2002
Revue internationale des sciences sociales
Le nouveau contexte
L’engagement des associations de malades dans la recherche
Vololona Rabeharisoa
Vololona Rabeharisoa est maître assistante de sociologie à l’École des mines de Paris et chercheur au Centre de sociologie de l’innovation. En collaboration avec Michel Callon, elle a publié Le Pouvoir des malades (1998).
Michel Callon
Michel Callon est professeur de sociologie à l’École des mines de Paris et chercheur au Centre de sociologie de l’innovation. Il a publié récemment : Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique (avec P. Lascoumes et Yannick Barthe, 2001).
Les associations de malades jouent un rôle grandissant dans le soutien à la recherche sur les maladies qui les concernent. En quoi consiste ce rôle ? Toutes les associations sont-elles impliquées de la même manière, ou bien existe-t-il une pluralité de formes d’engagement ? Et si oui, comment en rendre compte ?
La réponse à ces questions dépend des pays, de leurs cadres institutionnels et de leur histoire. Elle dépend également de la nature et des caractéristiques des maladies. Mais au-delà de la diversité des configurations, il est possible de découvrir des formes d’engagement typiques.
Cet article s’efforce de fournir de premiers éléments d’information et de réflexion. Étant donné le peu de travaux disponibles, il se concentre essentiellement sur le cas français pour essayer d’en dégager des leçons plus générales. Il montre l’implication croissante des associations dans la recherche. Il propose de distinguer deux types d’association selon le rôle qu’elle assigne aux malades, les associations-auxiliaires et les associations-partenaires. Il souligne l’originalité des associations-partenaires qui tendent à combler le traditionnel grand partage entre spécialistes et profanes.
Parties prenantes d’un mouvement plus large qui se traduit par la multiplication des groupes d’entraide mutuelle ainsi que par la revendication croissante des usagers ou des consommateurs en faveur d’une participation plus active à la conception des services qui leur sont destinés, les associations de malades ont été amenées à affirmer le rôle irremplaçable, et dans certains cas prioritaire, des patients dans la lutte contre leur maladie. Cela s’est traduit par l’engagement de plus en plus actif de certaines d’entre elles dans le domaine de la recherche.
Les modalités de cet engagement, qu’il touche à l’orientation des recherches ou encore plus directement à la participation à la production de connaissances, sont très variables. Elles dépendent notamment des pays considérés et de leurs cadres institutionnels, mais également des maladies et de leurs formes d’évolution.
Le but de cet article est d’apporter un premier éclairage sur les formes et le contenu de l’intervention de ces associations dans la recherche. Étant donné le peu de travaux disponibles sur le sujet, nous nous concentrerons sur le cas français en nous efforçant de dégager les enseignements qui nous semblent avoir une portée générale. Dans un premier temps, nous montrerons que les formes de soutien que certaines associations de malades apportent à la recherche présentent des spécificités qui tiennent aux rapports particuliers qui, dans notre pays, se sont tissés entre l’État et le secteur associatif. Nous présenterons ensuite quelques chiffres sur le soutien apporté à la recherche par des associations de malades, avant de décrire les deux formes principales de leur engagement dans cette activité.
Les associations de malades et la recherche en France : entre les associations gestionnaires et les ligues
En resituant les associations de malades dans le secteur associatif du handicap physique, Barral montre de façon très éclairante les conditions dans lesquelles les associations de malades se sont développées en France (Barral et al., 1991). Elle rappelle, à la suite de Stiker, que créations associatives et législatives vont de pair dans le champ du handicap physique (Stiker, 1982). L’Association des paralysés de France (apf), qui regroupe les poliomyélitiques à partir de 1933, en est la figure emblématique. La puissance de l’apf vient de ce qu’elle a su fédérer les handicapés moteurs autour de la reconnaissance progressive de leur propre force collective, en forçant l’État à prendre ses responsabilités et à garantir aux handicapés qu’ils puissent exercer pleinement leurs droits fondamentaux. De plus, en obtenant le statut de gestionnaire d’établissements, l’apf relaie les pouvoirs publics. Son pouvoir de représentation des handicapés se trouve ainsi conforté par le pouvoir institutionnel que lui délègue l’État sur son terrain propre. Dans le sillage de l’apf, et sur son modèle, naît ensuite la très puissante unapei (Union nationale des associations de parents d’enfants inadaptés), gestionnaire de ses propres établissements pour enfants handicapés mentaux.
