2002
Revue internationale des sciences sociales
Perspectives de politique et de recherche
Les économies fondées sur le savoir – leurs liens avec les technologies de l’information et de la communication
[*]
W. Edward Steinmueller
W. Edward Steinmueller est professeur à l’université du Sussex. Il est spécialisé dans l’étude des politiques concernant les technologies de l’information et de la communication. Ses recherches portent notamment sur l’économie de l’information, les industries de l’information, les aspects économiques des politiques publiques dans le domaine de la science et de la technologie, l’économie industrielle, et les relations existant entre les facteurs sociaux, organisationnels et technologiques dans le cadre de la production et de l’adoption des nouvelles technologies.
Dans cet article, l’auteur se propose d’établir une passerelle entre les organismes de recherche sur les « sociétés du savoir » et la révolution des technologies de l’information et de la communication en mettant en lumière les distinctions qui existent entre « information » et « savoir ». De tout temps, l’économie a explicitement fait abstraction de ces distinctions afin de s’attacher aux caractéristiques de l’information en tant que bien marchand. Or, cette approche présente plusieurs lacunes. En particulier :
- Elle réduit l’acquisition du savoir (en d’autres termes, le processus d’apprentissage des connaissances) à la réception de l’information ;
- Elle néglige l’analyse des technologies qui permettent de représenter le savoir ;
- Elle ne considère pas le rôle que jouent les réseaux sociaux dans l’échange des connaissances.
L’étude de ces questions exigera de nouvelles théories relatives aux systèmes industriels fondées sur un échange permanent de connaissances et appellera de nouvelles manières d’aborder la recherche publique. Les nouvelles technologies de la communication, notamment l’Internet, soulèvent des questions spécifiques sur la tarification en tant que mécanisme incitatif régissant l’accès à l’information. En somme, nous estimons qu’un nouveau programme de recherche s’impose. De nature pragmatique, il devra être centré sur l’accès à l’information, la normalisation ainsi que sur les investissements dans les infrastructures des réseaux sociaux et physiques. Ce nouveau programme de recherche devra remplacer en grande partie les programmes traditionnels qui s’intéressaient principalement à la fixation des tarifs dans les réseaux monopolistiques de télécommunications et au « gouvernement d’entreprise » de ces derniers.
Introduction : comment définir une économie du savoir ?
La croissance économique moderne est fondée sur l’amélioration de la productivité. Ce phénomène est le plus directement observable dans le domaine de l’agriculture des pays membres de l’ocde où, au cours des cent ou cent cinquante dernières années (selon le pays), les gains de productivité ont permis de se passer d’une part considérable de la main-d’œuvre agricole tout en conduisant simultanément à un accroissement des rendements. Les travailleurs qui n’étaient plus nécessaires dans l’agriculture ont trouvé à s’employer dans les industries des zones urbaines où les progrès de la productivité ont été de pair avec ceux de l’agriculture ou en ont été le moteur. Depuis quelques dizaines d’années, le secteur tertiaire absorbe de plus en plus la main-d’œuvre urbaine, mais avec des résultats beaucoup plus inégaux pour ce qui est de l’augmentation des rendements. Dans les pays les plus engagés dans ce processus historique, cette profonde transformation a des conséquences très étendues. Les paysages sont devenus des « environnements bâtis » et il reste à faire preuve de beaucoup d’esprit inventif pour apprendre à gagner sa vie – ou tout simplement, à vivre – dans ces nouveaux milieux professionnels et physiques.
Ces mutations radicales se caractérisent essentiellement par les investissements réalisés dans le domaine de la connaissance pour accroître les capacités productives des ressources utilisées – qu’il s’agisse des biens d’équipement, de la main-d’œuvre ou des richesses naturelles. Dire que les économies industrialisées sont « fondées sur le savoir », c’est donc simplement reconnaître que la nature et la structure des activités économiques et bien souvent les bases sur lesquelles repose la société dans les pays industrialisés se distinguent de celles des périodes précédentes par le rythme auquel ces économies sont capables de créer et d’exploiter des connaissances, ainsi que par l’ampleur de ce phénomène. Toutes les sociétés sont des sociétés du savoir en ce sens qu’elles sont tributaires d’un ensemble d’objets matériels et d’institutions culturelles dont la production ou le fonctionnement exigent des connaissances, mais les sociétés modernes du savoir ont ceci de particulier que l’accumulation et la transmission des connaissances y sont beaucoup plus rapides et beaucoup plus importantes, tout comme le sont les ruptures avec le passé dues à ces phénomènes. S’y ajoute le fait que la plupart de ces connaissances ont un caractère novateur ou que leurs applications s’inscrivent bien souvent dans un cadre très éloigné de celui de leur genèse.
Le rôle central de la base de connaissances dans les pays « avancés » – ceux qui ont connu la plus grande discontinuité dans la création et la répartition des connaissances – a de multiples incidences sur leur développement économique, technologique et social. Par exemple, dans les grands pays industrialisés, le taux global de croissance dépend de plus en plus de la création de nouvelles industries, dont le rythme d’expansion dépasse celui des secteurs traditionnels – ce qui a pour effet de tirer vers le haut le taux moyen de croissance de l’ensemble de l’économie (Kuznets, 1966). Depuis une cinquantaine d’années, on peut notamment citer, parmi les branches d’activité qui jouent ce rôle, le secteur des nouveaux produits pharmaceutiques et des nouveaux matériels médicaux, l’aéronautique, les techniques de l’information et de la communication, ainsi que toute la gamme des nouvelles matières (par exemple, les matières plastiques). Une synergie s’est établie d’une part entre ces nouvelles industries elles-mêmes, et d’autre part, entre ces nouvelles industries et les anciennes industries (automobiles, machines-outils, matériel électrique, pétrochimie). Le rôle capital que jouent la science et la technologie dans ces industries de pointe signifie que les changements technologiques ont non seulement une incidence généralisée sur l’accroissement du rendement de la main-d’œuvre et du capital, mais qu’ils accélèrent aussi la croissance économique directement et par le biais de cette synergie. Les économistes ont émis l’hypothèse que les effets macroéconomiques de ces évolutions sont peut-être suffisamment importants pour justifier un examen des caractéristiques de ces « rendements croissants » en tant que phénomène macroéconomique (Romer, 1986).
L’expression « économie du savoir » implique une distinction qualitative pour ce qui est de l’organisation et de la conduite de la vie économique moderne. Ceux qui emploient cette expression avancent que le facteur déterminant du succès des entreprises et de l’ensemble des économies nationales dépend de plus en plus de leur aptitude à créer et à exploiter des connaissances. Certes, les connaissances scientifiques et technologiques sont d’une importance capitale, mais les connaissances sur la manière d’organiser et de gérer les activités économiques, notamment celles qui sont liées à l’application de nouvelles découvertes scientifiques et technologiques, jouent également un rôle essentiel dans les réussites économiques. Ces améliorations des modes d’organisation et de gestion s’imposent avec de plus en plus de force au fur et à mesure que le contenu scientifique et technologique des activités économiques augmente. Il est maintenant banal de parler de l’analyse et du renforcement des « capacités » des entreprises, de « l’acquisition des connaissances » en tant qu’activité économique vitale, et de l’hétérogénéité des aptitudes « cognitives » des organisations.
