2002
Revue internationale des sciences sociales
Tribune libre
Repenser la pauvreté : définition et mesure
Udaya Wagle
Udaya Wagle travaille à une thèse de doctorat dans le cadre du Public Policy Programme et enseigne au College of Public and Community Service, l’un et l’autre à l’université du Massachusetts de Boston. Parmi ses dernières publications, on citera « The policy science of democracy : the issues of methodology and citizen participation », Policy Sciences, 2000, 33 (2), p. 207-223, et « The civil society sector in the developing world », Public Administration and Management : An Interactive Journal, 1999, 4 (4), p. 538-59.
Les chercheurs ont déployé des efforts considérables pour définir et mesurer la pauvreté en l’abordant en gros selon trois angles : le bien-être économique, la capacité et l’exclusion sociale. Si ces trois approches ont été remarquablement utiles pour comprendre la pauvreté d’une société à l’autre et dans le temps, chacune est devenue si complexe que ses tenants ne jugent même plus utile de l’intégrer avec les autres. La pauvreté se rapportant au bien-être humain en général, aucun de ces concepts, que ce soit le bien-être économique, la capacité ou l’exclusion sociale, n’est véritablement parvenu à en rendre compte sous tous ses aspects. Il est désormais extrêmement important d’intégrer ces approches et d’entreprendre des études sur la pauvreté avec des indicateurs appropriés pour aboutir à des conclusions plus satisfaisantes. Dans le présent article, je soutiens que la méthode intégratrice ainsi obtenue enrichirait notre compréhension de ce qu’il importe de prendre en compte pour déterminer si une personne est pauvre et pour mettre en évidence ce qui la rend réellement pauvre.
Les problèmes de pauvreté sont d’un grand intérêt pour les praticiens du développement ainsi que pour ceux qui étudient les sciences sociales. Comme on peut s’y attendre, il existe plusieurs approches pour aborder et comprendre la pauvreté dans les sociétés, d’une société à l’autre et dans le temps. Certains spécialistes des sciences sociales, en particulier les économistes, se sont presque exclusivement appuyés sur les revenus, la consommation et, dans une certaine mesure, la qualité de vie en tant qu’indicateurs indirects pour saisir et mesurer le degré de pauvreté et de bien-être d’une personne. Le concept de bien-être économique, à cet égard, découle de la question de savoir si une personne dispose de moyens suffisants pour parvenir à un niveau indispensable de consommation ou de qualité de vie
[1]. Pour d’autres spécialistes des sciences sociales, la pauvreté est liée au manque de capacités individuelles, telles qu’éducation ou santé, qui empêche de jouir d’une qualité de vie indispensable. D’autres encore, en particulier les sociologues et anthropologues, se sont concentrés sur les facteurs sociaux, comportementaux et politiques de la qualité de vie. Si c’est alors le comportement aberrant ou l’isolement qui sont considérés comme causes de pauvreté, les avis divergent quant à savoir qui, des individus ou des institutions, écarte les pauvres du reste de la société ou les isole. Si les études sur la pauvreté ont adopté ces trois critères de définition et de mesure que l’on peut résumer en gros au bien-être économique, aux capacités et à l’exclusion sociale, il reste encore d’importants efforts à faire pour intégrer ces critères. Vu la complexité de la définition de ce que la pauvreté est réellement, une conception réductionniste de cette définition axée sur un aspect seulement ne nous permet pas de bien comprendre les facteurs qui sont au cœur des problèmes de pauvreté. Diverses études n’étant pas parvenues à traiter de façon satisfaisante les questions de pauvreté en fournissant des explications libres de toute équivoque, l’idée est évidemment venue que des études plus globales étaient non seulement possibles, mais nécessaires. Seule une approche intégratrice peut contribuer de façon significative à la compréhension des problèmes sociaux qui sont essentiellement des reflets des sociétés et ont donc des dimensions sociales multiples. La pauvreté a été l’un des principaux problèmes sociaux du
xxe siècle et le restera au
xxie siècle. Rares sont ceux qui nieraient que la misère humaine au sein de l’abondance, en particulier quand des actions collectives peuvent y remédier, a quelque chose d’intolérable. Dans la suite du présent article, j’aborderai trois critères importants de la définition et de la mesure de la pauvreté et je soutiendrai qu’à l’avenir les études sur la pauvreté devront adopter des approches intégratrices plutôt que réductionnistes.
Le critère le plus utilisé pour définir et mesurer la pauvreté est le bien-être économique. Dans leurs recherches sur la pauvreté, les économistes ont tenté de la définir selon divers modes quantifiables. La littérature sur cette question donne trois types d’indicateurs du bien-être économique : le revenu, la consommation et la qualité de vie. De surcroît, ces trois indicateurs sont définis à l’aide de concepts absolus, relatifs et subjectifs.
Au niveau le plus bas du bien-être économique, on trouve la pauvreté absolue, synonyme d’absence de moyens essentiels de survie. Dans ce cas, le non-pauvre est celui qui peut échapper à la misère absolue. Cependant, si l’on veut définir ce que sont les moyens essentiels de survie, on est notamment amené à arrêter des normes arbitraires parce que la question de la survie a un lien immédiat avec la qualité de la survie. Il y a des désaccords considérables sur ce que sont les éléments essentiels de la survie ; une personne peut par exemple avoir besoin de moyens de survie économiques, sociaux, psychologiques et politiques, et nombre de ces moyens ne sont pas quantifiables, à plus forte raison en termes pécuniaires.
