Revue internationale des sciences sociales
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I.S.B.N.2749200431
112 pages

p. 203 à 214
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n° 172 2002/2

2002 Revue internationale des sciences sociales

Comment évolue la mondialisation et que laisse-t-elle augurer pour les villes ?

Hank V. Savitch  [1] Hank Savitch est professeur de gestion des affaires publiques et urbaines et directeur du programme d’administration publique à l’Université de Louis-ville. Email : hvasvi01@louisville.edu. M. Savitch a publié de nombreux ouvrages et articles sur les villes. Il a travaillé dans le cadre d’une bourse de recherche Fullbright en France, en tant que chercheur invité au Woodrow Wilson Center de Washington dc, comme professeur invité dans le cadre d’une Lady Davis Fellowship à l’Université hébraïque de Jérusalem et comme titulaire d’une bourse de troisième cycle au Centre national de la recherche scientifique (France).
Le présent article traite des nouveaux aspects de la mondialisation et de ce que cette dernière laisse augurer pour les villes de demain ; j’explique dans un premier temps que la mondialisation doit être considérée dans sa globalité car elle fait partie d’un ensemble complexe de forces technologiques, économiques et socioculturelles. Je souligne également qu’il s’agit d’un processus qui évolue progressivement et qui ne naît pas spontanément. Si toute ère nouvelle s’accompagne de changements évidents, elle comporte également une part de continuité. La mondialisation ne fait pas exception à cette règle et je la compare à d’autres périodes antérieures. Elle possède cinq caractéristiques essentielles : l. Les nouvelles technologies ; 2. Le rôle capital de l’information grâce aux communications instantanées ; 3. Une tendance croissante à l’uniformisation des produits économiques et sociaux ; 4. Une intégration internationale accrue ; 5. Une fragilité réciproque due à une plus grande interdépendance.
La dernière partie du présent article présente les évolutions positives et négatives que la mondialisation peut laisser entrevoir pour les villes. La prospérité croissante, l’importance durable des centres villes et le renforcement de la démocratie font partie des évolutions positives. L’accentuation des déséquilibres, l’augmentation des conflits sociaux et les attentes plus importantes de la société civile constituent les tendances négatives. Enfin, je propose quelques solutions pour faire face à ces nouvelles orientations.
 
Remise en cause de la mondialisation
 
 
Il y a quelques années, j’ai présenté à l’Université hébraïque de Jérusalem une communication sur la mondialisation dans laquelle j’essayais d’expliquer qu’il s’agissait d’un changement considérable, sans équivalent jusqu’ici. Un des nombreux éminents professeurs de cette université, que je n’avais pas réussi à convaincre, m’a dit :
« Je ne vois là rien de nouveau, tout cela existait déjà il y a un siècle. » À l’issue de la discussion, il n’a pas été possible de déterminer si la mondialisation était ou non un phénomène nouveau.
Depuis, la plupart des universitaires considèrent le changement mondial comme un fait établi, même s’il en reste un grand nombre, et des plus influents, qui continuent de remettre en cause l’avènement d’une nouvelle ère mondiale. Hirst et Thomson (1996) affirment que la mondialisation n’est pas encore née. Se limitant à des questions économiques, ils prétendent que ce à quoi nous assistons n’est pas tant la mondialisation que le prolongement d’une « économie internationalisée ». Le monde se trouve dans une phase d’« internationalisation » accrue qui se poursuit depuis le siècle dernier. Ces auteurs élaborent des modèles qui opposent l’économie « mondialisée » à l’économie « internationalisée » et laissent entendre que des critères globaux n’ont pas encore été appliqués. Ils affirment notamment que si la « mondialisation économique » existait vraiment, elle ne serait pas dominée par un seul État-nation ; or, c’est la superpuissance américaine qui mène le monde. Si elle existait vraiment, la mondialisation ne serait pas soumise à un contrôle politique ; or, elle est réglementée par des organisations internationales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le G-8. Si elle existait vraiment, la mondialisation se caractériserait par l’existence de sociétés transnationales sans contraintes d’implantation et sans aucune identité nationale ; or, on observe l’existence de sociétés multinationales soumises à des contraintes de plus en plus fortes et implantées dans de nombreux pays. Le scepticisme quant à la mondialisation trouve aussi un écho dans la presse populaire. Un article récent du New York Times (11 août 2001) retrace l’historique de la mondialisation et la décrit telle qu’elle était juste avant la Première Guerre mondiale. On peut y lire ceci : « Tout Londonien pouvait chaque matin dans son lit, en sirotant son thé, commander par téléphone tous les produits de la terre… Au même moment et par le même moyen, il pouvait risquer sa fortune dans les ressources naturelles et dans les nouvelles entreprises de n’importe quelle région du monde et, sans effort, voire sans souci, en tirer tous les bénéfices… Il pouvait confortablement et à bas prix se rendre dans n’importe quel pays ou sous n’importe quel climat, sans passeport ni autre formalité. »
On pourrait ajouter à cette description des débuts de la mondialisation qu’avant la Première Guerre mondiale, la moitié des avoirs britanniques étaient en réalité investis outre-mer et que le montant des investissements étrangers en Allemagne, en France, en Belgique et aux Pays-Bas était pour ainsi dire analogue (Williamson, 1995 ; Bordo, 1989). C’est à la fin du xixe siècle que le commerce mondial a connu ses envolées les plus spectaculaires. Malgré tout le bruit qu’on a pu faire autour des migrations massives, ce n’est pas au xxe siècle mais au début du xixe siècle que l’immigration a été la plus forte, avec environ soixante millions de personnes qui ont quitté l’Europe pour les Amériques, l’Océanie et l’Afrique du Sud. À cette époque, Chinois et Japonais ont peuplé des continents non asiatiques et des nations entières ont été créées par les vagues d’immigration.
On prétend aussi que la mondialisation n’apporte rien de nouveau dans les échanges internationaux, presque rien dans les communications internationales et que des migrations massives l’avaient déjà précédée un siècle auparavant. Pourtant, elle est sur toutes les lèvres et l’on pense qu’elle dominera par ses évolutions le siècle à venir. On ne peut donc s’empêcher de poser la question : qu’y a-t-il de vraiment nouveau dans la mondialisation ? Avant de commencer à y répondre, il faudrait définir plus précisément ce qu’on entend généralement par ce mot.
 