Bref, le savoir contribue à l’économie en favorisant les gains de productivité, la création et la croissance des nouvelles industries, ainsi que les changements des modes d’organisation indispensables à une exploitation efficace de ces nouvelles connaissances. On peut en dire autant de la contribution des nouvelles technologies de l’information et de la communication (« les ntic ») à l’économie :
- Les ntic favorisent les améliorations de la productivité même si, dans le cas du secteur tertiaire, le rythme de ces gains de productivité et les bienfaits qui en sont tirés sont souvent inégaux. Mesurer cet apport, de même que celui de l’innovation dans le secteur tertiaire, est une opération complexe et parfois vouée à l’échec, en raison de la multiplication des nouvelles capacités qu’il est difficile de comparer aux capacités traditionnelles. La terminologie et l’appareil conceptuel utilisés pour analyser les variations des rendements économiques et leurs incidences sur l’économie dérivent en grande partie des efforts déployés pour expliquer les conséquences économiques de la production et de la distribution en grande série. Les spécificités de l’information en tant que facteur de production économique, le rôle de la « flexibilité » en matière de production et de distribution, les incidences de l’extension et du renforcement des processus de « contrôle », dont chacun est étroitement lié à l’utilisation de ces technologies, sont bien peu pris en compte – si tant est qu’ils le soient – dans les critères traditionnels qui servent à mesurer la productivité physique ;
- Les ntic favorisent la création et la croissance de nouvelles branches d’activité (multimédia, commerce électronique, progiciels). En outre, les complémentarités qui existent entre ces techniques stimulent encore plus la croissance à l’intérieur de tel ou tel secteur. Par exemple, l’expansion de l’informatique a été à la fois l’une des causes et l’une des conséquences majeures de la mise au point et de l’essor des imprimantes laser et à jet d’encre. Il est difficile d’élucider la nature de ces interdépendances, car les statistiques des organismes publics classent ou regroupent souvent de manière erronée les biens et les services industriels. Nous risquons fort de ne plus avoir une perception concrète de la structure des économies modernes, et donc de devenir incapables d’évaluer les effets des changements économiques sur le jeu normal de la concurrence et sur la répartition du pouvoir économique ;
- Les ntic favorisent les changements des modes d’organisation. La diffusion et la redistribution de l’information à l’intérieur de telle ou telle organisation permettent d’inventer de nouvelles structures de contrôle ainsi que de nouveaux modes de travail, de réduire le degré du traitement et du filtrage de l’information par les hommes et de modifier la nature de ces opérations. Malgré l’importance de ces méthodes et leur adoption généralisée, on ne dispose guère de recherches systématiques permettant d’évaluer si ces évolutions correspondent aux meilleures pratiques souhaitables ni de mesurer leur influence. Par exemple, les monographies qui figurent dans l’ouvrage de Zuboff (1988) comptent encore parmi les études les plus utiles sur les incidences des technologies de l’information sur le lieu de travail (bien qu’elles datent maintenant de plus de dix ans).
En d’autres termes, la base actuelle de recherches ne permet pas de comprendre les évolutions de la société de l’information en raison de ses grandes lacunes. Ces limitations ne sont en aucune sorte circonscrites à l’économie, bien que nous mettions en lumière dans la suite de cet article des problèmes spécifiquement économiques. Nous esquisserons ci-après certaines recherches capitales qui ont contribué à élucider ces problèmes, mais si nous voulons remédier à ces insuffisances, nous devons assimiler et étendre les conclusions de ces travaux.
Le savoir et l’information ne sont pas synonymes
Pour parvenir à mieux comprendre la nature des économies fondées sur le savoir, il faut commencer par réexaminer le rôle que le savoir joue dans les sciences économiques afin de changer d’optique. Certes, nous avons déjà défini au début de la présente section la base de recherches fondamentales à entreprendre, mais la signification de cet aphorisme ne sera pas immédiatement évidente si nous n’étudions pas d’abord comment l’analyse économique traditionnelle traite l’information et le savoir. Nous élargirons ensuite le cadre de cet examen pour y englober les questions que les économistes négligent d’ordinaire.
L’analyse économique de l’information et du savoir se fonde sur une théorie de la communication qui s’inspire elle-même du modèle « émetteur-destinataire ». Ce modèle, qui date des premiers temps des théories de la communication, part de l’hypothèse que le savoir peut être « codé » par l’émetteur, transmis et reconstitué par le destinataire. Cette théorie avait initialement pour objet d’analyser les problèmes que posent l’efficience et la correction des erreurs dans le processus de transmission des messages, mais les économistes ont d’habitude considéré que la « reproduction » du savoir était synonyme du codage, de la transmission et de la réception de l’information. Ils n’établissent donc ordinairement aucune distinction entre l’information et le savoir. Posséder l’information, c’est posséder le savoir : quiconque possède une connaissance sera capable de l’exprimer sous la forme d’une information transmissible et celle-ci, une fois reçue par une autre personne, sera la reproduction de la connaissance originale. Or, les chercheurs qui s’intéressent à l’évolution technologique ont remis en question la conception selon laquelle l’information et le savoir sont synonymes en faisant valoir que cette conception ne permet pas de comprendre les processus de diffusion de l’innovation en général, et le transfert de technologie en particulier.
Pourquoi en est-il ainsi ? D’une part, cette conception sert à centrer l’attention sur les motifs qui incitent une personne à transformer une connaissance qu’elle possède en une information susceptible d’être plus facilement communicable à d’autres personnes et exploitable par elles (Cowan, David et Foray, 2000). À son tour, l’information a d’importantes propriétés économiques qui ne sont pas partagées par les autres biens marchands :
- Absence d’un droit exclusif de propriété (si une personne possède une information, cela n’empêche pas une autre personne de l’utiliser également) ;
- Non-fonctionnement des mécanismes de la concurrence pour son utilisation (si l’on fournit une copie d’une information, cela ne réduit pas la valeur de cette information pour celui qui la « détient ») ;
- Faible coût marginal de reproduction (une fois que l’on a produit la première copie où figure une information, les copies ultérieures coûtent beaucoup moins cher).
On combine parfois ces trois postulats à une hypothèse plus contestable relative à « l’élimination gratuite » de l’information (si l’on ne sait que faire d’une information, il ne coûte rien de ne pas en tenir compte ou de s’en débarrasser) pour laisser entendre que l’on servirait mieux les intérêts de la société si tout le monde avait accès aux informations disponibles. En d’autres termes, pour faire profiter au maximum la société des avantages de l’information, il faudrait en faire un bien public, au sens où on l’entend pour une autoroute gratuite ou pour un système d’enseignement public.