Néanmoins, on a défini la pauvreté à l’aide de critères de survie, d’ordinaire le montant nécessaire pour obtenir la ration minimale de calories alimentaires et le minimum de biens de consommation ou pour parvenir à un niveau de bien-être individuel ou de services collectifs nécessaire à une vie rudimentaire (Hagenaars, 1991 ; MacPherson et Silburn, 1998). En ce sens, si les concepts de revenu, de consommation et de qualité de vie apparaissent bien comme différents, ils sont liés entre eux et axés sur les biens et services (iies, 1996). Par exemple, on ne peut fixer le revenu minimum nécessaire pour ne pas être considéré comme pauvre sans prendre en compte les besoins de consommation et de qualité de vie. Non pas parce que la consommation et la qualité de vie sont aussi des facteurs quantifiables en termes économiques ou du point de vue du revenu, mais parce que le concept de qualité de vie est autre chose que ce que l’on a besoin de consommer pour rester non-pauvre. Il n’en reste pas moins essentiellement difficile de déterminer le niveau de bien-être ou d’accès individuel aux services publics nécessaire pour mener une existence rudimentaire, étant donné qu’on ne sait pas exactement où commencent les biens qui ne sont pas des biens de consommation, comme la détente, le loisir, la participation sociale et l’état du capital humain (Hagenaars, 1991).
Fidèles à une approche fondée exclusivement sur le revenu, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (
fmi) et, à l’occasion, le Programme des Nations Unies pour le développement (
pnud) définissent le seuil de pauvreté à un dollar de revenu par jour (Banque mondiale, 1999, 2001). Utilisant lui aussi une approche absolument fondée sur la consommation, Rowntree (1901) a défini un seuil de pauvreté au Royaume-Uni à l’aube du xx
e siècle
[2]. Le seuil de pauvreté officiel aux États-Unis, en particulier sous sa forme d’origine, apparaît comme une autre norme absolument orientée sur la consommation et fondée sur l’existence de subsistance
[3]. Faisant sienne l’approche absolument fondée sur la consommation et orientée sur les besoins essentiels, l’Organisation internationale du travail (
oit) définit le seuil de pauvreté sous l’angle des besoins minimaux de nourriture, logement, vêtements et services essentiels tels que transport, assainissement, santé et éducation. En distinguant au sein de la pauvreté absolue l’extrême pauvreté – c’est-à-dire l’absence de revenus nécessaires pour satisfaire les besoins alimentaires essentiels – et la pauvreté en général – c’est-à-dire le manque de revenus nécessaires pour satisfaire à la fois les besoins alimentaires et non alimentaires –, le
pnud (2000
a) indique cependant que seule la première représente la pauvreté absolue
[4]. Ces seuils de pauvreté absolue reposant sur le revenu ou la consommation sont aujourd’hui devenus la norme dans presque tous les pays en développement. En ce qui concerne cependant l’application du concept de pauvreté absolue, si des mesures plus générales ont été adoptées pour définir les seuils de pauvreté, ceux-ci restent encore à mettre au point en termes de qualité de vie.
Convaincus que les besoins de revenu, de consommation et les besoins de bien-être d’une personne sont fonction de ceux des autres membres de la société et que l’indicateur de la richesse d’une personne est fonction de la richesse du reste de la société, des économistes ont également défini des seuils de pauvreté à l’aide d’indicateurs relatifs. Dans le même esprit, la question de savoir si l’on est pauvre dépend, comme le note Galbraith (1964), non seulement du revenu que l’on a, mais aussi du revenu dont disposent les autres membres de la société
[5]. Étant donné que les niveaux de vie ont tendance à évoluer constamment dans les sociétés, les seuils de pauvreté – qu’ils soient exprimés en pourcentage du revenu moyen ou médian, ou comme plus bas niveau de revenu ou part inférieure dans la répartition de la consommation – doivent également changer en conséquence (Fuchs, 1965). Le plus intéressant ici, c’est la répartition des revenus ou, de façon plus spécifique, la part de revenus dont disposent les moins riches par rapport au reste de la société. Pour avoir un tableau d’ensemble de la pauvreté, on procède au dénombrement des pauvres à partir du nombre de personnes dont le revenu est inférieur à un certain critère de pauvreté relative. Néanmoins, on applique aussi d’autres méthodes plus compliquées, en particulier dans les comparaisons entre pays
[6]. Comme Townsend (1970, 1999) l’a soutenu fort logiquement, du point de vue également de la maîtrise des ressources, les pauvres sont ceux qui n’ont pas suffisamment de moyens pour acquérir certains types d’habitudes alimentaires, participer à certaines activités et jouir d’un certain niveau de vie et de confort. Dans ce cas, l’accent est placé sur la répartition des ressources, qui met les pauvres à part, voire à l’écart du reste de la société.