La mondialisation réexaminée
 
 
Premièrement, s’il vaut mieux considérer l’époque féodale et l’ère industrielle comme des entités globales, il doit en être de même de la mondialisation. Tout changement d’époque fait intervenir un ensemble complexe de forces économiques, technologiques, politiques, sociales et culturelles qui interagissent de multiples façons, et cette interaction est elle-même plus importante que la somme des éléments qui la composent. Si l’on n’examine qu’une seule phase de la mondialisation, au mieux on effectue une démarche délicate et, au pire, on réduit et l’on dénature le phénomène.
Deuxièmement, l’avènement d’une ère nouvelle n’est généralement pas le fruit d’un « big bang ». La mondialisation n’est pas un phénomène qui apparaît subitement. C’est un processus dynamique, progressif et toujours en mouvement. Il peut y avoir des signes avant-coureurs mais certains éléments du processus peuvent aussi ne pas suivre le rythme prévu. Les sédiments de l’époque antérieure peuvent perdurer même quand le changement radical est manifeste. Ainsi, alors même que l’industrialisation battait son plein et que l’on passait de l’énergie animale à l’énergie mécanique, il y avait encore des voitures tirées par des chevaux. De la même façon, on pourrait imaginer que des sociétés multinationales coexistent avec des entreprises transnationales et fusionnent progressivement leurs activités. La caractéristique décisive du changement est non pas sa soudaineté ou son intégralité mais sa montée en puissance, son action sur le milieu ambiant et son effet sur le comportement et les croyances des peuples.
Troisièmement, la question se pose de savoir ce qu’est le changement, à quoi il ressemble et ce qui permet de déterminer sa présence. En règle générale, on entend par changement la transformation significative du caractère établi d’une chose, avec les modifications importantes qui en résultent dans le mode de vie. Pourtant, le changement n’efface pas tout. Il est rarement le renversement ou la négation de toute chose et, souvent, il comporte une part de continuité. Le courant fonctionnaliste des sciences sociales considère le changement comme le maintien de certaines tâches ou fonctions fondamentales associé aux différentes façons de les mener à bien. En effet, un des grands principes du fonctionnalisme est que toutes les sociétés doivent accomplir certaines tâches indispensables comme la socialisation des individus en fonction des mÅ“urs de la communauté. Comme l’affirme Merton (1968, p. 135), toute tentative visant à « éliminer une structure sociale existante sans … que ces fonctions n’aient été accomplies … est vouée à l’échec ».
Pour en revenir à la mondialisation, ceux qui affirment que le volume des échanges internationaux au xixe siècle représentait la même part du pib qu’au xxe siècle passent à côté de l’essentiel. On pourrait aussi dire qu’an Moyen Âge, le commerce représentait une part encore plus grande du produit intérieur brut, on ne prouverait pas pour autant qu’aucun changement radical n’est intervenu dans la nature de ce commerce au cours des cinq cents dernières années. Cerny (1997) qualifie la mondialisation en cours de « néomédiévalisme » mais il reconnaît également le changement radical qu’elle a entraîné. Pour employer une terminologie fonctionnaliste, on peut dire que ce qui compte ici, c’est non pas le volume des échanges internationaux mais la façon radicalement différente dont ils s’effectuent désormais et l’effet que cette transformation produit sur la vie des peuples. Le commerce peut toujours remplir une fonction nécessaire mais la mondialisation l’a transformé en profondeur d’une façon entièrement nouvelle, avec des conséquences sans équivalent auparavant.
 