De cette approche découlent deux conclusions. La première concerne les incitations à produire de l’information et la deuxième a trait aux apports potentiels des processus de création de l’information à l’économie, notamment pour ce qui est de l’existence des « rendements croissants » et de leur contribution à l’expansion économique et au bien-être social.
Les économistes ont reconnu qu’il est nécessaire de fournir dans une certaine mesure des incitations aux acteurs économiques si l’on veut en premier lieu produire de l’information et en second lieu en faire un objet d’échange (Arrow, 1962). D’un bien public, l’information peut devenir un bien marchand pour autant que l’on peut limiter sa reproduction. Le moyen le plus direct d’y parvenir, c’est de conférer des droits de propriété dans le domaine de l’information. En créant des « détenteurs légitimes » de l’information, on met en place les conditions initiales pour le fonctionnement d’un marché. Néanmoins, certaines caractéristiques de l’information, notamment son utilisation non concurrentielle et ses faibles coûts marginaux de reproduction, rendent difficile le respect effectif des droits de propriété dans ce domaine. D’autres difficultés découlent des possibilités d’utiliser des informations mises en vente de manière à échapper à la législation correspondante (par exemple, par le biais d’imitations, d’extensions, d’adaptations, etc.). De même, une personne qui possède une information, mais qui craint qu’on ne la lui dérobe subrepticement, ne souhaitera pas s’en départir pour qu’on en vérifie l’exactitude si quelqu’un a déjà prévu de la lui acheter. L’acquéreur aura donc beaucoup de mal à évaluer la qualité de cette information. Ce sont là des aspects qui présentent un très grand intérêt sur le plan économique. Il y a encore beaucoup d’autres grands thèmes de recherche théorique et pratique dans ces domaines ; ils sont d’une importance capitale pour les sociétés du savoir en général, et plus particulièrement, pour leurs secteurs, des technologies de l’information et de la communication.
Les incidences de la distinction entre l’information et le savoir
Dès lors que nous reconnaissons qu’il existe une grande différence entre l’information et le savoir, nous pouvons examiner une série de problèmes qui concernent plus particulièrement la « transmutation » du savoir en information par le biais d’un type quelconque de représentation, de plus en plus souvent dénommée « codification » du savoir. Si le processus inverse – la reproduction du savoir à partir de l’information – était symétrique, en d’autres termes, si la « décodification » semblait tout autant aller de soi que la codification, il y aurait lieu d’ignorer délibérément la distinction entre « information » et « savoir ». Bien des problèmes mondiaux seraient résolus si seulement il en était ainsi. Malheureusement, le destinataire d’une connaissance codifiée a souvent besoin de posséder beaucoup d’autres connaissances pour reconstituer cette information en une connaissance utile (Cohen et Levinthal, 1989). Les lacunes dans les connaissances et l’expérience du destinataire, les déficiences constatées lorsque l’on cherche des représentations adéquates du savoir et les inévitables erreurs de transmission sont autant de raisons qui font que même les efforts les plus simples tentés pour reproduire le savoir sont loin d’atteindre leur but. Il n’y a qu’à réfléchir aux efforts déployés en vain lorsque l’on essaye pour la première fois de monter avec succès des meubles expédiés en pièces détachées, même avec l’aide d’un mode d’emploi, ou bien encore, l’irritation que ressentent les étudiants lorsqu’ils tentent de maîtriser le calcul intégral, quels que soient les centaines de manuels qu’ils utilisent à cette fin. Cependant, il serait encore plus difficile de monter des meubles sans ces instructions ou d’apprendre le calcul intégral sans un manuel. La codification du savoir fonctionne, mais imparfaitement. L’investissement dans la codification du savoir et dans son amélioration est donc une activité économique d’un très grand intérêt.
Au fur et à mesure que la création et que la distribution de l’information deviennent des activités économiques de plus en plus importantes, les problèmes posés par la recherche et le filtrage des données influent sur leur utilité et sur la nature des services d’information. La fourniture d’informations qui répondent à la diversité des intérêts des utilisateurs est un problème croissant où l’hypothèse relative à « la gratuité de la suppression des données » est clairement inadéquate. La recherche et le filtrage des informations exigent de gros investissements, de même que l’acquisition de compétences spécifiques. La « gestion du savoir » – expression de plus en plus souvent employée à propos de ces problèmes – est une tâche de plus en plus ardue pour des organisations aux structures complexes. Premièrement, les coûts de production de l’information incitent les organisations à faire des économies sur ce poste en trouvant des moyens de réutiliser ou d’adapter des informations qui ont déjà été produites. C’est une version plus subtile du problème posé par la « recherche et le filtrage » des données – domaines où il faudra probablement disposer de critères complexes et difficiles à définir pour identifier les informations pertinentes. On peut également considérer que ces questions sont intimement liées à la qualité de la « mise en réseau » des connaissances à l’intérieur de telle ou telle organisation. Il ne s’agit pas simplement de savoir qui possède les informations utiles et où elles pourraient être stockées, il faut en outre déterminer qui pourra être capable de résoudre tel ou tel problème soulevé par la gestion du savoir. Les technologies de l’information et de la communication pourraient contribuer à la solution de ce type de problème, mais elles en seront sans doute incapables en l’absence de réseaux tant sociaux que physiques.
Le rôle croissant que jouent l’information et le savoir dans l’obtention d’avantages compétitifs fait également resurgir d’importantes questions d’ordre réglementaire. On peut citer par exemple la relation qui existe entre la protection de la propriété intellectuelle et la politique suivie en matière de concurrence. La protection de la propriété intellectuelle vise à empêcher de « resquiller » ceux qui pourraient être tentés de copier les découvertes des autres. Comme une duplication ou une imitation servile des découvertes d’autrui risque d’avoir un coût bien inférieur à celui des découvertes originales, la concurrence pourrait jouer en faveur d’une société qui autoriserait de tels actes. Cependant, dans ce cas, cela risquerait de beaucoup réduire les incitations à investir dans la découverte de nouvelles connaissances. En effet, la protection de la propriété intellectuelle encourage les découvertes en conférant un droit exclusif, limité dans le temps, d’exploiter certains types d’inventions. Il arrive parfois que ce droit exclusif permette à son détenteur de s’assurer une place prédominante sur le marché et d’étendre son hégémonie aux technologies, aux produits et aux services connexes. Il y aura alors collusion entre la législation sur la propriété intellectuelle et la politique qui consiste à laisser jouer la concurrence. Si l’on veut éviter cette collusion, on arrive à un paradoxe : les efforts tentés pour réduire la prédominance d’un intervenant sur le marché risquent de réduire les incitations à innover. On ne peut éviter cette situation en se contentant « d’attendre tranquillement » la fin du monopole, limité dans le temps, attribué au détenteur d’un type particulier de savoir, car dans l’intervalle, il aura eu la possibilité, grâce aux informations qu’il possède, d’entrer en force sur le marché.