Par la suite, les associations de malades qui se constituent autour de maladies particulières vont à la fois s’inspirer de ce modèle dominant et s’en éloigner progressivement. Les caractéristiques propres de ces maladies expliquent en partie cette dynamique. Il s’agit souvent de maladies chroniques (diabète, hémophilie), parfois évolutives (sclérose en plaques, myopathies) qui nécessitent une prise en charge continue qu’il faut, de plus, réajuster en permanence. Dans ces cas, le modèle représenté par l’apf révèle ses limites. C’est pourquoi certains malades, s’inspirant des groupes d’entraide mutuelle (self-help groups) qui commencent à se répandre à partir des années cinquante, se regroupent au sein même de l’apf pour suivre et gérer leurs maladies au plus près. Le fait que, pour certaines d’entre elles, les malades soient des enfants et que les parents se sentent fortement impliqués a constitué un élément moteur dans le mouvement de sécession qui a suivi. Refusant de capituler devant des maladies qui mettent parfois en jeu le pronostic vital de leurs enfants, maladies rares sur lesquelles bien souvent aucune connaissance robuste et utile n’existe, ils en font, pour reprendre l’expression de Barral, leur « cause au nom de leurs enfants ». S’intéressant à l’Association française contre les myopathies (afm), Barral montre que cette association, née en 1958, s’est non seulement posée comme lieu d’élaboration d’une identité collective et support de réaffiliation sociale des malades et de leurs familles, mais qu’elle a en outre porté la maladie dans l’espace public, en organisant des journées d’étude et des réunions d’information s’adressant à un public spécialisé aussi bien que profane, et en élaborant un discours offensif contre la maladie. D’association de myopathes, l’afm prend la décision hautement symbolique de se transformer en une association de lutte contre les myopathies.
Ce déplacement de la cause des associations de malades vers la lutte contre les maladies est porteur d’un nouveau modèle associatif (Paterson et Barral, 1994). La seule entraide ne suffit plus aux malades ; ils s’efforcent de lui adjoindre des actions pour comprendre les causes et les mécanismes des pathologies. En affirmant la nécessité de leur implication active, les malades soulignent ainsi leur prééminence vis-à-vis des professionnels. C’est assez naturellement que cette affirmation va jusqu’à englober la recherche elle-même.
Les formes d’action envisageables pour telle ou telle association dépendent évidemment des stratégies développées dans leur domaine par les pouvoirs publics, les organismes de recherche, les industries pharmaceutiques, ainsi que par les fondations ou les ligues (organisations philanthropiques et caritatives) qui luttent elles aussi contre des maladies particulières et sont très actives dans le domaine médical, notamment dans la recherche (Pinell, 1992). Les associations de malades doivent en effet trouver leur place au milieu des principaux intervenants dans ce domaine. Lorsque le terrain est dégagé, délaissé par les grands acteurs institutionnels de la santé, alors les associations de malades correspondantes sont en mesure de jouer un rôle irremplaçable, la légitimité de leur intervention étant assurée (Rabeharisoa et Callon, 1999). Dans le cas contraire, l’organisation de l’action collective passe par la démonstration de l’apport original de l’association de malades. Cela est particulièrement crucial lorsqu’une fondation ou une ligue se consacre déjà au soutien à la recherche sur la maladie en question, comme cela est le cas pour la sclérose en plaques par exemple (Bach, 1995). Le cours particulier que suit l’histoire des associations de malades en France, les équilibres et compromis par lesquels elles passent et, par voie de conséquence, les modalités de leur soutien à la recherche dépendent de la place qu’elles parviennent à trouver entre les associations gestionnaires d’un côté et les ligues de l’autre.
Les engagements financiers
Avant d’entrer dans le détail des différentes formes d’engagement des associations de malades en faveur de la recherche, nous allons donner quelques chiffres qui permettent de mesurer l’étendue du phénomène.
