Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200422
192 pages

p. 53 à 64
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Le nouveau contexte

n° 171 2002/1

2002 Revue internationale des sciences sociales Le nouveau contexte

La révolution d’Internet et la géographie de l’innovation

Maryann P. Feldman Maryann P. Feldman est directrice d’étude des politiques à l’Institut pour la sécurité de l’information de l’université Johns Hopkins, et directrice de recherche en mathématiques. Email : maryann.feldman@jhu.edu. Ses recherches portent sur les relations entre l’évolution technologique et le développement économique. Elle a écrit The Geography of Innovation (1994, 1999) et dirigé la publication de Handbook of Economic Geography (2000) et d’Innovation Policy in the Knowledge-Based Economy (2001).
Quelle influence Internet et les autres technologies numériques du même genre auront-ils sur la tendance à la concentration géographique des activités innovatrices ? L’auteur de cet article soutient que l’innovation présente des caractéristiques qui la distinguent des autres types d’activité économique. L’innovation est essentiellement un processus social imprévisible fondé sur une organisation originale des connaissances. Après avoir examiné les dimensions individuelle, sociale et géographique de l’innovation, l’auteur conclut que, s’il facilite l’accès à l’information, Internet n’enlève rien pour autant aux avantages que constituent, dans certaines régions, la concentration des ressources, la possibilité d’établir des relations personnelles directes et la possibilité de faire par hasard des rencontres ou des découvertes.
 
Introduction
 
 
Au cours de l’histoire, les hommes se sont efforcés de transmettre des informations au moindre coût, mais avec une précision croissante, sur des distances qui dépassaient la portée de la voix humaine. Depuis l’invention de l’imprimerie et peut-être même depuis celle de l’écriture, les technologies de l’information et de la communication (tic) se sont succédé rapidement : télégraphe, radio, téléphone, télécopie et, tout récemment, Internet. Alors qu’autrefois les individus devaient être face à face pour communiquer, le progrès technologique leur permet aujourd’hui d’échanger des informations sur de grandes distances. Il leur permet aussi de transmettre, de stocker et de retrouver des données grâce auxquelles on peut reconstituer des contextes plus techniques et plus complexes. En conséquence, les communications coûtent moins cher, il est plus facile de mener des négociations économiques à distance, et plus facile de relier des activités qui se déroulent dans des régions différentes. La distance n’implique plus une perte d’information.
Internet et, plus généralement, les technologies numériques de l’information devraient soumettre l’organisation des activités économiques à des changements si vastes et si profonds qu’ils justifieront l’emploi du mot « révolution ». Il sera plus facile de recueillir, de conserver, de trouver, de traiter, de communiquer et d’utiliser des informations. La baisse considérable du coût des communications aura sans doute pour effet d’augmenter le volume des échanges, d’élargir l’accès à l’information, de renforcer l’autonomie individuelle dans le choix des lieux de résidence et de travail, et finalement d’accroître la dispersion des activités économiques. L’influence d’Internet sera différente selon les secteurs industriels et les types d’activité économique.
Cet article porte sur la géographie de l’innovation, qui est une activité économique à intensité de connaissance particulièrement élevée. La tendance à la concentration géographique des activités innovatrices est une tendance bien connue, associée à des sites comme Silicon Valley, Research Triangle Park ou la Route 128 (près de Boston) aux États-Unis, comme Wireless Valley en Finlande, Oxford et Cambridge en Angleterre, ou Singapour. Les économistes ont étudié ce phénomène à la suite de Marshall (1890) ; plus récemment, ils se sont penchés sur les raisons pour lesquelles des villes de premier plan comme New York, San Francisco, Londres ou Paris, où les loyers et les salaires sont élevés, conservent leur dynamisme et leur attrait (voir la bibliographie établie par Feldman, 2000). Jusqu’à présent, peu d’études empiriques ont examiné l’influence que les technologies de l’information et de la communication devraient avoir sur la répartition géographique des activités économiques. Je propose dans cet article un cadre pour étudier l’influence possible d’Internet sur la répartition géographique des activités innovatrices, et notamment pour étudier la possibilité d’une dispersion géographique de ces activités sous l’effet d’Internet et des autres technologies numériques du même genre. Je rappellerai d’abord, dans la section suivante, ce que nous savons aujourd’hui de l’influence d’Internet. Internet facilite les échanges d’informations, permet une gestion plus efficace et donne plus de choix aux consommateurs. Les gains de productivité sont considérables et devraient se maintenir. De façon générale, toutes les activités économiques ordinaires profitent de la nouvelle technologie.
L’innovation se distingue cependant des autres activités économiques parce qu’elle suppose la création et le déploiement de connaissances. L’innovation est fondamentalement un processus social qui réunit des individus appartenant à des disciplines différentes, dotés de compétences différentes, maniant des lexiques distincts, animés de motivations incomparables. L’innovation est aussi un processus cognitif qui s’appuie sur l’imagination créatrice des individus. Internet procure à ces individus des outils qui, en facilitant l’accès à l’information, les aident certainement dans leurs activités innovatrices ; mais son apport est limité par des facteurs comme le caractère implicite d’une partie des connaissances déployées et le caractère social du processus d’innovation. La géographie fournit une base sur laquelle on peut organiser le travail des individus et l’allocation des ressources, et circonscrire dans l’espace les effets positifs induits par la création des connaissances. Il faut donc distinguer trois niveaux pour analyser l’influence d’Internet sur l’innovation : le niveau individuel, le niveau social et le niveau géographique.
 