La gestion du savoir et de l’information soulève également des problèmes très graves concernant les possibilités de réduire les asymétries qui existent entre les producteurs de l’information et les consommateurs de l’information. L’accentuation de ces asymétries a d’autres incidences sur la politique adoptée en matière de concurrence. Par exemple, si les fournisseurs de services d’information sont capables de dicter les choix qui s’offrent aux utilisateurs, ils sont de ce fait capables d’infléchir leurs comportements en tant qu’acheteurs ou leur accès à l’information.
Conséquences de la distinction entre l’information et le savoir
La distinction entre l’information et le savoir soulève également une série de questions de base concernant la pratique de la recherche en sciences sociales. Si l’on confond l’information et le savoir, on obscurcit la nature d’activités et de capacités humaines très fondamentales telles que le processus d’acquisition des connaissances et la cognition. La raison pour laquelle la connaissance est quelque chose « de plus » qu’un « corpus d’informations », c’est qu’elle implique l’aptitude à étendre, à extrapoler et à déduire des données. Nous pouvons en conclure qu’une personne, ou qu’une équipe, maîtrise un domaine particulier de savoir si elle est capable de se livrer à ces activités dont les résultats n’apparaîtront pas à première vue, mais qui auront néanmoins leur utilité. Il peut sembler surprenant que l’économie, d’ordinaire une discipline « impérialiste » qui cherche à coloniser les autres sciences sociales, ait cédé tant de terrain en faisant délibérément abstraction de questions telles que le processus d’apprentissage des connaissances et la cognition, lesquelles tiennent une place centrale dans cette conception plus large du savoir.
Le problème, c’est que lorsque l’on tente d’intégrer ces questions dans les sciences économiques, on est implicitement conduit à abandonner le concept d’entreprise et d’individu « représentatifs », en introduisant toute une gamme de variables qui n’ont assurément rien d’économique, et à repenser l’hypothèse fondamentale selon laquelle l’individu est par excellence l’unité de l’analyse sociale. En revanche, la théorie économique relative à l’acquisition des connaissances retient souvent sur une seule variable économique – la production globale – pour caractériser les variations de la productivité imputables à l’expérience. Certes, cette simplification permet aux économistes de créer une variable fort utile pour tout un éventail de « processus d’apprentissage », mais il n’en demeure pas moins qu’elle ne sert clairement pas à grand-chose lorsque l’on tente d’expliquer de nombreux problèmes posés par les modes d’organisation du travail et les systèmes d’incitations. Par exemple, quel est le meilleur type d’organisation du travail pour capter les enseignements des expériences fructueuses et pour en tirer parti ? Ou bien encore, quelles sont les incitations qui poussent à coopérer avec autrui en vue du transfert des connaissances et, par conséquent, en vue de l’amélioration de l’efficience ? Bien que l’on puisse présenter chacun de ces problèmes sous un angle économique, ils sont une source d’embarras car ils cadrent mal avec les autres problèmes économiques, de sorte qu’ils sont généralement restés en marge des grands courants des sciences économiques.
La cognition pose encore plus de problèmes aux économistes parce qu’elle soulève des questions sur les différences qui existent entre les individus et les entreprises : comment les différences surviennent-elles en matière de cognition et comment peut-on améliorer la cognition ? Heureusement, les spécialistes qui s’intéressent au monde de l’entreprise et à la gestion sont intervenus pour combler cette lacune en se livrant à des études sur le développement des compétences gestionnaires et technologiques (Teece et Pisano, 1994). Ces travaux laissent souvent supposer que l’identification des « compétences » est une opération beaucoup plus simple qu’elle ne l’est en réalité pour les praticiens de la gestion ou pour les chercheurs, mais les efforts déployés pour baliser ce territoire représentent une amélioration considérable par rapport aux théories et aux pratiques économiques actuelles. Ici encore, on ne peut manquer de s’étonner dans un premier temps de constater que les économistes ont cédé ce territoire. En effet, les tenants d’une conception « positiviste » de l’économie adoptent une position agnostique au sujet des différences entre les entreprises, en faisant valoir que dans la mesure où ces différences existent, elles correspondent à une efficience comparable, sinon le libre jeu de la concurrence aurait éliminé la variante la moins efficiente. De là, il n’y a qu’un pas à franchir pour arriver à la conclusion (qui devrait constituer un terrain d’entente pour les spécialistes de la gestion du monde de l’entreprise) selon laquelle une efficience comparable à court terme assure une survie à court terme, tandis qu’une survie à plus long terme exige des processus différents de sélection dans lesquels les entreprises seraient bien avisées d’investir.
Il n’existe pas encore de principes directeurs généraux relatifs à une modélisation des processus d’acquisition des connaissances qui représenterait de manière satisfaisante leur variété à l’intérieur d’une organisation. En outre, on ne peut plus se contenter de mesurer les caractéristiques pertinentes de la compétitivité d’une entreprise à l’aune des coûts. Lorsque l’on apprend à être plus flexible lors du passage à de nouvelles productions, à réduire les intervalles entre les cycles de conception ou à établir une bonne coordination avec les fournisseurs et les distributeurs, ce type de compétence peut ou non se répercuter directement sur les coûts de l’entreprise, alors qu’il se reflétera dans ses bénéfices. L’acquisition éventuelle de ces aptitudes permet d’entrevoir un regain d’intérêt pour la manière dont le changement technologique influe sur les capacités et les compétences d’une entreprise.
L’idée que le changement technologique peut « détruire » ou « améliorer » les compétences (la cognition) est désormais couramment admise dans les ouvrages sur la gestion des affaires et de la technologie. Les nouveaux modes d’organisation engendrés par l’utilisation des ntic ont manifestement modifié la valeur respective des diverses compétences à l’intérieur d’une entreprise. Le postulat commun aux études sur la diffusion de ces technologies est que leur adoption croissante implique une accumulation de plus en plus grande de compétences qui entraînera une amélioration du mode de fonctionnement de l’entreprise et de sa compétitivité. D’autre part, cette déduction ne s’impose pas si nous admettons que l’adoption des ntic peut détruire des compétences tout autant qu’elle peut les accroître. Dès lors, pourquoi une organisation devrait-elle adopter une technologie « destructrice de compétences » ? L’une des réponses, c’est que certaines des caractéristiques des ntic deviennent des composantes indispensables de la compétitivité de l’entreprise. Il serait donc impossible de ne pas les adopter, mais sans que leur adoption soit pour autant un gage de succès.
La distinction entre l’information et le savoir ouvre un champ fructueux de recherches qui peuvent contribuer à jeter une passerelle entre les ouvrages consacrés à la gestion des entreprises et les études économiques. Le processus d’adaptation qui accompagne le recours accru aux ntic permet d’éclairer utilement le rôle que jouent la cognition et les compétences dans les résultats respectifs des entreprises. Cependant, pour prendre pleinement en compte cette influence, il faut établir un dialogue interdisciplinaire entre les technologues, les spécialistes des affaires commerciales et les économistes.