Précisons tout de suite que notre objectif n’est pas de dresser un panorama exhaustif du financement de la recherche médicale par les associations de malades. En l’état des informations disponibles, une telle tâche est hors de portée. Elle se révélerait encore plus difficile si l’on désirait lui donner une dimension internationale, tant les systèmes de recherche sont différents et les comparaisons hasardeuses. Notre seule ambition est de fournir des ordres de grandeur. L’exploration que nous avons effectuée via l’Internet et l’enquête postale complémentaire que nous avons menée nous ont permis de définir un échantillon comportant 164 organisations susceptibles de soutenir la recherche (Demonty, 1998 ; Cybercable). Sur les 156 organisations sur lesquelles nous disposons d’informations précises sur le sujet qui nous intéresse, 34 % financent effectivement des activités de recherche. Parmi elles, certaines associations de malades contribuent de façon significative, comme en témoigne le tableau 1.
Le tableau 1 montre que les associations de malades stricto sensu participent pour 271 mf aux 745 mf que l’ensemble des associations caritatives ou philanthropiques distribuent en 1998 à la recherche. Sur ces 271 mf, la part du lion revient à l’afm qui, par le volume de son effort financier, dépasse l’arc et la Ligue contre le cancer pour occuper la première place. Lorsqu’on sait que l’afm contribue, par des systèmes de cofinancement, au soutien à la recherche sur d’autres maladies génétiques rares et moins rares (mucoviscidose, maladies lysosomales…), on peut dire que l’afm est, pour les maladies génétiques, l’alter ego des ligues et autres financeurs plus institutionnels, voire publics, pour le cancer et le sida. Ensuite, si l’effort de recherche consenti par les associations de malades est généralement d’autant plus important que leur budget est élevé, on doit souligner l’existence de petites associations pour lesquelles le soutien à la recherche est une priorité dans la lutte contre les maladies, comme cela est le cas pour afa ou vml par exemple. De façon plus générale, étant donné que les associations de malades se consacrent aussi à un large éventail d’actions médico-sociales, leur investissement moyen dans la recherche est loin d’être insignifiant. Un bon indicateur de l’engagement des associations est le fait qu’en moyenne, et indépendamment du volume de leurs ressources, elles consacrent 42 % de leur budget à la recherche (voir dans le tableau 1 la ligne intitulée : « pourcentage non pondéré »). Le modèle que Paterson et Barral (1994) ont identifié renvoie donc à une réalité déjà bien consolidée. Enfin, parmi les 66 % d’organisations qui déclarent ne pas soutenir la recherche, certaines associations de malades disent garder un œil sur la recherche sur leurs maladies, même si elles n’interviennent pas dans sa promotion et son orientation.
Tableau 1
Principales organisations soutenant financièrement la recherche
| Associations de malades | Budget recherche (F) | Budget total (F) | Part du budget recherche (%) |
| Grandir | 200 000 | 800 000 | 25 |
| ahf | | | 10 |
| afaf | 216 000 | 800 000 | 27 |
| fa | 1 500 000 | 10 000 000 | 15 |
| afa | 1 500 000 | 2 000 000 | 75 |
| afm | 236 760 642 | 483 300 000 | 49 |
| aflm | 21 183 553 | 51 346 881 | 41 |
| Rétina France | 6 244 745 | 9 392 028 | 66 |
| vml | 2 942 000 | 4 576 000 | 64 |
| Total | 270 566 940 | 561 914 909 | 48 |
| Pourcentage non pondéré | | | 42 |
| Ligues et fondations | Budget recherche (F) | Budget total (F) | Part du budget recherche (%) |
| arc | 210 000 000 | 280 500 000 | 75 |
| Ligue | 170 700 000 | 396 100 000 | 43 |
| Fondation France Telecom | | | |
| Autisme | 13 000 000 | 23 000 000 | 57 |
| Fondation pour | | | |
| la recherche médicale | 70 000 000 | 89 000 000 | 79 |
| Fondation de l’avenir | 10 091 065 | 19 405 849 | 52 |
| Total | 473 781 065 | 808 005 894 | 59 |
| Pourcentage non pondéré | | | 62 |
Source : rapports d’activités et/ou budgétaires pour l’année 1998 des organisations citées. Les libellés complets des sigles se trouvent à la fin de cet article.