Pour comprendre la révolution d’Internet
 
 
Nous pouvons aujourd’hui communiquer facilement à l’échelle mondiale, accéder instantanément à l’information, stocker, explorer et manipuler de vastes quantités d’informations. D’après l’Office des statistiques du travail des États-Unis, le secteur des technologies de l’information et de la communication est depuis 1999 le principal secteur d’activité commerciale du pays, avec un taux de croissance de l’emploi six fois supérieur à la moyenne nationale. Le président de la Banque de réserve fédérale des États-Unis, Alan Greenspan, estime que depuis 1992 ce secteur a contribué à la croissance économique du pays dans une proportion d’au moins un tiers. Le secteur des technologies de l’information et de la communication comprend des technologies, des systèmes et des services très divers, fondés sur les progrès scientifiques en informatique, en électronique, en optique, dans le domaine des logiciels, des satellites, etc. L’expression la plus visible de la révolution de ces technologies est Internet, qui associe l’informatique et les télécommunications.
Cette révolution se caractérise notamment par la diffusion accélérée des technologies de l’information et de la communication. Il a fallu dix-huit ans à la radio pour conquérir un marché de cinquante millions de foyers. Il a fallu attendre seize ans, après la mise en vente des premiers ordinateurs personnels en 1973, pour que le nombre des utilisateurs de ces machines atteigne le même chiffre de cinquante millions. Mais le nombre des internautes a atteint ce chiffre quatre ans seulement après la commercialisation d’Internet, qui date de 1993. L’une des applications d’Internet, le protocole de téléchargement de fichiers musicaux Napster, a compté 25 millions d’utilisateurs pendant la première année de son existence.
Grâce à Internet, tout individu qui investit un peu d’argent dans l’acquisition d’un ordinateur, et qui a accès à un serveur, peut se relier à d’autres ordinateurs au sein d’un réseau mondial de machines, d’informations et d’individus. On estime que 320 millions de personnes utiliseront le Web en 2002 (Lange 1999, p. 35). Le nombre des messages électroniques échangés chaque jour dans le monde, qui est actuellement d’environ 6,5 milliards, va s’accroître de manière exponentielle à mesure que de nouveaux utilisateurs se brancheront sur le réseau. D’autre part, la tendance au développement d’appareils portatifs, sans fil, devrait abaisser encore le coût des connexions, et pourrait ouvrir le monde du numérique à de nouvelles catégories de participants.
Les données numériques, qui occupent un volume réduit et peuvent être téléchargées, se prêtent à une utilisation relativement efficace. Les économistes notent que la production des informations coûte cher, mais que la reproduction d’informations déjà existantes est beaucoup moins coûteuse. Avec les nouveaux médias numériques, le coût de la reproduction et de la transmission des données tend vers zéro. Il est facile de multiplier les copies, et difficile d’en limiter la diffusion et la consultation. Les informations s’opposent ainsi aux biens matériels que les économistes ont l’habitude de considérer. La facilité avec laquelle les informations circulent pose une série de problèmes concernant la protection de la propriété intellectuelle et de la vie privée, le concept d’utilisation normale, l’interdiction de consulter certains documents, et le piratage des documents.
L’utilisation d’Internet par les milieux d’affaires n’a pas encore fait l’objet d’un grand nombre d’études empiriques. Litan et Rivlin (2001) examinent l’influence d’Internet sur différents secteurs de l’économie, et lui attribuent trois effets distincts : Internet a pour effets d’abaisser le coût des transactions, de faciliter la gestion et de rapprocher l’activité économique du modèle de la concurrence parfaite.
Le principal effet d’Internet est d’abaisser le coût des transactions. Internet transmet les informations plus rapidement que le courrier traditionnel et avec plus de précision que le téléphone. Le commerce par Internet repose sur une circulation rapide et une meilleure coordination des informations relatives aux transactions entre les entreprises, leurs fournisseurs et leurs clients. Du point de vue des entreprises, Internet permet d’abaisser le coût des achats, des ventes et des études de marché, de réduire les stocks, de raccourcir les cycles, de définir plus efficacement les produits et les services proposés aux clients. Du point de vue des consommateurs, il offre plus de choix et des conditions d’achat plus pratiques, et devrait favoriser la production sur commande.
Internet permet également une gestion plus efficace en facilitant l’accès à l’information, la recherche et le partage des informations. Il est plus facile d’utiliser des informations disponibles sous forme numérique que des informations contenues dans des documents papier. Il en résulte une forte diminution des coûts supportés par les entreprises pour conserver la trace de leurs activités ordinaires, gérer les stocks et effectuer des transactions.
Enfin, Internet rapproche l’activité économique du modèle idéal de la concurrence parfaite, ce qui se traduit par une efficience accrue. Les fournisseurs et les consommateurs peuvent plus aisément se renseigner les uns sur les autres, chercher des solutions de remplacement et effectuer des transactions. L’accès direct à l’information rend moins nécessaire le recours aux distributeurs et autres intermédiaires. La possibilité, pour des consommateurs mieux informés, de choisir entre un plus grand nombre de produits et de services, jointe à la réduction des coûts de fonctionnement et du coût des transactions, aura probablement pour effet d’abaisser les prix ou d’améliorer la qualité. Ces trois facteurs (information, choix, réduction des coûts) devraient contribuer dans une proportion de 2 à 4 % au gain de productivité annuel de l’économie des États-Unis. La puissance d’Internet et des médias numériques en général pourrait en outre conduire à la conception de produits et de services nouveaux, ce qui renforcerait encore la croissance économique (The Economist, 2000).
Internet a donc de profonds effets économiques, mais ces effets s’exercent sur des activités économiques ordinaires, tributaires de flux d’information caractérisés par des paramètres bien définis et des contenus relativement standardisés. Internet n’a probablement pas la même influence sur l’innovation, qui est un type particulier d’activité économique non ordinaire.
 