Les réseaux : condition indispensable à la production et à l’exploitation des connaissances
Si nous reconnaissons que les économies modernes fondées sur le savoir exigent une théorie économique plus complète sur l’acquisition des connaissances et la cognition, il s’ensuit que nous devons également réexaminer les questions relatives aux rôles respectifs des dépositaires collectifs du savoir et des dépositaires individuels du savoir. Depuis Adam Smith, les sciences économiques soulignent que la spécialisation est l’un des traits caractéristiques de la « division du travail ». L’héritage du fordisme et le taux de plus en plus rapide de rotation de la main-d’œuvre industrielle dans certains pays (notamment aux États-Unis) ont contribué à rendre plus crédible la démarche qui consiste à analyser l’organisation du travail en partant du principe que les travailleurs sont « interchangeables ». Lorsque les économistes ont abordé la question de la production du savoir, ils ont été initialement fascinés (et dans une certaine mesure, ils le restent) par la dichotomie inventeur/entrepreneur. L’ouvrage de Schumpeter (1979) est à maints égards une enquête élargie sur la dialectique entre « la création bien gérée du savoir » et « l’entrepreneuriat ». Depuis une vingtaine d’années, on voit apparaître de nouveaux types d’entreprise, dont beaucoup sont associées au « capital-risque » et où les initiatives des dirigeants sont liées à des « stratégies » très centrées sur l’innovation. Il ressort de cet état de choses qu’une théorie plus complexe sur la gestion de l’innovation dans les institutions est nécessaire. Or, l’élaboration d’une théorie de ce genre exige une réévaluation des résultats obtenus par les nouvelles entreprises. Au nombre des questions à étudier figurent notamment le « gouvernement » des entreprises techniques par des financiers spécialisés, le succès des jeunes entreprises qui réussissent à concrétiser les possibilités qu’offrent les innovations technologiques, et les nouveaux systèmes incitatifs créés du fait que les marchés financiers sont désormais prêts à évaluer le capital incorporel à son juste prix.
L’héritage des conceptions de Schumpeter est particulièrement visible dans l’évolution historique des études sur l’innovation. Dans ce domaine, les premiers travaux consistaient pour la plupart à débattre du rôle de l’inventeur individuel et du processus « d’innovation », lequel était censé impliquer les efforts collectifs de nombreux chercheurs aux spécialisations différentes et offrir un exemple de la division du travail. On constate un antagonisme analogue entre les deux courants perceptibles dans les ouvrages sur l’histoire de la science, où la narration traditionnelle des découvertes des « grands hommes » a été remise en cause par des études sur les découvertes simultanées, faites par les « réseaux invisibles de spécialistes » qui existent dans tout domaine important de recherche, ou, en fin de compte, dans le laboratoire de recherche lui-même.
Ces dernières années, peut-être parce que le processus de développement des connaissances a lui-même changé, le conflit entre ces deux conceptions (la conception « individualiste » et la conception « collective ») a été résolu en faveur de la seconde, selon laquelle la création du savoir est essentiellement une œuvre commune, notamment dans les domaines où elle est intimement liée aux applications commerciales. La « division du travail », qui s’accompagne d’un mode d’organisation très hiérarchisé, reste cependant le critère prédominant au regard duquel on considère ce processus collectif, surtout dans les sciences économiques. Il importe de plus en plus d’étendre ce modèle pour y englober les questions complexes que pose la manière de diriger les recherches entreprises en coopération, les « réseaux » ou les « pôles » d’activités novatrices.
Les ntic deviennent des outils de plus en plus utilisés dans le processus de création des connaissances scientifiques et technologiques. Ces technologies présentent un intérêt direct en tant qu’« instruments de laboratoire » et c’est naturellement le plus immédiat de leurs divers rôles. Pourtant, on se rend moins compte que, parallèlement à la diffusion des ntic dans les recherches scientifiques et technologiques, les chercheurs se servent de plus en plus des ordinateurs pour communiquer et que ce type de communication informatique joue désormais un rôle essentiel dans leur dialogue. La popularité rapide d’Internet au sein de la communauté des chercheurs et l’origine de la Toile qui est née dans une institution scientifique sont des signes révélateurs de l’importance du rôle que ces échanges jouent pour faciliter le processus de création du savoir.
Au fur et à mesure que la communication d’idées, de découvertes et de spéculations scientifiques s’opère de plus en plus par le canal de ces nouveaux médias, les frontières qui délimitent les laboratoires, les chercheurs et le champ actuel des connaissances scientifiques et technologiques deviennent de plus en plus floues. On peut soutenir que ces évolutions n’ont rien de nouveau ; le processus de la communication des recherches a évolué parallèlement à l’investigation scientifique et technologique. Néanmoins, l’augmentation de plus en plus rapide du débit et du volume de ce type de communication et sa capacité à établir des liens très étroits entre des chercheurs très éloignés les uns des autres représentent un changement très profond par rapport à la situation qui prévalait il y a quarante ou même trente ans.
Ces évolutions s’accompagnent de l’essor des recherches scientifiques identifiables (en d’autres termes, diffusées) qui sont conduites dans le secteur privé. C’est un fait nouveau qui, d’après certains, pourrait rendre moins crédibles les arguments traditionnellement avancés pour justifier le financement public de la recherche scientifique. S’y ajoute un autre constat qui est tout aussi déroutant pour les partisans des théories économiques qui tendent à accorder de l’importance à l’attribution de droits de propriété dans le domaine de l’information et, par conséquent, au maintien de la confidentialité au cours du processus des recherches techniques : les chercheurs des entreprises du secteur privé échangent de plus en plus visiblement des informations avec leurs homologues d’autres firmes privées. L’une des interprétations que l’on peut donner à ce fait nouveau, c’est que le processus de la communication évolue de pair avec celui de la construction collective du savoir (Gibbons et al., 1994). La détermination « des termes de cet échange » et des stratégies à adopter pour régir ce type de communication devient un problème qui s’impose avec de plus en plus d’évidence aux gestionnaires de la recherche et aux dirigeants des entreprises à vocation technologique.
La globalisation croissante de la création et de la répartition des connaissances amplifie encore plus ces problèmes. Aucun pays ne conservera vraisemblablement la place prédominante qu’il occupe dans une gamme variée de disciplines s’il compte exclusivement sur ses propres chercheurs pour créer les connaissances indispensables au maintien d’une position compétitive viable. On peut en déduire qu’il faut s’efforcer beaucoup plus de comprendre la nature de l’interaction entre les facteurs économiques et les autres facteurs qui influent sur la répartition de l’information et sur la création de « réseaux du savoir » – les structures sociales où l’information se transmue en savoir (David et Foray, 1996).