Définition de la mondialisation
 
 
On peut dire tout d’abord que la mondialisation se définit par cinq éléments essentiels : 1. Les nouvelles technologies ; 2. Le rôle capital de l’information grâce aux communications instantanées ; 3. Une tendance croissante à la normalisation des produits économiques et sociaux ; 4. Une intégration internationale accrue ; 5. Une fragilité réciproque due à une plus grande interdépendance.
La mondialisation résulte d’une révolution technologique qui a contracté le temps et les distances. Aujourd’hui, les technologies de pointe absorbent un milliard et demi de dollars dans le monde chaque jour. Aux États-Unis, les échanges internationaux d’actions et d’obligations sont cinquante-quatre fois supérieurs à ce qu’ils étaient en 1970. À titre de comparaison, en Allemagne et au Japon, ils sont respectivement soixante fois et cinquante fois supérieurs. Des études ont montré que le commerce international assure la pérennité de l’organisation mondiale et a modifié les relations économiques, la structure sociale et le rôle de la localisation géographique (Sassen, 1991 ; A.T. Kearney, Inc., 2001). La technologie permet aussi aux individus de se déplacer en un temps record, à un rythme et dans des proportions inégalés. Entre 1991 et 2000, le trafic aérien de voyageurs a augmenté en moyenne d’environ 51 % alors que le fret a fait un bond de 131 % (Airports Council International, 1991 et 2000).
L’époque actuelle est poussée en avant par les technologies de transmission de l’information. Le dernier quart de siècle écoulé a été appelé à juste titre « l’ère de l’information » car il annonçait une véritable révolution technologique. Le nouveau monde du cyberespace n’est qu’une technologie parmi d’autres qui rend cette révolution possible. À l’aube de l’ère postindustrielle, au milieu des années soixante-dix, il n’y avait que cinquante mille ordinateurs dans le monde. Il y en a aujourd’hui cinq cent cinquante-six millions, ce qui permet aux individus de communiquer d’un bout à l’autre de la planète. Plus de la moitié des Américains et plus d’un quart des habitants de l’Europe occidentale possèdent un ordinateur. En Amérique du Nord et en Europe occidentale, les villes, grandes et petites, sont câblées pour des communications instantanées. Des exploitants comme la bbc ou cnn ont créé des réseaux mondiaux d’information qui permettent dans le monde entier d’assister aux mêmes événements, au même moment. Les émotions sont ressenties simultanément et les réactions sont immédiates. La baisse du coût des services téléphoniques et le développement des câbles à fibre optique (qui, à travers le diamètre d’un cheveu, transmettent simultanément un million et demi de conversations) ont propulsé les communications personnelles à des niveaux jamais atteints. En 2000, les appels téléphoniques internationaux ont atteint les cent milliards de minutes (A.T. Kearney, Inc., 2001).
L’uniformisation est une autre caractéristique de la mondialisation. Quand les biens et les informations se ressemblent, ils deviennent reconnaissables et interchangeables. Les mêmes unités de mesure, des critères universels, des pièces interchangeables et des symboles identiques sont autant de caractéristiques essentielles pour la mondialisation. De même que le maillage des rues a facilité l’aménagement des terres, de même l’uniformisation favorise la mondialisation, qu’il s’agisse d’une monnaie commune, de procédures bien établies d’enregistrement et d’exploitation des brevets, ou de la construction de matériel mécanique ou électronique compatible. L’octroi de licences et la certification professionnelle sont des procédures qui ont elles aussi été uniformisées afin de permettre aux ressources humaines de franchir les frontières. On constate même une harmonisation dans le domaine sportif. Ainsi, ce sont les Comités olympiques qui valident telle ou telle discipline et définissent les règles dans le cadre desquelles se déroulent les compétitions. Depuis toujours, la saison du baseball américain se termine par une finale appelée à tort « World Series ». Or, jusqu’à une date récente, il s’agissait d’un sport exclusivement américain mais de plus en plus des joueurs, voire des équipes, viennent d’autres nations. L’universalisation progressive du sport est aujourd’hui incontournable.
L’intégration internationale est une caractéristique fondamentale dans un monde globalisé. La mondialisation a amplifié les relations entre États, localités et mouvements sociaux partout dans le monde. Le développement des organisations multilatérales, des pactes régionaux et des discussions dans un monde sans frontières est un signe visible de cette évolution. Les États, les collectivités locales, les organisations non gouvernementales et la main-d’Å“uvre font de moins en moins cas des anciennes frontières et agissent beaucoup plus que par le passé sous l’effet des stimuli apparemment contradictoires de la coopération et de la concurrence. L’intégration elle aussi comporte une composante socioculturelle avec le développement d’une société plus ouverte, multipolaire et multiculturelle dans laquelle les migrations constituent un sous-produit particulièrement important (Knight et Gappert, 1989). Ce qui distingue les migrations actuelles des précédents mouvements migratoires, c’est le caractère fractionné et provisoire des modes d’installation. Le plus souvent, les hommes partent vivre à l’étranger pendant de longues périodes et envoient une partie de leur salaire dans leur pays d’origine. Quand des familles entières émigrent, elles sont souvent traitées comme des étrangers de longue date, s’assimilent rarement et il arrive même que les enfants nés dans le pays d’accueil n’en acquièrent pas la nationalité. En fait, la révolution des télécommunications a conféré un caractère permanent à ce statut provisoire. Les technologies peu coûteuses et efficaces resserrent l’espace et le temps, permettant ainsi aux individus de conserver des liens avec leur pays d’origine et de préserver leur culture. On dit désormais qu’à l’étranger, les cultures ethniques s’épanouissent dans un espace « transnational » où la langue, les coutumes et les traditions sont maintenues quelle que soit la situation géographique (Smith, 2001).
Cet aspect de la mondialisation qui favorise l’intégration conduit à une interdépendance accrue qui, à son tour, favorise une certaine vulnérabilité réciproque entre les nations, les régions et les continents. Le libre-échange a peut-être rendu les sociétés plus efficaces mais il les a aussi fragilisées et les a davantage exposées aux crises. En quelques minutes, un dysfonctionnement dans une seule grande banque peut bouleverser l’équilibre financier à l’autre bout du monde. Les fluctuations monétaires peuvent réduire à néant des décennies de progrès et frapper encore plus fort ceux qui sont au bas de l’échelle économique. La succession de périodes d’euphorie puis de dépression sur les marchés boursiers a commencé aux États-Unis et s’est rapidement répercutée dans le monde entier. Les maladies, qui se propagent à la vitesse des avions, ont acquis un caractère international. Le virus du Nil occidental et, plus tragique encore, la pandémie de vih/sida en sont de tristes exemples. Autre revers de la mondialisation : le développement du terrorisme (Savitch et Ardashev, 2001). La facilité avec laquelle on peut voyager, communiquer dans l’instant et transférer des fonds permet aux terroristes d’accomplir leur besogne et de menacer des relations internationales fragiles [2].
 