Innovation, connaissance et information
 
 
Il me semble utile, pour commencer, d’indiquer la définition que les spécialistes donnent du mot « innovation », dont le discours moderne fait un usage excessif. L’innovation est un type particulier d’activité économique, caractérisé par des produits, des processus ou des méthodes d’organisation qui créent quelque chose de nouveau ; c’est un trait du génie humain, qui produit quelque chose d’original et d’unique. L’innovation est généralement liée à des applications commerciales ; et nous faisons une différence entre l’invention (l’idée originelle) et l’innovation, qui en est l’expression commerciale. Les inventions ne donnent pas toujours lieu à des applications commerciales, mais l’invention est une condition nécessaire de l’innovation.
La connaissance est le facteur le plus déterminant de l’innovation. Alors que l’information est un flux de données, la connaissance est un stock de données organisées en système conceptuel. L’innovation est la capacité de fondre ou de combiner différents types de connaissances pour en faire quelque chose de nouveau, d’original, d’inédit, qui ait une valeur économique. Comme l’art, l’innovation est une expression créatrice. Mais alors que l’art trouve sa mesure dans les yeux qui le contemplent, l’innovation se juge à l’accueil du marché, qui peut offrir des récompenses économiques aux entités innovatrices. Elle se juge aussi aux bienfaits qu’elle apporte à la société sous forme de bien-être, de prospérité et de croissance économique.
 