La pauvreté relative est un autre indicateur de bien-être économique exprimé en termes de revenu, de consommation ou de qualité de vie. Si l’on applique l’approche fondée sur le revenu relatif, les gens sont considérés comme pauvres quand ils n’ont pas un certain niveau de revenu par rapport au revenu moyen ou médian d’une société donnée. Comme Fuchs (1965) l’a suggéré il y a longtemps, ceux qui, par exemple, ont moins de 50 % du revenu médian seraient considérés comme pauvres au États-Unis. Ce seuil de pauvreté est désormais largement utilisé dans les recherches internationales sur la pauvreté (
pnud, 2000). De même, l’approche du seuil de pauvreté fondé sur la consommation relative tend à distinguer ceux qui sont au-dessus et ceux qui sont en dessous d’un niveau moyen ou autre niveau acceptable de consommation dans la société. Le seuil de pauvreté officiel utilisé aux États-Unis, en tout cas lorsqu’il a été introduit pour la première fois, et la « pauvreté en général » du
pnud (2000
a) constituent deux exemples « imparfaits » de seuils de pauvreté fondés sur la consommation relative
[7]. En ce qui concerne la conception de la pauvreté fondée sur le bien-être relatif, si l’on ne trouve pas facilement de nos jours d’exemples disponibles, de toute évidence en raison de difficultés de mesure, on peut cependant observer que les sociétés tendent de plus en plus à associer la pauvreté à des niveaux relatifs de bien-être individuel. Les seuils de pauvreté relative et absolue examinés précédemment sont déterminés en examinant objectivement les revenus, la consommation et la qualité de vie. En revanche, la troisième approche, subjective – ou, comme le dit Streeten (1998), fondée sur « l’auto-évaluation »
(self-assessment) –, tend à jeter sur les mêmes réalités un regard subjectif. Il s’agit alors d’appliquer des formes différentes de concepts de pauvreté, monétaire et non monétaire, tels qu’ils sont considérés par les gens eux-mêmes
[8]. Les chercheurs se sont efforcés de tirer des normes de pauvreté subjectives de sondages et d’enquêtes d’opinion où les personnes interrogées devraient indiquer les niveaux de vie, de consommation ou de bien-être jugés nécessaires pour ne pas être pauvre. Ils ont essayé d’obtenir des critères de pauvreté pour des ménages de types différents en leur posant des questions sur le niveau de revenu jugé suffisant pour faire telle ou telle chose. De même, on a appliqué des normes de pauvreté subjective orientées sur le revenu et la qualité de vie, les personnes interrogées devant dire si certains niveaux de revenus étaient « insuffisants », « bons » ou « très bons » du point de vue de la qualité de vie. Si le fait que les critères de pauvreté subjective traduisent des différences culturelles et autres différences de besoins est indéniablement intéressant, ces critères ont également fait l’objet d’attaques en règle étant donné qu’ils sont par nature non comparables dans le temps et d’une société à l’autre et que les données des enquêtes ne sont pas pleinement fiables
[9].
Si les économistes n’ignorent pas que de nombreux autres facteurs jouent sur les revenus, la consommation et la qualité de vie des personnes, ils tendent à croire que tous les problèmes de pauvreté peuvent se réduire à des questions de bien-être, ou plus précisément de revenus. Cette approche de la pauvreté en termes de bien-être donne évidemment à penser que l’on peut remédier efficacement aux problèmes de pauvreté en augmentant les revenus ou les possibilités de consommation des pauvres. Les débats ne cessent cependant pas sur la façon d’y parvenir : faut-il accélérer la croissance économique et augmenter les perspectives d’emploi (Banque mondiale, 2001) ou améliorer la structure de la répartition des revenus pour aboutir à plus d’égalité (Townsend, 1999) ? Si, avec la conception fondée sur le bien-être économique, le débat est essentiellement axé sur les questions de revenu et de consommation, des études portant sur l’ensemble du monde en développement donnent à penser que la croissance économique avec ou sans développement de l’emploi n’entraîne pas nécessairement des améliorations du bien-être des pauvres (Friedman, 1996 ; Gaiha et Kulharni, 1998). De même, ces études et d’autres comme celles du pnud (2000) ont indiqué que la notion de bien-être humain allait au-delà du bien-être économique. Au départ, il y a l’idée que le bien-être humain est fonction de la qualité de vie, elle-même résultante de toutes sortes de facteurs tels que consommation, capacité et engagement social.
Le deuxième critère de la définition et de la mesure de la pauvreté est la capacité, qui est axée sur des facteurs autres que le revenu, la consommation et la qualité de vie. Dans cet esprit, la notion de pauvreté fondée sur la capacité notamment défendue par Sen (1987, 1992, 1999) et récemment utilisée par le pnud (2000, 2000a) a grandement facilité les efforts pour distinguer les pauvres des non-pauvres en allant au-delà des revenus et possibilités de consommation.
Dépassant les explications de la pauvreté en termes de bien-être économique, la conception de la pauvreté fondée sur la capacité tend à prendre en compte les facteurs qui empêchent les personnes de jouir d’un bien-être humain suffisant. Les capacités d’une personne peuvent revêtir de nombreuses dimensions – éducation, santé, etc. – et ont des effets sensibles sur son bien-être, notamment sur sa capacité de produire les revenus nécessaires à l’augmentation de la consommation de biens et services.
En même temps qu’il entend par « capacité » la possibilité de « fonctionner » ou « réaliser », Sen (1987, 1992) soutient que ce qui importe pour juger du niveau de vie d’une personne, c’est sa capacité, par exemple, de prendre des décisions informées et de vivre longtemps en bonne santé. Des bons revenus ou l’opulence n’améliorent pas nécessairement les conditions de vie et, inversement, l’insuffisance des revenus ou richesses ne rend pas nécessairement les conditions de vie plus difficiles. Selon Muellbauer (1987, p. 43), par exemple, cette idée de capacité « insiste sur la mesure anthropométrique de la constitution physique, sur la santé et la morbidité, les compétences, les niveaux d’éducation et les conditions de logement ». Pour Sen (1987, p. 37), avant les revenus ou l’opulence il faut prendre en compte « les tableaux comparés de mortalité, de morbidité, sous-nutrition, etc. » qui peuvent varier avec les stades de développement des sociétés. Dans ce cas, si les niveaux de réalisation ont tendance à traduire le bien-être d’une personne, ils sont difficiles, voire impossibles à mesurer. Pour être pragmatique, il faudrait donc mesurer des capacités qui permettent de parvenir à un niveau de fonctionnement nécessaire pour améliorer son niveau de vie ou rester à un niveau de vie élevé. Avec le même type de raisonnement, le pnud (2000, 2000a) mesure la pauvreté en termes de capacité à partir de l’analphabétisme, de la malnutrition, de l’espérance de vie, de la santé maternelle et des maladies évitables.