Il semble donc que l’engagement des associations de malades en faveur de la recherche soit un phénomène tangible. D’autres chiffres permettent d’apprécier ce phénomène. Selon Schaffar, entre 1988 et 1991, sur les 748 mf qui ont été consacrés aux recherches sur le génome humain, 553 mf provenaient de l’afm (Schaffar, 1994). En 1991, toujours selon le même auteur, le financement des associations et des fondations représentait, dans le domaine du cancer, 75 % de l’ensemble du budget consolidé (salaires inclus) de la recherche publique sur ce thème. Un audit récent réalisé à la demande du cnrs montre l’impact des financements afm sur le département Sciences de la vie. Selon ce rapport, le département ne dispose réellement que de 100 mf par an pour soutenir des orientations de recherche correspondant à des priorités stratégiques. Or, entre 1991 et 1995, l’afm a apporté chaque année environ 30 mf à des laboratoires du département Sciences de la vie, l’essentiel de ces subventions étant destiné à vingt-cinq équipes (cnrs, 2000). On pourrait multiplier les chiffres : ils convergent pour montrer le fort pouvoir d’orientation des associations, fondations ou ligues.
En quoi consiste ce pouvoir ? Conduit-il à renouveler les formes de mobilisation de la recherche dans la lutte contre les maladies, ou bien ne fait-il que renforcer des configurations existantes ? Avant de répondre à cette question, nous allons examiner les différentes formes que cette lutte peut prendre.
Deux formes d’engagement des associations de malades dans la recherche
À partir des monographies disponibles, on peut distinguer les associations de malades en fonction du type de soutien qu’elles apportent (ou pas) à la recherche, et plus généralement, selon les modalités des rapports qu’elles établissent avec le milieu scientifique et médical.
Nous avons identifié trois profils d’associations : l’association-auxiliaire, l’association-partenaire et l’association-opposante. Dans ce qui suit, nous n’évoquerons que les deux premières. L’association-opposante lutte en effet farouchement contre toute intervention de la science officielle qui se trouve accusée de mettre en cause l’identité même des malades, identité dont la préservation est son objectif prioritaire.
L’association-auxiliaire
Dans ce modèle, le médecin, du fait de ses compétences professionnelles, décide de la prise en charge pertinente qu’il faut appliquer à son patient. Entre le médecin et son patient circule de l’information qui permet à ce dernier de comprendre et d’appliquer le traitement préconisé, et au médecin d’ajuster ses prescriptions en fonction de la tolérance ainsi que de l’état psychologique et émotionnel du patient. De celui-ci (et c’est pour cette raison que le mot patient est bien adapté), les professionnels attendent qu’il soit coopératif, de telle manière que sa prise en charge se réalise dans des conditions techniquement optimales.
Ce modèle est bien adapté aux maladies chroniques. Dans certains cas d’ailleurs, le malade va plus loin dans la coopération en effectuant lui-même un certain nombre d’actes quotidiens (autoperfusion d’insuline pour un diabète insulinodépendant par exemple). La littérature en sociologie de la médecine fournit des études riches et détaillées sur cette action du patient dans le prolongement de celle du médecin. De plus les maladies chroniques amènent sur le devant de la scène d’autres acteurs qui, pour soutenir le patient au jour le jour, se transforment eux aussi en auxiliaires médicaux : la famille et les proches (Waissman, 1995), mais aussi les associations de bénévoles qui se placent dans la perspective du soutien émotionnel et social et apportent leur aide aux malades (Rosman, 1994).
En matière d’engagement des associations de malades dans des activités de recherche, l’intérêt de ce modèle vient de ce qu’il conduit à privilégier deux solutions possibles. La première est celle de la délégation pure et simple : les malades (assumant leur ignorance) s’en remettent aux scientifiques et aux spécialistes pour le choix des orientations de recherche à privilégier et à soutenir, et pour la prise en main de la production et de la diffusion des savoirs et des pratiques. Les associations jouent, dans ce cas, le rôle classique de tiers payant. De nombreuses associations de malades l’ont adopté, notamment lorsque les connaissances relatives à leurs maladies sont embryonnaires et ont besoin, pour se développer, que des chercheurs s’y intéressent, et/ou lorsque les associations en sont au début de leur soutien à la recherche et doivent tout d’abord repérer les thématiques et les laboratoires (Larédo et Kahane, 1998).