La nature du processus d’innovation
 
 
Si les informations peuvent se transmettre facilement sur de grandes distances, la traduction des informations en connaissances utilisables est un processus cognitif plus complexe. Le concept d’information se réfère à la connaissance de données particulières. Il y a connaissance quand l’individu informé sait se servir de l’information et la mettre à profit, quand il en comprend les implications et les limites. Prenons un exemple simple : un bulletin météorologique est une information ; mais savoir quels vêtements porter et s’il faut emporter un parapluie suppose des connaissances. Dans le cas d’activités familières, il suffit de posséder les connaissances requises pour savoir se servir des informations, et il est facile de transmettre ces informations de façon qu’elles soient utilisables. C’est le cas des activités ordinaires ou standardisées.
L’innovation suppose au contraire des activités nouvelles. Une grande incertitude plane ici sur l’application des informations. Prenons l’exemple du scientifique qui fait une découverte dans son laboratoire. À ce stade (auquel se réfère l’interjection classique « Eurêka ! »), il ne dispose peut-être pas même du lexique nécessaire pour communiquer les principaux concepts pertinents. Au niveau le plus élémentaire, l’innovation et la création ont lieu dans l’esprit des individus, qui doivent synthétiser et interpréter les informations suivant les conceptions du monde ou les schémas cognitifs déjà existants.
Toutes les activités destinées à résoudre des problèmes s’appuient sur des modèles cognitifs pour déterminer quelles informations sont utiles, et par quels moyens on peut les organiser utilement. S’il veut comprendre des informations nouvelles, l’individu doit les traduire en informations qui ont un sens pour lui, ce qui suppose un questionnement répété, le recours à l’analogie et la connaissance du contexte. Ce processus complexe, fait d’actions et de réactions, d’évaluations, d’approximations et de corrections successives, est facilité par les relations personnelles directes. En tant que processus à la fois cognitif et social, la transformation progressive d’une idée en innovation exige ce type d’interaction complexe, qui s’exprime par une série de transactions, d’éclaircissements et de reconceptualisations.
Des individus qui travaillent à la résolution d’un même problème, élaborent un langage et des cadres de référence communs. Ils peuvent ainsi assimiler les informations nouvelles en les rapportant à ces cadres cognitifs, et accumuler efficacement des connaissances qui facilitent l’innovation. Lorsque les connaissances sont implicites ou incertaines, une grande partie des informations sont communiquées par les gestes, les expressions du visage et le ton de la voix. Ces signes subtils fournissent des indications précieuses pour la compréhension du sens et du contexte, et font rechercher les relations personnelles directes. Quand il devient possible de codifier les connaissances, il est plus facile de les transmettre par des moyens de communication variés. La question de l’emplacement des entreprises est plus importante pour les activités innovatrices que pour n’importe quelle autre activité économique, parce que l’innovation est, par nature, une activité créatrice, tributaire de connaissances implicites. C’est dans les industries nouvelles, lorsqu’elles sont au début de leur cycle de vie, qu’on observe la plus forte tendance à la concentration géographique des entreprises. Quand leurs activités, plus standardisées, prennent un cours plus prévisible, ces entreprises tendent tout aussi fortement à se disperser.
Internet va certainement favoriser les activités innovatrices. La possibilité de trouver facilement des informations parmi de grandes quantités de données disponibles est utile à la création. Mais si les vidéoconférences et les publications sur Internet ont un contenu toujours plus détaillé, elles ne sauraient remplacer complètement les relations personnelles directes. Tous les utilisateurs d’Internet connaissent aussi bien le plaisir de se voir proposer des nouveautés, avec toute la prévenance d’un assistant personnel, que la frustration de ne pouvoir obtenir les informations désirées. Dans les cas les plus simples, les informations diffusées sur Internet sont fournies par une page Web, c’est-à-dire par un fichier en langage html, et par des fichiers complémentaires composés de textes ou de graphiques, généralement reliés par des liens hypertexte à d’autres documents disponibles sur Internet, à des navigateurs et à des moteurs de recherche. Le contenu des pages Web, support de l’information diffusée sur Internet, est relativement standardisé, et doit être organisé et hiérarchisé.
L’équipe de techniciens chargée de la conception et de l’organisation des pages Web porte nécessairement des jugements de valeur sur les exigences et les priorités des utilisateurs, ainsi que sur leurs cadres de référence et d’interprétation. Les conditions d’un véritable dialogue font apparemment défaut. Par exemple, ce sont les concepteurs des pages Web qui choisissent les liens hypertexte, et les utilisateurs doivent limiter leurs recherches aux sujets que les concepteurs considèrent comme des sujets de discussion. La plupart des sites Web se réfèrent à une liste de « questions souvent posées » pour aider les internautes à utiliser et à interpréter les informations. Ce système permet de répondre aux questions prévisibles et aux demandes récurrentes. Les utilisateurs sont priés de parcourir la liste des « questions souvent posées » avant de poser eux-mêmes une question par courrier électronique ou par téléphone. Pour établir une telle liste, il faut formuler des questions qui traduisent les interrogations des utilisateurs, ce qui entraîne une standardisation des questions et des réponses. Le programmeur ou l’analyste fonctionnel doit donc s’appuyer sur une certaine représentation des utilisateurs et de l’usage qu’ils feront des informations. Il est facile de se représenter cet usage quand il s’agit d’une opération banale, comme un achat ou la vérification des horaires d’un cinéma. Mais il est plus difficile d’imaginer comment seront utilisées des connaissances plus largement implicites, comme celles qui sont nécessaires pour résoudre ou définir un problème complexe. Il est difficile, dans ce cas, d’échanger des idées précises sans recourir à des procédures d’interprétation et d’élucidation, ce que ne permettent guère des moyens de communication standardisés. Les relations et la communication personnelles directes jouent un rôle important dans la transmission des connaissances quand celles-ci sont par nature largement implicites. La proximité géographique peut alors favoriser la transmission des connaissances. Il est d’autant plus nécessaire de se rencontrer souvent, et la concentration géographique est par conséquent d’autant plus forte que les connaissances sont moins codifiées et plus difficiles à exprimer.
À mesure qu’elle évolue, la technologie permet de transmettre des contenus plus détaillés – mais jusqu’à un certain point seulement, au-delà duquel les relations personnelles directes conservent leur supériorité. Les concepteurs de pages Web se servent d’une interface où le produit offert vient s’afficher (l’utilisateur obtient ce qui est affiché). Le principe de l’affichage du produit offert s’applique du moins à toutes les interfaces avec l’utilisateur et à tous les protocoles de conception d’usage courant qui ne font pas intervenir des programmes ou des instructions compliquées. Ce principe est utile dans la mesure où un plus grand nombre d’individus peuvent ainsi publier des pages Web ; mais la standardisation a toujours un coût. Dans le pire des cas, le produit offert s’affiche entièrement, et l’utilisateur n’obtient que ce qui est affiché : l’affichage intégral est une forme d’affichage « peu intelligente », qui manque de profondeur et de souplesse. Les contenus destinés à plaire au grand public présentent un intérêt très général parce qu’ils s’adressent au plus grand dénominateur commun de tous les utilisateurs. La qualité que conservent certains contenus, héritage des premiers utilisateurs qui étaient des universitaires et des scientifiques, va probablement diminuer à mesure que les intérêts commerciaux s’affirmeront sur Internet.
 