Les évolutions positives
 
 
Comment les villes s’intègrent-elles dans ce paysage ? On pourrait penser que la mondialisation réduit leur importance dans la mesure où elles sont absorbées dans un même monde de concurrence économique et d’échanges sociaux. On pourrait aussi imaginer que leurs habitants s’installent n’importe où, et exercent leurs activités sur l’Internet, y compris au sommet d’une montagne (Webber, 1963). En réalité, c’est l’inverse qui se produit, du moins pour certaines villes. L’économie du savoir a accéléré les contacts informels et entre personnes. Elle a accru le besoin de conférences, de séminaires et de réunions annuelles. Quant aux entreprises, elles sont à la recherche de cet atout supplémentaire que constituent les contacts personnels.
La mondialisation a également fait naître un besoin de centralisation, autrement dit de concentration des services financiers, juridiques et professionnels en un même lieu. Les villes ont grandement facilité le libre-échange, elles ont favorisé une nouvelle division internationale du travail et ont absorbé des vagues d’immigration (Glickman, 1985). Bien que toutes n’aient pas eu la chance d’avoir de tels atouts, nombreuses sont celles qui constituent encore des sites de production extrêmement efficaces et rentables pour la période postindustrielle. Que l’on prenne un échantillon de villes globales, principales ou régionales, les centres urbains sont en tête de la productivité nationale et leur production totale de biens et de services s’est accrue au cours des dernières décennies (Prud’homme, octobre 1994 ; Savitch, 1996). L’urbanisation croissante a coïncidé avec la mondialisation et elle est associée à la hausse du pib. Les zones métropolitaines d’Europe et d’Amérique du Nord se sont enrichies lors de ces transformations, mais il est certain qu’à mesure que le processus parvient à maturité, le taux d’urbanisation se stabilise.
Avec la mondialisation, toutes les agglomérations ne sont pas devenues identiques. Le lieu où l’on vit et où l’on travaille compte plus que jamais dans l’accès à l’emploi, au revenu, aux services publics, à l’école et aux espaces verts, autant d’éléments qui sont subordonnés à ce « lieu ». La situation géographique a en effet une importance considérable. Les banlieues résidentielles, les agglomérations périphériques, les centres villes commerçants, les ghettos urbains, les zones industrielles désertées et les ensembles de bureaux qui ressemblent à des campus font tous partie d’un tissu urbain complexe qui offre des opportunités différentes. Certaines villes ont tiré parti de ces opportunités et de la prospérité considérable générée par le commerce mondial. À la fin du millénaire écoulé, l’investissement étranger direct (ied) avait atteint le chiffre jamais égalé de huit cent soixante-cinq milliards de dollars. Certes, il n’est pas possible de chiffrer le montant de cet investissement pour chaque communauté locale mais il est certain que les nations industrialisées, principalement de l’Occident, en ont absorbé une part gigantesque. Les banques détenant ces fonds ont favorisé les investissements qui ont, pour la plupart, été placés dans les grandes villes. De plus, parallèlement aux investissements, les avoirs bancaires n’ont cessé d’affluer au cours des dernières décennies. Même sur cette brève période, la plupart des banques ont considérablement augmenté leurs disponibilités. Dans certains cas, les capitaux ainsi accumulés ont fait un bond de plus de 300 %. Souvent, l’emplacement détermine les perspectives et, inévitablement, exerce une influence sur les décisions. Plus que jamais, les villes sont les centres de direction et de contrôle de ces décisions. Elles ont bénéficié non seulement d’une saturation de l’emploi non manuel et des industries à ramifications multiples, mais aussi de leur situation stratégique sur les marchés internationaux des capitaux. Il est certain que la plupart des banques concernées sont implantées dans des nations industrialisées prospères. Londres, New York, Tokyo, Francfort et Zurich ont cette chance exceptionnelle, ce qui n’est pas le cas des villes plus pauvres d’Occident et encore moins des villes des pays sous-développés (American Banker, 1999).
Pour mieux formuler ces évolutions positives, il convient d’en faire méthodiquement la liste.
En partie grâce à l’ouverture des marchés, la prospérité s’accroît, s’avère contagieuse et est associée à une urbanisation croissante. Nations et administrations locales se trouvent, pour la plupart, dans une meilleure situation aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a trente ans. À mesure que les villes se transforment en grandes métropoles, le bien-être économique de la majorité des habitants augmente. Toutefois, cette relation n’est pas invariable. À mesure que les économies atteignent un régime de croisière, la prospérité atteint un plateau, puis finit par décroître. Par ailleurs, de nombreuses régions de l’Afrique subsaharienne ont connu l’urbanisation sans le développement, ce qui fait de cette région du monde une exception. La relation globale entre urbanisation et bien-être économique reste cependant positive, puisque même les pays de l’Afrique subsaharienne commencent à se développer.