La seconde solution, de plus en plus fréquente, correspond à la poursuite de la stratégie de la délégation, mais par d’autres moyens. Au lieu de s’en remettre purement et simplement aux spécialistes, l’association de malades se donne les moyens d’acquérir les connaissances nécessaires pour pouvoir discuter avec eux. Elle est surtout le fruit de l’activisme de certaines associations qui, devant l’urgence et la gravité de la situation de leurs malades, récusent les valses-hésitations des spécialistes en les défiant sur leur propre terrain. C’est ce que montre Epstein dans le cas d’Act-Up, où certains militants sont devenus, pour reprendre son expression, des « profanes-experts » (lay-experts), prenant position aux côtés de certains spécialistes contre d’autres spécialistes dans les controverses qui se développent autour des protocoles d’essais thérapeutiques (Epstein, 1995).
Qu’elle choisisse l’une ou l’autre de ces deux solutions (délégation ou acquisition d’une expertise académique), l’association-auxiliaire est vite confrontée à des difficultés spécifiques. Lorsqu’elle s’en remet entièrement aux volontés et projets des professionnels, elle finit par renoncer à toute initiative propre et se trouve alors dépossédée de toute influence. Larédo et Kahane ont ainsi montré que si l’Association française de lutte contre la mucoviscidose a bénéficié des vertus de son action de tiers payant dans les premières années de son soutien à la recherche, elle est maintenant arrivée à un stade où ses marges de manœuvre vis-à-vis du milieu scientifique et clinique sont étroites et rendent difficiles les réorientations pourtant nécessaires de son action (Larédo et Kahane, 1998). Lorsqu’elle décide de devenir expert parmi les experts, alors les deux parties deviennent si proches que cela induit parfois une sorte d’aveuglement mutuel, rendant impossible toute pensée critique. Carricaburu a parfaitement analysé ce mécanisme dans le cas de l’Association française des hémophiles (Carricaburu, 1993). Elle montre notamment comment le système de cooptation des médecins-conseils, le rôle d’auxiliaire médical endossé par le malade et sa famille, les relations d’amitié que les médecins entretiennent avec leurs patients, le partage des informations et des compétences, finissent par rendre impossible toute pensée critique devant une situation nouvelle et incertaine, en l’occurrence la contamination possible par le virus du sida. À l’extrême, lorsque les malades deviennent eux-mêmes des experts, ils peuvent finir par perdre de vue leurs problèmes de malades (Epstein, 1995). Ce sont ces risques que le deuxième modèle adopté par certaines associations, celui du partenariat, permet d’éviter.
L’association-partenaire
Au cœur de l’engagement de l’association de malades que ce profil suppose se trouve une des revendications originelles du mouvement plus général de l’entraide mutuelle (self-help) : celle de l’importance de l’expérience des malades dans la qualification de leurs maladies et dans la définition des solutions à mettre en œuvre, de quelque nature qu’elles soient. L’expérience du malade est ce qui le rend à la fois incontournable – il sait ce que veut dire vivre avec la maladie – et différent – ses besoins, dictés par l’intimité qu’il a avec la maladie, peuvent être autres que ceux supposés par le médecin. Pour ces deux raisons liées l’une à l’autre, le malade se trouve donc en position de partenaire du médecin. Une fois ce constat établi, toute la difficulté réside dans la formalisation de cette expérience de façon à la rendre compréhensible et discutable par les professionnels. C’est là où l’association joue un rôle irremplaçable : en recueillant les expériences de ses membres, en les confrontant, elle constitue une expertise collective tout aussi objectivée et certifiée que celle des spécialistes, même si elle en est différente.