L’innovation, processus social localisé
 
 
L’innovation ne résulte généralement pas du travail d’un inventeur isolé, mais de la conjugaison de courants différents et complémentaires dans le domaine de la connaissance. Saxenian (1990, p. 96-97), dans une étude consacrée aux réseaux de Silicon Valley, en Californie, montre que la communication interpersonnelle joue un rôle considérable dans la transmission des connaissances entre les agents, entre les entreprises et même entre les secteurs industriels. « Silicon Valley, écrit Saxenian, ne se caractérise pas seulement par une forte concentration de travailleurs compétents, de fournisseurs et d’informations. Divers organismes de la région (l’université Stanford, plusieurs associations professionnelles, plusieurs associations commerciales locales, d’innombrables agences de marketing ou de relations publiques, d’innombrables sociétés de conseil ou de capital-risques) offrent aux entreprises des services techniques ou financiers (et mettent à leur disposition des réseaux) auxquels beaucoup d’entreprises de la région n’auraient pas les moyens d’accéder séparément. Ces réseaux transcendent les frontières intersectorielles. Les travailleurs passent facilement, par exemple, de la fabrication des semi-conducteurs à celle des lecteurs de disques, ou de l’informatique à la création de réseaux ; ils passent d’entreprises bien établies à des entreprises nouvellement créées (ou inversement), ou même à des agences de marketing, à des sociétés de conseil, puis retournent dans le type d’entreprises où ils travaillaient au début. Et ils se rencontrent constamment dans les expositions commerciales, les congrès industriels et la multitude de séminaires, de colloques et d’activités sociales organisés par les associations professionnelles et les associations commerciales locales. Dans ces lieux de rencontre, il leur est facile de nouer et d’entretenir des relations personnelles et des relations d’affaires, d’échanger des informations techniques et financières, de concevoir de nouveaux projets, etc. Cette décentralisation et cette flexibilité favorisent aussi la diffusion de connaissances et de compétences techniques subjectives. »
Une telle situation peut conduire à la création de « réseaux sociaux ». Un réseau social est un « ensemble d’individus qui entretiennent des relations les uns avec les autres sur la seule base d’une appréciation commune de ce qui constitue un comportement digne de confiance » (Liebeskind et al. 1995, p. 7). La proximité géographique peut faciliter les relations sociales nécessaires à la création de tels réseaux, et abaisser le coût de la surveillance exercée sur les comportements suspects. Il est beaucoup plus difficile de communiquer la confiance sur de grandes distances. Le chiffrement des données numériques, les signatures numériques et d’autres techniques de ce genre ont pour but de transmettre des informations exactes, précises et sûres ; mais la confiance dépend alors de la technologie ou d’un ensemble de normes, et non plus du jugement personnel.
La proximité géographique permet à chaque entreprise de suivre de près les activités des entreprises voisines, qu’il s’agisse de fournisseurs, de partenaires, de concurrents ou d’autres entreprises. Un célèbre dessin humoristique du New Yorker représente deux chiens devant leurs ordinateurs, avec cette légende : « Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien. » Si l’absence de contrôle apporte la liberté, elle jette aussi le doute sur la véracité ou l’exactitude de l’information. Il peut être utile de voir de ses propres yeux, de tâter ou de manier ce qu’on achète, parce qu’on se fie à ses propres perceptions. La proximité géographique offre donc de nombreux avantages : elle multiplie les interactions et les possibilités d’observation, permet d’obtenir de source connue la confirmation ou la vérification des renseignements, favorise l’exercice d’une surveillance continue, etc.
Considérons, par exemple, le rôle du capital-risques dans le processus d’innovation. Peu d’entreprises nouvelles reçoivent un apport de capital-risques ; mais le financement, l’accès à des ressources essentielles et les conseils de gestion que procure le capital-risques semblent être des facteurs importants pour les entreprises nouvelles les plus innovatrices. Les spéculateurs qui financent ces entreprises tendent à investir au niveau local, parce que le financement d’une entreprise nouvelle comporte des « risques subjectifs » (Sahlman, 1990). Les entrepreneurs, qui connaissent leur entreprise de l’intérieur, ont en effet tout intérêt, dans leurs rapports, à dire ce qu’ils croient être agréable aux investisseurs de capital-risques, afin de ne pas compromettre le financement de l’entreprise. Il en résulte un partage inégal de l’information entre les entrepreneurs et les investisseurs de capital-risques – sauf quand ces derniers peuvent suivre de près l’évolution des nouvelles entreprises et l’évaluer sur la base des faits. Pour suivre de près l’évolution d’une entreprise, il faut la voir fonctionner de ses propres yeux, y faire des visites à l’improviste et pouvoir porter sur elle un jugement indépendant. La nécessité dans laquelle se trouvent les spéculateurs de surveiller les entreprises où ils ont investi, leur fait apprécier la proximité géographique de ces entreprises.
La question de la fiabilité de l’information apparaît aujourd’hui comme une question importante, et l’on cherche de nouvelles méthodes pour assurer l’exactitude et la précision des données transmises. La confidentialité de l’information pose un problème connexe dans la mesure où le courrier électronique personnel, les archives numériques et les textes publiés sur Internet fournissent sur les individus des renseignements susceptibles d’être exploités hors de leur contexte (Rosen, 2000). Les informaticiens s’efforcent d’élaborer des techniques de chiffrement plus subtiles ; mais il est admis que la technologie seule ne pourra pas assurer une sécurité parfaite et qu’il faudra s’appuyer sur des institutions sociales (Schneier, 2000). L’interception et le décryptage des messages chiffrés s’inscrivent dans une longue tradition historique, que Kahn (1996) et d’autres auteurs ont retracée. Depuis qu’on envoie des messages, et par quelque moyen qu’on les envoie, des tiers essaient de s’en emparer pour en tirer profit. L’impossibilité, pour les internautes, d’utiliser plusieurs mots de passe et d’en changer fréquemment constitue l’un des défauts les plus décourageants du système de sécurité d’Internet. Le manque de confidentialité des informations est souvent cité parmi les raisons pour lesquelles certains refusent d’effectuer des opérations financières par Internet. Si nous répugnons à communiquer des informations financières, pourquoi voudrions-nous livrer nos autres secrets ?
Internet diffuse les informations dès qu’elles sont publiées sur le réseau. En devenant accessibles à tous les utilisateurs, les informations diffusées perdent, semble-t-il, toute valeur stratégique particulière et se transforment en marchandises. Dans les domaines spécialisés où les connaissances évoluent rapidement et sont rapidement dépassées, on est parfois tenté d’attendre, pour publier les informations, qu’une tendance dominante se dégage ou que les informations accumulées procurent un avantage stratégique. On remarque par exemple, dans certaines industries, une tendance à éviter les brevets parce que les demandes de brevet donnent trop de renseignements sur les techniques employées. Les entreprises essaient d’obtenir les avantages concurrentiels réservés aux précurseurs en suspendant le flux des informations jusqu’à la fin du processus d’innovation. Les acteurs économiques s’engagent dans des « courses de vitesse » ; ils s’efforcent d’arriver les premiers sur le marché et de cueillir avant leurs concurrents les récompenses économiques ; ils ne divulguent donc pas sur Internet leurs connaissances les plus précieuses.
 