De 1970 à la fin de la décennie écoulée, on sait que le coefficient de corrélation entre croissance de l’urbanisation et hausse du produit intérieur brut (pib) a été positif. Ce résultat se vérifie aussi bien dans les régions les plus développées que dans les moins avancées du monde. Aux États-Unis et au Canada, les populations urbaines ont augmenté de 20 % et le revenu par habitant a progressé d’un tiers. On observe la même tendance en Europe de l’Ouest. Dans l’ensemble de l’Amérique du Sud, l’urbanisation et le profit économique connaissent une croissance régulière, avec une progression de 20 % et plus. Les progrès les plus sensibles ont été réalisés par l’Argentine, le Brésil et le Chili. L’Asie du Sud-Est, l’Asie de l’Est et l’Océanie connaissent une situation semblable. Malgré un récent déclin, les économies nouvelles de Corée du Sud, d’Indonésie et de Thaïlande ont vu leur taux d’urbanisation et leur pib pratiquement doubler (cnueh, 1996, chapitre 2).
Les relations de cause à effet entre urbanisation croissante et pib sont complexes. Cependant, l’association est inévitable et repose sur une logique implacable. Lorsque la production agricole, minière ou forestière atteint un certain niveau et que les surplus peuvent être mis sur le marché, il devient possible de concevoir de nouvelles transformations de la matière brute et la création de nouveaux produits. Ces transformations s’opèrent dans des zones urbanisées dont les capacités technologiques et commerciales sont ensuite introduites dans les économies rurales, permettant ainsi de meilleurs rendements et une plus grande liberté de choix du lieu de travail pour les individus. Les nouvelles technologies et les nouveaux investissements offrent d’autres opportunités et créent une synergie entre tous les secteurs de production. C’est pourquoi les populations urbanisées sont beaucoup plus prospères que les populations rurales, et c’est pourquoi aussi les mégalopoles géantes continuent d’exercer une attraction sur ces populations rurales.
Les villes globales et régionales ont joué un rôle essentiel et disproportionné dans cette prospérité. Les villes globales (New York, Londres, Tokyo) ont largement facilité le libre-échange (Sassen, 1991). Contrairement à l’image de déclin que donnent les centres villes, les grandes villes ont constitué des sites de production extrêmement efficaces et rentables au cours de la période postindustrielle. Une étude explique que les villes principales subventionnent en fait les pays auxquels elles appartiennent (Prud’homme, octobre 1994). En se fondant sur des données mondiales, elle souligne que les paiements de transfert en provenance de ces villes représentent 5,3 % du pib en Côte d’Ivoire (Abidjan), 2,5 % en Thaïlande (Bangkok), 6,5 % au Maroc (Casablanca) et 1,7 % en France (Paris) (Davezies et Prud’homme, 1994).
Nous sommes aujourd’hui face à une explosion de l’information, ce qui non seulement joue en faveur de la démocratie mais encourage également le pluralisme et une plus grande responsabilité. Cette évolution contribue à renforcer la classe moyenne et, en fin de compte, à consolider la stabilité institutionnelle. Si l’Internet ne peut garantir la démocratie, il peut assurer la diffusion de l’information, faciliter les échanges entre les groupes et développer la communication entre gouvernants et gouvernés. Il y aura peut-être des revers et, sans nul doute, des exceptions, mais l’avenir de la démocratie reste prometteur. Tôt ou tard, la technologie facilitera un peu partout le pluralisme, la diversité et la responsabilisation.
Ce n’est pas un hasard si la prospérité et la liberté de l’information se sont accompagnées de vagues de démocratisation. Depuis le début des années 70, les États démocratiques ont remplacé peu à peu les régimes autoritaires. Pendant cette période, les pays considérés comme « démocratiques » sont passés de trente à cinquante-neuf, tandis que le nombre de « régimes autoritaires » a chuté de quatre-vingt-douze à soixante-et-onze. En Europe occidentale, l’Espagne et le Portugal ont rejoint les autres États démocratiques. En Amérique latine, le passage à la démocratie a été particulièrement marqué. Le Brésil, l’Équateur, le Chili, l’Argentine, le Guatemala et la Bolivie ont désormais rejoint les rangs de la démocratie (cnueh, 1996). En Europe de l’Est, la chute du communisme a poussé de nombreux pays vers la démocratie. Au Moyen-Orient, seul Israël peut figurer au nombre des démocraties libérales bien qu’une poignée d’autres nations (la Jordanie et de petits États de la péninsule arabe) aient commencé à relâcher les rênes de l’autoritarisme. Des agences de presse arabe indépendantes transmettent des informations dans toute la région et ont fait un certain nombre d’adeptes, notamment en Iran où des confrères plus modérés ont commencé à remettre en cause le régime théocratique ; même si la lutte doit être longue, il est de plus en plus difficile de monopoliser l’information ou de contrôler l’opinion publique. Quant à l’Afrique, elle constitue un paysage composite et plus complexe avec seulement une minorité d’États jugés démocratiques et une majorité se situant à différents stades de la transition (cnueh, 1996).
 