Il n’en reste pas moins qu’il faut un revenu pour acquérir les produits de première nécessité. Comme les conceptions de la pauvreté fondées sur le revenu, la notion de capacité admet sans peine que celui dont le revenu est élevé aura plus de chances que d’autres de parvenir à un niveau de fonctionnement élevé. La relation instrumentale entre le revenu et la capacité est cependant tributaire de nombreux facteurs tels que l’âge, le sexe, le rôle social, le lieu d’habitation et l’état de santé (Sen, 1999). Une personne instruite sera sans doute plus capable, par exemple, de transformer son revenu en un niveau de fonctionnement élevé. De même, une certaine faiblesse de revenu peut traduire un manque de capacité. Quoiqu’elle ait un revenu bien plus élevé, par exemple, une personne économiquement faible d’une société industrielle peut appartenir à la même catégorie qu’une personne pauvre en capacité d’une société en développement. Bien qu’il y ait une certaine relation entre le revenu et le dénuement, selon Sen (1999) c’est la capacité qui détermine à la fois le revenu et le dénuement.
La notion de capacité va cependant plus loin que le niveau de revenu et le dénuement matériel. De façon plus profonde, elle imbibe une vie de la notion de liberté. Ici, l’argument de Sen (1987, 1992, 1999) selon lequel la capacité est en relation directe avec la liberté repose sur une conception « positive » de la liberté. À la différence de la conception « négative » (« la liberté de ne pas souffrir de »), la conception « positive » (« la liberté de faire quelque chose ») considère la liberté « comme le fait d’avoir suffisamment de ressources de base pour opérer des choix reposant sur le désir plutôt que sur la nécessité » (Stone, 1997, p. 57). D’où l’idée que les libertés positives sont « les sources de la capacité de choisir » (Stone, 1997, p. 129). Il s’ensuit donc qu’un niveau élevé de capacité permet de jouir d’un niveau élevé de liberté, et donc d’avoir davantage de choix ou de possibilités.
Ici, bien que ce soit la conception absolue qui nourrisse les arguments de Sen en faveur de la capacité, la théorie de la justice comme équité
(fairness) exposée par Rawls (1987) n’est pas non plus sans offrir des aperçus philosophiques intéressants. Sur les deux principes
[10] que Rawls (1987) a proposés avec sa conception du comportement des individus à l’état d’origine, le premier principe distributif sur l’égalité des droits et devoirs fondamentaux revêt un intérêt particulier. En ce sens, il faut un certain niveau de capacité pour pouvoir atteindre un certain niveau d’exercice des droits fondamentaux compte tenu de la situation d’ensemble de la société. Si, par exemple, l’ensemble de la société considère essentielle de façon générale une espérance de vie de soixante ans, on peut estimer que ceux qui n’atteignent pas ce niveau se trouvent dans l’impossibilité de jouir de leurs droits. De même, toute violation de la déclaration universelle d’indépendance constitue une violation des droits fondamentaux. La conception absolutiste de Sen apparaît donc fondée également sur la situation relative des sociétés.
Selon Sen (1999), cette notion fondée sur la capacité est à la fois plus générale et plus satisfaisante que les concepts de pauvreté en termes de revenu. Par exemple, les effets des revenus faibles sont moins systématiques que ceux du chômage. Outre qu’il est cause de revenus faibles, le chômage peut également entraîner des perturbations psychologiques, un manque de motivation, de savoir-faire et de confiance en soi, renforcer la morbidité, perturber les relations familiales et la vie sociale et aggraver exclusion sociale et discrimination. Il est beaucoup plus facile de remédier à l’insuffisance des revenus que de résoudre les problèmes de chômage. Des comparaisons similaires peuvent être faites entre les revenus, la santé et l’état nutritionnel, d’où il ressort que les effets de la mauvaise santé et de la malnutrition vont beaucoup plus loin que ceux de faibles revenus. Non seulement la santé et l’état nutritionnel ont un effet direct sur le bien-être, mais ils ont également sur celui-ci un effet indirect plus profond encore parce que ce sont eux qui rendent une personne plus ou moins à même de gagner sa vie. Dans le même ordre d’idées, les taux de morbidité et d’espérance de vie, expressions des niveaux de bien-être ou de pauvreté, seraient immédiatement comparables d’une société à l’autre. La difficulté est cependant que c’est le niveau de fonctionnement ou de performance qui exprime le véritable niveau de pauvreté d’une personne, et prétendre mesurer des capacités à l’aide de taux de morbidité et d’espérance de vie risque de ne pas être réaliste.
Si la conception de la pauvreté en termes de capacité contribue utilement à prendre en compte les facteurs individuels dans la définition et la mesure de la pauvreté, on peut montrer également qu’elle insiste trop sur ces facteurs individuels, minimisant ainsi le rôle de l’ordre social et des relations. La notion avancée par Townsend (1970) de forces sociales extérieures et invisibles donne à penser que ce n’est pas seulement la capacité d’une personne qui détermine son bien-être indépendamment de tout autre facteur. Jouir d’un certain niveau de capacité – par exemple, avoir de l’éducation et une bonne santé – ne permet pas nécessairement de gagner assez d’argent pour jouir d’un certain niveau de bien-être. Par conséquent, les mécanismes institutionnels sont plus importants ou tout aussi importants étant donné qu’ils dressent des obstacles ou, au contraire, ouvrent des possibilités dans les efforts pour transformer la capacité en bien-être humain.
Le dernier critère de la définition et de la mesure de la pauvreté est l’exclusion sociale. Certaines personnes peuvent être pauvres bien qu’elles aient un revenu suffisant ou des moyens de survie suffisants, c’est-à-dire une consommation adéquate en matière notamment d’alimentation, de logement et de vêtements. De même, des personnes peuvent être pauvres même si elles sont de manière générale capables de fonctionner dans une certaine mesure. Tel qui jouit d’un revenu et d’une capacité suffisants pour assurer un certain fonctionnement peut néanmoins rester pauvre si, par exemple, il est exclu des activités économiques, politiques, civiques et culturelles dominantes inscrites dans la notion même de bien-être humain. Le concept d’exclusion sociale dépasse donc les explications du bien-être fondé sur l’économie et la capacité.