Le substrat géographique de l’innovation
 
 
Alfred Marshall signalait en 1890 l’importance de l’« agglomération » en tant que facteur d’économies d’échelle externes lié à l’emplacement des activités économiques. De nombreux économistes qui étudient la dimension spatiale de l’innovation se réfèrent à la pensée de Marshall. « Quand une entreprise industrielle, écrit-il, décide de s’installer quelque part, elle y reste en général longtemps, car il est très avantageux, pour des personnes qui exercent le même métier, de vivre dans le même quartier. Les secrets du métier, cessant d’être des secrets, sont pour ainsi dire “dans l’air”, et les enfants en apprennent inconsciemment un grand nombre. On apprécie le travail bien fait ; on évalue aussitôt les inventions nouvelles, les perfectionnements apportés aux machines, aux procédés ou à l’organisation générale du travail ; quand quelqu’un a une idée, les autres la reprennent et la combinent avec leurs propres intuitions, produisant ainsi d’autres idées nouvelles. Des entreprises complémentaires se développent bientôt dans le même quartier, fournissant matériaux et outillage à l’entreprise principale, organisant le commerce de ses produits, et l’aidant à faire toutes sortes d’économies sur ses moyens de production. »
Les observations de Marshall, qui écrivait après la diffusion du télégraphe, s’opposaient aux prédictions de ses contemporains concernant l’influence de ce nouveau moyen de communication. Ces prédictions ressemblent tellement aux prédictions actuelles concernant l’influence d’Internet que Tom Standage (1998) a pu parler du télégraphe comme de « l’Internet victorien ». L’un des responsables qui préconisaient la construction d’une ligne télégraphique transatlantique prédisait que « tous les habitants de la Terre formeraient un seul milieu intellectuel » (Jackman, en 1846, cité par Standage 1998). En 1858, le Scientific American comparait cette ligne à « une route reliant instantanément l’Ancien et le Nouveau Monde ».
Cent ans après Marshall, les économistes trouvent toujours des données empiriques qui témoignent de la dimension spatiale de l’innovation. On désigne couramment la concentration géographique des activités innovatrices sous le terme de « phénomène de Silicon Valley » à cause du développement remarquable de l’industrie informatique à Santa Clara, près de l’université Stanford, en Californie. Suivant la conception à laquelle je me réfère, les pôles d’activité innovatrice rassemblent diverses activités relevant de différents secteurs industriels. Cette conception affirme l’importance d’une spécialisation régionale de l’activité économique, voit dans la concentration géographique la source de profits croissants, et souligne les gains de productivité dus à la coexistence de la recherche-développement industrielle et de la recherche-développement universitaire.
Prenons l’exemple d’Internet. L’histoire d’Internet, telle qu’on la raconte habituellement, commence avec la mise au point de la commutation de paquets et la création, dans les années soixante, au sein du Département de la défense des États-Unis, des Advanced Research Projects Agency Networks (Arpanet), dont le développement s’est poursuivi pendant plusieurs décennies. Abbate (2000) montre comment les utilisateurs individuels et les réseaux sociaux ont progressivement façonné le nouveau réseau de communication en fonction de leurs propres objectifs, comment ils ont constamment défini et redéfini le concept et l’architecture de ce qui est devenu Internet. Des applications comme le courrier électronique ou le Web ne résultent pas d’une concertation et d’une décision officielles. Il n’est donc pas étonnant que les entreprises qui développent des applications d’Internet se concentrent dans quelques régions très connues, aux États-Unis et dans le reste du monde (Zook, 2000 ; Pelletiere et Rodrigo, 2001).
La tendance à la concentration géographique des entreprises est directement liée à la forte intensité de connaissance propre à certaines activités industrielles. L’importance du facteur géographique dépend parfois de la vitesse à laquelle les idées nouvelles remplacent les idées périmées, autrement dit du taux d’obsolescence des connaissances. Le capital intellectuel, tout comme le capital matériel, peut se déprécier et devenir obsolescent. Les entreprises industrielles qui exploitent des connaissances caractérisées par un taux d’obsolescence élevé ont intérêt à s’implanter près des sources de connaissances nouvelles, où elles pourront connaître rapidement et évaluer facilement les idées nouvelles. Comme il fallait s’y attendre, les études empiriques mettent en évidence une forte concentration spatiale des entreprises dans les industries où l’on constate à la fois une dépréciation rapide des connaissances et de larges possibilités de développement technologique. C’est en particulier le cas des industries qui sont au début de leur cycle de vie, lorsque le processus d’innovation est rapide.
La révolution des télécommunications permet de transférer facilement le travail d’un point du globe à l’autre. Des sociétés comme Cisco Systems, la Deutsche Bank, ibm, Nortel Networks ou Tektronix exercent, dit-on, leurs activités en divers points du globe afin de les répartir, chaque jour, sur trois postes (sur trois périodes de huit heures chacune). Un travail de programmation entrepris à Silicon Valley peut se poursuivre à Bangalore, en Inde, où la journée de travail commence au moment où elle s’achève en Californie. Puis l’opération se répète : le travail est envoyé en Irlande, où va se dérouler le troisième poste de cette période de 24 heures. Le processus continue jusqu’à ce que la production soit terminée. Cette méthode est très productive, mais favorise-t-elle l’innovation ? On peut dire que la rédaction, la mise au point et l’application des programmes sont des moments de l’innovation, mais le résultat de ces opérations est réutilisable. Je regrette qu’il y ait si peu d’études sur cette question. Je crois que quelqu’un, quelque part, organise ce processus, et qu’il a le pouvoir de prendre les décisions nécessaires pour répondre aux crises et aux problèmes imprévus. La théorie prédit que les individus s’établiront de préférence dans les agglomérations qui leur donneront les moyens de trouver des solutions nouvelles et de confier au besoin certaines tâches à d’autres individus.