Ce schéma, qui semble pourtant couler de source, est assez inédit, au point qu’on peut se demander ce qui le rend si difficile à mettre en œuvre. La littérature sur le self-help suggère une réponse à cette interrogation. C’est le partage des tâches et des prérogatives entre le médecin et le malade que le modèle du partenariat remet profondément, mais difficilement, en cause. En effet, comme Simpson le fait très justement remarquer, en conclusion de son étude sur le fonctionnement d’un groupe de malades qui ont subi une opération du cœur, l’égalité entre les experts et les profanes ne se décrète pas (Simpson, 1996). Pour que les malades soient considérés comme des « experts d’expériences », il faut que leurs connaissances de la maladie soient formalisées de façon à faire la preuve de l’intérêt qu’elles représentent.
À partir de là, tout reste à faire. En effet, la formalisation de l’expérience quotidienne ne dispose pas des outils et des procédures qu’ont développés depuis longtemps les milieux professionnels. C’est toute l’originalité de l’afm, une des rares associations à avoir ce profil de partenaire à part entière du milieu scientifique et clinique, que d’avoir imaginé des procédures pour capitaliser l’expérience de ses malades et mettre au point des bonnes pratiques (Rabeharisoa et Callon, 1998). Elle démontre ainsi que la recherche sur le malade-objet ne peut que bénéficier de l’apprentissage mutuel entre le malade-sujet et le spécialiste. Cette position est assez neuve, mais les exemples qui se multiplient, notamment dans le mouvement associatif de lutte contre le sida, laissent à penser que les collaborations diversifiées qui se mettent en place entre différentes populations de malades et de professionnels ne sont plus une vue de l’esprit (Barbot et al., 1998). Barbot montre par exemple comment une interassociation de lutte contre le sida, dépassant le stade des bons sentiments, a fait de la compassion une action collective redéfinissant les formes d’engagement des malades dans l’expérimentation de nouvelles molécules (Barbot, 1998).
Ce nouveau modèle n’est cependant pas exempt de difficultés. La principale est le maintien durable de l’implication des différentes parties prenantes. L’afm a, là encore, innové, légitimant du point de vue de l’intérêt collectif l’étude des maladies génétiques et mettant en place des infrastructures qui visent à irréversibiliser les collaborations entre le monde des malades, le milieu scientifique et clinique, les pouvoirs publics et les industriels. Bien entendu, ceci n’élimine pas les conflits parfois acerbes entre les différents acteurs. Mais l’interdépendance, fût-elle âprement négociée, que ce modèle instaure progressivement, mène loin de l’ignorance réciproque ou des contacts à distance respectueuse, ou encore de la division des tâches qui ont longtemps prévalu entre le mouvement self-help et le milieu professionnel.
Conclusion : les associations de malades, une troisième voie ?
L’implication des associations de malades dans les activités de recherche n’est que le point d’aboutissement d’une évolution plus large qui a contribué depuis plus d’une cinquantaine d’années à remodeler les rapports entre, d’un côté, les spécialistes et les professionnels (tous ceux qui tendent à avoir le monopole légitime de l’élaboration des connaissances et des savoirs ainsi que celui de la mise en œuvre de leurs applications), et, de l’autre côté, les profanes ou plus précisément les groupes concernés, qui sont les bénéficiaires et les destinataires potentiels de ces savoirs. Ce remodelage a conduit simultanément les malades à développer, entre eux, des relations de solidarité et de soutien et à affirmer leur droit à participer activement à la lutte contre les maladies dont ils souffrent.
Cette implication, comme nous l’avons suggéré en mentionnant l’existence d’associations-opposantes, n’est pas une règle générale. Le cas de la lutte contre la drépanocytose aux États-Unis illustre bien ce point. Comme Fullwiley le montre, les Africains-Américains refusent non seulement toute collaboration avec les chercheurs et les cliniciens, mais aussi de s’organiser en groupes de malades, de peur de faire de nouveau l’objet d’une stigmatisation d’autant plus dangereuse qu’elle serait fondée sur ce que certains tiennent pour les bases objectives des différences entre les races : les gènes (Fullwiley, 1998). On voit dans ce cas que l’opposition reflète moins des difficultés pratiques de collaboration entre les malades et les spécialistes qu’elle ne témoigne d’un tout autre principe de construction et de revendication d’une identité considérée comme non négociable.