L’économie industrielle des sociétés du savoir
Maintenant que la création et que la distribution des connaissances s’organisent de plus en plus par le canal de réseaux et de l’informatique, on constate que la gestion des activités économiques suit en règle générale une voie analogue. Les contours de l’entreprise sont déterminés par les technologies qui lui permettent de coordonner les activités de ses collaborateurs et d’étendre son « contrôle » aux processus de production. Certes, on est parvenu ces dernières années à la conclusion que « l’externalisation » comportait plus de risques qu’on ne l’avait pensé jusqu’alors, mais l’appel à la concurrence pour l’achat de produits et de services intermédiaires reste une stratégie qui attire beaucoup d’entreprises.
En idéalisant « l’entreprise en réseau », on en vient à ignorer parfois les coûts très réels qu’entraîne une coordination disciplinée de myriades de fournisseurs et de sous-traitants dont les intérêts ne coïncident jamais entièrement avec ceux du donneur d’ordre. Néanmoins, pour les produits et les services qu’il est possible de bien spécifier et qui sont eux-mêmes différents de ceux qui assurent à une entreprise sa compétitivité et sa viabilité, « l’externalisation » restera sans doute une pratique habituelle et elle débouchera sur des structures industrielles que l’on peut le mieux définir par le terme de « réseaux ».
Les économistes ont élaboré plusieurs méthodes, dont aucune n’est entièrement satisfaisante, pour étudier cette évolution. L’approche orthodoxe consiste à considérer que cette évolution est un corollaire de la compétitivité des marchés. Elle résulterait donc d’une division verticale progressive du travail qui devrait également conduire à une déconcentration horizontale dans les cas où il n’y a pas de substantielles économies d’échelle ou de gamme. Cependant, les théories économiques orthodoxes ne peuvent se prévaloir que d’un assez piètre bilan lorsqu’il s’agit d’élucider la nature des structures industrielles.
Les théories fondées sur les coûts de transaction ne valent guère mieux que les approches orthodoxes dans le domaine des analyses ou des prévisions a priori. C’est une chose de dire que le champ d’activité d’une entreprise est déterminé par les coûts de transaction afférents à l’établissement de structures de remplacement, mais c’est tout autre chose d’observer ce que sont réellement ces coûts. En adoptant l’approche fondée sur les coûts de transaction, on peut prévoir, sans risque de se tromper, le sens du changement qui devrait découler d’une modification des règles régissant les systèmes d’échanges entre les entreprises, mais on n’aura guère une idée de l’ampleur des changements prévisibles, ni de la manière dont ces changements peuvent être amplifiés par des « cycles vertueux ou vicieux ».
Les théories économiques qui s’appuient sur le principe de l’évolution, notamment lorsqu’elles sont appliquées à la dynamique industrielle, fournissent effectivement un cadre prévisionnel adéquat fondé sur l’agrégation des processus de croissance des entreprises individuelles et sur l’évaluation de leur capacité à s’adapter aux bouleversements de leurs pratiques habituelles. Toutefois, ces théories sont bien plus faibles que les approches orthodoxes ou que les approches fondées sur les coûts de transactions lorsqu’il s’agit d’évaluer la division du travail entre les entreprises. Elles n’ont donc pas grand-chose à dire sur les modifications éventuelles de l’intégration verticale et horizontale lorsque celle-ci n’est pas essentiellement déterminée par l’entrée de nouvelles entreprises sur le marché ou par la disparition de celles qui y sont déjà bien implantées.
Ce qu’il faudrait, c’est une théorie hybride qui prenne en compte à la fois certains mécanismes du marché, les systèmes d’échanges entre les entreprises et de la dynamique qui commande la création et la disparition de firmes individuelles. Or, cette théorie a peu de chances d’être élaborée par déduction. Elle exige au contraire un fondement empirique. La formation des nouveaux modèles d’entreprise ainsi que la structure complexe des firmes déjà en place et des firmes nouvellement créées sur les divers marchés de produits électroniques offrent un terrain d’observation particulièrement prometteur, qui peut constituer en quelque sorte un « laboratoire » pour l’élaboration de ces théories (Hawkins, Mansell et Steinmueller, 1999).
Les théories sur les structures industrielles jettent une passerelle entre la macroéconomie et la microéconomie. Le débat précédent a été principalement consacré à l’émergence de certaines caractéristiques structurelles de l’économie du savoir sur le plan de la croissance globale, de la productivité et de la répartition des biens et services par branche d’activité. Dans les sections suivantes, nous examinerons les questions microéconomiques soulevées par les technologies de l’information et de la communication.
Les questions microéconomiques traditionnelles soulevées par la tarification : le cas de l’accès à l’Internet et à ses services
L’application des théories économiques actuelles aux nouveaux secteurs des produits et des services liés aux ntic ne va pas de soi. Le montant élevé couramment constaté pour les charges fixes découlant des investissements incorporels réalisés dans le domaine du savoir, pour les investissements corporels effectués dans les réseaux physiques de transmisssion à haut débit et pour le coût de la première copie où figure l’information laisse déjà percevoir les difficultés que rencontrent les entreprises lorsqu’elles doivent décider de l’affectation des ressources et de la fixation des tarifs. Ces difficultés sont amplifiées par la complexité imputable aux « incertitudes » qui planent sur les tableaux d’amortissement de ces investissements et sur la demande. Les incertitudes de la demande dérivent, quant à elles, d’un processus compliqué qui met en jeu l’accumulation des compétences par les utilisateurs et l’acquisition d’équipements complémentaires, ainsi que les externalités créées par l’adoption commune de produits ou de services particuliers. Dans un tel environnement, on renonce rapidement à toute politique économiquement rationnelle de tarification en faveur de règles heuristiques telles que « le pouvoir d’achat du client », « les prix visés par la clientèle » ou « la valeur maximale pour l’argent dépensé ».
L’économie industrielle du secteur manufacturier n’est vraiment pas d’un grand secours pour expliquer le fonctionnement de nombreux marchés de produits et de services liés aux ntic. La principale raison, c’est que le principe de proportionnalité entre les intrants et les extrants est souvent inadapté à ces types de marché. Aussi, des concepts tels que les coûts marginaux, les « marges additionnelles » ou la valeur ajoutée sont-ils beaucoup plus difficiles à appliquer à ces marchés qu’à ceux des produits industriels de grande série.
Ces problèmes sont depuis longtemps reconnus dans l’économie des services publics où l’on retrouve certaines caractéristiques essentielles des marchés des ntic, par exemple le montant élevé des charges fixes et l’absence de proportionnalité entre le coût et l’utilisation. Depuis quelques années, on redouble d’efforts pour étendre l’analyse économique à certaines des questions propres aux marchés des ntic.
