Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.9782749200422
192 pages

p. 9 à 11
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Introduction et perspectives générales

n° 171 2002/1

2002 Revue internationale des sciences sociales Introduction et perspectives générales

Éditorial

Dominique Foray
Ce numéro de la riss est consacré aux économies et aux sociétés fondées sur la connaissance. Il réunit des spécialistes des différentes disciplines des sciences sociales pour traiter des conditions et des enjeux d’une « grande transformation ». Celle-ci concerne le passage des économies industrielles aux économies fondées sur le savoir. Ces dernières sont basées fondamentalement sur des investissements élevés en matière d’éducation, formation, recherche-développement, logiciel et système d’information. Elles sont caractérisées aussi par un usage important des nouvelles technologies d’information, non seulement pour la communication entre les personnes, mais aussi pour la création de savoirs nouveaux.
Il résulte de ces différentes caractéristiques une évolution rapide des savoirs et une intensité forte d’innovation. Face à cette économie de changement rapide, les organisations, les communautés et les personnes doivent « s’équiper » de nouvelles compétences et de nouvelles qualités pour pouvoir survivre et prospérer dans ce monde de turbulence permanente. On voit ainsi des enjeux qui s’esquissent, relatifs au système éducatif et de formation, aux marchés du travail, mais aussi aux formes d’organisation des entreprises et des marchés. Les problèmes de privatisation des bases de connaissance et donc d’accès de tous aux nouvelles découvertes et aux nouveaux savoirs font également partie de ce vaste champ de questions.
Certes, tous les pays n’ont pas accès aux économies fondées sur la connaissance, loin de là, et au sein même des pays les plus avancés, de nombreuses catégories sociales restent exclues de l’accès au savoir. Il est cependant important d’analyser la structure et le fonctionnement de ces économies nouvelles dans la mesure où elles présentent à la fois de nouvelles opportunités de rattrapage et de nouveaux risques d’exclusion.
L’article introductif de Paul A. David et Dominique Foray passe en revue les principaux thèmes relatifs au développement des nouvelles économies du savoir. Après avoir placé l’émergence de ces économies dans une perspective historique et proposé un cadre théorique pour distinguer entre savoir et information, cet article tente de saisir ce qui constitue la spécificité de ces économies. Il traite ensuite quelques grandes questions à propos des compétences nouvelles requises pour s’insérer dans cette économie, de la nouvelle géographie qui s’esquisse (dans laquelle la contrainte de distance physique cesse de dominer), des conditions d’accès à cette économie, à la fois pour les pays en développement et pour les classes sociales exclues dans les pays développés, de l’inégal développement de la connaissance selon les secteurs d’activité, des problèmes de propriété intellectuelle et de privatisation de la connaissance, des questions de confiance, de mémoire et de fragmentation des savoirs.
Les quatre articles suivants évoquent quelques-uns des nouveaux traits caractéristiques de ces économies.
Armand Hatchuel, Pascal Le Masson et Benoît Weil s’intéressent aux nouvelles formes d’organisation des firmes dans le contexte d’un capitalisme d’innovation intensive. De nouveaux modes de gestion de la connaissance sont nécessaires pour permettre l’émergence et le fonctionnement d’une nouvelle classe d’organisation : les organisations orientées vers la conception, au sein desquelles les processus d’apprentissage collectif sont devenus centraux.
Sven Ove Hanson développe une réflexion sur les nouveaux types de relation qui existent entre la société de connaissance et la société du risque. Même si ces deux tendances – l’une relative à l’abondance d’information et l’autre à l’accroissement des risques – semblent contradictoires, elles se renforcent mutuellement. La production de nouveaux savoirs crée de façon continue de nouvelles incertitudes. Apparaît dès lors une catégorie épistémologique nouvelle, qui hante les débats sociaux et les processus de décision publique : la connaissance sur le risque.
Maryann Feldman s’interroge sur l’impact des nouvelles technologies digitales sur l’organisation spatiale des activités. Les économies fondées sur la connaissance sont-elles des économies qui ne sont plus structurées par les contraintes de localisation « à proximité » et d’agglomération des individus ? Comme souvent les effets de ces technologies restent modérés. Elles ne suppriment pas la nécessité de la communication physique et du regroupement réel des personnes dans de nombreux contextes. Cependant, la gamme des choix de mobilité s’élargit pour chacun grâce à l’assouplissement des contraintes de proximité dans un grand nombre de situations.