L’implication des associations de malades, lorsqu’elle existe, prend, comme nous l’avons noté, des formes variables. Elle peut aller d’une délégation pure et simple aux chercheurs avec un contrôle très distant de la part des malades, la seule contrainte étant que les ressources soient affectées à des thèmes pertinents, jusqu’à une prise de contrôle par l’association de l’ensemble du dispositif de recherche clinique et scientifique. Dans ce dernier cas, c’est une modalité très originale de pilotage de la recherche qui émerge, dans laquelle les malades, les cliniciens et les chercheurs coopèrent étroitement à la production des connaissances. Quoi qu’il en soit, les données disponibles montrent, au-delà de la diversité des interventions, l’importance quantitative du soutien financier des associations de malades à la recherche.
Pour conclure, nous voudrions esquisser un tableau plus qualitatif : les associations ne contribuent-elles pas à imposer un modèle nouveau de gestion de la recherche ? Ne préfigurent-elles pas l’émergence de rapports nouveaux entre science et société, entre ceux qui produisent les connaissances et ceux qui sont censés en bénéficier ?
Les travaux disponibles permettent d’apporter quelques éléments de réponse à ces interrogations. D’abord, de façon générale, les associations de malades, quelles que soient leurs modalités d’implication, privilégient, comme le souligne Schaffar (1994), certaines formes d’action et d’intervention. S’efforçant de développer de manière durable des compétences particulières, elles tendent à privilégier le soutien aux thésards ou aux postdoctorants. Un cas parmi d’autres : au sein de la centaine de laboratoires cnrs bénéficiant d’une subvention de l’afm (entre 1991 et 1995), la moitié des doctorants et des postdoctorants étaient financés par l’association. Et il s’avère que ces thésards ont trouvé plus facilement des postes, notamment dans les organismes publics de recherche, consolidant ainsi sur le long terme les investissements à court terme faits par l’afm. Les associations contribuent également au financement d’équipements lourds (comme des banques de cellules ou d’adn, des machines à séquencer, des instruments d’analyse, etc.). Dans tous les cas, elles traitent directement avec les laboratoires qui apprécient leur réactivité et les possibilités d’échanges et de coordination étroite. D’ailleurs, les scientifiques interrogés insistent sur la qualité des relations et sur la richesse des contacts avec les cliniciens et les malades. Enfin, l’organisation des essais thérapeutiques se trouve facilitée, même si leurs modalités deviennent discutables, par l’engagement des patients.
Notre conviction est qu’au-delà de ces effets spécifiques, les interventions des associations de malades dans le champ de la recherche scientifique et clinique, ou au moins de certaines d’entre elles, contribuent à l’émergence encore tâtonnante d’un nouveau modèle de production et de dissémination des connaissances et des savoir-faire. Il s’agit d’une troisième voie, qui s’écarte des sentiers battus. Au cours des siècles écoulés, deux solutions avaient été imaginées qui ont prouvé leur efficacité et leur robustesse. La première correspond à celle de la recherche publique qui repose sur une délégation faite par le pouvoir politique aux chercheurs : ceux-ci, en accomplissant consciencieusement et efficacement leur travail, et en suivant les règles de la vie académique, contribuent au bien-être collectif et à la réalisation de l’intérêt général. La seconde voie est celle empruntée par le marché : les chercheurs travaillent pour assurer aux entreprises les avantages compétitifs qui leur permettent de survivre et de prospérer. Ces deux modèles commencent à montrer leurs limites. Le premier tend à accroître le divorce entre les experts et les citoyens, et finit par être sourd aux demandes et attentes de ces derniers. Le second ne connaît que les demandes bien identifiables et de surcroît solvables. C’est dans l’espace laissé libre par ces deux modèles que les associations de malades se sont engouffrées. Elles ont ainsi été amenées, en s’adossant au mouvement self-help, à développer un troisième modèle dans lequel les malades jouent un rôle actif dans les orientations de recherche. L’avenir montrera s’il peut être transposé à d’autres domaines que la santé, comme ceux de l’environnement, de l’énergie ou de la sécurité alimentaire.
Les auteurs remercient Bernard Demonty pour sa contribution à la collecte des données utilisées dans cet article.
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