Les évolutions négatives
 
 
Les médailles ont aussi leur revers. Toute ère nouvelle entraîne des bouleversements. Le passage de l’ère féodale à l’ère industrielle a poussé les paysans à rompre avec la campagne et le bon air et les a jetés dans de misérables taudis urbains. Autrefois, ils compensaient leur dur labeur par de nombreuses fêtes, des jours de congé et un sens aigu de la solidarité. Avec l’industrialisation, ils ont été enfermés dans des usines nauséabondes et mal éclairées, travaillant quinze heures par jour, sept jours par semaine. Les familles élargies ont été démantelées et le capitalisme s’est révélé particulièrement cruel pour les femmes et les enfants qui travaillaient sur des machines dangereuses. Cette transition a fait partie de ce que Joseph Schumpeter (1950) a appelé la « destruction créatrice ». C’est un processus qui permet aux forces du marché d’agir de façon impersonnelle et impitoyable en réduisant à néant des pratiques anciennes et statiques et en inaugurant une manière nouvelle et dynamique de procéder. Le bien-être immédiat de la population ne pèse guère comparé aux perspectives offertes par des machines nouvelles, des biens plus nombreux et des profits plus importants. Le changement a toujours un coût et, pour certaines générations, ce coût peut être exorbitant.
C’est précisément ce coût qui a suscité une vive opposition à la mondialisation. Il est normal que les réactions les plus fortes aient été celles de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Comme c’est souvent le cas dans les périodes de transition historique, ce sont les groupes situés à chaque extrémité de l’éventail social qui sont les plus menacés. Retraités, syndicalistes, employés de petites entreprises et jeunes chômeurs sont les premiers à être pénalisés par la révolution économique. Il n’est donc guère étonnant qu’ils se tournent vers des partis politiques marginaux pour faire entendre leur mécontentement. L’opposition politique de l’extrême droite s’exprime avec le Parti de la Réforme aux États-Unis, le Front national en France, l’Alliance nationale en Italie, le Parti de la liberté (fpö) en Autriche et dans toutes les autres régions d’Europe. Patrick Buchanan, Jean-Marie Le Pen, Gianfranco Fini et Jörg Haider en sont les porte-parole les plus médiatisés. Leur rhétorique est souvent riche en propos xénophobes et en attaques portées à la politique d’immigration et à l’action internationale. Les craintes que suscite le changement planétaire sont au cÅ“ur de la campagne menée par Ross Perot et Patrick Buchanan contre l’immigration mexicaine, et de leurs récriminations à rencontre de l’immigration clandestine. Ces deux candidats ont considéré le libre-échange dans le cadre de l’alena non pas comme une opportunité mais comme une sorte de nettoyage par le vide des emplois pour les Américains.
La mondialisation a encouragé l’internationalisation des revendications et, dans le domaine politique, la gauche a saisi l’occasion pour faire pression sur les décideurs. La coalition d’extrême gauche hostile à la mondialisation s’est montrée plus ambiguë dans ses exigences, en partie parce qu’elle constitue une coalition plus vaste qui inclut des anarchistes, des néo-marxistes, des activistes Verts et des écologistes, mais aussi des politiques et des dirigeants syndicaux plus « orthodoxes ». Par frustration, les manifestants ont adopté une stratégie très agressive. Les manifestations organisées à Seattle, Québec, Gôteborg et Gênes visaient les élites politiques et les manifestants ont défilé dans les rues avec des banderoles. Des « tribunaux populaires » ont simulé le procès de prétendus auteurs d’actes criminels, ce qui a parfois dégénéré en violents affrontements avec la police. Des représentants de pays moins avancés sont entrés en lice et se servent des tribunes internationales pour exprimer d’anciens griefs contre le colonialisme. La « Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée » (Durban, Afrique du Sud, 2001) en est un exemple. Ces tribunes sont utilisées pour obtenir réparation des préjudices causés par les déséquilibres économiques mondiaux et il y en aura vraisemblablement beaucoup d’autres.
La liste des sujets de protestation de la droite et de la gauche hostiles à la mondialisation est très longue. Les aspects négatifs sont réels, ils ont des conséquences importantes et l’on en citera quelques-uns ci-dessous.
La force avec laquelle s’opèrent les changements est liée aux profondes disparités économiques, à la diversité des conditions géographiques et à une grande inégalité au niveau des investissements. Ces disparités ont plusieurs facettes et s’observent dans différentes régions du monde ainsi qu’à l’intérieur même des villes de nombreux pays. Le paradoxe du développement économique contemporain tient au fait que si la plupart des communes se sont enrichies, elles comptent également un plus grand nombre de pauvres. Ce phénomène s’explique par des différences dans la création de revenus et la répartition des richesses à l’intérieur des pays et entre eux. Dans les zones urbanisées, 40 % de la population de l’Afrique subsaharienne (Gambie, Mozambique) vit en dessous du seuil de pauvreté. En Afrique du Nord (Egypte, Maroc), les pauvres représentent environ 30 % de la population. Bien que ces chiffres soient en diminution en Asie et en Amérique du Sud, les pauvres y représentent encore entre 25 et 30 % de la population urbaine (Indonésie, Pakistan, Brésil, Venezuela) (cnueh, 1996, p. 113). Ce pourcentage diminue dès que l’on atteint les États-Unis (21 % dans les centres villes et 9 % en banlieue) et l’Europe occidentale (15 % de pauvres dans les villes) (European Foundation, 1985 ; Baugher et Lamison-White, 1996). Dans les pays les plus développés, les différences s’accentuent d’une région à l’autre et la situation des plus défavorisés peut être comparée à celle des pays les moins avancés. Dans le Middle West américain et au nord de l’Angleterre, les pauvres représentent près de 40 % de la population.