La « fixation des tarifs de l’Internet » est l’un des domaines où les recherches théoriques sont menées le plus activement (Varian et Mackie-Mason, 1995). De nombreux travaux entrepris en la matière découlent d’une observation très simple : les tarifs actuels de l’Internet sont souvent indépendants de l’usage, ce qui débouche sur une situation où le prix demandé à l’utilisateur est pratiquement nul. Cela étant, lorsque l’on n’attribue aucune valeur au service fourni, on ne peut manquer de faire surgir des problèmes. Ils se sont principalement manifestés jusqu’à présent par l’encombrement du réseau. Même en tenant compte de l’expansion rapide des réseaux physiques qui servent de support à l’Internet et du faible niveau du coût
moyen de transmission sur ce réseau, les fournisseurs ainsi que les utilisateurs de ces produits et services trouvent des moyens pour utiliser de plus en plus intensivement cette ressource « gratuite ». La saturation du réseau qui en est la conséquence provoque des retards généralisés (qui ont valu à la Toile le sobriquet de
World Wide Wait
[1]), ainsi que des problèmes techniques particuliers concernant la transmission des données en temps réel, imputables à l’impossibilité de prévoir les délais de transit des signaux (« le temps d’attente » du système). Ces retards généralisés dus à la saturation du réseau ont un coût pour tous les utilisateurs et pour toutes les utilisations de l’Internet. Ainsi, le temps d’attente du système a un effet sélectif de dissuasion sur le recours à la transmission des données « en temps réel », par exemple pour l’utilisation des services de téléphonie vocale ou de vidéo-téléphonie.
L’existence des inconvénients dus à cette saturation empêche les exploitants des réseaux de télécommunications de « cannibaliser » leurs barèmes différenciés. En l’absence de ces inconvénients, le coût des communications téléphoniques ou des connexions vidéo longue distance (pour les utilisateurs disposant des équipements voulus) deviendrait indépendant de la distance – ce qui suggère l’existence d’un problème pour les opérateurs de réseaux de télécommunications.
D’une part, on encourage les exploitants des réseaux de télécommunications à harmoniser leurs barèmes d’Internet et leurs barèmes des appels longue distance. D’autre part, s’ils le font en augmentant les prix d’accès à Internet, il en résultera des tarifs complètement inacceptables pour beaucoup d’utilisateurs qui peuvent contourner les installations des opérateurs du réseau. Bien entendu, cette harmonisation des prix pourrait avoir lieu dans l’autre sens, avec une diminution brutale des tarifs de la téléphonie à longue distance. Or, cela ne se produira probablement pas pour plusieurs raisons. Cependant, le maintien d’un écart important entre ces deux types de barème créera une pression concurrentielle au point que l’on sera conduit à améliorer les infrastructures de l’Internet et à rationner à un certain degré son utilisation en pratiquant « la vérité des prix » – d’où une réduction de la saturation du réseau et des délais d’attente. On peut dès lors penser que les exploitants des réseaux de télécommunications pourraient être confrontés à un curieux paradoxe lors du choix de leur stratégie. En différant une nouvelle tarification des services Internet, ils retardent la pression concurrentielle que la téléphonie par Internet pourrait exercer, mais ils renforcent les incitations des opérateurs d’autres réseaux à offrir des services de contournement, avec ou sans une tarification établie en fonction de l’usage. C’est un domaine où règnent les incertitudes, car il met en jeu non seulement la diffusion des équipements voulus pour faire fonctionner la téléphonie par l’Internet et d’autres services en « temps réel », mais également l’expansion de capacités « virtuelles » viables de commutation et de signalisation pour relier les utilisateurs.
Il est vraisemblable que l’action à entreprendre pour appliquer un système de tarification des services Internet se déroulera par étapes et que les prix augmenteront progressivement. Cette démarche permettra aux opérateurs des réseaux de télécommunications d’évaluer l’élasticité de la demande de services et empêchera le système de connaître de trop grands bouleversements qui empêcheraient de voir clairement comment les capacités évoluent. En outre, on pourra ainsi éviter certains des coûts potentiellement considérables que représenterait l’extension des systèmes de facturation et de recouvrement aux utilisateurs individuels. L’application récente, pour le trafic transatlantique, d’un modèle de tarification établi en fonction de l’usage constitue un point de départ pour l’examen des effets voulus et non voulus des prix pratiqués pour Internet et sera probablement un domaine fructueux de recherche dans les années à venir.
Enfin, force est de reconnaître que le maintien de prix modiques pour la transmission des données peut avoir de grands avantages, car il peut dynamiser l’innovation et favoriser une utilisation plus intensive (et peut-être plus productive) des réseaux locaux d’entreprise et des ordinateurs individuels. Les équipements correspondant à ces investissements locaux sont importants, tandis que « l’utilisation des capacités » est généralement très faible. Cependant, une tarification de la transmission des données qui aurait pour effet d’entraver la mise au point ou l’adoption généralisée de nouveaux produits et services peut avoir un coût élevé si l’on considère les marchés que l’on empêche ainsi de se créer. En d’autres termes, « l’efficience » dans le domaine de la tarification de la transmission de données sur les réseaux de télécommunications risque d’avoir pour conséquence involontaire de réduire la productivité des matériels informatiques qui seraient encore moins bien utilisés pour les transmissions des données – tant locales qu’à longue distance.
Les problèmes classiques qui se posent aux pouvoirs publics : concurrence et régulation
Il ressort de la section précédente que, du point de vue de l’analyse économique théorique, les problèmes capitaux que pose au xxe siècle la régulation du secteur des télécommunications risquent fort de perdurer au xxie siècle (Mansell, 1999). À l’évidence, les changements technologiques et institutionnels ont modifié les motifs avancés pour justifier le contrôle ou la régulation des services publics par l’État. Néanmoins, les questions relatives à la tarification et à la qualité des services ainsi qu’à l’interconnexion réapparaîtront probablement pour des raisons économiques qui tiennent à la structure de beaucoup d’industries des ntic.
Les marchés des télécommunications connaîtront en particulier des mutations d’une très grande ampleur. Il est possible qu’au cours du temps, ces changements créeront des conditions de concurrence analogues à celles des autres marchés de produits et de services. Cependant, s’imaginer que cette situation découlera immédiatement des réformes conçues afin d’améliorer la concurrence, par exemple de l’obligation d’interconnecter les réseaux et de les privatiser, c’est faire preuve d’un très grand optimisme.
Les modèles traditionnels de la régulation, par la collectivité, des services de télécommunications, tels que ceux qui étaient mis en œuvre à l’époque des ptt, ne sont assurément plus appropriés de nos jours. On ne peut pas non plus en conclure que les autres modèles proposés en remplacement, par exemple ceux dont s’inspire le Royaume-Uni qui s’efforce de promouvoir certains opérateurs afin de faire concurrence à l’exploitant dominant des réseaux, conviennent dans d’autres contextes. À l’heure actuelle, tant les motifs que les objectifs opérationnels de la régulation de ces marchés libéralisés sont incertains et flous. Il n’y a pas lieu de s’en étonner étant donné l’ampleur des réformes en cours.