Vololona Rabeharisoa et Michel Callon se concentrent sur un phénomène nouveau propre aux économies du savoir, qui concerne l’engagement des profanes dans les processus de production de connaissance. Ils présentent le cas français de certaines associations de malade, dont les orientations ont conduit à de véritables processus de coproduction des savoirs, dans lesquels les scientifiques classiques coopèrent avec ces profanes devenus experts. De tels systèmes de co-production scientifique semblent se multiplier, ouvrant donc la voie à un nouveau modèle de recherche et de production de connaissance, entre le modèle de recherche privé et celui de recherche publique.
Les quatre articles suivants portent sur les nouveaux mécanismes de régulation qui sont à l’œuvre.
L’article de Alice Lam évalue et compare différents systèmes d’acquisition des compétences, qui résultent de la combinaison entre des formes d’éducation et de formation (élitiste versus égalitarien) et des structures de marché du travail et de carrière (professionnel versus interne). L’auteur en déduit différents modèles sociétaux d’acquisition de compétences et d’innovation – lesquels sont plus ou moins bien adaptés aux exigences des économies fondées sur le savoir.
Maurice Cassier développe une analyse très détaillée des problèmes de la privatisation de la connaissance dans le domaine génomique. Il évoque les problèmes d’accès aux nouveaux savoirs et de développement de la recherche que la création effrénée et mal maîtrisée de droits privés peut engendrer. Il analyse ensuite les différents modèles alternatifs de biens collectifs et/ou publics, qui doivent être considérés pour permettre un meilleur équilibre entre bien privé, bien collectif et bien public, dans un domaine (celui de la santé publique) où l’accès aux nouvelles connaissances doit rester un droit universel.
Álvaro Zerda-Sarmiento et Clemente Forero-Pineda présentent une analyse sur la protection intellectuelle des connaissances développées par des communautés ethniques. Cette analyse fait écho à l’article précédent puisqu’elle évalue aussi des modèles d’accès et d’échange, ayant pour objet la connaissance, ici entre les communautés ethniques et les systèmes de recherche des universités et de l’industrie. L’article identifie des solutions pour parvenir à un meilleur équilibre entre la protection des intérêts des communautés ethniques et la satisfaction des besoins de la recherche scientifique moderne.
L’article de Ashish Arora, Andrea Fosfuri et Alfonso Gambardella présente une analyse des marchés de technologie. L’extension de ces marchés est documentée et les choix stratégiques des firmes entre le développement interne et le recours à ces marchés sont étudiés. Mais cet article porte aussi sur l’usage de ces marchés en tant que mécanisme de développement. Dans certaines conditions, ils peuvent constituer un mécanisme efficace d’accès à la technologie pour les pays en développement et peuvent engendrer des cercles vertueux de diffusion de la connaissance dans le cadre d’une « division internationale du travail innovatif » mieux maîtrisée.
Les deux derniers articles tracent un certain nombre de perspectives politiques.
Celui de Clemente Forero-Pineda et Hernán Jaramillo-Salazar passe en revue l’ensemble des problèmes et des opportunités, relatifs à l’accès des scientifiques des pays en développement à la science et à la technologie internationales. Au-delà des vices de la privatisation actuelle des bases de connaissance et des vertus de l’usage des technologies de l’information, la véritable question semble être celle de l’incapacité à impulser une dynamique endogène entre les forces scientifiques, les forces économiques et les forces politiques de ces pays. Les liens trop faibles entre scientifiques et entrepreneurs illustrent cette difficulté majeure.
W. Edward Steinmueller, enfin, présente un grand nombre de perspectives théoriques et esquisse l’agenda de recherche que les sciences sociales devraient développer collectivement pour contribuer à l’émergence maîtrisée des économies fondées sur la connaissance. Ce nouvel agenda de recherche porte principalement sur les problèmes d’accès universel, de standardisation technologique et d’investissements dans les infrastructures de réseaux sociaux et physiques.
Comment ne pas conclure ce court préambule avec les propres termes de W.E. Steinmueller sur la nécessité de créer et renforcer des équipes de recherche stables qui intégreraient l’ensemble des disciplines des sciences sociales, afin de mieux comprendre et analyser la réalité émergente des sociétés fondées sur la connaissance ?
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