Arrêtons-nous sur le livre intitulé Geeks : How Two Lost Boys Rode the Internet Out of Idaho (Les geeks. Comment deux garçons perdus au fond de l’Idaho s’en sont sortis grâce à Internet), écrit par Jon Katz, collaborateur de Wired, revue publiée sur Internet et sur papier, consacrée à l’étude de la technologie des télécommunications. Un geek est un inadapté qui maîtrise toutefois parfaitement les technologies modernes. L’origine du mot geek est éclairante : il désignait des forains qui arrachaient avec leurs dents la tête de poulets vivants. Cette étymologie suffit à montrer le peu d’estime qu’on avait pour les geeks au sens moderne. Mais la situation a changé, et la compétence technique a pris une telle importance économique que des étudiants du mit peuvent aujourd’hui arborer des tee-shirts affichant la « Geek Pride ». Le récit de Katz nous apprend comment des individus vivant dans une région reculée peuvent acquérir les compétences exigées par la nouvelle technologie, et entrer en relation avec un monde plus vaste. Deux adolescents doués, mais rejetés par la petite communauté locale dont ils faisaient partie, sont parvenus à s’introduire dans une communauté virtuelle où leurs talents sont reconnus, cultivés et récompensés. Cependant, à la fin de l’histoire, les deux jeunes saisissent l’occasion d’aller vivre là où ils peuvent avoir des relations réelles avec leurs mentors et d’autres personnes qui s’intéressent aux mêmes choses qu’eux. Les hackers (passionnés d’ordinateurs) et les geeks n’ont peut-être pas les mêmes compétences sociales que tout le monde, mais ils en ont indéniablement. Internet peut nous donner accès à une vie virtuelle riche et intéressante ; il peut procurer des informations et des relations à des individus géographiquement isolés ; mais il ne saurait remplacer la vie réelle.
Le facteur le plus déterminant du processus d’innovation est la présence d’une main-d’œuvre compétente – de travailleurs dotés des connaissances et de l’intuition nécessaires pour créer, pour formuler des questions pénétrantes, pour apercevoir de nouveaux rapports entre les choses, pour imaginer de nouvelles méthodes, pour concevoir des possibilités nouvelles. La constitution d’un bassin de main-d’œuvre qualifiée et concentrée dans l’espace est en fait la condition la plus difficile à remplir dans les régions où l’on veut développer un technopôle. Cela vient peut-être du fait que les technopôles doivent rassembler non seulement des travailleurs compétents, mais aussi les ressources dont ils ont besoin.
La technologie va progresser et finira par résoudre les difficultés liées à la largeur insuffisante de la bande de fréquences, contribuant ainsi à généraliser les téléconférences et la collaboration à distance. Mais ici se pose une question intéressante : si, tout en continuant à faire notre travail, nous pouvions vivre n’importe où, où choisirions-nous de vivre ? Comment organiserions-nous notre vie et notre emploi du temps ? La révolution des technologies de l’information et de la communication aura peut-être pour principal effet de nous libérer de la tyrannie de la distance qui dicte ou limite actuellement nos choix concernant notre lieu de résidence.
Le mot hacker en est venu à s’appliquer au vaste mouvement des passionnés d’informatique qui gardent une âme de non-conformiste. De même que l’éthique protestante du travail, dont parle Weber, était liée à la révolution industrielle, l’éthique des hackers est liée à la révolution informatique. Dans The Hacker Ethic and the Spirit of the Information Age, Pekka Himanen (2001) décrit l’esprit nouveau de l’ère informatique, incarné par des individus passionnés qui vivent à leur propre rythme et font de leur travail une activité créatrice. L’éthique des hackers repose sur la croyance que les individus peuvent réaliser de grandes choses en unissant leurs forces suivant des modalités originales. La nouvelle éthique affirme la nécessité de promouvoir des valeurs et des normes morales, ainsi que des valeurs sociales telles que le respect de la vie privée et l’égalité. Dans ce contexte, le mot hackers désigne des programmeurs enthousiastes qui mettent les résultats de leur travail à la disposition du public, et non pas des individus qui, par jeu, se livrent à des activités criminelles. L’ordinateur et Internet offrent aux hackers un moyen nouveau d’organiser plus intelligemment le travail et la vie.
Quelle place la dimension spatiale occupe- t-elle dans l’éthique des hackers ? Quelle que soit sa situation géographique, un internaute a accès à toutes les informations et à tous les services disponibles sur Internet, et il peut communiquer avec tous les autres individus reliés au réseau. Mais il faut évidemment reconnaître que tous les individus ne sont pas reliés ou n’ont pas accès à Internet. Les régions qui ne seront pas reliées au réseau vont certainement se laisser distancer par les autres ; le fossé numérique qui séparera les nantis et les démunis ne pourra qu’aggraver les disparités économiques déjà existantes.
 