Ce concept, d’abord répandu en Europe et particulièrement en France, est désormais largement utilisé dans de nombreux autres pays sous ses formes exclusive et tacite. Bien qu’il n’en soit encore qu’à ses premiers balbutiements, le concept d’« exclusion sociale » a acquis une connotation plus large avec le temps. Dans les années soixante-dix, par exemple, il renvoyait au processus par lequel de nombreuses personnes étaient empêchées de jouir des avantages du marché en raison d’un chômage chronique. Il s’est élargi dans les années quatre-vingt-dix au point que l’on désigne désormais par « exclus » « des groupes entiers de personnes qui se trouvent partiellement ou totalement en dehors du champ d’application effectif des droits de l’homme » (Strobel, 1996).
Bien que l’exclusion sociale ait reçu de nombreuses définitions, on retiendra que c’est « le processus par lequel des individus ou des groupes sont entièrement ou partiellement exclus d’une pleine participation à la société dans laquelle ils vivent » (Fondation européenne, 1995, p. 113). Certaines définitions tendent à être plus globales et à entendre notamment par exclusion sociale l’impossibilité d’« accéder aux services permettant de s’engager pleinement dans l’économie et dans la vie de la société » (Taylor, 1999). D’autres sont plutôt plus pragmatiques et se concentrent sur la faiblesse des revenus, l’insécurité de l’emploi, la médiocrité des conditions de logement, les difficultés familiales et l’aliénation sociale (Paugam, 1995). On a même dit de l’exclusion sociale que c’était un vocabulaire politiquement très connoté et qu’il était très difficile d’en donner une définition précise (Oyen, 1995). Pour Silver (1994), cependant, cette situation d’ambiguïté et ce caractère multidimensionnel sont l’occasion d’interprétations théoriquement fondées. Il a élaboré une théorie à partir de trois paradigmes d’exclusion sociale différents : solidarité, spécialisation et monopole. En ce sens, le paradigme solidarité de l’exclusion sociale est conçu comme la rupture des liens sociaux entre les individus et la société ; avec le paradigme spécialisation, l’exclusion résulte du comportement des individus et de leurs échanges. Quant au paradigme monopole, il a trait aux tentatives faites par des groupes différents et souvent rivaux pour accroître le plus possible les avantages dont bénéficient leurs membres.
On trouve dans la littérature sur la question des avis selon lesquels l’exclusion sociale serait quelque chose comme une image plus globale de la pauvreté. À cet égard, l’Institut international d’études sociales (iies, 1996) a mené des enquêtes et séminaires régionaux pour étudier les diverses dimensions de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Il ressort des études de l’iies (1996) qu’au Pérou l’exclusion sociale est considérée comme une cause de pauvreté, parce que celui qui est exclu des activités économiques, sociales et politiques a tendance à ne pas pouvoir accroître ses ressources. En Inde, c’est inversement la pauvreté qui a semblé être la cause de l’exclusion sociale, étant donné qu’elle a tendance à mettre les populations dans l’impossibilité d’acquérir les biens et services constitutifs de l’inclusion sociale. Au Yémen, par ailleurs, la pauvreté et l’exclusion sociale semblent avoir été indifférenciables, l’une ayant inévitablement un effet sur l’autre. Bien qu’elles soient loin d’être définitives, ces constatations de nature générale donnent à penser que l’exclusion sociale et la pauvreté se renforcent réciproquement et que l’une et l’autre s’expliquent mutuellement de façon indémêlable (iies, 1996).
Le processus d’exclusion sociale a des dimensions individuelles et institutionnelles et il exerce un effet sur la pauvreté aux plans économique, politique, civique ou culturel. Sur le plan économique, en premier lieu, les institutions et ordres sociaux existants qui contribuent à l’exclusion sociale dressent des obstacles devant certains groupes ou individus désireux d’exercer des activités économiques, par exemple d’occuper une place sur le marché du travail et dans la création d’entreprises. Dans la plupart des sociétés, la dimension économique de l’exclusion sociale apparaît par le biais de la discrimination raciale, sexuelle, géographique, ou par d’autres formes de discrimination qui ont pour effet d’empêcher explicitement ou tacitement tels ou tels particuliers ou groupes d’accéder à certaines activités. À cet égard, l’effet de l’exclusion hors du marché du travail est si général qu’il entraîne même l’isolement social ou civique, défaisant ainsi des réseaux et liens sociaux importants. En particulier dans le monde en développement, cela se produit aussi par la création d’obstacles, formels ou non à l’entrée dans l’économie officielle, condamnant les exclus à des activités économiques informelles, voire illégales, où le risque est élevé et les perspectives financières médiocres
[11].
En deuxième lieu, certains particuliers ou groupes ne peuvent exercer leurs droits ni bénéficier de l’égalité politique, notamment participer à des processus et activités politiques (organisations politiques, constitution d’un parti, vote, etc.)