Ces disparités sont associées à des modes d’investissement différents, si bien que toute possibilité de croissance ou de redressement économique est fortement compromise. Les régions les plus prospères accroissent leurs capacités et renforcent leur position sur le marché, ce qui peut se constater à travers les disparités relevées dans les investissements d’infrastructure. Si l’on prend trente-quatre métropoles dans le monde, on s’aperçoit que les plus riches d’entre elles (Tokyo, Vienne, Paris et Amsterdam) ont dépensé par habitant plus de sept cents fois plus en infrastructures que celles des pays moins avancés (Dar es-Salaam, Delhi, Le Caire et Quito) (cnueh, 1996). Ce schéma s’est reproduit au cours des dix dernières années. S’il devait persister, il faudrait s’attendre à voir les régions riches accroître leur puissance économique, tandis que les zones déjà marginalisées par rapport au système mondial attireraient de moins en moins d’investisseurs.
Les bouleversements et les disparités économiques ont contribué au développement des conflits sociaux. Au cours des vingt-cinq dernières années, on a assisté à une multiplication des migrations, à des désunions familiales, à un renforcement de la ségrégation et à des ruptures dans le tissu social. Les migrations ne constituent pas un fait nouveau dans le monde, mais elles n’ont jamais été aussi étroitement associées à des séparations familiales et à un niveau de vie précaire. Ce changement s’est produit non seulement à l’Ouest mais aussi dans les pays moins développés qui accueillent des millions d’émigrés. Dans la plupart des cas, ces derniers affluent vers les centres villes et aujourd’hui, un quart de la population de New York, Londres et Toronto est d’origine étrangère. Même Tokyo, ville homogène, accueille deux cent cinquante mille résidents étrangers et un grand nombre de Coréens (The Urban Age, printemps 1994 ; The Economist, 1996, p. 41).
Les migrations postindustrielles se distinguent des autres mouvements migratoires par leur caractère durable et parce qu’elles ont donné naissance à ce qu’on a appelé des communautés transnationales (Smith, 2001). Ces communautés, selon toute vraisemblance, conserveront leur identité socioculturelle nationale, voire leur citoyenneté politique, tout en résidant à l’étranger. Les communications et les voyages vers les pays d’origine des immigrés se poursuivent au même rythme. D’une façon générale, les hommes partent vivre à l’étranger pendant de longues périodes et envoient leur salaire dans leurs pays d’origine. Lorsque des familles entières émigrent, elles sont considérées comme des immigrés de longue date et ne peuvent que rarement s’assimiler ou acquérir la nationalité du pays d’accueil. Cette situation est particulièrement marquée en Allemagne, pays qui compte aujourd’hui six millions et demi d’étrangers, soit 10 % de sa population. Plus de 70 % des travailleurs immigrés temporaires vivent en Allemagne depuis plus de dix ans. Mais l’Allemagne n’est pas seule dans ce cas. Le Mexique et la Thaïlande ont accueilli des centaines de milliers de migrants au cours des cinq dernières années. Aujourd’hui, Sâo Paulo compte près d’un million d’étrangers et Bangkok cinq cent mille (The Urban Age, 1994, p. 20).
L’accumulation des effets de ces changements a balayé les actions entreprises par les gouvernements et engendre des pressions démesurées. Tant au plan politique qu’au plan administratif, les villes doivent faire face à des attentes de plus en plus importantes et à un surcroît de demandes. Il suffit de passer en revue les événements les plus marquants pour constater qu’ils retombent sur les administrations locales, nationales ou régionales. Aujourd’hui, la création d’emplois et la croissance ne sont pas uniquement du ressort de la politique nationale mais incombent également à chaque gouverneur, maire ou autre responsable régional ou municipal. Les responsables locaux sont devenus une force de vente pour le développement économique et la création d’emplois. Un nombre croissant d’études réalisées en Europe montrent que les maires belges et italiens se transforment en véritables recruteurs pour les personnes à la recherche d’un emploi. Les « zones d’activités » et les « city challenge grants » (primes à l’aménagement des communes) en Grande-Bretagne ainsi que les « empowerment zones » (sorte de zones d’aménagement concerté) et les « communautés d’entreprises » (ez/ec) aux États-Unis accordent plus de responsabilités des autorités locales en matière de croissance économique. Même l’Etat français, pourtant centralisateur, a pris en compte les initiatives locales en créant des « zones franches » et des « zones prioritaires » d’aménagement du territoire.
De leur côté, les citoyens attendent et exigent toujours plus. Avec le développement de la télévision par câble, de la télédiffusion ciblée et de l’Internet, ils prennent conscience des possibilités offertes et exigent que leurs problèmes soient résolus et que des services soient fournis. Cette constatation s’applique particulièrement à la population aisée des « jeunes cadres dynamiques ». Ce type d’électeurs s’attend à trouver des villes dont les rues sont sûres et propres, les espaces verts préservés et où des mesures équitables sont prises et appliquées. Ironie du sort, alors que les citoyens réclament et reçoivent souvent davantage, la confiance à l’égard du gouvernement est en baisse, à tous les niveaux. Aux États-Unis, la confiance dans les institutions nationales a atteint son point culminant dans les années soixante-dix et est retombée au cours des années quatre-vingt-dix. En 1995, seulement 9 % de la population accordait sa confiance au pouvoir exécutif. Les taux de popularité des collectivités locales et des États sont plus élevés même si eux aussi ont chuté (Gallup Organization, 1996).
Ce n’est donc pas un hasard si beaucoup d’entre nous souhaitent « réinventer l’État » et promouvoir la « privatisation », les « partenariats entre le secteur public et le secteur privé » ou les « organisations modèles ». En Europe et aux États-Unis, ces innovations sont désignées par la notion plus vaste de « gouvernance » locale qui signifie la recherche d’une certaine souplesse pour susciter une coopération entre la puissance publique, l’entreprise privée et les marchés. Fonctionnaires, journalistes et chercheurs consacrent beaucoup de temps à « faire du neuf avec du vieux ». En matière de gouvernement, l’innovation est devenue le maître mot et l’on réclame plus de responsabilité et de transparence. Tout cela ne fait que répondre aux pressions qui s’accumulent car les citoyens savent bien que l’État peut faire plus avec moins de moyens.
 
