette probabilité ...
[suite] Suite de la note...
[8]
On peut trouver des évaluations historiques et scientométri...
[suite] Suite de la note...
Publications recensées dans SCI par rapport au PIB (1998)
Publications recensées dans Pascal par rapport au PIB (1998)
Visibilité scientifique globale dans les répertoires scientifiques Amérique latine et Caraïbes)
Dépenses afférentes à la science et la technologie par rapport au PIB (1998)