(iies, 1996 ;
pnud, 2000
a). Bien que, par penchant, les chercheurs se soient souvent intéressés aux vastes problèmes que posent les droits sociaux et politiques, l’égalité et la liberté
[12], il importe d’un point de vue pragmatique de faire en sorte que la notion de participation populaire aux activités et processus politiques soit abordée dans le débat sur l’exclusion sociale et la pauvreté. Cela dépasse cependant le cadre de la démocratie électorale, étant donné que dans pareil régime chacun est censé bénéficier de l’égalité et jouir de droits politiques, par exemple du droit de vote et de celui de participer à des activités politiques. Dans certaines sociétés, il existe des obstacles explicites tels que les restrictions en matière d’inscription à des organisations politiques ou aux candidatures politiques, tandis que dans d’autres pays on note des barrières implicites, comme le manque de ressources nécessaires pour participer à des activités politiques, à des campagnes, voire à des scrutins. Des études ont montré que la participation politique chez les pauvres tendait à être considérablement inférieure à ce qu’elle est chez les nantis, même dans des démocraties aussi solidement établies que celle des États-Unis d’Amérique (Verba
et al., 1993). Cela repose aussi sur le fait que les caractéristiques démographiques ainsi que les besoins et les préférences politiques de ceux qui ont tendance à participer aux élections diffèrent des caractéristiques de ceux qui n’y participent pas (Verba
et al., 1993). Par conséquent, le fait que certaines personnes participent peu à la vie politique constitue pour elles un handicap sérieux, en particulier s’agissant des pauvres, parce que les politiques et programmes publics adoptés dans le cadre des processus politiques ne tiennent pas compte de leurs besoins et intérêts (Wagle, 2000). L’accent mis par le
pnud sur les explications de la pauvreté axées sur les droits de l’homme offre un bel exemple des efforts entrepris pour donner corps aux dimensions politiques – et même non politiques – de l’exclusion sociale.
Troisièmement, il y a exclusion sociale quand des particuliers ou groupes se voient interdire l’accès à des activités civiques ou culturelles, par exemple dans le cadre d’associations civiques, d’organisations, de réseaux sociaux et autres groupes et mécanismes sociaux et culturels. L’appartenance sociale est importante en ce qu’elle renforce le capital social par un processus d’organisation, de mobilisation et d’autonomisation et en ce qu’elle aide à lutter contre les inégalités et l’exclusion (White, 1997). Cette notion de capital social a pour origine le fait que les échanges, la coopération, la solidarité ainsi que le collectivisme produisent conjointement une synergie qui n’est pas possible dans des sociétés entièrement individualistes (Putnam, 1993). La nécessité de pouvoir accéder à des réseaux sociaux ou groupes culturels devient plus sensible dans les sociétés où le niveau de vulnérabilité économique et sociale est élevé
[13] et où il n’y a ni protection ni droits sociaux (White, 1997). Ceux qui sont exclus des réseaux sociaux et groupes culturels seront donc considérablement défavorisés sur les plans social, psychologique, politique, voire économique, et donc poussés à tomber dans la pauvreté ou à y demeurer
[14].
On a beaucoup recouru de nos jours à la notion d’exclusion sociale pour expliquer la pauvreté dans des contextes plus larges de structures sociales et institutionnelles. Il importe de savoir cependant que ceux qui insistent indûment sur l’exclusion sociale privilégient le rôle de l’ordre et des institutions sociales sur celui des capacités économiques et personnelles des individus. Mettre en cause des facteurs sociaux globaux et négliger les capacités individuelles, c’est, en un sens, dire que c’est la société qui doit prendre chacun en charge et que les efforts personnels ne suffisent pas pour déterminer le bien-être de l’individu. Or c’est de bien-être individuel et non pas de bien-être social qu’il s’agit, et le niveau de bien-être doit donc différer en fonction des efforts et capacités de chacun.
Depuis longtemps, et en particulier depuis David Hume et Adam Smith, le concept de pauvreté est associé à la notion de dénuement matériel, auquel on a parfois tenté de remédier par le développement économique ou par d’autres politiques sociales visant à satisfaire les besoins fondamentaux. Les normes contemporaines en matière de pauvreté fondées sur des concepts absolus, par exemple celles de la Banque mondiale, de la plupart des gouvernements nationaux et même du pnud, ont tout simplement repris ces notions de pauvreté-dénuement matériel. Les efforts pour définir et mesurer la pauvreté en termes de bien-être économique, qu’il s’agisse de pauvreté absolue, relative ou subjective, reposent sur des notions de dénuement matériel et ont été vigoureusement critiqués pour insister de façon exagérée sur les explications centrées sur les biens matériels (iies, 1996). Nombre de spécialistes ont contesté la conception absolue que la Banque mondiale se fait de la mesure de la pauvreté, à laquelle ils ont reproché d’être grossière, irréaliste et fallacieuse pour ne pas tenir compte de facteurs comme la dimension des familles, les besoins sociaux, culturels et civiques, les disparités entre les prix et les différences géographiques. Les conceptions relative et subjective sont, elles aussi, sévèrement critiquées pour leurs tendances à sous-estimer le noyau absolu irréductible nécessaire pour assurer une existence minimale (Sen, 1987, 1992, 1999). S’il faut un revenu ou une consommation suffisants pour échapper à la pauvreté, les moyens utilisés pour atteindre ce revenu ou ce niveau de consommation sont aussi des éléments, plus importants peut-être, à considérer dans les débats sur la pauvreté. La raison en est que de nombreux facteurs aussi bien personnels que structurels entrent en ligne de compte pour déterminer si une personne a un niveau de revenu ou de consommation satisfaisant.
Les êtres humains ne veulent pas seulement survivre comme le suggèrent les concepts de « minimum vital » ou de minimum calorique ; ils veulent une vie qualitativement meilleure et digne. Le concept de pauvreté fondé sur la capacité considère plutôt les dimensions individuelles de la pauvreté telles qu’elles sont définies par les grands ensembles des forces de la société. L’éducation, la santé, la nutrition, les relations entre les sexes et le statut ethnique jouent un si grand rôle qu’ils exercent de toute évidence un effet sur la capacité de la personne à fonctionner ou réaliser quoi que ce soit. Il est donc extrêmement important, à chaque fois que l’on entreprend de mesurer de la pauvreté, de prendre dûment en compte ces facteurs.