Conclusion : un avenir changeant, plus concurrentiel et incertain
 
 
Bien qu’elles produisent des effets à la fois positifs et négatifs, les forces mondiales sont inextricablement liées, agissent les unes sur les autres et partagent les mêmes perspectives d’évolution. On peut s’attendre à ce que les efforts fournis pour stimuler le pib encouragent l’investissement mais accroissent en même temps les disparités à l’intérieur des régions et entre elles. La compétition entre les régions sera une source de richesse mais elle engendrera également l’éclatement de la famille, la polarisation de la société et une économie parallèle de plus en plus importante. L’explosion de l’information, tant sur place que dans le cyberespace, oblige les gouvernements à plus de responsabilité et de transparence mais renforce aussi les exigences et les attentes du citoyen, ce qui représente pour les institutions locales une pression démesurée. L’incertitude liée au changement et le fait que les citoyens se demandent à qui incombent véritablement les responsabilités sont une source d’instabilité et entraînent des réactions tumultueuses de la part aussi bien de l’extrême gauche que de l’extrême droite.
Ces évolutions, qui n’en sont encore qu’à leurs débuts, vont s’accélérer et s’accompagner d’incertitudes encore plus marquées. Les pressions s’accumulent et ont déjà commencé à façonner un monde nouveau. À mesure que la décentralisation et le libre-échange poursuivent leur avancée, de plus en plus de collectivités territoriales se morcèlent et se comportent en concurrents solitaires qui prennent les devants sur le marché mondial. La disparition d’un certain nombre de contraintes a donné lieu à une nouvelle division internationale du travail et a incité les villes à rechercher leurs propres avantages compétitifs. Dans le cadre d’une longue et inévitable réflexion critique sur leur action, les décideurs locaux se demandent comment trouver leur créneau sur le marché mondial, national ou régional.
L’un des moyens d’acquérir un avantage compétitif consiste à proposer des biens et des services à un prix plus bas, et, parfois, à mettre en place des chaînes d’approvisionnement pour des produits de contrebande. Les régions à forte croissance créent une demande accrue d’employés de maison faiblement rémunérés, de services personnalisés et de produits rares. Une partie de cette demande s’est transformée en économie parallèle constituée dans une large mesure de travailleurs immigrés. La vague de cols blancs aisés qui se rendent quotidiennement dans le centre financier des grandes villes croise la vague des cols bleus qui font le chemin inverse pour aller travailler clandestinement comme femmes de ménage, jardiniers, ou journaliers. D’autres acteurs de cette économie souterraine travaillent dans de petites usines de confection ou comme artisans et vendeurs à la sauvette. Enfin, une minorité s’investit dans le jeu ou dans des activités illicites.
Il existe une autre façon d’affronter la concurrence mondiale, qui consiste à réduire les coûts de production. Différentes méthodes sont envisageables, mais la plus répandue est une technique d’« offre ». Il s’agit notamment d’alléger la fiscalité, de fournir de la main-d’Å“uvre à bon marché, d’offrir une formation professionnelle, de construire de nouvelles infrastructures, d’assouplir ou de supprimer la réglementation en matière d’environnement et de former des partenariats entre l’État et les entreprises pour minimiser les risques liés à l’investissement. Lorsque des villes cherchent à abaisser les impôts ou à attirer les entreprises par des mesures d’incitation axées sur l’offre, elles risquent de devoir réduire les services sociaux ou de s’acheminer vers des difficultés budgétaires.
Ces difficultés peuvent, au plan local, poser un problème durable. Pour les gouvernements nationaux et régionaux des pays moins avancés, la crise économique chronique n’est pas un phénomène nouveau. Elle l’est toutefois dans les pays développés où elle se distingue par sa durée et son caractère international. Au fil des années, les difficultés budgétaires ont créé un climat dans lequel les villes prennent des risques pour conserver leur équilibre. Lorsque ces risques sont mal mesurés, leurs conséquences peuvent se ressentir bien au-delà des frontières locales. La faillite de New York en 1975, la crise budgétaire de Liverpool en 1984, la banqueroute du Comté d’Orange en 1995 ont contraint à des changements considérables dans le fonctionnement des collectivités locales. Les difficultés budgétaires rencontrées par la Corée du Sud, la Malaisie, l’Indonésie, l’Argentine et le Brésil ont conduit à des crises majeures qui risquent de se reproduire dans d’autres régions du globe.
Cette nouvelle perspective mondiale comporte aussi des éléments socioculturels qui font partie intégrante de l’explosion de l’information et de la croissance des classes moyennes. Les sociétés postindustrielles se caractérisent par des styles de vie modernes qui mettent l’accent sur la protection de l’environnement, les intérêts des consommateurs et la politique identitaire (le féminisme, les droits des homosexuels). Des chercheurs ont mis en évidence l’existence d’une nouvelle culture politique fondée sur la motivation individuelle (et non pas sur l’appartenance à une classe sociale), le respect des marchés (et non pas de la hiérarchie) et un plus grand intérêt pour le gouvernement local (par opposition à l’autorité nationale) (Clark et Inglehart, 1990). D’autres considèrent les sociétés postindustrielles comme le foyer d’une culture postmatérialiste qui privilégie l’activisme du citoyen et les questions sociales (Miranda, Rosdil et Yeh, 1992). Le scénario le plus vraisemblable est que de nouvelles cultures vont se développer et se substituer, se mêler ou s’associer à des attitudes plus traditionnelles.
Si les marchés mondiaux, les technologies et les sociétés se trouvent dans une phase de transformation rapide, les institutions gouvernementales ont quant à elles pris du retard. La souplesse et le caractère extrêmement décentralisé des forces mondiales contrastent nettement avec le comportement hiérarchisé et statique des institutions publiques. Ce phénomène est particulièrement frappant si l’on compare les modes de fonctionnement des marchés et des institutions gouvernementales. Les marchés sont flexibles, prolifiques et ont une capacité d’ajustement considérable à des demandes multiples alors que les institutions gouvernementales restent ancrées dans le formalisme et la routine.
Certes, on ne peut prévoir avec certitude ce qu’apporteront les prochaines décennies, mais il est certain qu’il faudra faire concorder les nouveaux marchés et les nouveaux gouvernements. Contrairement à ce qu’affirment certains auteurs, la mondialisation n’est pas nécessairement un phénomène non maîtrisé. En effet, il existe déjà un grand nombre d’organisations régionales et internationales qui réglementent des pans entiers de l’économie mondiale. Des villes ont commencé à se constituer en confédérations internationales qui favorisent l’échange d’informations, la coopération économique et l’assistance technologique. Les gouvernements nationaux et régionaux devront jouer un plus grand rôle et s’efforcer progressivement mais régulièrement de procéder à des ajustements. En particulier, les villes devront s’engager à rendre des comptes si elles veulent satisfaire les citoyens, conserver une légitimité populaire et faire face aux pressions quotidiennes.
Traduit de l’anglais
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Je tiens à remercier deux éminentes institutions qui m’ont permis de rédiger cet article : le Woodrow Wilson International Center for Scholars à Washington D.C., et l’Université hébraïque de Jérusalem, en Israël.
[2]À quelque chose malheur est bon, et la mondialisation ne déroge pas à cette règle. Cette fragilité comporte heureusement un volet plus positif, à savoir la coopération et la synergie internationales. Cette forme de complémentarité et d’interdépendance a développé la coopération en matière de contrôle des fluctuations monétaires, et dans la lutte contre le sida et le terrorisme.
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