Dans un tel environnement, le principal intérêt des recherches théoriques consiste à offrir une évaluation plus critique et un éventail de débats plus large qu’à l’occasion de l’élaboration des politiques ou des réglementations par les pouvoirs publics. Par exemple, nous pouvons d’ores et déjà déceler de profonds changements dans la structure des marchés au niveau mondial pour ce qui est de la fourniture des infrastructures de télécommunications internationales. On peut contester l’argument selon lequel les pouvoirs publics ont dûment considéré toutes les incidences de ces mutations lors de la définition de leur politique en matière de concurrence – que ce soit au niveau de l’Union européenne, des États-Unis ou du Japon. Dans le cadre des recherches théoriques, il est loisible de débattre librement des possibilités et des problèmes qui pourraient découler de ces mutations – ce que l’on ne saurait faire de la même manière dans des instances officielles. C’est l’avantage dont la recherche désintéressée a joui dans les années antérieures aux réformes en cours et il est étonnant que beaucoup de pays aient laissé s’échapper cet atout.
Le nouveau programme d’action des pouvoirs publics : accès, infrastructure et normalisation
« L’accès universel » était l’un des principes qui justifiaient fondamentalement le contrôle initial des télécommunications par la collectivité. Beaucoup estiment que les problèmes soulevés par ce principe ont été en grande partie résolus (malgré l’existence de données empiriques solidement établies qui tendent à prouver le contraire) et sont réticents à l’idée d’étendre l’objectif de « l’accès universel » au nouveau paysage informatique des ntic. Il y a en même temps des groupes de plus en plus nombreux de citoyens qui réclament un « accès public » aux ntic. Ils se demandent comment on pourrait réduire l’exclusion et améliorer l’intégration en faisant des institutions sociales existantes, telles que les bibliothèques et les écoles, des points centraux d’accès à Internet et aux richesses qu’offre « la mise en réseau des connaissances ».
On commence seulement à se préoccuper des conditions à remplir pour implanter l’infrastructure voulue pour assurer cet « accès public » (Mansell et Steinmueller, 2000). Il ne s’agit pas seulement de créer des points « terminaux » bien placés pour se connecter à Internet, mais il faut également financer les équipements, leur entretien et l’acquisition des compétences nécessaires – ce qui posera de graves problèmes sociaux au xxie siècle. Ce n’est pas en fermant les yeux sur ces problèmes qu’on les fera disparaître, on creusera seulement encore plus l’écart entre les « nantis » et les « déshérités » du monde de l’information – d’où une diminution de la cohésion sociale et l’apparition de nouveaux clivages politiques.
Pour étudier sérieusement ces problèmes, il faut commencer par examiner avec attention certaines idées reçues qui ont cours, par exemple l’influence discriminante du sexe et de l’âge sur les caractéristiques actuelles de l’utilisation des ressources offertes par « la mise en réseau des connaissances ». Il ne faut pas en déduire que ces caractéristiques reflètent des compétences différentes, ni même nécessairement des intérêts différents pour les possibilités des ntic en général ou d’Internet en particulier. Ces nouvelles technologies ont été l’objet d’une mystification générale quant à leur utilité potentielle et cela a fait partie de leur attrait commercial pour certaines catégories d’utilisateurs, mais cette période est bien révolue. Le moment est venu de réévaluer où et comment on peut progresser pour étendre l’accès de ces technologies à ceux dont les tâches professionnelles quotidiennes ne leur sont pas intimement liées.
Maintenant que nous commençons à envisager Internet comme un moyen de véhiculer la culture auprès du grand public et de favoriser l’insertion sociale, il y aurait lieu de repenser certaines des questions soulevées par les normes de compatibilité technique. Les normes couvertes par des droits de propriété présentent l’intérêt considérable de fournir des incitations pour la promotion de nouveaux outils et de nouvelles techniques utilisables pour la création de logiciels. Il convient donc de garder un grand nombre de ces incitations. Cependant, il importe de plus en plus d’examiner les incidences des investissements publics sur la création de l’information et du savoir dès lors que tous ces outils doivent être accessibles. Dans bien des cas, la communauté des ntic (et celle des utilisateurs de logiciels en particulier) a été elle-même à l’avant-garde du progrès en fournissant les moyens nécessaires pour donner accès aux informations créées grâce à l’emploi de techniques et d’outils brevetés.
Il serait néanmoins opportun que les organismes gouvernementaux des secteurs de l’éducation, de la culture et de la recherche se penchent sur les questions soulevées par l’accès public à l’information, notamment à celle créée grâce aux fonds de l’État, afin de faire en sorte que cet accès soit maintenu sans être « lié » à certains outils brevetés. Pour mettre en œuvre cette politique, il faudra réexaminer sous un angle nouveau le processus d’élaboration des normes (qui, au niveau international, passe par le biais des gouvernements) pour veiller à ce que les méthodes « d’interconnexion », de conversion des données et d’accès à l’information continuent à se développer. La normalisation doit également faciliter la viabilité des moyens d’expression culturels, politiques et sociaux par le biais de l’infrastructure en pleine évolution qui sert de support à la « mise en réseau des connaissances », mais sans s’accompagner de la « marchandisation » de ces activités.
À l’ampleur du programme défini ci-dessus correspond la difficulté du défi que nous devons relever dans le domaine des sciences sociales si nous voulons améliorer nos recherches afin d’aborder la nouvelle réalité de la société du savoir. Très rares sont les pays qui ont pris ce défi au sérieux lors du financement de leurs recherches dans ces disciplines. La conséquence, c’est qu’un nombre relativement restreint de jeunes spécialistes en sciences sociales acquièrent les connaissances ou l’expérience nécessaires pour affronter les tâches ardues auxquelles la société sera confrontée ces prochaines années. Pour ceux qui auront acquis ces compétences et cette expérience (souvent par des voies professionnelles détournées et en dehors des sentiers battus), il y a plus de travail qu’ils ne pourront jamais entreprendre et il y a une série de problèmes toujours plus nombreux dont les milieux d’affaires et les pouvoirs publics souhaitent une solution rapide. L’absence de fonds structurels destinés à la création de centres d’excellence reste le principal obstacle, car presque tous les problèmes identifiés dans les pages précédentes exigent un degré d’interdisciplinarité ou de spécialisation auquel les sciences sociales contemporaines ne se prêtent pas facilement. Pour mener à bien des travaux fructueux dans ce domaine, il faut mettre en place des équipes stables de chercheurs où la présence de compétences spécialisées se combinera à une collecte systématique de données (lesquelles, malheureusement, vieillissent vite) et à l’établissement de liens solides entre les universitaires et les entreprises tournées vers l’avenir. Il faut espérer que chacun de ces éléments sera davantage présent dans les prochaines années.
Traduit de l’anglais
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[*]
Cet article s’inspire d’une étude antérieure inédite, réalisée pour l’université de technologie de Delft dans le cadre d’un projet sur l’économie de l’information, patronné par l’Institut de télématique.
[1]
World Wide Wait : « Délai d’attente universelle ». Jeu de mots intraduisible avec
World Wide Web (NdT).