Si elle a fortement contribué à l’élaboration d’explications plus réalistes de la pauvreté, la notion de capacité n’a pas reconnu la valeur des processus sociaux, politiques et psychologiques qui poussent certaines personnes vers la pauvreté. D’où l’idée que tout débat sur la pauvreté est incomplet s’il écarte les aspects d’exclusion économique, politique, civique ou culturelle. La raison en est que ceux-ci ont des traits communs avec les vastes ensembles de forces sociales et structurelles qui, au premier chef, ouvrent aux populations des possibilités ou constituent pour elles des menaces. En particulier, on trouve des personnes qui, bien que disposant d’un niveau de revenu et de consommation suffisant et dotées des capacités essentielles, tendent parfois à être pauvres pour la simple raison qu’elles sont exclues de divers processus sociaux.
Tout en reconnaissant que chacune de ces trois approches – le bien-être économique, la capacité et l’exclusion sociale – sont pertinentes pour définir, mesurer et expliquer la pauvreté, il reste encore à les intégrer de façon satisfaisante. Les chercheurs se sont jusqu’à présent employés à comparer et opposer ce que chacune de ces approches préconisait et à voir dans quelle mesure elle expliquait la pauvreté. Ce faisant, ils ont eu tendance à aborder ces approches isolément ou en minimisant le rôle de certains facteurs importants.
Maintenant que nous disposons de cet ensemble extrêmement riche d’idées sur les trois problèmes qui maintiennent certaines couches de la population dans la pauvreté, le moment est venu de jeter un regard plus holistique sur ces problèmes. Après tout, c’est l’intégration de l’ensemble des trois considérations – celle qui est centrée sur les biens, celle qui est centrée sur les personnes et celle qui est centrée sur les institutions – qui, d’une façon ou d’autre et sans qu’elles soient séparées, a un effet sur la pauvreté. Il se peut qu’un facteur soit plus visible dans une société pour telle ou telle raison singulière, et qu’un autre, ou d’autres, soient plus visibles dans d’autres sociétés. Mais on ne saurait comprendre comme il se doit les problèmes de pauvreté si l’on ne retient qu’une de ces approches.
Ce qui détermine en fait le bien-être d’une personne, ce sont à la fois des ressources économiques synonymes de revenu ou de richesse, la capacité de transformer ces ressources économiques et autres ressources non économiques en bien-être et, de façon plus large, les institutions ou ordres sociaux qui facilitent ou entravent la transformation de ces ressources en bien-être. S’il est vrai aussi que des atouts dans tel ou tel domaine – par exemple, le revenu – contribuent de façon importante à hausser le niveau de bien-être, les efforts pour parvenir à ce bien-être peuvent être réduits à néant en l’absence des autres éléments, à savoir capacité ou ordre social propice. Prenons un exemple concret : les femmes, les foyers dirigés par une femme et les minorités en général ont plutôt un niveau de bien-être humain peu élevé dans les sociétés essentiellement patriarcales d’aujourd’hui où les conflits raciaux et ethniques font rage, et ce non pas faute de revenus mais faute de capacités et, ce qui est encore plus important, du fait d’une tendance à l’exclusion sociale. Inversement, être socialement inclus ou disposer d’une certaine capacité n’implique pas nécessairement, en particulier dans les sociétés en développement, qu’on disposera de revenus suffisants. Bien que cette situation puisse être pour certains l’occasion d’évoquer de vastes questions comme l’insuffisance de la croissance ou le chômage, la manifestation au niveau de l’individu en est en fin de compte l’insuffisance du revenu. L’idée qui en ressort est, pour résumer, que les trois aspects sont indissolublement liés lorsqu’il s’agit d’assurer le bien-être humain général d’une personne.
Si nous voulons parvenir à cette chose précieuse qu’est une idée des raisons pour lesquelles certains ont tendance à être plus pauvres que d’autres dans une société, il faut que nous essayions d’appliquer ce que nous savons par-delà toute idéologie. D’où la nécessité d’intégrer le savoir déjà acquis. De surcroît, si la façon dont nous menons les études sur la pauvreté n’est pas sans répercussions sur les résultats de nos travaux, ce qui compte surtout c’est de savoir si ces résultats contribuent utilement à mieux comprendre la pauvreté. Le rôle de la mondialisation dans ce processus, c’est de donner une base de connaissances globale à partir des expériences véritables qui ont eu lieu dans le monde. Si l’orientation que le
pnud (2000, 2000
a) emprunte actuellement constitue une étape utile, il lui a fallu mener des luttes éprouvantes, avec des succès mitigés, pour définir des indicateurs significatifs de la pauvreté et du dénuement
[15]. En dehors de l’approche en vigueur au
pnud, et qui souffre de l’absence d’indicateurs nettement définis fondés sur des données appropriées, il est désormais clair qu’il faut engager des études suffisamment précises et méthodologiquement bien structurées, qui intègrent les trois approches de la définition et de la mesure de la pauvreté. Il serait par exemple indiqué de partir d’analyses systématiques prenant en compte des facteurs comme le revenu, la richesse, l’éducation, la santé et l’état nutritionnel, le sexe, les disparités ethniques, l’ampleur et le type de participation au marché du travail, l’ampleur et le type de participation politique, ainsi que l’ampleur et le type de participation civique et culturelle.
Traduit de l’anglais
L’auteur remercie les professeurs Randy Albelda et Alan Clayton-Matthews, de l’université du Massachusetts de Boston, pour les précieuses remarques qu’ils ont faites concernant le manuscrit.
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[1]
La notion de bien-être individuel correspond à une forme plus élaborée de consommation. Reprenant le concept de bien collectif, elle y inclut les biens de consommation tels que nourriture, vêtements et logement, ainsi que les biens autres que les biens de consommation tels que la détente et les loisirs, qui sont également essentiels au bien-être humain (Hagenaars, 1991).