La fin de la tyrannie de la distance et l’importance accrue de la dimension spatiale
 
 
« La distance, écrit Cairncross (2001), ne sera plus l’un des facteurs déterminants du coût des communications. Cette “mort de la distance” aura plus d’influence que n’importe quel autre fait économique sur l’évolution de la société pendant la première moitié du xxie siècle. Son influence s’exercera, d’une façon que nous ne pouvons imaginer qu’obscurément, sur les décisions des individus concernant leur lieu de résidence et de travail, sur le concept de frontière nationale et sur la structure du commerce international. La “mort de la distance” signifie que les activités qui nécessitent seulement un écran (d’ordinateur) ou un téléphone pourront être pratiquées n’importe où dans le monde. » Mais cela ne veut absolument pas dire que la dimension spatiale n’aura plus d’importance. Il est, au contraire, permis de penser que lorsque les activités et les acteurs économiques se seront libérés des contraintes spatiales, la dimension spatiale sera encore plus importante qu’aujourd’hui. Les travailleurs se verront moins souvent imposer leur lieu de résidence par la proximité des ressources naturelles ou des moyens de transport, ou par le caprice de leur employeur. Suivant cette vision utopique, Internet et la révolution numérique vont permettre aux individus de choisir librement leur lieu de résidence et de travail.
Shapiro et Varian (1999) soutiennent que les règles fondamentales qui régissent nos comportements et la vie économique n’ont pas changé. Nos sociétés se sont habituées à l’abaissement du coût de la transmission des informations et considèrent Internet comme une innovation parmi beaucoup d’autres. Internet est un outil, et il s’agit de savoir comment nous allons nous en servir.
La question est aujourd’hui : où choisirions-nous de vivre si nous pouvions vivre n’importe où ? Je pense qu’en tant qu’êtres sociaux, nous choisirions de vivre avec des gens qui nous ressemblent, dans un lieu qui offre des avantages que nous apprécions, des possibilités intéressantes – et notamment la merveilleuse possibilité de faire par hasard d’heureuses découvertes : rencontres fortuites, invitations inattendues, révélations imprévues. Certains centres d’activité innovatrice apparaîtront comme des sites particulièrement productifs et attrayants, où voudront vivre tous ceux qui en auront la possibilité. Après tout, nous avons une existence matérielle et non pas virtuelle, et il faut bien que nous vivions quelque part.
Internet est un nouveau moyen de communication, un outil qui permet aux acteurs économiques de faire plus vite ce qu’ils faisaient déjà. La vie a changé sous l’influence d’Internet, de même qu’elle a changé pendant la révolution industrielle. En fait, tout en apportant des bienfaits considérables en matière économique et sociale, la révolution industrielle a bouleversé la vie des masses, soumis les habitudes et les conditions de travail à de nombreux changements indésirables du point de vue social, accru l’exploitation et la pollution de l’environnement. Nous sommes aujourd’hui au seuil de la révolution numérique ; et la meilleure façon de formuler la question qui se pose est peut-être de nous demander comment nous pouvons maîtriser la nouvelle technologie afin de construire une société et une économie plus ouvertes, plus libres et plus harmonieuses. Les êtres humains, qui, en tant qu’êtres matériels, se situent dans l’espace géographique, disposent désormais d’outils qui les soustraient à la tyrannie de la distance. Je ne veux pas faire de prévisions ; j’espère seulement que nous serons capables de nous servir de ces nouveaux outils pour façonner l’avenir.
Traduit de l’anglais
 
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