[2]
Cette notion reprenait cependant le concept de « minimum vital » plutôt que celui d’« existence de subsistance » et incluait les denrées essentielles et certains autres besoins indispensables d’un ménage (Rowntree, 1901).
[3]
Il prend en compte le concept d’existence de subsistance tel qu’il a été élaboré à l’origine en estimant le revenu nécessaire pour acquérir les denrées alimentaires et en le multipliant par trois pour prendre en considération les dépenses de la vie courante et autres frais. Sont également considérés d’autres facteurs comme la dimension du ménage et les ajustements apportés avec le temps.
[4]
L’approche utilisée par le
pnud pour catégoriser la pauvreté semble un peu déconcertante ; il considère la nourriture comme un besoin fondamental, et le logement et les vêtements comme des besoins non alimentaires. Ce qui est encore plus déconcertant, c’est que les besoins non alimentaires sont considérés comme relevant de la pauvreté relative, comme si un niveau de vie minimum ne supposait pas des vêtements, un logement et autres éléments de confort
(pnud, 2000).
[5]
Selon Galbraith (1964, p. 302-303), « les gens sont dans le dénuement quand leur revenu, même s’il leur permet de survivre, se trouve nettement en dessous de celui de l’ensemble de la communauté. Ils ne peuvent pas acquérir alors ce que l’ensemble de la communauté regarde comme le minimum indispensable à une vie normale, et ils ne peuvent pas entièrement se soustraire à l’opinion de la majorité, qui les considère comme inférieurs ».
[6]
Les économistes utilisent de plus en plus des instruments de mesure comme la courbe de Lorenz, le degré de concentration de Gini et le U inversé de Kuznets pour décrire les inégalités de revenu. Si ces outils donnent une image précise de la pauvreté à tel moment avec comparaison d’une société à l’autre et dans le temps, ils ne sauraient cerner les effets des transferts de revenus, par exemple des riches vers les plus riches et inversement, ainsi que des pauvres vers les moins pauvres et inversement. Ils laissent également sans solution de nombreux autres problèmes, comme la question de savoir combien de temps les gens ont tendance à rester pauvres et ce qui arrive aux pauvres à la longue.
[7]
Le seuil de pauvreté officiel aux États-Unis d’Amérique n’offre pas un exemple parfait de seuil de pauvreté relative parce qu’il ne tient pas pleinement compte de tous les aspects possibles de la consommation autre qu’alimentaire, ce qui est encore plus le cas de nos jours en l’absence d’ajustements apportés en temps voulu. Ces biens de consommation, ces éléments de niveau de vie et de confort, par exemple, risquent de ne pas être convenablement pris en compte dans les seuils de pauvreté actuels dans la mesure où ceux-ci sont simplement les dépenses alimentaires multipliées par trois. Le seuil de pauvreté du
pnud offre un exemple encore plus imparfait parce que, dans ses efforts pour définir un seuil de pauvreté international, le
pnud a arbitrairement arrêté la valeur des biens de consommation nécessaires dans diverses sociétés sans prendre en considération divers aspects culturels et géographiques ou valeurs.
[8]
Parmi les différentes formes de pauvreté identifiées, on trouve par exemple la pauvreté cumulative – qui associe pauvreté monétaire, mauvaises conditions de vie et sentiment aigu de ne pas pouvoir faire face aux difficultés de l’existence – et la pauvreté sélective – celle de populations qui ne s’estiment pas pauvres, mais qui ont des conditions d’existence généralement défavorables (Strobel, 1996).
[9]
Si l’on suit l’argument de Sen (1987), la méthode subjective d’établissement des critères de pauvreté est plus exposée aux influences sociales, psychologiques et individuelles, qui peuvent l’amener à s’écarter du réel.
[10]
Ces deux principes sont, premièrement, que chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus entendu de libertés de base compatible au même système de libertés pour tous et, deuxièmement, que les inégalités sociales et économiques doivent être au plus grand bénéfice des plus désavantagés (Rawls, 1987).
[11]
La thèse, largement admise, relative à l’économie informelle – encore appelée économie parallèle ou souterraine – montre nettement, par exemple, que les activités économiques parallèles qui représentent des pourcentages importants de l’ensemble des activités économiques du tiers monde sont essentiellement dues à l’exclusion sociale.
[12]
Cette explication orientée vers les droits et libertés est si large qu’on peut pratiquement tout y inclure. Comme le note le
pnud (2000), elle englobe par exemple toutes les dimensions des droits des citoyens, comme la liberté de vivre sans souffrir de discrimination, la liberté de vivre à l’abri du besoin, la liberté de réaliser ses potentialités, la liberté de vivre sans souffrir de la peur, la liberté de vivre sans souffrir d’injustice, la liberté de participer à la prise de décision, d’exprimer son opinion et de former des associations et la liberté de travailler sans être exploité.
[13]
En cas d’urgence et de besoins financiers, la plupart des habitants des sociétés industrielles peuvent se procurer des services appropriés bien plus facilement que les habitants des sociétés en développement. D’où l’extrême importance des groupes et réseaux sociaux dans les sociétés en développement. Mais même dans les sociétés industrielles, on peut constater que la famille, la parenté et les réseaux et liens sociaux sont importants, en particulier lorsqu’il s’agit de faire face à la pauvreté et à la vulnérabilité.
[14]
Dans de nombreuses sociétés en développement, il est évident que l’accès aux réseaux sociaux est une condition préalable à l’obtention d’emplois, surtout d’emplois intéressants.
[15]
Le débat sur l’exclusion sociale dans ce texte et la prise en compte du chômage chronique comme indicateur unique – même s’il n’est calculé que pour les pays industriels – dans le
Rapport mondial sur le développement humain de 2000 reflètent manifestement la lutte que le
pnud doit actuellement soutenir.